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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 00:01
716a0 Le Taygète et Mystras, par Baccuet (1835)
 
De Sparte à Mystra (ou plutôt Mystras, comme on a l’habitude de dire en français) il n’y a que cinq kilomètres. Sans lever le camp de notre installation au camping de Mystras nous avons pu visiter Sparte, sujet de mon précédent article. Mais, évidemment, nous avons aussi visité ce haut lieu franc, vénitien, ottoman. La gravure ci-dessus a été réalisée par Baccuet en 1835, et je l’avais photographiée au musée des voyageurs du Magne, à Gytheio, le 13 mai dernier. Quarante-trois ans plus tard, dans son Voyage en Grèce, Henri Belle écrit : "En continuant à longer la montagne, (...) nous arrivons au pied du rocher de Mistra, ville fondée en 1247 par Guillaume de Villehardouin pendant son séjour en Laconie. A une lieue de la Lacédémone byzantine, il découvrit ce rocher escarpé qui lui parut convenable pour construire un fort. Il en fit en effet une belle place presque imprenable et l'appela Mistra, mot qui veut dire, en vieux patois de France : la maîtresse ville. Les Grecs en ont fait mizithra, qui signifie fromage caillé. (...) De tous côtés on ne voit que palais, maisons, églises ruinées. On erre dans des rues pavées qui montent en zigzag, on passe sous des voûtes au-dessus desquelles sont sculptés des écussons de familles françaises, on pénètre dans des cours encombrées d'herbes, mais pleines encore des souvenirs de nos Croisés. C'est une promenade à travers le moyen âge."
 
716a1 Mystras, le château franc
 
716a2 Mystras, le château franc de Guillaume II de Villeha
 
En approchant du petit village moderne de Mystras, sur le bord de la route on trouve cette oliveraie et de là on a une très belle vue sur la montagne. Le château de Guillaume II de Villehardouin et de sa femme Anne Ange-Comnène est construit avec la pierre locale, ce qui le rend presque invisible (première photo, sommet de droite), surtout du fait qu’un autre sommet, derrière, le dépasse légèrement. Mais sur ma seconde photo, avec un coup de zoom, il apparaît plus clairement. Mais lorsque, la nuit tombée, il est éclairé, c’est un très beau spectacle. De notre emplacement, au camping Castel View, nous avons vue sur lui, ce qui justifie le nom du camping (mais pas la langue dans laquelle c’est exprimé puisque, sauf erreur, nous sommes en Grèce, où le langage officiel aussi bien qu’historique n’est pas –pas encore– l’anglais).
 
716a3 Mystras, la ville basse
 
Mystras s’étire au flanc de la montagne, mais sur trois niveaux successifs. Ce que l’on appelle la ville basse –ici nous venons de franchir l’entrée– est déjà à une altitude non négligeable, car depuis le village moderne la route n’a pas cessé de monter. Puis il y a la ville haute, qui est… encore plus haut. Et bien au-dessus, accessible par un sentier qui traverse un petit bois, au sommet de la colline de 621 mètres, comme on l’a vu sur mes photos du début, se dresse l’imposant château franc. Guillaume II de Villehardouin a été prince d’Achaïe de 1245 à 1278, et il a entrepris la construction de sa forteresse en 1249. On sait qu’il y a eu habitat antique quoiqu’on n’en ait aucune trace archéologique ni aucune ruine d’habitat, parce dans les murs de la ville médiévale sont incluses des pierres portant des fragments d’inscriptions antiques et qu’il n’y avait aucune raison de les transporter depuis Sparte.
 
716a4 Mystras, sarcophage antique
 
Il y a également un sarcophage antique décoré de ménades, de griffons, d’un sphinx, qui servait de bassin à une fontaine. Il a été transporté dans le musée de la Métropole (l’évêché orthodoxe). Je préfère passer très vite tout à l’heure sur le musée et montrer maintenant ce sarcophage. Geoffroy I et Geoffroy II de Villehardouin n’avaient pu régner sur toute la Morée parce que les habitants du sud, seigneurs, paysans, Slaves du Taygète, leur résistaient. Mais quand Guillaume réussit à prendre Monemvasia, toute la Morée, c’est-à-dire le Péloponnèse, est tombée sous sa coupe et il a alors décidé de construire là ce symbole de son pouvoir mais aussi cette place forte pour se maintenir, "une forteresse qu’il nomma ‘Myzithra’, car on l’appelait ainsi, et il fit un château superbe et grandiose", nous dit la Chronique de Morée. En guerre contre l’empire byzantin grec replié sur Nicée, Guillaume est fait prisonnier en 1259 et, en 1262, contre sa libération, il cède aux Byzantins Monemvasia, une autre forteresse (la Grande Maïna) qu’il avait construite dans le Magne pour contenir les Slaves, et le "troisième et plus beau château de Myzithra". L’évêché de Sparte (la métropole orthodoxe) est transféré à Mystras dès 1264. Mais les Francs restent en Morée et, pour des raisons diplomatiques destinées à éviter une reconquête, les despotes byzantins de Morée épousent presque tous des princesses franques, ce qui n’a pas manqué d’influencer l’art de Mystras.
 
Cédant à mon habituelle marotte philologique, je voudrais parler du mot "despote". Ce n’est pas un synonyme de tyran. Le grand savant français Émile Benveniste a mis en évidence que les racines indo-européennes étaient trilittères (composées de trois lettres), à savoir deux consonnes encadrant une voyelle alternante E, O ou Ø (zéro), c’est-à-dire absence de la voyelle. Par exemple, en relation avec l’idée de naissance, au degré E on a GÉNiteur, au degré O on a GONade, et le degré Ø n’est plus très visible dans le verbe français Naître, qui vient du latin nascor, ancien latin GNascor. De même, concernant la maison, DOMestique, DOMpter (du latin domitare) sont au degré O. Le grec despotès repose sur le degré E, avec un S de génitif (complément de nom), DEM-S, et le mot désignant le pouvoir, POT-, que l’on a par exemple dans POTentiel. Le dems-potès, le despote, est donc celui qui détient le pouvoir de la maison, le pouvoir domestique, ou par extension le pouvoir dans la région. Mais le despotat de Morée dépend de l’empire de Byzance, comme le despotat d’Épire dépend du sultanat de Constantinople.
 
Revenons à nos moutons. Les empereurs de Byzance et leur famille (frères ou fils des empereurs étaient despotes en Morée) étaient très cosmopolites mais les couches populaires, grecques ou hellénisées (Francs, Slaves, Albanais, Turcs) avaient un sentiment national aigu et se révoltaient dès que Byzance envisageait de lâcher tout ou partie de la Morée : quand, en 1402, les chevaliers de Saint-Jean de Rhodes vinrent à Mystra qui leur avait été vendue, ils auraient été massacrés sans l’intervention de l’évêque orthodoxe de Mystra, et la vente fut annulée. Mais après 1453 et la chute de Constantinople, la situation n’était plus tenable, les incursions turques étaient incessantes et le 30 mai 1460 Mystra tomba aux mains des Ottomans venus avec une puissante armée. Au début du dix-neuvième siècle, Mystra survivait encore, mais les Égyptiens venus au secours des Turcs pendant la guerre d’indépendance incendièrent ce qui n’était pas encore en ruines et la création de Sparte moderne par le roi Othon en 1831, ainsi que le village moderne de Mystra, aspirèrent la population très limitée qui y restait. Enfin, récemment, les quelques habitants qui étaient restés malgré tout ont été expropriés et Mystra la byzantine, qui avait traversé les siècles d’occupation ottomane, a été close pour devenir une ville musée. Seules quelques religieuses orthodoxes ont conservé leur couvent de la Pantanassa et continuent d’y vivre.
 
716b1 Mystras, église St Christophe (Agios Christophoros)
 
Pour les familles nobles, construire une église était une façon d’affirmer leur statut. Pour ceux qui n’étaient pas aristocrates mais s’étaient enrichis, c’était une façon de tenter de se hisser dans la société. Ce qui explique que l’on rencontre des églises partout. Il y a, à Mystras, tant et tant de petites et de grandes églises, liées à des monastères, à des demeures de nobles qui s’y faisaient enterrer, ou indépendantes, que je ne chercherai pas à toutes les décrire ici. Celle de cette photo est Agios Christophoros (Saint Christophe).
 
716b2a Mystras, monastère de Périvleptos
 
716b2b Mystras, monastère de Périvleptos
 
À l’extrémité sud de la ville basse, c’est le monastère de Périvleptos. Derrière une porte qui s’ouvre dans un haut mur, sous une falaise basse percée d’une grotte, on découvre ce monastère et son église.
 
716b2c Mystras, monastère de Périvleptos
 
716b2d Mystras, monastère de Périvleptos
 
716b2e Mystras, monastère de Périvleptos
 
Une partie des bâtiments est en ruines, mais comme on peut le voir d’autres sont en parfait état, et notamment le catholicon, c’est-à-dire l’église du couvent.
 
716b2f Mystras, monastère de Périvleptos
 
716b2g Mystras, monastère de Périvleptos
 
716b2h Mystras, monastère de Périvleptos
 
L’église est flanquée de chapelles, et partout on peut admirer des fresques. Contrairement à ce que l’on rencontre ailleurs, deux faits sont marquants. Le premier c’est que leur ordonnancement n’est pas simple et clair comme ailleurs, et les trois cycles habituels, Eucharistie, Passion du Christ et vie de la Vierge sont mêlés. Le second fait marquant est l’ampleur du cycle concernant la vie de la Vierge, soit vingt-cinq scènes, beaucoup plus que pour les miracles de Jésus, par exemple. Sur ma deuxième photo, ci-dessus, qui représente la Nativité, Marie est couchée tournée vers nous, et ne regarde donc pas Jésus, couché dans un petit berceau en forme de caisse en bois.
 
716b3 chats au monastère de Pantanassa
 
Plus haut, à mi-chemin entre la ville basse et la ville haute, on rencontre le grand monastère de la Pantanassa. Je disais qu’un monastère de Mystra était le seul lieu encore habité. Je parlais de religieuses, mais j’aurais dû plutôt parler de chats, beaucoup plus nombreux, et se reposant en attendant l’heure de la prière…
 
716b4a Monastère de Pantanassa
 
716b4b Monastère de Pantanassa
 
Ce monastère est celui de la Pantanassa, ou Vierge Souveraine. Anax, au féminin anassa, désigne le maître absolu. Au premier coup d’œil on se rend compte que cette église, typiquement médiévale avec ses six coupoles, est encore utilisée très régulièrement pour le culte. Lorsqu’on arrive, on longe une allée bordée de cellules, et dans la première d’entre elles une religieuse est préposée à la vente de broderies effectuées par ses consœurs, d’icônes et autres petits objets. C’est dans cette allée que nous avons vu tous ces chats. Sur l’autre côté de l’allée, et située plus haut, se dresse l’église. On voit qu’elle est précédée d’un narthex en portique qui fait terrasse, et d’où la vue vers la ville basse, vers la vallée, vers Sparte est splendide. Le despote était secondé dans ses fonctions par une espèce de premier ministre et c’est lui, Jean Frangopoulos, qui a fondé le monastère.
 
716b4c Monastère de Pantanassa
 
716b4d Monastère de Pantanassa
 
716b4e Monastère de Pantanassa
 
Certaines fresques sont du dix-septième siècle, comme celle de l’empereur Constantin, considéré comme saint par l’Église orthodoxe, qui au quatrième siècle a institué la liberté de culte dans l’Empire Romain, avec sa mère sainte Hélène qui a fait le voyage en Terre Sainte et en a rapporté l’escalier du palais de Pilate (Scala Santa à Rome, probablement authentique parce que relativement facile à identifier), la colonne de la Flagellation (plus douteux, rien ne ressemble plus à un bout de colonne tombé à terre qu’un autre morceau de colonne) et la croix de Jésus (qui relève pratiquement de la légende, elle aurait retrouvé les trois croix, celle de Jésus et celles des larrons, et pour savoir quelle était celle de Jésus elle l’aurait approchée d’un mort qui, tel Lazare, se serait relevé).
 
Un mot de ma seconde photo. Cette fresque est la plus ancienne, elle date de l’origine. En la voyant de loin, j’ai tout de suite pensé à Marie l’Égyptienne, et en m’approchant j’ai vu qu’en effet si le nom de Marie est effacé, on peut très bien lire "L’Égyptienne", en grec. Je me dispenserai de raconter son histoire, et je me contenterai de faire référence à mon article du premier octobre 2010 concernant la crypte de la cathédrale de Tarente.
 
716c Mystras, église des Saints Théodore
 
Nous passons aussi devant l’église des Saints Théodore édifiée de 1290 à1295, commencée par l’higoumène Daniel et terminée par l’archimandrite Pachômios, Grand Protosyngélos (c’est-à-dire Chancelier ecclésiastique du Péloponnèse), et higoumène de cette église qu’il a construite. Puis à partir de 1310 il va construire, tout près, l’Hodégétria où nous nous rendons ensuite, et il en sera l’higoumène. Cela est curieux : deux grandes églises très voisines, construites à un faible intervalle de temps et portant à l’origine un même nom, le Brontochion. Près des Saints Théodore, pas trace de cellules, pas trace de réfectoire, mais de nombreuses tombes. D’où l’hypothèse que l’Hodégétria a été construite pour être le catholicon, l’église principale, du monastère, et qu’alors les Saints Théodore a été affectée au rôle d’église du cimetière des moines.
 
716d1 Mystras, église de l'Hodégétria
 
716d2 Mystras, église de l'Hodégétria
 
La voici, l’Hodégétria. Elle a été bien conservée pendant très longtemps, jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle. Puis, pour une raison que j’ignore, en 1863 on en a retiré la plupart des colonnes (qui, apparemment, n’ont pas été réutilisées, ce qui rend l’opération inexplicable), ce qui a provoqué l’effondrement de la coupole et d’une partie des voûtes. Une restauration a été entreprise en 1938, qui rend à l’église la beauté de son architecture du tout début du quatorzième siècle.
 
716d3 Mystras, église de l'Hodégétria
 
716d4 Mystras, église de l'Hodégétria
 
Ici encore, on peut admirer des fresques remarquables. Elles sont si nombreuses que l’on n’a que l’embarras du choix. Dans le narthex, ce sont les miracles de Jésus. Ma première photo montre la guérison du paralytique, et sur la seconde photo il y a deux scènes. Il semble qu’à gauche ce soit l’épisode de la Samaritaine, et les apôtres arrivent derrière Jésus et s’étonnent entre eux qu’il soit en conversation avec cette femme. À droite de la même photo, c’est clairement le miracle de la transformation de l’eau en vin lors des noces de Cana.
 
716e1 Mystras, Métropole
 
716e2 Mystras, Métropolis
 
716e3 Mystras, Métropole
 
Nous étions tout au nord de la ville, nous redescendons vers l’est et arrivons à la Métropole (cette Metropolis, en grec, est l’équivalent de l’évêché). On longe le mur d’enceinte et on pénètre dans la cour.
 
716e4 Mystras, Métropolis
 
716e5 Mystras, Métropole
 
716e6 Mystras, Métropole
 
Dans l’église, de nouveau des fresques recouvrent les murs. Mais je crois n’en avoir que trop montré déjà, ressortons.
 
716f Mystras, musée de la Métropolis
 
Un escalier dans la cour mène au premier étage qui abrite un petit musée. J’ai dit au début que, malgré son intérêt, je ne ferai que l’évoquer. Ce sera à travers ce Christ en majesté, gravé dans le marbre d’un prie-Dieu, qui date de la seconde moitié du quatorzième siècle. Il porte d’évidentes marques de l’influence occidentale, comme une fleur de lys sur le poignet du Christ, mêlées aux éléments typiquement byzantins (le sujet, des traces de pigments, etc.), marque de l’art de Mystras.
 
716g1 Mystras, complexe du Palais
 
716g2 Mystras, le Palais
 
716g3 Mystras, le Palais
 
716g4 Mystras, complexe du Palais
 
On ne visite pas le complexe du palais des despotes, qui est en rénovation. Pas de gardes ici, mais l’une des personnes préposées à la surveillance d’une église pense que les travaux devraient s’achever en 2016. Bien entendu, il n’est pas question de reconstruire ce qui est en ruines, mais de restaurer le château que des voyageurs turcs ont pris pour le palais de Ménélas, erreur d’environ deux millénaires et demi, puisqu’un corps a été construit par les Francs entre 1249 et 1261, et un autre, le bâtiment résidentiel, au quatorzième siècle. Ce sont des travaux lourds, comportant la pose d’un toit sur les bâtiments principaux, et certains murs partiellement écroulés sont même remontés. Je suppose qu’il y aura aussi des travaux d’aménagement à l’intérieur, pour rendre possible la visite. Il est impressionnant de penser que la salle du trône mesure 36,30 mètres sur 10,50 mètres, et qu’elle était chauffée par huit cheminées.
 
716h1 Mystras, Sainte Sophie
 
716h2 Mystras, Sainte Sophie
 
Attendons quelques années, nous reviendrons alors voir ce palais. Pour l’instant, nous poursuivons notre visite en nous rendant à Sainte Sophie. Les bâtiments du couvent sont en ruines, mais l’église est toujours vaillante. En même temps que catholicon du petit monastère dont la dimension très réduite ne justifiait pas un sanctuaire de si grande taille, Sainte Sophie était l’église du palais, construite entre 1350 et 1365.
 
716h3 Mystras, Sainte Sophie
 
716h4 Mystras, Sainte Sophie
 
Le grand Christ de ma première photo occupe l’abside du sanctuaire. Quant à ma seconde photo, je suis très embarrassé. S’il s’agit d’une naissance (dans l’un de nos livres il est dit qu’un mur –lequel ?– représente la naissance de la Vierge) je ne vois pas de nouveau-né, Marie ou Jésus. Cette femme étendue a les yeux fermés, sur ma photo originale c’est très visible, ce qui me fait penser à une Dormition, scène fréquente dans la peinture orthodoxe, mais généralement la Vierge est entourée des apôtres, non de ces femmes qui lui apportent des fruits qu’elle ne mangera pas puisqu’elle dort.
 
716h5 Mystras, Sainte Sophie
 
716h6 Mystras, Sainte Sophie, le réfectoire
 
Mais contrairement à d’autres églises de Mystras, celle-ci a conservé peu de ses fresques, en bien des endroits elles sont en mauvais état, difficilement lisibles. Nous ressortons et avons, sur le flanc, une autre vue de l’extérieur de l’église. À côté se trouve le réfectoire du couvent. Il n’a plus de toit et je crains que la végétation qui pousse sur ses murs ne finisse de le détruire.
 
716i1 Mystras, Saint Nicolas
 
716i2 Mystras, Saint Nicolas
 
J’ai déjà montré beaucoup trop d’églises et de chapelles. Terminons donc avec deux fresques de l’église Saint Nicolas. Je ne saurais dire qui sont les nombreux personnages de ma première photo, qui font un très bel ensemble, en revanche sur la seconde il est clair que c’est le célèbre épisode de la vie du saint patron de l’église. Un voisin de Nicolas, très pauvre en n’arrivant plus à se tirer de ses embarras financiers s’apprêtait à prostituer ses trois filles le lendemain. Généreux, Nicolas sauva ces enfants de cette déchéance en donnant de l’or à leur père.
 
716j1 Mystras; le château franc
 
716j2 Mystras, le château franc de Guillaume II de Villeha
 
Puisque nous nous arrêterons là avec toutes ces églises (et il y en a bien d’autres à Mystras…), il est temps d’entreprendre l’ascension vers la forteresse par la ruelle pavée qui monte dur.
 
716j3 Mystras, le château franc de Guillaume II de Villeha
 
716j4 Mystras, le château franc de Guillaume II de Villeha
 
Il est difficile de dire ce que l’on voit, parce que le château des Villehardouin a été fortement remanié et modifié, non pas peut-être par les Byzantins qui en ont pris possession alors qu’il était tout neuf, mais surtout par les Turcs, puis par les Vénitiens, avant d’être laissé à l’abandon et de tomber en ruines. Précisons toutefois qu’aujourd’hui encore subsistent ses deux enceintes concentriques.
 
716j5 Mystras, le château franc
 
716j6 Mystras, vue du Taygète prise du château franc
 
Ces photos sont prises de la forteresse, mais du côté opposé à Sparte. En 1447, Cyriaque d’Ancône passe à Sparte, y voit les ruines antiques, et décrit Mystras comme l’héritière de la ville de Léonidas. Partant de ce rapprochement, une légende s’est peu à peu construite selon laquelle Mystras serait non l’héritière de Sparte, mais Sparte elle-même, comme je le disais au sujet de ce voyageur turc qui avait pris le palais des despotes pour la résidence mycénienne de Ménélas. Au dix-septième siècle c’est un Français, Guillet, ou La Guilletière, qui ne s’est jamais rendu à Mystras, ni même en Morée, mais qui décrit la région, reprend le mythe du palais de Ménélas, explique les mœurs des habitants de son époque par la continuation des mœurs spartiates. J’ai eu l’occasion de dire qui était Pouqueville (le 13 mai, à Gytheio), un diplomate érudit, mais il a cru son guide local qui, lui faisant visiter la ville de Mystras en 1798, lui expliquait quelle était, en ces lieux, la topographie de la Sparte antique. Mais Chateaubriand, en 1827, ne confond pas les deux villes, et désormais ce mythe va s’effondrer.
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Published by Thierry Jamard
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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 22:37
715a1 Sparte et le Taygète
 
715a2 Sparte et le Taygète
 
De Kalamata à Sparte, le distance n’est pas bien grande. Environ 70 kilomètres. Mais la route traverse l’impressionnante chaîne du Taygète. C’est une haute montagne. Je ne sais pas exactement à quelle altitude monte la route en lacets qui escalade un flanc et plonge dans le creux pour remonter sur l’autre versant, mais un peu plus au sud ma carte Michelin donne un sommet à 2404 mètres. Ce ne sont pas les 4807 mètres de notre Mont Blanc, mais c’est bien plus que le déjà imposant Puy de Sancy avec ses 1886 mètres. Soudain, on débouche sur la petite plaine de Sparte. Vue de l’autre côté, elle apparaît écrasée par la noire montagne qui la domine. On comprend que la vieille cité n’ait pas engendré des mauviettes.
 
715b1 Sparte, Lycurgue
 
715b2 Sparte, Léonidas
 
715b3 Sparte, au soldat défendant sa patrie
 
Quelques uns de ses enfants sont représentés en statue. Le premier, c’est le législateur Lycurgue, très probablement légendaire (même son nom, "celui qui chasse les loups", semble prédestiné), qui en 809 avant Jésus-Christ a donné à la Sparte dorienne, issue d’un ancien royaume mycénien (celui de Ménélas), sa constitution très originale avec deux rois, cinq éphores (des surveillants), un conseil de vingt-huit vieillards, c’est-à-dire citoyens, hommes ayant passé l’âge de porter les armes, et une assemblée composée de tous les hommes citoyens en âge de faire la guerre, appelés les "Égaux", qui seuls sont autorisés à posséder la terre mais qui, dans cette société très masculine, peuvent toutefois la transmettre à leur fille, ce qui est impensable dans les autres sociétés grecques jusqu’à l’époque hellénistique.
 
Le second est l’illustre Léonidas, moins délicieusement célèbre peut-être aujourd’hui que son homonyme belge en chocolat, mais plus virilement. C’est ce roi de Sparte, chef d’armée qui, en 480 aux Thermopyles, s’est sacrifié avec ses soldats pour retarder le passage des Perses vers Athènes. Mais il y a, je crois, près du défilé des Thermopyles un monument érigé en souvenir de cette héroïque page d’histoire, j’en parlerai donc plus en détails quand nous nous y rendrons.
 
Le troisième, enfin, n’a pas de nom. La plaque le dédie au brave qui est tué pour sa patrie l’épée à la main. C’est un peu celui que nous honorons comme le Soldat Inconnu, avec cette différence que le Soldat Inconnu est un vrai homme trouvé sur le champ de bataille et non identifié, alors que celui-ci est virtuel.
 
715b4 Sparte, Lacédémoniens vainqueurs aux Jeux Olympique
 
Tout, dans cette ville, n’est pas aussi guerrier. Témoin cette stèle qui commémore les victoires olympiques des citoyens lacédémoniens. Sur ma photo réduite pour publication, rien n’est plus lisible, hélas. Sur mon original, je vois que la liste, commençant en 720 avant Jésus-Christ, donne le nom, la discipline et l’année. On va ainsi jusqu’en 225 de notre ère, à quoi s’ajoutent des noms en 1896, 1920, 1996 et 2004.
 
Les victoires antiques sont, en 720, au dolichos (la course de fond, 24 stades, 4614 mètres), en 716 au stade (course de la longueur du stade, 600 pieds, 192 mètres). Comme je l’expliquais dans mon troisième article sur Olympie, la longueur du pied est différente dans chaque cité, mais à Olympie, où ces Lacédémoniens sont vainqueurs, elle est de 32,045 centimètres. Personne n’est cité en 712 mais en 708 deux vainqueurs, au pentathlon et à la balle. Etc., etc. Mais, parmi les vainqueurs multiples, je remarque un certain Philombrotos au pentathlon en 676, 672, 668, ou encore Khionis, double vainqueur au stade et au dolichos, en 664, 660, 656, soit six fois couronné. En 632, Hipposthénês est vainqueur à la balle, catégorie enfants. Dans cette même catégorie de la balle pour enfants, Etoimoklês est vainqueur en 604, et de nouveau, mais en catégorie adultes, en 600 et en 596. Au quadrige, où est couronné le propriétaire de l’écurie, sur les huit olympiades de 448 à 420, ce sont sept fois des chars lacédémoniens qui ont remporté la victoire. Autre série de quadriges en 396, 392, 388, 384, mais là je remarque pour les deux premières dates le nom (féminin) de Kyniska. C’est la fille du roi Agésilas III qui a engagé ses chevaux. Ne pouvant pénétrer, en tant que femme, dans l’enceinte sacrée, elle n’a pas reçu personnellement la couronne, laquelle lui a été remise hors de l’enceinte. La liste est très longue, les Spartiates étaient remarquablement entraînés, j’arrête là, avec ce qui est le plus marquant, en notant toutefois qu’après Jésus-Christ, Sparte n’étant plus la fière et dure cité guerrière d’autrefois, c’en est presque fini des victoires, car après 64 avant Jésus-Christ et jusqu’en 225 de notre ère, la liste ne comporte plus que trois noms (en 81 à la lutte, en 221 et 225 le même athlète au stade).
 
Pour les modernes, Vasilakos a remporté le marathon en 1896, puis en 1920 ce sont deux Théophilakis (avec des prénoms différents, AL. et I.) qui sont champions de tir, en 1996 Kaklamanakis se distingue en planche à voile (j’ignorais que ce fût une épreuve olympique, mais je lis en grec ΙΣΤΙΟΣΑΝΙΔΑ et pour ce mot mon dictionnaire dit "planche à voile"…), enfin en 2004 Thômakos remporte ΥΔΑΤΟΣΦΑΙΡΙΣΗ que mon dictionnaire ignore, mais la "sphère d’eau" doit être le water-polo.
 
715b5 Sparte, vainqueurs au Spartathlon
 
715b6 Sparte, vainqueurs au Spartathlon
 
Je l’ignorais, mais sur cette stèle je constate que Sparte a créé des jeux annuels intitulés Spartathlon. Renseignements pris, c’est une compétition internationale qui commémore l’exploit de l’Athénien Phidippidès envoyé demander de toute urgence des renforts à Sparte en 490 avant Jésus-Christ pour contrer l’avancée des Perses. À défaut de téléphone, d’Internet, de fax et autres moyens dont nous disposons aujourd’hui, il n’y avait que les jambes d’un coureur. Il s’agit donc, en partant à 7h du matin le dernier vendredi de septembre, de parcourir dans le minimum de temps, et en tous cas en moins de trente-six heures, les 250 kilomètres qui séparent le point de départ, le pied de l’Acropole d’Athènes, de la ville de Sparte en passant par Eleusis, Mégare, Corinthe, Némée. La liste gravée ici, qui commence en 1983, donne la nationalité des vainqueurs. On voit qu’en 1983 et 1984 c’est le même Grec qui a remporté le Spartathlon, et il réapparaît en 1986 et 1990, puis apparaît un Britannique, des Suédois, Hongrois, Bulgares, Allemands, Japonais, Brésiliens, etc. Je note que c’est le même Suédois qui est cité en 1987, 1988 et 1993, le même Allemand en 1999, 2004 et 2005. Et puis il y a –cocorico– un Français, Roland Villemenot, en 1996. Je suis si fier que je fais apparaître son nom en plus gros au bas de la première image ci-dessus. Sur l’autre face de la stèle apparaissent des noms féminins. Je me dois de montrer également en gros plan le nom d’une Française, en 1990, Anna Deguilhem (34h 07’ 41") puis d’une autre, en 1999, Anny Monot (35h 38’ 08"),mais on constate que ce sont les Allemandes qui remportent le plus souvent cette terrible épreuve d’endurance. J’espère ne pas écorcher les noms dans la transcription, car si je peux, sans crainte d’erreur, transcrire NT en D et GK en G, en revanche entre un ou deux L, ou LH, le grec ne me donne aucun renseignement.
 
715c1 Sparte antique
 
715c2 Sparte antique
 
715c3 Sparte antique
 
Le nom de Sparte évoque au premier chef la ville antique qui avait sa place à part parmi toutes les cités grecques. Non seulement parce que pendant un temps elle a été hégémonique, mais surtout par sa constitution "de Lycurgue" que j’ai évoquée, par la place des femmes qui y subissaient un entraînement physique comme les hommes et pratiquaient le sport nues au même titre que les hommes, par la situation de soldats de tous les citoyens pendant toute la durée de leur vie, ou du moins aussi longtemps qu’ils en avaient la capacité physique, par le statut d’hilote parallèlement à celui d’esclave, etc. Et les ruines de cette cité sont hors des circuits touristiques, même de ceux qui passent par Mystras, à cinq kilomètres. Les fouilles de ces ruines ne sont pas achevées, mais le site est ouvert, il n’existe pas de grille, pas de clôture, pas de baraque de péage, mais pas non plus de librairie avec un guide, un plan, ni de panonceaux explicatifs devant chaque mur, chaque ancien bâtiment, le visiteur est libre de se promener à sa guise et à l’heure de son choix, mais il est aussi bien seul devant ce qu’il voit.
 
715c4 Sparte antique
 
Et par exemple devant ce tumulus. Il est bien difficile, pour qui ne mène pas les fouilles, de dire ce qui se trouve dessous. Or des sondages ont bien dû être effectués pour savoir comment fouiller sans détruire.
 
715c5 Sparte antique
 
715c6 Sparte antique
 
Ici, il semble bien qu’il s’agisse d’un aqueduc sur la photo du haut, et des murs de la ville sur la photo du bas. Toutefois je ne comprends pas à quoi pouvait mener cet escalier.
 
715c7a Sparte antique
 
715c7b Sparte antique
 
715c8 Sparte antique
 
Ici nous sommes sans aucun doute dans une maison. On peut y voir un puits de citerne et ce petit bassin que l’on peut interpréter comme un évier ou un lavabo.
 
715c9 le théâtre antique de Sparte
 
Aucune explication n’est nécessaire pour reconnaître le théâtre. À Sparte, les hommes vivaient en communauté de guerriers, pour les repas même ils étaient ensemble (on leur servait ce fameux "brouet noir" qu’affectionnent tant les auteurs de manuels scolaires d’histoire et de livres de vulgarisation sur la civilisation grecque antique). Il n’y avait de place dans leur vie ni pour le commerce, ni pour les arts, y compris la littérature et le théâtre. Quant aux femmes, si elles entraînaient leur corps aux exercices physiques, elles consacraient leur temps et leur vie à la cité, et n’allaient pas les gaspiller au théâtre. Je suppose donc que ce théâtre est de construction tardive, au minimum d’époque hellénistique, mais plus vraisemblablement d’époque romaine, lorsque Sparte avait définitivement perdu son originalité et s’était fondue dans une société unifiée.
 
715d1 Sparte, mosaïque d'Europe
 
715d0 Pièce de 2 Euros avec Europe et le Taureau
 
Pendant notre séjour nous étions basés au camping Castel View à Mystras. Soit dit en passant, un camping excellent et d’un prix très raisonnable, aux vastes emplacements, d’une propreté impeccable, avec –comme son nom l’indique– vue sur le château de Mystras, pourvu d’une piscine et doté, en prime, d’un patron fort sympathique. Je ne lui fais qu’un reproche, son nom anglais alors que nous sommes en Grèce et que les lieux ont été tenus par des Francs, des Vénitiens, des Turcs, et jamais des Anglais. Mais il est d’une telle qualité que je lui pardonne cette faute. En outre, il est fréquenté tout l’été ou presque, et depuis des années, par un couple de Français, Bernard et Dominique, des gens adorables totalement insérés dans la société de Sparte. Ils connaissent tout le monde, ou c’est comme s’ils connaissaient, parce que "ah vous êtes les amis de…?" et ils sont considérés comme amis. Et voilà qu’un matin Bernard vient nous proposer d’aller voir quelque chose qui n’est pas montré au public. Quelque chose d’exceptionnel. Une mosaïque de sol découverte en 1872 dans une ancienne villa d’époque impériale (vers 300 après Jésus-Christ). Grâce à ses relations, il a pu obtenir l’autorisation nécessaire. Cette mosaïque, qui représente l’enlèvement d’Europe par Zeus sous la forme d’un taureau (j’ai raconté cette légende dans mon article daté 24 et 25 avril 2010, à propos d’un graffito de Pompéi), se trouvait sous le sol d’une vieille maison sans toit. Le responsable des Antiquités de l’époque a obtenu l’expropriation et un toit protecteur a été mis en place, la mosaïque restant in situ. Au sol d’une pièce voisine dont on ne sait si elle appartenait à la même villa ou à une villa mitoyenne, a été découverte une autre mosaïque, représentant Orphée qui charme les animaux avec sa musique. En ces lieux sont apportées de nombreuses mosaïques où des spécialistes les restaurent. Et c’est eux, pendant leur travail, qui nous accueillent gentiment et arrosent les mosaïques pour leur rendre leurs couleurs. Mais certaines n’ont pas été publiées, et de toutes façons puisqu’elles sont ici elles ne sont pas présentées au public, on nous demande donc de ne pas les photographier, ce qui est bien naturel. Autorisation spéciale concernant Europe.
 
Les pièces de monnaie en Euros comportent une face identique partout, mais chaque pays peut choisir le décor de l’autre face et la Grèce, lorsqu’elle est entrée dans la zone Euro le premier janvier 2002, a choisi pour sa pièce de deux Euros cette représentation de l’Enlèvement d’Europe empruntée à cette mosaïque de Sparte. J’ai pris cette photo d’une pièce pour que l’on puisse constater la similitude du dessin.
 
715d2 Sparte, mosaïque d'Europe
 
715d3 Sparte, mosaïque d'Europe, Zeus taureau
 
En gros plan, on apprécie mieux la richesse des coloris, la finesse du dessin, la délicatesse des expressions. La frayeur de l’enlèvement passée, Zeus identifié, Europe est détendue sous le voile tenu par les deux Amours, assise en amazone sur le dos du taureau. Lui, animal robuste et violent, a pourtant sur –puis-je parler de visage ?– une sorte de sourire de satisfaction et son œil n’est pas celui d’une bête féroce.
 
715e1 musée archéologique de Sparte
 
715e2 jardin du musée de Sparte
 
Cette mosaïque va me servir de transition vers le musée archéologique. Il se trouve dans un parc public qui accueille quelques unes des statues antiques. Mais dans un état lamentable. C’est désolant. Nous sommes en juin, et le sol est jonché de feuilles mortes, visiblement elles n’ont pas été ramassées depuis l’automne. En outre, s’il est plaisant que le jardin soit ombragé d’orangers, il est moins agréable que des oranges mûries au début du printemps et tombées blettes au sol finissent de pourrir, éclatées, sur place. Entrons vite, l’intérieur est plus attrayant.
 
715f1 musée de Sparte, reliefs votifs en calcaire (fin 7e-
 
De nombreux fragments de bas-reliefs votifs en calcaire ont été trouvés dans le sanctuaire d’Artémis Orthia. Ils sont datés entre la fin du septième siècle et le début du sixième siècle avant Jésus-Christ. Si j’ai choisi ce lion c’est parce que je lui trouve l’air fier, mais je préfère cet amusant guerrier et surtout ce très élégant cheval.
 
715f2 musée de Sparte, figurines 7e-6e s. avt JC
 
Ces quatre petites figurines de bronze proviennent d’une grande vitrine au bout de laquelle se trouvent deux fibules. Ces fibules ont l’honneur d’une étiquette qui les définit et les date. Mais les autres objets, sur ma photo de la vitrine j’en compte trente-neuf, ne bénéficient d’aucun commentaire. D’après leur aspect je pense qu’ils sont d’époque archaïque, c’est-à-dire à peu près contemporains des stèles votives que je viens de montrer. Ce qui les fait contemporains aussi des fibules qui sont commentées.
 
715f3 musée de Sparte, figurines votives en plomb (7e-3e s
 
Ici l’étiquette est globale pour une foule de petites plaques de plomb représentant des humains, des animaux, des démons et aussi toutes sortes d’objets ou de figures décoratives, elle dit que ces plaques sont du septième au troisième siècle avant Jésus-Christ. La fourchette est très large, et j’avoue ne pas être capable de dater plus précisément les sujets que j’ai choisi de montrer.
 
715f4 musée archéologique de Sparte
 
715f5 musée archéologique de Sparte
 
Extrêmement riche d’objets intéressants à voir, ce musée n’est décidément pas pédagogique du tout. Les objets présentés dans plusieurs vitrines se passent de tout commentaire. Même en langue grecque, ce qui veut dire que, même si le conservateur estime que tout adulte un peu cultivé (donc pas moi) doit être capable de créer sa propre légende, on n’a rien à faire des enfants qui ne sont pas encore formés et cultivés. C’est dommage. Et si je me permets ces critiques, c’est parce que j’aime ce musée, j’aime ses collections, et j’aimerais le voir s’améliorer sur le plan de la présentation et de la muséographie. Je suis au courant de la crise économique grave que traverse le pays, je sais que les crédits sont coupés, mais je pense que le conservateur lui-même sur son temps de travail, ou des spécialistes bénévoles à qui on offrirait l’entrée gratuite pour visiter le musée, pourraient donner un minimum d’informations. Ensuite, le musée disposant de micro ordinateurs et d’imprimantes, on ne peut valablement prétendre que, même en pleine crise, on ne peut trouver l’argent pour le papier et le toner nécessaires pour créer de petites étiquettes de deux lignes chacune qu’ensuite on découpe aux ciseaux et que l’on pose simplement sur l’étagère à côté de l’objet. La traduction anglaise viendra après…
 
715g1 musée de Sparte, stèle offerte par Anaxibios (milie
 
Cette stèle en bas-relief a été trouvée sur l’Acropole de Sparte, dans le sanctuaire d’Athéna Chalkioikos. Elle date du milieu du sixième siècle avant Jésus-Christ et porte sur le côté gauche une inscription verticale, mais qui se lit de droite à gauche, donnant le nom de celui qui l’a offerte : Anaxibios. La tête du relief, abîmée, semblerait celle d’un homme barbu, mais ce ne peut être qu’un effet de son mauvais état parce que le corps est indiscutablement féminin. Probablement Athéna. Je ne distingue pas ce qu’elle porte dans la main droite, même sur ma photo non réduite, même lorsque j’étais dans le musée. Je ne crois pas que ce soit sa chouette symbolique, on dirait plutôt une fleur avec un calice qui ressemble un peu à celui de la tulipe.
 
715g2 musée de Sparte, Hélène et Pâris embrassés (6e s
 
Cette autre stèle, du sixième siècle, représente un homme qui prend une femme par le cou. Non pas agressivement comme pour la violenter, mais au contraire tendrement pour l’embrasser, de sorte que l’on y a vu Pâris et Hélène, et je serais tenté d’ajouter foi à cette hypothèse.
 
715g3 musée de Sparte, guerriers sur un cratère funérair
 
Sur une rive de l’Eurôtas, le fleuve de Sparte, quelques vestiges signalent qu’un hérôon (monument pour un héros) se dressait là autrefois, et dans ses ruines ont été trouvés quelques fragments d’un vase funéraire que l’on situe entre 600 et 575 avant Jésus-Christ. Celui-ci représente deux guerriers qui combattent au-dessus du corps d’un de leurs compagnons mort.
 
715g4 musée de Sparte, musée de Sparte, Apollon et Artém
 
Ce bas-relief est beaucoup plus récent que les précédents puisque, de deux cents ans plus jeune, il a été daté du quatrième siècle. Il représente les dieux jumeaux, Apollon et Artémis. Mais ce qui est le plus intéressant, c’est qu’ils sont en train d’offrir une libation, Artémis versant le vin dans le cratère que tend Apollon, au-dessus d’une pierre qui, cela ne fait aucun doute, est l’omphalos de Delphes, le nombril du monde. En effet, Zeus avait lâché simultanément deux aigles, chacun à l’une des extrémités du monde, et c’est à Delphes qu’ils s’étaient rencontrés, marquant ainsi le centre de l’univers. Ces deux aigles sont représentés devant cet omphalos.
 
715g5 musée de Sparte, Hélène entre les Dioscures (1er s
 
Nous faisons encore un grand saut sans le temps, pour nous retrouver au premier siècle avant Jésus-Christ. Ce bas-relief représente Hélène entre les Dioscures. On se rappelle que Zeus, sous la forme d’un cygne, avait fécondé Léda, mais celle-ci eut aussi, dans le même temps, des rapports avec Tyndare, son mari. Quand le terme fut venu, elle pondit deux œufs, de l’un sortirent Clytemnestre et Pollux, les enfants humains de Tyndare, et de l’autre Hélène et Castor, les demi-dieux enfants de Zeus. Les deux garçons, Castor et Pollux, sont appelés les Dioscures, étymologiquement les rejetons de Zeus, ce qui n’est vrai que pour l’un d’entre eux. Hélène est donc ici entre ses deux frères jumeaux. Si je me suis intéressé particulièrement à ces personnages, c’est parce qu’ici à Sparte, dans le temple des Leucippides, on montrait les deux moitiés de la coquille d’un œuf géant dont on disait qu’il avait été pondu par Léda. Les Leucippides, filles de Leucippos, frère de Tyndare, étaient donc les cousines des Dioscures, qu’elles épousèrent.
 
715g6 musée de Sparte, poète offrant son manuscrit à Orp
 
Encore un dernier bas-relief. Cette fois-ci, nous sommes au premier siècle après Jésus-Christ. Le personnage assis au centre est un poète qui tend son manuscrit, un parchemin roulé, au personnage de gauche en qui, avec sa lyre, on reconnaît Orphée. Tout à l’heure, j’évoquais sans l’avoir photographiée une mosaïque –dans une pièce voisine de la mosaïque d’Europe– représentant Orphée charmant les animaux en jouant de la lyre. Sur ce bas-relief on remarque de nombreux animaux, dont un lion dont la tête est toute proche de celle d’Orphée. C’est d’ailleurs grâce à ces animaux charmés que l’on identifie Orphée et non pas Apollon, lui aussi traditionnellement représenté avec une lyre, comme ci-dessus lorsqu’il offre une libation avec Artémis.
 
715g7 musée de Sparte, Hoplite (ou Léonidas), 480-470 avt
 
En ville, la statue de Léonidas est moderne. Ici, nous avons un buste sculpté vers 480 ou 470 avant Jésus-Christ, dans lequel la tradition reconnaît Léonidas. Ce peut être lui, l’époque correspond, mais rien ne permet de l’affirmer. Quoi qu’il en soit, Léonidas ou pas, cette statue représente un hoplite. Elle a été trouvée, comme la première stèle que j’ai montrée, dans le sanctuaire d’Athéna Chalkioikos.
 
715g8 musée de Sparte, Ptolémée III (3e s. avt JC)
 
À la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, Alexandre le Grand a conquis l’Égypte, comme il avait conquis la Grèce et bien des pays d’Asie. À sa mort, en 323, ses généraux se sont disputé ses conquêtes et, finalement, l’Égypte est échue à l’un d’entre eux, Ptolémée, qui n’a pas pu être un vrai pharaon mais plutôt un roi du pays. Toutefois, parce que la coutume chez les pharaons, qui étaient dieux, était d’épouser leur sœur parce qu’elle seule était comme eux de nature divine, Ptolémée jugea politiquement opportun, pour être reconnu, d’épouser sa propre sœur. Mais cette coutume incestueuse était contraire aux mœurs des Grecs, qui ont surnommé le roi Ptolémée Philadelphe, c’est-à-dire qui aime sa sœur. Dans la lignée, il y a eu ensuite Ptolémée II et Ptolémée III, représenté ici dans une sculpture du troisième siècle, et donc contemporaine. On peut, par conséquent, supposer qu’elle lui ressemblait.
 
715g9 Sparte, musée archéologique, 1er siècle après J.-
 
Encore un portrait, Celui-ci, du premier siècle après Jésus-Christ, donc d’époque romaine impériale, représente une anonyme. Sans aucun doute c’est une Romaine, parce que ni dans les traits du visage, ni dans le style de coiffure, elle ne semble grecque. Mais c’est une grande dame, elle a le port altier. J’ajoute qu’elle est jolie, ce qui est indépendant et de la romanité et de l’aristocratie.
 
715h1 musée de Sparte, Sanglier, période hellénistique
 
Arbitrairement, on définit la période hellénistique comme les presque trois siècles qui vont de la mort d’Alexandre le Grand à la mort de Cléopâtre. Ces dates sont précises, mais lorsque l’on dit que ce sanglier de marbre noir, trouvé dans une carrière près de Sparte, est d’époque hellénistique, c’est vague. Après tout, peu importe, cela ne m’empêche pas de le trouver de très belle facture. Heureusement qu'Obélix n'est pas passé par là, il l'aurait englouti.
 
715h2 musée de Sparte, galère cuirassée romaine, autour
 
À titre documentaire, cette galère cuirassée romaine, qui date de la toute fin du premier siècle avant Jésus-Christ ou du début du premier siècle de notre ère, autrement dit du milieu du règne d’Auguste, permet de voir à quoi ressemblaient les bateaux de guerre lourds de l’époque. Cette maquette de terre cuite vient du cap Maleas, pointe du "doigt" le plus oriental au sud du Péloponnèse, face à l’île de Cythère.
 
715h3 musée de Sparte, lampe à huile
 
Juste en passant, un objet de la vie courante, cette lampe à huile décorée, en terre cuite. La forme n’en a guère changé au cours des siècles, mais comme je l’ai constaté précédemment pour des figurines, le musée a oublié de placer une étiquette explicative devant les objets de cette vitrine.
 
715h4 Alcibiade, mosaïque, musée archéologique de Sparte
 
715h5 mosaïque, musée archéologique de Sparte
 
Parce que j’aime beaucoup ces mosaïques j’en publie les photos, mais elles sont fixées au mur au-dessus de portes sans un seul mot d’explication. La première porte en elle-même une légende, le personnage représenté s’appelle Alcibiade. Mais est-ce le célèbre Alcibiade, politicien, et mis en scène par Platon comme interlocuteur de Socrate, ou bien est-ce un autre Alcibiade, je l’ignore.
 
715i1 Sparte, musée de l'olive, feuilles d'olivier fossile
 
En quittant Sparte, nous nous sommes arrêtés pour visiter le passionnant musée de l’olive et de l’huile d’olive. Nous avions été vivement incités à cette visite par nos amis Bernard et Dominique, et pensions aller nous y documenter pendant un petit moment. En fait, cette documentation qui couvre tout ce qui concerne l’olivier et son histoire, l’olive, la fabrication, le stockage et les usages de l’huile d’olive à travers les âges, parmi lesquels le savon, est réellement encyclopédique et exhaustive. De grands panneaux en grec et en anglais expliquent tout très clairement. Et le cadre, très moderne, est fort bien conçu et adapté à son usage. Une vraie réussite. Ici, nous voyons des feuilles d’olivier fossilisées datant de cinquante à soixante mille ans.
 
715i2 Sparte, musée de l'olive, olive et huile en linéair
 
J’ai souvent eu l’occasion, depuis que nous sommes en Grèce, de parler du linéaire B, cette écriture syllabique des Mycéniens, décryptée au milieu du vingtième siècle par un architecte anglais du nom de Michael Ventris. J’ai également montré des tablettes d’argile portant des inscriptions en linéaire B. Parfois, on trouve l’indication du sujet traité, rien de plus. Jamais je n’ai trouvé dans un musée, jusqu’à présent, une équivalence précise entre des caractères syllabiques du linéaire B et des mots grecs, et je n’en avais vu et étudié, jusqu’à présent, que lors de mes études de linguistique, il y a très longtemps, dans des ouvrages très spécialisés. Eh bien ce musée montre (photo ci-dessus) comment sont figurés les mots ELAIA (olivier) et ELAION (huile d’olive) au moyen de cet alphabet très mal adapté. Il est amusant de noter que le L, de sonorité fragile, est représenté par le son R, tout comme le portugais interprète le L (français BLANC, espagnol BLANCO, italien BIANCO, portugais BRANCO ; ou encore OBRIGADO pour dire merci, cf. “je vous suis obligé”).
 
715i3 Sparte, musée de l'olive, vaisselles d'époques dive
 
Ici sont présentés quelques récipients et ustensiles d’époques très diverses ayant trait au stockage et à l’utilisation de l’huile d’olive.
 
715j1 Sparte, musée de l'olive, extraction de l'huile
 
715j2 Sparte, musée de l'olive, extraction de l'huile
 
Il n’est pas question pour moi de raconter tout ce que nous avons vu dans ce musée, ni d’entrer dans de longues explications. Je voudrais seulement montrer comment, à l’aide de schémas et devant des machines réelles, tout devient clair. On peut ainsi voir, par exemple, les différentes façons d’extraire l’huile en écrasant l’olive.
 
715j3 Sparte, musée de l'olive, presse à olives
 
715j4a Sparte, musée de l'olive, presse à olives
 
715j4b Sparte, musée de l'olive, presse à olives
 
Lorsque je parle de différentes façons, cela signifie que l’on peut voir, en taille réelle, et en s’approchant autant qu’on le souhaite, des installations artisanales ou industrielles, présentées par époque, ce qui permet d’évaluer la progression de la technique.
 
715j5 Sparte, musée de l'olive, extraction de l'huile
 
Ces meules étaient encore en usage il y a peu. Le musée présente une partie de ses collections en intérieur, et d’autres en extérieur. En extérieur également, et par nécessité, des oliviers vivants, adultes. La disposition des lieux, l’agencement de l’espace avec des gradins, laisse penser que des groupes sont reçus ici, élèves, étudiants, adultes peut-être, et que des explications peuvent être données collectivement.
 
715j6 Sparte, musée de l'olive, maquette
 
715j7 Sparte, musée de l'olive, maquette
 
715j8 Sparte, musée de l'olive, maquette
 
Outre les outils présentés, il y a de nombreuses maquettes qui permettent de comprendre comment les diverses machines sont agencées et mises en mouvement. Certaines sont même animées. Il est très parlant de voir où se situe la production de l’énergie, sa transmission aux machines, où sont les lieux de stockage, l’organisation du travail, etc.
 
715j9 Sparte, musée de l'olive, fabrication du savon
 
Une bonne place est réservée au savon, invention marseillaise à l’époque de la Gaule. Ici, un film passé en boucle sur un téléviseur montre une fabrication très artisanale, au niveau presque familial, par une femme travaillant absolument seule tout au long de la fabrication.
 
715k Dominique et Bernard au camping de Mystras
 
J’ai parlé de ce couple de Français que nous avons rencontrés au camping de Mystras et avec qui nous avons noué des relations d’amitié. J’ai notamment dit comment ils nous ont procuré la chance exceptionnelle de voir la mosaïque d’Europe, j’ai dit aussi qu’ils nous avaient donné l’excellent conseil de visiter le musée de l’olive. Nous nous sommes vus presque chaque jour, ils ont passé une soirée avec nous, et un autre soir ils nous ont invités à dîner, ce qui nous a permis d’apprécier les talents de cordon bleu de Dominique. Nous sommes allés plusieurs fois à Sparte, à Mystras aussi, mais si nous sommes restés basés tant de jours au camping Castel View, c’est certes parce que le camping est très agréable, mais c’est aussi parce que nous avions plaisir à passer du temps avec eux. Je ne pouvais donc terminer mon article sans donner ces précisions.
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Published by Thierry Jamard
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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 23:51
714a Messène, vue générale
 
Cette Messène dont parle l’histoire, je me doutais bien qu’elle avait dû laisser des traces, mais alors que partout on parle de Delphes et de Corinthe, alors que les circuits traditionnels passent par Épidaure et par Olympie, la plupart des tour opérateurs font l’impasse sur Messène, lors de notre longue découverte un seul car de tourisme a débarqué sa guide et ses voyageurs, et les visiteurs isolés se sont comptés sur les doigts d’une seule main. Pourtant il y a beaucoup de choses intéressantes à voir, et de plus l’entrée du vaste site est gratuite. Il est vrai que le sud du Péloponnèse est un peu loin d’Athènes et de son aéroport, et même de Patra et de ses ferries. Mais à ce compte-là, mieux vaut pour les Parisiens aller visiter Fontainebleau et pour les Autrichiens Schönbrunn. Il convient d’ajouter un extrait d’article : "The Ancient Messene archaeological project was awarded with the Europa Nostra, The European Union Prize for Cultural Heritage, 2011 award", soit "Le projet archéologique de l’ancienne Messène a été primé par Europa Nostra, le prix de l’Union Européenne pour l’héritage culturel, prix 2011" Espérons que cela attirera l’attention, sinon du grand public, du moins des agences de voyages. Après notre visite du site, nous sommes remontés sur les pentes de la vallée, pour visiter le petit musée archéologique, puis nous avons mangé un petit quelque chose dans une auberge dont la terrasse donne sur le site. Ce qui m’a permis de prendre cette vue générale.
 
Nous avons vu dans mon précédent article qu’en 680, Messène avait perdu sa liberté, conquise par Sparte, et ses habitants étaient devenus hilotes, c’est-à-dire serfs publics, propriété de l’État spartiate et attachés à une terre. Nous avons vu aussi qu’en 490, lors d’une troisième tentative des habitants de la péninsule de Messénie de se libérer, les Spartiates ont rasé Messène et que ceux de ses habitants qui n’avaient pas péri se sont exilés. Le Thébain Épaminondas (418-362) a 36 ans lorsqu’en 382 les Lacédémoniens (habitants de la Laconie, région de Sparte) occupent sa ville de Thèbes. En 378, nommé général, il bataille avec une troupe de jeunes Thébains contre l’occupant mais il semble qu’il n’y ait pas d’issue, car malgré sa résistance à tous les assauts spartiates l’ennemi refuse de signer une paix. C’est alors la guerre entre les deux cités et, en 371, la bataille de Leuctres où, grâce à sa géniale disposition en "ordre oblique" (voir mon article du 16 avril dernier, à propos de Mantinée), Épaminondas écrase l’armée spartiate, qui a perdu son roi et le tiers de ses effectifs, c’est-à-dire du même coup le tiers de ses citoyens puisqu’à Sparte tout citoyen est obligatoirement un soldat. Thèbes ayant ainsi ravi à Sparte la suprématie en Grèce, Épaminondas pousse son avantage. Le premier mai, dans mon article sur Mégalopolis, je racontais comment il avait créé cette ville pour servir de rempart contre les Lacédémoniens vers le nord, et aussi comment il avait reconstruit Messène. En effet, en 370, il entreprend une grande campagne en Laconie, saccageant tout, et parce que Messène n’est séparée de Sparte que par le massif du Taygète (haute montagne, il est vrai, et gorge profonde) il la reconstruit, lui redonne vie et la fortifie afin de lui donner les moyens d’être un contrepoids pour Sparte. Et c’est cette ville que nous visitons aujourd’hui.
 
714b1 Messène, théâtre antique
 
714b2 Messène, siège du théâtre antique
 
Puisqu’il s’agit d’une ville grecque, il est bien évident qu’elle est dotée d’un théâtre. Avec ses 98,60 mètres de diamètre et son orchestre de 23,46 mètres, c’est l’un des plus grands théâtres de l’Antiquité. Durant l’occupation romaine, à l’époque de l’Empire, la puissante famille des Saithides (je vais avoir l’occasion de reparler d’eux quand nous verrons le stade) a fait profondément remanier son plan et sa décoration d’origine.
 
714b3 Messène antique, fontaine Arsinoé
 
J’ai eu l’occasion, le 5 décembre 2009, devant le temple d’Esculape à la Villa Borghese, à Rome, puis de nouveau le 10 mars dernier à Épidaure, de raconter comment Asclépios, fils d’Apollon, était né d’une mortelle, Coronis. Mais les Romains, attribuant à leur Esculape des légendes de l’Asclépios grec, tout ce que j’ai raconté concerne l’Asclépios d’Épidaure et de la majeure partie de la Grèce. Ici en Messénie, la tradition est un peu différente. En effet, le roi de Messénie Périérès a épousé Laodicè, la fille du dieu fleuve Inachos qui coule en Argolide. De cette union naquirent trois filles, les deux aînées enlevées par les Dioscures (Castor et Pollux, frères de Clytemnestre de Mycènes et de la belle Hélène qui est à l’origine de la Guerre de Troie),et la dernière, Arsinoé, qui a été aimée d’Apollon, et qui a ainsi enfanté Asclépios, sans les épisodes dramatiques de l’autre légende. Mais évidemment les légendes circulaient à travers la Grèce tout comme les hommes, et les Messéniens connaissaient l’histoire de Coronis, qui dépossédait leur cité de sa qualité de patrie du dieu de la médecine. Aussi a-t-on imaginé qu’après la naissance, Arsinoé avait confié le petit Asclépios à une certaine Coronis qui l’avait élevé. Si je raconte cette histoire, c’est parce que passant devant la fontaine que représente ma photo, Pausanias, l’infatigable voyageur du deuxième siècle après Jésus-Christ, raconte que cette fontaine s’appelle Arsinoé du nom, dit-il, de la mère d’Asclépios, et il ajoute que la fontaine Arsinoé recevait ses eaux de la source Clepsydre. Derrière le mur de fond de cette fontaine, se situe un réservoir de quarante mètres de long. Lors du passage de Pausanias, elle avait déjà été remaniée au premier siècle de notre ère, et elle le sera une seconde fois à l’époque de Dioclétien (284-305).
 
714b4 Messène antique, la basilique
 
Ceci est la basilique. J’ai déjà eu l’occasion de mettre en garde contre l’ambiguïté de ce terme, qui peut désigner un édifice civil romain, à l’époque contemporaine c’est une église catholique qui dépend de Rome sans passer par l’évêque du diocèse, ou encore –et c’est le cas ici– c’est une église paléochrétienne qui reprend le plan de l’édifice antique. Cette basilique-ci date du septième siècle de notre ère et, subissant réparations et transformations, elle a continué à être utilisée à l’époque byzantine. Elle a été intégralement construite avec des matériaux de réemploi. Quoique je n’aie pas été capable de le repérer, il paraît que cela se voit en particulier sur le pavement de la nef et le mur de l’abside (qui apparaissent sur ma photo). À l’époque franque, des absides ont été ajoutées aux bas-côtés qui ont accueilli des tombes.
 
714c1 Messène, l'Asclépieion
 
714c2 Messène, l'Asclépieion
 
714c3 Messène, l'Asclépieion
 
Nous sommes ici dans l’Asclépieion, le sanctuaire d’Asclépios. C’est un très vaste complexe bordé de portiques (on voit une ligne de colonnes sur ma première photo) et parmi de nombreuses constructions (deuxième photo) on distingue le temple d’Asclépios (troisième photo). Comme je l’ai raconté tout à l’heure, les Messéniens considèrent que le dieu est fils d’Arsinoé, de lignée royale à Messène. Son sanctuaire de Messène est donc, au même titre que celui d’Épidaure (en plus petit cependant), un lieu privilégié du culte d’Asclépios.
 
714d1 Messène antique, Ecclesiasterion
 
714d2 Messène antique, Ecclesiasterion
 
Je n’ai pas d’explication précise pour l’usage de cet amphithéâtre. Auprès, figure une maquette de l’Asclépieion, et à l’extrémité du complexe se trouve un bâtiment couvert indiqué comme bouleutérion et, séparé de lui par un étroit et long propylée, ce théâtre qualifié d’ecclesiasterion. Normalement, la boulè est le parlement, le conseil, un certain nombre de représentants des citoyens qui se réunissent dans le bouleutérion. En revanche, l’ecclesiasterion accueille l’ecclesia, l’assemblée de tous les citoyens (c’est de là que viennent le mot français église, le mot espagnol iglesia, le mot italien chiesa prononcé kiéza) ayant le droit de vote.
 
714e1 Messène, Artemision
 
714e2 Messène, temple d'Artemis Phosphoros et Orthia
 
Protégé par un toit translucide qui filtre une lumière jaune foncé (merci Photoshop pour récupérer les teintes), se trouvent les restes de l’Artémision, le sanctuaire d’Artémis Phosphoros et Orthia. Seul Pausanias l’appelle Phosphoros, "Porte-Lumière" comme le symétrique latin Lucifer. Ce qui n’est guère flatteur pour la déesse, dont la statue de bois (xoanon) d’origine était maléfique. L’usage rituel de flageller les éphèbes sur son autel trouverait son origine dans un rite la rendant propice. L’épithète usuelle d’Orthia, "droite", viendrait du fait que son xoanon aurait été trouvé dans un buisson de ronces, debout. Ces épithètes se réfèrent particulièrement à l'association d'Artémis à la Lune. Concernant le sanctuaire, il s’agit d’une pièce rectangulaire de 10,30 mètres sur 5,80 mètres en trois parties qui contenait une grande statue en marbre de la déesse, œuvre d’un célèbre sculpteur de Messène, Damophon. Autour de cette statue située sur un socle haut contre le mur du fond du compartiment central, douze statues féminines faisaient un large cercle, tandis que deux autres se trouvaient dans le compartiment de droite. De la déesse comme de ces femmes, représentant des jeunes filles initiées et des prêtresses, il ne reste que les socles. Quelques statues, qui étaient tombées au sol et dont la tête avait été brisée, sont présentées au musée.
 
714f Messène, villa romaine, mosaïque de sol
 
Ailleurs, on peut voir les restes d’une grande villa romaine (premier au quatrième siècles de notre ère) construite à l’emplacement où, précédemment, s’élevait une insula, c’est-à-dire un immeuble de rapport avec de nombreux appartements, et qui occupait tout un pâté de maisons. Cette insula, elle, datait de l’époque hellénistique, troisième siècle avant Jésus-Christ. De la villa, il reste de belles mosaïques de sol. Il s’y trouvait aussi une très belle statue d’Artémis, qui a été transportée au musée.
 
714g1 Messène ancienne, le stade
 
714g2 Messène antique, le stade
 
Dans un tout autre secteur, se trouvent le stade, le gymnase, la palestre. Les herbes hautes, très blanches sous la lumière d’un ciel plombé, cachent le décor d’une façon extrêmement esthétique. Je n’ai pas bien réussi à le rendre en photo, mais au naturel c’était très beau. Et puis on arrive au stade par le haut des gradins.
 
714g3 Ancienne Messène, le stade et son portique
 
714g4 Ancienne Messène, le portique du stade
 
714g5 Ancienne Messène, le stade et son portique
 
Comme on le voit, le stade était entouré d’un rectangle de colonnes. À en croire les dalles au sol, on pourrait penser que ce n’étaient que des colonnes alignées, mais il n’en est rien car c’était une "stoa", c’est-à-dire une galerie, un portique, sur trois côtés du stade, et ces bâtiments abritaient le gymnase, ensemble de pièces comportant des vestiaires, des salles de soins, des salles d’entraînement, des salles d’eau, et aussi sans doute des salles de réunion et de conférences, une bibliothèque, des salles d’études. Vers la fin de l’Empire, les Romains ont transformé la partie nord du stade, soit le côté du fer à cheval de gradins, en amphithéâtre où se donnaient des spectacles de combats entre gladiateurs et fauves. Par là, ils pervertissaient l’esprit proprement grec des lieux, pour qui le gymnase et le stade sont liés à la formation physique et morale, c’est tout un, ce qui explique que les salles d’études voisinent avec les salles d’exercices physiques et avec le stade. J’ai déjà parlé de cela dans mon article daté du 20 au 22 avril intitulé Olympie, les jeux et autres.
 
714g6 Messène, stade et mausolée des Saithides (famille i
 
Tout au bout du stade a été construit sur un haut soubassement une sorte de petit temple (7,44x11,60 mètres) avec quatre colonnes doriques en façade. En fait, ce n’est pas un temple, mais un mausolée où ont été enterrés des membres d’une famille illustre de Messène dont j’ai dit, en l’évoquant au sujet des modifications apportées au théâtre, que j’en reparlerais, c’est la famille des Saithides. Ces gens ont fait partie de l’élite de Messène du premier au troisième siècles après Jésus-Christ. Plusieurs d’entre eux ont rempli des fonctions honorifiques ou de pouvoir sous l’occupation romaine, par exemple prêtres, ou gouverneurs de la province d’Achaïe.
 
714h1 à Messène, stade, gymnase, propylées, palestre
 
714h2 Messène, le gymnase et ses propylées
 
En prenant du recul, on comprend mieux l’agencement des lieux. Sur la première photo, nous sommes plein nord, nous regardons vers le sud. À gauche, on voit l’extrémité du stade et le mausolée des Saithides. En plein milieu, avec un petit arbre isolé, c’était l’aile ouest du gymnase. A droite, se dressent les propylées que l’on retrouve sur la seconde photo, et qui sont suivis en direction du sud par un espace dédié à Héraklès protecteur de la jeunesse, puis par la palestre.
 
714h3 Messène antique, monument funéraire
 
714h4 Ancienne Messène, monument funéraire
 
714h5 Messène, élévation et plan de monument funéraire
 
714h6 Messène, toit conique de monument funéraire
 
À l’ouest (à droite) des bâtiments dédiés à Héraklès, se trouve une curieuse petite construction. Il s’agit d’un monument funéraire où se trouvaient huit tombes disposées par deux et à angle droit. Il avait été édifié à la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ pour les membres d’une famille aristocratique de Messène, mais on a continué, ensuite, à l’utiliser jusqu’au premier siècle de notre ère. Les tombes avaient été pillées, néanmoins les archéologues y ont retrouvé des objets précieux. L’architecture est tout à fait originale, avec cette petite rampe d’accès, et surtout avec ce toit conique dont on voit les éléments sur ma dernière photo, et qui est représenté sur le dessin de la troisième photo. Grâce aux éléments de ce toit, on se rend compte que le dessin est réaliste et non pas une pseudo-reconstitution sortie tout droit de l’imagination du dessinateur. On voit aussi le chapiteau corinthien qui couronnait l’ensemble et qui, comme le prouvent des marques de coulées de pluie teintées de métal, supportait une sculpture en bronze.
 
714i1 Musée archéologique de Messène
 
714i2 Musée archéologique de Messène, stèle d'Héraklè
 
Nous voici à présent au musée. Il est petit mais intéressant. À titre d’exemple, voici deux sculptures. Nous avons vu sur le site un monument funéraire, mais il y en avait plusieurs dans le même secteur, et ce lion attaquant un cerf ornait l’un d’eux, contenant sept tombes.
 
On appelle Hermès une stèle ou une borne dont la partie supérieure s’achève par une tête ou un buste. Sur ma seconde photo, nous avons donc un hermès d’Héraklès trouvé dans le gymnase. Il date du troisième siècle avant Jésus-Christ. Curieusement, la représentation humaine ne se limite pas ici à la tête, car sur la base le sculpteur a figuré de façon très réaliste des attributs sexuels. Et entre la tête et le bas-ventre, une inscription dit que la stèle a été dédiée à Héraklès par Philiadès, fils de Néon.
 
714i3a Musée de Messène, jeune fille du temple d'Artemis
 
714i3b Musée de Messène, Mego, jeune fille du temple d'Ar
 
Le sanctuaire d’Artémis, nous l’avons vu, comporte des bases de statues. Je disais que plusieurs de ces statues, représentant des prêtresses et des jeunes filles initiées au culte de la déesse, avaient été retrouvées, malheureusement acéphales, et placées au musée. En voici deux. On voit que, contrairement à la déesse chasseresse et sportive représentée en jupe courte, ces jeunes filles portaient un long chiton ceinturé très haut sous la poitrine. Le socle de celle de la seconde photo est, dans le temple, juste à gauche de celui d’Artémis (donc directement à la droite de la déesse) et porte une inscription qui nous informe que la jeune fille s’appelle Mego, que sa statue a été offerte par ses parents Damonikos et Timarchis qui avaient rempli les fonctions de prêtres. La statue a pu être datée du premier siècle avant Jésus-Christ.
 
714i4 Musée de Messène,Hermès (copie d'un bronze du 4e s
 
On peut voir aussi une belle statue d’Hermès trouvée dans le gymnase. Je préfère montrer ce gros plan de sa tête. Il s’agit d’une copie réalisée au premier siècle de notre ère d’un bronze du début du quatrième siècle avant Jésus-Christ attribué à l’école de Polyclète, sculpteur argien du cinquième siècle avant Jésus-Christ, actif de 460 à 420 ou 415, auteur entre autres grandes œuvres d’une statue chryséléphantine d’Héra à Argos.
 
714j1 Musée archéologique de Messène, Artémis
 
714j2 Musée archéologique de Messène, Artémis
 
714j3 Musée archéologique de Messène, Artémis
 
Je terminerai avec cette statue d’Artémis. Visitant une villa romaine sur le site, je disais qu’il y avait été trouvé une statue d’Artémis qui avait été transférée au musée. La voici. Elle est si belle que je ne crois pas le commentaire utile. L’arc qu’elle porte dans sa main gauche est hélas brisé à la moitié. On comprend que sa main droite levée vers son épaule devait tenir une flèche qu’elle s’apprêtait à lancer. Il reste quelques traces de peinture blonde sur ses cheveux. Elle aussi est une copie romaine d’un original du quatrième siècle avant Jésus-Christ, œuvre de l’école de Praxitèle. La quasi totalité des belles statues créées par ces Romains amateurs de combats de gladiateurs ne sont que des copies d’œuvres d’artistes grecs amateurs de théâtre… Les Grecs aussi étaient des guerriers, ils passaient leur temps à se battre entre eux, mais ces guerres étaient dictées par l’orgueil, chaque cité voulait la prééminence sur l’ensemble de la Grèce. Les Romains faisaient des guerres de conquête, ils voulaient uniformiser le monde sous leur culture et leurs usages. S’ils avaient inventé le hot-dog et le Coca-Cola, ils auraient créé des McDo à Athènes, à Alexandrie, à Carthage, à Lugdunum, chez les Helvètes, chez les Vénètes et chez les Angles. Pour parler sérieusement, je ne m’explique pas bien pourquoi ces artistes romains, qui copiaient avec habileté et sensibilité les sculptures de ces grands maîtres grecs et qui, par conséquent, prouvaient par là que les gladiateurs et la soumission des pays étrangers n’étaient pas leur préoccupation première, n’ont que très exceptionnellement créé des œuvres originales et se sont cantonnés dans l’art du portrait de leurs contemporains (statues d’empereurs, de généraux, de dignitaires, d’aristocrates, sculptures funéraires) ou dans la copie de sculptures grecques classiques ou hellénistiques. Cette interrogation qui me taraude à chaque fois que, dans un musée, je lis "Copie romaine d’un original grec de tel ou tel siècle", sera ma conclusion.
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Published by Thierry Jamard
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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 00:44
713e0 Vue satellite de Pylos
 
Parce que Pylos comporte de nombreux sites auxquels se rapportent des vestiges de constructions de diverses époques ainsi que des événements historiques, il est bon, je pense, de situer tout cela sur une image satellite à laquelle je pourrai me référer au cours du présent article.
 
Je ne reviendrai pas sur le palais de Nestor, qui a été l’objet de mon précédent article. Dans l’antiquité mycénienne, tout le secteur du port autour de la baie que l’on appelle aujourd’hui Navarino s’appelait Sphakteria. En français, nous disons Sphactérie. Dans le passage de l’Odyssée, chant III, que je citais dans mon précédent article, j’ai expurgé sous forme de points de suspension […] le passage suivant que je voulais réserver pour aujourd’hui : "Les Pyliens, sur le rivage de la mer, faisaient des sacrifices de taureaux entièrement noirs à Poséidon aux cheveux bleus. Et il y avait neuf rangs de sièges, et sur chaque rang cinq cents hommes étaient assis, et devant chaque rang il y avait neuf taureaux égorgés". Le verbe grec sphazô signifiant sacrifier, on voit quelle est l’étymologie du nom de lieu Sphakteria pour cet endroit où se pratiquaient de si abondants sacrifices. Mais au cours des siècles, le nom s’est limité à désigner cette île tout en longueur qui clôt la baie. Sur cette île se trouve la tombe de Paul-Marie Bonaparte, un neveu de l’Empereur, philhellène, qui s’était embarqué sur un navire britannique pour se battre contre les Turcs et qui s’est tué accidentellement en nettoyant son arme (né en 1808, il n’avait que 17 ans lors de cet accident survenu en 1825).
 
713e1 Pylos, île de Sphakteria (Sphactérie)
 
La voilà, sur cette photo, cette île de Sphactérie. Elle a aussi été le théâtre d’une bataille célèbre. Lors d’une première guerre de Messénie, en 680 avant Jésus-Christ, les Spartiates s’emparent de toute la Messénie, avec Messène, bien sûr, et Pylos. En 580, lors de la seconde guerre de Messénie, les Spartiates confirment leur domination, battant les Messéniens insurgés pour recouvrer leur indépendance. Lors d’une troisième tentative de se libérer, en 490, ils sont écrasés, la ville de Messène est rasée, ses habitants ainsi que ceux de Pylos s’exilent en Sicile, où ils fondent Messine. Pylos reste déserte. Puis vient la Guerre du Péloponnèse. En 425, Sparte assiège Corfou. Athènes envoie une flotte pour secourir son alliée. Contournant le Péloponnèse, la flotte doit, pour se soustraire à une tempête, se réfugier dans le golfe de Pylos (futur golfe de Navarin sur ma vue satellite). Le général athénien Démosthène (à ne pas confondre avec l’autre Démosthène, orateur et homme politique qui a vécu au quatrième siècle) décide, quand la flotte repart, de rester avec sept trières. Il occupe Pylos et la fortifie, dans le but d’en faire une base d’où il ferait des incursions en territoire ennemi pour affaiblir Sparte. Les Lacédémoniens, –Sparte et ses alliés– y voient à juste titre un danger et s’installent à Sphactérie, une partie de leurs troupes prenant pied sur le continent. Entre temps, les Athéniens ont libéré Corfou et 60 de leurs trières arrivent, en provenance de l’île de Zante. Les Athéniens cernent Sphactérie puis débarquent à l’aube, attaquent puissamment de front les Lacédémoniens, tandis qu’un détachement messénien, contournant l’île au flanc de la falaise, parvient sans avoir été vu à prendre l’ennemi à revers. Dans la philosophie spartiate, dans l’éducation des citoyens, on ne se rend jamais, on se bat jusqu’à la mort. Or à Sphactérie le général spartiate se rend, et 292 de ses hommes sont faits prisonniers, 128 autres étant tombés au combat, alors que les Athéniens ont perdu une cinquantaine d’hommes (désolé, devant ces morts à la guerre, je ne suis pas capable de dire "n’ont perdu que", car un seul c’est déjà trop, mais il est clair que la disproportion entre les pertes des deux camps confirme la grande victoire athénienne). Résultat, le moral des Athéniens est gonflé à bloc, le moral des Spartiates est au plus bas (ils se vengent en massacrant 2000 hilotes, ces hommes et ces femmes des cités conquises par Sparte, qui sont propriété de l’État et attachés à la terre, à la manière des serfs de l’ancienne Russie ou du Moyen-Âge en France). Pour faire face au fort athénien de Pylos, Sparte doit maintenir une partie de ses troupes en Messénie ce qui diminue d’autant son contingent ailleurs, et Athènes fait des prisonniers spartiates des otages qui seront exécutés si Sparte effectue encore un raid en Attique, comme elle en a l’habitude.
 
713e2a Pylos, Voïdokoilia
 
713e2b Pylos, Voïdokoilia
 
À quelques kilomètres de la ville de Pylos, mais accessibles par une mauvaise petite route qui met ces lieux privilégiés hors du monde moderne, se trouvent la superbe plage de Voïdokoilia, un demi-cercle absolument parfait de sable blanc et fin qui se développe sur 1,5 kilomètre et de mer d’une transparence parfaite, et la lagune de Gialova, écosystème privilégié, protégé, et pourtant en danger. Commençons par la lagune. Elle est de formation naturelle, mais il semble qu’elle n’existait pas à l’époque où Pausanias a visité les lieux. Couvrant une superficie de 2,5 kilomètres carrés et ne dépassant pas un mètre de profondeur, elle communique avec la mer par un étroit canal. Mais son fragile équilibre, qui s’est maintenu intact au cours des siècles, a été mis à mal par le modernisme. Des années 60 aux années 80 du vingtième siècle, la réduction du volume d’eau douce due aux prélèvements d’usage rural et la fermeture périodique du canal de communication avec la mer ont fait varier la salinité de l’eau et son niveau, causant de graves dommages à la faune et à la flore qui, pourtant, sont exceptionnellement riches. C’est ainsi que, chaque année à l’automne, la lagune se couvre d’oiseaux migrateurs. On a dénombré 245 espèces d’oiseaux différentes. Cette lagune est également le seul endroit d’Europe où l’on rencontre le caméléon d’Afrique. Pour le visiteur comme nous, il n’est pas évident de le rencontrer, ce caméléon. Quant aux oiseaux, en cette saison ils sont plus au nord. Mais le soir, nous avons été assourdis par les coassements des grenouilles. Comme on le voit sur la photo satellite, la baie de Navarino (Pylos), la plage de Voïdokoilia et la lagune sont toutes proches, or le port de Pylos situé au fond de la baie accueille toutes sortes de bateaux qui viennent alimenter le pays, et entre autres des pétroliers, avec les risques de marées noires. Ces risques ne sont pas hypothétiques, puisqu’en 1980, en 1986 et en 1993, trois naufrages de pétroliers dans la baie de Pylos ont causé trois marées noires, avec des conséquences dramatiques. Alors que dans la lagune on pêche environ dix tonnes de poisson par an, rougets, bars, anguilles, après la dernière catastrophe de 1993, pendant la saison de pêche 1993-1994 on n’a récolté que 3,5 tonnes de poisson.
 
713e3 Pylos, Voïdokoilia
 
713e4 Pylos, Voïdokoilia et Palaiokastro
 
J’en viens à la plage de Voïdokoilia. Une remarque sur ce nom : en grec moderne, OI n’est pas une diphtongue et se prononce I, mais reste diphtongué si le I porte un tréma. C’est pourquoi dans beaucoup de textes les caractères grecs du mot Βοϊδοκοιλιά sont transcrits en caractères latins Voidokilia. Je fais cette remarque parce que qui souhaite trouver sur un moteur de recherche des informations sur ce lieu doit entrer les deux orthographes. J’ai déjà dit la splendeur exceptionnelle de cette plage. Sa baie est protégée des vents, de chaque côté, par de hautes masses rocheuses, tandis que son pourtour est bas, seulement séparé de la lagune par des dunes de sable. Sur ma deuxième photo apparaît, au fond, juché au sommet du mont, Palaiokastro.
 
713e5 Pylos, Voïdokoilia et Palaiokastro
 
Après l’incendie vers 1200 avant Jésus-Christ du palais mycénien situé à Epano Englianos , la ville de Pylos s’est reconstruite ici, sur ce promontoire qui domine de deux cents mètres Voïdokoilia. Au sixième siècle de notre ère, les Arabes conquièrent l’endroit, mais comment ils l’ont occupé, on l’ignore car en fait, depuis la fin de l’Empire romain et pendant mille ans, Pylos a dû continuer d’être habitée mais elle ne nous a laissé aucune trace, monument, source littéraire, découverte archéologique. On se rappelle que le début du treizième siècle a connu un bouleversement du monde, avec, en occident, la prise de Constantinople par les Francs en 1204 et le démembrement de l’Empire Byzantin, et avec, en orient, le déferlement des Mongols de Gengis Khan et leur conquête de la Chine en 1206. En Grèce, ce que les historiens appellent la "période franque" a duré de 1204 à 1430, avec l’instauration d’une société structurée sur le modèle féodal français avec ses princes, ses ducs, ses comtes, ses barons et ses chevaliers liés par des rapports de suzeraineté et de vassalité. À la fin du treizième siècle, après 1278, une forteresse construite par le Franc Nicolas II de Saint-Omer, un Flamand, seigneur de Thèbes et huissier de Morca qui avait épousé la veuve du prince Guillaume de Villehardouin, a utilisé les bases de la citadelle antique. C’est le Palaiokastro, ou Vieux Château, tout là-haut, au-dessus de la Grotte de Nestor, et auquel nous nous sommes rendus en suivant le sentier que l’on voit sur la photo ci-dessus.
 
713e6 Pylos, Voïdokoilia (vue de Palaiokastro)
 
713e7 Pylos, Voïdokoilia (vue de Palaiokastro)
 
713e8 Pylos, Voïdokoilia (vue de Palaiokastro)
 
Ce sentier va bientôt monter plus fortement, jusqu’à la grotte de Nestor. De là, on peut admirer le panorama. Sur la droite, c’est la lagune. Puis le parfait demi-cercle de la plage de Voïdokoilia, avec son sable blanc et ses eaux transparentes, et par le chenal resserré entre deux masses rocheuses l’accès à la mer. Après la grotte, la montée devient un peu plus difficile, mais aux endroits plus délicats des fers fixés dans le sol servent de marches ou fixés dans la paroi servent de poignées pour se hisser. Finalement, c’est à la portée de tout le monde (même si nous ne rencontrons pas âme qui vive), et on découvre des vues superbes : ma troisième photo ci-dessus est prise à mi-chemin entre la grotte et le sommet.
 
713e9 Pylos, Palaiokastro
 
Au sommet, on ne voit du château que ses murailles, sans recul parce que le chemin qui les suit, envahi par la végétation, est étroit et longe directement la falaise. Mais de toute façon, la forteresse ne se visite pas. Il paraît que c’est pour raison de sécurité et parce qu'étant donné son état on n’y verrait que des tas de pierres au sol. À la suite de la conquête, les Francs avaient créé sur le Péloponnèse le Principat d’Achaïe, ou Principat de Morée. Ils s’y sont maintenus même après le retour à Constantinople d’un empereur Byzantin, Michel VIII Paléologue, 57 ans après la prise et le sac de la ville, en 1261. C’est ainsi que Saint-Omer a pu construire ici son château après son mariage avec la veuve du Franc, ancien propriétaire des lieux, et par la suite, en 1287, lui-même a été fait bailli de la principauté d’Achaïe par Robert, Comte d’Artois. Quarante ans plus tard, les Génois, désirant s’assurer une base contre leurs rivaux Vénitiens, s’emparent de la forteresse. Peu après, en 1366, Palaiokastro a été le théâtre d’une lutte entre Francs qui a duré un an. Le prince d’Achaïe Robert de Tarente est mort en laissant un héritier et une veuve, Marie Bourbon, laquelle n’entend pas donner le pouvoir à son beau-fils et, pour cette raison, doit s’opposer à une coalition dudit beau-fils, des barons d’Achaïe et de l’archevêque de Patra. Finalement, en 1423, le dernier Franc titulaire de Pylos, Zacharie II de Gênes, vend Palaiokastro à Venise. En 1500 les Turcs parviennent à s’en emparer. En 1572 Don Juan d’Autriche, le commandant de la flotte qui un an auparavant en 1571 avait remporté la grande victoire de Lépante (Naupacte) contre les Turcs, échoue à reprendre Palaiokastro. Lépante, puis cette tentative manquée à Palaiokastro, ces deux événements poussent les Turcs à construire un nouveau château et, au fur et à mesure de cette construction, à abandonner Palaiokastro.
 
713f1 Pylos, Neokastro
 
713f2a Pylos, Neokastro
 
713f2b Pylos, Neokastro
 
Et donc, en 1573, les Turcs construisent près de là où est aujourd’hui la ville moderne de Pylos, la forteresse de Néokastro, "Nouveau Château". Bien plus tôt, pendant la Guerre de Cent Ans, à la bataille de Crécy, était apparu un nouveau type d’armes, les armes à feu (que connaissaient déjà les Chinois depuis longtemps). Les ingénieurs européens, Italiens d’abord, suivis par ceux des autres pays, ont dès lors étudié avec de savants calculs mathématiques des formes et des structures architecturales mieux adaptées aux nouvelles armes, à ces canons qui ouvrent des brèches dans les murailles. Les Turcs, de leur côté, observaient attentivement ce qui se faisait du côté de l’Occident et à Néokastro ils se sont largement inspirés de ces techniques. Alors qu’auparavant il fallait empêcher l’assaillant d’escalader les murs, on les construisait relativement minces, mais très élevés, et entourés de fossés qui à la fois constituaient un obstacle à franchir sous les flèches de l’assiégé et ajoutaient à la hauteur des remparts. Désormais, ils sont moins hauts pour offrir moins de surface aux boulets ennemis, mais on les fait très épais pour mieux résister à la pénétration des boulets, et au lieu d’être verticaux ils sont plus épais à la base pour assurer une meilleure tenue au sol.
 
713f3 Pylos, Neokastro
 
Malgré ces différences techniques d’architecture, la forteresse continue à dresser ses murs autour d’une ville comportant une citadelle et des habitations ordinaires. Sur la photo ci-dessus, on voit la muraille, en arrière-plan, et des ruines d’une construction, en premier plan. Il est curieux de noter que Néokastro correspond, dans ses dates d’édification et de "fin de service", aux deux victoires majeures de coalitions chrétiennes sur la flotte de la Sublime Porte, Lépante, 1571, dernière grande bataille navale de la marine à rame, et Navarino (dont je vais parler tout à l’heure), 1827, dernière grande bataille navale de la marine à voile.
 
713f4 Pylos, Neokastro
 
Et s’il y a des habitations, il y a aussi une mosquée si des Musulmans occupent les lieux, ou une église pour les paroissiens chrétiens si les Turcs s’en vont. C’est ainsi que ce bâtiment, d’une très belle architecture sobre, a été construit au seizième siècle en même temps que Néokastro et dans son enceinte comme mosquée, puis est devenue l’église de la Métamorphose après la bataille de Navarino, quand les Turcs ont dû l’abandonner.
 
713f5a Pylos, Neokastro
 
713f5b Pylos, Neokastro
 
713f5c Pylos, Neokastro
 
Ici, nous sommes à l’intérieur de la citadelle de plan hexagonal, dans la cour centrale. Un chemin de ronde fait le tour des bâtiments, tout en haut. On y accède soit par la rampe que l’on voit sur la première photo (mais qui est interdite aux visiteurs), utilisée pour hisser des canons, soit par l’escalier de la troisième photo.
 
713f6 Pylos, Neokastro
 
Et, comme on peut s’y attendre, du chemin de ronde la vue est splendide, embrassant un vaste panorama sur la baie de Navarino avec à nos pieds l’église et les espaces boisés de Néokastro.
 
713f7 Pylos, Neokastro
 
Avant d’achever la visite de Néokastro en pénétrant dans le bâtiment qui, à l’entrée, abrite le musée, j’ajoute cette photo des boulets de canon tirés par les navires de l’alliance qui a défait les Turcs en 1827.
 
713g1 Pylos, musée de Neokastro, Rebelle avec le drapeau g
 
Les pièces présentées au musée concernent l’insurrection des Grecs contre l’occupant turc et la guerre de libération. Ce sont essentiellement des images, soit sous forme de gravures, soit sous forme d’assiettes décorées. Ici, nous voyons un rebelle avec le drapeau grec (qui n’est pas celui d’aujourd’hui).
 
713g2 Pylos, musée de Neokastro, Le massacre de Chio (Gre
 
Cette gravure de Greuze d’après le tableau de Delacroix représente Les Massacres de Chio. C’est à ce sujet que Victor Hugo, dans les Orientales, a composé L’Enfant :
             "Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
             Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil […].
              Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
             Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
                       Courbait sa tête humiliée […].
             Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
             Pour rattacher gaiement et gaiement ramener
                       En boucles sur ta blanche épaule
             Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront […] ?
             – Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,
                       Je veux de la poudre et des balles."
 
713g3 Pylos, musée de Neokastro, Attaque d'un navire turc
 
Cette œuvre d’Henri Vernet représente l’attaque d’un navire turc. On le voit, ce navire est isolé, il ne s’agit donc pas d’une bataille navale, mais d’une attaque menée par des partisans
 
713g4 Pylos, musée de Neokastro, Bataille de Navarin, par
 
Encore une fois j’anticipe sur le récit que je vais faire tout à l’heure de la bataille de Navarino, mais étant dans ce musée je ne peux manquer de montrer maintenant cette image d’Épinal qui la représente.
 
713g5a Pylos, Neokastro, Femmes de Missolonghi à Patra
 
Lorsque nous avons visité Missolonghi, j’ai suffisamment longuement parlé des événements terriblement dramatiques concernant le siège et ses conséquences pour ne pas revenir dessus ici. Cette lithographie de Théodore Leblanc représente des Femmes missolonghiotes à Patra.
 
713g5b Pylos, musée de Neokastro, Théodore Kolokotroni,
 
713g5c Pylos, musée de Neokastro, Baron Favier, général
 
713g5d Pylos, musée de Neokastro, la Bobolina
 
713g5e Pylos, musée de Neokastro, Madon
 
Les quatre photos ci-dessus présentent des personnages qui se sont illustrés lors de la Guerre d’Indépendance. Le premier est Théodore Kolokotroni (1770-1843). D’abord klephte, il s’est formé dans l’armée britannique et, quand il a été amené à prendre part à l’insurrection, il était âgé de plus de cinquante ans, ce qui lui a valu d’être surnommé le Vieux. C’était un général qui a remporté des victoires dont les conséquences ont été importantes pour la cause grecque. Plus tard, il a été partisan de Capo D’Istria, premier gouverneur de la Grèce libre. Mais au moment où il s’est agi de trouver un roi pour la Grèce, il était du côté du parti russe, aussi les Bavarois, dont Othon était issu et a été désigné pour le trône de Grèce, le traduisirent-ils en justice, ce qui lui valut une condamnation à mort, mais il a été gracié.
 
Sur ma seconde photo, on voit le baron Nicolas Favier (1782-1855), un Français philhellène, héros de la défense de l’Acropole d’Athènes contre les Turcs en 1826.
 
Laskarina Pinotzis (1771-1825) est la fille d’un capitaine qui, pour avoir pris part à la première guerre russo-turque, avait été mis en prison par les Turcs, ainsi que sa femme enceinte, et de ce fait Laskarina est née en prison à Constantinople. Son père est exécuté, sa mère s’enfuit et se réfugie à Spetses, une petite île tout au bout de la péninsule qui s’ouvre à Nauplie. Veuve, puis remariée en 1801 avec un certain Bouboulis, elle en retire le surnom de "la Bouboulina". Elle est veuve une seconde fois en 1811, lorsque Bouboulis est tué par des pirates algériens. Elle utilise alors la fortune de son mari pour construire quatre navires de guerre. Après des démêlés avec les autorités ottomanes, elle intègre une association secrète qui prépare une insurrection, seule femme de cette association. En 1920, quand le plus grand de ses navires, l’Agamemnon, est terminé, elle achète des armes et les met à bord, elle recrute des troupes qu’elle finance et commande personnellement. Elle participe au blocus naval de Nauplie, de Monemvasia, à la prise de Pylos. En 1821, lorsque tombe Tripoli (centre du Péloponnèse), elle rencontre Kolokotroni, et elle fiance sa fille avec son fils à lui. Alors qu’elle avait consacré la totalité de sa fortune à la cause de la révolution, elle a été accusée d’avoir revendu à son profit des canons saisis à Nauplie, et elle a été contrainte à se retirer à Spetses. C’est dans une vendetta familiale qu’elle sera tuée en 1825.
 
Et enfin, cette jeune fille est Madon, fille de l’hospodar Nicolas Mavroguény, héroïne de Mykonos (une des Cyclades).
 
713h1 Pylos, musée de Neokastro,
 
Maintenant voici quelques assiettes décorées en relation avec les événements. Les légendes, sur mes photos réduites en dimension et en qualité, sont bien évidemment illisibles. Ici, il est dit : Les Grecs recevant la bénédiction à Missolonghi.
 
713h2 Pylos, musée de Neokastro,
 
L’étranger héros national, c’est Byron. Et, certes, il a payé de ses deniers, et il était dans les murs de Missolonghi lors du siège de la ville par les Turcs. Quoiqu’il ne soit pas mort d’une balle ou d’une lame turque, il a été victime d’une maladie qu’il n’aurait pas contractée s’il avait continué ses frasques en Grande-Bretagne. Mais il ne faut pas pour autant oublier les autres étrangers philhellènes. Et ici, c’est un Français illustre : Comité grec présidé par M. de Chateaubriand.
 
713h3 Pylos, musée de Neokastro,
 
713h4 Pylos, musée de Neokastro,
 
Ici, ce sont deux assiettes montrant des événements opposés. La première, Les Turcs emmenant les femmes et les enfants grecs, rappelle que lorsqu’il prenaient des Grecs lors des combats, les Turcs ne faisaient guère de prisonniers de la façon traditionnelle. Ou bien ils les exécutaient, ou bien s’ils les épargnaient ce n’était pas par grandeur d’âme ou par pitié, mais par profit car ils les vendaient comme esclaves. C’est donc le sort qui va être réservé à ces femmes qui vont entrer dans des harems, et à ces enfants qui vont devoir effectuer de durs travaux malgré leur jeune âge. Mais les prisonniers ne sont pas toujours les Grecs, et la seconde assiette représente Pacha fait prisonnier.
 
713i1 Pylos, place des Trois Amiraux
 
713i2 Pylos, place des Trois Amiraux
 
Quittons maintenant le musée pour jeter un coup d’œil à la ville moderne de Pylos. Elle s’ordonne autour de la place des Trois Amiraux. Ces trois amiraux sont un Anglais, Codrington, un Russe, Heyden et un Français, Derigny, dont les effigies sont sculptées en bas-relief sur trois côtés de la colonne dressée sur cette place en souvenir de leur rôle dans la bataille de Navarino.
 
713i3a Pylos, canon place des Trois Amiraux
 
713i3b Pylos, canon place des Trois Amiraux
 
713i3c Pylos, canon place des Trois Amiraux
 
Aux angles du monument sont placés des canons de diverses origines, témoins que la ville a été le cadre d’affrontements sanglants entre puissances.
 
713i4 Navarino par le Russe Ivan Aïvazovski (1817-1900), 1
 
Le moment est venu pour moi de parler (enfin…) de la bataille de Navarino. En 1821, au terme d’un siège de Néokastro mené par l’évêque de Methoni, les Turcs se rendent, 500 hommes en armes et 234 femmes, enfants, vieillards. Quelques mois plus tard, 52 officiers vétérans des armées de France, d’Allemagne et de Pologne arrivent pour renforcer la garnison. Mais les Turcs voulaient reprendre cette forteresse et, en mars 1825, après avoir repris Methoni et Koroni, l’Égyptien Ibrahim Pacha marche sur Néokastro par voie de terre et bombarde la citadelle défendue par 500 hommes, auprès desquels sont aussi enfermés 2500 femmes, enfants, vieillards. Une moyenne de 127 bombes par jour frappe le fort. Des navires grecs parviennent à apporter des canons et des munitions en même temps que plusieurs milliers d’hommes, et installent une garnison sur l’île de Sphactérie et à Palaiokastro. Jugeant que s’il prenait Sphactérie il paralyserait les deux forts, Ibrahim Pacha arrive, en avril, avec une flotte de 59 navires. Les Grecs ne peuvent résister et, en effet, Ibrahim Pacha reprend alors les deux forts. Il occupe le port de Pylos. Cette défaite grecque a eu lieu en mai 1825. Or en juillet 1827, à Londres, la Grande-Bretagne, la France et la Russie signent la Triple Alliance. Les trois puissances lancent aux Turcs un ultimatum : ils ont un mois pour mettre un terme à cette guerre. Fin août, non seulement les Turcs n’avaient pas tenu compte de l’ultimatum, mais ils avaient renforcé, avec des éléments turcs, la flotte égyptienne de Navarino. Les trois amiraux, Codrington, Derigny et Heyden, après s’être concertés, décident d’entrer dans le port et de jeter l’ancre près de la flotte turque pour l’intimider. Le 20 octobre à midi, les navires de la Triple Alliance entrent dans la rade. Un officier anglais muni d’un drapeau blanc pour parlementer est abattu froidement, et commence alors la bataille navale entre navires à l’ancre. Face aux 174 tués et 475 blessés chez les Alliés, les Turcs et Égyptiens ont subi une perte de 6000 morts et 4000 blessés. Telle fut la bataille de Navarino. Le tableau sur ma photo ci-dessus représente la bataille de Navarino, peinte en 1846 par le Russe Ivan Aïvazovski (1817-1900).
 
En Grèce, particulièrement dans le Péloponnèse, le bétail est essentiellement composé de chèvres et de moutons. Pour fêter l’événement et redonner des forces aux hommes, le cuisinier français cuisina un grand ragoût de mouton, avec des petits légumes parmi lesquels des navets, pour jouer avec le nom de Navarino. Ainsi était née la célèbre recette du navarin d’agneau.
 
Ibrahim Pacha, pour autant, n’a pas quitté Néokastro. Le parlement anglais craignant que la Russie ne tire avantage des événements s’est montré très critique envers cette bataille, Codrington a même été sur le point d’être traduit en justice car il avait été envoyé pour faire pression, non pour se battre, et il n’a été sauvé que grâce à Lord Russell. Les Français ont alors proposé à leurs alliés de se charger seuls de l’opération et, début septembre 1828 le général Maison donne l’ordre d’évacuer le fort. Les Turcs s’exécutent sans résistance, et Ibrahim Pacha sort le dernier. Maison s’installe alors à sa place et donne l’ordre à ses ingénieurs de dessiner les plans d’une place et d’une ville autour. C’est ainsi qu’en 1828 la Pylos d’aujourd’hui a vu s’édifier ses premières maisons.
 
Mais je dois maintenant citer Lamartine et la réflexion qui lui vient à l’esprit lorsque, en août 1832, en mer, il aperçoit cette côte : " Le 6, à midi, nous aperçûmes sous les nuages blancs de l'horizon les cimes inégales des montagnes de la Grèce : le ciel était pâle et gris comme sur la Tamise ou sur la Seine au mois d'octobre ; un orage déchire, au couchant, le noir rideau de brouillards qui traîne sur la mer ; le tonnerre éclate, les éclairs jaillissent, et une forte brise du sud-est nous apporte la fraîcheur et l'humidité de nos vents pluvieux d'automne. L'ouragan nous jette hors de notre route, et nous nous trouvons tout près de la côte de Navarin ; nous distinguons les deux îlots qui ferment l'entrée de son port, et la belle montagne aux deux mamelles qui couronne Navarin. C'est là que le canon de l'Europe a crié naguère à la Grèce ressuscitée : la Grèce a mal répondu ; affranchie des Turcs par l'héroïsme de ses enfants et par l'assistance de l'Europe, elle est maintenant en proie à ses propres ravages ; elle a versé le sang de Capo d'Istria, qui avait dévoué sa vie à sa cause. L'assassinat d'un de ses premiers citoyens ouvre mal une ère de résurrection et de vertu. Il est douloureux que la pensée d'un grand crime soit une des premières qui s'élève à l'aspect de cette terre, où l'on vient chercher des images de patriotisme et de gloire".
 
713j1 Oliveraie de la paix, à Pylos
 
713j2 Oliveraie de la paix, à Pylos
 
Comme très souvent, j’ai été trop long. Très rapidement, voici quelques images de Pylos aujourd’hui. Ici nous sommes loin de la ville moderne, juste devant l’entrée du site antique du palais de Nestor. Cet espace qui sert de parking pour les visiteurs est planté d’oliviers, et porte le nom d’Oliveraie de la Paix inscrit en français. Une plaque, en grec et en français, dit :
Dans chaque olivier se reflète un pays
Dans chaque branche un message de paix
Dans chaque fruit un vœu de prospérité
Fondation culturelle – Routes de l’Olivier
 
Et, tout le long du mur, au pied des arbres des plaques portant le nom d’un pays ont été posées. Il y en a vingt. Ou du moins dix-neuf, parce que l’une d’entre elles a été arrachée. Je ne sais de quel pays il s’agit, j’ignore si c’est par vandalisme ou parce que le pays n’est pas digne de figurer dans cette oliveraie. Voici les pays qui figurent ici (noms indiqués en grec et en français), de gauche à droite : Russie, Maroc, Émirats Arabes Unis, Liban, Arabie Saoudite, Palestine, Koweït, Égypte, Albanie, Slovénie, Yougoslavie, Chypre, Qatar, Tunisie, Algérie, Espagne, Libye, Jordanie, Syrie.
 
713k1 L'aqueduc de Pylos
 
Lorsque l’on entre dans la ville en venant de Methoni, on longe un moment ce grand aqueduc qui a été construit pour fournir en eau Néokastro.
 
713k2 Un habitant de Pylos vainqueur aux J.O. de Stockholm
 
Juste en face du grand parking où il est interdit de dormir (!), sur le port de la moderne Pylos, une plaque signale que dans cette maison est né et a vécu Kostis Tsiklitiras (1888-1913), vainqueur olympique des cinquièmes Jeux Olympiques de 1912 à Stockholm, Suède. On peut constater tristement que ce champion de vingt-quatre ans est mort l’année qui a suivi sa victoire.
 
713k3 Coucher de soleil à Gialova, près Pylos
 
Et, en guise de conclusion, ce coucher de soleil. Pylos est à l’entrée sud de la baie de Navarino, et commande la passe entre l’île de Sphactérie et le continent. Gialova, où est situé le camping où nous étions basés pendant notre séjour, est au contraire tout au fond de la baie, au milieu, face à l’île. C’est de la plage du camping que j’ai pris cette photo.
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Published by Thierry Jamard
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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 23:53
Nous avons passé quelques jours à Pylos et dans les environs. Cette ville est située sur la côte ouest de la Messénie, "doigt" le plus occidental au sud du Péloponnèse. Mais avant toute chose, quelques mots de la façon peu sympathique dont nous avons été accueillis en ville. Une voiture de police guettait sur la place principale et, quand je suis passé à sa portée, un policier m’a fait signe d’arrêter, m’a tendu un papier et m’a dit "No sleep, no sleep". Le papier, rédigé en allemand, rappelle qu’une loi grecque interdit le camping sauvage et que l’amende pour les contrevenants est de près de cent cinquante Euros par personne. Passons sur le fait que garer un camping-car le long d’un trottoir ou sur un parking ne peut être interdit puisque c’est un véhicule comme un autre, et que ce que j’y fais ne regarde que moi (si je dors dans ma voiture, personne ne me dira rien, si je dors dans mon camping-car ce devrait être la même chose). Mais ce que je trouve particulièrement peu accueillant, c’est ce papier rédigé dans une seule langue qui n’est même pas la plus couramment parlée par les touristes, et qui est remis dans ces conditions. Que l’on se contente d’un panneau sur le parking rappelant la loi, en grec et en anglais (et français, italien, allemand, néerlandais si on veut, ce sont les immatriculations de camping-cars le plus souvent rencontrées sur les routes grecques). Bref, passons à mon sujet, c’est plus agréable.
 
Non seulement les paysages sont de toute beauté, mais de plus les lieux sont porteurs d’histoire, aussi bien préhistorique ("histoire préhistorique"… l’expression est osée, mais peu importe), que mycénienne, byzantine, vénitienne, turque, de sorte que je me vois contraint d’y consacrer deux articles. Le premier, celui-ci, concernera la Pylos néolithique (brièvement) et la Pylos mycénienne de Nestor.
 
Je vais en dire tout à l’heure un peu plus au sujet de ce Nestor qui tient une grande place chez Homère, mais d’abord une précision sur la situation de Pylos. Dans l’Odyssée, à la fin du chant II, Télémaque, le fils d’Ulysse, quitte son île d’Ithaque et se rend chez Nestor à Pylos pour s’informer sur son père et son retard à rentrer de Troie : "Et Athéna aux yeux clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyr, qui les poussait en résonnant sur la mer sombre. […] Ils déployèrent les voiles blanches retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui marchait et courait sur la mer […]. Et, toute la nuit, jusqu'au jour, la Déesse fit route avec eux". Fin du chant II. Début du chant III : " Hélios, quittant son beau lac, monta dans [le ciel] […] et ils arrivèrent à Pylos […], entrèrent dans le port, serrèrent les voiles […] et ils parvinrent à l'assemblée où siégeaient les hommes Pyliens. Là était assis Nestor avec ses fils, et, tout autour, leurs compagnons préparaient le repas, faisaient rôtir les viandes et les embrochaient".
 
Je me suis donc livré à un petit calcul. En ligne droite, sur ma carte Michelin au sept cent millième, il y a 25 centimètres à parcourir, ce qui représente 175 kilomètres, ou en divisant par 1,852 quatre-vingt quinze milles nautiques. Athéna les a accompagnés toute la nuit, quand ils sont arrivés on préparait la viande pour le repas, supposons donc que cette navigation d’une nuit et un matin se soit déroulée de 18 heures au lendemain 11 heures, soit pendant dix-sept heures, Télémaque a vogué à 10,3 kilomètres à l’heure soit 5,6 nœuds. Compte tenu des techniques de l’époque, par bon vent et avec un navire relativement léger qui court sur la mer, c’est tout à fait vraisemblable.
 
713a1 Pylos, palais de Nestor
 
Au lieudit Epano Englianos a été découvert et fouillé en 1939 le mieux conservé des palais mycéniens. Mais en outre, en ces lieux et sous les restes mycéniens, il a été trouvé des traces montrant qu’il y avait eu une activité humaine dès 4000-3100 avant Jésus-Christ. Mis au jour et débarrassés de la terre qui les recouvrait et les protégeait, ces vestiges de palais seraient soumis aux intempéries et vite disparaîtraient, aussi sont-ils protégés sous un vaste toit. On a découvert les traces de quatre bâtiments. Ici, sous ce toit, nous sommes dans le palais de Nestor, le bâtiment le plus ancien (sud-ouest) est le palais de Nélée, le père de Nestor, le bâtiment du nord-est est une cave à vin et enfin un bâtiment a été recouvert, à la fin du quatorzième siècle, par le palais de Nestor. Ici, pas de murs cyclopéens, pas de fortifications.
 
713a2 Pylos, palais de Nestor, salle du trône et foyer
 
713a3 Pylos, palais de Nestor, appartement de la reine
 
Ce Nestor, on l’a compris, était le roi de Pylos. Homère parle sans cesse de lui dans l’Iliade. C’est un homme assez âgé mais encore capable de se battre contre les Troyens, un sage. Mais sa sagesse lui est naturelle, elle n’est pas uniquement due à l’expérience que confère l’âge. Souvent, il est consulté avant une prise de décision pendant la Guerre de Troie et son avis est écouté. J’ai résumé à grands traits dans mon dernier article certains événements de l’Iliade, et je disais comment, au chant IX, Agamemnon cherchait à se faire pardonner l’offense qu’il avait fait subir à Achille, en lui offrant de généreux dons. Cette décision, il la prenait après avoir entendu Diomède, mais surtout les sages conseils de Nestor : "Et le cavalier Nestor, se levant au milieu d'eux, parla ainsi : "[Diomède], tu es le plus hardi au combat […]. A la vérité, tu es jeune, et tu pourrais être le moins âgé de mes fils […]. C'est à moi de tout prévoir et de tout dire, car je me glorifie d'être plus vieux que toi. Et nul ne blâmera mes paroles, pas même le Roi Agamemnon […]. Très illustre Atride Agamemnon, roi des hommes, […] je te dirai ce qu'il y a de mieux à faire, car personne n'a une meilleure pensée que celle que je médite maintenant, et depuis longtemps, depuis le jour où tu as enlevé, ô race divine, contre notre gré, la vierge Briséis de la tente d'Achille irrité. Et j'ai voulu te dissuader, et, cédant à ton cœur orgueilleux, tu as outragé le plus brave des hommes, que les Immortels mêmes honorent, et tu lui as enlevé sa récompense. Délibérons donc aujourd'hui, et cherchons comment nous pourrons apaiser Achille par des présents pacifiques et par des paroles flatteuses." Et le Roi des hommes, Agamemnon, lui répondit : "Ô vieillard, tu ne mens point en rappelant mes injustices. J'ai commis une offense, et je ne le nie point. […] Puisque j'ai failli en obéissant à de funestes pensées, je veux maintenant apaiser Achille et lui offrir des présents infinis.""
 
Ici, sur la première photo, nous sommes dans la grande salle du trône, et ce cercle que nous voyons est le foyer. Du trône lui-même il ne reste rien, sans doute était-il en bois incrusté d’ivoire mais son emplacement surélevé est bien visible, le long du mur face au foyer, ainsi que les trous dans lesquels, de son trône, le roi offrait des libations aux dieux. Un autre foyer figure sur la seconde photo, et là nous sommes dans les appartements de la reine. Il était surmonté d’une cheminée, nous la verrons au musée.
 
713a4 Pylos, palais de Nestor, escalier du nord-est
 
Nestor était l’un des plus puissants souverains de l’époque mycénienne. Ce n’est pas un roitelet qui règne sur une ville et quelques champs alentour, son royaume recouvre toute la Messénie (cette presqu’île), vers l’est jusqu’au-delà de Kalamata, là où commence le Magne, et vers le nord jusqu’à deux fois la longueur de la presqu’île. D’ailleurs, alors que le roi des rois, Agamemnon, aligne 100 navires pour partir vers Troie, Nestor en aligne 90. Son palais mesure 30 mètres sur 57. Rien qu’au sol on dénombre 55 pièces, ce qui n’est pas rien, mais en outre cet escalier, ci-dessus, et un autre en un autre endroit, sont la preuve que le palais comportait aussi un étage, mais comme il n’en reste rien il est difficile de dire quel était l’usage des pièces d’en haut. En revanche, en bas, les fouilleurs ont trouvé au sol des fragments de fresques qui se sont brisées en se détachant des murs et en tombant. Néanmoins, certaines parcelles sont parfaitement visibles (il y en a au musée), et des traces ont permis aux archéologues de reconstituer ce que représentaient les scènes. Les sols, eux, n’étaient pas en mosaïques, ils étaient simplement peints.
 
713a5a Pylos, palais de Nestor, cave à huile
 
713a5b Pylos, palais de Nestor, cave à huile
 
713a5c Pylos, palais de Nestor, jarre d'huile
 
Nous voici dans le magasin d’huile, la réserve d’huile d’olive si indispensable en ce pays. Certes il y a chez les Mycéniens de somptueux banquets, et le genre épique qui ne manque jamais d’ajouter au luxe et à la magnificence des rois et des héros nous en donne des descriptions grandioses, mais au quotidien, même dans les milieux aristocratiques, un repas pouvait se composer de pain arrosé d’huile d’olive sur lequel un déposait des rondelles d’oignon et des olives. D'autre part les lampes brûlent à l'huile. Dans le palais où vivent de nombreuses personnes, entourage du roi et serviteurs, on voit quel volume d’huile d’olive il convenait de stocker.
 
713a6 Pylos, palais de Nestor, WC
 
Comment dit-on de façon élégante ? Des lieux d’aisance ? Alors que dans le troisième tiers du dix-septième siècle et au dix-huitième siècle encore, à Versailles, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI utilisaient des chaises percées dans leur chambre à coucher et que beaucoup de gens, des nobles, des courtisans, quand il s’agissait d’un simple pipi se contentaient d’ouvrir une fenêtre, ici au deuxième millénaire avant Jésus-Christ il existait une pièce réservée à ces usages.
 
713a7 Pylos, palais de Nestor, baignoire
 
Ce que j’ai gardé pour la fin de notre visite de ce palais, c’est un objet merveilleux, la seule, l’unique baignoire de l’époque mycénienne retrouvée à ce jour. On savait bien qu’il en existait, on savait que Clytemnestre et Égisthe avaient assassiné Agamemnon dans son bain, mais on n’en avait jamais vu. Et l’on constate que la forme est celle des baignoires contemporaines pour que l’on puisse s’y prélasser, le buste incliné en arrière, le dos appuyé sur l’arrondi.
 
713b1a Pylos, tombe mycénienne près du palais de Nestor
 
713b1b Pylos, tombe mycénienne près du palais de Nestor
 
À quelques centaines de mètres du palais de Nestor, un panneau sur la route indique une tombe à tholos mycénienne. On gare le véhicule et, là, on découvre la construction que montre ma photo (fouilles de 1953). Il faut cependant préciser que le toit s’était effondré et qu’il a été remonté avec les pierres trouvées au sol. Construite vers 1550-1500 avant Jésus-Christ, elle a été utilisée au quinzième siècle et peut-être jusqu’au treizième siècle. Dix-sept corps y ont été enterrés. C’est contre le mur, dans ce rectangle de pierre, que se trouvaient les sépultures. Quoiqu’ayant été pillée dans l’Antiquité, cette tombe contenait néanmoins encore des objets, dont un sceau à griffon, emblème de l’autorité royale. Et s’il y avait ici une tombe royale, cela signifie qu’il se trouvait un établissement humain important autour de 1500 avant Jésus-Christ.
 
713b2 Pylos, tombe mycénienne
 
Un peu plus loin, nouveau panneau. Cette tombe, dans les bois, est en mauvais état, et n’a pas fait l’objet d’une reconstruction, sans doute parce que les matériaux qui la constituaient ont disparu.
 
713b3a Pylos, Voïdokoilia, tombe mycénienne de Thrasymèd
 
713b3b Pylos, Voïdokoilia, tombe mycénienne de Thrasymèd
 
713b3c Pylos, Voïdokoilia, tombe mycénienne de Thrasymèd
 
Nous sommes toujours à Pylos, mais dans un tout autre secteur. Nous sommes sur la côte, sur une belle grande plage bordée de hautes dunes de sable. C’est le lieudit Voïdokoilia. Le parcours est fléché, on chemine un moment parmi les dunes et l’on arrive à une très grande tombe à tholos. Repérée au dix-neuvième siècle, elle n’a été fouillée qu’à partir de 1950. Les archéologues ont pu définir qu’elle avait été utilisée de 1680 à 1060 avant Jésus-Christ. En se fondant sur une description qu’en fait Pausanias, elle a été identifiée comme étant la tombe de Thrasymède, le fils de Nestor. Mais Pausanias, au deuxième siècle de notre ère, soit quelque mille trois cents ans après les héros de la Guerre de Troie, ne pouvait se fonder que sur une tradition locale, évidemment à prendre avec précautions. Cette tombe également avait été pillée dans l’Antiquité, mais bien des objets y ont malgré tout été retrouvés, deux colliers en améthyste, une multitude de pointes de flèches en pierre, etc., ainsi qu’un squelette de bœuf intact, qui constituait sans aucun doute un sacrifice pour le mort. On rapporte que les fouilleurs, en découvrant ce squelette témoin de la cérémonie funéraire, en ont été fortement impressionnés, et je les comprends. De nouvelles fouilles ont été menées en 1977-1979, qui ont révélé que cette tombe avait en fait été construite sur un tumulus, avec jarres funéraires, utilisé de 2050 à 1680, soit précisément la date de la construction de cette tombe. Autrement dit, il n’y a pas eu discontinuité dans l’utilisation funéraire de ce lieu sur une durée de mille ans.
 
713c1 Pylos, Palaiokastro et grotte de Nestor
 
713c2 Pylos, grotte de Nestor
 
713c3 Pylos, grotte de Nestor
 
713c4 Pylos, grotte de Nestor
 
Sur cette même plage, mais à l’autre extrémité cette fois, se dresse un mur de rocs très élevé, au sommet duquel a été construit un château au Moyen-Âge, c’est Palaiokastro, "le Vieux Château", dont j’aurai l’occasion de parler un peu dans mon prochain article. Et, très peu visible sur ma première photo, mais que l’on distingue à mi-hauteur si l’on regarde attentivement, se trouve l’entrée de la grotte que je montre sur ma seconde photo. À l’intérieur, au fond, la deuxième chambre est très sombre, mais avec un éclair de flash et un coup de pouce de Photoshop, on parvient à distinguer les parois. Et la dernière photo montre que l’on est déjà assez haut pour avoir une belle vue du paysage. La tradition lui donne le nom de Grotte de Nestor ; sans s’appuyer sur aucune source légendaire, à ma connaissance, on raconte que c’était l’abri des troupeaux de ce roi mycénien. Là encore, parce que Nestor est le grand homme de Pylos, lorsque l’on rencontre un lieu un peu marquant ou particulier, on le lui attribue. Tant à l’intérieur de cette grotte que sur les collines avoisinantes, ont été trouvées des traces d’existence humaine remontant au milieu du sixième millénaire avant Jésus-Christ.
 
713d1 Pylos, Chora, musée du palais de Nestor
 
Il faut faire quelques kilomètres en voiture pour parvenir au village de Chora où a été créé le musée qui regroupe les trouvailles du palais et des tombes, ou du moins celles que ne s’est pas attribuées le Musée Archéologique National d’Athènes. Car si le Louvre, le British Museum, le Staatliche Museum de Berlin, à la suite d’Auguste, de Néron ou de Constantin, ont volé pas mal de richesses antiques grecques, Athènes, avec son titre de capitale, ne vole pas. Elle centralise. Il est vrai que pour la majorité des touristes Pylos est loin et le circuit traditionnel commence et finit à Athènes. Malgré tout, je regrette un peu que les objets ne restent pas proches du lieu de leur découverte. Ce qui n’empêche pas ce petit musée d’être passionnant et d’une richesse déjà exceptionnelle.
 
713d2 Pylos, musée de Chora, tablette mycénienne, linéai
 
Environ un millier de tablettes écrites en linéaire B ont été retrouvées. D’après la nature des inscriptions qu’elles portent, on comprend que le palais était le centre financier, administratif, politique, et religieux de la Messénie mycénienne. Si ces tablettes dont les inscriptions étaient tracées dans l’argile crue nous sont parvenues, c’est grâce, ici comme ailleurs, à un immense incendie du palais qui les a cuites, vers 1200 avant Jésus-Christ. À la même époque ont également brûlé bien d’autres palais, à Mycènes, à Tirynthe, le Cadméion de Thèbes, etc. à la suite de quoi la civilisation mycénienne a sombré, la Grèce est entrée dans un Moyen-Âge qui ne nous a livré que bien peu d’œuvres d’art, de constructions, de poteries, jusqu’à ce que du neuvième au sixième siècles avant Jésus-Christ ce que l’on appelle l’époque archaïque signifie un renouveau, et même un brillant renouveau, de la civilisation grecque. En littérature, ce seront les poèmes homériques, les œuvres d’Hésiode, entre autres. Alors, que s’est-il passé vers 1200, les historiens n’ont pas de réponse sûre. Depuis l’Antiquité, on parle de l’invasion dorienne, événement lié à la légende des descendants d’Héraklès, ou Héraclides, chassés du Péloponnèse, patrie de leur illustre ancêtre, et qui l’auraient réinvesti par la conquête, par la force. Mais le Cadméion de Thèbes n’est pas dans le Péloponnèse, et de plus ces Doriens qui connaissaient le fer étaient des Grecs puisque leur dialecte est grec, cette invasion n’explique pas pourquoi la civilisation a connu une période d’obscurantisme. Des historiens modernes ont avancé l’hypothèse que la structure sociale mycénienne, avec ses rois tout puissants et leurs grands vassaux, avec cette foule du petit peuple sans pouvoir, avait fait long feu, qu’un peu partout avaient eu lieu des troubles et des soulèvements populaires, peut-être sous l’influence de ces fameux envahisseurs doriens qui voulaient des terres sans se soumettre aux rois en place, et que ces révoltes des populations locales fomentées et aidées par les nouveaux arrivants ont entraîné des émeutes avec incendie de ce qui représentait l’ancien système, les palais royaux. Tout le système politique, économique, culturel, qui reposait sur le roi et son entourage, se serait alors effondré et serait tombé aux mains d’hommes frustes, sans éducation, et qui auraient mis longtemps à organiser de nouveaux états et à voir émerger parmi eux de nouveaux lettrés, de nouveaux artistes, de nouveaux législateurs, à recréer une économie, une industrie, tout le système que nous connaissons pour être celui de la Grèce archaïque, puis classique.
 
Dans le palais de Nestor à Pylos, le bois était omniprésent. Les colonnes qui soutenaient le toit étaient en bois. Les menuiseries des portes et fenêtres, les poutres, les meubles, tout était en bois. Le feu s’est, de toute évidence, propagé extrêmement vite. Or, à la différence de ce qui s’est passé dans les autres palais mycéniens incendiés, on n’a pas retrouvé ici de squelettes humains calcinés, pas plus que des objets de valeur. Ceux qui sont exposés ici dans ce musée ou à Athènes proviennent des tombes à tholos. On pense donc, ou bien que les occupants du palais, devant l’émeute, avaient eu le temps de s’enfuir en emportant tout ce qui pouvait être sauvé, ou bien que les émeutiers les avaient chassés et avaient tout pillé avant de mettre le feu. Mais ces tablettes, sans intérêt pour les pillards, avaient été laissées sur place et avaient cuit pour le plus grand bénéfice des archéologues. Plus jamais personne n’a vécu à cet emplacement. Une nouvelle Pylos, avec le même nom, a été reconstruite à quelques kilomètres de là.
 
713d3 Pylos, musée de Chora, jarres mycéniennes
 
Voici trois belle poteries mycéniennes. Celle du milieu est une jarre trouvée dans le palais où elle avait été abandonnée, les deux autres proviennent de tombes, celle de gauche étant un vase rituel. Je les ai choisies parce que j’admire l’élégance de leur forme et l’harmonie de leur décoration.
 
713d4 Pylos, musée de Chora, poteries mycéniennes
 
713d5 Pylos, musée de Chora, poterie mycénienne
 
Que les fuyards dans leur débâcle n’aient pas jugé bon de s’encombrer de poteries sans grande valeur ou que les pillards n’en aient rien eu à faire, un grand nombre de ces pots ont été abandonnés dans le palais et s’accumulent dans les vitrines. On remarque que beaucoup d’entre elles ont été noircies par l’incendie. Quelques unes, comme sur ma seconde photo, ont une forme plus originale.
 
713d6 Pylos, musée de Chora, table à offrandes
 
Dans la salle du trône, entre une colonne et le foyer, a été retrouvé cet objet de terre cuite recouverte de stuc. Il s’agit d’une table d’offrande où les visiteurs déposaient leurs présents. C’est un objet exceptionnel parce que extrêmement rare.
 
713d7 Pylos, musée de Chora, vaisselle en or
 
Cette tasse en or provient d’une tombe, comme tous les autres objets de valeur. C’est un travail très fin et de toute beauté. Je trouve incroyable cette régularité du dessin, réalisé bien évidemment à la main.
 
713d8 Pylos, musée de Chora, tuyau de cheminée et son cou
 
Précédemment, dans la salle où se trouve le foyer des appartements de la reine, j’ai évoqué la cheminée que l’on pourrait voir au musée. La voilà, avec ce tronc de cône qui en constitue le couvercle.
 
713d9a Pylos, musée de Chora, fresque du palais de Nestor
 
713d9b Pylos, musée de Chora, fresque du palais de Nestor
 
Dans plusieurs vitrines du musée sont présentés, comme je l’annonçais tout à l’heure, des fragments des fresques qui se sont détachées des murs. Intelligemment, on présente pour les accompagner les dessins tels que l’on suppose pouvoir les reconstituer. Ainsi, ci-dessus, on peut voir un fragment avec le bas d’un corps, de la taille jusqu’aux pieds, et d’autre part l’avant-train d’un chien devant lequel, très effacée, on devine une silhouette d’homme. Partant de là et utilisant aussi de très petits morceaux de la fresque, les spécialistes ont pu reconstituer le puzzle de cette scène d’hommes menant des chiens et portant des trépieds. Cette fresque ornait une pièce du premier étage et elle a été retrouvée dans un petit couloir sur lequel donne d’un côté le mégaron de la reine, sur l’autre côté des pièces privées de ses appartements, chambres de ses servantes, dépense.
 
713d9c Pylos, musée de Chora, fresque du palais de Nestor
 
713d9d Pylos, musée de Chora, fresque du palais de Nestor
 
Ici également, une scène a pu être reconstituée. Un corps cambré tenant une lance de la main gauche et, passant en pleine course près de lui, les antérieures terminées par des sabots d’un grand animal, et d’autres fragments laissant penser à une tête de cerf, tout cela induit la conclusion qu’il s’agit d’une chasse au cerf. Cette fresque provient de la petite pièce contiguë au mégaron de la reine où se trouve la baignoire que j’ai montrée tout à l’heure, mais en fait elle décorait non la salle de bains, mais la pièce située au-dessus et qui s’est effondrée.
 
Il y a encore nombre de fragments de fresques et tous ces dessins sont plus intéressants les uns que les autres. Femmes élégantes, combat des Pyliens contre les Arcadiens, griffon et lion, femme assise, etc., mais je ne peux tout montrer et j’ai, comme à mon habitude, été déjà trop long. Il est donc temps de mettre un point final en attendant de parler dans mon prochain article de la Pylos du Moyen-Âge à nos jours.
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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 23:22
712a1 Plage au sud-est de Kalamata
 
Après notre visite, lundi, des grottes de Diros et d’Aréopoli, nous avons gagné Kalamata. Parce que nous avions envie de découvrir un peu la ville, parce que nous avions aussi diverses basses tâches matérielles à y effectuer (hé oui, la culture nourrit l’esprit, dit-on, mais l’estomac est jaloux du cerveau et quand le réfrigérateur est vide il réclame que l’on abandonne un peu les châteaux, églises, ruines antiques et musées et que nos visites s’orientent de temps à autre vers le supermarché), nous avons passé ici mardi et mercredi. La photo ci-dessus montre la plage sur laquelle nous avons passé ces nuits. Puisque Kalamata est hors du Magne mais juste au seuil, nous sommes donc basés dans le nord de la péninsule du Magne, et cette baie qui se referme au fond est le Golfe de Messénie, dans le creux la ville de Kalamata s’étire sous la montagne, et à droite de la photo commence la rive d’en face, le "doigt" le plus occidental du Péloponnèse.
 
712a2 La tour Benaki à Kalamata (Sir William Gell)
 
712a3 Vue de Kalamata (Baccuet, 1835)
 
La ville, à vrai dire, ne ressemble plus du tout à ce qu’elle était à l’époque de ces gravures, que j’avais photographiées dans le musée des voyageurs du Magne à Gytheio. La première orne le livre publié par Sir William Gell, un diplômé de Cambridge, archéologue et topographe, après ses deux voyages dans le Magne en 1801-1802 et 1805-1806, et représente la Tour Bénaki qui, paraît-il, avait brûlé en 1770. La gravure de la seconde photo, datée de 1835, est de ce Baccuet dont j’ai parlé il y a quelques jours dans mon article daté du 11 au 13 mai et elle s’intitule "Vue de Kalamata". Il suffit que je dise que cette ville tourne aujourd’hui autour de cinquante mille habitants et qu’elle est en décrue pour se rendre compte en regardant cette image que l’exode rural du Magne a fait exploser sa population.
 
Je change complètement de sujet. Lorsque nous ne sommes pas raccordés au 220 volts, dans un camping ou avec notre générateur, le réfrigérateur et le congélateur fonctionnent au gaz. Et parce que j’avais lu que les bouteilles de gaz propane sont différentes dans chaque pays et qu’il faut débourser à chaque fois 200 ou 300 Euros pour s’adapter à un nouveau standard, avant de quitter la France j’ai fait installer le GPL qui nécessite seulement, dans certains pays, un raccord adaptateur et qui est infiniment plus pratique car on s’alimente à la pompe sans avoir à débrancher, transporter, rebrancher de lourdes bouteilles. En France, en Italie, pas de problème, il y a des pompes à GPL partout. En Grèce, c’est autre chose. Les stations sont extrêmement rares. Déjà en débarquant de Corfou à Igoumenitsa, nous avions dû aller jusqu’à Ioannina (90km) qui n’était pas dans nos projets. Cela a été l’occasion d’une découverte merveilleuse et nous sommes très loin de le regretter, mais cette fois-ci, sous peine de voir pourrir ce que nous avons au réfrigérateur et décongeler ce qui est au congélateur, parce que nous sommes au bord de la panne après tous ces jours dans la nature et que nous croyions fermement qu’une ville comme Kalamata possédait au moins une pompe à GPL (mais non), il faut absolument trouver une solution. De sorte que, balade passionnante, jeudi 19 nous faisons un aller et retour jusqu’à Tripoli, située à 150 kilomètres. Et l’autoroute en chantier n’est ouverte que sur un bref tronçon aux alentours de Tripoli, le reste du trajet escaladant la montagne au milieu du trafic de poids lourds et avec notre engin qui n’est pas extrêmement maniable dans les épingles à cheveux.
 
712b1 Koroni
 
712b2 Koroni
 
712b3 Koroni
 
Enfin, vendredi 20, après une nouvelle nuit sur notre plage proche de Kalamata, nous partons explorer la péninsule (le "doigt") la plus occidentale du sud du Péloponnèse, à savoir la Messénie. Longeant la côte est de cette péninsule, nous parvenons à Koroni, située presque tout au bout. Il s’agit d’une ville qui existait dans l’Antiquité puisque Pausanias la visite, mais surtout elle a été occupée par les Byzantins qui, aux sixième et septième siècles, y construisent une forteresse. On se rappelle qu’après le sac de Constantinople en 1204 par les Francs de la quatrième Croisade, Venise avait reçu des territoires pour prix de sa participation aux opérations. Il s’agissait de terres jalonnant ses routes de navigation, et donc essentiellement des îles, mais aussi quelques ports, dont celui de Koroni à partir de 1206. La forteresse a été consolidée et complétée par les Vénitiens, mais en 1500 l’Empire Ottoman réussit à s’en emparer et, à part une petite trentaine d’années où Venise est parvenue à récupérer la place, elle est restée aux mains des Turcs jusqu’à ce qu’en 1828 le général Maison, avec les militaires français de l’Opération de Morée, lui gagne l’indépendance et le rattachement à la naissante république grecque.
 
712c entre Koroni et Methoni
 
Poursuivant notre tour de Messénie, nous nous rendons à Methoni, elle aussi tout au bout de la péninsule, mais sur la côte ouest. La route, qui ne longe pas la côte, traverse ce paysage de montagne érodée.
 
712d1 Methoni
 
712d2 Methoni
 
712d3 Methoni
 
Et nous voici à Methoni. Avant de parler de ce que nous avons vu dans cette ville, avant de parler de son histoire, je me dois de dire qu’Homère l’évoque comme une ville qui doit être belle et riche. (Iliade, chant IX, vers 286 à 294). Il l’appelle Pêdasos, et c’est Pausanias qui, passant par là au second siècle de notre ère, identifie Pêdasos comme étant Methoni. Au cours de la Guerre de Troie, les parts de butin ont été faites. Agamemnon, le chef de l’expédition, a reçu en partage Chryséis, la fille d’un prêtre d’Apollon, et Achille a reçu la belle Briséis. Or Chrysès a voulu racheter sa fille, et Agamemnon l’a renvoyé en l’insultant. "Je la préfère, dit-il, à Clytemnestre, que j'ai épousée vierge. Elle ne lui est inférieure ni par le corps, ni par la taille, ni par l'intelligence, ni par l'habileté aux travaux". Apollon, alors, pour venger son prêtre insulté, envoie ses flèches sur les Grecs, qui meurent en grand nombre de la peste. Pour enrayer l’épidémie, il convient de rendre Chryséis à son père et d’offrir un sacrifice au dieu courroucé. Agamemnon s’y résout, mais en compensation, il envoie deux hérauts prendre Briséis chez Achille. Lequel, furieux, "se retire sous sa tente", c’est-à-dire dans la baraque construite près de la mer dans le camp où vivent les Grecs pendant les dix ans que dure la guerre. Cela, c’est au Chant I. Il se produit ensuite toute une série d’événements sur lesquels je passe, et j’en viens au chant IX. Voyant qu’en l’absence du valeureux Achille les Troyens sont sur le point de forcer les Grecs à se rembarquer, Agamemnon est prêt à donner bien des choses pour calmer la colère du Péléide (c’est-à-dire du fils de Pélée, Achille), et entre autres Briséis, objet du conflit, qu’il n’a pas touchée et qui est toujours vierge. Et il ajoute (pour qui lit le grec, il faut absolument que je donne le texte original) :
"Τρεῖς δέ οἵ εἰσι θύγατρες ἐνὶ μεγάρωι εὐπήκτωι
Χρυσόθεμις καὶ Λαοδίκη καὶ Ἰφιάνασσα,
τάων ἥν κ᾽ ἐθέληισθα φίλην ἀνάεδνον ἄγεσθαι
πρὸς οἶκον Πηλῆος· ὁ δ᾽ αὖτ᾽ ἐπὶ μείλια δώσει
πολλὰ μάλ᾽, ὅσσ᾽ οὔ πώ τις ἑῆι ἐπέδωκε θυγατρί·
ἑπτὰ δέ τοι δώσει εὖ ναιόμενα πτολίεθρα
Καρδαμύλην Ἐνόπην τε καὶ Ἱρὴν ποιήεσσαν
Φηράς τε ζαθέας ἠδ᾽ Ἄνθειαν βαθύλειμον
καλήν τ᾽ Αἴπειαν καὶ Πήδασον ἀμπελόεσσαν.”
 
Et pour qui ne lit pas le grec, voici la traduction de ce passage par Leconte de Lisle (je modernise seulement la transcription des noms propres, comme Laodicè ou Pélée) : "J'ai trois filles dans mes riches demeures, Chrysothémis, Laodicè et Iphianassa. Qu'il emmène, sans lui assurer une dot, celle qu'il aimera le mieux, dans les demeures de Pélée. Ce sera moi qui la doterai, comme jamais personne n'a doté sa fille, car je lui donnerai sept villes très illustres : Cardamylè, Énopè, Hira aux prés verdoyants, la divine Phéra, Anthéia aux gras pâturages, la belle Aipéia et Pêdasos riche en vignes. Toutes sont aux bords de la mer, auprès de la sablonneuse Pylos".
 
712e1 Methoni
 
712e2 Methoni
 
Occupée par Philippe II de Macédoine en 354 avant Jésus-Christ, alors que son fils, le futur Alexandre le Grand, n’a que deux ans (difficile pour moi d’oublier sa date de naissance, nous sommes nés le même jour, à… bof ! 2300 ans d’écart. Une paille), elle deviendra ensuite romaine et, au début du second siècle de notre ère, l’empereur Trajan lui accordera l’autonomie. Mais de la longue vie de la cité dans l’Antiquité, il ne reste pratiquement aucune trace, hormis ces deux mots d’Homère et cette référence de Pausanias. Aucune trouvaille dans les fouilles. En revanche, l’époque byzantine a laissé bien des traces jusqu’à ce qu’en 1125 les Vénitiens arrivent et rasent la ville. Ce n’est qu’après le terrible sac de Constantinople en 1204 par les Croisés de la quatrième croisade que ce qui restait à l’emplacement de la ville a été accordé, en 1206, à Venise. Dès lors, et jusqu’en 1500, Methoni va être l’un des principaux centre du commerce de la Sérénissime, avec Koroni, la Crète et Chypre. Nombre de voyageurs ou de pèlerins en route vers la Terre Sainte y font escale pour avitailler, calfater, réparer. C’est de l’époque vénitienne que datent le château et la tour de mes photos ci-dessus. En 1500, le sultan Bayezid II (1447-1512) s’empare du château au terme d’un long siège. Les habitants sont massacrés, la ville est repeuplée au moyen de déportations de populations d’autres régions du Péloponnèse.
 
712e3 Methoni
 
712e4 Methoni
 
Les Vénitiens vont parvenir à reprendre la ville en 1686, mais ils ne la garderont que peu de temps, les Ottomans la récupèrent en 1715. Pendant la Guerre d’Indépendance, à partir de 1821, la ville sert de refuge aux Musulmans et en 1825 Ibrahim Pacha y établit sa garnison égyptienne. En novembre 1828, un corps expéditionnaire français commandé par le général Maison débarque à l’invitation du gouverneur Capodistrias, et obtient la libération de la ville. Mais c’est, cette fois-ci, pour éviter que ne se répandent des épidémies que la majeure partie des bâtiments intra-muros sont abattus. Aujourd’hui, on peut voir un mélange de murs qui, pour une très petite part d’entre eux, datent de l’époque byzantine et n’ont pas été mis à bas en 1206, et dont la majorité ont été élevés au début de la première occupation vénitienne. Lors de la seconde occupation, les Vénitiens qui se croyaient revenus pour longtemps ont renforcé les murs, les ont épaissis pour résister aux projectiles des canons de l’époque. Dès le treizième siècle, des fossés entouraient le château, mais les douves actuelles ont été creusées lors de la seconde période vénitienne.
 
712f1 Methoni
 
712f2 Methoni
 
L’entrée principale du château date de la seconde occupation vénitienne. Et, en 1714, soit un an avant d’être expulsés des lieux, ils ont construit vers cette entrée un pont de bois supporté par des piliers de pierre. Le pont actuel, à quatorze arches de pierre, l’a remplacé lors de l’intervention du corps expéditionnaire français du général Maison, de 1828 à 1830.
 
712g1 Methoni
 
712g2 Methoni
 
712g3 Methoni
 
Encore quelques images de ce château de Methoni que les Vénitiens appelaient Modon. Lors de la seconde occupation, au début du dix-huitième siècle, les Vénitiens auraient voulu approfondir les douves en les ouvrant du côté de la mer, afin d’isoler le château du continent comme une île. Mais comme on le voit sur la première de ces photos, ils n’ont pas réussi à aller suffisamment profond. La deuxième photo, où l’on voit un lion de Saint-Marc sculpté sur la muraille, témoigne que les Turcs ne se sont pas souciés de supprimer les marques de leurs ennemis. Et je termine avec cette vue des remparts côté mer.
 
712h Methoni
 
Lorsque nous sommes arrivés, nous nous sommes garés sur un parking devant la mer. Sur le côté, débarquant d’un car devant un bar restaurant, un groupe de jeunes enfants d’âge école primaire, accompagnés de leurs professeurs (je ne sais si, en Grèce, ils sont des "instituteurs" ou des "professeurs des écoles"), est venu jouer sur la plage. Soudain, un homme en furie est sorti du restaurant comme un diable de sa boîte, et dans un mauvais anglais (maîtrisant bien, cependant, les mots orduriers, "f… the campers", par exemple) nous a copieusement insultés pour nous dire de partir. Un jeune enseignant est venu vers nous, et nous a dit qu’il connaissait le droit, que l’occupation de cet emplacement par le restaurant était illégale, et que si nous appelions la police c’est lui qui se ferait dresser un procès verbal avec obligation de déménager tables et parasols. Mais nous ne sommes pas ici pour jouer les justiciers, et nous sommes allés nous garer un peu plus loin sur le même parking pour y passer la nuit. À quelques mètres de là, nous sommes allés nous restaurer un peu dans un bar où nous avons été accueillis avec le sourire, où les prix sont très raisonnables, où on nous a autorisés à brancher nos ordinateurs sur le courant électrique et où la communication d’un mot de passe pour Internet par leur wi-fi est gratuite. Alors, non, n’évitez pas Methoni, il s’y trouve des gens et des établissements très sympa. En revanche, je retiens le nom du restaurant (qui loue aussi des chambres) pour ne jamais aller chez ce malotru, cet homme mal embouché. Cet établissement que je fuirai si je reviens porte un grand panneau, INOUSES ESTIA…
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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 23:18
711a1 Grottes de Diros
 
Je le disais hier, nous avons passé la nuit avec le camping-car garé sur une jolie petite plage, au pied de la falaise creusée de grottes naturelles que nous nous proposons de visiter aujourd’hui. Une seule de ces grottes se visite. Sa formation géologique est la même que celle des autres grottes, mais étant proche de la mer et descendant jusqu’à son niveau, elle mêle ses eaux douces à celles de la mer et la visite se fait en bateau pour toute la première partie, soit plus de cinquante pour cent du parcours.
 
711a2 Grottes de Diros
 
711a3 Grottes de Diros
 
711a4 Grottes de Diros
 
711a5 Grottes de Diros
 
Non seulement il est plaisant de se déplacer sous terre en barque (mais en faisant attention aux passages bas parce que notre batelier rame vite sans se soucier de nous, et l’œil collé à l’appareil photo on risque de se cogner très fort la tête sur des concrétions aiguës), mais de plus la variété des formes et des couleurs qui se reflètent dans l’eau est très spectaculaire. J’ajoute que l’on nous autorise à faire des photos librement, et qu’à notre question de savoir si la lumière de flashes répétés risque de favoriser le développement d’algues ou autres, on nous répond que tous les touristes le font, et qu’il n’existe aucune consigne à ce sujet. Le libéralisme n’est pas le même partout.
 
711a6 Grottes de Diros
 
711b1 Grottes de Diros
 
711b2 Grottes de Diros
 
N’étant pas spécialiste, je ne dispose pas de critères de classement de mes photos. Alors dans mon stock, je choisis celles que j’aime bien, et je les présente dans l’ordre où je les ai prises. Ici, nous voyons plonger dans l’eau une roche blanche, puis une roche très rouge. Sur ma troisième photo, j’ai trouvé intéressantes ces curieuses concrétions. Généralement, les gouttes chargées de calcaire pendent au plafond, sèchent, et la goutte suivante va sécher sous la précédente, à la verticale, formant peu à peu une stalactite. Ici, au plafond se forme une sorte de boule qui se termine par une aiguille, et le tout est d’une blancheur éclatante.
 
711b3 Grottes de Diros
 
711b4 Grottes de Diros
 
711b5 Grottes de Diros
 
Je suis conscient de publier trop de photos, mais j’ai été tellement fasciné que je ne résiste pas à la tentation d’en montrer trois de plus. Sur la première, stalactites et stalagmites blanches se rejoignent, créant une forêt de colonnes. Sur la seconde, de fines stalactites couleur rouille pendent en ligne. Et sur la dernière, on voit une très étrange draperie multicolore. Cette grotte est sans doute moins grande, moins ramifiée, moins surprenante, moins grandiose que celles que nous avons visitées précédemment (Castellana dans les Pouilles, en Italie, le 11 novembre 2010, ou Pérama, près de Ioannina, le 30 décembre 2010), mais cette visite en glissant sur des eaux transparentes, sans guides qui débitent leur boniment sans penser à ce qu’ils disent, trop occupés à jouer les garde-chiourme de peur que vous ne preniez une photo interdite, est celle qui m’a le plus impressionné et le plus enchanté.
 
711c1 Aréopoli, dans le Magne
 
711c2 Aréopoli, dans le Magne
 
711c3 Aréopoli, dans le Magne
 
Nous poursuivons notre trajet vers le nord. Le but est d’atteindre Kalamata, grande port juste de l’autre côté de la frontière du Magne, au fond du golfe qui sépare cette péninsule de la péninsule la plus occidentale. Nous faisons une pause longue à Aréopoli, dont le nom signifie la Ville d’Arès, le dieu guerrier amant d’Aphrodite, visite d’une église, repas rapide, visite d’une autre église. Voici la première d’entre elles, composée de deux corps, et comportant donc deux iconostases, dont l’une est décorée de fresques très intéressantes.
 
711c4 Aréopoli, dans le Magne
 
Je remarque cette icône en argent, sur laquelle je déchiffre le nom d’agios Nektarios. Ce saint Nektarios est né en Asie Mineure en 1846, baptisé du nom d’Anastasios, dans une famille chrétienne qui lui a donné une bonne éducation, et pour cela dès l’âge de 14 ans il est allé vivre à Constantinople, s’entretenant grâce à un job d’employé dans une boutique. À 20 ans, il décroche un poste d’enseignant à Chio. À 27 ans, il décide d’entrer dans un monastère, et à 30 ans reçoit la tonsure de moine avec le nom de Lazare en tant que religieux. L’année suivante, il est ordonné diacre sous le nom de Nektarios. Sur insistance du patriarche, il se rend à Athènes pour poursuivre des études supérieures en théologie, obtient son diplôme en 1885 et il est ordonné prêtre (pappas, ou pope) en 1886. Puis il devient métropolite de Pentapolis, en Égypte. Suscitant l’admiration pour ses qualités humaines et religieuses, il suscite simultanément la jalousie de personnages haut placés qui obtiennent son rappel en Grèce en 1890. Là, il redevient moine et prêcheur, et écrit de nombreux livres de théologie. En 1904, il fonde à Égine (une île en face du Pirée) un monastère de femmes, le couvent de la Sainte Trinité. En 1908, il se retire lui-même dans ce couvent en tant que confesseur des religieuses et de prêtres d’Égine, du Pirée, d’Athènes. En septembre 1920, l’une des religieuses le voyant souffrir terriblement d’une maladie qui l’affectait depuis longtemps, le força à se faire hospitaliser. Admis dans la section des indigents en phase terminale, il meurt le 8 novembre, âgé de 74 ans. Une infirmière, le préparant pour le transfert à Égine où l’on devait l’enterrer, lui ôte sa chemise et la pose sur le lit voisin, occupé par un paralytique, lequel paralytique commence immédiatement à récupérer l’usage de ses membres. Puis, du corps du saint homme, un parfum merveilleux commence à se dégager. Cinq mois plus tard lorsqu’on a transféré sa dépouille dans une tombe de marbre, et aussi trois ans après quand on a rouvert sa tombe pour je ne sais quelle raison, son corps était toujours intact et dégageait toujours la même fragrance suave. L’Église orthodoxe l’a déclaré saint en 1961.
 
711c5 Aréopoli, dans le Magne
 
Cette belle fresque est malheureusement très endommagée et très partielle, mais je suppose que ce saint cavalier armé d’une lance doit être saint Georges, et que la main sortant de la manche d’une belle robe rouge doit être la main de Dieu. J’aime ce visage juvénile aux grands yeux, la finesse du dessin (les doigts…), et les belles couleurs qui, même un peu passées, sont encore éclatantes.
 
711d1 Aréopoli, dans le Magne
 
711d2 Aréopoli, dans le Magne
 
711d3 Aréopoli, dans le Magne
 
Après nous être restaurés et promenés en ville, nous visitons cette autre église. Ici encore il y a sur l’iconostase de splendides fresques. Ma troisième photo ci-dessus permet de mieux voir en plus gros plan la Vierge qui décore le montant entre les deux portes.
 
711e1 Lagkada (Magne), église de la Métamorphose du Sauve
 
711e2 Lagkada (Magne), église de la Métamorphose du Sauve
 
Après ces visites, il est temps de reprendre notre route. Nous nous arrêtons quelques minutes devant l’église de la Métamorphose du Sauveur à Lagkada. Ou Lagada. Je ne sais comment transcrire ce nom grec. En grec, parce que l’ancien gamma qui se prononçait comme notre G s’est affaibli et maintenant est proche du G final de l’allemand Honig, König, il a fallu trouver une graphie pour le son original, qu’il faut bien écrire quand il se trouve dans des mots empruntés à des langues étrangères comme un garage, ou des noms propres comme Grenoble. Cette convention est GK. Ainsi, un GKARAZ (le son J n’existant pas, il est remplacé par Z), ou la ville de GKRENOMPL (de même, pour le son B, on adopte par convention le groupe MP). Ainsi, la ville où se trouve cette église s’écrit Lagkada et se prononce Lagada. Alors pour la transcription en français, orthographique ou phonétique, chacun peut choisir.
 
711f1 Platanos (Magne)
 
711f2 Eglise à Platanos (Magne)
 
711f3 Eglise à Platanos (Magne)
 
L’étape suivante, c’est la petite ville de Platanos. Sur le bord de la route, notre attention est attirée par cette jolie petite église construite avec une pierre colorée que les rayons du soleil déclinant rendent encore plus chaude, son dôme où briques et pierres composent d’harmonieux dessins, son curieux clocher courtaud.
 
711f4 Eglise à Platanos (Magne)
 
711f5 Eglise à Platanos (Magne)
 
C’est sur l’image des fresques de l’iconostase que je termine cet article. J’aime tout particulièrement la fraîcheur du visage de cette Vierge. Après ce dernier arrêt nous avons rejoint Kalamata. La recherche d’un emplacement pour passer la nuit s’étant révélée infructueuse (le port est impraticable et nous avions bien trouvé un grand parking, mais des hommes louches qui s’y trouvaient ont fait craindre le pire à Natacha), nous remarquons en regardant la mer que sur la gauche de la baie les éclairages publics montent sur la colline, puis redescendent et longent le rivage. Nous décidons d’aller voir là-bas s’il n’y aurait pas un endroit accueillant et, bingo, nous trouvons un parking éclairé, devant la plage de galets. Nous pouvons même utiliser notre générateur de 220 volts en le plaçant sur la plage, loin des bars dont des terrasses sont installées au bout du parking, et des maisons situées de l’autre côté de la route. Un endroit idéal. J’entre ses coordonnées dans le GPS parce qu’il est prévu que nous passions plusieurs fois par Kalamata et il sera plaisant de retrouver cet endroit à chaque fois.
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Published by Thierry Jamard
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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 22:52
710a1 Temple de Poseidon au cap Matapan
710a2 Temple de Poseidon au cap Ténare
 
710a3 Temple de Poseidon au cap Ténare
 
Nous avons passé la nuit tout près du cap Ténare, en grec akrotiri Tainaro, aussi appelé cap Matapan. C’est le point le plus méridional de la Grèce Continentale, qui sépare la Mer Ionienne à l’ouest de la Mer Égée à l’est. On ne peut (et c’est tant mieux) atteindre la pointe en voiture, la route s’achève en parking à bonne distance, peut-être deux kilomètres. Du parking, on aperçoit sur une croupe rase un vieux petit édicule de pierre. C’est un très ancien sanctuaire du dieu Poséidon qui date d’avant l’arrivée des Doriens sur le sol grec, du temps où le dieu n’était pas encore un Olympien, dieu de la mer, mais une sombre divinité chthonienne, le dieu qui ébranle le sol.
 
710a4 Oracle de Poseidon au cap Ténare
 
710a5 Necromanteion de Poseidon au cap Ténare
 
710a6 Necromanteion de Poseidon au cap Matapan
 
À ce titre, le dieu rendait des oracles. Dieu chthonien, dieu de sous la terre, il est en communication avec le monde des morts. Et les morts ont la connaissance des secrets divins, ils peuvent lire l’avenir. Poséidon rend donc ici un oracle des morts, ce petit temple recouvre un nécromanteion. Et puis beaucoup plus tard les chrétiens sont arrivés, ils ont vu le diable dans cette communication avec les morts. Dieu est au ciel, l’enfer de Satan est sous la terre. Il a fallu vite exorciser ce lieu, on en a fait une chapelle chrétienne, l’église Tôn Asômatôn. En grec, sôma c’est le corps (cf. une maladie psychosomatique. Et Platon dit en jouant sur les mots "Sôma sêma", le corps est un tombeau) et, avec le préfixe privatif A-, c’est l’église des Sans-Corps, l’église des Âmes. Les gens déposent là, dans le fond, un briquet, un porte-clés, un élastique à cheveux, une petite pièce de monnaie, un bouquet de fleurs sauvages, un serre-tête, un mouchoir, l’objet modeste qu’ils ont au fond de leur poche, qu’ils portent sur eux ou qu’ils cueillent aux alentours, ou encore une bougie qu’ils ont apportée. C’est curieux. Dans cet antique sanctuaire d’où Poséidon a été chassé, dans cette humble chapelle désaffectée sans croix ni icônes, ce geste semble sortir d’un lointain passé païen. Généralement de confession orthodoxe, plus de 90% des Grecs se disent chrétiens selon un récent sondage (ce qui empêche le très puissant KKE, le Parti Communiste, de déclarer trop fort que "Dieu est mort", sous peine de perdre ses adhérents…), et les touristes étrangers sont chrétiens, ou juifs, ou musulmans, ou athées. Ce don, je ne sais à qui il est fait dans l’esprit de celui qui l’accomplit, simple jeu ou geste sacré. Le christianisme, en plaçant la Résurrection de Jésus, Pâques, au dimanche qui suit la première nouvelle lune de printemps s’est glissé dans le mythe antique de Perséphone qui chaque année à cette époque revient des Enfers sur la terre, apportant le renouveau de la vie. Mais là, dans ce sanctuaire du cap Ténare, je ne vois pas quelle interprétation peut en être faite.
 
710b1 Villa romaine au cap Matapan
 
710b2 Villa romaine au cap Ténare
 
710b3 Villa romaine au cap Ténare
 
En commençant à nous diriger vers le cap, nous passons devant les vestiges d’une ancienne villa d’époque romaine. Elle est là, posée dans la nature, et personne ne s’en occupe. C’est un miracle que ses mosaïques de sol ne soient pas plus dégradées.
 
710c1 vers le cap Ténare
 
710c2 vers le cap Matapan
 
Le sentier, de terre rouge vif, nous mène vers le cap, vers ce bout du monde grec (du moins pour le continent, puisque la Crète, cette grande île grecque, est encore plus au sud), parfois suivant l’arête de la crête, tantôt taillant à vif dans le flanc. Cette longue langue de roc a une forme géométrique très régulière, c’est un prisme triangulaire quasiment parfait.
 
710c3 vers le cap Matapan
 
710c4 vers le cap Ténare
 
Chemin faisant, je remarque cette curieuse île qui évoque la forme d’un crocodile. Rien n’y manque, pas même les deux pattes repliées. Je serais curieux de savoir si, sur son flanc droit, il a aussi des pattes !
 
710c5 Le Cap Matapan
 
710c6 Akrotiri Tainaro
 
Nous arrivons à la pointe. Il y a un phare, un petit bâtiment portant de grands panneaux solaires et, partout, des panneaux indiquant que l’on est sur un site de la Marine Nationale, que l’on est surveillé par des caméras, etc., mais rien n’interdit l’accès. J’ai lu quelque part que là se trouvait l’extrême sud de l’Europe continentale. Pour vérifier, je me suis connecté à Internet. Selon Wikipédia, le cap Ténare se trouve à 36°23’34" de latitude nord. J’ai ensuite tapé le nom de Gibraltar, et j’ai trouvé le Rocher à 36°07’00". Plus faible latitude, la victoire revient à l’Empire Britannique.
 
710d1 Insecte au cap Ténare
 
710d2 Insecte au cap Matapan
 
Hé oui, il y a ce phare et ce bâtiment militaire, mais malgré cela, entre la mer, le ciel et la montagne il n’y a guère de place pour la pollution. C’est la nature qui a la primauté. Cela donne l’occasion de voir des tas de fleurs sauvages qui surgissent de la roche, et toutes sortes d’insectes qui les butinent. Je me suis amusé à en photographier quelques uns… et je me fais plaisir en publiant ces photos qui sont peu en rapport avec le sujet de cet article.
 
710e Une tour dans le Magne
 
Demain matin, nous avons l’intention de visiter les grottes de Diros, un peu plus au nord sur la côte ouest de la péninsule du Magne. Aussi décidons-nous de faire route dans cette direction pour en être plus proches demain. Et comme nous sommes dans le Magne, nous passons près de tours.
 
710f1 Coucher de soleil sur le Magne
 
710f2 Coucher de soleil sur le Magne
 
Le jour décline, puis le soleil se couche, plusieurs fois en cours de route nous nous arrêtons pour contempler ce spectacle, nous en remplir les yeux et faire quelques photos.
 
Quand nous arrivons sur le parking des grottes en haut de la falaise, un employé nous dit que nous ne pouvons y passer la nuit. Mais nous avons repéré, en bas, une plage déserte. Nous redescendons, la route nous fait faire un grand détour, mais finalement nous arrivons sur un site avec vue imprenable, au bord de la mer. Et là, juste en face de nous, les grottes marines béantes. Endroit rêvé pour une belle nuit.
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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 22:19
709a1 Skoutari
 
Nous descendons vers le sud du Magne, de Gytheio à Porto Kagio, en suivant la côte est de la péninsule. Chemin faisant, nous traversons des paysages variés et toujours splendides. Difficile, en Grèce, pays béni des dieux, de dénicher un coin dont le paysage soit quelconque. Ici, c’est Skoutari.
 
709a2 vallée du Magne au sud de Skoutari
 
Nous continuons notre route, et ici ce n’est plus un paysage marin, c’est une profonde vallée. Le bleu intense, là-bas dans le fond, ce n’est pas la mer mais le ciel.
 
709b1 Flomochori, près de Kotronas (Magne)
 
709b2 Flomochori, près de Kotronas (Magne)
 
709b3 Flomochori, près de Kotronas (Magne)
 
Nous arrivons à Kotronas. Ou plus précisément à Flomochori, tout près de Kotronas. L’une des caractéristiques du Magne, c’est de construire des tours partout. Ce ne sont pas seulement des vestiges du Moyen-Âge, car beaucoup d’entre elles datent du dix-huitième ou du dix-neuvième siècle, tours authentiques à une époque où l’on ne se souciait pas encore de couleur locale et de tourisme. À présent, si la tradition s’en perpétue, c’est davantage dans une optique d’unité architecturale et d’harmonie, et c’est tant mieux. On distingue les tours à but défensif, avec leurs ouvertures étroites de type meurtrière, et les tours d’habitation avec leurs larges fenêtres. Ma troisième photo montre une curieuse sculpture naïve sur l’un des montants du clocher plat et détaché d’une église.
 
709b4 Entre Kotronas et Vatheia (Magne)
 
Poursuivant vers le sud, la route monte et offre des vues grandioses sur la côte. La mer est si bleue qu’elle donne l’impression que la photo est truquée. Non, en cette mi-mai le soleil est si intense, les fonds sont si purs, que les couleurs semblent irréelles, elles aveuglent.
 
709b5 Entre Kotronas et Vatheia (Magne)
 
709b6 Entre Kotronas et Vatheia (Magne)
 
709b7 Entre Kotronas et Vatheia (Magne)
 
709b8 Entre Kotronas et Vatheia (Magne)
 
Partout il y a des tours, ici ou là dans un village, clairsemées sur une crête, serrées les unes contre les autres dans un village. Cela donne à la région un caractère fort comme celui de ses habitants, réputés pour leurs mœurs austères, leur caractère méfiant et vindicatif, leur organisation en clans, les perpétuelles vendettas.
 
709c1 Vatheia, dans le Magne
 
709c2 Vatheia, dans le Magne
 
709c3 Vatheia, dans le Magne
 
Mais le plus célèbre de ces villages, parce que fort bien conservé et présentant une forte densité de ces tours, c’est Vatheia (du fait qu’en grec moderne le groupe EI ne se diphtongue plus mais se prononce I, le nom de ce village se dit Vathia, avec un TH comme celui de l’anglais CLOTH).
 
709c4 Vatheia, dans le Magne
 
709c5 Vatheia, dans le Magne
 
709c6 Vatheia, dans le Magne
 
Ci-dessus, une ruelle typique en escalier dans le village de Vatheia, l’église en bon état parce qu’elle est encore utilisée pour le culte, et une maison hélas à l’abandon. Car ce village n’est pas tout à fait mort, ce n’est ni un village fantôme, ni un musée en plein air, mais il s’est dépeuplé après la Seconde Guerre Mondiale, et continue à perdre ses derniers habitants. Certains Athéniens et quelques étrangers, attirés par le charme et la tranquillité de Vatheia semblent intéressés par l’acquisition et la restauration de maisons sans en altérer le style, mais jusqu’à présent c’est sans grands résultats, à la différence de ce qui se passe à Monemvasia, par exemple. Mais à Monemvasia les touristes viennent visiter longuement les ruines, ce qui a attiré, outre les habituelles boutiques d’attrape-touristes, des restaurants, des bars, et tous les commerces nécessaires, sans compter que ce que l’on ne trouve pas sur place existe sur le continent, juste en face, à Gefyra. Ici, on vient, on prend des photos de la ville de loin, puis on se balade un quart d’heure ou une demi-heure dans les ruelles et on repart. Aucun commerce de souvenirs, aucun restaurant, ne pourrait vivre avec ce type de passage éclair. Et en conséquence, parce qu’il n’y a presque personne à vivre ici, aucun boulanger, boucher, cordonnier, ne trouverait de clients. Donc il n’y a ni poste, ni bureau de tabac, rien. Cercle vicieux du rien qui ne peut rien attirer, et du rien attiré qui ne peut, en retour, rien justifier. Il faudrait une action concertée, l’implantation simultanée d’un centre de vacances, de plusieurs propriétaires intéressés, d’un petit musée, de commerces de base, tout cela sans défigurer les lieux, sans leur ôter leur cachet, et accompagné d’une forte action publicitaire. La quadrature du cercle.
 
709d Dans le Magne, entre Vatheia et Porto Kagio
 
Notre visite a été plus longue que ce que je décris, une heure trente peut-être, mais avec notre engin large, long, haut, il est exclu que nous trouvions un emplacement pour la nuit dans ces rues escarpées et étroites. Nous poursuivons donc notre route vers le sud, vers le bout de la péninsule du Magne.
 
709e1 Porto Kagio (Magne)
 
709e2 Porto Kagio, dans le Magne
 
C’est ainsi que, presque au bout de la péninsule, nous parvenons à Porto Kagio. Quand on prend, comme je l’ai fait ci-dessus, des vues panoramiques, puisque cela juxtapose horizontalement plusieurs clichés, la hauteur relative s’en trouve réduite. Mais j’ai quand même envie de publier cette photo parce qu’elle permet de voir comment la rade de Porto Kagio, vaste, large, se referme pour se protéger de la houle. La gravure, je l’ai photographiée au musée de Gytheio (voir mon précédent article), elle est intitulée en français Porto Caillo, au pays des Kokovouniotes et elle est de Prosper Baccuet (1797-1854). Ce peintre né à Paris s’est engagé à l’âge de seize ans dans la garde napolitaine à l’époque où Murat a été fait roi de Naples par Napoléon. Puis il servira l’armée française de l’Empire, de la Restauration, de la Monarchie de Juillet, atteindra le grade de capitaine et sera admis à la retraite en 1846. Peintre paysagiste de talent, ses fonctions militaires ne l’empêchent pas d’exposer au Salon à partir de 1827. Lorsque la France, ainsi que d’autres pays d’Europe, décident d’intervenir dans le Péloponnèse (en Morée) pour soutenir les insurgés grecs contre les Ottomans, il s’agit d’abord de chasser du Péloponnèse le pacha d’Égypte allié aux Turcs. C’est ce que l’on appelle l’Expédition de Morée. Ce n’est qu’après la victoire franco-russo-britannique de Navarin (lieu où nous allons sans doute nous rendre prochainement) que le lieutenant Baccuet est envoyé en tant que dessinateur et peintre avec dix-sept spécialistes d’archéologie, de beaux-arts –sculpture, architecture–, de sciences naturelles –médecine, zoologie, botanique–, de géographie –topographie, cartographie, géologie–, pour constituer, au sein de l’armée d’intervention, une commission scientifique chargée de relever un maximum d’informations, sur le modèle de ce qu’avait institué Bonaparte en 1798 lors de la Campagne d’Égypte. Mais cette commission scientifique théoriquement liée à l’armée débarquait en mars 1829, alors que l’armée était sur le point de se rembarquer. Néanmoins les militaires ont laissé à cette commission composée de civils et de militaires tout le matériel dont ils disposaient, tentes, marmites, bidons, pelles, pioches, etc. C’est dans ces conditions que Baccuet a parcouru le Péloponnèse puisque le ministre de l’Intérieur, sous la responsabilité de qui avait été placée l’expédition, estimait de façon plaisante qu’il ne convenait pas de limiter les travaux "aux mouches et aux herbes, mais de les étendre aux lieux et aux hommes".
 
Le musée n’explique pas qui sont les Kokovouniotes et Google ignore ce mot. Mais peu importe puisque la légende se suffit à elle-même, Porto Kagio étant le pays des Kokovouniotes…
 
709f1 Porto Kagio, dans le Magne
 
709f2 Porto Kagio, dans le Magne
 
709f3 Porto Kagio, dans le Magne
 
En 480 avant Jésus-Christ Corfou veut prendre part à la Seconde Guerre Médique, guerre de toute la Grèce unie contre les Perses. Cette cité arme une flotte puissante composée de 60 navires, contourne le Péloponnèse, mais une tempête violente entre Cythère et Neapoli oblige la flotte à chercher refuge dans une rade suffisamment vaste pour accueillir autant de navires, et suffisamment sûre et protégée pour les mettre à l’abri de la tempête. Cette rade se situe après le passage du cap Ténare. Je pense donc que c’est la rade de Porto Kagio, qui répond parfaitement à ces conditions géographiques et techniques. Mais, immobilisée ici plusieurs jours, cette flotte construite spécialement pour l’occasion arrivera à Salamine après la bataille… Ma troisième photo ci-dessus a pour but de montrer la pureté et la transparence de l’eau, on voit les galets comme s’ils n’étaient pas sous la mer.
 
709g1 Petite chapelle à Porto Kagio (Magne)
 
709g2 Petite chapelle à Porto Kagio (Magne)
 
709g3 Petite chapelle à Porto Kagio (Magne)
 
709g4 Petite chapelle à Porto Kagio (Magne)
 
En arrivant à Porto Kagio samedi 14 au soir, nous avons fait un petit tour. Un sentier longe la mer à mi-hauteur des rochers, et mène vers une petite chapelle. Dimanche 15, avant de partir, nous avons de nouveau fait la promenade. Sauf dans les églises des grandes villes, et afin que les gens puissent aller faire une petite prière, allumer un cierge, verser de l’huile dans une lampe, les églises et chapelles sont ouvertes. Ou la clé est sur la porte. Personne ne s’avise d’aller voler une icône revêtue d’argent, c’est très sympathique. La dernière photo représente le sanctuaire, c’est-à-dire l’espace où se tient le célébrant, derrière l’iconostase.
 
709h Porto Kagio (Magne)
 
De Porto Kagio, j’ai montré essentiellement la rade et la mer. Cette dernière photo montre que cette petite ville est adossée à la montagne. Mais avant de terminer, je voudrais dire un mot de son nom. En grec moderne, un port se dit limani et une caille se dit ortyki. Si j’ajoute que le G est guttural mais laisse passer un filet d’air, on comprend que le nom de Porto Kagio n’est pas du tout d’origine grecque mais que c’est la déformation du nom donné par les Francs à ce port survolé chaque année par des milliers de cailles migrant en septembre vers l’Afrique. Dans mon dernier article, je cite Bertrandon de la Borderie (1537) qui évoque les Grecs venant vendre des cailles salées qu’ils apportent à pleins barils. Il paraît qu’aujourd’hui c’est fini, il n’y a plus de cailles, ou plus autant. Ont-elles été décimées par les chasseurs ou ont-elles changé d’itinéraire, je l’ignore.
 
Encore un mot. Je voudrais saluer l’accueil, la gentillesse, et aussi la qualité culinaire du petit restaurant situé face à la mer. Pour un prix extrêmement raisonnable, nous y avons dégusté un barracuda tout frais grillé pour nous. Nous n’avons pas beaucoup vu le patron, Antonis Grigorakakis, mais c’est un artiste peintre et nous avons apprécié les tableaux de lui que nous avons vus. Il paraît que dans son hôtel chaque chambre est ainsi décorée de l’une de ses œuvres. Quant à la patronne, c’est elle qui nous a reçus de façon amicale et chaleureuse. Je ne peux que recommander l’adresse.
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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 21:22
708a0 Péloponnèse
 
Je parle sans cesse des "doigts" du Péloponnèse, mais j’aurais dû depuis longtemps montrer ici une carte. Ce Péloponnèse est comme une main gauche à laquelle il manquerait un doigt. Il y a le pouce avec Épidaure, nous avons visité l’index avec Monemvasia et au bout l’île de Cythère. Aujourd’hui, nous abordons par sa côte est le doigt du centre, le majeur, qui constitue la région du Magne (En grec, Manê prononcé Mani). Nous sommes à Gytheio (prononcé Guithio).
 
708a1 Gytheio
 
708a2 Gytheio
 
708a3 Gytheio
 
Il s’agit d’une petite ville extrêmement sympathique et jolie. En regardant la carte, on voit que Sparte, dans les terres, a besoin d’un débouché maritime. Dans l’Antiquité, c’est Gytheio qui a joué le rôle de port et d’arsenal de Sparte. Et puis –je vais en parler tout à l’heure– un épisode crucial de ce qui n’est peut-être pas tout à fait une légende de l’époque mycénienne s’est déroulé ici.
 
708a4 Gytheio
 
708a5 Gytheio
 
Le Taygète, cette haute chaîne de montagnes orientée nord-sud vient s’achever dans le Magne. Étant donné que cette longue péninsule est étroite, la montagne vient tomber dans la mer à l’est comme à l’ouest. La ville de Gytheio est donc construite en bordure de mer et à flanc de colline assez escarpée. Nombre de rues, dont la longue rue à mi-hauteur, parallèle à la mer, ont gardé l’aspect hérité de l’époque de l’occupation ottomane, avec leurs balcons. Certains sont tout rénovés, voire construits récemment dans le style ancien, d’autres conservent leur cachet ancien, et malheureusement il y en a un petit nombre qui sont complètement dégradés, partiellement tombés au sol, visiblement irrécupérables.
 
708b1 Gytheio
 
708b2 Gytheio
 
D’en haut, on a une jolie vue sur la ville, sur le port, sur le campanile d’une église située un peu plus bas et qui cache partiellement un îlot au bout de la ville. C’est l’île Kranaï. Cette toute petite île est maintenant rattachée au continent par une digue très étroite où, cependant, peuvent se faufiler des voitures. Juste à l’entrée de l’île, un restaurant et, en face, une petite chapelle. Au centre de l’île, un château auquel je reviendrai plus loin. J’évoquais tout à l’heure un fait qui se situe à Gytheio, et j’ai dit que Gytheio était le port de Sparte. Or la belle Hélène, la femme du roi de Sparte Ménélas, a été séduite par la beauté, le charme et la munificence orientale de Pâris, fils de Priam roi se Troie, comme le lui a promis Aphrodite pour le récompenser de l’avoir désignée comme étant la plus belle dans la compétition qui l’opposait à Héra et à Athéna. Pour s’embarquer vers Troie, les deux amants Hélène et Pâris ont donc fait route vers le port de Gytheio. Il y parviennent le soir, et ne s‘embarqueront que le lendemain pour une première escale à Cythère afin de célébrer Aphrodite dans son île. Ici à Gytheio ils se font déposer sur l’îlot Kranaï et c’est là qu’ils vont consommer l’adultère en passant leur première nuit d’amour. Bien sûr, quand Ménélas va l’apprendre à son retour de Crète, lui qui avait confié sa femme à son hôte, il va être furieux et avec son frère Agamemnon, avec les autres rois des cités grecques qui se sont promis assistance, Ulysse, Achille, le grand Ajax fils de Télamon, Ajax fils d’Oïlée, Nestor, etc. il va aller se battre chez le séducteur pour récupérer l’infidèle. Voilà pourquoi je considère cette petite île comme le témoin d’un fait essentiel de l’époque mycénienne.
 
708c1 Gytheio
 
708c2 Gytheio
 
708c2 Gytheion avant restauration
 
Le fort situé au centre de l’îlot a été restauré (ma troisième image montre une photo ancienne d’avant la restauration), ce qui permet d’apprécier cette tour caractéristique du Magne.
 
708c4 Gytheio
 
708c5 Gytheio
 
Aujourd’hui, a été installé dans ce bâtiment rénové un musée fort intéressant. Certes, la plupart des documents ne sont pas des originaux, mais ils permettent de voir le Magne au long des siècles passés à travers les yeux des voyageurs étrangers. Il y a quelques livres authentiques, mais aussi beaucoup de reproductions de manuscrits, de gravures, de portraits. La photo du château avant restauration, c’est dans ce musée que je l’ai trouvée. Ce n’est pas le genre de musée où l’on prend du recul pour apprécier une œuvre d’art, c’est un endroit où l’on s’approche des panneaux pour lire des extraits de récits de voyages ou des biographies de voyageurs et divers commentaires. Ce qui suppose une longue (et passionnante) visite.
 
708d Gytheio, musée, carte des voyageurs
 
Cette carte montre l’origine des flux de voyageurs qui ont visité le Magne ou qui, le contournant, s’y sont intéressés et en ont parlé dans un livre, des lettres, des rapports, etc. On voit, à l’épaisseur du trait, que c’est la France qui a été le premier pourvoyeur en visiteurs du Magne, suivie de l’Angleterre (et non, comme indiqué sur la carte par les initiales GB la Grande-Bretagne, puisque l’Écosse est traitée à part. D’habitude, je m’insurge contre les personnes qui disent l’Angleterre en parlant de la Grande-Bretagne ou du Royaume-Uni, mais aujourd’hui c’est le contraire).
 
708e Gytheio, musée, carte du Péloponnèse (J. Blaeu, 168
 
On peut comparer la carte du Péloponnèse que je présente en début d’article, absolument exacte puisque c’est une vue réelle prise par un satellite, avec la carte ci-dessus dessinée par Johanes Blaeu pour le livre de Dapper publié à Amsterdam en 1688, Naukeurige Beschryving van Morea (ce qui, selon les traducteurs néerlandais / français sur Internet, signifierait Fiche de données précises sur la Morée).
 
708f1 Gytheio, musée, stèle funéraire (Keria)
 
La stèle funéraire située dans l’église Saint Jean de la ville de Keria et dont le musée montre une photo (à droite) a été dessinée par Cyriaque d’Ancône en 1447. Si la carte de Blaeu n’était qu’approximative c’est parce qu’elle a été établie à partir de relevés au sol, excuse qui n’est pas valable pour ce dessin. La scène générale est correctement rendue, deux serrements de main d’adieu des défunts aux proches qu’ils laissent. Que les deux groupes soient séparés l’un de l’autre par un espace plus grand sur le dessin que sur la stèle ne change pas grand chose, mais pour qui s’intéresse à l’Antiquité ou à l’art, la représentation des silhouettes, des vêtements, des expressions n’est que très approximative.
 
708f2 Gytheio, musée, vers de La Borderie à Marguerite
 
De son mariage avec Claude de France, François Ier a eu sept enfants, dont la benjamine est Marguerite (1523-1574). En 1559, elle épouse le duc Emmanuel-Philibert de Savoie. Elle a 36 ans, cela a laissé le temps à des hommes de lui déclarer ouvertement leur flamme. Tel est le cas de Bertrandon de la Borderie, né de souche normande en 1507 et chargé en 1537 de remettre à l’ambassadeur de France à Constantinople un important courrier du roi François Ier. La flotte française traverse la Méditerranée d’ouest en est, elle est passée entre Sicile et Tunisie, et elle contourne le Péloponnèse pour remonter vers Constantinople. Mais avant de franchir cette difficile passe entre Cythère et Neapoli (voir mon précédent article), le 29 octobre elle jette l’ancre dans la rade de Porto Kagio, dont je parlerai dans mon prochain article puisque ce soir, ayant quitté Gytheio, c’est là que nous allons passer la nuit et que je rédige ces lignes. La Borderie a trente ans, Marguerite n’en a que quatorze. Restant à l’ancre jusqu’au 5 novembre tandis que les habitants vendent aux navigateurs des cailles salées, il lui écrit (Le Discours du voyage de Constantinople envoyé dudit lieu à une demoiselle française) pour raconter son voyage, mais il rédige tout en décasyllabes. Hélas, hélas, Ronsard et du Bellay ne sont encore que des enfants, il n’a pu apprendre d’eux à faire de beaux vers :
            "Laissant la France à nulle autre seconde,
            La plus fertile et fameuse du monde,
            Laissant le roi mon seigneur et mon prince,
            Pour son service en étrange province…"
Inutile de continuer, il y en a des pages du même tonneau. Je dois cependant préciser qu’à cette époque, il ne faut pas prendre les mots province étrange dans le sens de bizarre, ce qui ferait de La Borderie un homme fermé aux autres, mais dans le sens de région étrangère. Citons seulement encore :
            "De là au cap Matapan arrivâmes
            Où le vent frais par proue nous trouvâmes […]
            Mais n’ayant plage où pouvoir réparer,
            Gagnons, voguant sans contraversité […],
            Outre le cap, au port de Portecaille,
            Lieu où l’on prend l’année mainte caille,
            Car là sitôt ne sommes arrivés
            Que des hauts monts nous voyons dérivés
            Grecs à foison descendant les vallées,
            Portant barils pleins de cailles salées,
            Ayant taxé la douzaine à un sou."
 
Sans avoir d’image à montrer (dans le musée, ce sont des photos modernes des lieux), je voudrais évoquer une page de l’histoire de la région. Désirant se libérer de l’occupation ottomane, les habitants du Magne se sont tournés vers un lointain parent de la famille Paléologue, qui a donné les empereurs de Byzance, à savoir Charles de Gonzague, duc de Nevers (1580-1637). Dans un premier temps, les négociations se sont éternisées pendant près de sept ans (1612-1618). Au terme de ces négociations, le duc a envoyé un émissaire, le comte Philippe de Lange Chateaurenault qui a fait le voyage avec Pierre de Médicis pour prendre contact avec la population. De retour en France, Chateaurenault a publié ses remarques sur la situation économique et militaire du Péloponnèse. Je me vois contraint de retraduire en français ce que le musée publie en traduction anglaise (ce ne sont pas les textes originaux ni même des reproductions, mais un texte dactylographié).
 
L’accueil, d’abord. "Avant de débarquer, nous fûmes accueillis par une grêle de pierres lancées sur nous par de nombreux Maniates qui se tenaient sur les rochers. Mais quand nous leur montrâmes que nous étions chrétiens en faisant le signe de la Croix, ils furent rassurés et descendirent près de nous sur le rivage. Ils s’excusèrent alors auprès de nous, expliquant qu’ils nous avaient pris pour des ennemis parce que la veille au soir ils avaient eu la visite de deux navires pirates qu’ils avaient chassés."
 
Géographie économique et défensive. "Avant d’arriver au château nous avons traversé une vallée pleine de vignes ; nous nous sommes reposés là un moment et nous nous sommes livrés à un exercice sur cible, les Maniates avec leurs arcs et leurs flèches et nous avec nos arquebuses. Le château se trouve entre deux sources qui donnent en grande quantité une eau excellente, toutes deux avec des fontaines construites par les Turcs, près du célèbre Porto Kagio. Cependant, en temps de guerre, aucun château si grand soit-il ne pourrait tenir sur cette position, parce qu’elle est ouverte à l’attaque de plus haut en plusieurs endroits."
 
708f3 Gytheio, musée, Memoirs by Robert Walpole
 
Parce que je me suis plus particulièrement intéressé aux Français, et afin de ne pas paraître (trop) chauvin, voici un livre publié à Londres en 1818 par Walpole et qui inclut en outre les notes botaniques de Sibthorp sur le Magne, datant de 1795.
 
708f4a Gytheio, musée, Pouqueville
 
708f4b Gytheio, musée, illustration du Voyage de Pouquevil
 
Revenons à la France. François Charles Hugues Pouqueville (1770-1838) est un médecin, écrivain, consul de France qui a pris part à la mission scientifique et artistique envoyée en Égypte par Bonaparte en 1798 (la notice dit improprement Napoléon, anticipant sur le 2 décembre 1804). En décembre, de retour vers l’Europe, lui et nombre de ses compatriotes ont été pris par des pirates, et débarqués à Navarino où les Turcs les ont faits prisonniers de guerre (car il y a guerre entre la France et la Turquie) et emmenés à Tripoli. Médecin, Pouqueville est remarqué par le pacha qui en fait le médecin officiel de son territoire, et ainsi il a eu l’occasion d’entrer en contact étroit avec la population, il a appris le grec, il s’est informé sur bien des choses. Il est probable qu’à cette époque il n’a pas eu l’occasion de se rendre dans le Magne. En juin 1799, le sultan le fait transférer à Constantinople où il le garde deux ans enfermé dans une forteresse avec les membres de l’ambassade de France qui étaient là dans des conditions très pénibles. C’est en puisant dans son expérience et dans celle de ses compagnons de détention qu’il a publié en 1805 les trois volumes (900 pages) du Voyage en Morée, à Constantinople, en Albanie, dédié à Napoléon. La même année, il a été nommé consul de France à Ioannina, (chez Ali Pacha, cf. mon article du 19 décembre 2010), accrédité par le sultan Selim III, et il y reste jusqu’en 1815. Il a été bien accueilli par le pacha, mais face à lui il ne craint pas de rester ferme dans ses opinions et dans sa conduite, alors que Byron, qui ne ménage pas ses critiques à l’encontre de Pouqueville, se laisse volontiers entraîner dans les mœurs dépravées de la cour de Ioannina. Son opposition ouverte aux méthodes criminelles d’Ali Pacha mettent sa vie en danger, à tel point que, ne pouvant le rencontrer, il ne peut plus remplir sa mission. À la chute de l’Empire, il doit quitter Ioannina, mais la Monarchie de Louis XVIII le nomme consul à Patras en 1816. Philhellène convaincu et courageux, il aide les Grecs dans leur action et lorsqu’éclate la Guerre de Libération en 1821, il aide, héberge, évacue les patriotes Grecs, Mais finalement il doit quitter la Grèce cette même année. En 1820 il a publié Voyage dans la Grèce où foisonnent les informations sur la topographie, l’organisation administrative, la population du Magne, le caractère des gens et les puissants clans de la région. Ci-dessus, le portrait de lui est une lithographie de Louis Dupré (1789-1837), et cet homme et cette femme du Magne illustrent l’ouvrage de 1805.
 
708f5a Gytheio, musée, dessin de Stackelberg
 
708f5b Gytheio, musée, habitants du Magne, par Stackelberg
 
Otto Magnus von Stackelberg (1787-1837) est né à Tallin –à l’époque Revel–, en Estonie, d’une famille aristocratique. Passionné d’art et d’archéologie, il voyage en Italie et, à Rome en 1809, il se lie d’amitié avec un historien de l’art, un archéologue et un philologue classique qui, en 1810, partent en expédition archéologique en Grèce, avec l’intention de publier un livre. Ils s’adjoignent Stackelberg comme peintre et dessinateur. En Grèce, s’ajoutent au groupe quelques autres spécialistes, dont l’archéologue Cockerell. Entre autres, le groupe va découvrir le temple de Zeus à Égine. C’est en 1813 qu’en compagnie de Cockerell il parcourt le Magne, dessinant mais aussi s’intéressant à l’influence de la géographie et de l’environnement naturel sur les populations, leur vie et leurs mœurs (je me demande si, en cela, il n’a pas eu connaissance de la théorie des climats de Montesquieu). Il publiera pour son compte à Paris en 1835 La Grèce, vues pittoresques et topographiques. Sur la première des gravures ci-dessus, datée de 1834 et extraite de cet ouvrage, les personnages sont numérotés pour reporter à la légende. Pour les deux de gauche, il est dit "Habitants du Magne (Morée)" et pour les deux de droite, "Chanteurs ambulants". Quant à ma seconde image (publication de 1811), elle représente "Femme du Magne" et "Habitant du Magne". Cette dernière me semble bien être une copie pure et simple, mais en miroir et en couleurs, de la gravure du livre de Pouqueville que j'ai publiée ci-dessus.
 
708f6a Gytheio, musée, capitaine spartiate par Théodore L
 
708f6b Gytheio, musée, dessins de Théodore Leblanc
 
Théodore Leblanc (1800-1837) est capitaine du génie et il peint essentiellement des scènes militaires (c’est lors du siège de Constantine qu’il est tué). Mais lors de ses voyages il a également peint toutes sortes de scènes. Il a visité la Grèce probablement entre 1828 et 1831 et à son retour il a publié un album contenant 30 images, sans texte, sur la Grèce et l’Asie Mineure. En haut, "Capitaine spartiate (Magne, Morée)". En bas à gauche "L’officier français philhellène" et en bas à droite "Capitaine pirate de l’Égée".
 
708f7a Gytheio, musée, Dora d'Istria
 
708f7b Gytheio, musée, livre de Dora d'Istria
 
Les voyageurs sont des hommes. Explorateurs ou touristes, militaires ou diplomates, archéologues ou botanistes, que des hommes. Alors tombant sur un portrait de femme, je me suis arrêté. Grigore IV Ghica devient prince de Valachie en 1822 (l’union, en 1859, de la Valachie et de la Moldavie formera la Roumanie, mais à l’origine le nom de la Valachie est "Terre Roumaine"). Elena Ghica, de son nom d’épouse duchesse Helena Koltsova-Massalskaya, et de son nom d’auteur Dora d’Istria, est la propre nièce de Grigore IV. Elle est née à Bucarest en 1828 d’un père archéologue éminent et d’une mère érudite, écrivain et traductrice d’œuvres classiques françaises, a reçu une éducation très soignée à Dresde, Vienne, Venise et Berlin et maîtrisait parfaitement le grec ancien, parlant couramment neuf langues étrangères dès l’âge de quatorze ans. Après son mariage avec le duc Alexander Koltsov-Massalsky, un Russe, elle a dû aller vivre à la cour de Saint-Pétersbourg, mais cette femme cultivée, libérale, féministe, ne supportait pas plus le nationalisme russe exacerbé de son mari et de la cour, les pratiques bigotes de l’orthodoxie ou le pouvoir autoritaire du tsar que le climat de cette région du nord, aussi décida-t-elle de quitter son mari et alla-t-elle vivre quelques années en Suisse, avant d’entreprendre des voyages en Grèce, en Anatolie, en Italie, en France, en Irlande, aux États-Unis, en Amérique du Sud. Elle publie sous le pseudonyme de Dora d’Istria articles et livres traitant de la condition féminine, de l’histoire des pays balkaniques, des coutumes des pays musulmans. Concernant la région où nous sommes, le livre présenté est Excursions en Roumélie et en Morée, Zurich et Paris, 1863. Il convient de préciser que le terme de Roumélie, qui avait désigné tous les territoires occupés par l’Empire Ottoman, n’a plus représenté, lors de la lutte des Grecs pour l’indépendance, que la Grèce continentale. La somme de la Roumélie et de la Morée, soit Grèce continentale et Péloponnèse, recouvre donc à peu près l’ensemble du territoire grec actuel.
 
708f8a Gytheio, musée, Pêche au harpon, par Henri Belle
 
708f8b Gytheio, musée, Travail de la soie, par Henri Belle
 
Ci-dessus, ces deux gravures sont de Henri Belle. La notice ne dit presque rien de ce monsieur, seulement qu’il a effectué trois séjours en Grèce en 1861, 1868 et 1874, qu’il a publié des articles dans le magazine Le Tour du monde et qu’il a ensuite publié un livre, Trois années en Grèce. Il est dit aussi qu’il a voyagé de Mystra à Kalamata à travers le Taygète, mais sans pénétrer dans le Magne, que cependant il décrit. J’aurais voulu trouver quelques informations à son sujet sur Internet, mais à part le fait qu’il était premier secrétaire d’ambassade (dans quels postes diplomatiques, est-il devenu consul, ambassadeur, quand est-il né, mort, ce n’est pas dit) je ne suis tombé que sur des sites du footballeur camerounais homonyme, à l’exception d’un site excellent réalisé par une doctorante en histoire du Moyen-Âge byzantin, mais qui le cite à propos de Mystra. Si, comme c’est dans nos fermes intentions, nous allons visiter cette cité byzantine voisine de Sparte, je ne manquerai pas de mentionner ce site et ses références. Après la dixième page de résultats sur Google, gavé de ballon rond, j’ai baissé les bras. Néanmoins, je publie les photos de ces deux gravures, car je les trouve intéressantes. La première est intitulée Pêche au harpon et représente une scène de nuit. La seconde, Dévideuses de cocons dans la maison du pappas de Trypi. Le pappas, c’est le prêtre orthodoxe, le pope. J’aime cette représentation, avec à gauche le bébé dans son berceau, sur lequel veille une femme âgée tout en tournant la manivelle du dévidoir. On voit la technique, les cocons de soie versés dans l’eau bouillante, les femmes au travail et l’homme qui les regarde faire. Mais Trypi, village près de Mystras, est hors du Magne et loin de Gytheio…
 
708g Gytheio, musée, travail de l'EHESS Paris, 1984
 
Et pour terminer, ce dessin d’un village fortifié. À vrai dire, je ne m’y serais pas attardé trop longtemps si je n’avais remarqué la légende en français. Il s’agit d’une étude réalisée par un certain Y. Saitas, Habitat et société dans la péninsule de Mani, D.E.A. (diplôme d’études approfondies), École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 1984. Cet établissement recevant de nombreux boursiers étrangers (c’est ainsi que Vladimir Kananovitch, ami biélorusse de Natacha, est venu en long séjour à Paris), ce monsieur doit être grec. Je ne le déduis pas seulement de son nom, mais surtout du fait que, dans un travail rédigé en français, il parle de Mani plutôt que de Magne. Jonction entre la Grèce et la France, il me servira de conclusion.
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Published by Thierry Jamard
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