Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 14:24
Athènes, Eleusis… Nous allons nous éloigner un peu de l’Attique, pour montrer diverses choses à Raphaël et Vanessa. Nous sommes partis hier pour l’Eubée, cette grande île –la deuxième de Grèce après la Crète– parallèle au continent sur 160 kilomètres et si proche qu’un pont l’y relie, le premier pont ayant été jeté sur le détroit dès 411 avant Jésus-Christ. Elle est la partie centrale d’une chaîne montagneuse commencée au nord avec l’Olympe, l’Ossa, le Pélion, qui culmine à 1746 mètres et qui se prolonge au sud avec la Cyclade Andros, et puis Tinos et Mykonos. Il suffit de regarder une carte pour que cela saute aux yeux. Ce détroit, qui n’est que de 38 mètres à son étranglement le plus étroit, là où ont été jetés le pont initial et ses successeurs, et de 160 mètres un peu plus loin, là où il est traversé par le nouveau pont de 1992, s’appelle l’Euripe, cet Euripe célèbre pour son violent courant (jusqu’à 12 km/h parfois), qui change de sens, nord-sud ou sud-nord, six ou sept fois par jour, et même de temps à autre quatorze fois. Le philosophe Aristote, disciple de Platon, précepteur d’Alexandre le Grand, savant également, a cherché à expliquer le phénomène, sans y parvenir. Il est mort de maladie, dans son lit, en 322 avant Jésus-Christ, mais une légende veut que, de désespoir de ne pas avoir trouvé la solution de ce problème, il se soit suicidé en se jetant dans cet Euripe trop incompréhensible. Il faudra attendre 1930 pour que l’explication soit donnée. C’est d’une simplicité enfantine. Je recopie quelques lignes d’un résumé : "On sait depuis les travaux de Forel sur les seiches des lacs qu’il est le fait d’une véritable seiche oscillant entre les deux ports dans le canal étroit qui les réunit. M. Egnitis a prouvé que par suite de la prédominance de la marée solaire dans les quadratures, l’effet de seiche doit l’emporter sur celui de la marée normale pendant ces quadratures. Enfin il a aussi donné les raisons théoriques des valeurs si variables du retard diurne variable des deux marées aux syzygies et aux quadratures". Bon sang, mais c’est bien sûr, comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt ? Bon, comprenne qui pourra…
 
751a1 Raphaël à Erétrie
 
751a2 le continent vu d'Erétrie, Eubée
 
Ici, nous nous sommes établis dans un camping près de la ville d’Erétrie, importante dans l’Antiquité, rivale de Chalkis (aujourd’hui Chalkida, au débouché des deux ponts), mais aujourd’hui simple bourg autour de son port de ferries pour qui, venant d’Athènes, veut s’épargner les kilomètres jusqu’au pont, la traversée de Chalkida, la capitale, puis les petites routes vers le sud. Ce camping Milos (le Moulin) est au bord de la mer. Au crépuscule, Raphaël fait une photo. Et à la nuit j’ai pris cette image des lumières du continent. Mais ce matin nous sommes allés visiter le musée archéologique d’Erétrie.
751b1 musée d'Erétrie, centaure exceptionnel
 
Je vais essayer de me limiter à l’essentiel, et ce centaure en fait partie. À première vue, il semble assez banal, mais en réalité il pose bien des questions. D’abord, comme je le montre en haut à droite, sa main droite comporte six doigts mais pas de pouce, et cette anomalie ne peut être due à une inattention de l’artiste. La main gauche étant amputée, on ne sait combien de doigts elle avait. Je ne sais, personnellement, comment interpréter cela, et j’ai trouvé des commentaires de gens qui s’interrogent, mais personne ne propose d’hypothèse. Deuxième curiosité, sa jambe est blessée (ma photo, en bas à droite). Ce n’est pas une cassure, la terre cuite est polie et brillante sur les bords de l’ouverture. La blessure a été façonnée avant cuisson et ne peut être un défaut qui aurait échappé au potier avant de l’enfourner. Ici, une hypothèse est proposée, ce pourrait être le centaure Chiron qu’Héraklès a blessé accidentellement d’une flèche empoisonnée, ce qui lui causait une douleur telle que, lui qui était immortel, a souhaité mourir pour y mettre fin. La troisième énigme posée par ce centaure est restée sans réponse : il a été brisé, volontairement semble-t-il, au niveau du cou, sa tête a été détachée du corps et on a retrouvé la tête dans une sépulture et le corps dans une autre, trois mètres plus loin. Or il ne fait aucun doute que cette tête corresponde à ce corps, les bords de la cassure s’emboîtant parfaitement. Tout cela fait de ce centaure une pièce exceptionnelle.
 
751b2 Erétrie, vase de vainqueur jeux panathénaïques (36
 
Présenter ici ce vase s’impose. En effet, dans mon dernier article, parlant des Panathénées, j’évoquais les compétitions panathénaïques. Or ce vase représentant des lutteurs a été remis au vainqueur à la lutte aux jeux de l’an 360 avant Jésus-Christ. Et ce vainqueur était d’Erétrie, ce vase a été retrouvé dans sa maison.
 
751b3 musée d'Erétrie, griffon figure rouge sur céramiqu
 
Cette terre cuite à figures rouges date du troisième siècle avant Jésus-Christ. Elle est originale et intéressante tant par sa forme que par la représentation d’animaux. Sur ma photo on voit un griffon, et il y a aussi un cerf, un daim et un sphinx. Par conséquent deux animaux fabuleux et deux animaux réels.
 
751b4 Erétrie, lecythe à fond blanc, scène funéraire
 
La céramique à fond blanc est une spécialité d’Athènes. Ce qui ne signifie pas nécessairement, mais n’exclut pas non plus, que ce lécythe représentant une scène funéraire ait été importé, car très tôt l’Eubée a été en communication politique, économique et culturelle avec Athènes. Toutefois il est certain que, hors de l’Attique et toutes époques confondues, on rencontre presque exclusivement des vases à figures noires sur fond rouge jusqu’au sixième siècle avant Jésus-Christ et des vases à figures rouges sur fond noir par la suite, la transition se faisant entre 530 et 490.
 
751c1 musée d'Erétrie, œillère en bronze, époque géo
 
Cet objet est intéressant parce que relativement rare, il s’agit d’une œillère de bronze, d’importation (mais la notice ne dit pas d’où), datant de l’époque géométrique. Je n’identifie pas bien l’espèce des animaux que transporte cet homme, berger, chasseur, sacrificateur…
 
751c2 musée d'Erétrie, Aphrodite embrassant Eros
 
Impossible de ne pas montrer cette statue. Je suis resté devant elle en admiration pendant dix heures (enfin, peut-être moins, mais longtemps quand même). Il s’agit d’Aphrodite embrassant Éros. Étant donné les traditions du mythe, ce baiser est peut-être symbolique du lien entre la déesse de la beauté féminine et de l’amour sensuel au dieu qui décoche ses flèches pour embraser les cœurs, mais c’est exprimé dans un mouvement de tendresse mutuelle entre la mère et son enfant si fort, si intense, et la composition est si harmonieuse sur le plan plastique, que je considère cette terre cuite comme une immense œuvre d’art.
 
751c3 Erétrie, fronton du temple d'Apollon,Thésée enlèv
 
Autre sculpture, monumentale celle-là. Nous verrons tout à l’heure les ruines du temple d’Apollon Daphnéphoros, et ici au musée est exposée la frise de son fronton est, qui a dû mesurer à peu près 17,50 mètres de large sur 2,20 mètres de haut. Cette sculpture est datée de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. À la même époque, ou seulement quelques années plus tard, en 500 avant Jésus-Christ, Milet, grande ville grecque sur la côte de l’Asie Mineure et patrie de Thalès (celui du théorème), se révolte contre l’occupant perse, et tel Sarkozy allant soutenir les rebelles libyens, Erétrie envoie cinq navires pour aider les insurgés, solidarité entre Ioniens. Mais Darius, le Perse, n’apprécie pas, et décide d’aller châtier les Grecs. C’est la Première Guerre Médique, nous sommes en 490. Bien sûr, les cités qui, comme Erétrie, ont prêté main forte à leurs sœurs grecques révoltées, sont particulièrement dans le collimateur de Darius (oui, je sais, les collimateurs n’existaient pas à l’époque). Erétrie est rasée, les temples sont incendiés et du temple tout neuf d’Apollon il ne reste pas grand-chose. Les archéologues ne retrouveront que des débris brisés de la frise. Ici, c’est Thésée et Antiope. La notice dit qu’il enlève la reine des Amazones. Je suis désolé de contredire quelqu’un de sans doute très autorisé, mais Thésée n’enlève pas la reine des Amazones. L’un des douze travaux d’Héraklès était de rapporter la ceinture d’Hippolyte, reine des Amazones, laquelle aurait été prête à la lui donner sans lutte, mais Héra qui en voulait à Héraklès a suscité l’indignation des autres Amazones qui ont voulu s’y opposer. Alors Héraklès a dû tuer Hippolyte avant de lui prendre sa ceinture et de s’en aller tout en se battant contre les Amazones. Dans son expédition, il était accompagné de son ami Thésée, roi d’Athènes, celui qui avait vaincu le Minotaure en Crète. Lequel fuyait avec Héraklès, tout en se battant. Tout à coup, voyant Antiope, l’une de ces guerrières, tout près de lui, il s’en saisit et l’enleva. Nous voyons donc sur cette frise Thésée enlevant Antiope après la mort de la reine. Ces événements provoqueront la guerre que les Amazones sont allées soutenir à Athènes et qui s’est achevée par leur défaite.
 
Que s’est-il passé dans la tête de Thésée au moment du rapt, je ne le comprends pas. Enlèvement, viol, étaient punis par la loi chez les Athéniens. Il est dramatique de constater la régression morale lorsque, de nos jours, certains disent que la femme, dans ces circonstances, a sa part de responsabilité, elle est consentante, ou encore elle a aguiché son agresseur, etc. Hélas, le sourire de satisfaction sur les lèvres d’Antiope apporte de l’eau au moulin de ces machos… Non, pour parler sérieusement, le sourire serein, les traits un peu asiatiques, cette coiffure, sont caractéristiques de la sculpture grecque archaïque. Le sourire n’est pas destiné à exprimer plaisir, satisfaction ou autre, c’est une convention artistique de l’époque et ces visages sont splendides.
 
751c4 Erétrie, Méduse d'Athéna
 
Au centre de cette même frise se trouvait Athéna. Mais il n’en reste qu’un buste, sans tête, sans bras, brisé en diagonale de l’aisselle gauche au flanc droit. Aussi, je préfère ne montrer que ce gros plan : sur sa cuirasse, figure au centre la traditionnelle tête de Méduse, la Gorgone, tranchée par Persée, qu’Athéna a placée là parce que son seul regard change en pierre celui qui l’a vu, ainsi la déesse guerrière pétrifie-t-elle ses ennemis. Athéna, la déesse protectrice d’Athènes, au centre de la scène, et le roi héros d’Athènes enlevant Antiope à la droite de la déesse… Pas de doute, Erétrie, qui était étroitement liée à Athènes à cette époque, a exprimé ainsi ses liens d’amitié. Et d’ailleurs, beaucoup pensent que ces belles sculptures de marbre de Paros, exécutées en ronde-bosse, c’est-à-dire en reliefs détachés du fond, sont l’œuvre d’un illustre sculpteur athénien, Anténor. Le thème de l’enlèvement d’Antiope, ou surtout le thème de la guerre entre Amazones et Athéniens (dite Amazonomachie) va devenir l’un des sujets favoris des sculpteurs en Grèce au cours du cinquième siècle, soit après les deux Guerres Médiques, à partir de 480-479. La tradition situait les Amazones soit dans le Caucase (sud de la Russie, Géorgie, Arménie, donc extrême nord de l’Empire Perse), soit en Thrace (sud de la Bulgarie, Turquie d’Europe), soit au sud de la Scythie (sud de la Roumanie), et quoique cette localisation ne corresponde pas exactement à la Perse, les Grecs considéraient l’Amazonomachie comme un symbole des Guerres Médiques qui s’étaient achevées par la victoire des Grecs.
 
751c5 Musée d'Erétrie, antéfixe en tête de Gorgone
 
Cette tête de Méduse, la seule des trois Gorgones à être mortelle, sur la cuirasse d’Athéna me sert de lien avec cette antéfixe peinte (décoration de terre cuite qui dissimule, au bord du toit, la jonction entre rangées de tuiles creuses) représentant une tête de Gorgone. Pour comparaison.
 
751d1 musée d'Erétrie, maquette de la Maison des mosaïqu
 
Le musée présente aussi, ce qui est très intéressant et instructif, une maquette d’une villa que nous verrons tout à l’heure, la Maison des Mosaïques, parce que l’on n’en voit que les mosaïques de sol enfermées à titre de préservation, dans un bâtiment moderne. De plus, même lorsque le bâtiment antique est assez bien conservé, ses murs sont au moins étêtés, il n’y a pas de toit, et de toute façon il est difficile, du sol, de se faire une idée d’ensemble du plan.
 
751d2a Erétrie, maquette construction du temple d'Apollon
 
751d2b Erétrie, maquette construction du temple d'Apollon
 
751d2c Erétrie, maquette construction du temple d'Apollon
 
Encore plus intéressante est cette maquette représentant le temple d’Apollon Daphnéphoros où nous allons nous rendre, mais comme s’il était en cours de construction, inachevé, de façon à montrer la technique de construction, les divers corps de métiers à l’œuvre, l’architecture intérieure, etc. Par ailleurs, les auteurs de cette maquette lui donnent vie de manière à la fois très amusante et très pédagogique en ajoutant de petits personnages très réalistes. Par exemple, ma photo est trop petite, et placée dans une définition trop basse, pour que l’on voie que, sur la pierre au premier plan de la troisième photo, le dessin qui doit être sculpté est dessiné pour guider le sculpteur, comme cela se fait dans la réalité, tandis que, de l’autre côté, on le voit manipuler son ciseau et son maillet. Pendant que j’admire cette maquette, sans y relever la moindre erreur technique, Natacha (seconde photo), passionnée de vases antiques et des sujets qu’ils représentent, photographie toutes les céramiques.
 
751d3 Raphaël et Vanessa dans le camping-car à Erétrie
 
Espérant m’être raisonnablement limité en ce qui concerne les collections du musée, et avant de passer à la visite du site, nous faisons une pause dans le camping-car, histoire de nous restaurer et de reprendre des forces pour la suite des visites. Ci-dessus, photo faite par Natacha..
 
751e1 Erétrie, tombeau monumental 1er s. avt JC sous Maiso
 
En fait, le site est très vaste, et la petite ville moderne s’est construite sur le même emplacement. On chemine donc à travers des rues bordées de pavillons pour passer d’un site à l’autre. Ici, nous sommes à la Maison des Mosaïques, où les fouilles ont mis au jour quelque chose qui n’a rien à voir avec cette villa, à savoir un tombeau monumental du premier siècle avant Jésus-Christ contenant deux sarcophages. Dans l’enceinte rectangulaire que l’on voit et qui est moderne ont été trouvés des vases et les restes du banquet funéraire.
 
751e2 Erétrie, Maison des Mosaïques, salle de banquet
 
751e3 Erétrie, vestibule de la Maison des Mosaïques
 
751e4 dessin de la salle des banquets, Maison des Mosaïque
 
Cette villa a été appelée la Maison des Mosaïques pour les beaux sols qui y ont été mis au jour. Le tombeau ci-dessus lui est nettement postérieur, la villa ayant été construite vers 370 avant Jésus-Christ et détruite un siècle après en 270. Difficile de savoir si ceux qui ont creusé ce tombeau étaient conscients que c’était à l’emplacement d’une villa détruite deux siècles plus tôt. Les mosaïques, contemporaines de la construction, sont donc du quatrième siècle, faites de galets naturels. Les scènes en sont très diverses, géométriques, végétales, mythologiques. La première de ces photos montre la salle des banquets (lions attaquant des chevaux, griffons et Arimaspes –espèce humaine fabuleuse d’Asie qui n’a qu’un œil) et son seuil (Néréide chevauchant un cheval marin), et la seconde photo un détail du vestibule, une panthère. Ce détail ne permet pas de voir que la panthère est affrontée à un sphinx, mais la reconstitution de la salle, de son seuil et de son vestibule situe chacune de ces mosaïques dans son contexte. Ce dessin est une excellente initiative, de même nature que les maquettes au musée. Après ces louanges, je dois rendre à César ce qui est à César et à Guillaume Tell ce qui est à Guillaume Tell. C’est l’École Suisse d’Archéologie en Grèce qui a mené les fouilles.
 
751f1 Erétrie, restes du théâtre
 
Du théâtre antique, il ne reste quasiment plus rien. Quelques pierres oubliées ici ou là rappellent qu’il y a eu des gradins. C’est surtout la forme de la levée de terre ayant soutenu ces gradins qui évoque encore un peu l’existence en ce lieu d’un théâtre.
 
751f2a Erétrie, quartier ouest
 
751f2b Erétrie, quartier ouest
 
Autre site encore, non loin de celui du théâtre, c’est le quartier ouest où l’on voit, sur la première photo, ces ruines d’habitations et à l’arrière-plan un palais du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Sur la deuxième photo, c’est encore le palais, mais cette extension d’époque hellénistique recouvre un monument plus ancien, des septième / sixième siècles, construit en l’honneur des héros, l’Hérôon. Ici, c’est nettement plus parlant que du côté du théâtre.
 
751f3a Erétrie, le gymnase
   751f3b Erétrie, le gymnase
  751f3c Erétrie, le gymnase
 
De l’autre côté du théâtre, à environ 150 mètres, au pied de l’acropole, c’est le gymnase. Sur la deuxième photo on voit l’adduction d’eau et les petits bassins de décantation où les athlètes se rafraîchissaient. Il date de la fin de l’époque classique et, après sa destruction par le Romain Lucius Flaminius en 198, qui fut pire que ce que la ville avait subi de la part de Darius, il a été réparé, les petits bassins ont été ajoutés. Accolé à ce gymnase, le petit bâtiment circulaire de ma troisième photo date de la reconstruction après 198, quand la ville était passée sous domination romaine. C’était un sudarium (une étuve) au plafond voûté, chauffé par un foyer.
 
751f4 Erétrie, le temple d'Apollon Daphnéphoros
 
De l’autre côté de la ville, nous trouvons le temple d’Apollon Daphnéphoros (Porte-Lauriers). Comme pour le théâtre, mon livre sur Erétrie en montre une photo aérienne, et il est vrai que vus d’en haut ces sites sont beaucoup plus explicites. D’en bas, on voit des pierres ici ou là sans ordre apparent. D’en haut, on perçoit leurs alignements et on a une vision claire du plan des constructions. Ce que nous voyons est ce qui reste du temple de la fin de l’époque archaïque, mais en-dessous les archéologues ont identifié des éléments de temples antérieurs, d’époque géométrique. C’était un édifice périptère (c’est-à-dire avec des colonnades sur les quatre côtés) de six colonnes de large sur quatorze de long. On suppose que sa construction a dû commencer vers 520 avant Jésus-Christ, et peut-être n’était-il pas complètement terminé quand les Perses de Darius l’ont détruit en 490 et par la suite les pierres en ont été réutilisées dans d’autres constructions, colonnes comprises. Dans un premier temps, néanmoins, on a tenté de réparer une partie du bâtiment mais lorsqu’en 198 il a été de nouveau détruit, par les Romains cette fois, il a été complètement abandonné.
 
751g Raphaël et Vanessa sur le site antique d'Erétrie
 
Puisque nous avons la joie, pendant notre petit tour en Eubée, d’avoir près de nous Raphaël et Vanessa, ils ont parcouru le site, pris des photos, mais je regrette un peu que nous ayons choisi, pour leur première visite en Grèce, un site en assez mauvais état. Il me semble que pour le comprendre et l’apprécier, il est préférable d’en avoir vu et assimilé beaucoup d’autres. Mais, polis et gentils, ils ont affirmé avoir apprécié la visite…
 
751h1 Sud de l'Eubée, ferme marine
 
751h2 Sud de l'Eubée
 
751h3 Sud de l'Eubée, éoliennes
 
Nous avons quitté Erétrie vers la pointe sud de l’île, Karistos, longeant d’abord la mer où nous avons vu cette ferme marine, traversant la riche plaine d’Eubée ensuite, qui permet de comprendre pourquoi Chalkis et Erétrie se sont tellement combattues pour la posséder, et avons suivi la Route des Aigles, une splendide traversée de la montagne, entre 700 et 800 mètres d’altitude, avec des vues sur la côte, par une route malheureusement en mauvais état. Le vent souffle fort, et intelligemment ce pays utilise les ressources du soleil sur des panneaux solaires et celles du vent avec des éoliennes.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 14:02

750a1 Raphaël photographie Vanessa avec le garde grec

 

750a2 Athènes, au bar, Raphaël et Vanessa

 

Ce n’est pas tous les jours que l’on peut avoir des bonheurs aussi grands qu’aujourd’hui. Raphaël, mon fils, et Vanessa, son amie, étaient arrivés à Athènes deux jours avant notre retour de Kea. Ferry en retard à Lavrio, attente de l’autocar, trajet interminable vers le centre d’Athènes puis vers le camping, et une fois les bagages déposés nouveau trajet pour la rencontre. Enfin ! Quelle joie ! Depuis presque deux ans que nous avons quitté la France nous ne nous sommes pas revus. Passage obligé devant le Parlement (place Syntagma) puis nous prenons un pot pour discuter tranquilles.

 

750a3 Athènes, restaurant des Sirènes

 

 

750a4 Athènes, retour en métro

 

De ce que nous avons fait le lendemain, je n’ai pas grand-chose à commenter, mais Natacha me passe deux photos qu’elle a faites le soir, lors de notre dîner au Restaurant des Sirènes, non loin de l’Acropole, et ensuite dans le métro nous ramenant pour la nuit.

 

Mais cela, c’était lors de notre retour du petit tour des Cyclades du nord, soir et lendemain. Aujourd’hui, nous sommes allés rendre visite à la déesse Déméter à Eleusis. Là, dans son sanctuaire, se déroulaient autrefois des mystères. C’était aussi un très important sanctuaire d’Attique, c’est-à-dire de la région sur laquelle régnait la cité d’Athènes, où chaque année se rendait une procession solennelle partie de l’Acropole, pour la fête des Panathénées.

 

750b1 Eleusis, arche triomphale de l'est

 

750b2 Eleusis

 

750b3a Eleusis, Petits Propylées

 

750b3b Eleusis, sol des Petits Propylées

 

Ci-dessus, ruines de l’arche triomphale dédiée aux déesses Déméter et Perséphone et à l’empereur Antonin le Pieux, qui ornait à l’est la cour précédant les propylées d’époque impériale (une autre arche identique lui faisant pendant à l’ouest), et les petits propylées édifiés en 54 avant Jésus-Christ pour donner plus de solennité à l’entrée construite par le tyran Pisistrate au sixième siècle avant Jésus-Christ. Des sillons tracés dans le sol témoignent que deux vantaux fermaient l’accès.

 

Mais revenons aux cérémonies en l’honneur d’Athéna. Chaque année dans la deuxième quinzaine de juillet, soit dans le calendrier athénien du 23 au 30 hékatombaion (premier mois de l’année), on célébrait Athéna, la déesse protectrice de la ville. C’étaient les Panathénées. Tous les quatre ans, la célébration était la même, mais plus fastueuse, plus grandiose, plus importante. C’étaient les Grandes Panathénées. Les trois premiers jours, il y avait de grands jeux sportifs ouverts à l’international panhellénique, mais qui n’avaient pas toutefois le même retentissement que les quatre "grands", olympiques, pythiques, isthmiques et néméens. Par ailleurs, des compétitions différentes étaient en outre réservées aux citoyens athéniens, relais de torche (repris dans les J.O. modernes, non comme compétition mais comme ouverture à travers le monde), exercices militaires divers. Depuis Pisistrate, il y avait également des concours de musique (chant, cithare, flûte) et de poésie. Et puis, le 28 du mois, une robe teinte au safran après avoir été tissée par les "Petites Ouvrières" (en grec, les Ergastines), jeunes filles athéniennes nobles chargées de cette tâche, était fixée à un grand mât. On partait du Quartier des Potiers (le Céramique) en procession avec la robe, on faisait le tour du temple de Déméter (sur la rive du fleuve Ilissos, dans le faubourg d’Agrae), et l’on revenait vers l’Acropole qu’on longeait jusqu’à la colline de l’Aréopage. Au pied de la colline on détachait la robe et l’on gravissait l’escalier monumental montant vers les Propylées et l’on revêtait de cette tunique la statue d’Athéna Polias (protectrice de la cité), le palladium volé aux Troyens par Ulysse et Diomède (voir mon article du 7 août dernier, au sujet de la statue d’Athéna de Gortyne), située dans son sanctuaire de l’Erechtheion sur l’Acropole. Et la grande procession en direction d’Eleusis s’ébranlait. Outre les prêtres et divers officiants, la procession comprenait la fonction militaire, la fonction civile, les animaux destinés au sacrifice (lors des Grandes Panathénées, c’était une hécatombe, sacrifice de cent bœufs), les représentants des colonies athéniennes, les athlètes ayant pris part aux compétitions. Les colonies d’Athènes étaient de nature différente de celle des colonies des autres cités. Elles portaient le nom de clérouquies parce que, après la conquête d’une terre, ou achat, ou cession, Athènes en faisait trois parts, la première pour les sanctuaires des dieux, la seconde dont les profits étaient réservés à la métropole, et la troisième partagée entre les colons, nommés clérouques (ceux dont la part est "tirée au sort"). Les clérouques restent citoyens d’Athènes à part entière. Il y a ainsi des clérouquies athéniennes, créées à partir de la toute fin du sixième siècle, un peu partout, île d’Eubée, île d’Égine, îles de la mer Égée, Chalcidique, Chersonèse, Thrace, Pont Euxin…

 

Après tous ces membres officiels de la procession, une foule nombreuse suivait, non seulement les citoyens mais aussi les métèques (immigrés), ces célébrations devant aussi jouer un rôle d’intégration. On montre sur l’agora la voie des Panathénées qui descend de l’Acropole, et dans la ville et en direction de Corinthe la route ancienne n’est plus visible parce qu’elle est étroitement recouverte par une rue puis route moderne appelée Iéra Odos (Voie Sacrée), parallèle d’abord au large et très fréquenté leoforos Athinon (boulevard d’Athènes), distante de lui d’environ 800 mètres au niveau du camping où nous sommes, puis convergeant jusqu’à le rejoindre au niveau du monastère de Dafni. Au sanctuaire d’Eleusis, on sacrifiait les animaux sur les autels, on en grillait les viandes qui étaient équitablement réparties entre tous les participants et consommées sur place, tandis que les os et les graisses étaient consumés.

 

750b4 Eleusis, puits où Déméter s'est reposée

 

Dans mon article du 8 mars dernier, au sujet de la stèle représentant Déméter donnant le blé à Triptolème en présence de Perséphone, j’ai raconté comment, cherchant partout sur terre sa fille Perséphone qui avait disparu, Déméter était arrivée à Eleusis près d’une fontaine ou d’un puits où les filles du roi l’invitèrent à rencontrer ses parents. Je disais aussi que Déméter avait donné le blé à Triptolème, le fils aîné du roi, pour en faire cadeau aux humains. Elle avait donné les indications pour lui construire un temple et pour instituer les mystères de son culte. Dans l’enceinte du sanctuaire, on présentait ce puits Parthénius de ma photo comme celui où Déméter s’était reposée.

 

750b5a Eleusis, Telesterion

 

750b5b Eleusis, Telesterion

 

750b5c Eleusis, Telesterion

 

Nous voici au Télestérion. C’est dans cette vaste salle hypostyle que prenaient place les fidèles pour être initiés aux mystères d’Eleusis. Ils assistaient, assis sur les bancs qui en garnissaient les quatre murs, à la transmission secrète de l’héritage religieux, aux rituels qui étaient présentés, à la récitation des textes sacrés par les hiérophantes, transmettant une vision optimiste de la vie dans l’au-delà. Il existe des scolies antiques sur les mystères, qui révèlent que les initiés vivaient une expérience transcendantale, portant sur le vécu de la mort plus que sur l’organisation des Enfers ou sur la mort clinique.

 

C’est l’Hymne à Déméter, attribué à Homère et que l’on date du huitième siècle avant Jésus-Christ (et qui a été découvert à la fin du dix-huitième siècle à Moscou) qui nous a renseignés sur l’institution des fêtes Eleusiniennes, en racontant toute l’histoire de l’enlèvement de Perséphone, la tristesse de Déméter, son service chez le roi d’Eleusis et sa demande d’y construire son temple et d’y instaurer ses mystères. "La déesse enseigne aux rois chefs de la justice, à Triptolème, à Dioclès, écuyer habile, au courageux Eumolpe, à Céléos, pasteur des peuples, le ministère sacré de ses autels ; elle confie à Triptolème, à Polyxène, à Dorlè les mystères sacrés qu'il n'est permis ni de pénétrer ni de révéler : la crainte des dieux doit retenir notre voix. Heureux celui des mortels qui fut témoin de ces mystères ; mais celui qui n'est point initié, qui ne prend point part aux rites sacrés, ne jouira point d'une aussi belle destinée, même après sa mort, dans le royaume des ténèbres". C’est l’interprétation de la signification philosophique et eschatologique de ces aventures qui constitue donc les mystères d’Eleusis.

 

À Eleusis se célébraient chaque année les Mystères Eleusiniens au mois de Boédromion (septembre), du 15 au 23, les initiations prenant place du 19 au 22. Tout d’abord, à Athènes, les prêtres fixaient le calendrier et les modalités de la célébration et sélectionnaient les participants, excluant ceux qu’ils jugeaient indignes. Ensuite avaient lieu, sur la route d’Eleusis, les purifications. Puis on procédait aux sacrifices en l’honneur des dieux, mais principalement Déméter et Perséphone. La cérémonie principale concernait la procession d’Iacchos. À l’origine, les fidèles, à Eleusis, criaient en chœur Iacchos ! Du fait de la proximité phonétique avec le nom Bacchus, il y a eu ensuite une assimilation avec Dionysos dont c’était l’une des appellations. Mais Dionysos n’ayant rien à voir avec la légende des deux déesses, Iacchos est devenu un avatar orphique du dieu, avec sa propre légende. Fruit des amours de Zeus et de Déméter, un garçon nomme Zagreus était poursuivi de la haine d’Héra, la jalouse épouse de Zeus. Elle poussa les Titans contre lui. Il fut saisi par eux, dépecé et on allait le faire bouillir dans un grand chaudron quand son père accourut du haut de l’Olympe, tua les Titans, rassembla les membres de Zagreus, avala son cœur qu’Athéna lui apporta et qui battait encore, et rendit la vie à Zagreus sous le nom d’Iacchos. Et Iacchos aurait ensuite accompagné sa mère Déméter dans sa quête de Perséphone, qui était sa sœur puisque comme lui fille de Zeus et de Déméter. Arrivés à Eleusis, et avant de rencontrer les filles du roi au puits, ils ont tous deux été accueillis par une habitante de la ville, Baubô. Pendant toute sa quête, neuf jours et neuf nuits, Déméter avait refusé toute nourriture, toute boisson, aussi refusa-t-elle aussi le potage que lui proposa Baubô. Laquelle, ignorant qu’elle s’adressait à une déesse, fut vexée et mécontente et, pour le manifester par le geste, elle tourna le dos à Déméter, retroussa ses robes et lui montra son derrière. Ce qui eut le don d’amuser Iacchos, qui éclata de rire et applaudit. Voyant son fils rire, Déméter sourit aussi et accepta le potage. Dans les mystères, il est représenté comme un pré-adolescent, portant une torche et dansant, pour guider la procession.

 

Je reviens donc à cette procession d’Iacchos. L’un des mystères était précisément cette dualité Iacchos / Dionysos, célébrés comme un mais avec deux natures et deux histoires. On célébrait donc le dieu de la vigne en partant tôt le matin du sanctuaire d’Agrae dont j’ai parlé pour les Panathénées, on traversait le Céramique, on suivait la Voie Sacrée et, après de nombreuses stations, on arrivait à Eleusis, à une quinzaine de kilomètres, à la nuit tombée, à la lueur des torches. Dans la nuit qui suit la procession, commencent les cérémonies de l’initiation auxquelles les impétrants, obligatoirement grecs (et plus tard grecs ou romains), hommes libres ou même esclaves, se préparent depuis plusieurs mois. Puisqu’il s’agit de mystères, nous n’en savons quasiment rien. Plutarque nous en révèle quelques actes, mais rien sur les paroles ni les rites : "Ce sont d'abord des courses errantes et des circuits pénibles, des recherches sans issue dans les ténèbres, ensuite des objets d'effroi qui donnent le frisson, font couler la sueur et produisent la stupeur. Finalement une lumière merveilleuse éclate, des espaces pleins de sérénité se découvrent, l'on entend des voix, l'on aperçoit des danses; les oreilles et les yeux sont charmés à la fois par la révélation des choses saintes et vénérables".

 

750c Raphaël et Vanessa à Eleusis

 

Que j’ai été long ! Panathénées, mystères d’Eleusis, légendes, interprétations… Pendant ce temps-là, Natacha observe, prend des photos, et (ci-dessus) Raphaël et Vanessa visitent le site. Ils se sont connus il y a cinq ans en Équateur quand Raphaël préparait son master de français langue étrangère. Vanessa, architecte dans son pays, a fait (avec succès) en France un master d’urbanisme. Dans ses études, l’architecture grecque a tenu une grande place, et elle découvre en pierre ce qu’elle a étudié sur le papier. Lui qui a un esprit curieux de tout l’accompagne et reçoit ses explications. Quand ils étaient petits, sa sœur et lui ont été bassinés par mes histoires tirées de la mythologie grecque, aussi j’essaie maintenant de les réserver… à mon blog.

 

750d1a Eleusis, autel des sacrifices

 

750d1b Eleusis, autel des sacrifices

 

Ce petit monument est une eschara d’époque romaine, type spécial d’autel de sacrifices pour les divinités chthoniennes. C’est le cas, bien sûr, d’Hadès et de Perséphone, mais Déméter, par ses liens avec sa fille, par son rôle de déesse de la végétation, est aussi une divinité liée à la terre. Le feu était allumé au fond, et des grilles étaient fixées dans les trous ménagés dans les parois. Sur la première de ces deux photos, on voit que des encoches verticales dans les parois, au nombre de six (deux sur les grands côtés et une au milieu des petits) font cheminée pour alimenter le feu en air.

 

750d2 Eleusis, mur de Pisistrate (6e siècle avant J.-C.)

 

Ceci est le mur de Pisistrate, la plus ancienne fortification du sanctuaire (sixième siècle avant Jésus-Christ). Fondations et soubassement sont en pierre, tandis que les superstructures sont en brique de terre et de paille séchée au soleil, et protégée des intempéries sur les deux faces du mur ainsi qu’au sommet par un enduit de plâtre imperméable. De loin en loin des tours renforçaient l’ensemble. Les gardes pouvaient surveiller depuis un chemin de ronde.

 

750d3 Eleusis, temple d'Artémis et Poséidon

 

Nous revenons de Délos où nous avons vu comment Léto a mis au monde les jumeaux Apollon et Artémis sous un palmier à cause de la jalousie d’Héra, le père étant Zeus, son infidèle mari. Les Athéniens, qui fréquentaient régulièrement Délos avant de mettre la main sur l’île, ne pouvaient ignorer cette histoire. Mais ici, dans leur sanctuaire attique d’Eleusis, Artémis est la fille de Poséidon et de Déméter. Je sais bien que l’on est dans le sanctuaire des mystères, mais quand même cette double généalogie ne devait pas être aisée à assumer. Quoi qu’il en soit, ces ruines du deuxième siècle de notre ère sont celles du temple consacré conjointement à Artémis et à Poséidon, père et fille, juste complément dans ce sanctuaire de Déméter, la mère. Il était fait de marbre pentélique avec une charpente de bois supportant un toit de tuiles.

 

750d4 sanctuaire d'Eleusis, silos des premières récoltes

 

Déméter était la déesse du blé et, plus généralement, de la végétation. Il convenait donc, chaque année, de lui consacrer les prémices de la récolte de blé. Les Athéniens n’étaient pas les seuls à le faire, toutes les cités antiques apportaient les premiers fruits de la terre. Aussi fallait-il stocker cela. Ma photo représente l’emplacement des silos dont il ne reste que le soubassement des murs.

 

750d5 sanctuaire d'Eleusis, citerne

 

Pour l’approvisionnement du sanctuaire, l’eau était stockée dans de grandes citernes comme celle de ma photo. Ces citernes comportaient deux compartiments, le premier où on laissait l’eau se décanter, et le second où l’on conservait l’eau limpide. Les parois étaient revêtues de plâtre imperméable. Des escaliers permettaient de descendre dans les citernes pour le nettoyage et l’entretien.

 

750e Conférence au sommet

 

Lorsque nous avons terminé la visite, Natacha propose à Raphaël et à Vanessa de se rendre au cap Sounion pour admirer le temple, bien sûr, et d’y attendre le coucher de soleil. Proposition acceptée.

 

750f1 Cap Sounion, temple de Poséidon

 

750f2 Cap Sounion, temple de Poséidon

 

Nous voici au cap Sounion. Nous y sommes venus déjà plusieurs fois, trois je crois, le temple de Poséidon a beau être magnifique, je ne peux remettre à chaque fois les mêmes photos. Alors cette fois-ci je n’en montre que quelques détails qui, sous cette très chaude lumière du couchant, ont retenu mon attention et ont appelé la photo.

 

750f3 Cap Sounion, le soleil va se coucher

 

Le soleil décline vite, il est temps de courir à l’arrière du temple si je veux capter le coucher dans l’angle du bâtiment. La place que je souhaite est libre, seules deux jeunes femmes russes, fort belles par ailleurs, étant très occupées à se photographier mutuellement en jouant les mannequins sans se préoccuper ni du dieu du soleil, ni du dieu de la mer.

 

750f4 Coucher de soleil au Cap Sounion

 

Et voilà, c’est exactement l’angle que je voulais, mais la photo ne rend pas ce que je souhaitais. D’abord, elle est encore un peu trop lumineuse, j’aurais voulu des tons plus chauds, et ensuite le soleil est trop petit. J’aurais dû m’éloigner beaucoup plus du temple et employer une focale longue, de sorte que le téléobjectif, en rapprochant le soleil, l’aurait fait paraître plus gros. Pour les amateurs, je peux préciser que mon zoom était en position grand angle à 24mm, alors que mon objectif est un 18-200mm. Je pouvais faire huit fois mieux…

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 13:08
749a1 Île de Kythnos
 
749a2 Kythnos, police du port
 
749a Kythnos, ruée vers le ferry
 
Le ferry qui nous mène de Syros à Kea fait une escale à Kythnos. Nous ne sommes plus sur la même route, le navire des Blue Star Ferries rentrant directement de Syros au Pirée. Cette fois-ci, nous sommes sur un vieux rafiot de Nel Lines, l’Aqua Jewel. Dans ce port, comme dans presque tous ceux des Cyclades où nous avons fait escale, la police à l’embarquement est faite par de toutes jeunes femmes, très grandes, très minces, toutes sur le même modèle, mais un modèle qui est loin d’être désagréable. Lorsque les passagers sont invités à monter à bord, c’est la ruée, on dirait un troupeau d’impalas fuyant devant le lion, ou une foule de traders apprenant le cours intéressant d’une action à la bourse. Ou encore un essaim de moustiques ayant flairé mon délectable sang. Ne courez pas, Mesdames et Messieurs, il y aura de la place pour tout le monde.
 
749b1 île de Kea, le port
 
749b2 île de Kea, sur le port
 
Ci-dessus, le port de Kea. Ici ou là, une terrasse de café ou de restaurant. Dans un creux entre deux, une boutique de vêtements pour femmes risquait de ne pas être remarquée des passants, alors a germé cette idée excellente et pleine d’humour d’asseoir un mannequin de plâtre devant une table, ce qui attire immanquablement l’attention amusée.
 
Je réserve toujours les hôtels par le site de booking.com qui propose des rabais intéressants sur les tarifs normaux et qui permet de se faire une idée avec les opinions des clients (publicité gratuite). Mais à Kea, rien, pas un seul hôtel. Bah, nous sommes-nous dit, ce n’est pas un problème, l’île n’est pas trop fréquentée par les touristes étrangers, les Athéniens qui, vu la proximité, viennent ici doivent avoir leur maison à eux, nous trouverons bien quelque chose. Une personne qui tient une agence de locations de voitures, avec une gentillesse exceptionnelle, a téléphoné pour nous à tous les hôtels, toutes les chambres d’hôtes répertoriées… rien. Pas un lit pour nous accueillir cette nuit. Nous repartons bredouilles. Très inquiets, parce qu’il n’y a plus aujourd’hui de bateau pour le continent et que nous avons laissé, pour ce court voyage, le camping-car à Athènes, nous errons un peu sur le port. Puis nous entrons dans un hôtel qui a déjà répondu qu’il n’avait rien, et là, ô joie, on nous apprend que quelqu’un vient tout juste de téléphoner pour renoncer à sa réservation. C’est bien pour cette nuit, mais pas la nuit prochaine. Mais je dis tout de suite que le lendemain matin, on nous a fait savoir qu’il n’était pas nécessaire de libérer la chambre, parce qu’il y avait une autre défection. Ouf !
 
749b3 île de Kea
 
749c1 île de Kea, Ioulida
 
Nous disposons donc d’un après-midi jeudi et d’une journée entière vendredi, car notre bateau part samedi matin à midi, ce qui ne nous laissera guère que le temps d’une balade dans les environs du port. Je vais donc mêler ici images et commentaires sur Kea sans tenir compte de la chronologie. Sur ces photos, on voit que l’île est assez aride. Le village que l’on voit, perché sur cette croupe, est en fait Ioulida, la capitale de l’île, située à quelques kilomètres du port et accessible en bus.
 
749c2 île de Kea, Ioulida
 
749c3 île de Kea, Ioulida
 
Une légende se rapporte à la situation climatique de Kea. Autrefois, dit-on, l’île s’appelait Hydroussa "la bien arrosée" parce que les sources étaient nombreuses, créant un paysage verdoyant couvert de forêts. Là vivaient en grand nombre les nymphes, divinités des sources et des cours d’eau. Mais un jour, un lion énorme, un animal terrifiant, fit son apparition. L’histoire ne dit pas d’où il venait, mais il effraya les nymphes qui s’enfuirent vers le nord de l’île et, de là, passèrent à Karystos, à la pointe sud de l’île d’Eubée, distante de 30 à 40 kilomètres. Plus de nymphes, plus d’eau. Kea est devenue aride, sa luxuriante végétation s’est étiolée. Lorsqu’en été le soleil entrait dans la constellation du Chien (Canis en latin, d’où vient le mot canicule), l’étoile Sirius, la plus grande de la constellation, ramenait les jours les plus chauds de l’année qui brûlaient douloureusement l’île. Alors, les habitants firent appel à Aristée.
 
Les Lapithes sont un peuple de Thessalie (j’ai parlé d’eux à Olympie, à propos de la frise du temple de Zeus). Leur roi Hypsée, fils du dieu-fleuve Pénée et de la naïade Créuse, avait pour fille la nymphe Cyrène. Or un jour que Cyrène, dans la forêt du Pinde, s’attaquait sans armes, à mains nues, à un lion, Apollon la vit, fut séduit par son exploit en même temps que par sa beauté, il en tomba amoureux et l’enleva sur son char d’or jusqu’en Libye, où à l’époque Kadhafi n’avait pas encore pris le pouvoir. Il s’unit à elle et lui donna en partage la région qui porte son nom (la Cyrénaïque, autour de la ville de Cyrène qu’elle y créa). Le fruit de ces amours est Aristée. Son éducation fut confiée dans un premier temps aux Heures (c’est-à-dire les Saisons), puis aux Muses, qui lui enseignèrent l’art de la laiterie et celui de l’apiculture. Plus tard, commandant avec le dieu Dionysos une armée arcadienne, Aristée conquit l’Inde. Et c’est à son retour que les habitants de Kea s’adressèrent à lui, fils d’une nymphe. Et c’est Apollon, son père, qui lui donna l’ordre d’accorder son aide. Aristée alla donc s’installer à Kea, construisit un grand autel en l’honneur de Zeus et, chaque jour, il y offrit des sacrifices à Zeus et à Sirius. Alors Zeus daigna envoyer le Meltem, nom turc que l’on donne ici aux vents étésiens qui soufflent du nord et rafraîchissent l’atmosphère pendant une quarantaine de jours en été, purifiant l’air. Et puis il enseigna aux habitants l’élevage laitier, et surtout l’apiculture, ces sciences qu’il tenait des Muses. En outre, il introduisit à Kea la culture de l’olivier.
 
Dans la réalité, il semble bien qu’il ait existé à Kea deux divinités préhelléniques, Sirius et Aristée, dont les noms pouvaient être un peu différents. Quand les Grecs sont arrivés dans l’île, amenant avec eux le culte des dieux de l’Olympe, ils ont adapté leur religion en assimilant les divinités précédentes dans la légende que je viens de raconter. En Crète, la divinité chèvre préexistante est devenue la mère nourricière de Zeus, à Kea c’est le contraire, la divinité préexistante Aristée est devenue le fils du dieu grec Apollon. Mais il y a dans les deux cas continuité par filiation mythologique.
 
749d1 île de Kea, Ioulida
 
749d2 île de Kea, Ioulida
 
749d3 île de Kea, Ioulida
 
La toute petite ville de Ioulida ne manque pas de charme, avec ses ruelles étroites, souvent couvertes par des constructions pour gagner de l’espace. Le chemin que nous avons suivi est plus ou moins horizontal au flanc de la colline, mais on a vu sur les photos précédentes que Ioulida coiffe cette colline, et donc s’accroche à des pentes, ce qui signifie que bien des rues comportent des escaliers. Dans ces conditions, ni voitures ni motos ou bicyclettes ne conviennent, et le seul moyen de transport passant partout est l’âne. Cet animal a donc de beaux jours devant lui dans les villes de ce type. Quand je dis "de beaux jours", c’est une façon de parler, parce que les charges qu’il transporte en plus de son maître sont très pesantes.
 
749e1 île de Kea, en allant vers l'antique Karthaia
 
749e2 île de Kea, en allant vers l'antique Karthaia
 
749e3 île de Kea, en allant vers l'antique Karthaia
 
En empruntant une route qui contourne Ioulida puis file vers le sud, on arrive en un point assez élevé où un chemin part sur la gauche de la route. À partir de là, il faut marcher assez longtemps en dévalant vers la mer, par un sentier rocailleux d’abord, puis en suivant le lit du Vathipotamos, une petite rivière à sec (depuis que les nymphes ont fui le lion), et au bout de 45 à 50 minutes de bonne marche on arrive sur une plage. Sur cet itinéraire encore, les seuls animaux à pouvoir marcher sont les touristes bipèdes et les ânes.
 
749f1 Karthaia antique, sur l'île de Kea
 
749f2 Karthaia antique, sur l'île de Kea
 
749f3 Karthaia antique, sur l'île de Kea
 
À partir de la plage, un chemin aménagé en escalier permet de monter vers le site antique de Karthaia avec un temple antique datant de 530-525 avant Jésus-Christ et consacré à Apollon Pythien. Plus loin, un autre temple, à peine plus récent (500-490) est consacré à Athéna. Pindare, dans son quatrième Péan, écrit "Et en effet, Karthaia n’est pas qu’une étroite crête, et je ne l’échangerais pas contre Babylone". La ville, qui se consacrait à l’élevage et à l’apiculture, a connu des heures brillantes aux sixième et cinquième siècles avant Jésus-Christ, comptant environ 1500 habitants. Mais il se fait tard, nous devons penser à rentrer. Et dans ce sens, le chemin monte durement.
 
Nous sommes allés assez loin vers le sud-est pour voir ce site de Karthaia et n’avons pas le temps d’aller, moins loin d’ailleurs, vers le nord-ouest vers le site antique d’Agia Irini où un mur de fortification enclôt un établissement de l’âge du bronze s’étendant de 2000 à 1100 avant Jésus-Christ. Dommage. L’ensemble comprend un temple où ont été trouvées brisées en pièces une cinquantaine de statues de terre cuite qui sont présentées aujourd’hui au musée archéologique de Ioulida. NO PHOTO. Mais même si je ne peux en montrer de photo, elles sont trop originales pour que je me dispense d’en dire un mot. Ces statues sont de tailles diverses, depuis la taille humaine jusqu’à soixante centimètres pour la plus petite. La plupart sont d’une taille moyenne, comme la mieux conservée d’entre elles qui mesure 1,05 mètre. Toutes du même modèle avec les mains sur les hanches –sauf une, un bras levé au-dessus de la tête comme si elle dansait–, elles sont absolument uniques dans le monde. De même modèle, mais non pas identiques parce qu’elles ne sont pas moulées, elles ont été façonnées à la main. Nulle part ailleurs jusqu’à ce jour on n’a trouvé ce genre de représentation de cette taille. Elles portent une veste courte et une longue jupe qui leur tombe aux pieds, certaines ont une guirlande qui leur pend du cou jusqu’au haut de la poitrine, et de rares traces de couleur prouvent qu’elles étaient peintes, les parties du corps apparentes en blanc, leurs vestes et jupes en jaune, l’une des guirlandes conserve des traces de blanc et de rouge. On les date du quinzième siècle avant Jésus-Christ, à une époque où Kea, comme le prouvent des objets que l’on y a trouvés, était en relation culturelle et économique étroite avec la Crète et le Péloponnèse. Le temple a été détruit, apparemment par un tremblement de terre selon mes livres, vers 1450 avant Jésus-Christ, mais la concordance des dates avec les incendies de palais crétois et péloponnésiens me laisse des doutes. En tous cas, le cataclysme destructeur, humain ou naturel, a surpris parce que l’une des statues, avec des apports de plâtre, était en cours de restauration et a été laissée telle quelle. Leur situation à l’intérieur du temple témoigne de leur usage religieux, sans doute votif. Ne pouvant rien montrer, je m’arrête là, mais cette trouvaille était trop exceptionnelle, cette vitrine est trop impressionnante pour moi, pour que je la passe sous silence.
 
749g1 le lion de Kea
 
749g2 le lion de Kea
 
Dans le pays, le lion gigantesque qui a fait fuir les nymphes, cause de l’aridité de l’île, a évidemment laissé un souvenir cuisant. Mais si, de façon à vrai dire bien peu originale, le nom du lion, en grec ou en anglais, est utilisé à toutes les sauces (sur mes photos pour un bar et pour un bureau de location de voitures), ce n’est pas tant pour se référer à la légende elle-même qu’à la trace bien matérielle qu’elle a laissée à quelque distance de Ioulida, en pleine nature, et accessible par un petit chemin bien tracé.
 
749h1 le lion de Kea
 
749h2 le lion de Kea
 
749h3 le lion de Kea
 
En effet, bien visible de loin, un énorme lion de neuf mètres a été sculpté directement dans la roche vers l’an 600 avant Jésus-Christ. Il surprend non seulement par sa taille, par son emplacement, et par sa nature même (car enfin le lion n’est pas l’animal que l’on s’attend à rencontrer dans les Cyclades), mais surtout par le sourire qu’il arbore, un sourire de sérénité comme celui d’un kouros. Au reste, les kouroi sont de la même époque. Ce que signifie ce sourire de l’animal sculpté en action de grâces pour avoir reçu d’Aristée le Meltem qui contrait la malédiction engendrée par le lion, nul ne le sait. On a supposé un sourire moqueur à l’encontre de ceux qu’il a effrayés, un sourire de satisfaction figurant celui qui se peint sur le visage des habitants lorsque la brûlure de Sirius est atténuée, sourire philosophique répondant à la mentalité locale faite d’acceptation du monde tel qu’il est, ce sourire est aussi énigmatique que celui de la Joconde.
 
749h4 le lion de Kea
 
Mais quelle que soit la signification de ce surprenant sourire, le lion de Kea veille sur la ville et sur son île. Nous sommes donc tranquilles, Kea est protégée. Nous pouvons la quitter sans inquiétude.
 
749i1 Ferry Artemis à Kea
 
749i2 Kea
 
749i3 île de Kea
 
Et voilà, nous sommes embarqués. C’est encore une autre compagnie, Anek lines, qui nous transporte, à bord d’un ferry qui porte le nom d’Artémis. Nous sommes impatients d’arriver, parce que Raphaël, mon grand fils, ne connaissait pas encore ses dates de liberté pour venir nous voir avec Vanessa, son amie équatorienne, quand nous avons réservé nos billets pour ce petit tour des Cyclades du nord, et tous deux sont déjà à Athènes depuis deux jours. De plus, les bateaux de Kea ne vont pas au Pirée, relié à Athènes par le métro, mais à Lavrio, à une soixantaine de kilomètres vers le sud de l’Attique, et en arrivant nous avons dû attendre longtemps en plein soleil un autocar qui, ensuite, a procédé au ramassage de bien des bourgs avant de nous déposer dans Athènes à quelque distance d’une station de métro. Mais nous sommes enfin arrivés.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 12:32
748i1 Syros
 
748i2 Syros
 
Nous voici dans l’île de Syros, encore tout imprégnés de notre visite de Délos ce matin. Nous n’avons que fort peu de temps pour cette visite, parce que, arrivés à Syros aujourd’hui à 15h30, nous en repartons dès demain matin à 9h55. Alors évidemment, une partie de notre promenade se fera à la nuit tombée et nous ne verrons pas tout, même en nous limitant à la capitale.
 
Lorsqu’à la suite de la quatrième Croisade l’île tombe aux mains des Génois et des Vénitiens, pour se mettre relativement à l’abri des pirates qui infestent la Mer Égée ils construisent leur ville à un kilomètre et demi du rivage et du port, qui sont désertés, et s’installent sur une colline, Ano Syra (la Syros d’en Haut). Ils y construisent leur cathédrale catholique romaine. Au seizième siècle, le sultan Soliman le Magnifique fait de l’Empire Ottoman l’empire le plus puissant d’Europe et du monde. Il va jusqu’à Vienne qu’il assiège deux fois, sans succès certes, mais de le voir si loin vers l’ouest cause un grand traumatisme. Dans cette région, il est opposé à Charles Quint, empereur du Saint Empire Romain Germanique, en plus d’être roi d’Espagne. Soliman se montre alors conciliant avec l’ennemi numéro un de Charles Quint, à savoir le roi de France François Premier. Aussi, prenant Syros en 1537 et y installant un pouvoir turc dépendant de lui, il laisse les habitants libres de pratiquer leur religion et garantit cette liberté et la sécurité des établissements catholiques romains sous la garde et la protection du roi de France. Jésuites et capucins, lazaristes, ursulines viennent s’y établir au dix-septième siècle. Tournefort (1656-1708), tout début du dix-huitième siècle, écrit : "Nous voici dans Syra [=Syros], l’île la plus catholique de tout l’archipel. Pour sept ou huit familles du rite grec, on y compte plus de 6000 âmes du rite latin ; et lorsque les Latins s’allient avec les Grecs, tous les enfants sont catholiques romains, au lieu qu’à Naxie [=Naxos] les garçons suivent le rite du père, et les filles celui de la mère. On est redevable de tous ces biens aux Capucins français, missionnaires apostoliques fort aimés dans cette île […]. Le bourg est à un mille du port, tout autour d’une colline assez escarpée, sur la pointe de laquelle sont situées la maison de l’évêque et l’église épiscopale dédiée à saint Georges. Ce prélat ne jouit que de 400 écus de revenu mais il a la consolation d’avoir le plus beau clergé du Levant, composé de 40 prêtres. […] La principale fontaine de l’île est fort ancienne et coule tout au fond d’une vallée assez près de la ville : les gens du pays croient, je ne sais par quelle tradition, qu’on venait autrefois s’y purifier avant que d’aller à Délos". Aujourd’hui, cinquante pour cent de la population de la capitale est catholique Romaine, et quasiment cent pour cent dans le reste de l’île.
 
Dans les années 20 du dix-neuvième siècle, la Grèce soulevée contre l’occupant turc obtient l’indépendance. Les Cyclades sont incluses dans cette libération, mais pas encore la Crète, ni les îles proches de la côte d’Asie Mineure, Dodécanèse vers le sud, et îles du nord de l’Égée. Les Turcs en chassent les Grecs. Des dizaines de milliers de réfugiés déferlent sur les terres libérées. Parmi eux, des milliers de Grecs orthodoxes des îles de Psara et de Chio arrivent à Syros et s’installent sur la côte. Ils s’adonnent au commerce et dédient leur ville au dieu antique du commerce, Hermès. La ville s’appellera Hermoupoli, "la Ville d’Hermès" (l’aspiration ne se prononçant plus en grec moderne, dit langue démotique devenue officielle en 1976, la réforme de l’orthographe de 1982 fait disparaître de l’orthographe grecque le signe de l’aspiration, "l’esprit rude", et désormais les transcriptions ne prennent plus le H initial. C’est pourquoi j’écris toujours AGIOS –le mot saint– alors qu’en français on orthographie hagiographie, hagiocratie. Et on transcrit aujourd’hui le nom de la ville Ermoupoli, mais le nom d’Hermès y est bien). Les navires s’arrêtant dans l’île pour les opérations du charbonnage, cela crée toute une activité sur le port et la ville s’enrichit et croît très vite. Mais le percement du canal de Corinthe déroute une grosse partie du trafic vers le Pirée, et le passage du charbon au fuel accélère encore la décadence.
 
748i3 Syros
 
748i4 Syros
 
748i5 Syros
 
Du temps de sa splendeur, au dix-neuvième siècle, Ermoupoli a conservé des rues calmes et bordées de belles maisons à balcons, toutes différentes. On ne venait pas de la même île, on faisait venir un architecte étranger de tel ou tel pays, ce qui donne cette variété, contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’une ville sortie de terre en l’espace de quelques années.
 
748j1a Syros, théâtre Apollon
 
748j1b Syros, théâtre Apollon
 
Nous nous arrêtons pour jeter un coup d’œil à quelques uns des monuments de la ville. Ici, le théâtre Apollon, d’extérieur et d’intérieur.
 
748j2a Syros,église Agios Nikolaos
 
748j2b Syros,église Saint Nicolas
 
Un peu plus loin, c’est une belle et vaste église qui retient notre attention, l’église Saint Nicolas. Comme on le voit dès l’abord, celle-ci est orthodoxe.
 
748j2c Syros,église Saint Nicolas
 
748j2d Syros,église Agios Nikolaos
 
748j2e Syros,église Agios Nikolaos
 
À l’intérieur, très richement décoré comme c’est le cas dans toutes les églises de rite grec, l’œil est tout de suite attiré par le siège épiscopal. Mais un peu partout il y a aussi de belles icônes.
 
748j3a cathédrale orthodoxe de Syros
 
748j3b église métropolitaine de Syros
 
Ici, après une longue montée par des rues très pentues et des escaliers, nous arrivons à la métropole, c’est-à-dire la cathédrale orthodoxe, Syros étant un évêché catholique en même temps qu’un archevêché orthodoxe. Comme, après avoir gagné notre hôtel et nous être installés, nous avons commencé notre promenade par le port et sa longue jetée, qu’ensuite nous avons erré au hasard des rues (et nous sommes quelques instants attablés à une terrasse pour déguster une glace), l’après-midi était déjà bien avancé quand nous avons attaqué la montée, de sorte qu’il faisait sombre quand j’ai pris, à mi-pente, la photo du port qui est au début de cet article, et que la nuit était tombée quand nous sommes arrivés au sommet.
 
748j3c cathédrale orthodoxe de Syros
 
748j3d cathédrale orthodoxe de Syros
 
Cette église, pour être la métropole, n’en est pas pour autant la plus somptueuse. Comme on l’a vu, Saint Nicolas est plus brillante, plus riche d’ors. Cette icône revêtue d’argent, je suppose qu’elle doit représenter le saint patron, c’est-à-dire saint Georges, comme nous en informait tout à l’heure Tournefort. Mais traditionnellement, il terrasse un dragon, que je ne vois pas ici.
 
748j4 cathédrale catholique de Syros
 
La cathédrale catholique de la Métamorphose est située au sommet de l’autre colline que l’on voit sur la toute première photo de cet article. Descendre celle-ci, gravir l’autre, quand il est déjà un peu plus de vingt heures, que nous devons prendre le temps de dîner et que demain matin nous ne ferons pas la grasse matinée… nous y renonçons et redescendons en ville.
 
748k1 Syros, immeuble à louer
 
Je voudrais, pour terminer (et pour m’amuser), montrer deux photos prises en ville, au début de notre promenade. La première est celle de ce bâtiment qui, cela est clair, fut beau autrefois mais qui, faute d’entretien, tombe en ruines. On remarque, sur la porte, deux bandes jaunes portant des lettres rouges. Quiconque est venu en Grèce a remarqué ces bandes qui portent l’inscription ENOIKIAZETAI (énikiazétè), "à louer". Je crains qu’il n’y ait quelques travaux à effectuer avant de rendre les lieux habitables…
 
748k2 Syros, pièce de théâtre évoquant DSK
 
Et pour finir, cette affiche annonçant une pièce de théâtre jouée dans plusieurs Cyclades. "Nous avons pris la petite culotte, et réclamons aussi la monnaie", dit le titre. Je suppose qu’elle se passe de commentaires !
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 01:27

Délos, île sainte dans l’Antiquité grecque. Avant-hier, hier matin encore, nous étions à Tinos, île sainte des chrétiens orthodoxes. Juste équilibre entre les deux religions de la Grèce. Les Cyclades (en grec, kyklos désigne le cercle, la roue, d’où le mot français cycle, et ses composés encyclopédie, tricycle, bicyclette, encyclique, recycler, etc.) représentent un cercle au centre de la mer Égée, entre la Grèce continentale à l’ouest, la Macédoine au nord, la Grèce Ionienne des côtes de l’Asie Mineure à l’est et la Crète au sud. Cette toute petite île de Délos se trouve elle-même au centre des Cyclades, c’est donc le centre du monde grec. De plus, on se souvient que la déesse Héra, jalouse des infidélités de Zeus son volage mari et furieuse contre Léto qu’il avait aimée, avait interdit à toute terre émergée d’accueillir cette femme afin de l’empêcher de mettre au monde le fruit de ses amours avec le roi des dieux. Ainsi, Léto dut errer longtemps sans pouvoir accoucher jusqu’à ce qu’Ortygie, une toute petite île flottante, stérile, contre laquelle la colère d’Héra ne pourrait avoir de prise, se propose pour accueillir Léto. Mais Ilithye, la déesse des accouchements, reste sur l’Olympe auprès d’Héra, la naissance ne peut avoir lieu malgré la visite d’encouragements de toutes les autres déesses qui se pressent à ses côtés et ne la quittent pas. Léto, au pied du seul arbre de la pauvre île, un palmier, était entrée dans les douleurs de l’enfantement et cela durait depuis neuf jours et neuf nuits quand enfin, les déesses ayant promis à Ilithye un collier d’or et d’ambre long de neuf coudées, la déesse sage-femme se décida à se rendre auprès de Léto. Quelle femme serait capable de résister à une telle promesse de coquetterie ? Enfin ont pu naître les jumeaux divins Apollon et Artémis. Pour remercier Ortygie d’avoir accueilli sa mère, Apollon la fixa au fond de la mer sur quatre solides colonnes et, parce qu’il était né sur son sol, lui le dieu de la lumière, le dieu lumineux, il changea son nom en Délos, c’est-à-dire La Brillante.

 

Mais visiter Délos n’est pas facile. L’île entière a le statut de musée. Pas d’hôtel, pas de restaurant, ouverture le matin, passage par la guérite de vente de tickets, fermeture de l’île à 15 heures. On doit donc s’y rendre en une demi-heure de bateau à partir de Mykonos –en principe, il y en a un qui part toutes les demi-heures dans chaque sens– et la quitter à 15h au plus tard pour être de retour vers 15h30 à Mykonos. Mais notre ferry en partance vers Syros largue les amarres à 14h15 et, le temps de passer d’un port à l’autre, nous devons quitter Délos à 13h. Hélas, à l’aller, il n’y a qu’un bateau sur deux malgré la foule du mois d’août (certains passagers doivent voyager debout, faute de place) et le nôtre part avec vingt minutes de retard. Au retour, les bateaux sont également plus rares que prévu, et nous devons prendre celui de 12h15. Au total, nous devons procéder à la visite du site, très vaste, au pas de course, et faire le tour du musée sans reprendre notre souffle. Déjà, en mars, nous sommes venus à Mykonos avec Emmanuelle, ma fille, et sommes repartis sans avoir visité l’île parce qu’elle n’était ouverte au public qu’un jour par semaine, contrairement aux informations trouvées sur Internet, y compris sur un site officiel grec. Cette fois-ci, pas question de manquer notre visite. Nous prenons notre souffle, mettons nos pieds dans les starting-blocks et un, deux, trois, partez !

 

748a0 Maurice Holleaux, dir. Ecole Frse d'Athènes, fouille

 

Les fouilles, à Délos, ont été menées sous la direction de l’École Française d’Athènes, cette institution archéologique qui recrute par voie de concours des doctorants, des docteurs, des maîtres de conférence ou autres spécialistes de haut niveau, français ou étrangers francophones qui ont ainsi l’occasion de se perfectionner sur le terrain tout en servant la science pendant un an renouvelable. Ils sont aujourd’hui au nombre de 14. À noter que ce sont 9 filles et 5 garçons. Ouf, voilà un organisme qui ne réserve pas les places aux mâles. De 1904 à 1912, durant les fouilles de mise au jour de l’essentiel du site, le directeur de l’École était Maurice Holleaux, comme le rappelle la plaque ci-dessus. Dès le quinzième siècle, des navigateurs ont été intéressés par l’île, mais aussi la plupart ont été déçus car Délos était très inhospitalière (comme du temps où elle n’était que l’île flottante Ortygie…), et sous la végétation qui étouffait les ruines on ne devinait qu’un chaos de pierres au sol dont seul émergeait le Colosse des Naxiens (que nous allons voir tout à l’heure). En 1846 était fondée l’École Française d’Athènes, dès 1864 un mémoire était rédigé, et les fouilles à Délos ont débuté en 1873. Les fouilles ont connu des périodes d’accélération, de ralentissement ou même de suspension, mais n’ont jamais cessé jusqu’à aujourd’hui. Ce qui a provoqué le grand bond des années Holleaux, c’est une dotation financière annuelle de la part de Joseph Florimont, duc de Loubat (1831-1927), un riche mécène américain, correspondant étranger de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

 

748a1 île de Délos

 

748a2 île de Délos

 

Lorsque l’on approche de l’île en bateau on a une vue générale du site et, aujourd’hui qu’il est bien dégagé et que les monuments et les ruines ne sont plus cachés à la vue, on se rend compte de son ampleur et de sa richesse. Car Délos, pour être une île sainte, n’en comportait pas moins des bâtiments civils, on y a vécu. De 2500 à 2000 avant Jésus-Christ il y a eu des populations préhelléniques. Selon l’historien Thucydide (vers 460-vers 395), "les habitants des îles, Kariens et Phéniciens, s’adonnaient à la piraterie […]. Quand les Athéniens purifièrent Délos et qu’on enleva toutes les tombes de l’île, on constata que plus de la moitié appartenait à des Kariens, ainsi que l’attestèrent les armes enfouies avec les morts et le mode de sépulture, encore en usage chez les Kariens d’aujourd’hui. Quand Minos eut constitué sa puissance maritime, les communications devinrent plus faciles de peuple à peuple, il fit disparaître des îles les pirates, d’autant mieux qu’il colonisa beaucoup d’entre elles". Les constructions de cette époque sont de modestes baraques de pirates. Puis les fouilles restent muettes sur plus d’un demi-millénaire, avant qu’elles ne mettent au jour des poteries mycéniennes de 1400-1200 avant Jésus-Christ. Suit une époque de dépopulation, ici comme partout en Grèce, entre le onzième et le huitième siècles. Dans la deuxième moitié du huitième siècle, la population au contraire s’accroît de façon considérable et l’on trouve de coûteuses offrandes en bronze. Délos devient le lieu de culte d’Apollon commun à tous les Ioniens, comme nous en informe l’Hymne homérique à Apollon (daté de façon très imprécise entre 700 et 550 avant Jésus-Christ) : "Mais quand ton cœur, Phébus, trouve le plus de charme à Délos, c'est quand les Ioniens aux tuniques traînantes s'assemblent sur tes parvis, avec leurs enfants et leurs chastes épouses. C’est là qu’en ton honneur ils instituent des jeux et qu’ils charment ton cœur par la lutte et les danses et les chants". À la fin du septième siècle et au début du sixième, Naxos a joué un grand rôle dans la vie de Délos comme c’est attesté par les nombreuses sculptures (Colosse, Lions) et maisons de Naxiens. Probablement pas sur le plan politique, mais par le rayonnement et par le savoir-faire dans le travail du marbre. Athènes se disant la capitale des Ioniens, a voulu imposer sa suprématie sur leur île d’Apollon et c’est le tyran Pisistrate qui, lors de sa troisième tyrannie (540-528) a purifié l’île, comme le dit Thucydide dans l’extrait ci-dessus, c’est-à-dire qu’il a fait disparaître les tombes, la mort étant impure. En 426, Athènes procède de nouveau à la purification. C’est encore Thucydide qui parle : "Jadis Pisistrate, tyran d’Athènes, l’avait purifiée, mais seulement en partie, sur l’étendue de l’île que l’on découvre du temple. Alors on la purifia entièrement. Voici comment on procéda. On enleva de Délos toutes les tombes et l’on interdit à l’avenir dans l’île tout décès et toute naissance. Les moribonds et les femmes en mal d’enfant devaient être transportés à Rhénée. Cette île est si peu distante de Délos que Polycrate, tyran de Samos et, pendant quelque temps, à la tête d’une puissante marine, établit sa domination sur plusieurs îles et s’empara de Rhénée, la réunit par une chaîne à Délos et la consacra à Apollon Délien".

 

748b Délos

 

Je passe sur les périodes où alternent la mainmise d’Athènes sur Délos et l’indépendance de l’île, mais en 166 avant Jésus-Christ elle est déclarée port franc ce qui fait que le commerce se développe, les richesses affluent, de nombreux étrangers s’y installent, Grecs d'autres cités, Italiens, Égyptiens, Syriens, Phéniciens, Palestiniens, Juifs, Samaritains. Du temps des Romains, par deux fois l’île est pillée et saccagée, en 88 avant Jésus-Christ par Mithridate, en 69 par des pirates alliés de Mithridate, menés par un certain Athénodoros, qui mettent le feu à la ville et massacrent tous les Déliens qu’ils rencontrent ou les emmènent pour les vendre comme esclaves. Il restera un peuplement dans l’île, on a exhumé des traces du sixième siècle de notre ère, mais ce ne sera plus qu’un gros village. En 727, l’empereur de Byzance Léon l’Isaurien, iconoclaste, la ravage, puis c’est le tour des Slaves en 769, des Sarrasins en 821. À l’époque turque, il n’y a guère que quelques pirates.

 

748c1a Délos, agora des Compétaliastes

 

On appelle cet endroit l’Agora des Compétaliastes, l’endroit où se réunit un collège de ceux qui célèbrent cette vieille fête romaine des Compitalia dont généralement on pense que l’origine est villageoise et qui se serait étendue aux villes, mais dont j’ai lu une autre théorie qui lui voit des origines administratives, donc urbaines, et qui la fait gagner les campagnes par la suite. Fête romaine, ce qui place ce monument après la conquête. Cicéron, écrivant de sa maison de campagne à son ami Atticus en décembre 60 avant Jésus-Christ, parle de la situation politique à Rome, de sa propre position, puis ajoute "mais réservons ce sujet pour nos promenades compitaliennes. Rappelle-toi la veille des Compitalia. Je donnerai les ordres pour faire chauffer le bain, et Terentia va inviter Pomponia. Nous demanderons à ta mère de se joindre à nous" [Terentia est la femme de Cicéron et Pomponia celle d’Atticus]. Il apparaît à travers ce passage que les Compitalia, à l’origine "festivals des carrefours", sont devenues des jours fériés où l’on se retrouve entre amis, où l’on se repose, indépendamment des célébrations officielles. Les travaux de dégagement du port antique, menés en 1908, ont montré que la profondeur maximum, autorisant l’accostage des plus lourds voiliers, était du côté de l’agora des Compétaliastes, où se trouve un grand quai, ce qui autorise à penser que cette agora servait en fait surtout de débarcadère du port.

 

748c1b Délos, autel peint, sacrifice ritu romano

 

J’ai lu, dans un document d’un chercheur néerlandais, T.D. Stek, que les représentations des Compitalia de Délos étaient plus parlantes que celles que l’on pouvait trouver en Italie, et qu’elles montraient des personnages, esclaves et affranchis, clairement vêtus à l’italienne et sacrifiant selon des rites romains, mais au musée il n’y a que peu de fresques, et pas l’autel peint qui est représenté ci-dessus, dont j’ai pillé l’image dans le document en question. J’en parle donc sans les avoir vues autrement que sur le dessin en noir et blanc. La communauté italienne de Délos était très nombreuse, mais les noms inscrits près de ces personnages sont des noms grecs. L’auteur en conclut que ces esclaves et ces affranchis, au service de Romains, avaient adopté leurs coutumes, mais qu’ils étaient grecs, de Grèce ou d’Asie Mineure.

 

748c2 Délos, agora des Déliens

 

748c3 Délos, agora des Italiens

 

Les photos ci-dessus représentent, la première l’agora des Déliens et la seconde l’agora des Italiens. Cela nous dit que les diverses communautés avaient chacune leur quartier, et d’autre part que les Italiens étaient suffisamment nombreux, comme je le disais tout à l’heure, pour avoir leur quartier avec leur agora. Néanmoins, il ne faut pas imaginer des ghettos, des communautés refermées sur elles-mêmes. Certes, on se retrouvait sur son agora nationale pour parler entre compatriotes, pour acheter ou vendre les produits importés, pour rendre aux dieux le culte à la façon du pays d’origine, mais pour les affaires ou éventuellement la promenade il n’y avait ni frontières ni interdits.

 

748c4 Délos, leschè des Poséidoniastes de Bérytos

 

Remplissant l’une des fonctions de l’agora, une leschè est un endroit, généralement portique ou place publique, équipé de bancs, où l’on se rend pour rencontrer des personnes connues ou non avec qui on va converser. De nos jours, en Grèce, en Italie du sud, en Provence (pour ne parler que des pays que je connais, mais je sais qu’il en va de même à Istanbul, au Maghreb et ailleurs), les hommes disposent des bars pour remplir cet office. La photo ci-dessus a été prise sur la leschè des Poséidoniastes de Bérytos. En araméen, un puits se dit bir, et le pluriel est biryt. Cette ville des puits s’est appelée Bérytos en grec, Beritus en latin, et ce nom a donné Beyrouth aujourd’hui. Il s’agit d’une vieille cité phénicienne qui avait ses adeptes de Poséidon, les Poséidoniastes. Deux cours –dont cette leschè–, un quartier d’habitation, quatre sanctuaires dédiés à des dieux nationaux (Roina, Poséidon de Berytos, Astarté et Echmoun) ont été construits dans la première moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Sur les colonnes que l’on voit sur ma photo, l’architrave a été remise en place, ce qui fait que je n’ai pu lire moi-même l’inscription qui s’y trouve, mais qui, paraît-il, dit : "L’association des Poséidoniastes de Bérytos, négociants, armateurs et entrepositaires, dédia la Maison , le portique et le mobilier aux dieux de ses pères".

 

748d1 Délos, lac sacré

 

Si on ne me l’avait pas dit, j’aurais eu du mal à reconnaître en cet endroit plan, certes, mais au sol poussiéreux et où pousse de la végétation, le lac sacré de Délos. En fait, au dix-neuvième siècle il était infesté de moustiques qui rendaient le séjour et les fouilles très pénibles, aussi l’a-t-on asséché. Aucun texte antique, à ma connaissance, ne dit si les moustiques s’y multipliaient déjà en ce temps-là mais on peut supposer que non, car autour de ce lac s’est développé tout un quartier de Délos.

 

748d2 Délos, le marché du Lac

 

748d3 Délos, la maison du Lac

 

C’est ainsi que l’on peut voir un ample complexe de bâtiments (première photo), le Marché du Lac, et une petite mais jolie demeure (seconde photo), la Maison du Lac. Ce marché, découvert et dégagé en 2002, est le plus important de Délos pour les vins d’Italie du sud et de Sicile, ainsi que pour la farine. Dans deux boutiques, il y avait des installations pour moudre les céréales, mais dans bien des maisons du quartier ont aussi été trouvés des moulins à céréales fixes ou portables, dont les meules sont en pierre de lave. Quand, en 69, Athénodoros effectua sur Délos le raid dont j’ai parlé, le marché a brûlé. Or, on a retrouvé des lampes à huile et des braseros utilisés pour se chauffer, les unes et les autres étant allumés au moment où le marché a brûlé. De là on peut conclure que l’attaque a eu lieu par surprise, de nuit et en hiver. Les objets sans valeur marchande que les pirates n’ont pas pillés étaient là sur le sol, abandonnés par des habitants qui ont sans doute fui, pris de panique devant ces hommes armés alors qu’ils sortaient de leur sommeil, et devant le feu qui gagnait rapidement, car les poutres des toitures étaient en bois, les rues étaient étroites, l’huile était stockée dans chaque maison dans de grandes jarres. Dans l’échoppe d’un meunier, près de la porte, deux grandes amphores avaient contenu du blé et de la farine et, sous le seuil, étaient accumulées de nombreuses monnaies de bronze, sans doute les économies du meunier.

 

La Maison du Lac, qui date du deuxième siècle avant Jésus-Christ, a été habitée par au moins deux générations de la même famille avant de brûler, elle aussi, en 69. Son architecture est celle de toutes les maisons de l’île, plus ou moins grandes, plus ou moins luxueuses, de forme extérieure adaptée à l’espace entre les parcelles voisines et au budget du propriétaire, mais selon une disposition invariable. Les murs extérieurs sont aveugles, les fenêtres donnent toutes sur une cour intérieure, protégeant ainsi mieux contre les intrusions, isolant du bruit intense de la rue, dispensant plus d’ombre et de fraîcheur en été. Une fois franchie la porte de l’entrée principale, on trouve sur la droite la loge du concierge, qui filtre les visiteurs. Une seconde porte, intérieure, ouvre sur la cour centrale, l’atrium, entouré d’un péristyle, c’est-à-dire une colonnade sur les quatre côtés. Autour de cet atrium se trouvent distribuées les pièces, salles de réception, appartements des esclaves, réserves, et les chambres à coucher des hommes, généralement à l’opposé de la rue pour être le plus possible au calme, et petites pour être plus faciles à chauffer en hiver. Une entrée de service donne sur un autre secteur, séparé par un mur avec une porte maintenue fermée. C’est que dans cette partie se trouvent les latrines et les cuisines et qu’il convient d’éviter aux maîtres les odeurs qui s’en dégagent. Dans une pièce à part il y a des baignoires de terre cuite. Un escalier mène au premier étage, qui comporte les appartements des femmes et des enfants, la salle de tissage avec son métier à tisser, et des pièces privées. Les visiteurs n’étaient pas admis à l’étage. Les murs de pierre sont, intérieur comme extérieur, crépis de plâtre, laissé blanc côté rue ainsi que dans les pièces de service, peint en ocre ou en rouge côté intérieur des pièces de réception et des pièces réservées aux maîtres de maison.

 

748d4 Délos, Fontaine Minoe

 

La fontaine Minoé, ci-dessus, est une fontaine publique creusée dans le roc sur une profondeur de sept mètres. Elle était couverte de tuiles de terre cuite, et c’est cette toiture à quatre pans que supportait la colonne qui se dresse en son milieu. La fontaine initiale semble avoir été construite au début du cinquième siècle avant Jésus-Christ, mais elle a subi un profond remaniement à l’époque hellénistique, en 166 comme l’indique une inscription. Dans les ruines de la fontaine a été retrouvée une inscription qui date de l’origine et qui donnait le règlement de police relatif à l’usage que le public devait faire de cette fontaine, mais comme l’inscription est malheureusement peu lisible et très mutilée, on ne peut la déchiffrer, seulement voir de quoi elle traite. Dommage, car j’aurais été curieux de connaître les règles.

 

748d5 Délos, la maison des Naxiens

 

On ne sait si cette Maison des Naxiens, construite au début du sixième siècle avant Jésus-Christ, était le temple primitif d’Apollon, ou une salle à manger, ou la réserve où l’on rangeait le matériel de culte et les offrandes. La ligne de fines colonnes ioniques que l’on voit sur ma photo supportait le lourd toit de marbre. Le grand général athénien Nicias (470-413 avant Jésus-Christ), également homme politique, a offert à Apollon, en 417, un gigantesque palmier de bronze, rappel de l’arbre sous lequel Léto a pendant neuf jours été dans les douleurs de l’enfantement, mais je préfère laisser la parole à Plutarque : "Nicias […] employait ses richesses à gagner les bonnes grâces des Athéniens. […] On se souvient encore des présents, aussi magnifiques que religieux, qu'il fit au temple de Délos. […] Après le sacrifice, les jeux et les banquets, il dressa devant le temple un palmier d'airain qu'il consacra au dieu. […] Dans la suite, ce palmier, brisé par les vents, tomba sur une grande statue consacrée par les Naxiens, et la renversa". Cette grande statue, c’était le Colosse des Naxiens, haut de 9 mètres environ, et visible de partout, et en particulier du port, même lorsque des immeubles se sont construits tout autour. Devant la Maison des Naxiens, un énorme socle évalué à 32 tonnes supportait la statue. Un texte gravé sur sa base précise qu’il a été taillé dans un seul bloc de marbre de Naxos.

 

En 1420, le voyageur Buondelmonte écrit (j’ai trouvé le texte en latin "de cuisine", comme on le pratiquait en ce temps-là, puis dans une publication en grec ancien, les deux disent à peu près la même chose mais pas tout à fait. Je préfère traduire ici le grec, qui est plus correct, donc plus clair pour moi…) : "Nous voyons aussi à Délos, dans la plaine, un temple antique […] et une statue géante gisant à terre, d’une grandeur telle qu’il nous fut impossible, à nous tous qui étions plus de mille, de la redresser avec les outils et les cordages en grand nombre de nos navires". En 1575, Thevet, auteur d’une Cosmographie universelle, ne la trouve plus que mutilée : "Se trouvent encore des pièces de marbre d’une statue, que je pense n’avoir été moindre en hauteur qu’un des plus grands colosses qui fût à Rome". Puis en 1654, le Sieur du Loir : "On me dit […] qu’il reste encore la moitié d’une statue haute de dix pieds, représentant Apollon, et que les Anglais ont sciée en deux, du haut en bas, pour en emporter une partie. Ce curieux larcin n’aurait pas seulement été criminel chez les anciens, mais un horrible sacrilège, car toutes les choses de cette île étaient sacrées". En 1675, dans le Voyage de Dalmatie, de Spon, on lit : "Ayant poussé un peu plus avant dans ces précieux débris, nous nous trouvâmes sur la place du temple d’Apollon ; ce que nous aurions pu ignorer si nous n’y eussions aperçu sa statue couchée par terre et presque réduite à un tronc sans forme. Ce sont des suites inévitables de la vieillesse ou des mauvais traitements qu’elle a reçus par diverses personnes qui ont abordé à Délos. Les unes lui ont coupé un pied, les autres une main, sans respect ni considération de l’estime qu’on en faisait anciennement. Il n’y a pas même longtemps qu’un provéditeur de Tiné [=Tinos] lui fit scier le visage, voyant que la tête était une trop lourde masse pour la pouvoir enlever dans son vaisseau. […] Comme nous admirions un si beau morceau de marbre, un de notre compagnie nous dit que nous avions tort de prendre cela pour une statue d’Apollon et que, selon son sentiment, c’en était plutôt une de Diane [=Artémis], parce qu’il y remarquait de longues tresses de cheveux, qui lui pendaient sur les épaules". Et les vols sacrilèges ont continué, puisqu’en 1818, l’Anglais Kennard a détaché un morceau de pied, qui est aujourd’hui au British Museum. Voilà pourquoi je ne peux montrer ce Colosse, mais seulement les ruines de la Maison des Naxiens devant laquelle il était.

 

748d6 Délos, maison du Diadumène

 

Ce bâtiment est appelé la Maison du Diadumène. C’est le sculpteur argien Polyclète qui, au cinquième siècle avant Jésus-Christ, avait réalisé la statue de bronze du Diadumène, "l’Homme au bandeau", un jeune athlète aux proportions idéales et dont le seul vêtement est le bandeau qui ceint son front. Mais le bronze intéresse beaucoup de gens, des empereurs romains pour décorer leurs palais et des généraux, des hommes d’État, pour fondre des canons et faire la guerre. Peut-être le Diadumène a-t-il sombré avec le navire qui le transportait vers Rome et sera-t-il un jour retrouvé au fond des mers comme les Guerriers de Riace ou le Zeus du musée archéologique d’Athènes, si par chance il a échappé à la seconde hypothèse. Mais il nous est bien connu par les copies en marbre qui en ont été faites dont l’une, du milieu du premier siècle de notre ère, a été trouvée en France au théâtre de Vaison-la-Romaine mais personne n’ayant d’intérêt pour elle à cette époque elle a été acquise par le British Museum, où elle se trouve encore aujourd’hui. Celle à laquelle cette maison doit son nom est actuellement à Athènes.

 

748d7 Délos, Letoon

 

Il me faut montrer le temple dédié à la principale protagoniste des événements qui ont donné naissance à l’île de Délos, c’est-à-dire Léto. Cette photo montre le Letôon.

 

748d8 Délos, temple de Poros dédié à Apollon

 

Autre temple, celui que l’île de Poros (située à la sortie du Golfe Saronique, ce golfe entre l’Attique et le Péloponnèse, et à un jet de pierre de la côte) a offert à Apollon. Autre preuve de la présence d’une communauté non négligeable.

 

748e1 Délos, la terrasse des Lions

 

748e2 Délos, Lion des Naxiens (copie)

 

748e3 Délos, la terrasse des lions de Naxos

 

Venons-en à la célèbre Terrasse des Lions, c’est-à-dire aux illustres Lions des Naxiens. Voilà encore une marque de la richesse et de la générosité de l’île de Naxos. Cette terrasse est naturelle, située entre le port et le sanctuaire d’Apollon, et elle était longée par la route qui allait de l’un à l’autre. Tous les pèlerins avaient donc l’occasion de la parcourir et, à partir du moment où, à la fin du septième siècle avant Jésus-Christ, pour montrer qu’ils étaient les premiers pèlerins de l’île, les plus nombreux et les plus pieux, les Naxiens eurent fait placer ces statues de lions, neuf minimum mais sans doute plus, les passants pouvaient admirer cet animal dont jamais ils n’avaient vu un exemplaire vivant. Ils étaient tournés, gueule ouverte, vers l’est, pour saluer chaque matin Apollon, le dieu de la lumière.

 

Cela ne peut manquer de me rappeler cette histoire soviétique du temps de Brejnev. Les Russes, alors, racontaient qu’à son arrivée au Kremlin le matin, le concierge du bâtiment de son bureau le saluait "Bonjour, camarade Leonid". Puis l’huissier "Bonjour, camarade Leonid". Puis sa secrétaire "Bonjour, camarade Leonid". Entré dans son bureau, il se plante devant la fenêtre et voit le soleil qui le regarde. Brejnev lui lance : "Et alors, Soleil, tu ne salues pas le camarade Premier Secrétaire ?" Et le soleil de s’exécuter. Leonid s’applique tout le jour au bonheur des travailleurs soviétiques et à la perte du diable colonialiste et s’apprête à rentrer le soir chez lui. "Bonsoir, camarade Leonid" lui lance sa secrétaire. De même l’huissier, de même le concierge. Alors qu’il va s’engouffrer sur les sièges moelleux de sa Zil de service, un groupe de travailleurs le salue "Bonsoir, camarade Leonid". C’est alors qu’il aperçoit le soleil qui va disparaître à l’horizon. Il baisse la vitre, se penche à la portière, et s’adresse au soleil : "Eh bien, tu ne me dis pas bonsoir ?" À quoi le soleil riposte "Ne compte pas sur moi, maintenant que je suis passé à l’ouest…". À Délos, les lions tournent leur postérieur à l’ouest, comme de bons Soviétiques avant la lettre.

 

Pour construire de luxueuses villas, des riches ont utilisé la terrasse et les lions ont été repoussés plus loin. Après le raid d’Athénodoros et de ses pirates en 69, le Romain Caius [prononcer Gaius] Triarius a voulu protéger ce qui pouvait l’être encore et, en 67, il a fait détruire la terrasse pour construire un mur, utilisant des morceaux de corps des lions comme pierres de construction. En 1716, des voyageurs vénitiens voient un lion sans tête, il leur rappelle l’emblème de la Sérénissime, ils l’embarquent. Ce corps de lion, agrémenté d’une horrible tête, est aujourd’hui à Venise devant l’arsenal. En 1886, 1894, 1906, ont été trouvés des morceaux épars des lions, qui ont été placés sur les piédestaux que l’on voit aujourd’hui pour qu’ils soient à peu près au niveau qui était celui de la terrasse avant 67 avant Jésus-Christ. Et ces lions sont restés là jusqu’en 1999. Car ceux que l’on voit aujourd’hui, ceux de mes photos ci-dessus, ne sont que des copies.

 

748e4 Délos, lions de Naxos, fin 7e siècle avant JC

 

748e5 Délos, un Lion de Naxos

 

En effet, pour les protéger des intempéries et aussi des touristes car il est toujours possible d’échapper au regard des quelques gardiens qui arpentent le vaste site, ainsi que des voleurs, peut-être (je me demande d’ailleurs s’il y a des radars et des alertes qui entrent en action si de nuit, quand le site est fermé et l’île déserte, un bateau accoste et débarque des visiteurs clandestins), les lions authentiques, ou du moins les seuls qui ont pu être sauvés, ont été transférés au musée. Et ils me servent de transition pour quitter le site et me rendre au musée.

 

748f1 Hermès, Athéna, Apollon, Artémis, 125-100 avt JC

 

Que j’ai été long ! Je vais essayer, au musée, d’être moins bavard. La stèle ci-dessus date de 125-100 avant Jésus-Christ et représente Hermès, Athéna, Apollon (dans le morceau qui manque) et Artémis.

 

748f2 Délos, Apollon

 

Je vais être aidé à la brièveté par l’absence de toute information dispensée par le musée au sujet de la majorité des pièces présentées. "Il y a trop de choses, on ne peut pas tout expliquer", se défend un gardien (qui n’y est pour rien). Je suppose que ce kouros doit être Apollon.

 

748f3 Délos, copie de l'Apollon Lycien de Praxitèle (2e-1

 

En voyant cette statue, on se rappelle la remarque de ce compagnon de Spon qui pensait que le Colosse des Naxiens représentait Artémis. En effet, tant dans sa posture que dans la conformation de son corps, cet Apollon est très féminin. Certes il a des attributs sexuels d’homme, il n’a pas de poitrine, mais sa taille marquée, ses bras ronds, son visage doux et régulier, ne sont pas virils. Il s’agit d’une copie réalisée au deuxième ou au premier siècle avant Jésus-Christ de l’Apollon Lycien de Praxitèle. Il pose le pied sur trois boucliers gaulois, en souvenir de la victoire grecque sur les Gaulois qui, en 278 avant Jésus-Christ avaient réussi à pénétrer, venant du nord, jusque au-delà des Thermopyles avec l’intention de piller le riche sanctuaire de Delphes, mais ont été contraints de se replier, et se sont alors embarqués pour aller ravager les colonies d’Asie Mineure.

 

748f4 Délos, Artémis chasseresse, 125-100 avant JC

 

Artémis, la voilà. Cette statue est du milieu de l’époque hellénistique, 125-100 avant Jésus-Christ. À ce moment-là les déesses Aphrodite et Isis sont les plus appréciées et les plus honorées, mais elles sont suivies de près par Artémis, bien avant son jumeau Apollon. On a trouvé d’elle à Délos 85 statues, statuettes, bas-reliefs. Les statues de culte sont revêtues d’une longue robe mais toutes les autres représentent la déesse, comme ici, vêtue d’étroites bottes de cuir souple, d’un chiton court dont le mouvement des plis exprime le mouvement. La notice du musée, ici assez détaillée et intéressante, insiste sur la froideur du regard d’Artémis qui va frapper sans pitié la biche tombée sur les genoux, et précise que cette statue était dans une maison hors de la ville, où la population très urbaine n’était pas accoutumée à la chasse et aurait vu là une représentation du sort humain soumis à la cruauté du destin imposé par les dieux.

 

748f5 Délos, Tête de kouros, dernier quart 6e siècle ava

 

Cette belle tête de kouros est du dernier quart du sixième siècle avant Jésus-Christ. Je préfère montrer le travail sur sa coiffure, car malheureusement une moitié de son visage manque et une fente de plusieurs centimètres entaille son front.

 

748f6 Paros

 

Ces deux lions qui se font face, réalisés à Paros vers 500 avant Jésus-Christ, encadraient l’entrée du temple d’Artémis en tant que gardiens du sanctuaire. Paros, à ne pas confondre avec Poros dont je parlais tout à l’heure, est une Cyclade proche de Naxos, célèbre pour son marbre d’une blancheur éclatante et surtout très pur, utilisé par les plus grands sculpteurs. Entre autres, l’Hermès de Praxitèle, que nous avons vu à Olympie, est taillé dans le marbre de Paros. Il est si pur, son grain est si fin, qu’il reste translucide jusqu’à une épaisseur de 3,5 centimètres, contre 2,5 centimètres seulement pour le marbre italien de Carrare, pourtant réputé lui aussi.

 

748f7 Musée de Délos

 

À défaut de légende, je ne saurais dire qui est représenté ici, mais je trouve cette tête si belle que je souhaite quand même la publier.

 

748f8 Musée de Délos

 

Pas de légende non plus pour cette danseuse, mais en voyant son style je n’ai guère de chances de me tromper en la situant à l’époque hellénistique.

 

748g1 Musée de Délos

 

le vêtement guilloché représente une fourrure, et sur le ventre du personnage, attenante à la peau, on reconnaît une tête de lion. Un personnage revêtu d’une peau de lion, cela évoque Héraklès qui, après avoir étouffé le lion de Némée en l’écrasant contre sa poitrine, l’écorche en utilisant les propres griffes de l’animal, aucun outil n’étant capable d’entailler la peau invulnérable de l’animal, et se revêt de sa peau. Mais le visage de cet homme, qui n’est pas jeune, n’évoque pas le demi-dieu, ni d’ailleurs sa posture qui n’a rien de l’attitude conquérante du héros. Finalement, à défaut de toute explication et au vu du style de l’œuvre, je me demande s’il ne s’agirait pas d’une représentation paléochrétienne de saint Marc où le lion qui le symbolise ne l’accompagnerait pas mais le vêtirait…

 

748g2 Délos, relief funéraire, fin 2e siècle avant JC

 

Cette stèle funéraire date de la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ. La représentation y est très traditionnelle, un parent du mort est à ses côtés, ou son enfant est sur ses genoux, souvent il y a un serrement de main en signe d’adieu. Mais je trouve dans cette femme, dans son regard, quelque chose de touchant.

 

748g3 Musée de Délos

 

Quoique rien n’indique une date ou une provenance, je trouve intéressante cette cuisine mobile, genre de barbecue antique, où tout est prévu dans un espace réduit. En glissant la grille dans le four, juste au-dessus de la braise, on peut griller des viandes ou des poissons, la chaleur qui monte est captés et canalisée dans trois conduits à section circulaire sur lesquels on peut faire bouillir de l’eau et cuire des légumes, tandis qu’une espèce de sauteuse extrêmement plate, ou de crêpière, profite de la chaleur au-dessus de l’ouverture du four. Ingénieux et fonctionnel.

 

748g4 Musée de Délos

 

748g5 Musée de Délos

 

748g6 Musée de Délos

 

Venons-en aux quelques fresques qui ont été récupérées dans des maisons. En l’absence de toute légende, je ne saurais dire, évidemment, si elles proviennent de diverses pièces de la même maison ou de maisons différentes, mais j’en choisis ici trois dans des genres très différents qui toutes sont expressives, fines, décoratives.

 

748g7 Musée de Délos, mosaïque

 

Et je termine ma visite du musée par cette remarquable mosaïque représentant une panthère bondissante. Dans l’espace restreint de cette page de blog, je trouve plus intéressant de cadrer sur la tête de l’animal, d’autant plus que son corps est assez endommagé. Malgré les parties manquantes, on distingue au-dessus du dos de la panthère un être ailé qui brandit une longue baguette à côté du fauve. Je connais un texte qui oriente vers une explication. Parlant de l’Élide (région d’Olympie) et décrivant le coffre de Cypsélos dans le temple d’Héra à Olympie, Pausanias commente : "Je ne sais pas d’après quelle tradition on a représenté sur ce coffre Artémis avec des ailes aux épaules, tenant de la main droite une panthère et de la gauche un lion". Tiens tiens, une femme ailée, une panthère, certes nous sommes loin d’Olympie, certes elle ne tient pas l’animal, mais on pourrait voir ici Artémis. Et dans mon ignorance j’ai quand même envie de donner à Pausanias une explication pour ce coffre. On a la preuve que lorsque les Mycéniens sont arrivés à Délos, ils y ont trouvé un culte oriental d’une déesse "maîtresse des animaux" auprès de qui les fauves se montraient doux, qui était aussi "maîtresse des poissons", et cette déesse, après eux, quand sont arrivés les Ioniens, s’est confondue avec leur Artémis olympienne. Je suppose donc que ce coffre est une offrande faite à l'Artémis d’Olympie par des Grecs d’Asie, voire par des étrangers orientaux. Mais en observant mieux la mosaïque, on constate que la baguette en question, enrubannée, terminée par une pomme de pin, est un thyrse, accessoire traditionnel de Dionysos, que du pampre s’enroule autour du cou de la panthère (visible sur ma photo), qu’une œnochoé figure dans un coin. Pas de doute, cet être aux grandes ailes déployées n’est pas Artémis, c’est Dionysos. La panthère était l’un des animaux accompagnant Dionysos, et je sais qu’il y avait à Délos un sanctuaire de ce dieu. Mais cette mosaïque, posée à une place d’honneur sur le sol, protégée par des cordes qui interdisent à un visiteur peu scrupuleux de la fouler, ne bénéficie d’aucune information sur le lieu où on l’a trouvée ni sur sa signification.

 

748h Retardataires pour revenir de Délos à Mykonos

 

J’achève là notre visite du musée. Nous nous hâtons vers l’embarcadère pour attraper notre bateau, qui fait retentir sa sirène. Visiblement, d’autres que nous doivent être impérativement à Mykonos sans attendre le dernier bateau, parce que nous voyons plusieurs personnes piquer un sprint vers l’embarcadère. Ceux de ma photo sont les derniers mais ce monsieur ne semble pas trop soucieux d’abandonner derrière lui sa compagne moins sportive qui risque de manquer le bateau. Elle sautera néanmoins à bord juste au moment où un homme à terre détache la dernière amarre. Et nous aurons le temps de prendre tranquillement, à Mykonos, notre ferry vers Syros.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 23:29

747a1 Départ de Tinos vers Syros

 

747a2 Départ de Tinos vers Syros

 

Avant-hier, le ferry parti du Pirée à 7h35 nous a déposés à Tinos à 12h30. Aujourd’hui nous reprenons le même navire lors de son escale à Tinos, et nous voilà partis dès 12h35 vers Mykonos. Nous regardons s’éloigner l’île sainte derrière le sillage du bateau.

 

Mykonos. Cette île, nous l’avons vue les 15 et 16 mars derniers lorsqu’Emmanuelle nous avait fait la joie de venir nous voir en Grèce. C’était la basse saison, la plupart des boutiques attrape-touristes étaient fermées, un peu partout on voyait des gens occupés à reblanchir leur maison comme ils le font chaque année. Mais Mykonos, l’été, c’est l’île des gens branchés, l’île des noctambules, et ce 16 août au soir nous avons essayé de nous rendre en ville, ce n’étaient que gens sous l’effet de l’alcool ou de la drogue, des conducteurs énervés de ne pas trouver où se garer, des policiers sur les dents pour essayer de réguler le flot de 4x4, dans des hurlements de musique techno qui, d’un bar à l’autre, tentaient chacun de couvrir le son du voisin. Nous sommes vite rentrés à l’hôtel. Pourtant, avec mon crâne partiellement dégarni, je devrais m’y trouver à mon aise, à Mykonos, car selon Strabon, ce grand géographe qui a vécu à cheval sur les deux ères, le pourcentage de chauves y est plus important qu’ailleurs, si bien que parfois on appelait les chauves des Mykoniotes !

 

Il y a deux Mykonos, celle de l’hiver ou de la campagne, et celle de la ville en été (qui est, d’ailleurs, celle des chevelus venus d’ailleurs). Rien à voir l’une avec l’autre. Je ne montrerai rien de la seconde.

 

747b1 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

747b2 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

747b3 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

De la première, en revanche, quoique nous n’ayons qu’une demi-journée pour en profiter, car demain matin nous allons à Délos, nous avons souhaité voir le monastère de la Panagia Tourliani, dans le village d’Ano Mera. En effet, ce grand monastère a été fondé au seizième siècle, en 1542, par deux moines venus de l’île de Paros et a été restauré en 1767. Sur ma première photo on aperçoit, par-dessus le mur, un dôme rouge, c’est lui qui a donné à la Vierge (Panagia) protectrice de Mykonos cette épithète de Tourliani, car en dialecte local un dôme se dit tourlos.

 

747b4 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

747c1 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera, campani

 

747c2 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera, campani

 

De l’extérieur, nous avons vu le haut du campanile de marbre, d’une extraordinaire légèreté. Pénétrant dans la cour du monastère, nous en voyons la base, sur le flanc droit de l’église. Elle est intégralement sculptée. Il y a d’abord, bien entendu, la "Toute Sainte", qui est la signification du mot Panagia utilisé pour désigner la Sainte Vierge. Marie et Jésus y ont tous deux un bien curieux visage, mais j’aime les deux angelots aux jambes courtes et aux ailes en sens alternés qui posent sur la tête de Marie une lourde couronne. Avec leurs têtes de vieillards, en considérant leurs visages on en conclut qu’ils appartiennent à la même ethnie.

 

747c3 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera, fontain

 

Dans cette même cour, on peut aussi admirer cette belle fontaine de marbre. Au tout premier moment, j’ai cru qu’elle représentait un soleil, mais en remarquant cette couronne sur sa tête je me suis dit que je devais réviser mon jugement. Quoique ce visage ne soit pas particulièrement féminin, je me demande si ce n’est pas, là encore, une représentation de la Panagia.

 

747d1 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

747d2 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

747d3 Mykonos, monastère de Tourliani à Ano Mera

 

Blancs, tout blancs sont les bâtiments du monastère. J’aime le charme de cette étroite allée bordée d’un passage couvert encore plus étroit, débouchant sur cette petite cour avec son vieil arbre penché. Ce n’est pas un cloître car un seul de ses côtés est bordé d’arcades.

 

747e1a Mykonos, église du monastère de Tourliani à Ano M

 

747e1b Mykonos, église du monastère de Tourliani à Ano M

 

Et puis il y a le catholicon, c’est-à-dire l’église du monastère, toute pleine d’ors, avec ses suspensions de style oriental. On remarque, au premier plan de ma seconde photo, l’icône sainte, et même considérée par certains comme miraculeuse, de la Vierge. C’est elle, l’icône protectrice de Mykonos.

 

747e2a Mykonos, église du monastère de Tourliani à Ano M

 

747e2b Mykonos, église du monastère de Tourliani à Ano M

 

Mais ce que je trouve le plus remarquable dans cette église, c’est surtout son iconostase baroque réalisée à Florence en 1775. Il vaut la peine de s’en approcher pour y voir les icônes qui y sont incrustées, ou ce dragon sculpté dans le bois de sa porte.

 

747e3 Mykonos, église du monastère de Tourliani à Ano Me

 

Il y a tant de façons de représenter l’Annonciation, prêtant à Marie des sentiments si divers, que je trouve toujours intéressant de les comparer. En voici une où Marie reçoit l’annonce avec humilité et soumission.

 

747f1 Mykonos, le Père Théologos du monastère de Tourlia

 

Le rythme de ce monastère est d’un calme extraordinaire. Le Père Théologos est un homme sympathique qui, hormis le grec, ne sait que trois mots d’italien, ce qui limite beaucoup la conversation mais tout, dans son regard, dans son sourire, dans les quelques paroles qu’il prononce, manifeste de la bonté et de la bienveillance.

 

747f2 Mykonos, le Père Théologos du monastère de Tourlia

 

Après avoir pris un moment le soleil, le Père Théologos s’en va. Mais dans l’église, tout à l’heure, nous avons échangé quelques mots avec un couple de Néerlandais. Il y a, à quelques kilomètres, un autre monastère, nous ont-ils dit, qui est fermé mais un petit écriteau sur la porte dit qu’il faut sonner pour visiter. Et, selon ces personnes qui disent avoir été reçues aimablement par une religieuse, on peut jeter un coup d’œil quelques minutes.

 

747g1 Mykonos, monastère de Palaiokastro

 

Nous nous rendons alors à ce monastère de Palaiokastro où nous trouvons, en effet, le petit écriteau manuscrit. La religieuse qui vient nous ouvrir porte l’uniforme, elle est tout de noir vêtue et son visage est pris étroitement dans le voile serré ne laissant apparaître qu’un ovale du milieu du front au menton. Douceur, chaleur humaine, bonté émanent de sa personne.

 

747g2 Mykonos, monastère de Palaiokastro

 

747g3 Mykonos, monastère de Paléokastro

 

Ce ne sont pas quelques minutes que nous allons passer ici, mais plusieurs heures. Ce n’est pas un coup d’œil que nous allons jeter, mais une longue conversation que nous allons entretenir, intéressante, touchante, émouvante parfois. Nous apprenons que sœur Christologos est la seule et unique religieuse de ce couvent. Elle y fait tout, repeint les murs, répare ce qu’elle peut, ne faisant appel à des intervenants extérieurs que pour des réparations lourdes ou techniques. Sa famille est des alentours de Larissa, en Grèce Centrale, et ne peut donc venir la voir souvent. Elle est ainsi complètement coupée du monde, parce qu’elle ne peut quitter son couvent. Comme dans beaucoup d’autres endroits de Grèce hors des grandes villes, un mur de boîtes postales est posé à l’entrée du village, ce qui évite au facteur de se rendre de maison en maison, en facilitant et raccourcissant sa tournée. Malheur au vieillard ou à l’infirme qui ne peuvent se déplacer, malheur à la petite religieuse qui ne peut franchir la porte de son couvent. Parfois, sa famille lui fait parvenir un colis par une poste parallèle privée type DHL, mais elle n’est pas d’un milieu aisé et ces compagnies pratiquent des tarifs exorbitants. Alors elle se contente de commander par téléphone et de se faire livrer le strict nécessaire. Comme, en outre, les visiteurs ne se bousculent pas, elle est bien seule.

 

747g4 Mykonos, monastère de Paléokastro

 

Quoique vivant de presque rien, elle insiste, elle va nous faire dorer au four une préparation panée qu’elle avait au réfrigérateur, elle nous sert du soda, et quand nous repartons elle nous force à emporter tout un tas de pommes. Que dire, devant tant de gentillesse et de générosité ? Si, à sa demande, nous ne prenons de photos ni d’elle, ni de l’intérieur de l’église, nous emportons tout de même de notre visite un rayon lumineux.

 

747h1 Mykonos, à l'hôtel Eleni's Village Suites

 

747h2 Mykonos, à l'hôtel Eleni's Village Suites

 

747h3 Mykonos, à l'hôtel Eleni's Village Suites

 

747h4 Mykonos, à l'hôtel Eleni's Village Suites

 

Avant de poser le point final de cet article, un mot de notre hôtel, l’Eleni’s Village Suites Hotel, situé à quelques kilomètres du port. Utilisant le site www.booking.com, nous avons obtenu un prix discount pour cet hôtel, et quoique l’on nous ait attribué une suite pour quatre personnes, nous n’avons payé que le prix d’une chambre double. Assez cher quand même. Ci-dessus, le séjour avec coin cuisine, les deux chambres et le cabinet de toilette avec une douche particulièrement design, faite directement en maçonnerie. C’est Franklin, un Noir américain d’Hawaii qui nous a accueillis au port et amenés à l’hôtel. Un homme très jovial, qui a de l’humour. Il est employé comme homme à tout faire dans l’hôtel pendant l’été, et rentre auprès de sa femme à Hawaii en hiver. Il peint, il répare, il entretient, il participe à la construction de la chapelle privée que le propriétaire se fait construire dans l’hôtel et, le petit déjeuner compris dans le prix de la chambre n’étant pas servi dans une salle à manger, c’est lui qui nous l’a apporté le matin à domicile.

 

La chapelle privée. Nous ne le savions pas encore, cet après-midi, quand nous parlions avec sœur Christologos. Elle nous a dit que c’était une mode de prouver son statut social en construisant une chapelle plus qu’en arborant un gros 4x4 BMW, et ce depuis des siècles. Il est vrai qu’autrefois les 4x4 n’existaient pas, ni BMW ni Porsche. C’est ce qui explique cette floraison de chapelles plus ou moins grandes, partout en Grèce, dans la campagne et dans les villes. Mais il est obligatoire qu’une messe y soit célébrée au moins une fois l’an, et les prêtres ont beau être nombreux, ils n’y suffisent plus, courant d’une montagne à un bord de mer, d’un village à un champ, d’un coin de rue à un autre quartier, à tel point que désormais il est nécessaire, pour construire, d’obtenir l’autorisation du métropolite. Mais le propriétaire de notre hôtel, qui vit une partie de l’année aux États-Unis, est un homme riche.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 21:25
746a1 Tinos, icône miraculeuse
 
Nous voulions être aujourd’hui à Tinos parce que c’est la fête de la Dormition de la Vierge (l’Assomption chez les catholiques) et que, l’île étant consacrée à la Vierge, on nous a dit et répété partout que la célébration valait la peine d’être vue. Aussi sommes-nous arrivés hier. En 1822, un homme de 80 ans voit en songe une belle dame qui lui dit d’aller creuser un certain champ pour y trouver son "ancienne maison". L’homme, avec d’autres croyants, va, creuse et ne trouve rien. Quelque temps plus tard, le 9 juillet 1822, une religieuse du nom de Pélagie fait à son tour un rêve qui la trouble, elle voit s’ouvrir la porte de sa cellule et entrer une dame lumineuse qui lui enjoint de faire creuser ce même champ, sans quoi toute la population sera châtiée. Doutant de sa raison, Pélagie n’en fait rien, a une seconde apparition une semaine après, et une troisième encore une semaine plus tard, et cette fois-là la dame est très en colère. Pélagie se résout alors à parler à son higoumène (la supérieure du couvent), laquelle en réfère au métropolite (l’évêque) qui, connaissant l’histoire du vieil homme, est immédiatement sûr que Pélagie est saine d’esprit et convainc tout le village de coopérer, le propriétaire du champ étant absent sa femme l’offre pour la construction d’une église, et on y travaille plusieurs mois, mettant au jour les ruines de deux églises très anciennes. Un nouveau songe révèle à Pélagie l’endroit exact où se trouve une icône de la Vierge, au creux d’une roche sous la terre du champ. Et quand, le 30 janvier 1823, à l’endroit concerné, un villageois donne un coup de pioche, il brise en deux une icône ancienne. Cette icône, nettoyée, recollée, est donc immédiatement considérée comme miraculeuse, l’île est déclarée sainte et, sur la roche du miracle, on construit une énorme basilique. On est en pleine période de révolution contre les Turcs et la fin de la construction de la basilique coïncide avec la libération du pays, toute la Grèce y voit un signe de l’intervention de Marie. On attribue à cette Vierge de nombreux miracles, dont voici le plus célèbre : pendant la Première Guerre Mondiale, en 1915, le roi Constantin Premier était à l’article de la mort, le prêtre lui avait déjà administré l’extrême onction quand on mit dans sa chambre l’icône miraculeuse apportée de Tinos de toute urgence par un bateau envoyé par le Gouvernement. Dès que le roi eut embrassé l’icône (les orthodoxes ont coutume d’embrasser les icônes, dans les églises on voit des fidèles défiler d’icône en icône, embrassant chacune d’entre elles), son état s’est considérablement amélioré et, guéri, il vivra jusqu’en 1923. L’icône étant enlevée aujourd’hui pour la procession, je ne peux la prendre en photo.
 
746a2 Tinos, roche de l'icône miraculeuse
 
746a3 Tinos, roche de l'icône miraculeuse
 
Sous l’église, une crypte a été bâtie sur la roche où l’icône a été trouvée. Lorsque nous sommes arrivés, hier soir, nous avons pu y pénétrer. La voilà.
 
746b1 Tinos, rue principale vers la basilique
 
Du port, une longue rue monte vers l’église de la Vierge (la Panagia). Je ne connais pas la distance entre le port et cette basilique, mais je l’estime à un bon kilomètre. J’ignore tout autant l’altitude de la colline, et je ne saurais l’évaluer, mais elle est assez haute (je sais, pour ceux qui, de ma génération ou même un peu plus jeunes, ont connu Fernand Reynaud mort en 1973, cela rappelle le fût du canon qui, pour refroidir, met "un certain temps"!). Distance et altitude ont de l’importance, on va le voir dans un instant. La photo montre que les pèlerins et curieux sont nombreux à Tinos le 15 août, du moins dans cette rue car l’île, la troisième des Cyclades par la superficie, est peu peuplée, et en ce jour une grande part de sa population vient dans la capitale.
 
746b2 Pèlerinage de Tinos
 
En arrivant en haut de la rue, près de la place, on peut voir sur le côté cette curieuse sculpture. Hier lorsque nous avons débarqué, nous avons vu, avec une famille qui poussait ses bagages sur une voiture d’enfant, une jeune femme en robe noire, la trentaine, qui marchait sur les genoux et les mains. Naïvement, après nous être interrogés sur la raison de cette curieuse façon de se déplacer, nous avons conclu qu’elle devait être invalide. Ce n’est qu’en voyant d’autres personnes faire de même que nous avons compris qu’il s’agissait d’un vœu qui avait été exaucé. Et c’est ce que représente cette sculpture : faire du port à la basilique le trajet sur les genoux. Voilà pourquoi distance et hauteur ont leur importance, puisque la dureté de l’épreuve en dépend.
 
746b3 Pèlerinage de Tinos
 
746b4 Pèlerinage de Tinos
 
Souvent vêtues de noir, des femmes de tous âges font ce pèlerinage. Mais il y a aussi des hommes et des enfants. Ce très jeune garçon, sur la seconde photo, ne se moque pas des adultes, il est parvenu jusqu’ici sur les genoux, il se repose quelques minutes avant de terminer le chemin. Généralement, une personne sur ses deux pieds accompagne le pénitent, l’encourage, lui donne à boire, lui passe des Kleenex imbibés pour qu’il se rafraîchisse les genoux. Car, comme on peut s’en douter, à une distance variable selon la résistance de chacun, mais en tous cas bien avant la moitié du trajet, les genoux sont en sang. Quelques hommes accomplissant leur vœu en jeans, leur peau d’homme et la grosse toile du jeans retardent quelque peu le supplice, mais même dans ces conditions, de grosses taches marron marquent de sang le tissu bien avant d’arriver en haut. La Municipalité a fixé, comme on le voit sur mes photos, un tapis tout le long de la rue, près du trottoir droit, mais, pour être plus nombreux le 15 août, les pèlerins n’en viennent pas moins toute l’année pour accomplir des vœux, et le tapis est permanent. En conséquence, comme on peut s’en douter, il est constellé de poussières, de graviers, de petites particules abrasives pour la peau. Peut-être est-ce un tout petit peu moins cruel, moins dur, que le bitume, mais si peu… Je ne sais pas si, à travers mon style, on se rend compte de ce que je pense de tout cela, mais je trouve que c’est aberrant. Je ne comprends pas. D’un point de vue athée, c’est évidemment stupide puisque si Dieu n’existe pas on souffre pour rien, c’est du masochisme pur. Or je ne suis pas en train de parler d’un point de vue athée, encore moins hostile aux religions, mais au contraire, dans l’optique même du christianisme, Jésus au Jardin des Oliviers a demandé "éloigne cette coupe de mes lèvres", et sur la croix il a prononcé ce célèbre "Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?" (Eli, Eli, lama sabachthani). Ces gens, chrétiens fervents, feraient-ils concurrence à  Jésus ? En recherchant une souffrance, moindre au demeurant que celle de la croix, mais souffrance aiguë quand même, ils accomplissent une action qu’à ma connaissance (mais je ne suis pas théologien) aucune ligne des évangiles ne demande ou ne recommande.
 
746b5 Pèlerinage de Tinos
 
746b6 Pèlerinage de Tinos
 
Arrivé en haut de la rue, on traverse une grande place et on arrive à l’entrée du sanctuaire, on franchit un porche. Reste à monter le grand escalier, et pour les pèlerins ce n’est pas la partie la plus facile, loin de là, et pas seulement parce que c’est la fin du parcours. En effet, au-delà de la blessure de la peau, leurs muscles ont été très éprouvés et il s’agit pour eux de se hisser de marche en marche. Je ne suis pas resté une éternité à regarder ces gens, car les voir me fait mal physiquement et moralement. Je n’aime pas cela. Mais parmi ceux que j’ai vus, tout au long de mon propre trajet (sur mes deux pieds chaussés), depuis le port et jusqu’en haut des marches, je n’ai vu personne abandonner en cours de route. Même cet homme affaissé sur le côté, au bord gauche du tapis rouge, sur ma seconde photo, qui donnait l’impression de n’en plus pouvoir, il a dû marquer plusieurs pauses assez longues, mais il a atteint la dernière marche.
 
746c1 Port de Tinos, garde-côtes
 
746c2 Tinos, la Marine Nationale célèbre la Vierge le 15
 
Le premier bateau que l’on voit est marqué LS en caractères grecs, ce qui signifie Limenikó Sôma, littéralement Corps Portuaire, et donc Garde-côtes. Mais l’autre est un bâtiment de guerre.
 
746c3 Tinos, la Marine Nationale célèbre la Vierge le 15
 
746c4 Tinos, la Marine Nationale célèbre la Vierge le 15
 
746c5 Tinos, la Marine Nationale célèbre la Vierge le 15
 
Puis arrive le commandant, suivi des marins. Et parmi eux, il y a une très jeune fille. Grande, svelte, avec ce visage doux on a du mal à l’imaginer en combattante. Cette présence de la Marine Nationale chaque année pour célébrer la Vierge de Tinos s’explique par le grave événement survenu il y a 71 ans.
 
15 août 1940. Voilà déjà presque un an que la Seconde Guerre, qui n’est pas encore mondiale, est déclarée. Hitler a envahi la Pologne, il est entré au Danemark, il est au Bénélux et en France, Mussolini occupe l’Albanie. La Grèce est encore en dehors du conflit mais étant donné que la conflagration a atteint la Méditerranée elle a donné le croiseur Elli (du nom d’une victoire grecque dans la Première Guerre Balkanique) comme escorte à un navire amenant des pèlerins à Tinos. Au cours de la procession, une explosion retentit, c’est une torpille tirée par un sous-marin inconnu qui a touché l’Elli, qui coule. L’équipage compte neuf tués et 24 blessés. Deux autres torpilles sont tirées sur des navires grecs, mais manquent leur cible. Le sous-marin a disparu sans avoir été identifié, mais on retrouve des fragments des torpilles, elles sont italiennes. Soucieux de maintenir son pays hors du conflit, mais lâchement, le Gouvernement grec déclare que l’agresseur n’est pas connu. Quand, le 27 octobre, Mussolini lance un ultimatum à la Grèce, exigeant l’ouverture de ses frontières aux armées fascistes et la cession de plusieurs villes-clés, le Gouvernement répond NON dès le lendemain, et la Grèce est envahie par l’Italie. Après la fin de la guerre, la lumière est faite : c’est le sous-marin italien Delfino qui a coulé l’Elli, et l’Italie donne à la Grèce, au titre des dommages de guerre, son croiseur Eugenio di Savoia, rebaptisé Elli.
 
746d1 Cérémonie du 14 août soir à Tinos
 
746d2 Cérémonie du 14 août soir à Tinos
 
Déjà, hier dimanche soir, il y a eu une petite cérémonie réunissant de nombreux popes. Je ne sais si l’officiant bedonnant est le métropolite, le curé de cette église, l’higoumène du monastère, et je ne vois pas à qui poser la question, ici je ne connais personne, et les pèlerins sont la plupart étrangers à Tinos, voire étrangers tout court, car on voit beaucoup de gens de type tzigane, transportant non des valises, des sacs à dos, des sacs de voyage, mais des baluchons, des bagages hétéroclites, des cartons. Cela donne un peu l’impression du pèlerinage des Gens du Voyage aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en mai. Dans les paroisses françaises, même en ville, il n’y a bien souvent aucun vicaire auprès du curé, tant les vocations se font rares, alors qu’en Grèce les prêtres sont nombreux. Je ne sais si cela tient à une ferveur particulière due à la longue domination musulmane du pays, de même que la fin des persécutions sous Constantin a provoqué une explosion du christianisme, ou que, dans une moindre mesure peut-être, les citoyens de l’ex-Union Soviétique et de ses pays satellites, qui, lorsqu’ils ont conservé la foi malgré l’opposition des régimes communistes, adoptent en matière religieuse des comportements bien plus radicaux que là où la liberté de culte a toujours été respectée. Mais je suis convaincu qu’en outre le fait que les popes soient mariés et mènent la vie de tout un chacun aide aux vocations. Toutefois, j’en parlais l’autre jour avec une Grecque qui m’a affirmé (information à vérifier cependant) que les métropolites ne pouvaient être mariés, et que les simples prêtres de paroisse eux-mêmes ne pouvaient se marier après leur ordination, la différence avec les catholiques tenant au fait qu’un homme marié peut recevoir l’ordination.
 
746e1 Le 15 août à Tinos
 
746e2 Le 15 août à Tinos
 
746e3 Le 15 août à Tinos
 
Aujourd’hui 15 août, la cérémonie revêt infiniment plus de faste que celle d’hier soir. Le clergé est encore plus nombreux, et il a revêtu des ornements somptueux. Les enfants de chœur, en bleu, avancent sous le drapeau national grec. Célébration décrétée par le roi au dix-neuvième siècle, non-séparation de l’Église orthodoxe et de l’État, mémoire des événements tragiques de 1940, la fête est à la fois civile et religieuse.
 
746e4 Le 15 août à Tinos
 
Il est un peu moins de 10h30, l’icône portée sur les épaules des marins descend l’escalier pour être portée en procession vers le port. Parmi les porteurs, on reconnaît la jeune fille marin.
 
746f1 Procession du 15 août dans l'île de Tinos
 
746f2 Procession du 15 août dans l'île de Tinos
 
746f3 Procession du 15 août dans l'île de Tinos
 
Différents corps défilent pour accompagner l’icône pendant la procession, chacun avec sa fanfare, et les musiciens mettent tout leur cœur, toute leur âme, dans cette musique.
 
746f4 Procession du 15 août dans l'île de Tinos, les Éth
 
Il y a en Éthiopie une grosse communauté orthodoxe (43,5 pour cent de la population, face à 33,9 pour cent de musulmans et moins de un pour cent de catholiques), qui vient célébrer ici la Vierge de Tinos. Lucy, il y a 3,2 millions d’années, était éthiopienne et, très poilue, avec ses longs bras, la pauvre n’a vraiment rien à voir avec les Éthiopiennes d’aujourd’hui si j’en juge par celles qui participaient à la procession. Quelle ethnie superbe ! Considérant le PIB par habitant, 862,48 dollars, comparé aux 32417,30 de la France, on peut craindre que ce soit la pauvreté et la faim qui leur permettent de garder cette ligne admirable. Cherchant sur Internet les PIB comparés, je suis tombé sur une petite vidéo qui vaut le coup d’œil. Ces Éthiopiens étaient animés d’une gaieté, d’une vitalité, communicatives, chantant, dansant, modulant des you-you. Intéressant, amusant, sympathique.
 
746f5 Célébration du 15 août dans l'île de Tinos
 
Ensuite, lorsque l’icône est arrivée au bas de la rue, où se situe un petit kiosque de pierre, le clergé s’y est rassemblé, mais il était si nombreux que plusieurs prêtres ont dû rester à l’extérieur. Là, celui qui portait les habits les plus somptueux, métropolite ou autre, a fait un prêche interminable. Je dis prêche, ou homélie, ou je ne sais quoi, parce que je n’ai pas compris de quoi il parlait. Ce que j’ai compris, c’est que j’attendais la fin pour voir s’il y aurait bénédiction de la mer, ou des bateaux, et procession de retour. Mais rien de tout cela, l’icône n’est pas allée jusqu’au port, elle s’est arrêtée au kiosque et, quand le micro a été coupé, elle est remontée sans musique vers son église. Mais il s’est pressé une telle foule dans l’église qu’une grande partie de la masse des pèlerins est restée à l’extérieur. Une foule compacte, massée sous le portique devant la porte, si dense qu’il m’a fallu un long moment, de grands efforts, pour m’en dégager et apercevoir, de l’autre côté, Natacha qui elle-même tentait de se libérer. Quand nous nous sommes retrouvés, nous avons, d’un commun accord, décidé de ne pas attendre la fin de la célébration puisque nous ne pouvions rien voir.
 
746g1 Cyclades, paysage de Tinos
 
746g2 Cyclades, paysage de Tinos
 
Nous avons effectué une petite visite des environs. Pas toute l’île, trop grande pour être découverte en un séjour aussi court. Et nous avons admiré cette montagne dont, par un travail de titans, les terres sont retenues contre l’érosion par des terrasses. Dans une telle nature, on peut comprendre que l’île ait porté, dans l’Antiquité, le nom d’Ophioussa, l’Île aux Serpents. Mais le dieu Poséidon protégeait l’île, aussi a-t-il envoyé des cigognes qui les ont exterminés. Plus l’ombre d’un, désormais. Il a bien fallu rebaptiser l’île.
 
746g3 Tinos, village cycladique traditionnel
 
746g4 Tinos, village cycladique traditionnel
 
Les villages sont typiques des Cyclades avec leurs ruelles étroites en escaliers resserrées entre des maisons d’une blancheur éclatante. Tinos a, sur certaines de ses sœurs, l’avantage d’être restée authentique et d’avoir gardé toute sa personnalité et tout son charme.
 
746g5 Tinos, moulin à vent traditionnel
 
746g6 Tinos, l'âne fait partie du paysage des Cyclades
 
Lorsque je dis que nous sommes dans une Cyclade typique cela signifie, bien évidemment, que l’on y trouve des moulins à vent. Si le nombre de jours de vent violent (7° Beaufort, ou plus) est bien inférieur au nombre de jours de Mistral dans la vallée du Rhône, le Meltem soufflant du nord est en revanche très constant, entre 21km/h en moyenne en mai à 30km/h en février. Pas étonnant, dans ces conditions, que le dieu du vent Éole y ait résidé. Et Cyclade typique, cela signifie aussi que l’âne est resté un moyen de transport courant, non pas pour des enfants de touristes calés dans un bât en forme de fauteuil, mais pour déplacer de lourdes charges sur des chemins non carrossables, ou pour véhiculer leur maître, assis en amazone à cru sur leur dos.
 
746h1 Pigeonnier à Tinos
 
746h2 Pigeonniers dans l'île de Tinos
 
746h3 Vieux pigeonnier dans l'île de Tinos (Cyclade)
 
Une spécificité de Tinos est la multiplicité des pigeonniers anciens partout dans la nature. Il en reste plus de 600. Ils sont faits de pierre, leur rez-de-chaussée servait à ranger des outils, et ils comportent un ou parfois deux étages ajourés d’ouvertures donnant lumière et accès à l’intérieur pour les pigeons. Ces ouvertures sont cloisonnées d’ardoise de façon à dessiner des formes géométriques extrêmement esthétiques et très variées. La plupart datent du dix-huitième ou du dix-neuvième siècle. Car les habitants ont très longtemps résisté aux attaques ottomanes et sont restés sous domination vénitienne jusqu’en 1715. Soit, depuis 1207, plus de cinq siècles de stabilité et de prospérité. Aussi, en conquérant Tinos, les Turcs lui ont-ils laissé de larges privilèges, droit pour les habitants de conserver leur mode vestimentaire locale, de construire églises chrétiennes et écoles, de se gouverner eux-mêmes sous le contrôle d’un gouverneur ottoman, seul Turc avec le juge autorisé à résider dans l’île. Même la flotte turque devait se tenir loin des côtes. À l’inverse, beaucoup d’habitants se rendirent à Constantinople, notamment pour y commercer. Or au dix-huitième siècle, les Turcs sont très friands de pigeons, ce qui donne à Tinos l’idée de développer cet élevage. Parallèlement à l’exportation des volatiles vers la capitale de l’Empire Ottoman, ils récoltent les excréments des pigeons qui sont un excellent engrais pour l’agriculture. J’ai vu, dans le nord du Chili, la récolte des excréments de mouettes, appelés guano (du quechua wanu) et exportés pour l’agriculture, mais à cette époque la quasi totalité des rochers avaient été grattés et je suppose qu’aujourd’hui la récolte doit être interrompue depuis longtemps, surtout face à la concurrence des engrais chimiques dont le prix a baissé.
 
746i1 Ile de Tinos, Porto, sanctuaire de Poséidon et d'Amp
 
746i2 Ile de Tinos, Porto, sanctuaire de Poséidon et d'Amp
 
Parlant du changement de nom de l’île, j’ai évoqué l’intervention de Poséidon pour la débarrasser des serpents. Poséidon était honoré ici, ainsi que sa femme la Néréide Amphitrite. Ce sanctuaire est l’un des plus grands dédiés à ce dieu, et le seul des Cyclades. Aussi recevait-il un grand nombre de pèlerins. En particulier, on venait se purifier auprès de lui avant de se rendre dans l’île sacrée de Délos. Des fêtes, les Poséidonia, étaient célébrées chaque année en janvier / février. On pense que le premier sanctuaire a dû être construit au quatrième siècle avant Jésus-Christ, et reconstruit au troisième siècle. Mais lors du développement du christianisme dans la région, au quatrième siècle de notre ère, les chrétiens jugèrent bon de le détruire. Aujourd’hui il n’en reste plus que des ruines. Il y avait là un temple, un autel, des bains, une fontaine, un portique. Nous aurions bien aimé visiter ce sanctuaire, mais aujourd’hui c’est lundi, jour de fermeture des musées (indépendamment de la Dormition de la Vierge, les musées fonctionnant les jours de fête et les dimanches), et le billet de ferry pour Mykonos est réservé pour demain. C’est aussi la raison pour laquelle nous n’avons pas vu le musée archéologique. Aussi dois-je me contenter de ces deux photos prises à travers la grille…
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 23:09
445a Sur le ferry en partence pour Tinos
 
Mon dernier article portait sur notre traversée d’Héraklion au Pirée. Le temps à peine d’une ou deux opérations techniques et nous revoici embarqués. En effet, nous devons être demain à Tinos, île sainte consacrée à la Vierge, pour assister au grand pèlerinage dont partout on nous dit que c’est un événement à ne pas manquer. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons dû sacrifier, en Crète, quelques visites qui auraient été intéressantes, comme celle de Gournia, ville minoenne fermée à l’heure de notre passage, et dont nous étions déjà loin le lendemain à l’heure de l’ouverture.
 
445b dans le port du Pirée
 
Couchés tard selon notre (mauvaise) habitude, nous avons passé une nuit bien courte car même sans nous attarder sous la douche ou devant le petit déjeuner, car même sans embarquer notre véhicule, nous devons arriver un peu avant l’heure du départ, 07h35, et nous avons dû commander un taxi suffisamment tôt pour prévoir l’habituel embouteillage très important vers le port le matin, la circulation étant bloquée sur 2 ou 3 kilomètres. Or notre camping est à une petite quinzaine de kilomètres du port. Sympathique, le gardien de nuit s’est chargé d’appeler le taxi, et nous a aidés à y entasser nos bagages. Et nous voilà partis. Nous regardons s’éloigner le port avec ses rangées de ferries, de bateaux de croisière, de cargos.
 
445c à bord du ferry du Pirée à Tinos
 
À bord, nous ne sommes pas vraiment seuls. Je pense qu’en ce dimanche des îliens rentrent chez eux au terme de vacances sur le continent, et que des Athéniens partent passer une semaine ou deux dans une Cyclade, en plus des pèlerins qui se rendent comme nous à Tinos. Si tout se passe bien, nous arriverons à 12h30, soit une traversée de 5 heures.
 
445d1 abords de Syros
 
445d2 abords de Syros
 
Mais avant Tinos, nous approchons d’une autre île, c’est Syros. Nous avons aussi prévu sa visite, notre hôtel y est déjà réservé, mais ce sera pour le retour.
 
445e1 L'île de Syros
 
445e2 L'île de Syros
 
La visite promet d’en être intéressante, car la topographie est prometteuse. D’ores et déjà, vue du bateau avant l’entrée dans le port, la vue est belle, surprenante, originale. Syros, Tinos, Mykonos, nous avions déjà suivi cette route en mars lorsqu’Emmanuelle nous avait fait la joie de venir nous voir, mais nous n’avions pas fait de halte en chemin.
 
Nous sommes arrivés à Tinos à l’heure prévue. L’hôtel où nous avons réservé notre chambre, qui est situé près d’une plage, à quelques kilomètres du port et de la capitale, nous envoie une navette. Une fois installés et restaurés, nous disposerons d’un bus qui passe à proximité pour rejoindre la ville. Dès ce soir nous nous y sommes rendus, mais parce que certaines manifestations du pèlerinage ont déjà commencé je préfère réserver l’ensemble des événements à mon article de demain.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 22:48
Nikos, le libraire poète, et Stella, l’artiste peintre, sont d’excellents amis quoique de fraîche date, sympathiques, chaleureux, intéressants, généreux. Or ce matin notre ferry vers le Pirée levait l’ancre à onze heures et hier soir quand nous sommes arrivés peu avant 22 heures pour leur dire au revoir, tout était noir, la librairie était fermée. Nous avons donc décidé d’aller tenter notre chance ce matin, emportant papier et stylo pour le cas où ils ne seraient pas encore là. Mais par chance ils y sont déjà. Nous nous disons des adieux émus. Natacha aussi reçoit un livre en cadeau. Au dernier moment, Nikos nous demande d’attendre, il descend dans son sous-sol et en remonte avec une bouteille de raki. La boisson de l’amitié. Nous sommes émus. Nous repartons vers le camping-car laissé au parking du port.
 
744a Héraklion vue du ferry
 
Nous avons embarqué le camping-car puis sommes montés sur le pont supérieur pour avoir la vue sur la ville d’Héraklion. Il y a tant de merveilles en Crète que je peux me permettre de dire sans insulter le pays qu’ici ce n’est pas le plus beau des panoramas.
 
744b Le port vénitien d'Héraklion vu du ferry
 
744c Le port vénitien d'Héraklion vu du ferry
 
De ce côté-ci, c’est nettement mieux, le fort vénitien derrière lequel la mer vient battre et jaillit en gerbes d’écume, la montagne dans la brume. Si l’on donne un coup de zoom pour mieux apprécier la beauté du fort, l’arrière-plan d’immeubles modernes et anonymes réapparaît, hélas. Soudain, un grand bruit, un sourd grondement, ça y est il est l’heure, ce que nous entendons c’est la chaîne de l’ancre qu’on lève. Les amarres ont été larguées, leurs gros cordages se balancent en remontant. Si tout se passe normalement, nous arriverons au Pirée dans 7h30. La côte s’éloigne peu à peu. Au revoir, la Crète. Nous avons passé un mois excellent.
 
744d Le Ferry venant de Crète est en vue de l'Attique
 
Le temps a passé. Nous sommes entrés dans le profond golfe Saronique qui se creuse entre la Côte du Péloponnèse sur la gauche, à l’ouest, et celle de l’Attique sur la droite, à l’est, et qui à cet endroit porte le nom de Côte Apollon. On le voit, la grande banlieue d’Athènes s’étire entre la mer et la montagne.
 
744e Mais oui, c'est le Lycabette, l'Acropole, Philopappos
 
Cette fois, nous sommes presque arrivés. En effet, je reconnais la forme très particulière du Lycabette, cette colline pointue en forme de cône qu’Athéna a autrefois jetée là. Et donc, sur une colline plus basse, devant le Lycabette, on devrait voir… mais oui, je le vois, c’est le Parthénon sur l’Acropole. Bien sûr, sur la photo, on le distingue à peine, il faut vraiment le savoir, que c’est ce petit rectangle beige en plein milieu du Lycabette. Tant que j’y suis, je vois également un peu plus à droite une minuscule ligne blanche verticale, c’est le monument de Philopappos. Cela se confirme donc, dans quelques minutes nous serons à quai.
 
744f Arrivée au Pirée, avec les géants de croisière
 
Nous sommes arrivés, nous allons débarquer. Une dernière image, cette espèce d’immense immeuble. Plus haut, en fait, que les bâtiments que l’on voit tout à droite, ce géant est un bateau de croisière. Notre ferry est énorme, mais ce navire est encore plus monumental. Une ville flottante. Maintenant, je dois filer vers le pont inférieur pour récupérer notre camping-car. Nous rentrons vers le camping d'Athènes que nous connaissons bien.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 22:17
Comme je l’annonçais hier, après le musée archéologique et le musée historique, pour ce dernier article sur la Crète (puisque nous reprenons le ferry demain matin) je vais parler d’Héraklion en général, la ville et les amis que nous nous y sommes faits.
 
743a1a Héraklion, église Agios Titos
 
743a1b Héraklion, église Agios Titos
 
Je commence par ce monument important qui se dresse sur une grande et belle place, l’église Agios Titos. On sait que saint Tite, le disciple de saint Paul, destinataire de l’épître que lui a adressée l’apôtre, a été le premier évêque de Crète, siégeant à Gortyne. Dans mon article sur Gortyne que nous avons visitée le 30 juillet, je parle de lui et du tremblement de terre terrible qui, en 796, a détruit la basilique construite à sa mémoire (ou supposée telle, depuis qu’on a découvert depuis une autre basilique). Héraklion, qui se développe et où il existe déjà une église primitive, est choisie pour le transfert des objets sacrés récupérés dans les ruines de Gortyne, entre autres le crâne de saint Tite et l’icône miraculeuse de la Vierge Mesopantitissa (dont j’ai parlé hier). Lorsqu’en 824 les Sarrasins venus d’Andalousie conquièrent la Crète et en font un émirat, elle sert de base arrière pour leurs pirates qui écument la Méditerranée et, la capitale Gortyne étant en ruines suite au séisme qui l’a ravagée un quart de siècle plus tôt, ils choisissent en 828 Héraklion pour nouvelle capitale, construisent un nouveau château qu’ils appellent "Château des Douves" soit, en arabe, Rabd al-Handaq, nom que les locaux hellénisent en Khandax. Ce sera pour les Crétois Chandax, pour les Vénitiens Candia, pour les Francs Candie et pour les Ottomans Kandiye. En 961, le général byzantin Nicéphore Phocas, qui en 963 sera porté sur le trône de l’Empire, est chargé de reprendre la Crète au bénéfice de Byzance, car le pourtour méditerranéen est à l’Empire, et les raids arabes pillent, tuent, réduisent en esclavage, bref causent de terribles dommages et cinq expéditions menées depuis 824 ont toutes été des échecs, la dernière tournant même au désastre. Phocas est un général hors pair et, en 961, au terme d’un siège de dix mois devant Héraklion, il prendra la ville, la ravagera et libérera l’île entière. Les reliques sont hors de danger et, probablement pour redonner vie et vigueur au christianisme qui s’est grandement affaibli en ces années d’occupation arabe, une nouvelle église remplace la petite église primitive. Mais nous avons vu qu’en 1669 les Ottomans arrivent. Ce sont les nouveaux maîtres du pays, ce sont de fervents tenants de l’Islam et les Vénitiens, en partant, trouvent plus prudent d’emporter leurs reliques avec eux. Hier, je disais que la Vierge miraculeuse était toujours à Venise, mais le crâne de saint Tite, lui, a été restitué à l’église où nous sommes en 1966.
 
Ce transfert à Venise était en effet une précaution raisonnable, car l’église qui avait été construite là après la reconquête par Phocas est transformée en mosquée par le vizir Fazil Ahmet Kiopruli, avec le minaret qui va avec. Les Turcs sont toujours là quand, le 12 octobre 1856, toute la Crète est secouée par un violent tremblement de terre, probablement entre 8,0 et 8,6 sur l’échelle de Richter, faisant 538 morts et 637 blessés graves. Dans l’île, 6512 maisons ont été totalement détruites, 4805 autres ont été fortement endommagées. À Chandax, la mosquée du Vizir est jetée à bas. L’architecte Athanasios Moussis est chargé de la reconstruire et, après la libération de la Crète devenue autonome en 1898 avec un gouverneur qui n’est autre que le fils du roi de Grèce, cette même mosquée est convertie en église orthodoxe telle que nous la connaissons actuellement, mis à part le minaret que l’on a abattu dans les années 1920. C’est aussi à l’époque de l’autonomie que la ville de Kandiye ou Chandax va reprendre le nom du port antique consacré à Héraklès à l’époque de sa fondation vers 800 avant Jésus-Christ et nommé Herakleion, prononcé et transcrit Héraklion, aujourd’hui prononcé et orthographié Iraklio.
 
743a2 Héraklion, loggia vénitienne
 
Les Vénitiens ont beaucoup construit. Notamment, ils ont bâti successivement quatre loggias au même endroit, et celle que nous voyons aujourd’hui est de 1628.
 
743a3a Héraklion, Fontaine Morozini (1629)
 
743a3b Héraklion, Fontaine Morozini (1629)
 
743a3c Héraklion, Zeus et Europe sur la Fontaine Morozini
 
Un autre monument qui est resté de l’époque vénitienne est la fontaine Morosini, du nom du gouverneur vénitien de la Crète qui en a décidé la construction en 1629. Il y avait dans Candie bien d’autres fontaines mais la plupart ont disparu. Les flancs de celle-ci représentent des scènes mythologiques, des tritons, mais puisque nous avons vu où Zeus et Europe ont touché terre à Matala, où ils se sont aimés à Gortyne, où leur fils Minos a régné à Cnossos, la scène que je choisis de montrer ici en gros plan est tout naturellement celle où l’on voit Europe sur le dos de Zeus taureau.
 
743a4 Héraklion, église Sainte Catherine
 
Je disais hier que le musée des icônes byzantines était fermé pour travaux. Il est installé dans l’église Agia Aikaterini (Sainte Catherine) sur la porte de laquelle ma photo fait apparaître un petit rectangle blanc, c’est le papier disant qu’elle est fermée. Mais on voit aussi, sur le montant de droite du bâtiment une colonnette informative. Il y est dit que l’église date de la seconde période byzantine (donc après l’opération de Phocas (961) et avant l’arrivée des Vénitiens (1669). La fourchette est large… L’École de Sainte Catherine, de Chandax, a fonctionné depuis le quinzième siècle, avec des départements spécialisés en grammaire, logique, rhétorique, mathématiques, art, musique, etc. Parmi ses diplômés on retrouve nombre de Crétois qui se sont distingués en littérature, dans les arts, ou au sein de l’Église. Parmi eux, Mikhail Damaskenos (vers 1530 – vers 1592) est un peintre crétois de renom, principal représentant de l'école crétoise. Il paraît que six de ses icônes sont exposées dans le musée. Merci de le dire, mais nous ne pouvons les voir. C’est un peu la chanson "J’ai du bon tabac dans ma tabatière, […] tu n’en auras pas". Puis les Ottomans ont fermé l’école et ont fait de l’église une mosquée nommée Zulficar Ali Pacha.
 
743b1a Héraklion, murs vénitiens
 
743b1b Héraklion, murs vénitiens
 
Les Vénitiens ne se sont pas contentés de construire des édifices civils, comme la loggia ou la fontaine, ils devaient avant tout se protéger des visées ottomanes. Et l’histoire a prouvé que leurs défenses étaient bonnes, puisqu’ils ont résisté à vingt-deux années de siège et qu’à la fin, s’ils ont dû capituler, c’est parce que sous la pluie de boulets reçus il ne restait plus rien de leur ville, mais les défenses, elles, avaient tenu le coup jusqu’au bout. Ci-dessus, une partie des remparts face au port, avec le couloir qui le longeait.
 
743b2a Héraklion, le port vénitien
 
743b2b Héraklion, le port vénitien
 
743b2c Héraklion, le port vénitien
 
Mais bien sûr en plus des remparts défensifs il y avait un puissant fort face à la mer et abritant le port. Aujourd’hui c’est une petite promenade très prisée des habitants autant que des touristes. Même pendant les deux siècles qu’a duré l’occupation ottomane (1669-1898) le lion ailé de Venise n’a jamais cessé de régner au-dessus de la porte.
 
743c1 Héraklion, fouilles en ville
 
743c2 Héraklion, fouilles en ville
 
La Municipalité construit une agréable promenade piétonne en front de mer, mais sur quelques dizaines de mètres nous en sommes détournés par des barrières qui protègent une profonde excavation. Des fouilles sont en cours, je suppose qu’en construisant cette promenade on a découvert qu’il y avait quelque chose en-dessous. Comme les fouilles sont en cours, il n’y a pas l’ombre d’un panneau explicatif et nos guides ne sont pas au courant. J’ignore donc tout de l’époque concernée et de la nature des découvertes. Néanmoins, il semblerait, au vu de la dimension des rectangles dégagés, qu’il s’agisse d’un cimetière. Grec, romain, byzantin, voire arabe, je ne saurais le dire.
 
743d Héraklion, pinacothèque (dans la basilique Saint Mar
 
L’ex-basilique Saint Marc a été transformée en pinacothèque municipale, où l’entrée est gratuite. Ainsi on a en même temps le plaisir d’en admirer l’architecture et d’y voir quelques toiles. Il y a notamment des marines qui ne me déplaisent pas et des photographies mais puisque j’ai dit que je ne montrerais pas d’autre musée, je dois m’abstenir.
 
743e Héraklion, affiche politisée
 
Héraklion est une grande ville, la quatrième de Grèce après Athènes, Thessalonique et Patra et bien évidemment elle n’est pas épargnée par la grave crise économique qui frappe le pays. Notamment, tant les Grecs eux-mêmes que les analystes internationaux fustigent l’irresponsabilité des dirigeants qui, par démagogie et clientélisme, pensant plus à leur avenir politique qu’à l’intérêt du pays, ont fait exploser les dépenses publiques en embauchant une pléiade de fonctionnaires dont les emplois, pour ne pas être complètement fictifs, n’en sont pas moins totalement inutiles, en cédant à toute demande d’équipement pour contenter les électeurs et en endettant le pays sans compter. Notre ami Pierre R*** connu par Internet et rencontré à Rome le 12 février 2010 puis à Olympie le 19 avril dernier écrit "Les inconséquences de gouvernements qui caressaient leur électorat dans le sens du poil ont leur part de responsabilité dans les événements actuels et pas seulement en Grèce. Voilà près de 40 ans en France que les budgets sont votés en déficit. Imagine-t-on un ménage dépenser longtemps plus qu’il ne gagne ?" Comme je souscris totalement et que je ne saurais mieux dire, je le cite entre guillemets. Autre chose, les automobilistes gaspillent de façon inimaginable l’essence que le pays doit importer de l’extérieur de la zone Euro et pas une seule fois depuis notre entrée dans le pays il y a huit mois je n’ai vu un policier arrêter une voiture en grand excès de vitesse. Devant le camping d’Athènes où nous avons passé bien des jours et bien des nuits, la vitesse est limitée à 60 kilomètres à l’heure puisque l’on est en ville, mais sans arrêt des voitures y passent à 120, voire la nuit à 150 kilomètres à l’heure. Je disais à une économiste que je ne comprenais pas pourquoi le Gouvernement ne donnait pas des ordres à la police, moi qui pourtant suis opposé aux radars pièges lorsque la majorité des automobilistes ne mettent pas la vie des autres en danger ni l’économie en péril, mais elle m’a dit savoir que les politiques ont fait le calcul à courte vue que les taxes perçues sur la surconsommation sont bien supérieures à ce que rapporteraient les amendes. Sauf que les amendes font tourner l’argent dans le pays sans alourdir la dette nationale, et que le coût social du pays dont les routes sont les plus meurtrières d’Europe n’est pas pris en compte (sans parler de l’aspect humain qui est pourtant primordial mais qui pèse généralement peu en politique). Mais j’arrête là mon couplet, qui n’était destiné à rien d’autre qu’à expliquer la photo ci-dessus, et puis je me suis laissé entraîner et je ne juge pas nécessaire d’effacer mon long discours. Le texte imprimé sur ce papier dit "Leurs richesses sont notre sang".
 
743f L'aéroport d'Héraklion
 
Une consolation face à la crise, l’apport financier du tourisme. Quoique cette année, aux dires de tous les professionnels, hôteliers, restaurateurs, tenanciers de bars, de campings, commerçants, la fréquentation des étrangers soit à un niveau beaucoup plus bas que d’ordinaire, les gens craignant les manifestations (pourtant circonscrites au quartier du Parlement d’Athènes et ne mettant en péril aucun touriste qui évite un petit périmètre les jours où un mouvement est annoncé) et pensant, à en croire les media, que le pays est à feu et à sang, qu’il n’y a rien à manger, etc., ce qui est faux. Peut-être parce que c’est une île et qu’elle est loin de la capitale, la Crète a moins souffert de cette désaffection, semble-t-il. Nous sommes allés faire un tour à l’aéroport, à la fois par curiosité, pour voir comment il est agencé, mais aussi pour voir s’il y a du monde. Et en effet le trafic voyageurs y est assez intense. Mais en dehors du tourisme, les ressources du pays sont peu développées. Pourtant, il y a un gros potentiel mal exploité.
 
743g1 La librairie poétique de Nikos à Héraklion
 
743g2 Héraklion, dans la librairie de Nikos avec Natacha e
 
743g3 Nikos, un ami libraire à Héraklion
 
743g4 Stella, une amie artiste peintre à Héraklion
 
L’autre soir, en sortant du musée archéologique, nous passons devant un étal de livres. Sans faire attention à son titre de Librairie poétique, nous pensons y trouver des informations historiques, artistiques ou autres sur Héraklion, ce qui est notre obsession à tous deux tout au long de ce voyage. Natacha entre la première, et me fait signe de me presser d’entrer à mon tour. En effet, le patron nous propose de boire un raki avec lui, cet alcool blanc local qui permet de partager l’amitié. Il y a déjà là un couple d’Athéniens qui repose son verre et s’éclipse. Et nous voilà discutant avec le propriétaire Nikos et son amie Stella, une artiste peintre, de musique grecque et de poésie. Encore une chanson ou un morceau que Nikos a trouvé sur youtube.com en interrogeant son ordinateur, encore un poème d’Odysseas Elytis ou de Kavafis, encore un petit verre de raki. La conversation portant sur la difficulté de créer quand les conditions sont mauvaises, je me mets à déclamer :
"Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
Que les noirs Séraphins t’ont faite au fond du cœur.
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur,
etc., etc.", de la Nuit de Mai de Musset, et j’enchaîne avec la tirade du pélican. Quand je finis ma performance, Nikos se lève, attrape sur une étagère haute les Poésies complètes de Musset, un gros livre de 896 pages et me l’offre. Quelle gentillesse, quel geste ! Finalement, nous sommes restés avec Nikos et Stella plus de trois heures, et notre dernier bus, pour regagner notre camping à quinze kilomètres, va partir très bientôt. Natacha et moi partons coudes au corps vers la gare routière quand une mobylette nous rattrape. C’est Nikos, qui dit qu’il va nous devancer pour demander au chauffeur de nous attendre quelques minutes. En champions olympiques, nous arrivons en trombe au moment où le chauffeur, peu coopératif et qui a refusé la demande de Nikos, démarre son véhicule. Heureusement, nous avons été très rapides, et le fait que Nikos parle au chauffeur a suffi. Ouf !
 
Le lendemain (hier), après notre visite du musée historique et notre balade en ville, nous retournons voir nos nouveaux amis. Nouvelles longues discussions, nouveaux raki, nouvelle course pour le dernier bus, mais avec une marge légèrement plus raisonnable. Ce soir, nous avons longuement marché dans les rues d’Héraklion, et parce que tout l’été, chaque année, il y a un festival, nous nous sommes attardés à écouter des chanteurs, puis à regarder un excellent marionnettiste, et enfin nous avons joué des coudes, sur une place, pour mieux voir un groupe que nous entendions et qui nous plaisait énormément, il était bien tard quand nous sommes allés vers la librairie de Nikos pour lui dire au revoir, à lui et à Stella, puisque demain matin nous nous embarquons pour regagner le continent. Il a fermé sa porte. Eh bien nous passerons demain matin avant l’heure du ferry.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche