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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 23:51
714a Messène, vue générale
 
Cette Messène dont parle l’histoire, je me doutais bien qu’elle avait dû laisser des traces, mais alors que partout on parle de Delphes et de Corinthe, alors que les circuits traditionnels passent par Épidaure et par Olympie, la plupart des tour opérateurs font l’impasse sur Messène, lors de notre longue découverte un seul car de tourisme a débarqué sa guide et ses voyageurs, et les visiteurs isolés se sont comptés sur les doigts d’une seule main. Pourtant il y a beaucoup de choses intéressantes à voir, et de plus l’entrée du vaste site est gratuite. Il est vrai que le sud du Péloponnèse est un peu loin d’Athènes et de son aéroport, et même de Patra et de ses ferries. Mais à ce compte-là, mieux vaut pour les Parisiens aller visiter Fontainebleau et pour les Autrichiens Schönbrunn. Il convient d’ajouter un extrait d’article : "The Ancient Messene archaeological project was awarded with the Europa Nostra, The European Union Prize for Cultural Heritage, 2011 award", soit "Le projet archéologique de l’ancienne Messène a été primé par Europa Nostra, le prix de l’Union Européenne pour l’héritage culturel, prix 2011" Espérons que cela attirera l’attention, sinon du grand public, du moins des agences de voyages. Après notre visite du site, nous sommes remontés sur les pentes de la vallée, pour visiter le petit musée archéologique, puis nous avons mangé un petit quelque chose dans une auberge dont la terrasse donne sur le site. Ce qui m’a permis de prendre cette vue générale.
 
Nous avons vu dans mon précédent article qu’en 680, Messène avait perdu sa liberté, conquise par Sparte, et ses habitants étaient devenus hilotes, c’est-à-dire serfs publics, propriété de l’État spartiate et attachés à une terre. Nous avons vu aussi qu’en 490, lors d’une troisième tentative des habitants de la péninsule de Messénie de se libérer, les Spartiates ont rasé Messène et que ceux de ses habitants qui n’avaient pas péri se sont exilés. Le Thébain Épaminondas (418-362) a 36 ans lorsqu’en 382 les Lacédémoniens (habitants de la Laconie, région de Sparte) occupent sa ville de Thèbes. En 378, nommé général, il bataille avec une troupe de jeunes Thébains contre l’occupant mais il semble qu’il n’y ait pas d’issue, car malgré sa résistance à tous les assauts spartiates l’ennemi refuse de signer une paix. C’est alors la guerre entre les deux cités et, en 371, la bataille de Leuctres où, grâce à sa géniale disposition en "ordre oblique" (voir mon article du 16 avril dernier, à propos de Mantinée), Épaminondas écrase l’armée spartiate, qui a perdu son roi et le tiers de ses effectifs, c’est-à-dire du même coup le tiers de ses citoyens puisqu’à Sparte tout citoyen est obligatoirement un soldat. Thèbes ayant ainsi ravi à Sparte la suprématie en Grèce, Épaminondas pousse son avantage. Le premier mai, dans mon article sur Mégalopolis, je racontais comment il avait créé cette ville pour servir de rempart contre les Lacédémoniens vers le nord, et aussi comment il avait reconstruit Messène. En effet, en 370, il entreprend une grande campagne en Laconie, saccageant tout, et parce que Messène n’est séparée de Sparte que par le massif du Taygète (haute montagne, il est vrai, et gorge profonde) il la reconstruit, lui redonne vie et la fortifie afin de lui donner les moyens d’être un contrepoids pour Sparte. Et c’est cette ville que nous visitons aujourd’hui.
 
714b1 Messène, théâtre antique
 
714b2 Messène, siège du théâtre antique
 
Puisqu’il s’agit d’une ville grecque, il est bien évident qu’elle est dotée d’un théâtre. Avec ses 98,60 mètres de diamètre et son orchestre de 23,46 mètres, c’est l’un des plus grands théâtres de l’Antiquité. Durant l’occupation romaine, à l’époque de l’Empire, la puissante famille des Saithides (je vais avoir l’occasion de reparler d’eux quand nous verrons le stade) a fait profondément remanier son plan et sa décoration d’origine.
 
714b3 Messène antique, fontaine Arsinoé
 
J’ai eu l’occasion, le 5 décembre 2009, devant le temple d’Esculape à la Villa Borghese, à Rome, puis de nouveau le 10 mars dernier à Épidaure, de raconter comment Asclépios, fils d’Apollon, était né d’une mortelle, Coronis. Mais les Romains, attribuant à leur Esculape des légendes de l’Asclépios grec, tout ce que j’ai raconté concerne l’Asclépios d’Épidaure et de la majeure partie de la Grèce. Ici en Messénie, la tradition est un peu différente. En effet, le roi de Messénie Périérès a épousé Laodicè, la fille du dieu fleuve Inachos qui coule en Argolide. De cette union naquirent trois filles, les deux aînées enlevées par les Dioscures (Castor et Pollux, frères de Clytemnestre de Mycènes et de la belle Hélène qui est à l’origine de la Guerre de Troie),et la dernière, Arsinoé, qui a été aimée d’Apollon, et qui a ainsi enfanté Asclépios, sans les épisodes dramatiques de l’autre légende. Mais évidemment les légendes circulaient à travers la Grèce tout comme les hommes, et les Messéniens connaissaient l’histoire de Coronis, qui dépossédait leur cité de sa qualité de patrie du dieu de la médecine. Aussi a-t-on imaginé qu’après la naissance, Arsinoé avait confié le petit Asclépios à une certaine Coronis qui l’avait élevé. Si je raconte cette histoire, c’est parce que passant devant la fontaine que représente ma photo, Pausanias, l’infatigable voyageur du deuxième siècle après Jésus-Christ, raconte que cette fontaine s’appelle Arsinoé du nom, dit-il, de la mère d’Asclépios, et il ajoute que la fontaine Arsinoé recevait ses eaux de la source Clepsydre. Derrière le mur de fond de cette fontaine, se situe un réservoir de quarante mètres de long. Lors du passage de Pausanias, elle avait déjà été remaniée au premier siècle de notre ère, et elle le sera une seconde fois à l’époque de Dioclétien (284-305).
 
714b4 Messène antique, la basilique
 
Ceci est la basilique. J’ai déjà eu l’occasion de mettre en garde contre l’ambiguïté de ce terme, qui peut désigner un édifice civil romain, à l’époque contemporaine c’est une église catholique qui dépend de Rome sans passer par l’évêque du diocèse, ou encore –et c’est le cas ici– c’est une église paléochrétienne qui reprend le plan de l’édifice antique. Cette basilique-ci date du septième siècle de notre ère et, subissant réparations et transformations, elle a continué à être utilisée à l’époque byzantine. Elle a été intégralement construite avec des matériaux de réemploi. Quoique je n’aie pas été capable de le repérer, il paraît que cela se voit en particulier sur le pavement de la nef et le mur de l’abside (qui apparaissent sur ma photo). À l’époque franque, des absides ont été ajoutées aux bas-côtés qui ont accueilli des tombes.
 
714c1 Messène, l'Asclépieion
 
714c2 Messène, l'Asclépieion
 
714c3 Messène, l'Asclépieion
 
Nous sommes ici dans l’Asclépieion, le sanctuaire d’Asclépios. C’est un très vaste complexe bordé de portiques (on voit une ligne de colonnes sur ma première photo) et parmi de nombreuses constructions (deuxième photo) on distingue le temple d’Asclépios (troisième photo). Comme je l’ai raconté tout à l’heure, les Messéniens considèrent que le dieu est fils d’Arsinoé, de lignée royale à Messène. Son sanctuaire de Messène est donc, au même titre que celui d’Épidaure (en plus petit cependant), un lieu privilégié du culte d’Asclépios.
 
714d1 Messène antique, Ecclesiasterion
 
714d2 Messène antique, Ecclesiasterion
 
Je n’ai pas d’explication précise pour l’usage de cet amphithéâtre. Auprès, figure une maquette de l’Asclépieion, et à l’extrémité du complexe se trouve un bâtiment couvert indiqué comme bouleutérion et, séparé de lui par un étroit et long propylée, ce théâtre qualifié d’ecclesiasterion. Normalement, la boulè est le parlement, le conseil, un certain nombre de représentants des citoyens qui se réunissent dans le bouleutérion. En revanche, l’ecclesiasterion accueille l’ecclesia, l’assemblée de tous les citoyens (c’est de là que viennent le mot français église, le mot espagnol iglesia, le mot italien chiesa prononcé kiéza) ayant le droit de vote.
 
714e1 Messène, Artemision
 
714e2 Messène, temple d'Artemis Phosphoros et Orthia
 
Protégé par un toit translucide qui filtre une lumière jaune foncé (merci Photoshop pour récupérer les teintes), se trouvent les restes de l’Artémision, le sanctuaire d’Artémis Phosphoros et Orthia. Seul Pausanias l’appelle Phosphoros, "Porte-Lumière" comme le symétrique latin Lucifer. Ce qui n’est guère flatteur pour la déesse, dont la statue de bois (xoanon) d’origine était maléfique. L’usage rituel de flageller les éphèbes sur son autel trouverait son origine dans un rite la rendant propice. L’épithète usuelle d’Orthia, "droite", viendrait du fait que son xoanon aurait été trouvé dans un buisson de ronces, debout. Ces épithètes se réfèrent particulièrement à l'association d'Artémis à la Lune. Concernant le sanctuaire, il s’agit d’une pièce rectangulaire de 10,30 mètres sur 5,80 mètres en trois parties qui contenait une grande statue en marbre de la déesse, œuvre d’un célèbre sculpteur de Messène, Damophon. Autour de cette statue située sur un socle haut contre le mur du fond du compartiment central, douze statues féminines faisaient un large cercle, tandis que deux autres se trouvaient dans le compartiment de droite. De la déesse comme de ces femmes, représentant des jeunes filles initiées et des prêtresses, il ne reste que les socles. Quelques statues, qui étaient tombées au sol et dont la tête avait été brisée, sont présentées au musée.
 
714f Messène, villa romaine, mosaïque de sol
 
Ailleurs, on peut voir les restes d’une grande villa romaine (premier au quatrième siècles de notre ère) construite à l’emplacement où, précédemment, s’élevait une insula, c’est-à-dire un immeuble de rapport avec de nombreux appartements, et qui occupait tout un pâté de maisons. Cette insula, elle, datait de l’époque hellénistique, troisième siècle avant Jésus-Christ. De la villa, il reste de belles mosaïques de sol. Il s’y trouvait aussi une très belle statue d’Artémis, qui a été transportée au musée.
 
714g1 Messène ancienne, le stade
 
714g2 Messène antique, le stade
 
Dans un tout autre secteur, se trouvent le stade, le gymnase, la palestre. Les herbes hautes, très blanches sous la lumière d’un ciel plombé, cachent le décor d’une façon extrêmement esthétique. Je n’ai pas bien réussi à le rendre en photo, mais au naturel c’était très beau. Et puis on arrive au stade par le haut des gradins.
 
714g3 Ancienne Messène, le stade et son portique
 
714g4 Ancienne Messène, le portique du stade
 
714g5 Ancienne Messène, le stade et son portique
 
Comme on le voit, le stade était entouré d’un rectangle de colonnes. À en croire les dalles au sol, on pourrait penser que ce n’étaient que des colonnes alignées, mais il n’en est rien car c’était une "stoa", c’est-à-dire une galerie, un portique, sur trois côtés du stade, et ces bâtiments abritaient le gymnase, ensemble de pièces comportant des vestiaires, des salles de soins, des salles d’entraînement, des salles d’eau, et aussi sans doute des salles de réunion et de conférences, une bibliothèque, des salles d’études. Vers la fin de l’Empire, les Romains ont transformé la partie nord du stade, soit le côté du fer à cheval de gradins, en amphithéâtre où se donnaient des spectacles de combats entre gladiateurs et fauves. Par là, ils pervertissaient l’esprit proprement grec des lieux, pour qui le gymnase et le stade sont liés à la formation physique et morale, c’est tout un, ce qui explique que les salles d’études voisinent avec les salles d’exercices physiques et avec le stade. J’ai déjà parlé de cela dans mon article daté du 20 au 22 avril intitulé Olympie, les jeux et autres.
 
714g6 Messène, stade et mausolée des Saithides (famille i
 
Tout au bout du stade a été construit sur un haut soubassement une sorte de petit temple (7,44x11,60 mètres) avec quatre colonnes doriques en façade. En fait, ce n’est pas un temple, mais un mausolée où ont été enterrés des membres d’une famille illustre de Messène dont j’ai dit, en l’évoquant au sujet des modifications apportées au théâtre, que j’en reparlerais, c’est la famille des Saithides. Ces gens ont fait partie de l’élite de Messène du premier au troisième siècles après Jésus-Christ. Plusieurs d’entre eux ont rempli des fonctions honorifiques ou de pouvoir sous l’occupation romaine, par exemple prêtres, ou gouverneurs de la province d’Achaïe.
 
714h1 à Messène, stade, gymnase, propylées, palestre
 
714h2 Messène, le gymnase et ses propylées
 
En prenant du recul, on comprend mieux l’agencement des lieux. Sur la première photo, nous sommes plein nord, nous regardons vers le sud. À gauche, on voit l’extrémité du stade et le mausolée des Saithides. En plein milieu, avec un petit arbre isolé, c’était l’aile ouest du gymnase. A droite, se dressent les propylées que l’on retrouve sur la seconde photo, et qui sont suivis en direction du sud par un espace dédié à Héraklès protecteur de la jeunesse, puis par la palestre.
 
714h3 Messène antique, monument funéraire
 
714h4 Ancienne Messène, monument funéraire
 
714h5 Messène, élévation et plan de monument funéraire
 
714h6 Messène, toit conique de monument funéraire
 
À l’ouest (à droite) des bâtiments dédiés à Héraklès, se trouve une curieuse petite construction. Il s’agit d’un monument funéraire où se trouvaient huit tombes disposées par deux et à angle droit. Il avait été édifié à la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ pour les membres d’une famille aristocratique de Messène, mais on a continué, ensuite, à l’utiliser jusqu’au premier siècle de notre ère. Les tombes avaient été pillées, néanmoins les archéologues y ont retrouvé des objets précieux. L’architecture est tout à fait originale, avec cette petite rampe d’accès, et surtout avec ce toit conique dont on voit les éléments sur ma dernière photo, et qui est représenté sur le dessin de la troisième photo. Grâce aux éléments de ce toit, on se rend compte que le dessin est réaliste et non pas une pseudo-reconstitution sortie tout droit de l’imagination du dessinateur. On voit aussi le chapiteau corinthien qui couronnait l’ensemble et qui, comme le prouvent des marques de coulées de pluie teintées de métal, supportait une sculpture en bronze.
 
714i1 Musée archéologique de Messène
 
714i2 Musée archéologique de Messène, stèle d'Héraklè
 
Nous voici à présent au musée. Il est petit mais intéressant. À titre d’exemple, voici deux sculptures. Nous avons vu sur le site un monument funéraire, mais il y en avait plusieurs dans le même secteur, et ce lion attaquant un cerf ornait l’un d’eux, contenant sept tombes.
 
On appelle Hermès une stèle ou une borne dont la partie supérieure s’achève par une tête ou un buste. Sur ma seconde photo, nous avons donc un hermès d’Héraklès trouvé dans le gymnase. Il date du troisième siècle avant Jésus-Christ. Curieusement, la représentation humaine ne se limite pas ici à la tête, car sur la base le sculpteur a figuré de façon très réaliste des attributs sexuels. Et entre la tête et le bas-ventre, une inscription dit que la stèle a été dédiée à Héraklès par Philiadès, fils de Néon.
 
714i3a Musée de Messène, jeune fille du temple d'Artemis
 
714i3b Musée de Messène, Mego, jeune fille du temple d'Ar
 
Le sanctuaire d’Artémis, nous l’avons vu, comporte des bases de statues. Je disais que plusieurs de ces statues, représentant des prêtresses et des jeunes filles initiées au culte de la déesse, avaient été retrouvées, malheureusement acéphales, et placées au musée. En voici deux. On voit que, contrairement à la déesse chasseresse et sportive représentée en jupe courte, ces jeunes filles portaient un long chiton ceinturé très haut sous la poitrine. Le socle de celle de la seconde photo est, dans le temple, juste à gauche de celui d’Artémis (donc directement à la droite de la déesse) et porte une inscription qui nous informe que la jeune fille s’appelle Mego, que sa statue a été offerte par ses parents Damonikos et Timarchis qui avaient rempli les fonctions de prêtres. La statue a pu être datée du premier siècle avant Jésus-Christ.
 
714i4 Musée de Messène,Hermès (copie d'un bronze du 4e s
 
On peut voir aussi une belle statue d’Hermès trouvée dans le gymnase. Je préfère montrer ce gros plan de sa tête. Il s’agit d’une copie réalisée au premier siècle de notre ère d’un bronze du début du quatrième siècle avant Jésus-Christ attribué à l’école de Polyclète, sculpteur argien du cinquième siècle avant Jésus-Christ, actif de 460 à 420 ou 415, auteur entre autres grandes œuvres d’une statue chryséléphantine d’Héra à Argos.
 
714j1 Musée archéologique de Messène, Artémis
 
714j2 Musée archéologique de Messène, Artémis
 
714j3 Musée archéologique de Messène, Artémis
 
Je terminerai avec cette statue d’Artémis. Visitant une villa romaine sur le site, je disais qu’il y avait été trouvé une statue d’Artémis qui avait été transférée au musée. La voici. Elle est si belle que je ne crois pas le commentaire utile. L’arc qu’elle porte dans sa main gauche est hélas brisé à la moitié. On comprend que sa main droite levée vers son épaule devait tenir une flèche qu’elle s’apprêtait à lancer. Il reste quelques traces de peinture blonde sur ses cheveux. Elle aussi est une copie romaine d’un original du quatrième siècle avant Jésus-Christ, œuvre de l’école de Praxitèle. La quasi totalité des belles statues créées par ces Romains amateurs de combats de gladiateurs ne sont que des copies d’œuvres d’artistes grecs amateurs de théâtre… Les Grecs aussi étaient des guerriers, ils passaient leur temps à se battre entre eux, mais ces guerres étaient dictées par l’orgueil, chaque cité voulait la prééminence sur l’ensemble de la Grèce. Les Romains faisaient des guerres de conquête, ils voulaient uniformiser le monde sous leur culture et leurs usages. S’ils avaient inventé le hot-dog et le Coca-Cola, ils auraient créé des McDo à Athènes, à Alexandrie, à Carthage, à Lugdunum, chez les Helvètes, chez les Vénètes et chez les Angles. Pour parler sérieusement, je ne m’explique pas bien pourquoi ces artistes romains, qui copiaient avec habileté et sensibilité les sculptures de ces grands maîtres grecs et qui, par conséquent, prouvaient par là que les gladiateurs et la soumission des pays étrangers n’étaient pas leur préoccupation première, n’ont que très exceptionnellement créé des œuvres originales et se sont cantonnés dans l’art du portrait de leurs contemporains (statues d’empereurs, de généraux, de dignitaires, d’aristocrates, sculptures funéraires) ou dans la copie de sculptures grecques classiques ou hellénistiques. Cette interrogation qui me taraude à chaque fois que, dans un musée, je lis "Copie romaine d’un original grec de tel ou tel siècle", sera ma conclusion.
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Published by Thierry Jamard
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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 00:44
713e0 Vue satellite de Pylos
 
Parce que Pylos comporte de nombreux sites auxquels se rapportent des vestiges de constructions de diverses époques ainsi que des événements historiques, il est bon, je pense, de situer tout cela sur une image satellite à laquelle je pourrai me référer au cours du présent article.
 
Je ne reviendrai pas sur le palais de Nestor, qui a été l’objet de mon précédent article. Dans l’antiquité mycénienne, tout le secteur du port autour de la baie que l’on appelle aujourd’hui Navarino s’appelait Sphakteria. En français, nous disons Sphactérie. Dans le passage de l’Odyssée, chant III, que je citais dans mon précédent article, j’ai expurgé sous forme de points de suspension […] le passage suivant que je voulais réserver pour aujourd’hui : "Les Pyliens, sur le rivage de la mer, faisaient des sacrifices de taureaux entièrement noirs à Poséidon aux cheveux bleus. Et il y avait neuf rangs de sièges, et sur chaque rang cinq cents hommes étaient assis, et devant chaque rang il y avait neuf taureaux égorgés". Le verbe grec sphazô signifiant sacrifier, on voit quelle est l’étymologie du nom de lieu Sphakteria pour cet endroit où se pratiquaient de si abondants sacrifices. Mais au cours des siècles, le nom s’est limité à désigner cette île tout en longueur qui clôt la baie. Sur cette île se trouve la tombe de Paul-Marie Bonaparte, un neveu de l’Empereur, philhellène, qui s’était embarqué sur un navire britannique pour se battre contre les Turcs et qui s’est tué accidentellement en nettoyant son arme (né en 1808, il n’avait que 17 ans lors de cet accident survenu en 1825).
 
713e1 Pylos, île de Sphakteria (Sphactérie)
 
La voilà, sur cette photo, cette île de Sphactérie. Elle a aussi été le théâtre d’une bataille célèbre. Lors d’une première guerre de Messénie, en 680 avant Jésus-Christ, les Spartiates s’emparent de toute la Messénie, avec Messène, bien sûr, et Pylos. En 580, lors de la seconde guerre de Messénie, les Spartiates confirment leur domination, battant les Messéniens insurgés pour recouvrer leur indépendance. Lors d’une troisième tentative de se libérer, en 490, ils sont écrasés, la ville de Messène est rasée, ses habitants ainsi que ceux de Pylos s’exilent en Sicile, où ils fondent Messine. Pylos reste déserte. Puis vient la Guerre du Péloponnèse. En 425, Sparte assiège Corfou. Athènes envoie une flotte pour secourir son alliée. Contournant le Péloponnèse, la flotte doit, pour se soustraire à une tempête, se réfugier dans le golfe de Pylos (futur golfe de Navarin sur ma vue satellite). Le général athénien Démosthène (à ne pas confondre avec l’autre Démosthène, orateur et homme politique qui a vécu au quatrième siècle) décide, quand la flotte repart, de rester avec sept trières. Il occupe Pylos et la fortifie, dans le but d’en faire une base d’où il ferait des incursions en territoire ennemi pour affaiblir Sparte. Les Lacédémoniens, –Sparte et ses alliés– y voient à juste titre un danger et s’installent à Sphactérie, une partie de leurs troupes prenant pied sur le continent. Entre temps, les Athéniens ont libéré Corfou et 60 de leurs trières arrivent, en provenance de l’île de Zante. Les Athéniens cernent Sphactérie puis débarquent à l’aube, attaquent puissamment de front les Lacédémoniens, tandis qu’un détachement messénien, contournant l’île au flanc de la falaise, parvient sans avoir été vu à prendre l’ennemi à revers. Dans la philosophie spartiate, dans l’éducation des citoyens, on ne se rend jamais, on se bat jusqu’à la mort. Or à Sphactérie le général spartiate se rend, et 292 de ses hommes sont faits prisonniers, 128 autres étant tombés au combat, alors que les Athéniens ont perdu une cinquantaine d’hommes (désolé, devant ces morts à la guerre, je ne suis pas capable de dire "n’ont perdu que", car un seul c’est déjà trop, mais il est clair que la disproportion entre les pertes des deux camps confirme la grande victoire athénienne). Résultat, le moral des Athéniens est gonflé à bloc, le moral des Spartiates est au plus bas (ils se vengent en massacrant 2000 hilotes, ces hommes et ces femmes des cités conquises par Sparte, qui sont propriété de l’État et attachés à la terre, à la manière des serfs de l’ancienne Russie ou du Moyen-Âge en France). Pour faire face au fort athénien de Pylos, Sparte doit maintenir une partie de ses troupes en Messénie ce qui diminue d’autant son contingent ailleurs, et Athènes fait des prisonniers spartiates des otages qui seront exécutés si Sparte effectue encore un raid en Attique, comme elle en a l’habitude.
 
713e2a Pylos, Voïdokoilia
 
713e2b Pylos, Voïdokoilia
 
À quelques kilomètres de la ville de Pylos, mais accessibles par une mauvaise petite route qui met ces lieux privilégiés hors du monde moderne, se trouvent la superbe plage de Voïdokoilia, un demi-cercle absolument parfait de sable blanc et fin qui se développe sur 1,5 kilomètre et de mer d’une transparence parfaite, et la lagune de Gialova, écosystème privilégié, protégé, et pourtant en danger. Commençons par la lagune. Elle est de formation naturelle, mais il semble qu’elle n’existait pas à l’époque où Pausanias a visité les lieux. Couvrant une superficie de 2,5 kilomètres carrés et ne dépassant pas un mètre de profondeur, elle communique avec la mer par un étroit canal. Mais son fragile équilibre, qui s’est maintenu intact au cours des siècles, a été mis à mal par le modernisme. Des années 60 aux années 80 du vingtième siècle, la réduction du volume d’eau douce due aux prélèvements d’usage rural et la fermeture périodique du canal de communication avec la mer ont fait varier la salinité de l’eau et son niveau, causant de graves dommages à la faune et à la flore qui, pourtant, sont exceptionnellement riches. C’est ainsi que, chaque année à l’automne, la lagune se couvre d’oiseaux migrateurs. On a dénombré 245 espèces d’oiseaux différentes. Cette lagune est également le seul endroit d’Europe où l’on rencontre le caméléon d’Afrique. Pour le visiteur comme nous, il n’est pas évident de le rencontrer, ce caméléon. Quant aux oiseaux, en cette saison ils sont plus au nord. Mais le soir, nous avons été assourdis par les coassements des grenouilles. Comme on le voit sur la photo satellite, la baie de Navarino (Pylos), la plage de Voïdokoilia et la lagune sont toutes proches, or le port de Pylos situé au fond de la baie accueille toutes sortes de bateaux qui viennent alimenter le pays, et entre autres des pétroliers, avec les risques de marées noires. Ces risques ne sont pas hypothétiques, puisqu’en 1980, en 1986 et en 1993, trois naufrages de pétroliers dans la baie de Pylos ont causé trois marées noires, avec des conséquences dramatiques. Alors que dans la lagune on pêche environ dix tonnes de poisson par an, rougets, bars, anguilles, après la dernière catastrophe de 1993, pendant la saison de pêche 1993-1994 on n’a récolté que 3,5 tonnes de poisson.
 
713e3 Pylos, Voïdokoilia
 
713e4 Pylos, Voïdokoilia et Palaiokastro
 
J’en viens à la plage de Voïdokoilia. Une remarque sur ce nom : en grec moderne, OI n’est pas une diphtongue et se prononce I, mais reste diphtongué si le I porte un tréma. C’est pourquoi dans beaucoup de textes les caractères grecs du mot Βοϊδοκοιλιά sont transcrits en caractères latins Voidokilia. Je fais cette remarque parce que qui souhaite trouver sur un moteur de recherche des informations sur ce lieu doit entrer les deux orthographes. J’ai déjà dit la splendeur exceptionnelle de cette plage. Sa baie est protégée des vents, de chaque côté, par de hautes masses rocheuses, tandis que son pourtour est bas, seulement séparé de la lagune par des dunes de sable. Sur ma deuxième photo apparaît, au fond, juché au sommet du mont, Palaiokastro.
 
713e5 Pylos, Voïdokoilia et Palaiokastro
 
Après l’incendie vers 1200 avant Jésus-Christ du palais mycénien situé à Epano Englianos , la ville de Pylos s’est reconstruite ici, sur ce promontoire qui domine de deux cents mètres Voïdokoilia. Au sixième siècle de notre ère, les Arabes conquièrent l’endroit, mais comment ils l’ont occupé, on l’ignore car en fait, depuis la fin de l’Empire romain et pendant mille ans, Pylos a dû continuer d’être habitée mais elle ne nous a laissé aucune trace, monument, source littéraire, découverte archéologique. On se rappelle que le début du treizième siècle a connu un bouleversement du monde, avec, en occident, la prise de Constantinople par les Francs en 1204 et le démembrement de l’Empire Byzantin, et avec, en orient, le déferlement des Mongols de Gengis Khan et leur conquête de la Chine en 1206. En Grèce, ce que les historiens appellent la "période franque" a duré de 1204 à 1430, avec l’instauration d’une société structurée sur le modèle féodal français avec ses princes, ses ducs, ses comtes, ses barons et ses chevaliers liés par des rapports de suzeraineté et de vassalité. À la fin du treizième siècle, après 1278, une forteresse construite par le Franc Nicolas II de Saint-Omer, un Flamand, seigneur de Thèbes et huissier de Morca qui avait épousé la veuve du prince Guillaume de Villehardouin, a utilisé les bases de la citadelle antique. C’est le Palaiokastro, ou Vieux Château, tout là-haut, au-dessus de la Grotte de Nestor, et auquel nous nous sommes rendus en suivant le sentier que l’on voit sur la photo ci-dessus.
 
713e6 Pylos, Voïdokoilia (vue de Palaiokastro)
 
713e7 Pylos, Voïdokoilia (vue de Palaiokastro)
 
713e8 Pylos, Voïdokoilia (vue de Palaiokastro)
 
Ce sentier va bientôt monter plus fortement, jusqu’à la grotte de Nestor. De là, on peut admirer le panorama. Sur la droite, c’est la lagune. Puis le parfait demi-cercle de la plage de Voïdokoilia, avec son sable blanc et ses eaux transparentes, et par le chenal resserré entre deux masses rocheuses l’accès à la mer. Après la grotte, la montée devient un peu plus difficile, mais aux endroits plus délicats des fers fixés dans le sol servent de marches ou fixés dans la paroi servent de poignées pour se hisser. Finalement, c’est à la portée de tout le monde (même si nous ne rencontrons pas âme qui vive), et on découvre des vues superbes : ma troisième photo ci-dessus est prise à mi-chemin entre la grotte et le sommet.
 
713e9 Pylos, Palaiokastro
 
Au sommet, on ne voit du château que ses murailles, sans recul parce que le chemin qui les suit, envahi par la végétation, est étroit et longe directement la falaise. Mais de toute façon, la forteresse ne se visite pas. Il paraît que c’est pour raison de sécurité et parce qu'étant donné son état on n’y verrait que des tas de pierres au sol. À la suite de la conquête, les Francs avaient créé sur le Péloponnèse le Principat d’Achaïe, ou Principat de Morée. Ils s’y sont maintenus même après le retour à Constantinople d’un empereur Byzantin, Michel VIII Paléologue, 57 ans après la prise et le sac de la ville, en 1261. C’est ainsi que Saint-Omer a pu construire ici son château après son mariage avec la veuve du Franc, ancien propriétaire des lieux, et par la suite, en 1287, lui-même a été fait bailli de la principauté d’Achaïe par Robert, Comte d’Artois. Quarante ans plus tard, les Génois, désirant s’assurer une base contre leurs rivaux Vénitiens, s’emparent de la forteresse. Peu après, en 1366, Palaiokastro a été le théâtre d’une lutte entre Francs qui a duré un an. Le prince d’Achaïe Robert de Tarente est mort en laissant un héritier et une veuve, Marie Bourbon, laquelle n’entend pas donner le pouvoir à son beau-fils et, pour cette raison, doit s’opposer à une coalition dudit beau-fils, des barons d’Achaïe et de l’archevêque de Patra. Finalement, en 1423, le dernier Franc titulaire de Pylos, Zacharie II de Gênes, vend Palaiokastro à Venise. En 1500 les Turcs parviennent à s’en emparer. En 1572 Don Juan d’Autriche, le commandant de la flotte qui un an auparavant en 1571 avait remporté la grande victoire de Lépante (Naupacte) contre les Turcs, échoue à reprendre Palaiokastro. Lépante, puis cette tentative manquée à Palaiokastro, ces deux événements poussent les Turcs à construire un nouveau château et, au fur et à mesure de cette construction, à abandonner Palaiokastro.
 
713f1 Pylos, Neokastro
 
713f2a Pylos, Neokastro
 
713f2b Pylos, Neokastro
 
Et donc, en 1573, les Turcs construisent près de là où est aujourd’hui la ville moderne de Pylos, la forteresse de Néokastro, "Nouveau Château". Bien plus tôt, pendant la Guerre de Cent Ans, à la bataille de Crécy, était apparu un nouveau type d’armes, les armes à feu (que connaissaient déjà les Chinois depuis longtemps). Les ingénieurs européens, Italiens d’abord, suivis par ceux des autres pays, ont dès lors étudié avec de savants calculs mathématiques des formes et des structures architecturales mieux adaptées aux nouvelles armes, à ces canons qui ouvrent des brèches dans les murailles. Les Turcs, de leur côté, observaient attentivement ce qui se faisait du côté de l’Occident et à Néokastro ils se sont largement inspirés de ces techniques. Alors qu’auparavant il fallait empêcher l’assaillant d’escalader les murs, on les construisait relativement minces, mais très élevés, et entourés de fossés qui à la fois constituaient un obstacle à franchir sous les flèches de l’assiégé et ajoutaient à la hauteur des remparts. Désormais, ils sont moins hauts pour offrir moins de surface aux boulets ennemis, mais on les fait très épais pour mieux résister à la pénétration des boulets, et au lieu d’être verticaux ils sont plus épais à la base pour assurer une meilleure tenue au sol.
 
713f3 Pylos, Neokastro
 
Malgré ces différences techniques d’architecture, la forteresse continue à dresser ses murs autour d’une ville comportant une citadelle et des habitations ordinaires. Sur la photo ci-dessus, on voit la muraille, en arrière-plan, et des ruines d’une construction, en premier plan. Il est curieux de noter que Néokastro correspond, dans ses dates d’édification et de "fin de service", aux deux victoires majeures de coalitions chrétiennes sur la flotte de la Sublime Porte, Lépante, 1571, dernière grande bataille navale de la marine à rame, et Navarino (dont je vais parler tout à l’heure), 1827, dernière grande bataille navale de la marine à voile.
 
713f4 Pylos, Neokastro
 
Et s’il y a des habitations, il y a aussi une mosquée si des Musulmans occupent les lieux, ou une église pour les paroissiens chrétiens si les Turcs s’en vont. C’est ainsi que ce bâtiment, d’une très belle architecture sobre, a été construit au seizième siècle en même temps que Néokastro et dans son enceinte comme mosquée, puis est devenue l’église de la Métamorphose après la bataille de Navarino, quand les Turcs ont dû l’abandonner.
 
713f5a Pylos, Neokastro
 
713f5b Pylos, Neokastro
 
713f5c Pylos, Neokastro
 
Ici, nous sommes à l’intérieur de la citadelle de plan hexagonal, dans la cour centrale. Un chemin de ronde fait le tour des bâtiments, tout en haut. On y accède soit par la rampe que l’on voit sur la première photo (mais qui est interdite aux visiteurs), utilisée pour hisser des canons, soit par l’escalier de la troisième photo.
 
713f6 Pylos, Neokastro
 
Et, comme on peut s’y attendre, du chemin de ronde la vue est splendide, embrassant un vaste panorama sur la baie de Navarino avec à nos pieds l’église et les espaces boisés de Néokastro.
 
713f7 Pylos, Neokastro
 
Avant d’achever la visite de Néokastro en pénétrant dans le bâtiment qui, à l’entrée, abrite le musée, j’ajoute cette photo des boulets de canon tirés par les navires de l’alliance qui a défait les Turcs en 1827.
 
713g1 Pylos, musée de Neokastro, Rebelle avec le drapeau g
 
Les pièces présentées au musée concernent l’insurrection des Grecs contre l’occupant turc et la guerre de libération. Ce sont essentiellement des images, soit sous forme de gravures, soit sous forme d’assiettes décorées. Ici, nous voyons un rebelle avec le drapeau grec (qui n’est pas celui d’aujourd’hui).
 
713g2 Pylos, musée de Neokastro, Le massacre de Chio (Gre
 
Cette gravure de Greuze d’après le tableau de Delacroix représente Les Massacres de Chio. C’est à ce sujet que Victor Hugo, dans les Orientales, a composé L’Enfant :
             "Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
             Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil […].
              Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
             Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
                       Courbait sa tête humiliée […].
             Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
             Pour rattacher gaiement et gaiement ramener
                       En boucles sur ta blanche épaule
             Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront […] ?
             – Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,
                       Je veux de la poudre et des balles."
 
713g3 Pylos, musée de Neokastro, Attaque d'un navire turc
 
Cette œuvre d’Henri Vernet représente l’attaque d’un navire turc. On le voit, ce navire est isolé, il ne s’agit donc pas d’une bataille navale, mais d’une attaque menée par des partisans
 
713g4 Pylos, musée de Neokastro, Bataille de Navarin, par
 
Encore une fois j’anticipe sur le récit que je vais faire tout à l’heure de la bataille de Navarino, mais étant dans ce musée je ne peux manquer de montrer maintenant cette image d’Épinal qui la représente.
 
713g5a Pylos, Neokastro, Femmes de Missolonghi à Patra
 
Lorsque nous avons visité Missolonghi, j’ai suffisamment longuement parlé des événements terriblement dramatiques concernant le siège et ses conséquences pour ne pas revenir dessus ici. Cette lithographie de Théodore Leblanc représente des Femmes missolonghiotes à Patra.
 
713g5b Pylos, musée de Neokastro, Théodore Kolokotroni,
 
713g5c Pylos, musée de Neokastro, Baron Favier, général
 
713g5d Pylos, musée de Neokastro, la Bobolina
 
713g5e Pylos, musée de Neokastro, Madon
 
Les quatre photos ci-dessus présentent des personnages qui se sont illustrés lors de la Guerre d’Indépendance. Le premier est Théodore Kolokotroni (1770-1843). D’abord klephte, il s’est formé dans l’armée britannique et, quand il a été amené à prendre part à l’insurrection, il était âgé de plus de cinquante ans, ce qui lui a valu d’être surnommé le Vieux. C’était un général qui a remporté des victoires dont les conséquences ont été importantes pour la cause grecque. Plus tard, il a été partisan de Capo D’Istria, premier gouverneur de la Grèce libre. Mais au moment où il s’est agi de trouver un roi pour la Grèce, il était du côté du parti russe, aussi les Bavarois, dont Othon était issu et a été désigné pour le trône de Grèce, le traduisirent-ils en justice, ce qui lui valut une condamnation à mort, mais il a été gracié.
 
Sur ma seconde photo, on voit le baron Nicolas Favier (1782-1855), un Français philhellène, héros de la défense de l’Acropole d’Athènes contre les Turcs en 1826.
 
Laskarina Pinotzis (1771-1825) est la fille d’un capitaine qui, pour avoir pris part à la première guerre russo-turque, avait été mis en prison par les Turcs, ainsi que sa femme enceinte, et de ce fait Laskarina est née en prison à Constantinople. Son père est exécuté, sa mère s’enfuit et se réfugie à Spetses, une petite île tout au bout de la péninsule qui s’ouvre à Nauplie. Veuve, puis remariée en 1801 avec un certain Bouboulis, elle en retire le surnom de "la Bouboulina". Elle est veuve une seconde fois en 1811, lorsque Bouboulis est tué par des pirates algériens. Elle utilise alors la fortune de son mari pour construire quatre navires de guerre. Après des démêlés avec les autorités ottomanes, elle intègre une association secrète qui prépare une insurrection, seule femme de cette association. En 1920, quand le plus grand de ses navires, l’Agamemnon, est terminé, elle achète des armes et les met à bord, elle recrute des troupes qu’elle finance et commande personnellement. Elle participe au blocus naval de Nauplie, de Monemvasia, à la prise de Pylos. En 1821, lorsque tombe Tripoli (centre du Péloponnèse), elle rencontre Kolokotroni, et elle fiance sa fille avec son fils à lui. Alors qu’elle avait consacré la totalité de sa fortune à la cause de la révolution, elle a été accusée d’avoir revendu à son profit des canons saisis à Nauplie, et elle a été contrainte à se retirer à Spetses. C’est dans une vendetta familiale qu’elle sera tuée en 1825.
 
Et enfin, cette jeune fille est Madon, fille de l’hospodar Nicolas Mavroguény, héroïne de Mykonos (une des Cyclades).
 
713h1 Pylos, musée de Neokastro,
 
Maintenant voici quelques assiettes décorées en relation avec les événements. Les légendes, sur mes photos réduites en dimension et en qualité, sont bien évidemment illisibles. Ici, il est dit : Les Grecs recevant la bénédiction à Missolonghi.
 
713h2 Pylos, musée de Neokastro,
 
L’étranger héros national, c’est Byron. Et, certes, il a payé de ses deniers, et il était dans les murs de Missolonghi lors du siège de la ville par les Turcs. Quoiqu’il ne soit pas mort d’une balle ou d’une lame turque, il a été victime d’une maladie qu’il n’aurait pas contractée s’il avait continué ses frasques en Grande-Bretagne. Mais il ne faut pas pour autant oublier les autres étrangers philhellènes. Et ici, c’est un Français illustre : Comité grec présidé par M. de Chateaubriand.
 
713h3 Pylos, musée de Neokastro,
 
713h4 Pylos, musée de Neokastro,
 
Ici, ce sont deux assiettes montrant des événements opposés. La première, Les Turcs emmenant les femmes et les enfants grecs, rappelle que lorsqu’il prenaient des Grecs lors des combats, les Turcs ne faisaient guère de prisonniers de la façon traditionnelle. Ou bien ils les exécutaient, ou bien s’ils les épargnaient ce n’était pas par grandeur d’âme ou par pitié, mais par profit car ils les vendaient comme esclaves. C’est donc le sort qui va être réservé à ces femmes qui vont entrer dans des harems, et à ces enfants qui vont devoir effectuer de durs travaux malgré leur jeune âge. Mais les prisonniers ne sont pas toujours les Grecs, et la seconde assiette représente Pacha fait prisonnier.
 
713i1 Pylos, place des Trois Amiraux
 
713i2 Pylos, place des Trois Amiraux
 
Quittons maintenant le musée pour jeter un coup d’œil à la ville moderne de Pylos. Elle s’ordonne autour de la place des Trois Amiraux. Ces trois amiraux sont un Anglais, Codrington, un Russe, Heyden et un Français, Derigny, dont les effigies sont sculptées en bas-relief sur trois côtés de la colonne dressée sur cette place en souvenir de leur rôle dans la bataille de Navarino.
 
713i3a Pylos, canon place des Trois Amiraux
 
713i3b Pylos, canon place des Trois Amiraux
 
713i3c Pylos, canon place des Trois Amiraux
 
Aux angles du monument sont placés des canons de diverses origines, témoins que la ville a été le cadre d’affrontements sanglants entre puissances.
 
713i4 Navarino par le Russe Ivan Aïvazovski (1817-1900), 1
 
Le moment est venu pour moi de parler (enfin…) de la bataille de Navarino. En 1821, au terme d’un siège de Néokastro mené par l’évêque de Methoni, les Turcs se rendent, 500 hommes en armes et 234 femmes, enfants, vieillards. Quelques mois plus tard, 52 officiers vétérans des armées de France, d’Allemagne et de Pologne arrivent pour renforcer la garnison. Mais les Turcs voulaient reprendre cette forteresse et, en mars 1825, après avoir repris Methoni et Koroni, l’Égyptien Ibrahim Pacha marche sur Néokastro par voie de terre et bombarde la citadelle défendue par 500 hommes, auprès desquels sont aussi enfermés 2500 femmes, enfants, vieillards. Une moyenne de 127 bombes par jour frappe le fort. Des navires grecs parviennent à apporter des canons et des munitions en même temps que plusieurs milliers d’hommes, et installent une garnison sur l’île de Sphactérie et à Palaiokastro. Jugeant que s’il prenait Sphactérie il paralyserait les deux forts, Ibrahim Pacha arrive, en avril, avec une flotte de 59 navires. Les Grecs ne peuvent résister et, en effet, Ibrahim Pacha reprend alors les deux forts. Il occupe le port de Pylos. Cette défaite grecque a eu lieu en mai 1825. Or en juillet 1827, à Londres, la Grande-Bretagne, la France et la Russie signent la Triple Alliance. Les trois puissances lancent aux Turcs un ultimatum : ils ont un mois pour mettre un terme à cette guerre. Fin août, non seulement les Turcs n’avaient pas tenu compte de l’ultimatum, mais ils avaient renforcé, avec des éléments turcs, la flotte égyptienne de Navarino. Les trois amiraux, Codrington, Derigny et Heyden, après s’être concertés, décident d’entrer dans le port et de jeter l’ancre près de la flotte turque pour l’intimider. Le 20 octobre à midi, les navires de la Triple Alliance entrent dans la rade. Un officier anglais muni d’un drapeau blanc pour parlementer est abattu froidement, et commence alors la bataille navale entre navires à l’ancre. Face aux 174 tués et 475 blessés chez les Alliés, les Turcs et Égyptiens ont subi une perte de 6000 morts et 4000 blessés. Telle fut la bataille de Navarino. Le tableau sur ma photo ci-dessus représente la bataille de Navarino, peinte en 1846 par le Russe Ivan Aïvazovski (1817-1900).
 
En Grèce, particulièrement dans le Péloponnèse, le bétail est essentiellement composé de chèvres et de moutons. Pour fêter l’événement et redonner des forces aux hommes, le cuisinier français cuisina un grand ragoût de mouton, avec des petits légumes parmi lesquels des navets, pour jouer avec le nom de Navarino. Ainsi était née la célèbre recette du navarin d’agneau.
 
Ibrahim Pacha, pour autant, n’a pas quitté Néokastro. Le parlement anglais craignant que la Russie ne tire avantage des événements s’est montré très critique envers cette bataille, Codrington a même été sur le point d’être traduit en justice car il avait été envoyé pour faire pression, non pour se battre, et il n’a été sauvé que grâce à Lord Russell. Les Français ont alors proposé à leurs alliés de se charger seuls de l’opération et, début septembre 1828 le général Maison donne l’ordre d’évacuer le fort. Les Turcs s’exécutent sans résistance, et Ibrahim Pacha sort le dernier. Maison s’installe alors à sa place et donne l’ordre à ses ingénieurs de dessiner les plans d’une place et d’une ville autour. C’est ainsi qu’en 1828 la Pylos d’aujourd’hui a vu s’édifier ses premières maisons.
 
Mais je dois maintenant citer Lamartine et la réflexion qui lui vient à l’esprit lorsque, en août 1832, en mer, il aperçoit cette côte : " Le 6, à midi, nous aperçûmes sous les nuages blancs de l'horizon les cimes inégales des montagnes de la Grèce : le ciel était pâle et gris comme sur la Tamise ou sur la Seine au mois d'octobre ; un orage déchire, au couchant, le noir rideau de brouillards qui traîne sur la mer ; le tonnerre éclate, les éclairs jaillissent, et une forte brise du sud-est nous apporte la fraîcheur et l'humidité de nos vents pluvieux d'automne. L'ouragan nous jette hors de notre route, et nous nous trouvons tout près de la côte de Navarin ; nous distinguons les deux îlots qui ferment l'entrée de son port, et la belle montagne aux deux mamelles qui couronne Navarin. C'est là que le canon de l'Europe a crié naguère à la Grèce ressuscitée : la Grèce a mal répondu ; affranchie des Turcs par l'héroïsme de ses enfants et par l'assistance de l'Europe, elle est maintenant en proie à ses propres ravages ; elle a versé le sang de Capo d'Istria, qui avait dévoué sa vie à sa cause. L'assassinat d'un de ses premiers citoyens ouvre mal une ère de résurrection et de vertu. Il est douloureux que la pensée d'un grand crime soit une des premières qui s'élève à l'aspect de cette terre, où l'on vient chercher des images de patriotisme et de gloire".
 
713j1 Oliveraie de la paix, à Pylos
 
713j2 Oliveraie de la paix, à Pylos
 
Comme très souvent, j’ai été trop long. Très rapidement, voici quelques images de Pylos aujourd’hui. Ici nous sommes loin de la ville moderne, juste devant l’entrée du site antique du palais de Nestor. Cet espace qui sert de parking pour les visiteurs est planté d’oliviers, et porte le nom d’Oliveraie de la Paix inscrit en français. Une plaque, en grec et en français, dit :
Dans chaque olivier se reflète un pays
Dans chaque branche un message de paix
Dans chaque fruit un vœu de prospérité
Fondation culturelle – Routes de l’Olivier
 
Et, tout le long du mur, au pied des arbres des plaques portant le nom d’un pays ont été posées. Il y en a vingt. Ou du moins dix-neuf, parce que l’une d’entre elles a été arrachée. Je ne sais de quel pays il s’agit, j’ignore si c’est par vandalisme ou parce que le pays n’est pas digne de figurer dans cette oliveraie. Voici les pays qui figurent ici (noms indiqués en grec et en français), de gauche à droite : Russie, Maroc, Émirats Arabes Unis, Liban, Arabie Saoudite, Palestine, Koweït, Égypte, Albanie, Slovénie, Yougoslavie, Chypre, Qatar, Tunisie, Algérie, Espagne, Libye, Jordanie, Syrie.
 
713k1 L'aqueduc de Pylos
 
Lorsque l’on entre dans la ville en venant de Methoni, on longe un moment ce grand aqueduc qui a été construit pour fournir en eau Néokastro.
 
713k2 Un habitant de Pylos vainqueur aux J.O. de Stockholm
 
Juste en face du grand parking où il est interdit de dormir (!), sur le port de la moderne Pylos, une plaque signale que dans cette maison est né et a vécu Kostis Tsiklitiras (1888-1913), vainqueur olympique des cinquièmes Jeux Olympiques de 1912 à Stockholm, Suède. On peut constater tristement que ce champion de vingt-quatre ans est mort l’année qui a suivi sa victoire.
 
713k3 Coucher de soleil à Gialova, près Pylos
 
Et, en guise de conclusion, ce coucher de soleil. Pylos est à l’entrée sud de la baie de Navarino, et commande la passe entre l’île de Sphactérie et le continent. Gialova, où est situé le camping où nous étions basés pendant notre séjour, est au contraire tout au fond de la baie, au milieu, face à l’île. C’est de la plage du camping que j’ai pris cette photo.
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Published by Thierry Jamard
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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 23:53
Nous avons passé quelques jours à Pylos et dans les environs. Cette ville est située sur la côte ouest de la Messénie, "doigt" le plus occidental au sud du Péloponnèse. Mais avant toute chose, quelques mots de la façon peu sympathique dont nous avons été accueillis en ville. Une voiture de police guettait sur la place principale et, quand je suis passé à sa portée, un policier m’a fait signe d’arrêter, m’a tendu un papier et m’a dit "No sleep, no sleep". Le papier, rédigé en allemand, rappelle qu’une loi grecque interdit le camping sauvage et que l’amende pour les contrevenants est de près de cent cinquante Euros par personne. Passons sur le fait que garer un camping-car le long d’un trottoir ou sur un parking ne peut être interdit puisque c’est un véhicule comme un autre, et que ce que j’y fais ne regarde que moi (si je dors dans ma voiture, personne ne me dira rien, si je dors dans mon camping-car ce devrait être la même chose). Mais ce que je trouve particulièrement peu accueillant, c’est ce papier rédigé dans une seule langue qui n’est même pas la plus couramment parlée par les touristes, et qui est remis dans ces conditions. Que l’on se contente d’un panneau sur le parking rappelant la loi, en grec et en anglais (et français, italien, allemand, néerlandais si on veut, ce sont les immatriculations de camping-cars le plus souvent rencontrées sur les routes grecques). Bref, passons à mon sujet, c’est plus agréable.
 
Non seulement les paysages sont de toute beauté, mais de plus les lieux sont porteurs d’histoire, aussi bien préhistorique ("histoire préhistorique"… l’expression est osée, mais peu importe), que mycénienne, byzantine, vénitienne, turque, de sorte que je me vois contraint d’y consacrer deux articles. Le premier, celui-ci, concernera la Pylos néolithique (brièvement) et la Pylos mycénienne de Nestor.
 
Je vais en dire tout à l’heure un peu plus au sujet de ce Nestor qui tient une grande place chez Homère, mais d’abord une précision sur la situation de Pylos. Dans l’Odyssée, à la fin du chant II, Télémaque, le fils d’Ulysse, quitte son île d’Ithaque et se rend chez Nestor à Pylos pour s’informer sur son père et son retard à rentrer de Troie : "Et Athéna aux yeux clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyr, qui les poussait en résonnant sur la mer sombre. […] Ils déployèrent les voiles blanches retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui marchait et courait sur la mer […]. Et, toute la nuit, jusqu'au jour, la Déesse fit route avec eux". Fin du chant II. Début du chant III : " Hélios, quittant son beau lac, monta dans [le ciel] […] et ils arrivèrent à Pylos […], entrèrent dans le port, serrèrent les voiles […] et ils parvinrent à l'assemblée où siégeaient les hommes Pyliens. Là était assis Nestor avec ses fils, et, tout autour, leurs compagnons préparaient le repas, faisaient rôtir les viandes et les embrochaient".
 
Je me suis donc livré à un petit calcul. En ligne droite, sur ma carte Michelin au sept cent millième, il y a 25 centimètres à parcourir, ce qui représente 175 kilomètres, ou en divisant par 1,852 quatre-vingt quinze milles nautiques. Athéna les a accompagnés toute la nuit, quand ils sont arrivés on préparait la viande pour le repas, supposons donc que cette navigation d’une nuit et un matin se soit déroulée de 18 heures au lendemain 11 heures, soit pendant dix-sept heures, Télémaque a vogué à 10,3 kilomètres à l’heure soit 5,6 nœuds. Compte tenu des techniques de l’époque, par bon vent et avec un navire relativement léger qui court sur la mer, c’est tout à fait vraisemblable.
 
713a1 Pylos, palais de Nestor
 
Au lieudit Epano Englianos a été découvert et fouillé en 1939 le mieux conservé des palais mycéniens. Mais en outre, en ces lieux et sous les restes mycéniens, il a été trouvé des traces montrant qu’il y avait eu une activité humaine dès 4000-3100 avant Jésus-Christ. Mis au jour et débarrassés de la terre qui les recouvrait et les protégeait, ces vestiges de palais seraient soumis aux intempéries et vite disparaîtraient, aussi sont-ils protégés sous un vaste toit. On a découvert les traces de quatre bâtiments. Ici, sous ce toit, nous sommes dans le palais de Nestor, le bâtiment le plus ancien (sud-ouest) est le palais de Nélée, le père de Nestor, le bâtiment du nord-est est une cave à vin et enfin un bâtiment a été recouvert, à la fin du quatorzième siècle, par le palais de Nestor. Ici, pas de murs cyclopéens, pas de fortifications.
 
713a2 Pylos, palais de Nestor, salle du trône et foyer
 
713a3 Pylos, palais de Nestor, appartement de la reine
 
Ce Nestor, on l’a compris, était le roi de Pylos. Homère parle sans cesse de lui dans l’Iliade. C’est un homme assez âgé mais encore capable de se battre contre les Troyens, un sage. Mais sa sagesse lui est naturelle, elle n’est pas uniquement due à l’expérience que confère l’âge. Souvent, il est consulté avant une prise de décision pendant la Guerre de Troie et son avis est écouté. J’ai résumé à grands traits dans mon dernier article certains événements de l’Iliade, et je disais comment, au chant IX, Agamemnon cherchait à se faire pardonner l’offense qu’il avait fait subir à Achille, en lui offrant de généreux dons. Cette décision, il la prenait après avoir entendu Diomède, mais surtout les sages conseils de Nestor : "Et le cavalier Nestor, se levant au milieu d'eux, parla ainsi : "[Diomède], tu es le plus hardi au combat […]. A la vérité, tu es jeune, et tu pourrais être le moins âgé de mes fils […]. C'est à moi de tout prévoir et de tout dire, car je me glorifie d'être plus vieux que toi. Et nul ne blâmera mes paroles, pas même le Roi Agamemnon […]. Très illustre Atride Agamemnon, roi des hommes, […] je te dirai ce qu'il y a de mieux à faire, car personne n'a une meilleure pensée que celle que je médite maintenant, et depuis longtemps, depuis le jour où tu as enlevé, ô race divine, contre notre gré, la vierge Briséis de la tente d'Achille irrité. Et j'ai voulu te dissuader, et, cédant à ton cœur orgueilleux, tu as outragé le plus brave des hommes, que les Immortels mêmes honorent, et tu lui as enlevé sa récompense. Délibérons donc aujourd'hui, et cherchons comment nous pourrons apaiser Achille par des présents pacifiques et par des paroles flatteuses." Et le Roi des hommes, Agamemnon, lui répondit : "Ô vieillard, tu ne mens point en rappelant mes injustices. J'ai commis une offense, et je ne le nie point. […] Puisque j'ai failli en obéissant à de funestes pensées, je veux maintenant apaiser Achille et lui offrir des présents infinis.""
 
Ici, sur la première photo, nous sommes dans la grande salle du trône, et ce cercle que nous voyons est le foyer. Du trône lui-même il ne reste rien, sans doute était-il en bois incrusté d’ivoire mais son emplacement surélevé est bien visible, le long du mur face au foyer, ainsi que les trous dans lesquels, de son trône, le roi offrait des libations aux dieux. Un autre foyer figure sur la seconde photo, et là nous sommes dans les appartements de la reine. Il était surmonté d’une cheminée, nous la verrons au musée.
 
713a4 Pylos, palais de Nestor, escalier du nord-est
 
Nestor était l’un des plus puissants souverains de l’époque mycénienne. Ce n’est pas un roitelet qui règne sur une ville et quelques champs alentour, son royaume recouvre toute la Messénie (cette presqu’île), vers l’est jusqu’au-delà de Kalamata, là où commence le Magne, et vers le nord jusqu’à deux fois la longueur de la presqu’île. D’ailleurs, alors que le roi des rois, Agamemnon, aligne 100 navires pour partir vers Troie, Nestor en aligne 90. Son palais mesure 30 mètres sur 57. Rien qu’au sol on dénombre 55 pièces, ce qui n’est pas rien, mais en outre cet escalier, ci-dessus, et un autre en un autre endroit, sont la preuve que le palais comportait aussi un étage, mais comme il n’en reste rien il est difficile de dire quel était l’usage des pièces d’en haut. En revanche, en bas, les fouilleurs ont trouvé au sol des fragments de fresques qui se sont brisées en se détachant des murs et en tombant. Néanmoins, certaines parcelles sont parfaitement visibles (il y en a au musée), et des traces ont permis aux archéologues de reconstituer ce que représentaient les scènes. Les sols, eux, n’étaient pas en mosaïques, ils étaient simplement peints.
 
713a5a Pylos, palais de Nestor, cave à huile
 
713a5b Pylos, palais de Nestor, cave à huile
 
713a5c Pylos, palais de Nestor, jarre d'huile
 
Nous voici dans le magasin d’huile, la réserve d’huile d’olive si indispensable en ce pays. Certes il y a chez les Mycéniens de somptueux banquets, et le genre épique qui ne manque jamais d’ajouter au luxe et à la magnificence des rois et des héros nous en donne des descriptions grandioses, mais au quotidien, même dans les milieux aristocratiques, un repas pouvait se composer de pain arrosé d’huile d’olive sur lequel un déposait des rondelles d’oignon et des olives. D'autre part les lampes brûlent à l'huile. Dans le palais où vivent de nombreuses personnes, entourage du roi et serviteurs, on voit quel volume d’huile d’olive il convenait de stocker.
 
713a6 Pylos, palais de Nestor, WC
 
Comment dit-on de façon élégante ? Des lieux d’aisance ? Alors que dans le troisième tiers du dix-septième siècle et au dix-huitième siècle encore, à Versailles, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI utilisaient des chaises percées dans leur chambre à coucher et que beaucoup de gens, des nobles, des courtisans, quand il s’agissait d’un simple pipi se contentaient d’ouvrir une fenêtre, ici au deuxième millénaire avant Jésus-Christ il existait une pièce réservée à ces usages.
 
713a7 Pylos, palais de Nestor, baignoire
 
Ce que j’ai gardé pour la fin de notre visite de ce palais, c’est un objet merveilleux, la seule, l’unique baignoire de l’époque mycénienne retrouvée à ce jour. On savait bien qu’il en existait, on savait que Clytemnestre et Égisthe avaient assassiné Agamemnon dans son bain, mais on n’en avait jamais vu. Et l’on constate que la forme est celle des baignoires contemporaines pour que l’on puisse s’y prélasser, le buste incliné en arrière, le dos appuyé sur l’arrondi.
 
713b1a Pylos, tombe mycénienne près du palais de Nestor
 
713b1b Pylos, tombe mycénienne près du palais de Nestor
 
À quelques centaines de mètres du palais de Nestor, un panneau sur la route indique une tombe à tholos mycénienne. On gare le véhicule et, là, on découvre la construction que montre ma photo (fouilles de 1953). Il faut cependant préciser que le toit s’était effondré et qu’il a été remonté avec les pierres trouvées au sol. Construite vers 1550-1500 avant Jésus-Christ, elle a été utilisée au quinzième siècle et peut-être jusqu’au treizième siècle. Dix-sept corps y ont été enterrés. C’est contre le mur, dans ce rectangle de pierre, que se trouvaient les sépultures. Quoiqu’ayant été pillée dans l’Antiquité, cette tombe contenait néanmoins encore des objets, dont un sceau à griffon, emblème de l’autorité royale. Et s’il y avait ici une tombe royale, cela signifie qu’il se trouvait un établissement humain important autour de 1500 avant Jésus-Christ.
 
713b2 Pylos, tombe mycénienne
 
Un peu plus loin, nouveau panneau. Cette tombe, dans les bois, est en mauvais état, et n’a pas fait l’objet d’une reconstruction, sans doute parce que les matériaux qui la constituaient ont disparu.
 
713b3a Pylos, Voïdokoilia, tombe mycénienne de Thrasymèd
 
713b3b Pylos, Voïdokoilia, tombe mycénienne de Thrasymèd
 
713b3c Pylos, Voïdokoilia, tombe mycénienne de Thrasymèd
 
Nous sommes toujours à Pylos, mais dans un tout autre secteur. Nous sommes sur la côte, sur une belle grande plage bordée de hautes dunes de sable. C’est le lieudit Voïdokoilia. Le parcours est fléché, on chemine un moment parmi les dunes et l’on arrive à une très grande tombe à tholos. Repérée au dix-neuvième siècle, elle n’a été fouillée qu’à partir de 1950. Les archéologues ont pu définir qu’elle avait été utilisée de 1680 à 1060 avant Jésus-Christ. En se fondant sur une description qu’en fait Pausanias, elle a été identifiée comme étant la tombe de Thrasymède, le fils de Nestor. Mais Pausanias, au deuxième siècle de notre ère, soit quelque mille trois cents ans après les héros de la Guerre de Troie, ne pouvait se fonder que sur une tradition locale, évidemment à prendre avec précautions. Cette tombe également avait été pillée dans l’Antiquité, mais bien des objets y ont malgré tout été retrouvés, deux colliers en améthyste, une multitude de pointes de flèches en pierre, etc., ainsi qu’un squelette de bœuf intact, qui constituait sans aucun doute un sacrifice pour le mort. On rapporte que les fouilleurs, en découvrant ce squelette témoin de la cérémonie funéraire, en ont été fortement impressionnés, et je les comprends. De nouvelles fouilles ont été menées en 1977-1979, qui ont révélé que cette tombe avait en fait été construite sur un tumulus, avec jarres funéraires, utilisé de 2050 à 1680, soit précisément la date de la construction de cette tombe. Autrement dit, il n’y a pas eu discontinuité dans l’utilisation funéraire de ce lieu sur une durée de mille ans.
 
713c1 Pylos, Palaiokastro et grotte de Nestor
 
713c2 Pylos, grotte de Nestor
 
713c3 Pylos, grotte de Nestor
 
713c4 Pylos, grotte de Nestor
 
Sur cette même plage, mais à l’autre extrémité cette fois, se dresse un mur de rocs très élevé, au sommet duquel a été construit un château au Moyen-Âge, c’est Palaiokastro, "le Vieux Château", dont j’aurai l’occasion de parler un peu dans mon prochain article. Et, très peu visible sur ma première photo, mais que l’on distingue à mi-hauteur si l’on regarde attentivement, se trouve l’entrée de la grotte que je montre sur ma seconde photo. À l’intérieur, au fond, la deuxième chambre est très sombre, mais avec un éclair de flash et un coup de pouce de Photoshop, on parvient à distinguer les parois. Et la dernière photo montre que l’on est déjà assez haut pour avoir une belle vue du paysage. La tradition lui donne le nom de Grotte de Nestor ; sans s’appuyer sur aucune source légendaire, à ma connaissance, on raconte que c’était l’abri des troupeaux de ce roi mycénien. Là encore, parce que Nestor est le grand homme de Pylos, lorsque l’on rencontre un lieu un peu marquant ou particulier, on le lui attribue. Tant à l’intérieur de cette grotte que sur les collines avoisinantes, ont été trouvées des traces d’existence humaine remontant au milieu du sixième millénaire avant Jésus-Christ.
 
713d1 Pylos, Chora, musée du palais de Nestor
 
Il faut faire quelques kilomètres en voiture pour parvenir au village de Chora où a été créé le musée qui regroupe les trouvailles du palais et des tombes, ou du moins celles que ne s’est pas attribuées le Musée Archéologique National d’Athènes. Car si le Louvre, le British Museum, le Staatliche Museum de Berlin, à la suite d’Auguste, de Néron ou de Constantin, ont volé pas mal de richesses antiques grecques, Athènes, avec son titre de capitale, ne vole pas. Elle centralise. Il est vrai que pour la majorité des touristes Pylos est loin et le circuit traditionnel commence et finit à Athènes. Malgré tout, je regrette un peu que les objets ne restent pas proches du lieu de leur découverte. Ce qui n’empêche pas ce petit musée d’être passionnant et d’une richesse déjà exceptionnelle.
 
713d2 Pylos, musée de Chora, tablette mycénienne, linéai
 
Environ un millier de tablettes écrites en linéaire B ont été retrouvées. D’après la nature des inscriptions qu’elles portent, on comprend que le palais était le centre financier, administratif, politique, et religieux de la Messénie mycénienne. Si ces tablettes dont les inscriptions étaient tracées dans l’argile crue nous sont parvenues, c’est grâce, ici comme ailleurs, à un immense incendie du palais qui les a cuites, vers 1200 avant Jésus-Christ. À la même époque ont également brûlé bien d’autres palais, à Mycènes, à Tirynthe, le Cadméion de Thèbes, etc. à la suite de quoi la civilisation mycénienne a sombré, la Grèce est entrée dans un Moyen-Âge qui ne nous a livré que bien peu d’œuvres d’art, de constructions, de poteries, jusqu’à ce que du neuvième au sixième siècles avant Jésus-Christ ce que l’on appelle l’époque archaïque signifie un renouveau, et même un brillant renouveau, de la civilisation grecque. En littérature, ce seront les poèmes homériques, les œuvres d’Hésiode, entre autres. Alors, que s’est-il passé vers 1200, les historiens n’ont pas de réponse sûre. Depuis l’Antiquité, on parle de l’invasion dorienne, événement lié à la légende des descendants d’Héraklès, ou Héraclides, chassés du Péloponnèse, patrie de leur illustre ancêtre, et qui l’auraient réinvesti par la conquête, par la force. Mais le Cadméion de Thèbes n’est pas dans le Péloponnèse, et de plus ces Doriens qui connaissaient le fer étaient des Grecs puisque leur dialecte est grec, cette invasion n’explique pas pourquoi la civilisation a connu une période d’obscurantisme. Des historiens modernes ont avancé l’hypothèse que la structure sociale mycénienne, avec ses rois tout puissants et leurs grands vassaux, avec cette foule du petit peuple sans pouvoir, avait fait long feu, qu’un peu partout avaient eu lieu des troubles et des soulèvements populaires, peut-être sous l’influence de ces fameux envahisseurs doriens qui voulaient des terres sans se soumettre aux rois en place, et que ces révoltes des populations locales fomentées et aidées par les nouveaux arrivants ont entraîné des émeutes avec incendie de ce qui représentait l’ancien système, les palais royaux. Tout le système politique, économique, culturel, qui reposait sur le roi et son entourage, se serait alors effondré et serait tombé aux mains d’hommes frustes, sans éducation, et qui auraient mis longtemps à organiser de nouveaux états et à voir émerger parmi eux de nouveaux lettrés, de nouveaux artistes, de nouveaux législateurs, à recréer une économie, une industrie, tout le système que nous connaissons pour être celui de la Grèce archaïque, puis classique.
 
Dans le palais de Nestor à Pylos, le bois était omniprésent. Les colonnes qui soutenaient le toit étaient en bois. Les menuiseries des portes et fenêtres, les poutres, les meubles, tout était en bois. Le feu s’est, de toute évidence, propagé extrêmement vite. Or, à la différence de ce qui s’est passé dans les autres palais mycéniens incendiés, on n’a pas retrouvé ici de squelettes humains calcinés, pas plus que des objets de valeur. Ceux qui sont exposés ici dans ce musée ou à Athènes proviennent des tombes à tholos. On pense donc, ou bien que les occupants du palais, devant l’émeute, avaient eu le temps de s’enfuir en emportant tout ce qui pouvait être sauvé, ou bien que les émeutiers les avaient chassés et avaient tout pillé avant de mettre le feu. Mais ces tablettes, sans intérêt pour les pillards, avaient été laissées sur place et avaient cuit pour le plus grand bénéfice des archéologues. Plus jamais personne n’a vécu à cet emplacement. Une nouvelle Pylos, avec le même nom, a été reconstruite à quelques kilomètres de là.
 
713d3 Pylos, musée de Chora, jarres mycéniennes
 
Voici trois belle poteries mycéniennes. Celle du milieu est une jarre trouvée dans le palais où elle avait été abandonnée, les deux autres proviennent de tombes, celle de gauche étant un vase rituel. Je les ai choisies parce que j’admire l’élégance de leur forme et l’harmonie de leur décoration.
 
713d4 Pylos, musée de Chora, poteries mycéniennes
 
713d5 Pylos, musée de Chora, poterie mycénienne
 
Que les fuyards dans leur débâcle n’aient pas jugé bon de s’encombrer de poteries sans grande valeur ou que les pillards n’en aient rien eu à faire, un grand nombre de ces pots ont été abandonnés dans le palais et s’accumulent dans les vitrines. On remarque que beaucoup d’entre elles ont été noircies par l’incendie. Quelques unes, comme sur ma seconde photo, ont une forme plus originale.
 
713d6 Pylos, musée de Chora, table à offrandes
 
Dans la salle du trône, entre une colonne et le foyer, a été retrouvé cet objet de terre cuite recouverte de stuc. Il s’agit d’une table d’offrande où les visiteurs déposaient leurs présents. C’est un objet exceptionnel parce que extrêmement rare.
 
713d7 Pylos, musée de Chora, vaisselle en or
 
Cette tasse en or provient d’une tombe, comme tous les autres objets de valeur. C’est un travail très fin et de toute beauté. Je trouve incroyable cette régularité du dessin, réalisé bien évidemment à la main.
 
713d8 Pylos, musée de Chora, tuyau de cheminée et son cou
 
Précédemment, dans la salle où se trouve le foyer des appartements de la reine, j’ai évoqué la cheminée que l’on pourrait voir au musée. La voilà, avec ce tronc de cône qui en constitue le couvercle.
 
713d9a Pylos, musée de Chora, fresque du palais de Nestor
 
713d9b Pylos, musée de Chora, fresque du palais de Nestor
 
Dans plusieurs vitrines du musée sont présentés, comme je l’annonçais tout à l’heure, des fragments des fresques qui se sont détachées des murs. Intelligemment, on présente pour les accompagner les dessins tels que l’on suppose pouvoir les reconstituer. Ainsi, ci-dessus, on peut voir un fragment avec le bas d’un corps, de la taille jusqu’aux pieds, et d’autre part l’avant-train d’un chien devant lequel, très effacée, on devine une silhouette d’homme. Partant de là et utilisant aussi de très petits morceaux de la fresque, les spécialistes ont pu reconstituer le puzzle de cette scène d’hommes menant des chiens et portant des trépieds. Cette fresque ornait une pièce du premier étage et elle a été retrouvée dans un petit couloir sur lequel donne d’un côté le mégaron de la reine, sur l’autre côté des pièces privées de ses appartements, chambres de ses servantes, dépense.
 
713d9c Pylos, musée de Chora, fresque du palais de Nestor
 
713d9d Pylos, musée de Chora, fresque du palais de Nestor
 
Ici également, une scène a pu être reconstituée. Un corps cambré tenant une lance de la main gauche et, passant en pleine course près de lui, les antérieures terminées par des sabots d’un grand animal, et d’autres fragments laissant penser à une tête de cerf, tout cela induit la conclusion qu’il s’agit d’une chasse au cerf. Cette fresque provient de la petite pièce contiguë au mégaron de la reine où se trouve la baignoire que j’ai montrée tout à l’heure, mais en fait elle décorait non la salle de bains, mais la pièce située au-dessus et qui s’est effondrée.
 
Il y a encore nombre de fragments de fresques et tous ces dessins sont plus intéressants les uns que les autres. Femmes élégantes, combat des Pyliens contre les Arcadiens, griffon et lion, femme assise, etc., mais je ne peux tout montrer et j’ai, comme à mon habitude, été déjà trop long. Il est donc temps de mettre un point final en attendant de parler dans mon prochain article de la Pylos du Moyen-Âge à nos jours.
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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 23:22
712a1 Plage au sud-est de Kalamata
 
Après notre visite, lundi, des grottes de Diros et d’Aréopoli, nous avons gagné Kalamata. Parce que nous avions envie de découvrir un peu la ville, parce que nous avions aussi diverses basses tâches matérielles à y effectuer (hé oui, la culture nourrit l’esprit, dit-on, mais l’estomac est jaloux du cerveau et quand le réfrigérateur est vide il réclame que l’on abandonne un peu les châteaux, églises, ruines antiques et musées et que nos visites s’orientent de temps à autre vers le supermarché), nous avons passé ici mardi et mercredi. La photo ci-dessus montre la plage sur laquelle nous avons passé ces nuits. Puisque Kalamata est hors du Magne mais juste au seuil, nous sommes donc basés dans le nord de la péninsule du Magne, et cette baie qui se referme au fond est le Golfe de Messénie, dans le creux la ville de Kalamata s’étire sous la montagne, et à droite de la photo commence la rive d’en face, le "doigt" le plus occidental du Péloponnèse.
 
712a2 La tour Benaki à Kalamata (Sir William Gell)
 
712a3 Vue de Kalamata (Baccuet, 1835)
 
La ville, à vrai dire, ne ressemble plus du tout à ce qu’elle était à l’époque de ces gravures, que j’avais photographiées dans le musée des voyageurs du Magne à Gytheio. La première orne le livre publié par Sir William Gell, un diplômé de Cambridge, archéologue et topographe, après ses deux voyages dans le Magne en 1801-1802 et 1805-1806, et représente la Tour Bénaki qui, paraît-il, avait brûlé en 1770. La gravure de la seconde photo, datée de 1835, est de ce Baccuet dont j’ai parlé il y a quelques jours dans mon article daté du 11 au 13 mai et elle s’intitule "Vue de Kalamata". Il suffit que je dise que cette ville tourne aujourd’hui autour de cinquante mille habitants et qu’elle est en décrue pour se rendre compte en regardant cette image que l’exode rural du Magne a fait exploser sa population.
 
Je change complètement de sujet. Lorsque nous ne sommes pas raccordés au 220 volts, dans un camping ou avec notre générateur, le réfrigérateur et le congélateur fonctionnent au gaz. Et parce que j’avais lu que les bouteilles de gaz propane sont différentes dans chaque pays et qu’il faut débourser à chaque fois 200 ou 300 Euros pour s’adapter à un nouveau standard, avant de quitter la France j’ai fait installer le GPL qui nécessite seulement, dans certains pays, un raccord adaptateur et qui est infiniment plus pratique car on s’alimente à la pompe sans avoir à débrancher, transporter, rebrancher de lourdes bouteilles. En France, en Italie, pas de problème, il y a des pompes à GPL partout. En Grèce, c’est autre chose. Les stations sont extrêmement rares. Déjà en débarquant de Corfou à Igoumenitsa, nous avions dû aller jusqu’à Ioannina (90km) qui n’était pas dans nos projets. Cela a été l’occasion d’une découverte merveilleuse et nous sommes très loin de le regretter, mais cette fois-ci, sous peine de voir pourrir ce que nous avons au réfrigérateur et décongeler ce qui est au congélateur, parce que nous sommes au bord de la panne après tous ces jours dans la nature et que nous croyions fermement qu’une ville comme Kalamata possédait au moins une pompe à GPL (mais non), il faut absolument trouver une solution. De sorte que, balade passionnante, jeudi 19 nous faisons un aller et retour jusqu’à Tripoli, située à 150 kilomètres. Et l’autoroute en chantier n’est ouverte que sur un bref tronçon aux alentours de Tripoli, le reste du trajet escaladant la montagne au milieu du trafic de poids lourds et avec notre engin qui n’est pas extrêmement maniable dans les épingles à cheveux.
 
712b1 Koroni
 
712b2 Koroni
 
712b3 Koroni
 
Enfin, vendredi 20, après une nouvelle nuit sur notre plage proche de Kalamata, nous partons explorer la péninsule (le "doigt") la plus occidentale du sud du Péloponnèse, à savoir la Messénie. Longeant la côte est de cette péninsule, nous parvenons à Koroni, située presque tout au bout. Il s’agit d’une ville qui existait dans l’Antiquité puisque Pausanias la visite, mais surtout elle a été occupée par les Byzantins qui, aux sixième et septième siècles, y construisent une forteresse. On se rappelle qu’après le sac de Constantinople en 1204 par les Francs de la quatrième Croisade, Venise avait reçu des territoires pour prix de sa participation aux opérations. Il s’agissait de terres jalonnant ses routes de navigation, et donc essentiellement des îles, mais aussi quelques ports, dont celui de Koroni à partir de 1206. La forteresse a été consolidée et complétée par les Vénitiens, mais en 1500 l’Empire Ottoman réussit à s’en emparer et, à part une petite trentaine d’années où Venise est parvenue à récupérer la place, elle est restée aux mains des Turcs jusqu’à ce qu’en 1828 le général Maison, avec les militaires français de l’Opération de Morée, lui gagne l’indépendance et le rattachement à la naissante république grecque.
 
712c entre Koroni et Methoni
 
Poursuivant notre tour de Messénie, nous nous rendons à Methoni, elle aussi tout au bout de la péninsule, mais sur la côte ouest. La route, qui ne longe pas la côte, traverse ce paysage de montagne érodée.
 
712d1 Methoni
 
712d2 Methoni
 
712d3 Methoni
 
Et nous voici à Methoni. Avant de parler de ce que nous avons vu dans cette ville, avant de parler de son histoire, je me dois de dire qu’Homère l’évoque comme une ville qui doit être belle et riche. (Iliade, chant IX, vers 286 à 294). Il l’appelle Pêdasos, et c’est Pausanias qui, passant par là au second siècle de notre ère, identifie Pêdasos comme étant Methoni. Au cours de la Guerre de Troie, les parts de butin ont été faites. Agamemnon, le chef de l’expédition, a reçu en partage Chryséis, la fille d’un prêtre d’Apollon, et Achille a reçu la belle Briséis. Or Chrysès a voulu racheter sa fille, et Agamemnon l’a renvoyé en l’insultant. "Je la préfère, dit-il, à Clytemnestre, que j'ai épousée vierge. Elle ne lui est inférieure ni par le corps, ni par la taille, ni par l'intelligence, ni par l'habileté aux travaux". Apollon, alors, pour venger son prêtre insulté, envoie ses flèches sur les Grecs, qui meurent en grand nombre de la peste. Pour enrayer l’épidémie, il convient de rendre Chryséis à son père et d’offrir un sacrifice au dieu courroucé. Agamemnon s’y résout, mais en compensation, il envoie deux hérauts prendre Briséis chez Achille. Lequel, furieux, "se retire sous sa tente", c’est-à-dire dans la baraque construite près de la mer dans le camp où vivent les Grecs pendant les dix ans que dure la guerre. Cela, c’est au Chant I. Il se produit ensuite toute une série d’événements sur lesquels je passe, et j’en viens au chant IX. Voyant qu’en l’absence du valeureux Achille les Troyens sont sur le point de forcer les Grecs à se rembarquer, Agamemnon est prêt à donner bien des choses pour calmer la colère du Péléide (c’est-à-dire du fils de Pélée, Achille), et entre autres Briséis, objet du conflit, qu’il n’a pas touchée et qui est toujours vierge. Et il ajoute (pour qui lit le grec, il faut absolument que je donne le texte original) :
"Τρεῖς δέ οἵ εἰσι θύγατρες ἐνὶ μεγάρωι εὐπήκτωι
Χρυσόθεμις καὶ Λαοδίκη καὶ Ἰφιάνασσα,
τάων ἥν κ᾽ ἐθέληισθα φίλην ἀνάεδνον ἄγεσθαι
πρὸς οἶκον Πηλῆος· ὁ δ᾽ αὖτ᾽ ἐπὶ μείλια δώσει
πολλὰ μάλ᾽, ὅσσ᾽ οὔ πώ τις ἑῆι ἐπέδωκε θυγατρί·
ἑπτὰ δέ τοι δώσει εὖ ναιόμενα πτολίεθρα
Καρδαμύλην Ἐνόπην τε καὶ Ἱρὴν ποιήεσσαν
Φηράς τε ζαθέας ἠδ᾽ Ἄνθειαν βαθύλειμον
καλήν τ᾽ Αἴπειαν καὶ Πήδασον ἀμπελόεσσαν.”
 
Et pour qui ne lit pas le grec, voici la traduction de ce passage par Leconte de Lisle (je modernise seulement la transcription des noms propres, comme Laodicè ou Pélée) : "J'ai trois filles dans mes riches demeures, Chrysothémis, Laodicè et Iphianassa. Qu'il emmène, sans lui assurer une dot, celle qu'il aimera le mieux, dans les demeures de Pélée. Ce sera moi qui la doterai, comme jamais personne n'a doté sa fille, car je lui donnerai sept villes très illustres : Cardamylè, Énopè, Hira aux prés verdoyants, la divine Phéra, Anthéia aux gras pâturages, la belle Aipéia et Pêdasos riche en vignes. Toutes sont aux bords de la mer, auprès de la sablonneuse Pylos".
 
712e1 Methoni
 
712e2 Methoni
 
Occupée par Philippe II de Macédoine en 354 avant Jésus-Christ, alors que son fils, le futur Alexandre le Grand, n’a que deux ans (difficile pour moi d’oublier sa date de naissance, nous sommes nés le même jour, à… bof ! 2300 ans d’écart. Une paille), elle deviendra ensuite romaine et, au début du second siècle de notre ère, l’empereur Trajan lui accordera l’autonomie. Mais de la longue vie de la cité dans l’Antiquité, il ne reste pratiquement aucune trace, hormis ces deux mots d’Homère et cette référence de Pausanias. Aucune trouvaille dans les fouilles. En revanche, l’époque byzantine a laissé bien des traces jusqu’à ce qu’en 1125 les Vénitiens arrivent et rasent la ville. Ce n’est qu’après le terrible sac de Constantinople en 1204 par les Croisés de la quatrième croisade que ce qui restait à l’emplacement de la ville a été accordé, en 1206, à Venise. Dès lors, et jusqu’en 1500, Methoni va être l’un des principaux centre du commerce de la Sérénissime, avec Koroni, la Crète et Chypre. Nombre de voyageurs ou de pèlerins en route vers la Terre Sainte y font escale pour avitailler, calfater, réparer. C’est de l’époque vénitienne que datent le château et la tour de mes photos ci-dessus. En 1500, le sultan Bayezid II (1447-1512) s’empare du château au terme d’un long siège. Les habitants sont massacrés, la ville est repeuplée au moyen de déportations de populations d’autres régions du Péloponnèse.
 
712e3 Methoni
 
712e4 Methoni
 
Les Vénitiens vont parvenir à reprendre la ville en 1686, mais ils ne la garderont que peu de temps, les Ottomans la récupèrent en 1715. Pendant la Guerre d’Indépendance, à partir de 1821, la ville sert de refuge aux Musulmans et en 1825 Ibrahim Pacha y établit sa garnison égyptienne. En novembre 1828, un corps expéditionnaire français commandé par le général Maison débarque à l’invitation du gouverneur Capodistrias, et obtient la libération de la ville. Mais c’est, cette fois-ci, pour éviter que ne se répandent des épidémies que la majeure partie des bâtiments intra-muros sont abattus. Aujourd’hui, on peut voir un mélange de murs qui, pour une très petite part d’entre eux, datent de l’époque byzantine et n’ont pas été mis à bas en 1206, et dont la majorité ont été élevés au début de la première occupation vénitienne. Lors de la seconde occupation, les Vénitiens qui se croyaient revenus pour longtemps ont renforcé les murs, les ont épaissis pour résister aux projectiles des canons de l’époque. Dès le treizième siècle, des fossés entouraient le château, mais les douves actuelles ont été creusées lors de la seconde période vénitienne.
 
712f1 Methoni
 
712f2 Methoni
 
L’entrée principale du château date de la seconde occupation vénitienne. Et, en 1714, soit un an avant d’être expulsés des lieux, ils ont construit vers cette entrée un pont de bois supporté par des piliers de pierre. Le pont actuel, à quatorze arches de pierre, l’a remplacé lors de l’intervention du corps expéditionnaire français du général Maison, de 1828 à 1830.
 
712g1 Methoni
 
712g2 Methoni
 
712g3 Methoni
 
Encore quelques images de ce château de Methoni que les Vénitiens appelaient Modon. Lors de la seconde occupation, au début du dix-huitième siècle, les Vénitiens auraient voulu approfondir les douves en les ouvrant du côté de la mer, afin d’isoler le château du continent comme une île. Mais comme on le voit sur la première de ces photos, ils n’ont pas réussi à aller suffisamment profond. La deuxième photo, où l’on voit un lion de Saint-Marc sculpté sur la muraille, témoigne que les Turcs ne se sont pas souciés de supprimer les marques de leurs ennemis. Et je termine avec cette vue des remparts côté mer.
 
712h Methoni
 
Lorsque nous sommes arrivés, nous nous sommes garés sur un parking devant la mer. Sur le côté, débarquant d’un car devant un bar restaurant, un groupe de jeunes enfants d’âge école primaire, accompagnés de leurs professeurs (je ne sais si, en Grèce, ils sont des "instituteurs" ou des "professeurs des écoles"), est venu jouer sur la plage. Soudain, un homme en furie est sorti du restaurant comme un diable de sa boîte, et dans un mauvais anglais (maîtrisant bien, cependant, les mots orduriers, "f… the campers", par exemple) nous a copieusement insultés pour nous dire de partir. Un jeune enseignant est venu vers nous, et nous a dit qu’il connaissait le droit, que l’occupation de cet emplacement par le restaurant était illégale, et que si nous appelions la police c’est lui qui se ferait dresser un procès verbal avec obligation de déménager tables et parasols. Mais nous ne sommes pas ici pour jouer les justiciers, et nous sommes allés nous garer un peu plus loin sur le même parking pour y passer la nuit. À quelques mètres de là, nous sommes allés nous restaurer un peu dans un bar où nous avons été accueillis avec le sourire, où les prix sont très raisonnables, où on nous a autorisés à brancher nos ordinateurs sur le courant électrique et où la communication d’un mot de passe pour Internet par leur wi-fi est gratuite. Alors, non, n’évitez pas Methoni, il s’y trouve des gens et des établissements très sympa. En revanche, je retiens le nom du restaurant (qui loue aussi des chambres) pour ne jamais aller chez ce malotru, cet homme mal embouché. Cet établissement que je fuirai si je reviens porte un grand panneau, INOUSES ESTIA…
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Published by Thierry Jamard
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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 23:18
711a1 Grottes de Diros
 
Je le disais hier, nous avons passé la nuit avec le camping-car garé sur une jolie petite plage, au pied de la falaise creusée de grottes naturelles que nous nous proposons de visiter aujourd’hui. Une seule de ces grottes se visite. Sa formation géologique est la même que celle des autres grottes, mais étant proche de la mer et descendant jusqu’à son niveau, elle mêle ses eaux douces à celles de la mer et la visite se fait en bateau pour toute la première partie, soit plus de cinquante pour cent du parcours.
 
711a2 Grottes de Diros
 
711a3 Grottes de Diros
 
711a4 Grottes de Diros
 
711a5 Grottes de Diros
 
Non seulement il est plaisant de se déplacer sous terre en barque (mais en faisant attention aux passages bas parce que notre batelier rame vite sans se soucier de nous, et l’œil collé à l’appareil photo on risque de se cogner très fort la tête sur des concrétions aiguës), mais de plus la variété des formes et des couleurs qui se reflètent dans l’eau est très spectaculaire. J’ajoute que l’on nous autorise à faire des photos librement, et qu’à notre question de savoir si la lumière de flashes répétés risque de favoriser le développement d’algues ou autres, on nous répond que tous les touristes le font, et qu’il n’existe aucune consigne à ce sujet. Le libéralisme n’est pas le même partout.
 
711a6 Grottes de Diros
 
711b1 Grottes de Diros
 
711b2 Grottes de Diros
 
N’étant pas spécialiste, je ne dispose pas de critères de classement de mes photos. Alors dans mon stock, je choisis celles que j’aime bien, et je les présente dans l’ordre où je les ai prises. Ici, nous voyons plonger dans l’eau une roche blanche, puis une roche très rouge. Sur ma troisième photo, j’ai trouvé intéressantes ces curieuses concrétions. Généralement, les gouttes chargées de calcaire pendent au plafond, sèchent, et la goutte suivante va sécher sous la précédente, à la verticale, formant peu à peu une stalactite. Ici, au plafond se forme une sorte de boule qui se termine par une aiguille, et le tout est d’une blancheur éclatante.
 
711b3 Grottes de Diros
 
711b4 Grottes de Diros
 
711b5 Grottes de Diros
 
Je suis conscient de publier trop de photos, mais j’ai été tellement fasciné que je ne résiste pas à la tentation d’en montrer trois de plus. Sur la première, stalactites et stalagmites blanches se rejoignent, créant une forêt de colonnes. Sur la seconde, de fines stalactites couleur rouille pendent en ligne. Et sur la dernière, on voit une très étrange draperie multicolore. Cette grotte est sans doute moins grande, moins ramifiée, moins surprenante, moins grandiose que celles que nous avons visitées précédemment (Castellana dans les Pouilles, en Italie, le 11 novembre 2010, ou Pérama, près de Ioannina, le 30 décembre 2010), mais cette visite en glissant sur des eaux transparentes, sans guides qui débitent leur boniment sans penser à ce qu’ils disent, trop occupés à jouer les garde-chiourme de peur que vous ne preniez une photo interdite, est celle qui m’a le plus impressionné et le plus enchanté.
 
711c1 Aréopoli, dans le Magne
 
711c2 Aréopoli, dans le Magne
 
711c3 Aréopoli, dans le Magne
 
Nous poursuivons notre trajet vers le nord. Le but est d’atteindre Kalamata, grande port juste de l’autre côté de la frontière du Magne, au fond du golfe qui sépare cette péninsule de la péninsule la plus occidentale. Nous faisons une pause longue à Aréopoli, dont le nom signifie la Ville d’Arès, le dieu guerrier amant d’Aphrodite, visite d’une église, repas rapide, visite d’une autre église. Voici la première d’entre elles, composée de deux corps, et comportant donc deux iconostases, dont l’une est décorée de fresques très intéressantes.
 
711c4 Aréopoli, dans le Magne
 
Je remarque cette icône en argent, sur laquelle je déchiffre le nom d’agios Nektarios. Ce saint Nektarios est né en Asie Mineure en 1846, baptisé du nom d’Anastasios, dans une famille chrétienne qui lui a donné une bonne éducation, et pour cela dès l’âge de 14 ans il est allé vivre à Constantinople, s’entretenant grâce à un job d’employé dans une boutique. À 20 ans, il décroche un poste d’enseignant à Chio. À 27 ans, il décide d’entrer dans un monastère, et à 30 ans reçoit la tonsure de moine avec le nom de Lazare en tant que religieux. L’année suivante, il est ordonné diacre sous le nom de Nektarios. Sur insistance du patriarche, il se rend à Athènes pour poursuivre des études supérieures en théologie, obtient son diplôme en 1885 et il est ordonné prêtre (pappas, ou pope) en 1886. Puis il devient métropolite de Pentapolis, en Égypte. Suscitant l’admiration pour ses qualités humaines et religieuses, il suscite simultanément la jalousie de personnages haut placés qui obtiennent son rappel en Grèce en 1890. Là, il redevient moine et prêcheur, et écrit de nombreux livres de théologie. En 1904, il fonde à Égine (une île en face du Pirée) un monastère de femmes, le couvent de la Sainte Trinité. En 1908, il se retire lui-même dans ce couvent en tant que confesseur des religieuses et de prêtres d’Égine, du Pirée, d’Athènes. En septembre 1920, l’une des religieuses le voyant souffrir terriblement d’une maladie qui l’affectait depuis longtemps, le força à se faire hospitaliser. Admis dans la section des indigents en phase terminale, il meurt le 8 novembre, âgé de 74 ans. Une infirmière, le préparant pour le transfert à Égine où l’on devait l’enterrer, lui ôte sa chemise et la pose sur le lit voisin, occupé par un paralytique, lequel paralytique commence immédiatement à récupérer l’usage de ses membres. Puis, du corps du saint homme, un parfum merveilleux commence à se dégager. Cinq mois plus tard lorsqu’on a transféré sa dépouille dans une tombe de marbre, et aussi trois ans après quand on a rouvert sa tombe pour je ne sais quelle raison, son corps était toujours intact et dégageait toujours la même fragrance suave. L’Église orthodoxe l’a déclaré saint en 1961.
 
711c5 Aréopoli, dans le Magne
 
Cette belle fresque est malheureusement très endommagée et très partielle, mais je suppose que ce saint cavalier armé d’une lance doit être saint Georges, et que la main sortant de la manche d’une belle robe rouge doit être la main de Dieu. J’aime ce visage juvénile aux grands yeux, la finesse du dessin (les doigts…), et les belles couleurs qui, même un peu passées, sont encore éclatantes.
 
711d1 Aréopoli, dans le Magne
 
711d2 Aréopoli, dans le Magne
 
711d3 Aréopoli, dans le Magne
 
Après nous être restaurés et promenés en ville, nous visitons cette autre église. Ici encore il y a sur l’iconostase de splendides fresques. Ma troisième photo ci-dessus permet de mieux voir en plus gros plan la Vierge qui décore le montant entre les deux portes.
 
711e1 Lagkada (Magne), église de la Métamorphose du Sauve
 
711e2 Lagkada (Magne), église de la Métamorphose du Sauve
 
Après ces visites, il est temps de reprendre notre route. Nous nous arrêtons quelques minutes devant l’église de la Métamorphose du Sauveur à Lagkada. Ou Lagada. Je ne sais comment transcrire ce nom grec. En grec, parce que l’ancien gamma qui se prononçait comme notre G s’est affaibli et maintenant est proche du G final de l’allemand Honig, König, il a fallu trouver une graphie pour le son original, qu’il faut bien écrire quand il se trouve dans des mots empruntés à des langues étrangères comme un garage, ou des noms propres comme Grenoble. Cette convention est GK. Ainsi, un GKARAZ (le son J n’existant pas, il est remplacé par Z), ou la ville de GKRENOMPL (de même, pour le son B, on adopte par convention le groupe MP). Ainsi, la ville où se trouve cette église s’écrit Lagkada et se prononce Lagada. Alors pour la transcription en français, orthographique ou phonétique, chacun peut choisir.
 
711f1 Platanos (Magne)
 
711f2 Eglise à Platanos (Magne)
 
711f3 Eglise à Platanos (Magne)
 
L’étape suivante, c’est la petite ville de Platanos. Sur le bord de la route, notre attention est attirée par cette jolie petite église construite avec une pierre colorée que les rayons du soleil déclinant rendent encore plus chaude, son dôme où briques et pierres composent d’harmonieux dessins, son curieux clocher courtaud.
 
711f4 Eglise à Platanos (Magne)
 
711f5 Eglise à Platanos (Magne)
 
C’est sur l’image des fresques de l’iconostase que je termine cet article. J’aime tout particulièrement la fraîcheur du visage de cette Vierge. Après ce dernier arrêt nous avons rejoint Kalamata. La recherche d’un emplacement pour passer la nuit s’étant révélée infructueuse (le port est impraticable et nous avions bien trouvé un grand parking, mais des hommes louches qui s’y trouvaient ont fait craindre le pire à Natacha), nous remarquons en regardant la mer que sur la gauche de la baie les éclairages publics montent sur la colline, puis redescendent et longent le rivage. Nous décidons d’aller voir là-bas s’il n’y aurait pas un endroit accueillant et, bingo, nous trouvons un parking éclairé, devant la plage de galets. Nous pouvons même utiliser notre générateur de 220 volts en le plaçant sur la plage, loin des bars dont des terrasses sont installées au bout du parking, et des maisons situées de l’autre côté de la route. Un endroit idéal. J’entre ses coordonnées dans le GPS parce qu’il est prévu que nous passions plusieurs fois par Kalamata et il sera plaisant de retrouver cet endroit à chaque fois.
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Published by Thierry Jamard
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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 22:52
710a1 Temple de Poseidon au cap Matapan
710a2 Temple de Poseidon au cap Ténare
 
710a3 Temple de Poseidon au cap Ténare
 
Nous avons passé la nuit tout près du cap Ténare, en grec akrotiri Tainaro, aussi appelé cap Matapan. C’est le point le plus méridional de la Grèce Continentale, qui sépare la Mer Ionienne à l’ouest de la Mer Égée à l’est. On ne peut (et c’est tant mieux) atteindre la pointe en voiture, la route s’achève en parking à bonne distance, peut-être deux kilomètres. Du parking, on aperçoit sur une croupe rase un vieux petit édicule de pierre. C’est un très ancien sanctuaire du dieu Poséidon qui date d’avant l’arrivée des Doriens sur le sol grec, du temps où le dieu n’était pas encore un Olympien, dieu de la mer, mais une sombre divinité chthonienne, le dieu qui ébranle le sol.
 
710a4 Oracle de Poseidon au cap Ténare
 
710a5 Necromanteion de Poseidon au cap Ténare
 
710a6 Necromanteion de Poseidon au cap Matapan
 
À ce titre, le dieu rendait des oracles. Dieu chthonien, dieu de sous la terre, il est en communication avec le monde des morts. Et les morts ont la connaissance des secrets divins, ils peuvent lire l’avenir. Poséidon rend donc ici un oracle des morts, ce petit temple recouvre un nécromanteion. Et puis beaucoup plus tard les chrétiens sont arrivés, ils ont vu le diable dans cette communication avec les morts. Dieu est au ciel, l’enfer de Satan est sous la terre. Il a fallu vite exorciser ce lieu, on en a fait une chapelle chrétienne, l’église Tôn Asômatôn. En grec, sôma c’est le corps (cf. une maladie psychosomatique. Et Platon dit en jouant sur les mots "Sôma sêma", le corps est un tombeau) et, avec le préfixe privatif A-, c’est l’église des Sans-Corps, l’église des Âmes. Les gens déposent là, dans le fond, un briquet, un porte-clés, un élastique à cheveux, une petite pièce de monnaie, un bouquet de fleurs sauvages, un serre-tête, un mouchoir, l’objet modeste qu’ils ont au fond de leur poche, qu’ils portent sur eux ou qu’ils cueillent aux alentours, ou encore une bougie qu’ils ont apportée. C’est curieux. Dans cet antique sanctuaire d’où Poséidon a été chassé, dans cette humble chapelle désaffectée sans croix ni icônes, ce geste semble sortir d’un lointain passé païen. Généralement de confession orthodoxe, plus de 90% des Grecs se disent chrétiens selon un récent sondage (ce qui empêche le très puissant KKE, le Parti Communiste, de déclarer trop fort que "Dieu est mort", sous peine de perdre ses adhérents…), et les touristes étrangers sont chrétiens, ou juifs, ou musulmans, ou athées. Ce don, je ne sais à qui il est fait dans l’esprit de celui qui l’accomplit, simple jeu ou geste sacré. Le christianisme, en plaçant la Résurrection de Jésus, Pâques, au dimanche qui suit la première nouvelle lune de printemps s’est glissé dans le mythe antique de Perséphone qui chaque année à cette époque revient des Enfers sur la terre, apportant le renouveau de la vie. Mais là, dans ce sanctuaire du cap Ténare, je ne vois pas quelle interprétation peut en être faite.
 
710b1 Villa romaine au cap Matapan
 
710b2 Villa romaine au cap Ténare
 
710b3 Villa romaine au cap Ténare
 
En commençant à nous diriger vers le cap, nous passons devant les vestiges d’une ancienne villa d’époque romaine. Elle est là, posée dans la nature, et personne ne s’en occupe. C’est un miracle que ses mosaïques de sol ne soient pas plus dégradées.
 
710c1 vers le cap Ténare
 
710c2 vers le cap Matapan
 
Le sentier, de terre rouge vif, nous mène vers le cap, vers ce bout du monde grec (du moins pour le continent, puisque la Crète, cette grande île grecque, est encore plus au sud), parfois suivant l’arête de la crête, tantôt taillant à vif dans le flanc. Cette longue langue de roc a une forme géométrique très régulière, c’est un prisme triangulaire quasiment parfait.
 
710c3 vers le cap Matapan
 
710c4 vers le cap Ténare
 
Chemin faisant, je remarque cette curieuse île qui évoque la forme d’un crocodile. Rien n’y manque, pas même les deux pattes repliées. Je serais curieux de savoir si, sur son flanc droit, il a aussi des pattes !
 
710c5 Le Cap Matapan
 
710c6 Akrotiri Tainaro
 
Nous arrivons à la pointe. Il y a un phare, un petit bâtiment portant de grands panneaux solaires et, partout, des panneaux indiquant que l’on est sur un site de la Marine Nationale, que l’on est surveillé par des caméras, etc., mais rien n’interdit l’accès. J’ai lu quelque part que là se trouvait l’extrême sud de l’Europe continentale. Pour vérifier, je me suis connecté à Internet. Selon Wikipédia, le cap Ténare se trouve à 36°23’34" de latitude nord. J’ai ensuite tapé le nom de Gibraltar, et j’ai trouvé le Rocher à 36°07’00". Plus faible latitude, la victoire revient à l’Empire Britannique.
 
710d1 Insecte au cap Ténare
 
710d2 Insecte au cap Matapan
 
Hé oui, il y a ce phare et ce bâtiment militaire, mais malgré cela, entre la mer, le ciel et la montagne il n’y a guère de place pour la pollution. C’est la nature qui a la primauté. Cela donne l’occasion de voir des tas de fleurs sauvages qui surgissent de la roche, et toutes sortes d’insectes qui les butinent. Je me suis amusé à en photographier quelques uns… et je me fais plaisir en publiant ces photos qui sont peu en rapport avec le sujet de cet article.
 
710e Une tour dans le Magne
 
Demain matin, nous avons l’intention de visiter les grottes de Diros, un peu plus au nord sur la côte ouest de la péninsule du Magne. Aussi décidons-nous de faire route dans cette direction pour en être plus proches demain. Et comme nous sommes dans le Magne, nous passons près de tours.
 
710f1 Coucher de soleil sur le Magne
 
710f2 Coucher de soleil sur le Magne
 
Le jour décline, puis le soleil se couche, plusieurs fois en cours de route nous nous arrêtons pour contempler ce spectacle, nous en remplir les yeux et faire quelques photos.
 
Quand nous arrivons sur le parking des grottes en haut de la falaise, un employé nous dit que nous ne pouvons y passer la nuit. Mais nous avons repéré, en bas, une plage déserte. Nous redescendons, la route nous fait faire un grand détour, mais finalement nous arrivons sur un site avec vue imprenable, au bord de la mer. Et là, juste en face de nous, les grottes marines béantes. Endroit rêvé pour une belle nuit.
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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 22:19
709a1 Skoutari
 
Nous descendons vers le sud du Magne, de Gytheio à Porto Kagio, en suivant la côte est de la péninsule. Chemin faisant, nous traversons des paysages variés et toujours splendides. Difficile, en Grèce, pays béni des dieux, de dénicher un coin dont le paysage soit quelconque. Ici, c’est Skoutari.
 
709a2 vallée du Magne au sud de Skoutari
 
Nous continuons notre route, et ici ce n’est plus un paysage marin, c’est une profonde vallée. Le bleu intense, là-bas dans le fond, ce n’est pas la mer mais le ciel.
 
709b1 Flomochori, près de Kotronas (Magne)
 
709b2 Flomochori, près de Kotronas (Magne)
 
709b3 Flomochori, près de Kotronas (Magne)
 
Nous arrivons à Kotronas. Ou plus précisément à Flomochori, tout près de Kotronas. L’une des caractéristiques du Magne, c’est de construire des tours partout. Ce ne sont pas seulement des vestiges du Moyen-Âge, car beaucoup d’entre elles datent du dix-huitième ou du dix-neuvième siècle, tours authentiques à une époque où l’on ne se souciait pas encore de couleur locale et de tourisme. À présent, si la tradition s’en perpétue, c’est davantage dans une optique d’unité architecturale et d’harmonie, et c’est tant mieux. On distingue les tours à but défensif, avec leurs ouvertures étroites de type meurtrière, et les tours d’habitation avec leurs larges fenêtres. Ma troisième photo montre une curieuse sculpture naïve sur l’un des montants du clocher plat et détaché d’une église.
 
709b4 Entre Kotronas et Vatheia (Magne)
 
Poursuivant vers le sud, la route monte et offre des vues grandioses sur la côte. La mer est si bleue qu’elle donne l’impression que la photo est truquée. Non, en cette mi-mai le soleil est si intense, les fonds sont si purs, que les couleurs semblent irréelles, elles aveuglent.
 
709b5 Entre Kotronas et Vatheia (Magne)
 
709b6 Entre Kotronas et Vatheia (Magne)
 
709b7 Entre Kotronas et Vatheia (Magne)
 
709b8 Entre Kotronas et Vatheia (Magne)
 
Partout il y a des tours, ici ou là dans un village, clairsemées sur une crête, serrées les unes contre les autres dans un village. Cela donne à la région un caractère fort comme celui de ses habitants, réputés pour leurs mœurs austères, leur caractère méfiant et vindicatif, leur organisation en clans, les perpétuelles vendettas.
 
709c1 Vatheia, dans le Magne
 
709c2 Vatheia, dans le Magne
 
709c3 Vatheia, dans le Magne
 
Mais le plus célèbre de ces villages, parce que fort bien conservé et présentant une forte densité de ces tours, c’est Vatheia (du fait qu’en grec moderne le groupe EI ne se diphtongue plus mais se prononce I, le nom de ce village se dit Vathia, avec un TH comme celui de l’anglais CLOTH).
 
709c4 Vatheia, dans le Magne
 
709c5 Vatheia, dans le Magne
 
709c6 Vatheia, dans le Magne
 
Ci-dessus, une ruelle typique en escalier dans le village de Vatheia, l’église en bon état parce qu’elle est encore utilisée pour le culte, et une maison hélas à l’abandon. Car ce village n’est pas tout à fait mort, ce n’est ni un village fantôme, ni un musée en plein air, mais il s’est dépeuplé après la Seconde Guerre Mondiale, et continue à perdre ses derniers habitants. Certains Athéniens et quelques étrangers, attirés par le charme et la tranquillité de Vatheia semblent intéressés par l’acquisition et la restauration de maisons sans en altérer le style, mais jusqu’à présent c’est sans grands résultats, à la différence de ce qui se passe à Monemvasia, par exemple. Mais à Monemvasia les touristes viennent visiter longuement les ruines, ce qui a attiré, outre les habituelles boutiques d’attrape-touristes, des restaurants, des bars, et tous les commerces nécessaires, sans compter que ce que l’on ne trouve pas sur place existe sur le continent, juste en face, à Gefyra. Ici, on vient, on prend des photos de la ville de loin, puis on se balade un quart d’heure ou une demi-heure dans les ruelles et on repart. Aucun commerce de souvenirs, aucun restaurant, ne pourrait vivre avec ce type de passage éclair. Et en conséquence, parce qu’il n’y a presque personne à vivre ici, aucun boulanger, boucher, cordonnier, ne trouverait de clients. Donc il n’y a ni poste, ni bureau de tabac, rien. Cercle vicieux du rien qui ne peut rien attirer, et du rien attiré qui ne peut, en retour, rien justifier. Il faudrait une action concertée, l’implantation simultanée d’un centre de vacances, de plusieurs propriétaires intéressés, d’un petit musée, de commerces de base, tout cela sans défigurer les lieux, sans leur ôter leur cachet, et accompagné d’une forte action publicitaire. La quadrature du cercle.
 
709d Dans le Magne, entre Vatheia et Porto Kagio
 
Notre visite a été plus longue que ce que je décris, une heure trente peut-être, mais avec notre engin large, long, haut, il est exclu que nous trouvions un emplacement pour la nuit dans ces rues escarpées et étroites. Nous poursuivons donc notre route vers le sud, vers le bout de la péninsule du Magne.
 
709e1 Porto Kagio (Magne)
 
709e2 Porto Kagio, dans le Magne
 
C’est ainsi que, presque au bout de la péninsule, nous parvenons à Porto Kagio. Quand on prend, comme je l’ai fait ci-dessus, des vues panoramiques, puisque cela juxtapose horizontalement plusieurs clichés, la hauteur relative s’en trouve réduite. Mais j’ai quand même envie de publier cette photo parce qu’elle permet de voir comment la rade de Porto Kagio, vaste, large, se referme pour se protéger de la houle. La gravure, je l’ai photographiée au musée de Gytheio (voir mon précédent article), elle est intitulée en français Porto Caillo, au pays des Kokovouniotes et elle est de Prosper Baccuet (1797-1854). Ce peintre né à Paris s’est engagé à l’âge de seize ans dans la garde napolitaine à l’époque où Murat a été fait roi de Naples par Napoléon. Puis il servira l’armée française de l’Empire, de la Restauration, de la Monarchie de Juillet, atteindra le grade de capitaine et sera admis à la retraite en 1846. Peintre paysagiste de talent, ses fonctions militaires ne l’empêchent pas d’exposer au Salon à partir de 1827. Lorsque la France, ainsi que d’autres pays d’Europe, décident d’intervenir dans le Péloponnèse (en Morée) pour soutenir les insurgés grecs contre les Ottomans, il s’agit d’abord de chasser du Péloponnèse le pacha d’Égypte allié aux Turcs. C’est ce que l’on appelle l’Expédition de Morée. Ce n’est qu’après la victoire franco-russo-britannique de Navarin (lieu où nous allons sans doute nous rendre prochainement) que le lieutenant Baccuet est envoyé en tant que dessinateur et peintre avec dix-sept spécialistes d’archéologie, de beaux-arts –sculpture, architecture–, de sciences naturelles –médecine, zoologie, botanique–, de géographie –topographie, cartographie, géologie–, pour constituer, au sein de l’armée d’intervention, une commission scientifique chargée de relever un maximum d’informations, sur le modèle de ce qu’avait institué Bonaparte en 1798 lors de la Campagne d’Égypte. Mais cette commission scientifique théoriquement liée à l’armée débarquait en mars 1829, alors que l’armée était sur le point de se rembarquer. Néanmoins les militaires ont laissé à cette commission composée de civils et de militaires tout le matériel dont ils disposaient, tentes, marmites, bidons, pelles, pioches, etc. C’est dans ces conditions que Baccuet a parcouru le Péloponnèse puisque le ministre de l’Intérieur, sous la responsabilité de qui avait été placée l’expédition, estimait de façon plaisante qu’il ne convenait pas de limiter les travaux "aux mouches et aux herbes, mais de les étendre aux lieux et aux hommes".
 
Le musée n’explique pas qui sont les Kokovouniotes et Google ignore ce mot. Mais peu importe puisque la légende se suffit à elle-même, Porto Kagio étant le pays des Kokovouniotes…
 
709f1 Porto Kagio, dans le Magne
 
709f2 Porto Kagio, dans le Magne
 
709f3 Porto Kagio, dans le Magne
 
En 480 avant Jésus-Christ Corfou veut prendre part à la Seconde Guerre Médique, guerre de toute la Grèce unie contre les Perses. Cette cité arme une flotte puissante composée de 60 navires, contourne le Péloponnèse, mais une tempête violente entre Cythère et Neapoli oblige la flotte à chercher refuge dans une rade suffisamment vaste pour accueillir autant de navires, et suffisamment sûre et protégée pour les mettre à l’abri de la tempête. Cette rade se situe après le passage du cap Ténare. Je pense donc que c’est la rade de Porto Kagio, qui répond parfaitement à ces conditions géographiques et techniques. Mais, immobilisée ici plusieurs jours, cette flotte construite spécialement pour l’occasion arrivera à Salamine après la bataille… Ma troisième photo ci-dessus a pour but de montrer la pureté et la transparence de l’eau, on voit les galets comme s’ils n’étaient pas sous la mer.
 
709g1 Petite chapelle à Porto Kagio (Magne)
 
709g2 Petite chapelle à Porto Kagio (Magne)
 
709g3 Petite chapelle à Porto Kagio (Magne)
 
709g4 Petite chapelle à Porto Kagio (Magne)
 
En arrivant à Porto Kagio samedi 14 au soir, nous avons fait un petit tour. Un sentier longe la mer à mi-hauteur des rochers, et mène vers une petite chapelle. Dimanche 15, avant de partir, nous avons de nouveau fait la promenade. Sauf dans les églises des grandes villes, et afin que les gens puissent aller faire une petite prière, allumer un cierge, verser de l’huile dans une lampe, les églises et chapelles sont ouvertes. Ou la clé est sur la porte. Personne ne s’avise d’aller voler une icône revêtue d’argent, c’est très sympathique. La dernière photo représente le sanctuaire, c’est-à-dire l’espace où se tient le célébrant, derrière l’iconostase.
 
709h Porto Kagio (Magne)
 
De Porto Kagio, j’ai montré essentiellement la rade et la mer. Cette dernière photo montre que cette petite ville est adossée à la montagne. Mais avant de terminer, je voudrais dire un mot de son nom. En grec moderne, un port se dit limani et une caille se dit ortyki. Si j’ajoute que le G est guttural mais laisse passer un filet d’air, on comprend que le nom de Porto Kagio n’est pas du tout d’origine grecque mais que c’est la déformation du nom donné par les Francs à ce port survolé chaque année par des milliers de cailles migrant en septembre vers l’Afrique. Dans mon dernier article, je cite Bertrandon de la Borderie (1537) qui évoque les Grecs venant vendre des cailles salées qu’ils apportent à pleins barils. Il paraît qu’aujourd’hui c’est fini, il n’y a plus de cailles, ou plus autant. Ont-elles été décimées par les chasseurs ou ont-elles changé d’itinéraire, je l’ignore.
 
Encore un mot. Je voudrais saluer l’accueil, la gentillesse, et aussi la qualité culinaire du petit restaurant situé face à la mer. Pour un prix extrêmement raisonnable, nous y avons dégusté un barracuda tout frais grillé pour nous. Nous n’avons pas beaucoup vu le patron, Antonis Grigorakakis, mais c’est un artiste peintre et nous avons apprécié les tableaux de lui que nous avons vus. Il paraît que dans son hôtel chaque chambre est ainsi décorée de l’une de ses œuvres. Quant à la patronne, c’est elle qui nous a reçus de façon amicale et chaleureuse. Je ne peux que recommander l’adresse.
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Published by Thierry Jamard
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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 21:22
708a0 Péloponnèse
 
Je parle sans cesse des "doigts" du Péloponnèse, mais j’aurais dû depuis longtemps montrer ici une carte. Ce Péloponnèse est comme une main gauche à laquelle il manquerait un doigt. Il y a le pouce avec Épidaure, nous avons visité l’index avec Monemvasia et au bout l’île de Cythère. Aujourd’hui, nous abordons par sa côte est le doigt du centre, le majeur, qui constitue la région du Magne (En grec, Manê prononcé Mani). Nous sommes à Gytheio (prononcé Guithio).
 
708a1 Gytheio
 
708a2 Gytheio
 
708a3 Gytheio
 
Il s’agit d’une petite ville extrêmement sympathique et jolie. En regardant la carte, on voit que Sparte, dans les terres, a besoin d’un débouché maritime. Dans l’Antiquité, c’est Gytheio qui a joué le rôle de port et d’arsenal de Sparte. Et puis –je vais en parler tout à l’heure– un épisode crucial de ce qui n’est peut-être pas tout à fait une légende de l’époque mycénienne s’est déroulé ici.
 
708a4 Gytheio
 
708a5 Gytheio
 
Le Taygète, cette haute chaîne de montagnes orientée nord-sud vient s’achever dans le Magne. Étant donné que cette longue péninsule est étroite, la montagne vient tomber dans la mer à l’est comme à l’ouest. La ville de Gytheio est donc construite en bordure de mer et à flanc de colline assez escarpée. Nombre de rues, dont la longue rue à mi-hauteur, parallèle à la mer, ont gardé l’aspect hérité de l’époque de l’occupation ottomane, avec leurs balcons. Certains sont tout rénovés, voire construits récemment dans le style ancien, d’autres conservent leur cachet ancien, et malheureusement il y en a un petit nombre qui sont complètement dégradés, partiellement tombés au sol, visiblement irrécupérables.
 
708b1 Gytheio
 
708b2 Gytheio
 
D’en haut, on a une jolie vue sur la ville, sur le port, sur le campanile d’une église située un peu plus bas et qui cache partiellement un îlot au bout de la ville. C’est l’île Kranaï. Cette toute petite île est maintenant rattachée au continent par une digue très étroite où, cependant, peuvent se faufiler des voitures. Juste à l’entrée de l’île, un restaurant et, en face, une petite chapelle. Au centre de l’île, un château auquel je reviendrai plus loin. J’évoquais tout à l’heure un fait qui se situe à Gytheio, et j’ai dit que Gytheio était le port de Sparte. Or la belle Hélène, la femme du roi de Sparte Ménélas, a été séduite par la beauté, le charme et la munificence orientale de Pâris, fils de Priam roi se Troie, comme le lui a promis Aphrodite pour le récompenser de l’avoir désignée comme étant la plus belle dans la compétition qui l’opposait à Héra et à Athéna. Pour s’embarquer vers Troie, les deux amants Hélène et Pâris ont donc fait route vers le port de Gytheio. Il y parviennent le soir, et ne s‘embarqueront que le lendemain pour une première escale à Cythère afin de célébrer Aphrodite dans son île. Ici à Gytheio ils se font déposer sur l’îlot Kranaï et c’est là qu’ils vont consommer l’adultère en passant leur première nuit d’amour. Bien sûr, quand Ménélas va l’apprendre à son retour de Crète, lui qui avait confié sa femme à son hôte, il va être furieux et avec son frère Agamemnon, avec les autres rois des cités grecques qui se sont promis assistance, Ulysse, Achille, le grand Ajax fils de Télamon, Ajax fils d’Oïlée, Nestor, etc. il va aller se battre chez le séducteur pour récupérer l’infidèle. Voilà pourquoi je considère cette petite île comme le témoin d’un fait essentiel de l’époque mycénienne.
 
708c1 Gytheio
 
708c2 Gytheio
 
708c2 Gytheion avant restauration
 
Le fort situé au centre de l’îlot a été restauré (ma troisième image montre une photo ancienne d’avant la restauration), ce qui permet d’apprécier cette tour caractéristique du Magne.
 
708c4 Gytheio
 
708c5 Gytheio
 
Aujourd’hui, a été installé dans ce bâtiment rénové un musée fort intéressant. Certes, la plupart des documents ne sont pas des originaux, mais ils permettent de voir le Magne au long des siècles passés à travers les yeux des voyageurs étrangers. Il y a quelques livres authentiques, mais aussi beaucoup de reproductions de manuscrits, de gravures, de portraits. La photo du château avant restauration, c’est dans ce musée que je l’ai trouvée. Ce n’est pas le genre de musée où l’on prend du recul pour apprécier une œuvre d’art, c’est un endroit où l’on s’approche des panneaux pour lire des extraits de récits de voyages ou des biographies de voyageurs et divers commentaires. Ce qui suppose une longue (et passionnante) visite.
 
708d Gytheio, musée, carte des voyageurs
 
Cette carte montre l’origine des flux de voyageurs qui ont visité le Magne ou qui, le contournant, s’y sont intéressés et en ont parlé dans un livre, des lettres, des rapports, etc. On voit, à l’épaisseur du trait, que c’est la France qui a été le premier pourvoyeur en visiteurs du Magne, suivie de l’Angleterre (et non, comme indiqué sur la carte par les initiales GB la Grande-Bretagne, puisque l’Écosse est traitée à part. D’habitude, je m’insurge contre les personnes qui disent l’Angleterre en parlant de la Grande-Bretagne ou du Royaume-Uni, mais aujourd’hui c’est le contraire).
 
708e Gytheio, musée, carte du Péloponnèse (J. Blaeu, 168
 
On peut comparer la carte du Péloponnèse que je présente en début d’article, absolument exacte puisque c’est une vue réelle prise par un satellite, avec la carte ci-dessus dessinée par Johanes Blaeu pour le livre de Dapper publié à Amsterdam en 1688, Naukeurige Beschryving van Morea (ce qui, selon les traducteurs néerlandais / français sur Internet, signifierait Fiche de données précises sur la Morée).
 
708f1 Gytheio, musée, stèle funéraire (Keria)
 
La stèle funéraire située dans l’église Saint Jean de la ville de Keria et dont le musée montre une photo (à droite) a été dessinée par Cyriaque d’Ancône en 1447. Si la carte de Blaeu n’était qu’approximative c’est parce qu’elle a été établie à partir de relevés au sol, excuse qui n’est pas valable pour ce dessin. La scène générale est correctement rendue, deux serrements de main d’adieu des défunts aux proches qu’ils laissent. Que les deux groupes soient séparés l’un de l’autre par un espace plus grand sur le dessin que sur la stèle ne change pas grand chose, mais pour qui s’intéresse à l’Antiquité ou à l’art, la représentation des silhouettes, des vêtements, des expressions n’est que très approximative.
 
708f2 Gytheio, musée, vers de La Borderie à Marguerite
 
De son mariage avec Claude de France, François Ier a eu sept enfants, dont la benjamine est Marguerite (1523-1574). En 1559, elle épouse le duc Emmanuel-Philibert de Savoie. Elle a 36 ans, cela a laissé le temps à des hommes de lui déclarer ouvertement leur flamme. Tel est le cas de Bertrandon de la Borderie, né de souche normande en 1507 et chargé en 1537 de remettre à l’ambassadeur de France à Constantinople un important courrier du roi François Ier. La flotte française traverse la Méditerranée d’ouest en est, elle est passée entre Sicile et Tunisie, et elle contourne le Péloponnèse pour remonter vers Constantinople. Mais avant de franchir cette difficile passe entre Cythère et Neapoli (voir mon précédent article), le 29 octobre elle jette l’ancre dans la rade de Porto Kagio, dont je parlerai dans mon prochain article puisque ce soir, ayant quitté Gytheio, c’est là que nous allons passer la nuit et que je rédige ces lignes. La Borderie a trente ans, Marguerite n’en a que quatorze. Restant à l’ancre jusqu’au 5 novembre tandis que les habitants vendent aux navigateurs des cailles salées, il lui écrit (Le Discours du voyage de Constantinople envoyé dudit lieu à une demoiselle française) pour raconter son voyage, mais il rédige tout en décasyllabes. Hélas, hélas, Ronsard et du Bellay ne sont encore que des enfants, il n’a pu apprendre d’eux à faire de beaux vers :
            "Laissant la France à nulle autre seconde,
            La plus fertile et fameuse du monde,
            Laissant le roi mon seigneur et mon prince,
            Pour son service en étrange province…"
Inutile de continuer, il y en a des pages du même tonneau. Je dois cependant préciser qu’à cette époque, il ne faut pas prendre les mots province étrange dans le sens de bizarre, ce qui ferait de La Borderie un homme fermé aux autres, mais dans le sens de région étrangère. Citons seulement encore :
            "De là au cap Matapan arrivâmes
            Où le vent frais par proue nous trouvâmes […]
            Mais n’ayant plage où pouvoir réparer,
            Gagnons, voguant sans contraversité […],
            Outre le cap, au port de Portecaille,
            Lieu où l’on prend l’année mainte caille,
            Car là sitôt ne sommes arrivés
            Que des hauts monts nous voyons dérivés
            Grecs à foison descendant les vallées,
            Portant barils pleins de cailles salées,
            Ayant taxé la douzaine à un sou."
 
Sans avoir d’image à montrer (dans le musée, ce sont des photos modernes des lieux), je voudrais évoquer une page de l’histoire de la région. Désirant se libérer de l’occupation ottomane, les habitants du Magne se sont tournés vers un lointain parent de la famille Paléologue, qui a donné les empereurs de Byzance, à savoir Charles de Gonzague, duc de Nevers (1580-1637). Dans un premier temps, les négociations se sont éternisées pendant près de sept ans (1612-1618). Au terme de ces négociations, le duc a envoyé un émissaire, le comte Philippe de Lange Chateaurenault qui a fait le voyage avec Pierre de Médicis pour prendre contact avec la population. De retour en France, Chateaurenault a publié ses remarques sur la situation économique et militaire du Péloponnèse. Je me vois contraint de retraduire en français ce que le musée publie en traduction anglaise (ce ne sont pas les textes originaux ni même des reproductions, mais un texte dactylographié).
 
L’accueil, d’abord. "Avant de débarquer, nous fûmes accueillis par une grêle de pierres lancées sur nous par de nombreux Maniates qui se tenaient sur les rochers. Mais quand nous leur montrâmes que nous étions chrétiens en faisant le signe de la Croix, ils furent rassurés et descendirent près de nous sur le rivage. Ils s’excusèrent alors auprès de nous, expliquant qu’ils nous avaient pris pour des ennemis parce que la veille au soir ils avaient eu la visite de deux navires pirates qu’ils avaient chassés."
 
Géographie économique et défensive. "Avant d’arriver au château nous avons traversé une vallée pleine de vignes ; nous nous sommes reposés là un moment et nous nous sommes livrés à un exercice sur cible, les Maniates avec leurs arcs et leurs flèches et nous avec nos arquebuses. Le château se trouve entre deux sources qui donnent en grande quantité une eau excellente, toutes deux avec des fontaines construites par les Turcs, près du célèbre Porto Kagio. Cependant, en temps de guerre, aucun château si grand soit-il ne pourrait tenir sur cette position, parce qu’elle est ouverte à l’attaque de plus haut en plusieurs endroits."
 
708f3 Gytheio, musée, Memoirs by Robert Walpole
 
Parce que je me suis plus particulièrement intéressé aux Français, et afin de ne pas paraître (trop) chauvin, voici un livre publié à Londres en 1818 par Walpole et qui inclut en outre les notes botaniques de Sibthorp sur le Magne, datant de 1795.
 
708f4a Gytheio, musée, Pouqueville
 
708f4b Gytheio, musée, illustration du Voyage de Pouquevil
 
Revenons à la France. François Charles Hugues Pouqueville (1770-1838) est un médecin, écrivain, consul de France qui a pris part à la mission scientifique et artistique envoyée en Égypte par Bonaparte en 1798 (la notice dit improprement Napoléon, anticipant sur le 2 décembre 1804). En décembre, de retour vers l’Europe, lui et nombre de ses compatriotes ont été pris par des pirates, et débarqués à Navarino où les Turcs les ont faits prisonniers de guerre (car il y a guerre entre la France et la Turquie) et emmenés à Tripoli. Médecin, Pouqueville est remarqué par le pacha qui en fait le médecin officiel de son territoire, et ainsi il a eu l’occasion d’entrer en contact étroit avec la population, il a appris le grec, il s’est informé sur bien des choses. Il est probable qu’à cette époque il n’a pas eu l’occasion de se rendre dans le Magne. En juin 1799, le sultan le fait transférer à Constantinople où il le garde deux ans enfermé dans une forteresse avec les membres de l’ambassade de France qui étaient là dans des conditions très pénibles. C’est en puisant dans son expérience et dans celle de ses compagnons de détention qu’il a publié en 1805 les trois volumes (900 pages) du Voyage en Morée, à Constantinople, en Albanie, dédié à Napoléon. La même année, il a été nommé consul de France à Ioannina, (chez Ali Pacha, cf. mon article du 19 décembre 2010), accrédité par le sultan Selim III, et il y reste jusqu’en 1815. Il a été bien accueilli par le pacha, mais face à lui il ne craint pas de rester ferme dans ses opinions et dans sa conduite, alors que Byron, qui ne ménage pas ses critiques à l’encontre de Pouqueville, se laisse volontiers entraîner dans les mœurs dépravées de la cour de Ioannina. Son opposition ouverte aux méthodes criminelles d’Ali Pacha mettent sa vie en danger, à tel point que, ne pouvant le rencontrer, il ne peut plus remplir sa mission. À la chute de l’Empire, il doit quitter Ioannina, mais la Monarchie de Louis XVIII le nomme consul à Patras en 1816. Philhellène convaincu et courageux, il aide les Grecs dans leur action et lorsqu’éclate la Guerre de Libération en 1821, il aide, héberge, évacue les patriotes Grecs, Mais finalement il doit quitter la Grèce cette même année. En 1820 il a publié Voyage dans la Grèce où foisonnent les informations sur la topographie, l’organisation administrative, la population du Magne, le caractère des gens et les puissants clans de la région. Ci-dessus, le portrait de lui est une lithographie de Louis Dupré (1789-1837), et cet homme et cette femme du Magne illustrent l’ouvrage de 1805.
 
708f5a Gytheio, musée, dessin de Stackelberg
 
708f5b Gytheio, musée, habitants du Magne, par Stackelberg
 
Otto Magnus von Stackelberg (1787-1837) est né à Tallin –à l’époque Revel–, en Estonie, d’une famille aristocratique. Passionné d’art et d’archéologie, il voyage en Italie et, à Rome en 1809, il se lie d’amitié avec un historien de l’art, un archéologue et un philologue classique qui, en 1810, partent en expédition archéologique en Grèce, avec l’intention de publier un livre. Ils s’adjoignent Stackelberg comme peintre et dessinateur. En Grèce, s’ajoutent au groupe quelques autres spécialistes, dont l’archéologue Cockerell. Entre autres, le groupe va découvrir le temple de Zeus à Égine. C’est en 1813 qu’en compagnie de Cockerell il parcourt le Magne, dessinant mais aussi s’intéressant à l’influence de la géographie et de l’environnement naturel sur les populations, leur vie et leurs mœurs (je me demande si, en cela, il n’a pas eu connaissance de la théorie des climats de Montesquieu). Il publiera pour son compte à Paris en 1835 La Grèce, vues pittoresques et topographiques. Sur la première des gravures ci-dessus, datée de 1834 et extraite de cet ouvrage, les personnages sont numérotés pour reporter à la légende. Pour les deux de gauche, il est dit "Habitants du Magne (Morée)" et pour les deux de droite, "Chanteurs ambulants". Quant à ma seconde image (publication de 1811), elle représente "Femme du Magne" et "Habitant du Magne". Cette dernière me semble bien être une copie pure et simple, mais en miroir et en couleurs, de la gravure du livre de Pouqueville que j'ai publiée ci-dessus.
 
708f6a Gytheio, musée, capitaine spartiate par Théodore L
 
708f6b Gytheio, musée, dessins de Théodore Leblanc
 
Théodore Leblanc (1800-1837) est capitaine du génie et il peint essentiellement des scènes militaires (c’est lors du siège de Constantine qu’il est tué). Mais lors de ses voyages il a également peint toutes sortes de scènes. Il a visité la Grèce probablement entre 1828 et 1831 et à son retour il a publié un album contenant 30 images, sans texte, sur la Grèce et l’Asie Mineure. En haut, "Capitaine spartiate (Magne, Morée)". En bas à gauche "L’officier français philhellène" et en bas à droite "Capitaine pirate de l’Égée".
 
708f7a Gytheio, musée, Dora d'Istria
 
708f7b Gytheio, musée, livre de Dora d'Istria
 
Les voyageurs sont des hommes. Explorateurs ou touristes, militaires ou diplomates, archéologues ou botanistes, que des hommes. Alors tombant sur un portrait de femme, je me suis arrêté. Grigore IV Ghica devient prince de Valachie en 1822 (l’union, en 1859, de la Valachie et de la Moldavie formera la Roumanie, mais à l’origine le nom de la Valachie est "Terre Roumaine"). Elena Ghica, de son nom d’épouse duchesse Helena Koltsova-Massalskaya, et de son nom d’auteur Dora d’Istria, est la propre nièce de Grigore IV. Elle est née à Bucarest en 1828 d’un père archéologue éminent et d’une mère érudite, écrivain et traductrice d’œuvres classiques françaises, a reçu une éducation très soignée à Dresde, Vienne, Venise et Berlin et maîtrisait parfaitement le grec ancien, parlant couramment neuf langues étrangères dès l’âge de quatorze ans. Après son mariage avec le duc Alexander Koltsov-Massalsky, un Russe, elle a dû aller vivre à la cour de Saint-Pétersbourg, mais cette femme cultivée, libérale, féministe, ne supportait pas plus le nationalisme russe exacerbé de son mari et de la cour, les pratiques bigotes de l’orthodoxie ou le pouvoir autoritaire du tsar que le climat de cette région du nord, aussi décida-t-elle de quitter son mari et alla-t-elle vivre quelques années en Suisse, avant d’entreprendre des voyages en Grèce, en Anatolie, en Italie, en France, en Irlande, aux États-Unis, en Amérique du Sud. Elle publie sous le pseudonyme de Dora d’Istria articles et livres traitant de la condition féminine, de l’histoire des pays balkaniques, des coutumes des pays musulmans. Concernant la région où nous sommes, le livre présenté est Excursions en Roumélie et en Morée, Zurich et Paris, 1863. Il convient de préciser que le terme de Roumélie, qui avait désigné tous les territoires occupés par l’Empire Ottoman, n’a plus représenté, lors de la lutte des Grecs pour l’indépendance, que la Grèce continentale. La somme de la Roumélie et de la Morée, soit Grèce continentale et Péloponnèse, recouvre donc à peu près l’ensemble du territoire grec actuel.
 
708f8a Gytheio, musée, Pêche au harpon, par Henri Belle
 
708f8b Gytheio, musée, Travail de la soie, par Henri Belle
 
Ci-dessus, ces deux gravures sont de Henri Belle. La notice ne dit presque rien de ce monsieur, seulement qu’il a effectué trois séjours en Grèce en 1861, 1868 et 1874, qu’il a publié des articles dans le magazine Le Tour du monde et qu’il a ensuite publié un livre, Trois années en Grèce. Il est dit aussi qu’il a voyagé de Mystra à Kalamata à travers le Taygète, mais sans pénétrer dans le Magne, que cependant il décrit. J’aurais voulu trouver quelques informations à son sujet sur Internet, mais à part le fait qu’il était premier secrétaire d’ambassade (dans quels postes diplomatiques, est-il devenu consul, ambassadeur, quand est-il né, mort, ce n’est pas dit) je ne suis tombé que sur des sites du footballeur camerounais homonyme, à l’exception d’un site excellent réalisé par une doctorante en histoire du Moyen-Âge byzantin, mais qui le cite à propos de Mystra. Si, comme c’est dans nos fermes intentions, nous allons visiter cette cité byzantine voisine de Sparte, je ne manquerai pas de mentionner ce site et ses références. Après la dixième page de résultats sur Google, gavé de ballon rond, j’ai baissé les bras. Néanmoins, je publie les photos de ces deux gravures, car je les trouve intéressantes. La première est intitulée Pêche au harpon et représente une scène de nuit. La seconde, Dévideuses de cocons dans la maison du pappas de Trypi. Le pappas, c’est le prêtre orthodoxe, le pope. J’aime cette représentation, avec à gauche le bébé dans son berceau, sur lequel veille une femme âgée tout en tournant la manivelle du dévidoir. On voit la technique, les cocons de soie versés dans l’eau bouillante, les femmes au travail et l’homme qui les regarde faire. Mais Trypi, village près de Mystras, est hors du Magne et loin de Gytheio…
 
708g Gytheio, musée, travail de l'EHESS Paris, 1984
 
Et pour terminer, ce dessin d’un village fortifié. À vrai dire, je ne m’y serais pas attardé trop longtemps si je n’avais remarqué la légende en français. Il s’agit d’une étude réalisée par un certain Y. Saitas, Habitat et société dans la péninsule de Mani, D.E.A. (diplôme d’études approfondies), École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 1984. Cet établissement recevant de nombreux boursiers étrangers (c’est ainsi que Vladimir Kananovitch, ami biélorusse de Natacha, est venu en long séjour à Paris), ce monsieur doit être grec. Je ne le déduis pas seulement de son nom, mais surtout du fait que, dans un travail rédigé en français, il parle de Mani plutôt que de Magne. Jonction entre la Grèce et la France, il me servira de conclusion.
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Published by Thierry Jamard
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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 21:34
707a1 Parking à Neapoli
707a2 Neapoli
     
Jeudi 5 nous nous sommes rendus à Neapoli, tout au bout de la pointe sud-est du Péloponnèse. Quoique je trouve cette petite ville plutôt sympathique, ce n’est pas pour elle que nous sommes ici, mais c’est pour nous embarquer vers l’île de Cythère dans son port d’où part le ferry. J’en montre quand même une photo curieuse, cette rivière qui est à sec la plupart des mois de l’année est astucieusement transformée à peu de frais en un vaste parking grâce à la pose de larges dalles de ciment au fond de son lit. L’autre photo, prise du pont du ferry avant qu’il largue les amarres, donne une idée du cadre naturel attrayant de cette petite ville coincée entre mer et montagne.
 
707b1 Mer agitée entre Neapoli et Cythère
Ouranos, le Ciel, était seul assez grand pour couvrir Gaia, la Terre et, descendant sur elle chaque nuit, il fit que Gaia enfanta un grand nombre d’enfants (les Titans, les Cyclopes, etc.). Lassée de ces maternités répétées, elle demanda à ses enfants de la libérer de cet époux trop prolifique. Tous se récusèrent, sauf le petit dernier, Cronos, le Temps. Mettant à profit le sommeil de son père, avec une faucille que lui avait procurée sa mère il lui trancha les testicules et les jeta à la mer, au loin. Opération sanglante, on s’en doute, et le sang d’Ouranos mêlé de son sperme retomba sur la terre. La faucille serait devenue l’île de Corfou et de la semence sanglante seraient nés les Phéaciens, d’où sortiront le roi Alkinoos et sa fille Nausicaa, qui recueillera Ulysse. Les testicules eux-mêmes, tombés à la mer, ont engendré Aphrodite, née dans l’écume des vagues, et portée par le courant à Cythère, devenue ainsi l’île de la déesse. Puis les Zéphyrs l’ont transportée vers Chypre, où les Saisons l’ont vêtue et emmenée sur l’Olympe chez les Immortels. Il existe une autre version selon laquelle les organes sexuels d’Ouranos seraient tombés près du cap Drepanon, sur la côte ouest de Chypre, là serait née Aphrodite de l’écume des vagues, et elle aurait ensuite choisi pour résidence l’île de Cythère. De toute façon, c’est à Cythère qu’avant de faire voile vers Troie, Pâris et Hélène ont fait escale pour sacrifier à Aphrodite et lui fonder un temple. La mer ici est toujours agitée, et dans ce couloir entre continent et île, ou plus largement entre Crète et Péloponnèse, le courant d’air crée perpétuellement un vent violent. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que la mer y soit couverte d’écume. J’aurais bien aimé voir Aphrodite en sortir, j’ai regardé, regardé, mais non, elle n’est pas née une seconde fois sous mes yeux.
 
707b2 Arrivée sur Cythère
L’écume, ce n’est pas encore grand chose, mais il y a aussi les naufrages. En arrivant sur Cythère on peut voir cette carcasse de bateau coulé. Dans l’Antiquité la passe avait la réputation d’être très dangereuse, et bien des navires en ont fait les frais.
 
707b3 Arrivée sur Cythère     707b4 Arrivée sur Cythère
Je me suis limité tout à l’heure aux temps légendaires. Des temps historiques, on a trouvé à Cythère des traces de la civilisation minoenne remontant à 3000 ans avant Jésus-Christ, puis sont venus les Mycéniens (1400-1100 avant Jésus-Christ). Après l’extinction du paganisme, Cythère a été byzantine. Suite au sac de Constantinople en 1204 par les Francs de la quatrième Croisade et à la conquête de la plus grande part de l’Empire Byzantin, je disais dans mon article sur Monemvasia que la République de Venise, pour sa participation, avait reçu les trois huitièmes des terres conquises, principalement les îles qui jalonnaient ses routes. Cythère était l’une de ces îles. Reprise par les Byzantins en 1269, elle est revenue très vite à Venise sans combat, aux termes d’un accord, puis prise par les Turcs en 1715 elle a été reprise par Venise dès 1718. Ainsi, l’île constitue l’une des terres grecques restées le plus longtemps sous la coupe de la Sérénissime, puisque presque sans interruption de 1230 à 1797, lors de la dissolution de la République de Venise par Bonaparte. Il y a eu ensuite création de la République des Sept Îles, associant politiquement Cythère aux îles Ioniennes Corfou, Paxos, Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zante. Mais aujourd’hui Cythère est administrativement rattachée à Athènes et à l’Attique.
 
707c1 Cythère, Chora
707c2 Cythère, Chora
707c3 Cythère, Chora
Tout à l’heure, mes photos ont montré que le port d’arrivée du ferry est isolé dans un rude paysage. Nous faisons route vers le sud de l’île, où se trouve sa capitale, Chora. Et là nous trouvons une coquette petite ville aux maisons blanchies à la chaux, avec ses ruelles qu’enjambent des tunnels, ses escaliers fleuris, ses portes et ses fenêtres peintes en bleu.
 
707c4 Cythère, Chora, Naos Agias Triados
Évidemment, puisque nous sommes en Grèce, il y a des églises à chaque pas. Environ huit cents églises et chapelles sont recensées sur cette île qui n’est pas immense (284 kilomètres carrés) et qui n’a jamais été très peuplée (aujourd’hui trois mille habitants). Sur cette photo où paraît le naos Agias Triadas (l’église de la Sainte Trinité), on aperçoit, juste derrière, le clocher d’une autre église. J’ai envie de dire "de l’église suivante", épomenou naou.
Barberousse. Je ne parle pas de Frédéric Barberousse (1122-1190) de Hohenstaufen, empereur du Saint Empire Romain Germanique, dont j’ai eu beaucoup à parler en Italie, dans la généalogie des rois de Sicile et des Deux-Siciles. Ici, je vais me référer aux quatre frères dont l’aîné portait une grande barbe rousse et qui sont de redoutables corsaires du seizième siècle. À Constantinople, le sultan leur confie 2000 janissaires pour aller soumettre les Maures d’Afrique du Nord. De son côté l’Espagne, libérée des Musulmans depuis 1492, veut poursuivre son avantage et conquérir l’Afrique du Nord. Le roi d’Alger croit bon d’appeler Barberousse à son aide. Le corsaire arrive, assassine le roi dans son bain (comme l’avait fait Clytemnestre pour Agamemnon ou comme le fera Charlotte Corday pour Marat), et avec les janissaires on tue à qui mieux mieux, on décapite, on viole à tout va, on pend les nobles aux remparts. S’alliant pour la circonstance, le roi berbère de Tlemcen et le gouverneur espagnol d’Oran arrivent, défont les Barberousse et tuent l’aîné. Il ne reste plus qu’un des quatre frères qui, enragé, s’attaque aux armées de Charles Quint sous les murs d’Alger, leur inflige une terrible défaite et, tranquille de ce côté-là, va écumer la Méditerranée. Pour le sultan, il doit affaiblir la chrétienté. Il enlève des hommes et des femmes par dizaines de milliers. Les hommes riches sont libérés sur d’énormes rançons, les autres hommes sont vendus comme esclaves, soumis aux plus rudes travaux, dont ils meurent rapidement. Les femmes sont envoyées dans les harems. À Cythère, la quasi totalité de la population subit ce sort, puis ce corsaire devenu pirate n’épargnant ni Vénitiens ni Turcs rase la citadelle, située alors dans l’ancienne capitale Paliochora, au nord-est de l’île, construite pour s’opposer… aux raids de pirates. Les Vénitiens estiment alors préférable d’utiliser pour capitale un autre emplacement, celui de la Chora actuelle à l’autre bout de l’île, où exista un château construit en 1364 et récemment rénové et 1504, et ils entreprennent le repeuplement de Cythère, notamment en rachetant d’anciens habitants sur les marchés aux esclaves et aussi en favorisant l’installation de colons.
 
707c5 Cythère, Kapsali
Ci-dessus, un exemple des paysages somptueux de Cythère. Nous avons cette vue sur le village de Kapsali, voisin se Chora, en montant à l’acropole de la capitale, pour visiter le Kastro, c’est-à-dire la ville forte vénitienne. Pour notre première nuit à Cythère, nous avons cherché un coin sympathique où installer le camping-car, et nous sommes descendus vers le port de Kapsali. Nous sommes tous deux séduits par un emplacement quasiment pieds dans l’eau, mais quoiqu’il fasse nuit je remarque que sur la première maison, juste en face, une plaque porte l’inscription Limeniko Sôma, littéralement Corps Portuaire, c’est-à-dire Police Maritime. Certes, pour contourner la loi grecque qui interdit le camping sauvage sur tout le territoire national, on peut arguer que l’on est un véhicule comme les autres, que l’on stationne, et que si nous dormons dans notre véhicule cela ne regarde que nous dans la mesure où nous ne polluons rien, ne faisons pas de bruit, ne déployons pas l’auvent et ne sortons pas les fauteuils. Mais stationner sur la petite jetée face à la police portuaire, c’est presque de la provocation. Néanmoins, Natacha affirme avec tellement d’assurance que personne ne dira rien, que j’accepte de rester là et, malgré quelques doutes qui me tiennent un moment éveillé, je finis par m’endormir du sommeil du juste. Disons, du sommeil du presque juste. Évidemment, cela n’a pas manqué, à 7h30 toc-toc-toc à la porte, en toute justice (en toute lâcheté selon elle) je laisse la responsable de la décision se lever et s’expliquer, mais nous levons le camp et allons stationner à deux kilomètres, sur le grand terrain vague qui sert de parking à l’entrée de Chora, avant de pouvoir y prendre notre douche et notre petit déjeuner.
 
707d1 Cythère, vue du Kastro
Les Vénitiens, comme je le disais plus haut, ont transféré à Chora la capitale de l’île, mais il ne faut pas considérer que, digne de ce titre de capitale, la ville est une mégalopole prête à concurrencer Mexico, Tokyo et Buenos Aires réunies. Vue du Kastro, la ville est de dimensions modestes. Sur la droite, on voit la route qui descend vers Kapsali. Mais toute blanche dans ce cadre superbe, la ville vaut le coup d’œil.
 
707d2a Cythère, Kastro
707d2b Cythère, Kastro
707d3 Cythère, Kastro, Panagia Myrtidiotissa
Dans l’enceinte du Kastro, ce sont les églises qui sont les édifices les mieux conservés. Cette très curieuse église, sur les deux premières photos ci-dessus, n’est identifiée par aucune inscription, à la différence des autres, qui portent toutes une plaque sur leur porte, ou devant lesquelles est planté un panneau indiquant leur nom. Toutefois, je crois pouvoir l’identifier comme l’église du Christ Pantocrator, en la comparant avec une photo que j’ai trouvée, partielle et autrement orientée mais légendée. La troisième photo, elle, porte un panneau que l’on aperçoit devant le clocher, c’est l’église de la Panagia Myrtidiotissa. La Panagia, c’est la Vierge, mais son qualificatif est inconnu des traducteurs proposés sur www.lexilogos.com et de mon petit dictionnaire, et même en décomposant le mot et en imaginant que la deuxième partie désigne celle qui privatise, aucun mot connu ne commence comme la première syllabe. Elle a été construite par les Vénitiens en 1580 comme église catholique romaine, la Madonna dei Latini, et ce n’est qu’en 1806, après le départ des Vénitiens et en acquérant une semi-indépendance sous protectorat britannique au sein de la République des Sept Îles que les habitants l’ont convertie en église orthodoxe et lui ont donné son nom actuel.
 
707d4 Cythère, Kastro
707d5 Cythère, Kastro
707d6 Cythère, Kastro
Comme on peut l’apprécier, l’état des bâtiments civils est assez piteux. Il est difficile de reconnaître à quoi ils ont servi. Curieux, le rez-de-chaussée de la troisième photo est en parfait état et il semble même être encore en usage, tandis que l’étage est complètement en ruines, il n’en reste qu’un pan de mur avec sa fenêtre et une cheminée. Mais de tout cela il se dégage un certain charme, et la vue d’en haut est splendide. Nous ne regrettons pas notre visite.
 
707e1 Cythère, Mylopotamos
Nous avons à présent quitté Chora. À peu près à mi-distance du nord et du sud de l’île, mais non loin de la côte ouest, nous voici à Mylopotamos, la Rivière au[x] Moulin[s]. C’est le nom de la ville, mais la rivière qui y coule faisait tourner de nombreux moulins pour moudre le blé non seulement de la petite ville, mais aussi des environs.
 
707e2 Cythère, Mylopotamos
707e3 Mylopotamos à Cythère
707e4 Cythère, Mylopotamos
En effet, quoique bien modeste, ce petit cours d’eau suit une forte dénivellation. En suivant un petit chemin, on voit d’abord la belle et spectaculaire cascade Fonissa. Puis en marchant une quinzaine ou une vingtaine de minutes on parvient aux moulins qui sont très ruinés mais on jouit du spectacle de la rivière qui ruisselle sur les roches et parfois bouillonne quand, comme sur la troisième photo, un courant dévale et soudain se heurte à une pierre qui lui barre le passage.
 
707f Coucher de soleil sur Mylopotamos (Cythère)
Nous nous sommes attardés à contempler la nature, et sur le chemin du retour vers le camping-car nous profitons d’un joli coucher de soleil.
 
707g1 Mylopotamos, établissement byzantin
707g2 Mylopotamos, établissement byzantin
707g3 Mylopotamos, établissement byzantin
Lors d’une promenade dans les environs de Mylopotamos, nous voyons une placette avec des bâtiments anciens, et un petit panneau nous dit qu’il s’agit d’un établissement byzantin, le château de Mylopotamos et des églises. Très intéressant, nous décidons de visiter. Pas de clôture, pas de péage, c’est ouvert à tous vents et heureusement les gens ne viennent pas le dégrader avec des graffiti ou des dépôts d’ordures. Les documents les plus anciens que l’on possède au sujet de ce château datent du seizième siècle, les églises qui s’y trouvent datent, comme le château lui-même, de la fin du quinzième siècle, mais de toute évidence les lieux ont été habités beaucoup plus anciennement, en remontant au moins jusqu’au treizième siècle selon l’évaluation de certaines églises hors du périmètre du château. Au sein du château vivaient cinquante familles de réfugiés de Chypre et de Crète qui avaient fui l’occupation turque et dont les hommes étaient employés à la défense du château.
 
707g4 Mylopotamos, établissement byzantin, lion vénitien
Byzantin certes, cet établissement, mais possession vénitienne pendant bien des siècles. Le Lion ailé de saint Marc, emblème de Venise, nous accueille dès l’entrée du fort. Mais il nous rappelle aussi, hélas, que les Grecs, qu’ils fussent originaires de Cythère ou exilés de terres occupées par les Ottomans, n’avaient ici aucun pouvoir, qu’ils n’avaient accès à aucune charge publique, qu’ils avaient besoin d’obtenir une autorisation pour ouvrir un commerce ou pour le choix des cultures qu’ils voulaient entreprendre sur leurs terres, que le catholicisme romain était et devait rester prédominant, les métropolites orthodoxes étant interdits de séjour. On comprend pourquoi beaucoup de Grecs, comme je le disais au sujet de Monemvasia dans mon précédent article, préféraient l’occupation turque musulmane, qui autorisait la liberté de culte, laissait une autonomie (limitée et contrôlée) aux autochtones et prélevait moins d’impôts que les représentants d’une civilisation qui à première vue semble plus proche d’eux, chrétienne et héritière des grandes civilisations de l’Antiquité, mais imbue d’elle-même et jalouse de son autorité.
 
707g5 Mylopotamos, établissement byzantin
Cette photo, prise de l’extérieur du château, par derrière, donne une idée de l’ensemble. Ce n’est pas vraiment une vue générale, que seule pourrait donner ici une photo aérienne, à cause des mouvements de terrain qui cachent des édifices. En effet, ce que l’on voit à flanc de colline cache ce qui retombe de l’autre côté de la crête.
 
707h1 Mylopotamos, église byzantine Agios Ioannis Prodromo
707h2 Mylopotamos, église byzantine Sts Côme et Damien
707h3 Mylopotamos, église Panagia Mesosporitissa
707h4 Mylopotamos, église Saint Dimitri
Puisqu’il y a tant et tant d’églises, il me faut en montrer quelques unes, Agios Ioannis o Prodromos (1518) sur la première photo, soit Saint-Jean le Précurseur, c’est-à-dire Saint-Jean-Baptiste, puis l’église des Saints Côme et Damien, curieusement enterrée, ensuite l’église de la Panagia ê Mesosporitissa (me fondant sur le grec ancien, speirô = je sème, et sur l’actuel spora = les semailles, je crois pouvoir dire que c’est la Vierge au milieu des semailles, autrement dit Notre-Dame-des-Champs), et enfin Saint Dimitri (fin du quinzième siècle). Faute d’information dans mon livre qui ne date que deux de ces églises, je ne peux préciser l’époque des deux autres.
 
707i1a Cythère, Agia Pelagia
707i1b Cythère, Agia Pelagia
Nous nous sommes ensuite dirigés vers le nord de l’île et, traversant la ville de Potamos, nous sommes arrivés à Agia Pelagia, Sainte Pélagie, une station animée sur la côte est. Un parking le long de la mer nous a accueillis et, comme les vagues battaient la côte et que leur spectacle, leur bruit, nous plaisaient, arrivés ici le soir, nous avons passé la nuit et toute la journée du lendemain, ne repartant que le surlendemain. La mer faisait un tel vacarme que nous avons pu mettre en marche notre générateur, inaudible à cinq mètres, quand le bas-côté de la route emprunté par les piétons et la maison la plus proche étaient à une soixantaine de mètres. Jour et nuit le vent n’a pas cessé, jour et nuit les vagues ont bondi sur la jetée et sur les pierres du rivage.
 
707i2 Ile de Cythère
707i3 Ile de Cythère
       
Après avoir fait un petit tour encore plus au nord, nous sommes redescendus vers le port. Les deux photos ci-dessus témoignent de la variété des paysages, collines desséchées entourées de plaines à la végétation rare, ou vallons et ravins boisés couverts de buissons et d’arbustes qui poussent sur la rocaille du sol.
 
707j Retour de Cythère à Neapoli
Et voilà, c’est le retour vers Neapoli. Mais le vent n’a pas cessé, il est si violent qu’il faut se tenir pour ne pas être renversé. Certes je ne suis plus un jeune homme dans la force de l’âge, mais je ne crois pas être non plus un vieillard fragile que le moindre souffle emporte, et pourtant la violence du vent, plus encore que le roulis auquel il s’additionne, rendent la marche sur le pont difficile. Le bateau est secoué à tel point qu’un matelot vient me chercher parce que le camping-car a reculé et est allé heurter le fort pare-chocs d’un camion derrière lui. Pas de dégâts ni d’une part ni de l’autre, mais le frein à main pourtant serré à bloc n’est pas suffisant. Il me faut enclencher une vitesse, et on place des cales sous les roues. Sur ma photo, on distingue vaguement les franges d’écume qui volent à la surface de la mer en direction du rivage. Quoique la traversée soit brève, environ 1h30, il y a quelques personnes qui ont le mal de mer et doivent courir aux toilettes. Pas nous, heureusement. Et nous arrivons finalement à bon port. C’est aujourd’hui mardi 10 mai, nous passons la nuit sur le parking du port de Neapoli.
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Published by Thierry Jamard
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20 juillet 2011 3 20 /07 /juillet /2011 22:45
706a1 Monemvasia
 
En commençant la publication du présent article, je me trouve face à une difficulté. J'aime bien utiliser la police Times New Roman en taille 12, sur des paragraphes justifiés à droite. D'habitude, quand je colle mon texte saisi sous Word, il passe automatiquement en Arial 10 aligné à gauche. Je dois donc corriger tout cela, mais depuis quelque temps au moment de la publication on repassait automatiquement en Arial, ou certains paragraphes seulement. Et aujourd'hui, je découvre qu'il n'y a plus de menu "Police" ni de menu "taille" ni de menu "alignement", seulement un menu "Format" qui propose Paragraphe, Titre 1, Titre 2, etc. mais rien qui me convienne, le Paragraphe étant précisément l'Arial 10 dont je ne veux pas, les autres étant de grande taille et en caractères gras. Mon texte, justifié sous Word, se retrouve justifié, sauf le dernier paragraphe... C'est donc une présentation qui ne meconvient pas, et je m'en excuse.
Arrivés mardi soir, nous nous sommes contentés d’une petite balade dans la ville de Gefyra, sur le continent, et de la traversée (à pied) de la digue qui rattache l’île de Monemvasia au continent mais, sur l’île, nous n’avons parcouru que quelques centaines de mètres et sommes rentrés nous coucher dans notre résidence pieds dans l’eau. Quand on regarde cette île, on n’y voit quasiment aucune construction, sauf au débouché de la digue. On ne peut se douter de ce qui attend le visiteur.
 
706a2 Monemvasia
 
Il ne reste aucune trace des premières fortifications. Pourtant les voyageurs, dont l’omniprésent Pausanias, parlent des anciens murs, nommés Minoa, ce qui induit les historiens à supposer une implantation minoenne, et donc très ancienne puisque les Minoens ont précédé les Mycéniens. Mais la ville actuelle a été fondée par l’empereur byzantin Maurice en 583, et sa population s’est constituée essentiellement de Grecs fuyant les incursions des Slaves et des Avars. Parenthèse, les Avars sont des nomades cavaliers, descendants des Ruanruan de Mongolie selon certains, ou une branche des Huns selon d’autres, et qui sont signalés au nord du Caucase en 555, sur la Volga en 558, sur le Danube en 562. De là ils font des incursions dans toutes les directions, en Grèce jusqu’au Péloponnèse, dans l’empire germanique jusqu’en Bavière, vers l’ouest jusqu’en Italie. Avec ces populations réfugiées devant les hordes d’envahisseurs qui ravagent les régions traversées, la croissance de Monemvasia a été rapide, puisque des documents de 746 la présentent comme la ville la plus importante de la côte est du Péloponnèse. Mais en 747,
                    "Un mal qui répand la terreur,
                    Mal que le Ciel, en sa fureur,
          Inventa pour punir les crimes de la terre,
          La peste, puisqu’il faut l’appeler par son nom,
          Capable d’enrichir en un jour l’Achéron"
s'est abattu, en une terrible épidémie venue de Sicile, sur la Calabre et la Grèce, dépeuplant quasiment complètement certaines parties des Cyclades et du Péloponnèse, dont Monemvasia. Lorsque la peste a reculé, sont arrivés dans cette ville dépeuplée de nombreux colons slaves et albanais.
 
706b1 Monemvasia, le cimetière marin
 
En suivant la route qui monte doucement sur le flanc de ce roc abrupt, on tourne jusqu’à perdre de vue Gefyra. C’est alors que Monemvasia commence. Avec le cimetière, très marin.
 
706b2 Monemvasia, entrée de la ville
 
Nous voici arrivés devant la porte de la ville. Comme on va le voir lors de la visite, il est impossible d’entrer avec un camion les matériaux de construction (ou n’importe quoi d’autre). Les ruelles sont étroites, il y a des escaliers partout. Nous avions remarqué, mercredi, une grosse accumulation de briques, de sacs de ciment, de sable sur le petit terre-plein qui précède la porte de ville, et jeudi nous avons eu la chance d’assister au chargement des chevaux qui ont acheminé le matériel au lieu de restauration d’une vieille maison. Nous les avons vus monter en glissant des escaliers, baisser la tête pour passer sous des passages voûtés, se faufiler entre deux murs, leurs sacs touchant des deux côtés. On se serait cru au Moyen-Âge.
 
706b3 Monemvasia, la ville basse
 
706b4 Monemvasia, la ville basse
 
Je parlerai plus loin de la ville haute, construite au sommet de la roche, mais pour voir la ville basse, qui d’ailleurs n’est pas si basse que cela, elle est sensiblement au-dessus du niveau de la mer, j’en montre des images prises de haut, la première photo après quelques marches et quelques pentes, la seconde avant d’arriver à la porte de la ville haute, que l’on voit sur la gauche, au sommet de la ruelle pavée. Sur cette image, on voit que je ne mens pas quand je dis que la ville n’est pas prévue pour les voitures ni les camions.
 
706b5 Monemvasia, la ville basse
 
706b6 Monemvasia, la ville basse
 
Ces deux photos, prises en montant de plus en plus haut, permettent de se faire une idée de cette ville plus moderne qui se trouve au pied de l’acropole. En haut, vivaient les nobles, les dirigeants, les ecclésiastiques. En bas, c’étaient les artisans, les commerçants, les marins. La mer d’un bleu profond, les toits rouges, un peu de verdure ici ou là…
 
706c1 Monemvasia
 
706c2 Monemvasia
 
706c3 Monemvasia, Panagia Chrysafitissa
 
Mais après ces vues d’ensemble, il est temps de redescendre pour prendre un peu la température de la ville. Je ne montre pas la rue principale, qui monte à partir de la porte d’en bas, elle est sans grand intérêt. Les boutiques de souvenirs, de spécialités alimentaires locales, de vêtements type T-shirt avec l’inscription en anglais I [love (en forme de cœur)] Monemvasia, les bars et les restaurants se pressent des deux côtés. Le Mont-Saint-Michel en plus petit. Et nous sommes au début mai, mais j’imagine ce que cela peut être en plein été. Au contraire, dès que l’on tourne à droite ou à gauche, ou si l’on continue au-delà de la Place de la Mosquée (Plateia Dziamiou, en fait l’ancienne mosquée du temps des Turcs, désaffectée et transformée en musée. Nous y reviendrons), immédiatement on pénètre dans une ville d’autrefois, où les travaux de restauration de vieilles maisons sont menés de façon exemplaire. Et puis, partout, on passe devant des églises. Oui, partout, absolument partout. Soit en très bon état, comme sur la troisième de ces photos Panagia Chrysafitissa), soit désaffectées mais encore solides, ou encore éventrées comme sur la seconde photo, soit complètement en ruines et sans dédicace connue car il n’y reste pas trace d’une icône de saint patron, et aucun texte n’y fait référence, de sorte que les ruines restent anonymes. L’espace, sur ce rocher, étant restreint, lorsque la population a augmenté on a construit en hauteur en multipliant les maisons à étages, sur des rues étroites pour ne pas gaspiller d’espace au sol, et avec de fréquents ponts enjambant les rues et portant une pièce ou deux.
 
706d1 Monemvasia, Platia Dzamiou
 
706d2 Monemvasia, Christos Elkomenos
 
Et puis, platia Dziamiou, en face de l’ancienne mosquée, il y a la grande et belle cathédrale du Christ aux Liens (Christos Elkomenos), qui se dresse sur une place agréable avec un canon vénitien au milieu pour rappeler l'appartenance passée de la ville, et le clocher séparé dans un coin. Les lustres et l’iconostase ruissellent de dorures. C’est l’empereur Andronicus II qui en a décidé la construction, menée de 1282 à 1328 dans le style typiquement byzantin des basiliques à trois absides et trois dômes. À titre de comparaison, Notre-Dame de Chartres a été construite de 1194 à 1240 et Saint-Pierre de Beauvais de 1225 à 1272. La cathédrale de Monemvasia est donc légèrement postérieure à ces grandes cathédrales gothiques de France. En 1697, sous domination vénitienne, un vestibule est ajouté, constituant une nouvelle façade.
 
706d3 Monemvasia, Christos Elkomenos
 
706d4 Monemvasia, Christos Elkomenos
 
L’autel latéral n’a, d’ailleurs, pas grand chose à envier à l’autel principal. Et puis je montre ce minuscule oratoire qui s’ouvre dans le bas de l’église, avec cette icône de la Vierge dans un style que l’on retrouve partout, une peinture du visage et des mains, revêtue d’argent pour toutes les parties du corps qui sont habillées. Mais en réalité, deux artistes différents travaillent pour ces icônes, le peintre d’abord qui représente la Vierge à l’Enfant, ou tel ou tel saint, en entier, sans tenir compte du fait que la plus grande partie de son œuvre sera cachée, puis l’orfèvre qui adapte un vêtement d’argent massif sur le tableau.
 
706d5 Monemvasia, église du Christ aux Liens
 
Je voudrais, pour finir ma présentation de cette église, montrer ce très inhabituel travail effectué en tissu. Le satin blanc brille dans la lumière, et les personnages autour de Jésus au moment où il va être enveloppé dans son linceul sont très byzantins dans le visage et dans l’habillement, mais ils sont aussi très expressifs, et si tous expriment la douleur, ils le font chacun à sa façon. C’est une œuvre rare et de grande qualité que j’apprécie beaucoup.
 
706e1 Monemvasia, l'acropole
 
706e2 Monemvasia, l'acropole
 
Après ces quelques images de la ville basse, nous allons voir l’acropole. Si cette ville de Monemvasia a si bien résisté à toutes les attaques, c’est certes grâce à la détermination et au courage de ses habitants, mais c’est aussi parce que c’était une citadelle imprenable d’assaut. Face à une falaise verticale et très élevée, on n’a guère de prise. Sur une bande de terre en pente mais malgré tout utilisable, s’est établie la ville basse, avec un seul accès possible. Il aurait pu y en avoir un autre à l’autre extrémité, et un puissant rempart a été construit de la mer au pied de la falaise, comme le montre la première de ces photos. Sur la deuxième, on peut distinguer au fond comment des escaliers alternant avec des plans inclinés permettent, au bout de la ville basse et sur le flanc abrupt de la falaise, d’atteindre l’acropole. Sur le plateau au sommet, on est trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et la partie abrupte de la falaise, pratiquement verticale, est haute de 75 à 180 mètres selon les endroits. Ainsi donc, on cumulait deux avantages, une ville imprenable et deux vastes baies pouvant accueillir de nombreux bateaux.
 
706e3 Monemvasia, l'acropole
 
Sur cette photo, on peut évaluer, par rapport aux maisons, la hauteur vertigineuse de cette falaise rouge, ainsi que sa verticalité. On distingue, au fond à droite, le mur qui clôt la ville basse et l’on peut voir aussi que le bord de la falaise est lui-même protégé tout du long par un mur. En effet, ce mur assurait une protection pour les défenseurs si par hasard des assaillants avaient tenté d’escalader la muraille rocheuse. D’une part ce mur est pour les habitants un garde-fou, et d’autre part une protection contre les projectiles que l’on aurait pu tenter de leur lancer. Les pirates arabes, dans leurs raids de pillage où ils s’emparaient de tout ce qui pouvait avoir de la valeur, y compris des populations valides capturées et vendues en esclavage, ont souvent lancé des attaques contre Monemvasia, sans jamais parvenir à débarquer. En 1066, les Normands avaient conquis l’Angleterre (Hastings, voir la tapisserie de Bayeux). Aussi un siècle plus tard, jaloux de leur succès, leur lointain cousin Roger II de Hauteville, roi de Sicile, voulut-il conquérir l’Empire Byzantin. En 1146 il prend Corfou, suit la côte ouest de la Grèce en la pillant, contourne le sud du Péloponnèse, arrive devant Monemvasia en 1147 et… échoue dans sa tentative de la conquérir ou, à tout le moins, de la piller. On comprend alors que pour s’assurer l’appui de cette cité clé, les empereurs byzantins lui aient accordé des avantages énormes, exemptions d’impôts, franchises.
 
Sous l’impulsion du doge de Venise, le but de la quatrième Croisade est dévoyé, les Francs conquièrent Constantinople (1204), brûlent, pillent, détruisent, volent, ils mettent à sac l’Empire Byzantin, s’emparent de presque toute la Grèce (le pape Jean-Paul II a d’ailleurs présenté publiquement des excuses de l’Église catholique à l’Église orthodoxe au moment du huit centième anniversaire de l’événement). Pour sa participation, Venise reçoit les trois huitièmes des conquêtes, surtout les îles qui jalonnent ses routes. Le champenois Geoffroy de Villehardouin prend le Péloponnèse, alors appelé Morée (son fils et successeur Geoffroy II construit en 1220 l’énorme château de Chlemoutsi que je compte bien visiter), seuls restant grecs le despotat d’Épire (région de Ioannina), Corinthe, Nauplie, Argos et Monemvasia.
 
En 1246, Guillaume de Villehardouin, un descendant de Geoffroy, fait le blocus de Monemvasia, puisqu’elle est imprenable par la force. Quand, après trois ans de résistance, il ne reste ni chien, ni chat à manger, Monemvasia se rend (1249). Mais en 1260, Guillaume, guerroyant contre Michel VIII Paléologue, empereur de Byzance qui a reconquis Constantinople, est fait prisonnier. Après trois ans de captivité, il accepte de négocier sa libération contre Mystras (que nous visiterons un de ces jours) et Monemvasia, qui redeviennent donc grecques byzantines. Puis en 1453 c’est la chute de Constantinople. En 1460, le dernier despote de Mystra se réfugie à Monemvasia avec sa famille, mais bientôt il fuit en abandonnant femme et enfants, mais il est pris par les Turcs. Monemvasia livre aussi aux Turcs la famille du despote mais à la condition qu’ils ne touchent pas à la ville. Monemvasia est désormais indépendante et isolée. Elle fait appel à la suzeraineté de Venise (1464). Un siècle passe. En 1537, Soliman le Magnifique, sultan turc, entre en guerre contre Venise et ses alliés, le pape Paul III et Charles Quint. Après la bataille de Preveza, les envoyés plénipotentiaires de Venise croient raisonnable de capituler et acceptent de donner aux Turcs les dernières possessions vénitiennes de Morée, à savoir Nauplie et Monemvasia. Mais les sénateurs vénitiens, jugeant ces conditions humiliantes et honteuses font décapiter leurs envoyés, ce qui n’empêche pas ces deux places de rester turques (1540). Les Turcs se montrent tolérants, le christianisme est autorisé, de sorte que quand des chrétiens (catholiques, tels les chevaliers de Saint Jean en 1554) tentent une attaque pour libérer les chrétiens de Monemvasia (orthodoxes), ces habitants grecs ne font rien pour les aider. Mieux : quant les Vénitiens, peu regrettés, font des tentatives en 1653, 1654, 1655, 1657, les résidents se chargent de les repousser sans l’aide des Turcs. En 1685, le doge de Venise entreprend de reconquérir la Morée, c’est chose faite en 1690, sauf Monemvasia qui résiste au siège quatorze mois, mais finit par se rendre. Dès 1691, Monemvasia rapporte 17% du revenu de la Morée pour Venise, preuve de la richesse de ce très petit territoire.
 
Nous voici en 1715. Quand, après avoir reconquis toute la Morée, l’armée turque s’apprête à mettre le siège devant Monemvasia, la ville propose spontanément de se rendre contre une énorme somme d’argent. Cette fois-ci, Monemvasia va rester turque jusqu’à l’indépendance de la Grèce. Cette ville est la première à avoir obtenu le départ des Turcs en 1821 au terme de quatre mois de siège auquel a participé la célèbre Bouboulina (j’ai déjà été trop long, je trouverai bien un jour l’occasion de parler d’elle), et ici s’est tenue la première assemblée qui a travaillé sur l’organisation de la Grèce libre. Ce siège, on peut considérer qu’il ne concernait que des Turcs, parce qu’un recensement de 1806 nous révèle que sur 350 maisons, seules six étaient occupées par des Grecs.
 
706f1 Monemvasia, en montant vers l'acropole
 
706f2 Monemvasia, en montant vers l'acropole
 
706f3 Monemvasia, en montant vers l'acropole
 
En chemin vers les escaliers au flanc de la falaise, il faut gravir bien d’autres marches, parce que le bas n’est pas plat non plus. Et, presque à chaque pas, comme dans la ville basse, on trouve des églises et des chapelles plus ou moins en ruines. La première, ci-dessus, tient encore bien debout, mais la seconde, dont on ignore à qui elle a bien pu être dédiée a été, à une époque tout aussi inconnue que son nom, transformée en maison d’habitation. Puis on franchit ces tunnels avant d’accéder aux constructions de la ville haute.
 
706g1 Monemvasia, l'acropole
 
706g2 Monemvasia, l'acropole
 
Nous voici en haut. D’en bas nous avons pu distinguer les fortifications qui courent au bord du précipice. En voici quelques vues prises d’en haut.
 
706h1 Monemvasia, l'acropole
 
706h2 Monemvasia, l'acropole
 
706h3 Monemvasia, mausolée turc (1540-1690)
 
En haut se trouvaient les logements des personnes qui disposaient le plus de moyens financiers, il y avait donc de riches demeures mais il ne reste presque plus rien, infiniment moins qu’en bas. Murs écroulés, tronçons de souterrains voûtés… Monemvasia a connu des vagues d’émigration, et en 1911 le dernier habitant de la ville haute s’en allait. En 1971, il n’y avait plus que 32 résidents dans toute l’île, mais maintenant des Athéniens et des étrangers reviennent –exclusivement dans la ville basse–, en résidence principale ou secondaire. On peut noter que toutes les maisons étaient construites sur de tels souterrains qui servaient de citernes où l’on récupérait les eaux de pluie, et que la voûte en berceau était systématiquement utilisée. Ma troisième photo montre un mausolée turc que l’on date de la période de la première occupation, soit entre 1540 et 1690.
 
706i1 Monemvasia, Agia Sofia
 
706i2 Monemvasia, Sainte Sophie
 
706i3 Monemvasia, Agia Sofia
 
Un monument de l’acropole est très bien conservé, c’est la belle église Agia Sophia, que je traduis naturellement par Sainte-Sophie, comme on appelle aussi en français les célèbres églises qui lui sont dédiées à Istanbul, à Kiev, à Novgorod… Mais pour les orthodoxes, cette dédicace se réfère plutôt non à la sainte de ce nom, mais à l’étymologie du mot. En grec, sophia c’est la Sagesse, en conséquence de quoi il vaudrait mieux traduire son nom en Sainte-Sagesse ou Sainte-Raison. Lors de sa construction, en 1149-1150, elle a été dédiée à la Vierge Hodégétria, Qui Montre le Chemin, puis pendant la première occupation turque, 1540-1690, elle a été transformée en Mosquée du Sultan Soliman avec adjonction d’un minaret, quand les Vénitiens ont pris la place des Turcs (1690-1715) ils en ont fait l’église d’un monastère catholique, Madonna del Carmine, avec ajout d’un narthex extérieur sur deux niveaux, bien sûr de 1715 à 1821 les Turcs en ont refait une mosquée, et elle a été rendue au culte orthodoxe lors de la guerre d’indépendance quand la ville a été libérée mais, considérant sa ressemblance avec l’église de Constantinople, elle a été rebaptisée du même nom, Agia Sophia.
 
706i4 Monemvasia, Aghia Sophia
 
706i5 Monemvasia, Sainte Sophie
 
C’est une église imposante, sur laquelle figurent des sculptures datant du douzième siècle, c’est-à-dire de l’origine. Il paraît qu’à l’intérieur, quoique les Turcs les aient badigeonnées à la chaux, on peut encore voir des fragments de fresques du douzième ou du treizième siècle, mais l’église est fermée et ne se visite pas. La fenêtre que je montre se trouve au-dessus de l’une des voûtes de la loggia du narthex, elle a deux sœurs situées au-dessus des deux autres voûtes, et toutes trois sont de style Renaissance.
 
706j1a Monemvasia, église anonyme début 12e siècle
 
706j1b Musée de Monemvasia, d'une église début 12e sièc
 
Nous revenons dans la ville basse, et plus précisément au musée installé dans l’ancienne mosquée, où l’on peut voir cet élément (deuxième photo). Le texte grec dit que c’est un templo, la traduction anglaise dit templon, mon petit dictionnaire grec et mon petit dictionnaire anglais ignorent ces mots, tout comme les traducteurs sur Internet, sauf un qui traduit le retable. Mais cela n’a rien d’un retable… Curieux, car c'est de toute évidence une iconostase, mot qui n'a rien de rare dans le monde orthodoxe ni de mystérieux et que les dictionnaires ne peuvent ignorer. Quoi qu’il en soit, cette iconostase provient de cette église en ruines de ma première photo, dont on ignore le nom, mais qui a été construite au début du douzième siècle sur la base d’une église antérieure.
 
706j2 Musée de Monemvasia, tasse à thé 18e s., de Kütah
 
706j3 Musée de Monemvasia, bol 14e-15e s., fabtication loc
 
Ce petit musée présente aussi des objets de la vie quotidienne, comme cette tasse à thé du dix-huitième siècle (première photo) provenant de Kütahya, une ville de la Turquie d’Asie. À cette époque nous sommes en effet dans la seconde occupation turque, et des objets proviennent de tous les coins de l’Empire Ottoman. Ma seconde photo montre un fragment de bol, de fabrication locale au contraire, qui date du quatorzième ou du quinzième siècle.
 
706j4 Musée de Monemvasia, tête d'un puits de citerne (15
 
Cette tête de puits de citerne porte la date de 1511. On a vu que toutes les maisons de l’île étaient construites sur des citernes voûtées en plein cintre où étaient recueillies les eaux de pluie.
 
706j5 Musée de Monemvasia, pipes turques (17e-19e s.)
 
Dans une vitrine, on peut voir ces têtes de pipes turques du dix-septième siècle au dix-neuvième siècle. J’ai relu ces derniers temps le Voyage en Orient de Gérard de Nerval, qui s’attarde à Constantinople dans les années quarante du dix-neuvième siècle avant de rentrer en France, et Aziyadé de Pierre Loti qui, à part quelques détails minimes, se contente de changer les noms en recopiant son journal intime pour parler de son propre séjour à Constantinople dans les années soixante-dix. Tant Nerval que Loti, en ce dix-neuvième siècle, dans la capitale turque, passent leur temps à fumer le narguilé ou à fumer la pipe. Fumer est essentiel dans cette société. Voilà pourquoi je me suis arrêté devant ces pipes qui datent de l’époque de la seconde occupation turque.
 
706j6 Musée de Monemvasia (ancienne mosquée)
 
Enfin, avant de quitter le musée et pour terminer cet article, puisque l’occupation turque a profondément marqué Monemvasia de son empreinte et, tout en laissant les chrétiens libres de pratiquer leur religion, a transformé quelques églises en mosquées et en a construit d’autres, je n’oublie pas que, me déplaçant dans ce musée, je suis en réalité dans l’ancienne mosquée. Ma conclusion est donc cette photo de l’intérieur de la mosquée.
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Published by Thierry Jamard
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