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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 20:15
678a Près d'Agrinio
 
Dans mon dernier article, je parlais de la rencontre de deux amies grecques. Aujourd’hui, rendez-vous a été pris pour une promenade dans la montagne, un peu plus au nord, non pas avec nos deux camping-cars, mais en deux voitures, l’une est celle d’un de leurs amis de Missolonghi, directeur d’un gros magasin d’électroménager, téléphonie, informatique du centre ville, l’autre est celle de leur cousine germaine et de son mari. La route part d’abord vers le nord-ouest en longeant la côte, puis à Ellinika nous tournons à droite sur une petite route qui monte dans la montagne. La photo ci-dessus est prise à la sortie d’Ellinika.
 
678b1 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
678b2 Ano Kerasovo, naos Koimiseos tis Theotokou
 
Un peu plus loin, la route traverse un bourg. C’est Ano Kerasovo. Nous nous arrêtons pour prendre un café dans un bar. Mais d’abord, pour les non-hellénistes, un mot d’explication sur ce nom. En grec, les adverbes ano et kato signifient respectivement vers le haut et vers le bas (cf., avec le mot hodos qui signifie route, l’anode et la cathode, qui étymologiquement signifient la route qui monte et la route qui descend). Utilisant ces petits mots, la toponymie de la montagne grecque distingue bien souvent deux villages de la même commune, celui de la vallée et celui de la crête. Ainsi, nous ne verrons pas Kato Kerasovo qui se trouve plus bas, mais notre Ano Kerasovo prouve bien que notre ami a dirigé ses roues vers la montagne.
 
L’ambiance, dans le bar, est familiale et amicale. Il y a là entre autres un pope orthodoxe, Papas Georgios, un homme ouvert, extrêmement sympathique, avec qui nous entamons la conversation. Il se laisse photographier avec plaisir et s’amuse à voir les photos sur l’écran de nos appareils mais je me rends compte que j’ai oublié de lui demander son autorisation pour publier son portrait dans mon blog et je préfère donc m'abstenir. On se contentera de l’apercevoir de très loin, dans et hors l’église. Il nous raconte qu’il est père de sept enfants et nous invite à visiter son église. Avec joie !
 
678c1 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
Son église, il l’a entièrement rénovée et il en est fier à juste titre. Lustre et décorations sont magnifiques. Par ailleurs un peintre local recouvre peu à peu tous les murs de grandes fresques très décoratives ainsi que religieusement signifiantes, dans la grande tradition du passé, dans des temps où bien des gens ne savaient pas lire et où les récits de l’Ancien et du Nouveau Testaments étaient enseignés par l’image.
 
678c2 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
678c3 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
C’est le cas dans ces deux fresques qui mettent en scène Abraham. Comme on le sait, Dieu a voulu l’éprouver en lui demandant de sacrifier son fils, et Abraham est ici prêt à immoler Isaac, le feu du sacrifice est déjà allumé et il brandit sa lame. Mais l’ange, en haut à gauche, apparaît pour arrêter son bras, et Abraham s’interrompt pour l’écouter. On aperçoit aussi le bélier qui va remplacer Isaac sur l’autel.
 
La seconde fresque représente la générosité d’Abraham. Il accueille trois anges, comme le raconte la Genèse :
"Le Seigneur apparut à Abraham aux chênes de Mamré alors qu'il était assis à l'entrée de la tente dans la pleine chaleur du jour. Il leva les yeux et aperçut trois hommes debout près de lui. À leur vue il courut de l'entrée de la tente à leur rencontre, se prosterna à terre et dit : ‘Mon Seigneur, si j'ai pu trouver grâce à tes yeux, veuille ne pas passer loin de ton serviteur. Qu'on apporte un peu d'eau pour vous laver les pieds, et reposez-vous sous cet arbre. Je vais apporter un morceau de pain pour vous réconforter avant que vous alliez plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur’. Ils répondirent : ‘Fais comme tu l'as dit’. Abraham se hâta vers la tente pour dire à Sara : ‘Vite ! Pétris trois mesures de fleur de farine et fais des galettes !’ et il courut au troupeau en prendre un veau bien tendre. Il le donna au garçon qui se hâta de l'apprêter. Il prit du caillé, du lait et le veau préparé qu'il plaça devant eux ; il se tenait sous l'arbre, debout près d'eux. Ils mangèrent".
Dans la Bible, ces anges représentent Dieu, mais l’Église catholique, comme l’Église orthodoxe, voit dans le nombre de visiteurs la préfiguration de la Trinité. C’est semble-t-il l’intention de cette peinture, les trois anges représentant le Père, le Fils et le Saint Esprit.
 
678c4 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
Les évangiles ne parlent pas de l’enfance de Marie. Aussi, pour satisfaire non pas la curiosité mais la piété des premiers chrétiens, un texte que l’on appelle le Protoévangile de Jacques a été rédigé dès le deuxième siècle et en tous cas avant 165 (saint Justin, mort en 165, s’y réfère) et diffusé en grec, en syriaque, en arménien, en éthiopien, en géorgien, en vieux slave. Ce texte raconte : "Lorsque la petite fille eut trois ans, Joachim dit : 'Appelez les filles d'Hébreux de race pure, et qu'elles prennent chacune un flambeau, un flambeau qui ne s'éteindra pas. L'enfant ne devra pas retourner en arrière et son cœur ne se fixera pas hors du Temple du Seigneur'. Elles obéirent à cet ordre et elles montèrent ensemble au Temple du Seigneur. Et le prêtre accueillit l'enfant et la prit dans ses bras. Il la bénit, en disant : 'Il a glorifié ton nom, le Seigneur, dans toutes les générations. C'est en toi qu'aux derniers jours il révélera la Rédemption qu'il accorde aux fils d'Israël'. Et il fit asseoir l'enfant sur le troisième degré de l'autel. Et le Seigneur Dieu fit descendre sa grâce sur elle. Et, debout sur ses pieds, elle se mit à danser. Et elle fut chère à toute la maison d'Israël". Grégoire XI en 1372 introduit officiellement la fête de la Présentation de Marie au temple dans le calendrier liturgique, mais on trouve trace de ce culte dans la crypte de Saint-Maximin, dans le Var, sur une pierre tombale du cinquième siècle où figure une Vierge en prière accompagnée d’une inscription qui dit en latin "Marie la Vierge servant dans le Temple de Jérusalem". Quoique le schisme qui a séparé l’Église catholique et les Églises orthodoxes date de 1054, soit plus de trois siècles avant la décision du pape, on trouve cette célébration de part et d’autre.
 
678d1 Lac Trichonida (ou d'Agrinio)
 
678d2 Lac Trikhonida
 
Après ce petit café et cette pause qui nous a permis de visiter cette grande et belle église moderne, nous reprenons la route, nous arrêtant fréquemment pour admirer le paysage, puisque tel est le but de la promenade d’aujourd’hui. Ici, nous voyons le lac Trikhonida, encore appelé lac d’Agrinio (comme le lac Léman est aussi appelé lac de Genève). Après quoi nous gagnerons une auberge dans un petit village, où nous ferons un excellent déjeuner. Les trois cousines, entendant de la musique, ne peuvent s’empêcher de se mettre à danser des danses traditionnelles, accompagnées de leur ami. Elles arriveront même à entraîner Natacha quelques minutes. Pas moi, au risque de les contrarier.
 
678d3 Lac Kremaston
 
678d4 Lac Kremaston
 
678d5 Lac Kremaston
 
Poursuivant la découverte de sites merveilleux, nous sommes à présent au-dessus du lac Kremaston. Le temps est toujours au beau mais, cerise sur le gâteau, en cette fin d’après-midi hivernal, des nuages coincés au-dessus du lac dans sa couronne de montagnes viennent donner au ciel vie et relief. C’est somptueux.
 
678d6 L'Acheloos vu du pont de Tatarna
 
678d7 Pont entre l'Acheloos et le lac de Tatarna
 
Le lac Kremaston se déverse vers la mer Ionienne, en face de l’île de Céphalonie, et partiellement dans la lagune de Missolonghi, via le fleuve Achéloos ci-dessus, que j’ai pris en photo à partir du pont de Tatarna (seconde photo). Avec ses deux cent dix sept kilomètres de long, ce n’est pas l’Amazone avec ses quelque 6500 kilomètres, mais c’est le plus long fleuve de Grèce. Un mot d’Achéloos avant de parler de Tatarna.
 
Achéloos est, dans la mythologie grecque, le dieu de ce fleuve, fils d’Océan et de Thétys, l’aîné de tous ses frères les trois mille fleuves du monde. Océan et Thétys sont l’un des plus anciens couples connus des théogonies, donnant à Achéloos une origine remontant très loin dans les origines indo-européennes. De ses amours avec la muse Melpomène (à partir de l’époque classique, le nombre des muses précédemment variable de trois à sept se fixe à neuf, mais ce n’est qu’ensuite, et progressivement, qu’elles vont se spécialiser, Melpomène étant attachée au théâtre tragique) vont naître les Sirènes. On lui prête aussi des liaisons avec d’autres muses mais de façon indéfinie, donnant naissance à des sources, dont Castalie à Delphes.
 
Tatarna, à présent. Ici, il est dit sur le grand panneau : "Bataille du pont de Tatarna, 22 mars 1821. Célébration annuelle avec manifestation chaque 20 mai à 9h15 du matin". Le 20 mai n’étant ni la date de la bataille du pont, ni celle de Gravia que je vais évoquer dans un instant, ni celle de la mort d’Androutsos dont je vais parler également, je ne sais pour quelle raison elle a été choisie pour cette célébration. Ulysse Androutsos est né à Ithaque en 1788. Son père, un klephte, a été décapité par les Turcs. Ali Pacha, se souvenant de son amitié pour son père, le prend sous sa protection à Ioannina en 1806 et en fait l’un de ses gardes du corps. Ulysse part en 1820 lors de la rupture entre Ali Pacha et la Sublime Porte. Quand éclate la Guerre d’Indépendance, il y prend une part active du côté des Grecs, et entre autres il a tenu ce pont de Tatarna sur l’Achéloos au débouché du lac lors d’une héroïque bataille le 22 mars 1821. Plus célèbre encore et d’un grand retentissement a été son attaque de l’armée ottomane à Gravia le 8 mai de la même année pour l’empêcher de franchir le golfe de Corinthe vers Patras, ce qui a contraint les Turcs à aller le traverser plus loin, laissant le temps aux Grecs du Péloponnèse de s’organiser et de renforcer leurs défenses. Puis il est reconnu chef de l’insurrection pour l’est du continent, par les groupes paramilitaires qui mènent une guérilla de coups de main. Il en réussit un remarquable, de ces coups de main, à Athènes et prend l’Acropole en 1822. Accusé de collusion avec l’ennemi par John Kolettis, ancien médecin à la cour d’Ali Pacha à Ioannina et l’un des chefs de la révolution grecque, il démissionne de ces fonctions sans pour autant cesser de se battre pour l’indépendance. Mais en 1825 cette accusation d’avoir pactisé avec les Turcs le poursuit, il est emprisonné sur l’Acropole et finalement assassiné le 5 juin. Son corps sera jeté sur les rochers de l’Acropole pour faire croire que, s’étant évadé, il avait fait une chute dans le vide. Mais un garde avait été témoin de cette supercherie et, des années plus tard, l’a révélée. Il est enterré à Gravia, lieu de son exploit de 1821.
 
Notre journée va s’achever, après le retour à Missolonghi, par un en-cas typiquement grec dans une de ces gargotes sympathiques fréquentées par les étudiants. Puis nous déplaçons notre camping-car pour faire tourner notre générateur sans déranger nos nouvelles amies grecques, et revenons à notre emplacement pour la nuit, face à la lagune.
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Published by Thierry Jamard
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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 17:43
677a1 Missolonghi
 
677a2 Mesolongi
 
677a3 Missolonghi
 
Nikopolis, Arta, hier nous sommes arrivés à Missolonghi et avons trouvé un grand espace vide en bordure de la lagune. Excellent parking pour passer la nuit, et assez loin de tout pour pouvoir mettre en marche notre générateur sans gêner personne. Nous avons passé là plusieurs nuits. Voici quelques photos de la lagune. Faible profondeur en certains endroits, calme de l’eau que pas une ride ne trouble, couleurs douces…
 
677a4 Missolonghi
 
677a5 Missolonghi, maisons sur pilotis
 
De l’autre côté, avec les montagnes en toile de fond, le paysage est très différent mais c’est également une lagune, où s’installent des fermes marines et des maisons sur pilotis qui donnent une personnalité très particulière au rivage.
 
677b Vieil hôpital de Missolonghi (1806)
 
Tout à l’heure, je vais être amené à parler de Byron, qui a été soigné à Missolonghi et y est mort. Or ce bâtiment, sur le fronton duquel une inscription porte la date de 1806, est l’ancien hôpital. Peut-être est-ce ici qu’on a soigné cet illustre personnage mais, en l’absence de toute indication, je ne saurais l’affirmer.
 
677c1 bateau de pêche sur la lagune de Missolonghi
 
Je disais que nous avions passé au bord de la lagune plusieurs nuits dans un site assez isolé pour utiliser notre générateur sans déranger le voisinage. Or le deuxième soir, alors que nous étions face à nos ordinateurs alimentés par le 220 volts de notre générateur, un gros camping-car est venu se garer tout contre le nôtre. Il y avait suffisamment d’espace pour qu’il s’installe à 20, à 50 ou à 100 mètres, mais nombreux sont les voyageurs qui se sentent plus en sécurité lorsqu’ils font bloc les uns avec les autres. Nous n’avons donc pas été étonnés outre mesure. Puis, au bout de quelque temps, toc-toc, on frappe à notre porte. Une dame, bien courtoisement, nous dit qu’elle essaie de dormir dans le camping-car voisin et que, si nous voulions bien faire silence, elle pourrait enfin fermer l’œil. C’est dit gentiment, et en entamant une conversation sociable, proposant que nous prenions le café ensemble le lendemain. Nous obtempérons, arrêtons le générateur, éteignons nos ordinateurs dotés de bien faibles batteries afin de conserver un peu d’énergie pour le lendemain, et allons nous coucher. Le lendemain, nous prenons un café avec notre voisine qui a nom Eirênê (prononcer Irini, qui signifie la paix) et sa sœur Viki (diminutif de Paraskevi, dont j’ai raconté l’histoire de la patronne, sainte Parascève, dans mon article du 31 décembre), ainsi que de deux amis qu’elles se sont faits ici. Puis, parce qu’au cours de la conversation nous avons dit que, oui, faire un tour en bateau sur la lagune serait intéressant, Irini se lève, et revient avec une dame, pêcheur, qui pour cinquante Euros nous emmènera cet après-midi. Les deux sœurs nous expliquant leurs difficultés financières, nous disons, bien sûr, que nous paierons le bateau et les invitons à nous accompagner. Début d’une amitié.
 
Nous embarquons. À bord, cette dame pêcheur ainsi qu’un homme, très sympathique mais avec qui la conversation, exclusivement en langue grecque, ne peut pour nous que se limiter à quelques onomatopées ou quelques gestes. Ce monsieur, étant donné le coût élevé de la vie en Grèce et le bas tarif de vente du poisson doit vivre sur son petit bateau, se nourrir essentiellement en prélevant sur le produit de sa pêche, comptant sur des amis à terre pour lui cuire son poisson. Pour que nous puissions débarquer sur un îlot où vivent des pêcheurs sur une ferme marine, nous devons nous transférer sur un canot car le tirant d’eau est insuffisant pour le bateau de pêche. Tandis qu’un employé de la ferme marine nous amène à terre, nous voyons s’éloigner notre bateau (photo ci-dessus). Il nous a donné rendez-vous dans quelque temps.
 
677c2 mouettes et bateau de pêche, Missolonghi
 
Il est parti plus au large. Celui-ci, qui revient, a manifestement fini sa journée de pêche, et il vide des poissons dont il jette à la mer viscères et têtes, ce qui attire ces nuées de mouettes.
 
677c3 ferme marine, lagune de Missolonghi
 
677c4 Missolonghi, pêcheur dans la lagune
 
Les fermes comportent de vastes enclos, filets tendus verticalement sur des rangées de pieux. Le filet touche le fond et monte plus haut que le niveau de la mer (il paraît qu’il y a des marées en Méditerranée…), de sorte que les poissons que l’on y met sont prisonniers mais disposent de plus d’espace que dans un petit vivier. Lors de notre visite, les "fermiers" étaient tous en train de discuter ou de bricoler dans la maison, mais j’ai pris à un autre moment, et en un autre lieu, la seconde photo qui montre un homme récupérant des poissons pris dans un piège (vert) pour les transférer dans un enclos.
 
677d1 pièges à poissons dans une ferme marine
 
677d2 pièges à poissons dans une ferme marine
 
677d3 pièges à poissons dans une ferme marine
 
Voilà, ci-dessus, comment sont faits ces pièges à poissons. Le poisson étant un animal dont les facultés intellectuelles sont, par modestie sans doute, bien cachées, lorsqu’il est entré par l’ouverture au milieu il n’est plus capable de retrouver la sortie. On connaît le test de la poule : au milieu d’un pré, on fixe un grillage de cinq mètres de long, mais le passage est absolument sans entraves de part et d’autre. Puis on dépose du grain ou, plus appétissant, de jolis asticots à son pied, au milieu, et on apporte la poule, que l’on place de l’autre côté du grillage, juste en face. Eh bien ce génial animal à l’encéphale gros comme une citrouille va se jeter sans fin contre le grillage sans imaginer un seul instant qu’il serait aisé de le contourner. Alors le poisson, qui ne parvient pas à égaler le dixième de l’intelligence d’une poule…
 
677d4 mise à l'eau du filet, lagune de Missolonghi
 
677d5 mise à l'eau du filet, lagune de Missolonghi
 
Mais laissons là cette ferme et ses innombrables lapins en liberté (pourquoi des clapiers, puisqu’ils ne quitteront pas l’île à la nage) qui vagabondent au milieu des détritus (le sol est jonché de canettes de soda et de bière, de paquets de cigarettes, de lambeaux de papier hygiénique, de bouts de bois, de vieilles ferrailles et autres richesses). Notre bateau s’est approché de nouveau et la petite barque à fond plat nous y a ramenés. Au milieu du bateau, le fin filet de pêche était entassé en une montagne jaune. Il s’agit maintenant pour le pêcheur de dérouler ce filet qui mesure plus d’un kilomètre de long. Sous l’auvent, il a fixé horizontalement une barre par-dessus laquelle il a fait passer l’extrémité du filet, puis à cette extrémité il a fixé une bouée qu’il a jetée à la mer. À présent, il a mis le moteur du bateau en marche et le filet, peu à peu, monte sur la barre, redescend vers les mains du pêcheur qui prestement en défait les nœuds ou l’empêche de se tortiller, puis plonge dans la mer. Ce kilomètre de filet qui lui glisse sur les paumes, tous les soirs pour se dévider, tous les matins pour remonter le poisson, lui laisse dans les mains des cals qui lui font la peau plus dure que du bois. Et avec cela, il n’a pas de quoi avoir un logement, et sur son bateau il n’y a ni eau, ni chauffage, ni aucun des éléments de confort minimum qu’offre le monde moderne. C’est triste et désolant.
 
677e Coucher de soleil sur la lagune de Missolonghi
 
Demain, ce pêcheur ira donc relever ses filets. En attendant, son bateau nous ramène à Missolonghi après le coucher de soleil sur la mer, que nous dégustons avec délectation. Il se trouve que, le lendemain soir, en ville, le hasard nous a mis en sa présence. Il venait de poser son filet et allait chez un ami faire griller le poisson de son dîner. S’il a compris notre question, et si nous avons compris sa réponse, il semblerait que sa pêche de la nuit précédente ait été bonne.
 
677f1a Korè de la Grèce à Missolonghi
 
677f1b Symbole de la Grèce à Missolonghi
 
Puisque j’ai pris le parti de parler de notre séjour à Missolonghi par thèmes plutôt que chronologiquement, voici maintenant plusieurs visites que nous avons faites sur le thème de l’indépendance de la Grèce et du rôle de Lord Byron. Nous sommes ici dans le Jardin des Héros, et une place d’honneur, bien évidemment, est réservée à ce monument intitulé Korê tês Hellados, soit Jeune fille [allégorie] de la Grèce. Je ne la trouve pas très jolie, cette sculpture, mais puisqu’elle "est" la Grèce indépendante je la respecte. Et puis c’est la tombe d’un grand héros de Missolonghi qu’elle surmonte, Botzaris. Mais je me réserve de parler de lui plus loin.
 
677f2 Byron à Missolonghi
 
Mais la vraie place d’honneur, à la croisée des deux allées perpendiculaires et en plein en face de l’entrée du jardin, cette place d’honneur est réservée à Lord Byron. Lordos Mpaïron, comme l’écrivent les Grecs. Non pas, certes, parce qu’il est un grand poète romantique, mais pour son rôle dans la lutte des Grecs pour se libérer de la domination ottomane.
 
Retour sur image. Après une escapade avec une maîtresse qui a accouché d’une petite Augusta en 1784, son père dilapide la fortune de sa femme puis revient auprès d’elle. Celle-ci met au monde en 1788 le baron George Byron –notre homme– puis, après la mort de son mari trois ans plus tard, ruinée, elle se retire en Écosse, à Aberdeen, avec son fils. Il a dix ans en 1798 quand il reçoit le très riche héritage d’un grand-oncle et il en a vingt et un en 1809 quand il hérite du titre de Lord mais siéger à la Chambre des Lords ne l’intéresse pas et il part faire un tour de Méditerranée, Lisbonne, Séville, Malte, et il touche la terre de Grèce à Preveza (où nous avons établi nos pénates le 12 janvier). Il se rend à Ioannina où il rencontre Ali Pacha (mon article du 19 décembre dernier). Ensuite il visite de grands sites tels que Delphes et Athènes, mais il se rend aussi à Constantinople. Au départ sans opinion dans l’opposition des Grecs à l’occupation par l’Empire de la Sublime Porte, peu à peu, au contact des populations et en intégrant de plus en plus héros et mythes de la Grèce antique dans son œuvre poétique, il devient un ardent philhellène. Il se marie en janvier 1815 à Annabella, une jeune femme jolie, intelligente et respectueuse de la morale traditionnelle, tout son contraire. Aussi bien vite, c’est-à-dire dès qu’elle apprend qu’elle est enceinte, va-t-il chercher auprès d’autres femmes la fantaisie qu’il ne trouve pas auprès d’elle. Par ailleurs, il a dilapidé l’héritage reçu dix-sept ans plus tôt et les huissiers saisissent les biens du couple. Annabella tente de le faire déclarer irresponsable de lui-même. C’est sa demi-sœur Augusta qui, en bons termes des deux côtés, servira de lien et d’intermédiaire entre mari et femme, et pourtant il semble avéré qu’ils aient été amants. C’est en tous cas la rumeur qui a circulé, l’obligeant à se cacher pour ne pas être lynché.
 
Père d’une petite Ada en décembre 1815, il ne la verra pas, pas plus qu’il ne reverra sa femme. Il part pour la France, la Belgique, la Suisse où il rencontre le poète Shelley auquel il se lie d’amitié. Ensuite, il passe à Milan où il rencontre Stendhal, et vit quelques années en Italie, dont Pise en 1822 : on le retrouvera sur une plage de Toscane en cette année 1822 lors de la découverte du corps de Shelley qui s’est noyé (voir mon article du 27 novembre 2009). Profondément philhellène désormais, il décide de tout faire pour aider à l’indépendance de la Grèce et part pour l’île de Céphalonie où il passe quatre mois. Il participe sur ses deniers personnels au financement de la flotte grecque et se rend à Missolonghi le 4 janvier 1824. Là, il recrute, équipe, rémunère et entraîne un corps militaire et veut attaquer Lépante (Naupacte) mais il a contracté la fièvre des marais et meurt le 19 avril de la même année. Je parlerai tout à l’heure de l’épopée de Missolonghi, de son siège, mais d’ores et déjà je peux dire que Byron, pour ce qu’il a fait matériellement, financièrement et moralement, est considéré comme l’un des plus grands héros de l’indépendance, et il a été honoré de funérailles nationales.
 
677f3 à la mémoire des héros de Missolonghi
 
Après ce long passage consacré à Lord Byron, faisons un petit tour dans ce jardin des héros. On tombe sur cette croix à la mémoire des héros de Missolonghi. Puisque le nom de la ville apparaît ici en grec je dois expliquer sa transcription en français. Le grec écrit Mesologgi. Cette transcription, adoptée en français, suit les règles de la transcription en anglais. Passons sur le E grec représenté par un I, car si le grec a eu, un temps, à prononcer I cinq sons différents du grec ancien, cette tendance ne joue plus depuis longtemps et le E serait la sixième. Il s’agit d’une déformation, l’oreille des Britanniques entendant un I quand les Grecs prononcent un É très fermé. L’anglais, comme le français, ayant tendance à prononcer Z le S entre deux voyelles, on a doublé le S du grec pour maintenir la prononciation. Devant G, K, KH, le G du grec se prononce comme un N, aussi trouve-t-on la syllabe LON quand le grec écrit LOG. Mais en fait, j’ai écouté très attentivement la prononciation des gens sur place et le N est à peine perceptible à l’oreille. Enfin, en anglais comme en français, le G devant E ou I se prononce comme un J (ou DJ), aussi pour maintenir sa prononciation l’anglais le fait suivre d’un H. Pas le français qui aurait plutôt tendance à laisser ici l’orthographe d’origine ou à faire suivre le G d’un U. Mais puisque l’usage est d’adopter la graphie anglaise pour ce nom, je m’y conforme.
 
677f4a Monument aux héros philhellènes, à Missolonghi
 
677f4b Monument aux héros philhellènes, à Missolonghi
 
Ce monument, fait de façon romantique en mêlant aux pierres des fûts de canons brisés et des boulets tombés sur la ville pendant son siège, a été dressé en l’honneur des héros philhellènes. Il y a dans ce jardin des tombes et des monuments à des Grecs, mais il s’agissait de célébrer les nombreux étrangers qui avaient embrassé la cause de la Grèce et sont venus se battre pour la liberté d’un pays qui n’était pas le leur, sans atteindre à la célébrité d’un Byron qui leur aurait valu un hommage individuel.
 
677f5a monument allemand, Missolonghi
 
677f5b monument aux Russes philhellènes, Missolonghi
 
677f5c monument suédois, Missolonghi
 
677f5d monument polonais, Missolonghi
 
Et puis il y a plusieurs monuments qui, pour ne pas être individuels, n’en sont cependant pas moins consacrés à une communauté nationale particulière. Ci-dessus, dans l’ordre, on peut voir les monuments aux Allemands, aux Russes, aux Suédois, aux Polonais. En ce qui concerne ce dernier pays, une solidarité naturelle peut s’expliquer par le fait qu’au terme de trois partages successifs dont le dernier en 1795, la Pologne n’existe plus, son territoire étant réparti entre la Prusse, la Russie et l’Autriche-Hongrie. La tentative de Napoléon de rétablir un duché de Varsovie sous protectorat français sera éphémère. À l’époque des luttes grecques pour se libérer des Turcs, Grèce et Pologne sont donc toutes deux occupées par des pays étrangers.
 
677f5e monument italien, Missolonghi
 
Cette colonne antique est dédiée aux Italiens. Je place ce monument à part parce qu’il me donne un doute sur le financement des autres. En effet, pour les autres, ils sont "à la mémoire des [nationalité] tombés…, etc." mais celui-ci dit "Le Peuple italien à ceux qui sont tombés à Missolonghi", sans même préciser, d’ailleurs, s’il s’agit d’un hommage de l’Italie comme nation à tous les morts de Missolonghi, Grecs et philhellènes de tous les pays, ou si, l’État grec ne finançant pas les monuments nationaux étrangers, chaque pays s’en est chargé pour son compte. J’ai parcouru tout le jardin, lisant attentivement chaque plaque, et je n’ai pas trouvé trace d’un monument aux Français ; si tel était le cas il faudrait penser qu’aucun gouvernement français n’a délié sa bourse pour le financer ou que, lassés de s’être battus pour la liberté des peuples à la suite de la Révolution, dont celle des Grecs en 1797, les Français ont préféré rester à se reposer sur les ruines du rêve napoléonien ; mais il semble qu’il n’en est rien et que malgré mon attention ce monument m’a échappé parce que dans son blog en mars 2010 l’ambassadeur de France évoque son déplacement à Missolonghi pour les cérémonies du souvenir et il écrit "c’est donc avec une certaine émotion que j’ai participé aux cérémonies officielles et déposé deux couronnes, l’une au monument grec, l’autre au monument français".
677f5f monument américain (1939), Missolonghi
 
Quant à ce monument aux Américains, il ne concerne pas la guerre contre les Turcs. L’inscription dit "À la mémoire des Américains qui se sont battus pour la liberté des Grecs à partir de l’an 1939". Pour un pays qui avait subi une occupation interminable, byzantine, vénitienne ou turque, les trois successivement ou l’une ou l’autre selon les régions, et ce jusqu’à seulement 113 ans plus tôt pour une bonne part du pays, mais moins pour les îles ioniennes et moins d’un quart de siècle pour l’Épire, l’occupation nazie et fasciste des Italo-Allemands signifiait un come back insupportable. Les armées américaines ont, à ce titre, mérité de figurer dans ce jardin des héros de l’indépendance.
 
677g1 Musée Byron Missolonghi
 
Comme complément et illustration de ce que nous venons de voir, nous avons visité le musée municipal de Byron et de l’Indépendance. Intéressant et instructif. Et gratuit, pour permettre au plus grand nombre d’y avoir accès. Ajoutons à cela un fonctionnaire très sympathique et compréhensif à l’entrée qui se contente de nous demander gentiment de ne pas être trop gourmands en photos, deux ou trois dans chaque section. Comment ne pas être satisfait de cette attitude bienveillante, comment ne pas dans ces conditions se soumettre à la limitation raisonnable ? Voici mon choix.
 
677g2a Missolonghi, la bataille de Klissova
 
677g2b Missolonghi, l'île de Klissova
 
Lors de notre tour en bateau sur la lagune, nous avons vu l’îlot de Klissova (seconde photo), objet du tableau de la première photo. Le 23 mars 1826, cent quarante deux hommes et trois femmes, armés de fusils et de quatre canons placés à l’église de la Sainte Trinité, résistent à une attaque menée par quatre à cinq mille combattants égyptiens bien équipés et bien entraînés par la France (la coalition turco-égyptienne comptait au total trente cinq à quarante mille hommes). Le combat a duré de l’aube au crépuscule, l’occupant a perdu selon les estimations entre 2500 et 3500 morts ou blessés, mais Klissova n’est pas tombée. Entre autres systèmes de défense, les Grecs avaient enfoncé dans le sable de la lagune, tout autour de l’île, des pieux pointus et tranchants dont l’extrémité supérieure n’émergeait pas de la surface de l’eau, de sorte que nombre de bateaux ennemis s’y sont empalés, la brèche les coulant ou les immobilisant. On a signalé aussi l’héroïsme d’un homme qui, avançant entre deux barques semblant vides et à la dérive, et les poussant à la main depuis Missolonghi, réussit à apporter aux assiégés de nouvelles munitions. Le peintre, un certain Saccalis, a placé son point de vue du côté du large, de sorte que l’on voie Missolonghi sur le continent à l’arrière-plan.
 
677g3 Missolonghi, 1826, la Sortie (Exodos)
 
Tableau peint en 1828 par E. de Lansac et intitulé Scène de l’Exode. Cette femme vient de tuer son fils sur le corps d’un combattant, peut-être son mari, et s’apprête à plonger dans son sein l’arme ensanglantée. En grec, exodos signifie sortie (dans les magasins, par exemple, on lit eisodos, entrée, sur une porte et exodos sur une autre). Cet événement tristement célèbre prend place deux semaines après la bataille de Klissova. En voici l’origine, puis le déroulement : l’Égyptien Ibrahim Pacha était venu aider les Turcs, incapables de prendre Missolonghi bien que l’ayant déjà assiégée trois fois. Il reprend le Péloponnèse, puis arrive à Missolonghi le 5 janvier 1825 et entreprend les travaux destinés à implanter son camp et à bloquer la ville. Le bombardement commence le 18 février, une avalanche de feu qui touche durement la ville, mais les habitants parviennent à résister aux assauts donnés. En avril, alors que plus de cent mille projectiles, boulets et bombes, sont tombés sur les assiégés, le ravitaillement ne peut franchir le blocus qui est total et les habitants souffrent de la faim, de la soif, de maladies. Après un an et quatre mois depuis l’arrivée d’Ibrahim Pacha, la mort est certaine si le siège se poursuit. Aussi, sur les 9000 habitants, deux mille se résolvent à mourir sur place, qu’ils soient trop faibles pour se déplacer ou qu’ils se sacrifient pour être les derniers défenseurs de leur ville, et les sept mille autres décident de tenter une sortie, un Exode, sous la conduite de chefs dont ce Botzaris qui est connu à Paris même de ceux qui ignorent tout de l’histoire grecque, puisque c’est le nom d’une station de métro du dix-neuvième arrondissement. Un amateur de Victor Hugo n’a pas non plus le droit de l’ignorer, si tant est qu’il ait retenu quelques vers des Orientales :
          Les Turcs m'ont poursuivi sous mon tombeau glacé.
          Vois ! ces os desséchés sont leur dépouille opime :
          Voilà de Botzaris ce qu'au sultan sublime
                  Le ver du sépulcre a laissé !
          Écoute : Je dormais dans le fond de ma tombe,
          Quand un cri m'éveilla : Missolonghi succombe !
 
À deux heures du matin dans la nuit du samedi 22 avril 1826 au dimanche des Rameaux, cinq mille femmes, enfants, vieillards, malades, tous armés, encadrés devant et derrière par deux mille hommes également en armes, tentèrent une sortie. Un Bulgare qui s’était échappé de la ville avait éventé le plan auprès d’Ibrahim Pacha qui laissa les assiégés sortir, mais massacra tous ceux qu’il put dès que les fuyards furent pris dans les obstacles du siège ou n’eut aucun mal à rattraper en rase campagne, avec sa cavalerie, ceux qui avaient réussi à les franchir. Seules, mille huit cents personnes en réchappèrent. Dès qu’il eut réglé ce problème, il entra dans la ville. Ceux qui y étaient restés enflammèrent leur poudrière afin d’être tués par l’explosion plutôt que de se rendre. Et ceux qui n’avaient pas été tués de cette façon le furent de la main des Turcs ou des Égyptiens ou, s’ils étaient valides, ils furent vendus comme esclaves. Puis Ibrahim Pacha fit exposer trois mille têtes coupées.
 
On a rapporté que plutôt que d’être massacrés ou vendus, nombre de ceux qui avaient tenté l’Exode se tuèrent sous les murs de Missolonghi. Des femmes, comme le montre le sujet de ce tableau dont la photo est ci-dessus, préférèrent tuer leur enfant avant de se tuer elles-mêmes. Certes, on est obligé de parler d’une défaite des Grecs à Missolonghi, mais cet épisode n’a pas été, loin de là, inutile à leur cause parce qu’il a enflammé l’indignation partout en Europe et a redynamisé ceux des Grecs qui auraient été sur le point de relâcher leur engagement. Les historiens s’accordent pour dire que l’indépendance des Grecs aurait certainement beaucoup plus tardé sans Missolonghi. J’ajoute que le roi Louis I de Bavière a, sur ses deniers personnels, racheté nombre de femmes et d’enfants grecs qui avaient été vendus comme esclaves en Égypte.
 
677g4 tenues à Missolonghi au 19e siècle
 
Ce qui concerne ces événements dramatiques est évidemment le plus touchant, le plus émouvant dans ce musée, mais aussi le plus intéressant sur un plan historique. Toutefois, je trouve que ces costumes, outre qu’ils sont beaux, permettent aussi de visualiser les événements dont on parle. Voilà pourquoi je les ai pris en photo avant de quitter les lieux.
 
677h1 Lord Byron à Misolonghi
 
677h2 Lord Byron à Messolonghi
 
Il existe une Association Byron de la Sainte Ville de Missolonghi. Son siège occupe un hôtel particulier près de la mer. Y étant passés de nuit (ma première photo), nous y sommes revenus de jour dans l’espoir de pouvoir y pénétrer. Bien sûr, la statue du héros se dresse devant le bâtiment.
 
677i1 Missolonghi, 1826, la Sortie (Exodos)
 
Ici encore, nous trouvons tableaux et gravures, qui représentent Byron ou des événements marquants de la Guerre d’Indépendance, dont comme on peut s’en douter les scènes terribles de mères se sacrifiant avec leurs enfants ou, comme ici, de combattantes emportant leur enfant. L’œuvre est de Pietro Narducci, et la gravure est de Giovanni Berselli.
 
677i2 centre Byron à Missolonghi
 
Les murs présentent également toutes les affiches concernant les activités de l’Association. Ici, il s’agit de la célébration 2005 de l’Exode. Vernissage de l’exposition "Révolution grecque et Philhellénisme européen" le dimanche 10 avril à 7h30 du soir au centre Byron sous l’égide de la municipalité de la Sainte Ville de Missolonghi.
 
Voilà ce que je peux dire et montrer de Lord Byron et des événements qui ont rendu célèbre le nom de Missolonghi dans le monde entier.
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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 16:27
Octave, celui qui deviendra l’empereur Auguste, veut se débarrasser de son rival Marc Antoine, un homme qui a combattu aux côtés de César, qui était présent lors de la reddition de Vercingétorix à Alesia, qui a pris part à la bataille victorieuse de la Pharsale contre Pompée, qui a été nommé consul en même temps que César début 44 (les consuls, à la tête de l’État, ont toujours été deux), qui accompagnait César au sénat le 15 mars 44 lorsqu’il a été assassiné, qui a lu son éloge funèbre le 20 mars. Malgré des aléas qui sont hors de mon sujet, Marc Antoine participe avec Octave et Lépide à un triumvirat et fait assassiner Cicéron (43) qui avait eu l’impudence, dans ses Philippiques, de vouloir le faire proscrire. Puis les triumvirs se partagent l’Empire, Octave reçoit l’Occident, Antoine la Grèce et l’Asie, Lépide l’Afrique. On se débarrasse de Lépide, accusé de ne pas avoir aidé Octave contre Sextus Pompée : il ne sera plus que Pontifex Maximus. Mais le partage de l’Afrique crée alors un différend entre Octave et Marc Antoine. Désirant faire la guerre aux Parthes, ce dernier convoque les rois de divers royaumes. Cléopâtre, reine d’Égypte âgée de 29 ans et, si l’on en croit Blaise Pascal, dotée d’un nez adorable ("Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé"), arrive sur un luxueux bateau dont l’équipage est travesti en muses et offre à bord un somptueux banquet à son hôte qui, séduit, lui tombe dans les bras.
 
À Alexandrie Cléopâtre accouche de jumeaux, puis d’un troisième enfant mais Marc Antoine est marié à Octavie, la sœur d’Octave qui, en 35, va le rejoindre. Lui ne veut pas s’encombrer de son épouse alors qu’il a une jolie maîtresse, il la renvoie. Il offre symboliquement le trône de ses conquêtes asiatiques à ces trois enfants qu’il a eus avec Cléopâtre. C’est pour Octave l’occasion de venger l’honneur de sa sœur bafouée et de se débarrasser d’un rival politique en se présentant comme le défenseur de Rome. Pour ne pas donner l’impression qu’il s’agit d’une guerre civile, il pousse le sénat à déclarer la guerre à la seule Cléopâtre, sachant bien que c’est en même temps attaquer Marc Antoine. En 31 avant Jésus-Christ, il déploie près d’Actium une armée nombreuse. Venu d’Alexandrie et passé par Athènes et Corfou, Marc Antoine prend position. Quand il veut contourner le camp d’Octave pour le prendre à revers, bon nombre de ses généraux croient qu’effrayé par le nombre de ses ennemis il se replie, et s’enfuient. Puis l’engagement a lieu sur mer le 2 septembre 31. Cléopâtre prend la fuite. Marc Antoine, dont le bateau est agrippé par un grappin ennemi, réussit à sauter sur un autre bateau et s’enfuit à son tour. Octave remporte ainsi sur Cléopâtre et Antoine la victoire décisive. Dans les mois qui suivent, à Alexandrie, les deux amants banquettent et s’amollissent dans le luxe. Octave avance sans rencontrer de vraie résistance. Quand il débarque à Alexandrie en 30, Marc Antoine se jette sur son épée et Cléopâtre se fait mordre par un serpent venimeux. La voie est désormais ouverte pour Octave qui se proclamera empereur en 27 avant Jésus-Christ et régnera jusqu’en 14 après Jésus-Christ.
 
Par conséquent hier, après notre visite du musée archéologique de Leucade nous nous sommes rendus à Aktio, nom actuel d’Actium. Mais là s’est installée une base aérienne militaire, accès strictement interdit, et même sur la route des panneaux interdisent l’arrêt et la photo, et des caméras surveillent non seulement les clôtures mais aussi le bitume et les bas-côtés. Je n’ai pas eu peur de me faire tirer dessus, de me faire jeter en prison ou de me faire infliger une forte amende, je ne pense pas que la situation politique et militaire du pays soit de nature à faire encourir ce genre de risques, mais plutôt de me faire confisquer ma carte mémoire avec toutes mes photos, voire mon appareil photo. Tant pis, nous avons respecté la loi, avons passé notre chemin et avons poursuivi notre route jusqu’au port de Preveza où nous avons passé la nuit.
 
676a1 Nikopolis
 
676a2Nikopolis
 
676a3 Nikopolis
 
Aujourd’hui, nous sommes à Nikopolis, étymologiquement la Ville de la Victoire. Parce qu’elle a été créée ex nihilo sur décision d’Octave, dès 31, pour célébrer sa victoire. Le but était aussi d’avoir une base militaire solide sur cette côte, aussi l’a-t-il peuplée en y offrant des terrains et des maisons à des soldats de son armée et à des vétérans, auxquels se sont rapidement jointes des populations des environs, heureuses de se mettre à l’abri, derrière ces remparts, des pillages de pirates ou de voisins turbulents.
 
676b1 Nikopolis
 
676b2 Nikopolis, Natacha sur le mur
 
676b3 Nikopolis
 
La ville a continué à vivre et à croître dans les siècles suivants. Ces autres murs datent des premiers temps de l’installation du christianisme dans la région, c’est l’empereur Justinien qui les a construits au sixième siècle de notre ère. Lorsque nous sommes arrivés et que je me suis garé devant l’entrée du site, trois chiens sympathiques sont venus attendre devant ma portière que je descende de voiture et que je leur dispense force caresses. Puis ils nous ont suivis partout, jouant à se poursuivre et à se battre amicalement. Ils nous ont perdus de vue un instant lorsque nous avons commencé à monter sur le rempart et, apparemment peu doués de flair, ils tournaient la tête en tous sens pour nous rechercher, nous les voyions d’en haut. On se rend compte, sur les photos ci-dessus, de la hauteur et de l’épaisseur de ces murs en se référant à l’échelle donnée par Natacha.
 
676c1 Nikopolis
 
Les murs de la ville sont encore imposants, mais des autres constructions il ne reste pas grand chose. En quelques endroits, on peut suivre un tracé de voie romaine avec son trottoir, mais il semble qu’elle ait été peu fréquentée parce qu’à la différence de ce que l’on peut voir ailleurs les roues des chars n’y ont pas creusé leur sillon. C’est au dixième siècle que les incessantes incursions de Bulgares ont poussé les derniers habitants à déserter Nikopolis et à aller s’installer dans la proche Preveza, comme nous-mêmes l’avons fait la nuit dernière.
 
676c2 site de Nikopolis
 
Comme on peut l’apprécier sur cette photo, le site de la nouvelle ville était fort bien choisi, suffisamment élevé pour offrir une vue qui assurait la sécurité, et un accès direct à la mer. Il paraît qu’Octave n’était pas un très bon stratège, mais qu’il avait d’excellents généraux comme conseillers militaires. Gageons que c’est un général qui lui a suggéré le choix de ce site.
 
676d1 Nikopolis, basilique paléochrétienne
 
Cette porte marque l’entrée d’une basilique. Il faut se méfier de ce mot, il peut recouvrir trois réalités différentes. Dans l’antiquité romaine, la basilique est un bâtiment qui regroupe le siège du tribunal et des activités d’échanges commerciaux. Puis, lorsque le christianisme a été autorisé par Constantin au quatrième siècle, des églises ont été construites, qui reprenaient le plan en trois nefs séparées par des rangées de colonnes qui était traditionnellement celui des basiliques de la justice, et on leur a tout naturellement donné le nom de basiliques. Et enfin de nos jours, parce que le mot grec basileus qui est à l’origine de basilique qui, morphologiquement, est un adjectif, signifie le roi, on appelle [église] basilique un édifice qui dépend directement du pape, le chef de l’Église catholique, le ‘roi’, sans aucun intermédiaire. Les autres églises et chapelles appartiennent à un monastère et dépendent de l’Ordre, ou ce sont des églises paroissiales qui dépendent de l’évêque du diocèse, lequel a son siège (sa cathèdre) dans l’[église] cathédrale. Ici, pour cette basilique, il s’agit d’une église paléochrétienne.
 
676d2 Nikopolis, l'odéon
 
La ville, importante, comportait des bains, un stade, un théâtre et, ici, un odéon. Mais l’accès en est fermé. J’ignore si c’est dû à la saison, si c’est dû aux fouilles car je sais que l’ensemble du site est encore l’objet de recherches, ou si c’est permanent pour des raisons de sécurité ou de conservation. Néanmoins, on voit que le bâtiment a souffert de l’agression du temps.
 
676e Nikopolis
 
Les fouilles ont permis de mettre au jour quatre basiliques paléochrétiennes. Celle que nous avons vue précédemment était hors les murs, celle-ci est intérieure. Elle a été édifiée du milieu à la fin du sixième siècle par deux évêques successifs portant tous deux le même nom de Doumetios, et elle a été consacrée à saint Dimitrios.
 
676f1 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
676f2 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
676f3 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
Certaines parties de cette basilique comportent des mosaïques de sol remarquables, comme cet oiseau, ou cette scène de pêche où un homme attrape un poisson à la main. Les mosaïques, comme on a pu l’observer sur l’arrière-plan de ma photo précédente représentant des ruines dont les murs ne font que quelques centimètres de haut, sont seulement protégées par un toit et l’accès n’y est interdit que par une corde. Les chiens, ne respectant nullement cette corde, sont allés s’amuser à se battre. Je frémissais pour cette pauvre vieille mosaïque bien fragile sous les pattes de jeunes chiens fous. Enfin ils se sont calmés, et celui-ci s’est seulement couché pour se reposer. Ouf, j’ai pu prendre mes photos sans redouter de catastrophe.
 
676g Arta
 
Arta est, à l’origine, une colonie de Corinthe, comme Corfou. Elle a été créée en 625 avant Jésus-Christ sous le nom d’Ambrakia, a été capitale du despotat d’Épire après la prise de Constantinople par les Francs de la quatrième croisade en 1204, est devenue ottomane en 1448 et vénitienne en 1717, puis après avoir été prise par les armées révolutionnaires françaises elle redevient ottomane jusqu’à ce qu’en 1881 elle entre dans le giron de la Grèce indépendante. Aujourd’hui, comme dans bien des endroits, il y a la ville moderne sans grand intérêt, et la ville ancienne qui, elle, recèle des églises byzantines avec des fresques, des musées. Nous tournons pendant près d’une heure sans pouvoir stationner. Excédés, sur un coup de tête, nous décidons de laisser tomber et de poursuivre notre route. Mais non sans retourner un peu à l’écart pour voir le fameux pont d’Arta.
 
Non loin du centre, ce vieux pont enjambe la rivière Arachthos. Ses piliers, construits en très gros blocs de pierre, datent de l’époque hellénistique que, je le rappelle, la convention fait commencer à la mort d’Alexandre le Grand en 323 et finir avec la mort de Cléopâtre en 30 avant Jésus-Christ. Le pont a subi plusieurs reconstructions et réfections, mais toujours sur ces mêmes bases. Notamment à l’époque byzantine, au début du despotat d’Épire c’est-à-dire au début du treizième siècle. Une terrible légende raconte que cette construction posait problème parce que chaque nuit ce qui avait été construit le jour s’effondrait dans la rivière malgré le soin et les efforts des très nombreux ouvriers employés à cette tâche. Puis, un jour, un oiseau mystérieux informa le chef du chantier que le pont ne tiendrait que si sa femme y était emmurée vivante, sacrifice auquel il consentit et, depuis, les restes de cette pauvre femme sont toujours là, enfermés dans l’une des piles qui a été son tombeau. Puis une réfection de 1612 a donné au pont son aspect actuel. En 1881, quand Arta a été rattachée à la Grèce alors que le reste de l’Épire devait encore être ottoman jusqu’à ce que la Grèce le conquière en 1913 lors de la Première Guerre Balkanique, un poste frontière gréco-turc est installé dans un édifice néoclassique que l’on peut encore voir sur la rive ouest, tandis qu’un "arbre d’Ali Pacha" est planté sur la rive est.
 
676h Arta
 
Près du pont, je remarque ce pavage de la rue. Mis à part le fait que je le trouve esthétique, je m’interroge sur sa signification. Cet oiseau à deux têtes n’évoque ni le drapeau turc actuel, ni celui de l’Empire Ottoman. Il n’est pas non plus dans les armes de la Grèce, ni ancienne ni moderne. Un temps, parce que nombre de Grecs orthodoxes vivent en Épire du nord qui appartient actuellement à l’Albanie, et parce que nombre d’Albanais musulmans ou parfois orthodoxes vivent dans la partie de l’Épire qui appartient à la Grèce, un état Épirote indépendant a été envisagé. Je me dis que cet oiseau pourrait bien représenter l’aigle à deux têtes qui figure sur le fond rouge du drapeau albanais. Cet aigle a les plumes des ailes plus ébouriffées, certes, mais il est difficile avec des pierres plus grosses que les petits cubes d’une mosaïque de représenter de tels détails. Quoi qu’il en soit, allons ce soir dormir à Missolonghi, sur le bord de la lagune.
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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 15:26
675a château à l'approche de Leucade
 
Nous sommes arrivés dimanche 9 au soir dans l’île de Leucade, et nous en sommes repartis ce matin mercredi 12. Nous y avons donc passé lundi et mardi, mais des photos ont été prises sur les quatre jours, ce qui permet de donner des éclairages variés. Je préfère parler du tout en un seul article. De la route qui va vers Leucade, on peut apercevoir ce fort sur une colline, le château de Grivas qui date de la guerre d’Indépendance.
 
675b1 fort Sainte-Maure devant Leucade
 
675b2 kastro Agia Mavra devant Leucade
 
Leucade, en grec Lefkada, est l’une des sept îles Ioniennes, comme l’était Corfou plus au nord. Mais celle-ci est toute proche du continent, et seule une lagune très peu profonde, guère plus de deux mètres de fond, l’en sépare. Un cordon littoral étroit et peu praticable fermait imparfaitement la lagune, aussi en 1987 a-t-on relié l’île à la terre ferme non pas par un pont, mais en transformant le cordon littoral en une digue supportant une route, seule une étroite ouverture étant ménagée sous forme de point ouvrant. Ainsi, on traverse la lagune au ras de l’eau, c’est une impression très séduisante. Et juste avant le pont ouvrant et la digue qui le prolonge, on passe au pied de ce fort Sainte Maure (Kastro Agia Mavra) construit au début du quatorzième siècle, quand les Vénitiens étaient maîtres de l’île. Il est au début du cordon littoral et fait donc partie de l’île de Leucade dont la ville de Sainte Maure qu’il renfermait a été capitale jusqu’à la fin du dix-septième siècle.
 
675b3a Lefkada, bateau à vendre
 
675b3b Leucade, bateau à vendre
 
Je profite de notre passage au pied du Kastro pour faire une pub (gratuite). Ce bateau est à vendre, c’est ce que signifie le mot grec politè que je transcris dans notre alphabet, pôleitai. Il y a même un numéro de portable. Bon, d’accord, il manque l’hélice et l’arbre qui doit l’entraîner, et il a besoin d’un petit coup de papier de verre ici ou là, mais s’il y a des amateurs…
 
675c1 Leucade
 
675c2 Lefkada
 
675c3 Leucade
 
Au début, en suivant la route, on voit que la lagune s’apparente plutôt à un marécage salé, avec des plantes et des joncs qui l’encombrent. Et puis on avance sur la digue, la surface de l’eau se dégage, et la ville de Leucade (comme pour Panama, par exemple, le nom est à la fois celui de la terre et celui de sa capitale) apparaît comme flottant sur la mer. Quand le temps est assez clair, la chaîne de montagne qui hérisse le continent apparaît, barrant l’horizon. Mais Leucade elle-même n’a rien à lui envier, car elle est très montagneuse et culmine à 1158 mètres. Les couleurs douces, le calme du paysage, sont un ravissement et la promenade le long de la mer est un enchantement.
 
675c4 Leucade
 
675c5 Leucade
 
De plus, en fonction de l’heure, de l’orientation du soleil et de la luminosité, le spectacle est sans cesse changeant. Ci-dessus, au crépuscule, les couleurs sont un camaïeu de rose mauve sur une surface d’un calme merveilleux. La surface de l’eau est si tranquille, si lisse, que les reflets sont aussi nets que dans un miroir.
 
675c6 Lefkada
     
Et l’eau est d’une transparence de cristal, qui révèle tout ce qui repose sur le fond. Comme ce petit vélo d’enfant dont le cadre rouillé et la carcasse légèrement recouverte de sable évoque les objets, statues, amphores, que l’on découvre dans les épaves de navires antiques. Mais je doute, ici, que ce vélo ait appartenu à l’enfant d’un pèlerin se rendant en bateau du Pirée à l’embouchure de l’Achéron pour consulter l’oracle des morts il y a deux mille ans.
 
675d1 Leucade
 
675d2 Leucade
 
675d3 Leucade
 
La ville est sympathique, son ambiance est vivante, animée, chaleureuse.. Il fait bon s’y promener, la circulation en bord de mer est ralentie et raisonnable, et la rue principale est piétonne, ce qui limite grandement le trafic dans les petites rues adjacentes. Je ne sais ce que devient cette ville en été quand les touristes s’y pressent, je lui souhaite de garder son âme, mais ce que je sais c’est qu’en janvier elle est adorable et que ces jours-ci le climat y est délicieux. Néanmoins, ce que j’y apprécie est plus une atmosphère que des monuments historiques. Quant au petit musée archéologique municipal installé dans les locaux de la mairie et que nous avons visité ce mercredi matin avant de partir (entrée libre), il comporte des pièces intéressantes, et en l’absence de panneaux l’interdisant j’avais commencé à en prendre quelques photos, quand je me suis vertement fait mettre au pas par une fonctionnaire sortie je ne sais d’où. Puisque c’était interdit je n’en publie donc rien. De nos promenades en ville, je ne publie que ces deux photos d’églises, ainsi que l’intérieur de la seconde.
 
675e1 Leucade, monastère de Faneromeni
 
En revanche, une petite route très étroite et en rude montée permet, en quelques kilomètres, d’accéder au monastère de Faneromeni. Ou Phaneromenê. Le verbe de départ signifie montrer. À la voix moyenne (en plus de l’actif et du passif, le grec a une voix qui indique l’intérêt du sujet) cela devient j’apparais, j’ai l’air de. Je crois que cette forme phainomai existe telle quelle en grec moderne avec ce même sens. L’adjectif phaneros signifie visible, évident (grec ancien et grec moderne). La terminaison –menos, -menê (au féminin) est celle du participe passé. Il s’agit donc de Celle qui est évidente, la Vierge, bien sûr.
 
675e2 Leucade, monastère de Faneromeni

 

C’est ouvert, on entre, on se balade, on visite. Pendant tout le temps de notre visite nous avons été seuls, sauf à un moment où nous avons aperçu, à l’autre bout de la cour, quelques religieux qui sont passés sans plus se soucier de nous. Mais la tenue doit être correcte, c’est-à-dire ne pas montrer d’épaules ni trop de jambes. Les femmes en jupe trop courte ou aux épaules découvertes sont priées de décrocher l’une de ces blouses extrêmement sexy qui sont suspendues dans l’entrée et de s’en revêtir. Mais les hommes en short sont contraints de s’abstenir d’entrer car ils ne sont pas autorisés à se parer élégamment de ces accessoires, le panonceau que l’on voit au-dessus disant ‘The robes are

only for the women’, et la même chose en grec.

 

675e3 Leucade, monastère de Phaneromeni

 

675e4 Leucade, monastère de Faneromeni

 

Comme on peut s’en rendre compte, l’ambiance, l’architecture sont radicalement différentes de celles d’un monastère catholique, sévèrement refermé autour d’un cloître. Par ailleurs, avant de parvenir aux bâtiments et tout de suite après avoir franchi le portail de ma première photo du monastère, nous nous sommes promenés dans un parc comportant d’immenses volières peuplées d’oiseaux exotiques et des enclos enfermant des cervidés et autres animaux.

 
675e5 Leucade, monastère de Faneromeni
 
675e6 Leucade, monastère de Faneromeni
 
L’intérieur de l’église, très riche, brillant, avec de belles boiseries et en particulier celles de l’iconostase, ne se démarque pourtant pas nettement des autres intérieurs d’églises que nous avons vus. Je remarque cependant au plafond cette grande fresque d’un Christ Pantocrator qui, sur ce fond en dégradés de bleus, est une excellente interprétation moderne de ce sujet très classique et généralement toujours répété dans le même style ancien.
 
675f1 Nydri, île de Leucade. En face, Skorpios
 
675f2 Onassis à Nydri
 
Arrivés dimanche soir, nous nous sommes établis le long de la mer, en pleine ville. Dîner, promenade nocturne. Lundi matin, promenade en ville puis, en début d’après-midi, nous partons vers le sud de l’île. En chemin, nous voyons Nydri, petite ville balnéaire avec son port de plaisance et son port de ferries, et face à laquelle se trouve l’île de Skorpios qu’avait achetée Onassis, où il s’est marié avec Jackie Kennedy et où il s’est fait enterrer. Sur le port de Nydri la municipalité a fait placer cette statue qui honore sa mémoire. La base porte cette phrase signée Aristote Onassis : "Les hommes construisent leur propre destin".
 
675g1 Vassiliki, île de Leucade
 
675g2 Vassiliki, île de Leucade
 
Tout au bout de l’île, à l’extrême sud, le port de Vassiliki est à moins de dix kilomètres de l’extrémité nord de deux autres îles Ioniennes, Céphalonie et Ithaque. Nous y serions bien allés, mais le ferry n’assure pas le service en hiver. Nous devrons nous embarquer à Patra, au nord du Péloponnèse. Mais peu importe, la petite ville de Vassiliki vaut le coup d’œil. Après une longue déambulation sur la côte et dans le bourg, nous nous installons pour la nuit le long de la mer.
 
675h1 cimetière très marin, île de Leucade
 
En remontant mardi vers la ville de Leucade, nous avons un peu flâné, par exemple nous arrêtant pour constater que le pauvre Paul Valéry, avec son Cimetière Marin, à Sète, n’est pas le seul au monde. Quoique celui-ci soit plus naval que marin. Finalement, je préfère racler mes souvenirs au fond de ma mémoire et évoquer le poème plutôt que la tombe :
 
            Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
            Entre les pins palpite, entre les tombes ;
            Midi le juste y compose de feux
            La mer, la mer, toujours recommencée
            Ô récompense après une pensée
            Qu'un long regard sur le calme des dieux !
 
675h2 Ile de Leucade, côte est
 
675h3 Ile de Leucade
 
675h4 Ile de Leucade, côte est
 
Continuant vers la capitale, nous traversons des paysages extrêmement variés de montagne et de mer, passant par la montagne, descendant dans des vallées, remontant pour dominer la côte, ses golfes, ses péninsules, ses îles, et parfois aussi retombant tout en bas pour longer des ports ou des plages. Reste, en arrivant, à nous installer pour la nuit. Puis ce sera, mercredi matin, la visite du musée et le départ, emportant de cette île le souvenir d’un lieu splendide et, encore plus important peut-être, très sympathique, un lieu qui parle à l’âme.
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Published by Thierry Jamard
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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 14:21
674a1 Lac de Ioannina
 
674a2 Lac de Ioannina
 
Nous aimons Ioannina, son décor, son ambiance, nous aimons sa région, le Pinde, Zagori et les Zagorokhoria, mais il nous faut continuer le voyage et hier 6 janvier nous avons dit au revoir au lac avant de prendre la route de l’ouest d’abord vers la côte et Igoumenitsa, puis vers le sud jusqu’à Parga, où nous avons passé la nuit.
 
674b1 Parga
 
674b2 Parga
 
674b3 Parga
 
Ce matin, nous nous sommes longuement promenés le long de la mer et en ville. Parga est une jolie petite cité typique, avec tous ces îlots rocheux disséminés dans la mer, et sa vieille citadelle dont on aperçoit les murs sur le gros promontoire qui jouxte la ville moderne. Cette citadelle a été bâtie au seizième siècle par les Vénitiens qui s’étaient rendus maîtres de la région au quinzième siècle. En 1797, ce sont les Français porteurs des idées de la Révolution qui débarquent. Plus de Vénitiens. Puis on sait comment les Anglais ont pris la situation en mains, et finalement –au sujet de Ioannina, nous avons vu que l’Épire était sous domination ottomane– ils ont trouvé commode et rentable de vendre cette possession à Ali Pacha. Il faudra attendre 1913 pour que Parga intègre la Grèce indépendante.
 
674c1 Église de Parga
 
674c2 Église de Parga
 
674c3 Église de Parga
 
En ville, nous nous arrêtons quelques minutes à l’église Agios Dimitrios, Saint Dimitri. Toutes ces petites églises orthodoxes se ressemblent, mais celle-ci a de belles stalles de bois, et au fond de l’église une tribune élégante, en bois également. Et de là-haut, on a une vue intéressante sur le lustre, l’iconostase, la disposition des lieux. En revanche il n’y a pas ici de fresques, et les icônes n’ont guère retenu mon attention.
 
674d1 Entre Parga et Ephyra
 
Reprenant le camping-car, nous nous dirigeons vers le sud. Comme on le voit sur la photo ci-dessus, les paysages ne cessent d’être admirables. La montagne plongeant dans la mer, la route taillée à flanc de montagne domine la côte et, à la différence de ce qui se passe en Italie où il est presque partout impossible de faire une halte au bord de la route, ici des interruptions dans le rail de sécurité autorisent la montée sur le bas-côté, et même bien souvent de petits parkings sont aménagés pour permettre l’arrêt.
 
674d2a Les marais de l'Achéron
 
674d2b Les marais de l'Achéron
 
Et nous arrivons au bourg d’Ephyra, au domaine d’Hadès. Lorsque Zeus, rescapé de l’appétit de son père qui avalait ses fils, a extrait ses frères Poséidon et Hadès de l’estomac paternel, ils ont pris une pièce de deux Euros pour jouer à pile ou face, et ainsi Poséidon a hérité des océans, Zeus de la terre et du ciel, et Hadès du séjour souterrain. Et l’entrée des enfers se situe dans les marais de l’estuaire du fleuve Achéron. Sur la première de ces deux photos, il faut remarquer ce cours d’eau qui zigzague au pied de la colline à droite et borde la zone marécageuse. Je vais en parler tout à l’heure.
 
674d2c Les marais de l'Achéron
 
674d2d Les marais de l'Achéron
 
674d2e Les marais de l'Achéron
 
Il faut bien insister sur l’aspect marécageux de l’endroit, parce que c’est dans la pourriture des herbes sous l’eau qu’errent à perpétuité les âmes de ceux qui n’ont pu acquitter le prix du franchissement de l’Achéron sur la barque de Charon pour pénétrer, de l’autre côté, dans le monde souterrain, le monde des morts qui est aussi le monde de la connaissance. Le 24 juin, à Pæstum, nous avions vu une merveilleuse peinture provenant de la face interne du couvercle d’un sarcophage grec, représentant un plongeur franchissant les portes de la mort pour s’immerger dans le monde de la connaissance. Les laissés pour compte restent donc de ce côté-ci. Cette croyance s’est trouvée confortée par le fait que ces végétaux en décomposition dans l’eau dégagent du méthane qui remonte à la surface sous forme de bulles et qui, quelquefois, s’enflamme spontanément, la flamme est très claire, sa durée est très brève, de sorte qu’elle passe inaperçue pendant le jour, mais bien évidemment, lorsque les gens parfois voyaient dans la nuit une lueur inexpliquée danser sur le marais et s’éteindre sans laisser de trace, cela ne pouvait que les conforter dans l’idée que des âmes de morts erraient par là. Et puis nous sommes dans l’Antiquité, n’est-ce pas, et donc deux millénaires avant 1465, date à laquelle le roi de France Louis XI fait appel à un ingénieur spécialiste des polders hollandais pour assainir et assécher le marais vendéen qui, mission accomplie, aurait pu assécher également l’Achéron. Excusez-moi, mais il fallait bien que je le case, notre ancêtre Jamard…
 
674e Le Nekromanteion vu de loin
 
Sur cette colline qui domine l’Achéron, on aperçoit les bâtiments d’un monastère. Ce monastère s’est construit sur des ruines antiques extrêmement anciennes, et dans des murs cyclopéens, c’est-à-dire antérieurs à Jésus-Christ de plus d’un millénaire. Des fouilles menées de 1958 à 1977 sous l’église du monastère Saint Jean Baptiste datant du début du dix-huitième siècle ont mis au jour l’ancien sanctuaire de l’oracle des morts. Puisqu’ils sont entrés dans le monde de la connaissance et qu’ils ont la vision du futur, les morts peuvent la révéler à ceux qui les interrogent. C’est le nekromanteion, mot formé avec le mot grec qui signifie la divination (cf. chiromancie, divination par [les lignes de] la main) et le mot grec signifiant mort (cf. nécrologie, nécrosé).
 
674f1 Nekromanteion d'Ephyra, murs cyclopéens
 
674f2 Nekromanteion d'Ephyra, murs cyclopéens
 
674f3 Nekromanteion d'Ephyra, murs cyclopéens
 
Comme on le voit, c’est une porte, un mur, un bâtiment clairement cyclopéens qui apparaissent sur ces trois photos. Rien d’étonnant à cela, puisqu’Ulysse dont les aventures se situent au douzième siècle est décrit par Homère arrivant en cet endroit.
 
674f4 Nekromanteion d'Ephyra et église du monastère
 
674f5 Nekromanteion d'Ephyra et église du monastère
 
Puisque, tout à l’heure, je n’ai montré le monastère et l’église que de très loin, au sommet de la colline et émergeant des arbres, il convient de montrer comment ils apparaissent imbriqués dans le site antique et s’y superposant partiellement.
 
674g1 Nekromanteion, bain et chambre à coucher rituelle
 
674g2 Nekromanteion, salle de purification
 
674g3 Nekromanteion, salles diverses
 
Voyons maintenant les ruines de bâtiments antiques. Sur la première photo, apparaît à gauche un tout petit coin d’une pièce, c’était une chambre à coucher rituelle. La grande pièce suivante est le bain rituel auquel doivent se soumettre les consultants, et l’on voit qu’une porte donne sur la pièce suivante, autre chambre à coucher rituelle. C’est cette chambre à coucher qui apparaît de nouveau sur la gauche de la seconde photo, mais là on voit la petite salle trapézoïdale tout au bout du bâtiment, qui était une salle de purification. En effet, les consultants devaient se soumettre à toutes sortes de rites préalables à la consultation, et lors de leur séjour ils étaient soumis à un régime alimentaire strict. Peut-être même ingéraient-ils avec les aliments qu’on leur fournissait quelques substances hallucinogènes facilitant le contact avec les esprits des morts. Par ailleurs, le contact avec les esprits des morts n’est pas sans danger, et à la suite de la consultation on risque fort d’en revenir contaminé par les miasmes de la mort et une décontamination longue s’impose, dans la salle de purification. D’un tout autre côté, soit vers l’entrée du site, les ruines de murs de ma troisième photo délimitaient les habitations des prêtres.
 
674g4 Nekromanteion, labyrinthe
 
À présent, supposant que notre préparation soit achevée, arrive le grand moment, nous allons pénétrer dans le sanctuaire. Il faut d’abord franchir ce court labyrinthe destiné à séparer nettement le monde extérieur de celui du sanctuaire. On est aussi censé perdre son orientation.
 
674g5a Nekromanteion, salle d'offrandes
 
674g5b Nekromanteion, salle d'offrandes
 
Le consultant arrive dans un couloir central longeant les salles des offrandes. Il dépose alors les présents qu’il a apportés pour les morts qu’il va invoquer, et qui sont placés dans ces grandes jarres de terre. Chez Homère, Ulysse creuse une fosse avec son épée, et il y verse des libations pour les morts, d’abord du miel et du lait, ensuite du vin doux et de l’eau, et tout autour il répand de l’orge, puis il prie les morts et fait le vœu de sacrifier sa plus belle vache stérile s’il revient à Ithaque. Après cela, il immole dans la fosse un mouton noir et un bélier, les têtes tournées vers le fond obscur de la grotte, et c’est ce lieu souterrain que nous allons voir maintenant, mais qui sans doute n’avait pas au treizième siècle avant Jésus-Christ l’aspect d’aujourd’hui, laissé par les derniers siècles du paganisme. Mais auparavant, j’en finis avec la visite d’Ulysse. Alors que ses compagnons écorchent et brûlent les deux victimes, il prie les morts et aussitôt une multitude d’esprits, ressemblant à des ombres, se précipitent pour boire les libations et le sang noir des animaux. Il doit les écarter avec son épée, parce qu’il souhaite que s’approche le premier le devin Tirésias.
 
674g6a Nekromanteion, accès de l'Hadès
 
674g6b Nekromanteion, accès de l'Hadès
 
Tout est prêt désormais pour la rencontre. Nous descendons dans un sous-sol bien sombre. Aujourd’hui, un escalier de fer rudimentaire a été installé pour les visiteurs, une sorte d’échelle de meunier métallique, mais j’ignore comment on descendait dans l’Antiquité. Sûrement pas par un escalier normal, d’une part parce qu’il n’aurait aucune raison d’avoir complètement disparu, et d’autre part parce que, psychologiquement, il devait importer de ne pas faciliter l’accès aux consultants. Et c’est là, dans ce souterrain, que se situait un accès au monde des morts, c’est là qu’ils pouvaient entrer en communication avec les vivants. Et à ce point, un problème important se pose à moi.
 
En matière de religion, n’en déplaise à Descartes ou à Kant qui prétendent démontrer l’existence de Dieu, on est dans le domaine de la foi. Les religions parlent parfois de preuves de l’existence de Dieu (ou de dieux), mais elles s’en tiennent cependant toujours au concept de foi, qui suppose une croyance par conviction. Il m’est arrivé d’entendre de la bouche de prêtres catholiques qu’ils ne pouvaient s’empêcher de conserver une toute petite part de doute dans le fond de leur conscience, et l’on en revient alors à quelque chose qui ressemble au pari de Pascal, peut-être bien que oui, peut-être bien que non, mais j'ai plus à perdre en pariant sur non qu'en pariant sur oui. Je m’empresse de préciser qu’en écrivant cela je ne prétends entrer dans la conscience de personne et que je ne veux absolument pas faire injustement de procès d’intention à quiconque, prêtre de quelque religion que ce soit ou laïc. Et j’en viens à mes prêtres du Nekromanteion. Il m’est difficile de concevoir que, pendant un millénaire et demi, sinon plus, ils aient tous été des imposteurs ne croyant nullement à leur mission, et sans que la supercherie soit dévoilée un jour ou l’autre et révélée au public par le Canard Enchaîné de l’époque. Or j’ai été profondément déçu lorsque j’ai appris que les archéologues avaient découvert dans ce souterrain des traces de machinerie comme il en existait dans les théâtres, indubitablement destinées à provoquer des apparitions ou des effets impressionnants. Et si ces machineries étaient actionnées par les prêtres ou par leurs assistants, à quel niveau pouvait se situer la foi des officiants ? Je ne vois que deux solutions. La première c’est que, ces machineries étant techniquement évoluées, elles n’ont pu être implantées que dans les derniers siècles de fonctionnement de l’oracle, à une époque où le rationalisme avait pu ébranler la foi des prêtres, et l’on peut supposer alors que ceux d’entre eux qui ne croyaient plus en l'évocation des âmes des morts aient installé ces machineries, le secret ayant réussi à être gardé pendant un nombre de siècles limité. Et la deuxième que, sentimentalement, je voudrais préférer, c’est que les prêtres, constatant un refroidissement de la foi des pèlerins, ont voulu truquer un petit peu la consultation pour aider les visiteurs à consolider leur croyance. Autrement dit, "j’y crois, mais pour que les autres y croient aussi je vais forcer un peu la dose". Il n’empêche, ces machineries me posent un problème.
 
674h Ephyra, le Cocyte
 
Revenons maintenant à ce petit cours d’eau que nous avons déjà vu sur ma première photo des marais de l’Achéron. C’est lui que l’on voit sur cette photo. Je voudrais, dans ces paysages sans voitures, sans poteaux électriques, pouvoir me dire que je vois exactement ce que voyaient les Anciens. Hélas, il n’en est rien, parce que dans ce lieu très plat et marécageux, les rivières ont modifié leur cours. L’Achéron traversait un lac, et ce cours d’eau, le Cocyte (aujourd’hui nommé Mavros), se jetait dans l’Achéron. Vu le tracé du Cocyte, il était censé être alimenté par les larmes des morts qui n’avaient pu franchir l’Achéron et erraient dans ce secteur. C’est pour échapper à ce désespoir qu’il était essentiel de recevoir une sépulture. On sait que lorsque les deux frères Étéocle et Polynice s’étaient entre-tués aux portes de Thèbes, le successeur d’Étéocle sur le siège royal, son oncle Créon, avait interdit d’ensevelir Polynice qui s’était attaqué à son frère roi et qui devait pourrir sur place au soleil et être livré aux chiens errants. Mais par piété fraternelle, la jeune Antigone a bravé l’interdiction et est allée jeter quelques poignées de terre sur le cadavre de son frère, ce qui lui a coûté la vie. Alors peut-être l’âme de Polynice est-elle l’un de ces feux follets qui dansent parfois sur le marais.
 
674i1 notre installation près de l'estuaire de l'Achéron
 
674i2 Plage près de l'estuaire de l'Achéron
 
Nous nous sommes installés pour deux jours dans ce lieu chargé de symboles. C’est très agréable, il fait beau, il fait bon, et nous sommes directement sur la plage d’Ephyra, dans un décor splendide. Or c’est ici une digue qui sépare la plage de l’estuaire de l’Achéron, et qui va se rétrécissant. Nous sommes garés sur le bord de l’Achéron et regardant vers l’embouchure, laissant sur notre droite aux voitures de pêcheurs suffisamment d’espace pour passer entre notre camping-car et la plage. Mais nous sommes quand même entre la mer et la rivière.
 
674j1 L'Achéron
 
674j2 L'Acheron
 
674j3 L'Achéron
 
674j4 L'Achéron
 
Même s’il n’est plus ce qu’il était, même s’il a été partiellement canalisé, j’ai quand même envie de le montrer cet Achéron si intimement lié à l’existence et à la justification de l’oracle que nous avons visité, si fréquemment et si dramatiquement évoqué dans des légendes de la mythologie. Pour moi, il garde, de par son seul nom, sa part de mystère.
 
674k Poissons de l'Achéron
 
Et d’ailleurs, ces poissons qui l’ont traversé, le fleuve, ils sont bien morts, semble-t-il. C’est la meilleure preuve que l’Hadès est bien de l’autre côté.
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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 21:37
Comme je le disais en ce dernier jour de 2010 où nous avons fait un tour dans le pays de Zagori et vu quelques villages typiques (Zagorokhoria), il faut plus longtemps pour visiter cette superbe région, et nous y sommes revenus. Et nous y avons, finalement, passé plusieurs jours. Du vendredi 31 au jeudi 6, cela fait même une semaine. Avis à qui ne connaît pas, cela vaut vraiment la peine d’y aller faire un tour. Pas pour la chaleur du climat méditerranéen, la montagne est assez haute (entre 500 et 2500 mètres) et il y fait bien froid en ce milieu d’hiver (la température descend fréquemment en-dessous de –15°). Pas pour la sécheresse, il y pleut ou il y neige beaucoup tout au long de l’année. Mais pour se remplir les yeux d’une nature sublime, pour randonner dans la montagne ou au fond des gorges avec un bon anorak et des chaussures solides. Seuls les amateurs de monoxyde de carbone rejeté par les pots d’échappement, les inconditionnels des sols nivelés et macadamisés, les fanatiques de boutiques de chaque côté des trottoirs seront déçus par la région.
 
Et puisque nous nous y attardons, il me faut en parler plus amplement, de ce Zagori. Des données techniques, d’abord. 51% des 4991 kilomètres carrés de cette région sont couverts de forêts, dont 1355 de forêts productives, et autant de forêts dégradées. Entre les forêts, la roche nue et la végétation inexploitable, il n’y a que 3,54% de terres arables, ce qui réduit l’agriculture à une activité d’élevage, mises à part les productions potagères du jardin, pommes de terre, oignons, haricots… et les arbres fruitiers, noyers, châtaigniers, pommiers, cerisiers. Et même l’élevage, du fait surtout de l’exode rural, est en rapide régression : en 1961, moutons et chèvres alignaient cent cinquante mille têtes. Seulement trente-trois ans plus tard, en 1994, au bout d’un tiers de siècle, on ne comptait plus que vingt et un mille moutons et quatorze mille chèvres, soit trente cinq mille animaux. Rapide calcul, cela signifie une chute de 77%. Mais la vie sauvage est riche et, outre les classiques lapins, écureuils, sangliers, etc., il y a nombre de blaireaux (mais des blaireaux, reconnaissons-le, on en rencontre sur les trottoirs de France !) et aussi de loups. Mais là, si je sais bien que “les loups, hou hou, les loups sont entrés dans Paris, soit par Issy, soit par Ivry”, cependant maintenant ‘“ous pouvez rire, charmante Elvire, les loups sont sortis de Paris”. Pas les blaireaux, hélas.
 
Quelques faits marquants de l’histoire. D’abord, on trouve des traces de vie datant de vingt mille ans. Je passe sur l’âge du bronze, sur ce que j’ai déjà dit de l’Épire en général avec les Grecs, les Romains, les Byzantins. Au sixième siècle de notre ère a eu lieu une grande invasion de Slaves qui se sont installés sous domination romaine, puis du neuvième au douzième siècle sont venus s’installer des Bulgares. Ainsi, la topographie révèle une forte présence slave : Vitsiko, Lesinitsa, Mitsikali, Dobrinovo, Stolovo, etc. En 1431, le sultan envoie Sinan Pacha conquérir Ioannina. Lorsque ce dernier traverse les villages de l’est de Zagori, ceux-ci résistent courageusement, mais ils sont écrasés. Comment pouvait-il en être autrement ? Ils étaient comme la chèvre de Monsieur Seguin qui s’est battue toute la nuit contre le loup, e piei lou matin, lou loup la mangé. Voyant cela, très pragmatiques, les représentants de quatorze villages de Zagori centrale sont allés trouver Sinan Pacha qui commençait à assiéger Ioannina, et lui ont offert de se soumettre volontairement en contrepartie de l’autonomie avec un gouvernement composé d’autochtones et de l’exemption de la taxe à condition d’envoyer chaque année un contingent d’hommes de chaque village, au prorata de la population globale du village, pour servir de palefreniers pendant deux mois dans les armées du sultan. Marché conclu, car ainsi Sinan Pacha était tranquille sur ses arrières pour prendre Ioannina.
 
Un palefrenier se dit voinak, d’où le nom de ce traité, le voiniko, resté en usage, et respecté, de 1431 à 1670. À cette date, les gens de Zagori qui se trouvaient à Constantinople se débrouillèrent pour renégocier le traité. Plus de service dans les armées, mais paiement d’un impôt élevé. Et non seulement l’autonomie était confirmée, mais les Turcs n’étaient pas autorisés à pénétrer sur le territoire de Zagori, de vraies frontières étant dressées. Le culte chrétien était autorisé, il était permis de sonner les cloches. Et, si le pénal continuait de relever des tribunaux turcs, le civil était jugé sur place par le chef de Zagori élu chaque année pour un an par les représentants de tous les villages. Ce nouveau traité, appelé les privilèges (Epistasia) est resté en vigueur jusqu’en 1868. Plus de 400 ans d’autonomie et de liberté, une situation exceptionnelle en Grèce. Mais il y a eu des effets secondaires, les voinikides (les envoyés à l’armée du sultan) bien souvent ne rentraient pas au pays, ou pas tout de suite. Ils acquéraient de l’instruction et trouvaient des emplois intéressants. Quand ils revenaient au pays, les poches pleines, ils rivalisaient de dons. Ils ont ainsi construit des églises, des monastères, des ponts, des écoles. Plus que nulle part ailleurs en Grèce, le niveau d’instruction était élevé. Chaque village était doté de son école, et tous les enfants, garçons comme filles, recevaient une instruction primaire. Presque tous les garçons continuaient, quelques filles aussi mais la plupart d’entre elles allaient plutôt vers des formations concernant la tenue du foyer. Zagori est donc un petit bout de pays bien à part. Mais voyons un peu des images maintenant.
 
673a1 Zitsa, Monastère du prophète Elie
 
673a2 Zitsa, Monastère Profiti Ilia
 
673a3 Byron à Zitsa
 
Nous commençons par Zitsa. Ce n’est pas une coquille, hier nous avons vu Vitsa, c’est un autre des zagorokhoria. Là se trouve le monastère du prophète Élie. Comme le dit la plaque “Dans ce monastère a demeuré les 12 et 13 octobre 1809 Lord Byron”. On sait que ce poète a contribué financièrement et moralement à la lutte d’indépendance grecque contre les Turcs et qu’il était dans Missolonghi assiégée, où il est mort de maladie quelques semaines avant le dénouement dramatique de cet interminable siège. Mais Zagori et l’Épire tout entier sont restés aux mains des Ottomans après le reste de la Grèce.
 
673b Zitsa
 
673c à Zitsa, Kostas et Anna
 
À Zitsa, je tiens aussi à parler de ce café restaurant Monastiri. Nous avions besoin à la fois de savoir comment gagner le monastère, et de nous restaurer un peu. Et nous sommes tombés sur ce couple hyper sympathique, Kostas qui tient cet établissement, un homme ouvert, cultivé, intelligent, accueillant, et Anna, une brillante avocate américaine qui fait bien la paire avec lui. Le hasard les a fait se rencontrer, elle est venue le rejoindre et cela fait plaisir de voir leur complémentarité et leur complicité. Ils nous ont renseignés, ils nous ont restaurés (pour pas cher) et nous avons eu grand, très grand plaisir à partager la conversation et l’amitié avec eux. Kostas tient un blog riche, plein d’informations sur Zitsa, mais en grec, ce qui le rend peu accessible pour moi :
et Anna, elle, en tient un en américain
http://thebarristerthebaker.blogspot.com/
plein de sensibilité, de spontanéité, d’humour. Bref, à l’avenir le nom de Zitsa évoquera spontanément pour moi nos amis Kostas et Anna, plus sûrement que le monastère du Prophète Élie.
 
673d1a Pont de Kokkori
 
673d1b Pont de Kokkori
 
Le pays de Zagori, avec ses montagnes, ses vallées parcourues de torrents ou ses vallées sèches, est fortement cloisonné. Afin de faciliter le passage d’un point à un autre pour les bergers avec leurs troupeaux ou pour le voyageur isolé, à pied ou à cheval, une multitude de ponts de pierre, petits ou grands, ont été construits au dix-huitième et au dix-neuvième siècles. On en dénombre environ soixante sur cet espace restreint, de loin la plus forte densité de toute la Grèce. Comme on peut s’en douter, ce sont les enrichis de Constantinople qui les ont offerts à la communauté. Une même équipe de spécialistes a été chargée de leur construction. On réalisait la forme en bois, puis on montait le pont en pierre sur la forme, en partant simultanément des deux extrémités et, quand on se rejoignait au milieu, on pouvait démonter le support de bois. Le pont ci-dessus est celui de Kokkori, aussi remarquable pour lui-même que pour le cadre dans lequel il est construit.
 
673d2a Pont d'Agios Minas
 
673d2b Pont d'Agios Minas
 
Ces ponts sont fascinants. Je vais en montrer ici plusieurs. Je conçois bien qu’en photos, détachés de leur contexte, ils perdent quatre-vingt dix pour cent de leur intérêt, mais tant pis, j’ai envie de les montrer. D’en montrer sept. Oui, je sais, c’est beaucoup, mais ce n’est que 12% du total de 60… Celui-ci, qui relie deux rives de hauteur différente, est le pont d’Agios Minas.
 

673d3a Pont du Capitaine Arkoudas

 
673d3b Pont du Capitaine Arkoudas
 
Au milieu de cette végétation un peu folle, et pour aboutir à cette muraille de pierre que l’on arrive à escalader en zigzag, au-dessus d’une rivière pierreuse mais qui n’est pas à sec, a été construit ce pont du Capitaine Arkoudas. Le pont précédent porte le nom du lieu où il est construit, celui-ci porte le nom de celui qui l’a financé. Tous sont nommés de l’une ou l’autre de ces deux manières, la seconde étant la plus fréquente.
 
673d4 petit pont en Zagori
 
Ce petit pont, nous l’avons découvert par hasard, parce qu’aucun panneau ne l’indique à partir de la route, et de près aucun panneau ne donne non plus son nom. Je ne parlerai donc pas de lui en particulier, mais d’un fait général. Lorsqu’une femme du village mettait au monde un enfant mort-né, l’usage superstitieux consistait à se rendre sur le pont de pierre le plus proche, d’en détacher une pierre, voire plusieurs, du garde-fou latéral et de la jeter dans la rivière. Soit parce que la coutume était plus ou moins suivie selon les lieux, soit parce que les conditions sanitaires variaient d’un lieu à l’autre entraînant un nombre variable de naissances d’enfants morts, soit aussi parce que, tout simplement, certains lieux étaient moins peuplés que d’autres, ces dégradations sont plus ou moins importantes.
 
673d5a Vieux pont de Konitsa
 
673d5b Vieux pont de Konitsa
 
673d5c Vieux pont de Konitsa
   

673d5d Vue depuis le vieux pont de Konitsa

 
Dans la ville assez importante de Konitsa, tout au nord près de l’Albanie, nous sommes un peu en dehors de Zagori et de ses villages, mais je ne peux manquer de montrer ce superbe grand pont, sa rivière, la montagne aiguë dans le fond, et la vue que l’on a lorsqu’on le traverse. C’est le plus grand de tout ce secteur, et son importance était capitale puisqu’il menait à la ville. De plus, la rivière qu’il enjambe est trop profonde pour pouvoir être franchie à gué, quelle que soit la saison. Il est aujourd’hui doublé d’un banal et fonctionnel pont routier pour voitures et camions.
 
673d6a Pont entre Papigo et Mikro Papigo
 
673d6b Pont entre Papigo et Mikro Papigo
 
Lorsque l’on se rend à pied de Papigo à Mikro Papigo (qui signifie, on s’en doute, Petit Papigo) en traversant la montagne, on franchit le torrent sur ce it pont de pierre. Si l’on se rappelle ce que j’ai dit il y a un instant des pierres prélevées sur les parapets des ponts et jetées dans la rivière, on se rend compte que les femmes de ces deux villages ont, c’est bien triste, souvent accouché d’enfants mort-nés, mais aussi que chez elles la superstition était forte et répandue.
 
673d7a Pont de Plakida ou Kalogeriko
 
673d7b Pont de Plakida ou Kalogeriko
 
673d7c Pont de Plakida ou Kalogeriko
 
Encore un pont, le dernier, mais sans doute le plus original et peut-être le plus beau avec ses trois arches qui font onduler le chemin sur son dos en franchissant une rivière aux eaux d’un vert émeraude profond. C’est le pont de Plakida, ou encore de Kalogeriko. Inutile de préciser qu’il attire les touristes, en conséquence de quoi il est difficile de le prendre en photo. J’aurais mauvaise grâce à reprocher aux autres leur habillement, ma parka est de couleur assez vive ; mais il faut bien reconnaître que sur un vieux pont de pierre dans la montagne du Pinde, je peux voir une paysanne en robe noire, ou un berger en vêtements usagés, pas un touriste en parka orange. À la rigueur si le ou la touriste est en couleurs sobres et ne se plante pas au milieu du pont avec l’appareil photo en position de tir… De même, l’été, pour les touristes en short rouge et T-shirt décoré au beau milieu d’un amphithéâtre romain ou d’un temple grec, cela fait tache parce que pas très couleur locale. Cela dit, j’ai quant même réussi à l’avoir, mon beau pont, dans son aspect naturel, tel qu’on pouvait le voir dans le passé.
 
673e1 Panorama à Aristi
 
673e2 Panorama à Aristi
 
673e3 Lacets de la route de Papigo
 
Laissons là les ponts de pierre de Zagori. Il n’y a pas que les rivières dans la région. La montagne a des couleurs et des formes remarquables et, en ce mois de décembre, il y a de la neige sur les sommets. Ces photos ont été prises du village d’Aristi. C’est un gros bourg qui comptait 940 habitants en 1870 et encore 870 en 1905, mais au seuil de la Seconde Guerre Mondiale, en 1940, la population avait fondu à 424, et en 1991 il n’y avait plus là que 174 âmes. Sur la dernière photo on voit plus clairement que sur la précédente les lacets de la route qui gravit la montagne pour gagner Papigo dont je vais dire un mot dans un instant, et où nous avons passé trois jours, avec deux ascensions sans vraie difficulté malgré les sept mètres de notre véhicule, mais dans les épingles à cheveux, nous barrions la route, obligeant les voitures que nous croisions à s’arrêter.
 
673f gorges en Zagori
 
On parle des fantastiques gorges de Vikos, comme je l’ai fait dans mon précédent article, mais le pays en recèle bien d’autres qui, pour ne pas figurer dans le livre des records, n’en sont pas moins impressionnantes.
 
673g1 La rivière Voidomatis
 
673g2 La rivière Voidomatis
 
La route vers Papigo franchit la rivière Voidomatis sur un pont étroit à voie unique qui n’a rien de remarquable, mais qui traverse un paysage fabuleux. D’ailleurs, nous l’avons franchi trois fois dans chaque sens à des heures différentes durant cette semaine, et à chaque fois le parking aménagé était encombré de multiples voitures, et les gens se promenaient partout. Certes, ce sont les vacances de Noël, mais cette affluence n’en est pas moins significative.
 
673g3 La rivière Voidomatis
 
673g4 La rivière Voidomatis
 
Cette rivière, petit torrent de montagne aux reflets argentés quand elle court sur les pierrailles entre les arbres, prend des couleurs intenses au hasard des méandres qui ont creusé sa profondeur. Transparente et pure comme du cristal, du turquoise pâle au bleu nuit, on a l’impression que ses couleurs ne sont pas naturelles. Je ne sais pas si, en été, des gens se baignent dans les parties calmes de ses eaux (un panneau interdit la baignade), mais elle est bordée de belles plages de sable fin.
 
673g5 La rivière Voidomatis
 
J’ai eu envie de prendre cette photo de la surface de l’eau pour montrer que cette rivière n’est pas si inoffensive qu’elle en a l’air. D’ailleurs, on y propose chaque jour des activités de rafting et de canyoning. Je serais bien resté pour regarder le départ d’un groupe qui se préparait, mais un gros rigolo ayant revêtu son gilet gonflable m’a tellement énervé, à se jeter sur le dos dans son canot et à agiter bras et jambes pour faire semblant de ne pouvoir se relever, qu’au bout d’un quart d’heure de ce cirque j’ai préféré retourner au camping-car, vite rejoint par Natacha, guère plus tendre que moi à son égard.
 
673h1 Papigo
 
Nous voici à Papigo. Désolé, conscient d’être pour certains aussi énervant que le clown du rafting, je suis incapable de ne pas tomber une fois de plus dans mon travers, en commentant ce nom. En remplaçant les caractères grecs par ceux de notre alphabet, ce nom s’écrit Papigko, transcription littérale. Traditionnellement, le G grec devant une autre gutturale (G, K, KH) se prononce N, comme le mot aggelos (messager) a donné en latin angelus, et en français ange. On rencontre donc parfois la transcription de ce nom Papinko, c’est la transcription historique. Mais le G grec, proche de notre G en grec ancien, s’est assoupli en grec moderne, et maintenant il est proche du G final dans l’allemand Honig, König. Aussi, lorsque le grec moderne a besoin de le prononcer comme nous, il utilise le groupe GK (un garage s’écrit gkaraz). La graphie la plus courante est donc Papigo qui se veut la transcription phonétique. Toutefois certains Grecs, je l’ai remarqué, ne peuvent s’empêcher de mouiller très légèrement ce G, confirmant ainsi que le G devant K est resté comme autrefois un peu nasal, ce qui induit une transcription Papingo. En résumé, deux graphies qui sont théoriques et artificielles sont assez rares, Papigko et Papinko, et deux graphies répondant à la prononciation du mot sont fréquentes et concurrentes, Papingo et Papigo. Si j’ai adopté cette dernière, c’est un peu au hasard car les deux dernières me satisfont à égalité.
 
673h2 Papingo
 
À part que l’environnement est superbe, le village de Papigo, par lui-même, est joli, sympathique, et entièrement construit de pierre blanche, maisons, églises, pavage des rues, mais à mon avis ne se démarque pas particulièrement des autres villages, tous pleins de charme. Mais en 1988, il a été le cadre d’une réunion des ministres de l’Union Européenne, ce qui l’a fait découvrir à la communauté internationale. Autrefois, sa faune domestique comptait plus de dix mille moutons, mais aujourd’hui il n’y a plus que six cents moutons l’hiver, auxquels en été s’en ajoutent trois mille amenés par des nomades, sans compter d’importants troupeaux de touristes bipèdes. On le comprend, dans les bâtiments désertés du fait de l’exode rural, se sont installés hôtels et maisons d’hôtes, et s’y sont adjointes des constructions nouvelles, la localité se spécialisant dans le tourisme.
 
673h3 Mikro Papigo
 
Plus loin dans la montagne, à cinq kilomètres, le village de Mikro Papigo, dont j’ai parlé au sujet d’un pont traversé pour y accéder, partage le nom, la nature somptueuse et le charme de Megalo Papigo. En tout petit, bien sûr, sinon on ne pourrait justifier son nom.
 
673h4 Fontaine à Papigko
 
Je terminerai cet article avec la photo de cette fontaine. Les quelque cent litres du réservoir d’eau sanitaire destinés à la douche et à la vaisselle se remplissent dans les campings contre rétribution ou, gratuitement, dans les stations-service. Mais pour l’eau de consommation, cuisine, boisson, nous achetons de l’eau minérale. Or ici l’eau qui coule de la montagne est douce, pure, et puisqu’elle provient des précipitations filtrées par la roche elle est minérale au sens propre. Dans ce massif du Pinde nous avons fait nos provisions d’eau de source. Voilà, je lève à la santé de mes lecteurs mon verre d’eau de Zagori.
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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 00:18

672a1 Vitsa

 

672a2 Vitsa 

672a3 Vitsa, église des Taxiarques 

De même que Ioannina et son lac ou Dodone n’étaient pas au programme, de même aujourd’hui nous allons découvrir un coin de Grèce que nous n’avions absolument pas envisagé de visiter, ne serait-ce que parce que, je le confesse, j’en ignorais l’existence. Pour moi, sur la carte, au nord-ouest de la Grèce, eh bien… oui, comme dans tout le pays, il doit y avoir des montagnes… Oui, c’est ça, le Pinde, je crois que c’est par là… Et puis un bouquin feuilleté dans une librairie, des photos superbes, les commentaires de la libraire, nous comprenons qu’il est strictement impossible de faire l’impasse sur un petit tour au nord de Ioannina, vers la frontière d’Albanie. Ci-dessus, je montre le petit village typique de Vitsa accroché aux pentes de la montagne, ses maisons aux toits de lauzes (évidemment, en montagne, la pierre ne manque pas, et elle est plus économique que la tuile, qui est manufacturée puis transportée. Sur la troisième photo, l’église des Taxiarques à Vitsa.

 

672a4 Vitsa 

672a5 Vitsa 

Pinde, Zagori, Zagorokhoria, plusieurs termes à définir. Le Pinde, c’est le nom géographique de cette chaîne de montagnes qui s’étire sur 160 kilomètres et s’élève jusqu’à 2637 mètres. Ce sont donc de vraies hautes montagnes. Le nom de Zagori désigne la partie de l’Épire qui recouvre le Pinde. En slave, Za signifie derrière, et Gori signifie montagne. Autrement dit, c’est le pays qui est caché par la montagne. Et ce pays regroupe quarante-cinq villages, qui sont les Zagorokhoria. À noter que bien souvent, le K aspiré du grec ancien, et qui n’est plus aspiré en grec moderne, est retranscrit par CH et non par KH, comme dans le nom du Christ, un pachyderme, Bacchus, Chio etc. Aussi rencontre-t-on le plus souvent la graphie Zagorochoria. Toutefois, je préfère écrire avec KH, plus conforme à l’étymologie (quand la lettre grecque n’est pas aspirée, on la transcrit généralement par K, comme dans Héraklès, mais on trouve aussi des mots à la prononciation francisée en S comme la Phocide, Mycènes ou les alcyons, des mots terminés en QUE comme l’Attique, un portique, et tout simplement aussi un C comme dans la Crète, Corinthe, une crise, une acropole). Mais cela m’éloigne de mon sujet. Nous nous promenons dans Vitsa, nous avons vu (ma première photo) que le village est construit sur une pente qui surplombe la route, mais la route est ici comme une vallée sèche parce que de l’autre côté une très grosse butte porte sur son sommet plat qui forme une grande place de village ce clocher et un petit kiosque et, tout au bout de la colline, légèrement en contrebas, cette église curieusement accrochée au flanc de la butte.

 

672b1 Monodendri, église Agios Minas (1620) 

Nous arrivons à Monodendri. Cette petite église est consacrée à Agios Minas, c’est-à-dire Saint Ménas. Il s’agit d’un jeune homme né en Basse Égypte au troisième siècle de notre ère dans une famille chrétienne. Devenu soldat de l’armée romaine, il sert en Égypte, puis en Phrygie (au centre de l’Asie Mineure, le pays d’où vient le bonnet phrygien dont est coiffée Marianne et qui est apparu en France pour la première fois en 1790, au PC des Révolutionnaires, je veux dire le Procope, où Natacha et moi avons célébré notre mariage). Il ne se cachait ni de ses croyances, ni de sa pratique pieuse, mais lorsque Dioclétien est arrivé au pouvoir, le christianisme a été sévèrement réprimé. Ménas entendit donner lecture publique, sur le forum de sa ville, de l’édit interdisant cette religion. Il fut décidé alors que sa légion irait en Afrique du Nord pour persécuter les Berbères dont un bon nombre s’étaient convertis. Il préféra alors démissionner de l’armée –ou plutôt déserter parce qu’il n’était pas possible de rompre ainsi son engagement– et aller vivre sa foi dans une vie d’ermite, dans le désert près de sa ville de garnison phrygienne. Après cinq ans de cette vie, il ressentit le besoin de clamer sa foi et retourna en ville un jour de fête où la foule se pressait dans l’amphithéâtre. Là, descendu dans l’arène et entendu de tous, il proclama que seul le Christ est Dieu et que les idoles ne sont que des statues vides. Le préfet se le fit amener, l’interrogea sur place, et comme Ménas persistait il profita de ce qu’il se trouvait dans l’amphithéâtre pour offrir en spectacle à la foule les tortures qu’il lui fit appliquer (on écorcha son corps fixé à un chevalet, puis on passa des torches enflammées sur sa chair vive). Pour terminer, il le fit décapiter. Lorsque les légionnaires qui n’avaient pas été envoyés en Afrique du Nord rentrèrent en Égypte, ils chargèrent ses restes sur le dos d’un chameau et les ramenèrent dans son pays. Il aurait été enterré à El-Alamein, déformation arabe de Agios Minas, paraît-il. On lui attribue de nombreux miracles, et l’un des derniers en date et des plus éclatants se serait produit, précisément, à El-Alamein. La grande bataille qui oppose Rommel à Montgomery se poursuit, nous sommes en novembre 1942. Les Alliés ont deux fois plus de chars en état de fonctionner que les Allemands et Italiens, et des automitrailleuses ont réussi à s’infiltrer dans les lignes nazies. Rommel juge bon de se retirer, mais Hitler est formel, il doit tenir ses positions. C’est là qu’intervient l’ami Ménas. Parmi les Alliés, il y a des Britanniques, des Sud Africains, des Australiens, des Néo-Zélandais, quelques Français et un petit détachement de Grecs qui prient le célèbre saint. Au cours de la nuit, celui-ci apparaît en plein milieu du camp nazi à la tête d’une caravane de chameaux, exactement comme représenté sur une fresque de l’église d’El-Alamein. Reconnaissant la fresque, les Allemands effrayés prennent la fuite, et c’est ainsi que Montgomery remporta la victoire sur l’Afrika Korps de Rommel.

 

672b2 Monodendri, Agios Minas, création Adam et Ève 

672b3 Monodendri, Agios Minas, Paradis terrestre 

Il y a des églises dédiées à Agios Minas un peu partout dans le monde grec, mais pour l’instant nous sommes à celle de Monodendri. Sous le porche, accessibles au premier vandale venu, se trouvent de belles fresques malheureusement toutes scarifiées de graffiti. Certaines disparaissent entre les noms gravés en tous sens. Celle que je présente ici est un peu moins altérée. C’est l’histoire biblique de la Genèse, les premiers jours de l’humanité. Ici, à gauche, Dieu crée Adam, et à droite il extrait Ève de son flanc. Ensuite, on voit Adam assis au Paradis Terrestre face à tous les animaux qui le peuplent en bonne intelligence.

 

672b4 Monodendri, Agios Minas, fruit défendu 

672b5 Monodendri, Agios Minas, péché originel 

672b6 Monodendri, Agios Minas, chassés du paradis terrestr 

Survient alors l’épisode du péché originel. Enroulé autour du tronc de l’arbre, le serpent tente Ève, qui va prendre un fruit défendu, et Adam la suit, tenté lui aussi. Ils n’ont pas encore commis le geste fatal, ils sont encore nus et purs. Mais l’image suivante montre Dieu qui apparaît sur un amusant petit nuage en forme de coquille, et le couple pécheur, encore face au serpent, est surpris en flagrant délit. Adam et Ève ont commis la faute, ils se rendent compte qu’ils sont nus, ils se sont vêtus d’une culotte bouffante faite de feuillages, une sorte de barboteuse verte. J’aurais aimé imaginer Ulysse dans cette tenue lorsqu’à Corfou il s’est présenté à Nausicaa. J’aurais alors compris pourquoi elle ne s’est pas enfuie effrayée, elle aurait éclaté de rire et, se tenant les côtes, pliée en deux, aurait été incapable de faire un pas. Sur la dernière image, l’ange qui brandit son épée s’est habillé en légionnaire romain pour avoir l’air plus martial, et il fait franchir la porte du Paradis Terrestre aux deux bannis. On voit que le jardin est clos d’une grande porte de pierre pour empêcher les intrus de venir s’y promener aux heures de fermeture.

 

672c1 Gorges de Vikos, dans le Pinde 

672c2 Gorges de Vicos, dans les Zagori 

Aux portes de Monodendri se situent les stupéfiantes gorges de Vikos (ou Vicos, mais je ne vais pas recommencer avec mon K et mon C). Un panonceau nous dit qu’elles figurent au Guinness des records de 1997 pour être, avec ses neuf cents mètres (et jusqu’à 950 mètres en un point) le plus profond canyon du monde, entre deux falaises seulement distantes de trente à cent mètres, et ce sur une longueur de près de douze kilomètres. Record ou pas, il est impressionnant et de toute beauté.

 

672d église des Saints Apôtres, gorges de Vicos 

Sur le bord des gorges, après une balade de vingt minutes environ dans un décor boisé et rocheux bien fléché, on arrive en bordure des gorges, devant un micro monastère et son église des Saints Apôtres. Il faut, paraît-il, six heures pour gagner à travers les gorges, le beau village de Papigo, mais nous nous contenterons de faire demi-tour.

 

672e1 Monodendri, théâtre 

672e2 Monodendri, théâtre 

Juste à l’orée du village a été construit un théâtre de plein air sur le modèle des théâtres grecs antiques. C’est tout à fait sympathique. L’Union Européenne en a d’ailleurs été tout à fait d’accord, et elle a généreusement mis la main à la poche, comme le disent les grands panneaux placés à l’entrée. J’en profite pour dire que ces programmes de développement, que je connais bien puisque mon dernier lycée, à Melun, en a profité (c’est pour moi l’occasion de saluer mes deux adjoints, Éric et Laurent, qui ont porté le projet avec compétence et dynamisme), ont amplement participé au développement de la Grèce. Ces panneaux bleus frappés des étoiles européennes fleurissent partout, routes, équipements publics, ravalement de monuments, rénovation de musées, etc.

 

672f1 Zagori, monastère de Paraskevi 

672f2 Zagori, monastère de Paraskevi 

Dans une autre direction, à un petit kilomètre de la ville, on parvient à un monastère. Ce vieux monastère d’Agia Paraskevi, qui date de 1412, se situe au flanc des gorges. Sur la première de ces photos, on le distingue à peine, construit dans la même pierre que celle à laquelle il est adossé, et caché derrière les arbres. Et de l’autre côté, le chemin qui mène aux bâtiments principaux et à l’église longe le bord du précipice. Dans les Zagorokhoria, il est de règle de paver les petites ruelles comme l’est ce chemin qui conduit au monastère. Ces ruelles dallées s’appellent des kalderimia.

 

672f3 Zagori, monastère de Paraskevi 

Sur cette photo panoramique, je me suis arrangé pour prendre un bout de toit, afin que l’on voie que je ne mens pas quand je dis que le monastère de Paraskevi est bâti au-dessus du vide. Ici, je suis sur une petite terrasse bordée d’un muret, mais juste avant la porte principale, il y a une esplanade accessible sans entrave aux visiteurs et qui n’est bordée d’aucune balustrade, pas le moindre garde-fou au-dessus du précipice. Cela constituerait une remarquable base de départ pour des deltaplanes, mais celui qui, sans cet accessoire, s’approcherait trop du bord risquerait fort d’aller voir de plus près ce qu’il y a au fond en quelques secondes. Dangereux, très dangereux. Mais superbe. Tiens, ça me donne l’idée de calculer un peu : 900m, en arrondissant à 10 l’accélération de la pesanteur, la chute laisserait le temps au malheureux de penser à sa fin pendant 13,4 secondes, et il arriverait en bas à une vitesse de 483 kilomètres à l’heure.

 

672g Zagori, monastère de Paraskevi 

Dans la courette d’où l’on a accès à l’église de ce monastère orthodoxe, disons plutôt la chapelle vu ses dimensions modestes, nous croisons un religieux qui nous sourit aimablement et nous invite à pénétrer d’un geste accueillant. Nous traversons donc cette première pièce pour pénétrer dans la chapelle par cette petite ouverture en plein cintre.

 

672h1 Zagori, monastère de Paraskevi, iconostase 

672h2 Zagori, monastère de Paraskevi, Vierge Hodégétria 

L’iconostase est revêtue de belles peintures, telle cette Vierge. De la main, elle désigne l’Enfant Jésus qui a déjà une tête d’adulte, il est la Voie, elle montre la Voie, c’est donc ce que l’on appelle une Hodégétria. Mais je préfère montrer un gros plan de son intéressant visage, à la fois grave et serein, avec un nez grec comme sur les statues antiques, et dans un style typiquement byzantin. J’aime beaucoup ce portrait.

 

672h3 Zagori, monastère de Paraskevi, iconostase 

Dans le sanctuaire, de l’autre côté de l’iconostase, outre une collection d’icônes alignées sur l’autel, on trouve dans l’abside des fresques représentant des personnages auréolés, donc saints, que je n’ai pas identifiés, mais qui dans des habits qui semblent sacerdotaux se penchent vers un autel sur lequel une hostie brille au-dessus d’un calice.

 

672h4 Zagori, monastère de Paraskevi, ex-voto 

Ressortons du sanctuaire. Sur ma photo de l’iconostase, on avait pu distinguer, sur la droite, une curieuse chaîne. Ci-dessus, on se rend compte qu’il s’agit d’ex-voto offerts par des gens dont les prières ont été exaucées. Cela m’amène à parler de Paraskevi. Ce mot, qui signifie Préparation, désigne en grec le vendredi, parce que c’est le jour qui prépare les célébrations de la fin de semaine. Mais ce nom a été donné à une enfant née à Rome un vendredi de l’an 130, au temps de l’empereur romain Hadrien, par des parents nobles convertis au christianisme, longtemps restés sans enfant et enfin exaucés sur le tard. Ils voulaient aussi honorer ainsi le jour de la mort du Christ. Celle que l’on nomme sainte Parascève en français, agia Paraskevi en grec, fut une élève brillante dans l’étude des Écritures et dans les connaissances laïques. Devenue une jeune femme aussi cultivée et sensible que belle, elle refuse les demandes en mariage qui affluent, pour consacrer sa vie au Christ. À vingt ans elle perd ses parents. Elle distribue alors tout son héritage aux pauvres et se fait religieuse. Les récits les plus anciens la concernant datant de six cents ans après sa mort, j’ai l’impression qu’ils calquent les structures chrétiennes du deuxième siècle sur ce qu’ils connaissent en ce Bas Empire ou très haut Moyen-Âge car ils disent qu’elle entre au couvent, se fait couper les cheveux, et est chargée par la supérieure de prêcher l’amour du Christ à Rome même, sa ville. Quoi qu’il en soit, sous l’habit ou non, elle s’attache à l’évangélisation des païens, quoique non seulement la pratique, mais même la foi en cette nouvelle religion soit un crime passible de la peine de mort. Alors que dire du prosélytisme ! Puis elle part pour la Turquie mais, un jour qu’elle parlait de Jésus dans un village proche de Byzance, des soldats l’entendent, se saisissent d’elle et la font comparaître devant l’empereur Antonin le Pieux, qui succède à Hadrien. Rome est alors, nous dit-on, en proie à des difficultés (quoiqu’en réalité le règne d’Antonin ait été pacifique), et on accuse Paraskevi d’en être responsable vis-à-vis des dieux par la faute de ses paroles insultantes à leur égard. Nous sommes aux alentours de l’an 155 et Antonin, veuf depuis 141, est profondément ému par sa beauté et séduit par son intelligence, il lui propose de l’épouser et de lui donner la moitié de son empire si elle accepte de sacrifier aux dieux. On se doute bien qu’elle refuse. À la fois ulcéré et indigné, Antonin ordonne de la soumettre à toutes sortes de supplices, un casque de bronze rougi au feu posé sur sa tête, les mamelons arrachés, la flagellation jusqu’à détacher des lambeaux de peau et de chair mais, ô miracle, Paraskevi prie et son corps résiste à la torture et guérit instantanément. Impressionnés, subjugués, les bourreaux se convertissent. Leur incompétence, et leur conversion par-dessus le marché, c’en est trop, Antonin les fait mettre à mort et va contrôler en personne l’immersion de Paraskevi dans un chaudron de poix et d’huile en ébullition. Mais la sainte, en prière, s’y sent comme dans un bon bain. Antonin, croyant qu’on le trompe et que le liquide n’est pas chaud, lui ordonne de lui en jeter au visage. En prenant un peu au creux de ses mains, Paraskevi s’exécute. Quelques gouttes atteignent les yeux de l’empereur, qui devient aveugle. Il promet alors de croire au Christ si elle le guérit. Paraskevi saute hors du chaudron, lave les yeux d’Antonin avec l’eau d’une source voisine, fait le signe de la Croix et Antonin recouvre la vue. Il tient alors parole et la sainte continue son apostolat sans être inquiétée. Mais Antonin meurt en 161 et il est remplacé par Marc-Aurèle. Paraskevi parvient à passer à travers les mailles du filet païen pendant des années, mais quand l’empereur prend de nouvelles mesures strictes contre les chrétiens dont le nombre croît, Paraskevi est arrêtée et condamnée à mort. Elle est décapitée à Rome le 26 juillet 180. Telle est l’hagiographie abondamment romancée de sainte Parascève, une sainte très vénérée dans le monde orthodoxe, particulièrement en Grèce, en Bulgarie et en Roumanie, ce qui explique le nombre d’ex-voto prouvant qu’elle a beaucoup été implorée. Une remarque qui n’a rien à voir, la ville de banlieue d’Athènes nommée Agia Paraskevi est jumelée avec notre Saint-Brieuc bretonne.

 

672i1 Zagori, monastère de Paraskevi, baptême de Jésus 

672i2 Zagori, monastère de Paraskevi, Constantin et Hélè 

Les murs de la chapelle sont intégralement revêtus de belles fresques, telles que ce Baptême de Jésus dont j’aime bien la composition, avec ce chœur des anges sur la droite, la colombe du Saint-Esprit qui descend sur Jésus dans un éclair de feu, le manteau de Jean qui flotte au vent par-dessus sa traditionnelle peau de chameau dont la fourrure apparaît sur ses mollets, et les flots du Jourdain qui sont figurés comme des rubans se déroulant en toile de fond. La seconde photo montre Constantin, le premier empereur romain à s’être fait baptiser peu avant de mourir, et qui des années auparavant avait accordé la liberté de culte dans l’Empire, après les années impitoyables du règne de Dioclétien. Il est en compagnie de sa mère sainte Hélène, qui avait recherché à Jérusalem la croix de Jésus et avait rapporté à Rome la colonne de la flagellation (mon blog au 12 février 2010, église Santa Prassede) et l’escalier du palais de Pilate (mon blog au 17 décembre 2009, Scala Santa). Tous deux sont représentés vêtus comme des empereurs byzantins et leur attitude hiératique elle-même est bien dans le style byzantin.

 

Nous avons vu aujourd’hui des sites splendides et quelques œuvres humaines intéressantes, mais nous avons aussi appris que nous étions passés près d’autres merveilles. Il est tard, nous rentrons, mais il nous faudra revenir en Zagori demain.

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 00:08

671a Grottes de Perama

 

À quelques kilomètres de Ioannina se trouvent les grottes de Pérama. Comme en Italie dans les Pouilles, à Castellana. À part qu’ici on est autorisé à gâcher autant de photos qu’on le souhaite (sans flash). Je ne sais pas ce que les autres visiteurs auront gravé sur leurs cartes mémoire, mais moi c’est horrible. Désolé. Néanmoins je montre un peu, sans honte, ce que j’ai photographié.

 

671b Grottes de Perama 

671c Grottes de Perama 

La découverte des grottes est assez récente. Durant la Seconde Guerre Mondiale, la région était sévèrement bombardée. Cherchant une protection, la population a tenté de se réfugier dans les entrées de grottes naturelles auxquelles personne auparavant n’avait accordé d’intérêt et dont personne ne soupçonnait l’étendue. Et puis voyant que des passages permettaient de gagner d’autres salles et que ces salles étaient couvertes de concrétions, les gens s’y sont intéressés et, après la guerre, c’est d’abord un spéléologue amateur avec son équipe qui a exploré les grottes, et en a pris des photos qui ont été publiées dans la presse, et notamment à Athènes. Cette publication a attiré l’attention d’un couple de spéléologues professionnels qui s’y sont alors rendus et l’exploration systématique a commencé. Notamment, ces spécialistes ont effectué un relevé cartographique des grottes.

 

671d Grottes de Perama 

671e Grottes de Perama 

La superficie totale est de quatorze mille huit cents mètres carrés et, au long des couloirs et des salles, on propose au visiteur un parcours de onze cents mètres. Tout au long de ce parcours on voit des stalactites et des stalagmites, des draperies, des formes bizarres.

 

671f Grottes de Perama 

671g Grottes de PeramaJe ne commenterai pas techniquement, scientifiquement au sujet de la formation des concrétions ce que tout un chacun peut trouver sur Internet, dans Wikipédia et autres, ou dans les bonnes encyclopédies, Larousse, Universalis, etc. Et comme par ailleurs mes photos ne rendent pas la beauté de ce que nous avons vu, je préfère arrêter là.

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 23:26

670a1 Île de Ioannina

 

670a2 Île de Ioannina 

Aujourd’hui, nous avons commencé la journée en retournant sur l’île de Ioannina pour visiter des monastères, puis comme il en était encore temps nous nous sommes hâtés de retraverser le lac vers le continent et nous avons couru vers le camping-car pour gagner Dodone, qui ferme ses portes à quinze heures. Je commence donc par ces deux vues, les abords marécageux de l’île et un sympathique petit chemin qui mène vers un monastère.

 

670b1 Île de Ioannina, monastère Philanthropinon 

670b2 Île de Ioannina, monastère Philanthropinon 

Nous avons visité deux monastères (celui de mes photos est le Philanthropinon), ils sont intégralement couverts de fresques de toute beauté, mais la photo y est interdite. Je ne peux donc rien commenter dans le vide, je peux seulement dire que nous avons été éblouis, même si, à chaque fois, nous étions suivis pas à pas, tout simplement parce que nous étions en possession d’appareils photo.

 

670c1 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

670c2 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Nous retournons faire un tour vers le monastère Pandeleimonas où a été décapité Ali Pacha et où se trouve le musée qui traite de son sujet, non pour retourner au musée, mais pour jeter un coup d’œil à la petite église du monastère, qui était fermée l’autre jour. Sous le bâtiment du musée il y a un passage couvert, d’où l’on voit le petit parvis de l’église. Je dis “parvis” quoique je sache le mot impropre, mais je ne sais comment appeler cette galerie, ce préau, cet endroit qui n’est pas un narthex. C’est l’objet de ma première photo. La seconde est prise derrière l’abside, et l’on peut reconnaître sur la gauche ce… cette… disons, l’entrée de l’église.

 

670c3 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Là, sur le mur extérieur de l’église, près de la porte, on peut voir ce reste de fresque. Le style en est très byzantin, attitudes, couleurs. Certes, le toit protège des intempéries directes, mais ni de l’humidité de l’air, ni des variations de température, et autant je trouve horripilant d’être suivi pas à pas, autant je trouve dangereux le total manque de surveillance comme ici.

 

670c4 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

670c5 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

À l’intérieur, ces belles peintures décorent l’iconostase, puisqu’on sait que le culte a lieu de l’autre côté de cette cloison que, par conséquent, les fidèles ont en permanence sous les yeux durant toute la cérémonie, qui est fort longue chez les orthodoxes, infiniment plus que dans le culte catholique romain. Le saint que l’on voit à gauche est agios Pandeleimonas, ou Panteleimonas, à qui est consacré le monastère. Je crois bien que ce saint (agios, en grec, signifie saint) est le même que celui que je connais pour être saint Pantaléon. Et je suis conforté dans cette idée par le fait que Panteleimonas est le nom donné à une église d’un îlot crétois où, après la reconquête sur les Ottomans, on a transféré tous les lépreux de Grèce dans l’espoir que les derniers Turcs qui y vivaient s’en iraient, parce que c’est un patron des malades ; or Pantaléon était, au troisième siècle après Jésus-Christ, fils d’un païen et d’une chrétienne. Sa mère morte, il a vite oublié ses enseignements et est parti étudier la médecine à Nicomédie. Il est devenu un si excellent médecin que l’empereur Maximien l’appelle près de lui pour être son médecin personnel. Un prêtre, remarquant ses qualités morales, lui rappelle des bases de christianisme que Pantaléon avait oubliées. Un jour, voyant un enfant mort et une vipère près de lui, il demande à Jésus de faire passer la vie de la vipère dans l’enfant et de rendre à la vipère le mal fait à l’enfant, le miracle se produit, et il se fait alors baptiser. Puis il réussit à convertir son père. Enfin, après la mort de son père, il vend tous ses biens et exerce la médecine gratuitement pour les pauvres, se dévoue, mène une vie exemplaire. Mais des confrères médecins, jaloux, le dénoncent comme chrétien. Nous sommes en 303. C’est Dioclétien qui tient les rênes de l’empire, et l’on sait avec quelle rigueur et quelle cruauté il a mené les persécutions contre les chrétiens. Pantaléon est martyrisé puis décapité. Et il devient le saint protecteur des malades. Telle est la coïncidence de patronat qui me fait identifier la représentation de ce saint Pandeleimonas sur l’iconostase du monastère qui porte son nom avec ce Pantaléon de Nicomédie. Près de lui, c’est Marie, pour laquelle aucune explication n’est nécessaire. De l’autre côté de la porte, derrière cette lumière qui brûle ma photo, c’est bien sûr le Christ.

 

Sur la porte, un ange sur le battant gauche, une femme sur le battant droit, je pense que c’est une Annonciation, même si l’on est plus habitué à voir la Vierge agenouillée pour recevoir la nouvelle. Elle lève une main, la main gauche, la paume vers l’ange. Est-ce un signe de doute ?

 

670c6 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Ici, nous avons une représentation du Christ en majesté, sous l’apparence d’un empereur byzantin dont il a revêtu les vêtements et les attributs. Cette peinture n’a strictement rien des images du Christ auxquelles on est habitué dans les églises de rite latin.

 

670c7 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

670c8 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Dans l’iconostase, ces panneaux sont peints d’une succession d’images dans des ovales et représentent des martyres de chrétiens. J’en montre deux, une décapitation où le supplicié est agenouillé, tête baissée, dans l’attente que s’abatte sur sa nuque le sabre que brandit son bourreau, et une flagellation où le martyr, à plat ventre sur le sol, est soumis aux martinets de deux bourreaux. Sur ces deux peintures, mais surtout sur la première qui fait porter un turban à l’homme armé d’un sabre, j’ai l’impression que l’artiste a voulu donner un air ottoman au bourreau. En réalité, l’occupation turque n’a pas renouvelé les persécutions contre les chrétiens qui avaient sévi sous le Bas-Empire romain et tout particulièrement avec Dioclétien, elle a plutôt utilisé les chrétiens pour les basses tâches, elle en a vendu comme esclaves sur les marchés orientaux, ne se montrant pas tendre mais sans qu’il y ait de martyrs. Il y a eu force décapitations, pour toutes sortes de motifs, mais pas spécifiquement parce que l’on était chrétien. Ali Pacha, par exemple, a voulu faire décapiter des rivaux musulmans, et lui-même a été décapité. Quand, en 1611, Aslan Pacha a châtié des chrétiens, quand il a rasé leurs églises de la citadelle, quand il les a interdits de séjour dans les murs, ce n’est pas parce qu’ils étaient chrétiens en tant que tels, mais parce qu’ils s’étaient révoltés sous la conduite de Denis le Philosophe et avaient voulu se débarrasser de la domination turque. Je pense donc que, dans l’intention du peintre de ces représentations, il y a plutôt une vengeance indirecte contre l’occupant, les tortionnaires peints sous les traits de Turcs étant des Romains païens.

 

670d1 Dodone, le théâtre 

670d2 Dodone, le théâtre 

670d3 Dodone, le théâtre 

Ayant admiré les fresques que je ne peux montrer et l’église dont je viens de parler, nous nous hâtons vers Dodone et ses ruines antiques. En effet, outre l’oracle de Zeus, Dodone était une vraie ville. Déjà 2500 ans avant Jésus-Christ, il y avait là un établissement d’un groupe humain, et il y a des traces de consultation de l’oracle plus de 1500 ans avant notre ère, ce qui en fait le plus vieil oracle connu de Grèce. Je vais en parler quand j’en montrerai les ruines. Faisons un grand bond jusqu’à la fin du quatrième siècle de notre ère, et nous voyons l’oracle décliner puis s’éteindre quand le christianisme a définitivement supplanté le paganisme, mais la ville subsiste, il y a même des traces d’une basilique chrétienne des cinquième et sixième siècles. Mais au sixième siècle, les Slaves font de plus en plus souvent des incursions de razzia et les habitants désertent la ville pour s’installer à une vingtaine de kilomètres, là où un promontoire au-dessus d’un lac permet de disposer d’une position protégée, et l’empereur Justinien construit pour eux la cité Néa Eurœa, qui deviendra Ioannina quand le Normand Bohémond y construira une citadelle au onzième siècle, en 1082.

 

De la ville antique de Dodone, donc, nous pouvons admirer un théâtre. Ce n’est pas pour lui que Dodone est célèbre, et pourtant il est plutôt bien conservé et nous avons eu plaisir à y rester, même si l’on n’a pas droit d’accès à ses gradins, mal consolidés. Construit à l’époque de Pyrrhus (297-272), c’est l’un des plus grands de Grèce, avec une capacité de dix-sept mille spectateurs. L’ouverture que l’on voit sur mes photos était destinée à l’entrée en scène des acteurs. L’accès des spectateurs se faisait par les côtés

 

670d4a Dodone, le théâtre 

670d4b Dodone, le théâtre 

En 167 avant Jésus-Christ les Romains sont arrivés, et que fait un Romain en pays conquis ? Ils ont détruit. Mais une fois installés, ils ont voulu avoir un théâtre, alors ils ont réparé. Si l’on compare ces deux gros plans sur des pierres du mur du théâtre, on est frappé par les différences. La première photo montre le mur construit par les Épirotes, des pierres taillées sont montées régulièrement, et la seconde photo les réparations par les Romains après les destructions commises. Ce sont des pierres de récupération, de tailles variées, montées en désordre. On voit même, près de la longue pierre posée verticalement située sur le bord gauche de la photo, la section octogonale d’un fragment de colonne. Or ces deux murs sont symétriques, ils devraient donc être identiques, mais les événements historiques peuvent s’y lire. Mais ce n’est pas tout. Le théâtre, c’est bien, mais c’est un peu trop culturel, même quand on joue des comédies. Pour un Romain, les jeux du cirque, des combats d’hommes qui s’entre-tuent sous les yeux du public, ou qui luttent avec ou sans succès contre des animaux féroces, ou encore des bêtes sauvages d’espèces différentes qui s’opposent, c’est quand même mieux. Il y a des cris, il y a de la souffrance, il y a du sang, il y a de la mort. Alors à l’époque d’Auguste, c’est-à-dire à la charnière des deux ères, ils ont détruit les trois premières rangées de sièges, les deux premières pour agrandir l’aire dédiée au spectacle et la troisième pour la remplacer par un mur de 2,80 mètres de haut destiné à empêcher les animaux d’aller manger les spectateurs plutôt que les gladiateurs. Les premiers ne sont pas inscrits au menu.

 

670d5 Dodone, le mur du théâtre 

Sur mes photos du théâtre, on voit nettement deux séries de rangées de sièges, qui sont en bon état. Ce sont les 55 rangées de la construction initiale. Puis la ville s’est développée, le théâtre est devenu insuffisant et l’on a construit la troisième série de rangées, celle qui est en plus mauvais état, sous l’arbre. Les théâtres grecs –et depuis la conquête d’Alexandre le Grand à la fin du quatrième siècle l’Épire est grec– sont adossés à des collines qui constituent ainsi de solides soutiens, en même temps que des voies d’accès par le sommet. Mais cette adjonction de sièges par le haut, si elle a pu se faire contre la colline à l’arrière, en revanche débordait largement le support naturel sur les côtés, surtout du côté droit. Il a donc fallu construire un mur de soutènement (ci-dessus) alternant les espaces de mur plat et des sortes de bastions qui renforçaient la construction tout en lui donnant un aspect monumental.

 

670e Dodone, le temple de Thémis 

670f Dodone, le temple d'Héraklès 

Plus loin, il ne reste que les soubassements de divers temples. Les photos ci-dessus montrent le temple de Thémis (la Justice) et celui d’Héraklès.

 

670g Dodone, le temple de Dionè 

Ceci est un temple de Dionè. Lui non plus n’est pas bien conservé, mais cette divinité mérite que je m’arrête un peu sur elle. En effet, dans les temps très anciens, avant l’arrivée des Grecs en Épire, le culte de la Grande Déesse, une divinité chthonienne (c’est-à-dire liée à la terre et au monde souterrain), était très répandu dans toute la Méditerranée orientale. Elle apportait abondance et fertilité. Par ailleurs, les gens de cette région se nourrissaient de glands torréfiés, or il est notable que, selon Hésiode, elle résidait à Dodone entre les racines d’un grand chêne. C’est elle qui était honorée ici comme la divinité protectrice de la cité, où elle avait deux temples, celui-ci étant son nouveau temple. À ce culte se rapporte un style particulier de poteries, et une onomastique pré-grecque, comme le nom du Pinde (la montagne, au nord), celui du Tomaros (la montagne, au sud) ou celui du fleuve Thyamis (fleuve d’Épire).

 

670h1 Dodone, le temple de Zeus 

670h2 Dodone, le temple de Zeus 

670h3 Dodone, le temple de Zeus 

Puis les Grecs sont arrivés, et l’on trouve des poteries d’un style différent, et les noms de lieux ont des consonances grecques, comme Hellopie (la riche terre qui jouxte la ville de Dodone), Thesprotes (les habitants de l’ouest de l’Épire grec), et Dodone même. Et ils ont apporté avec eux le culte de Zeus, dieu du ciel et du tonnerre. Dans l’oracle de Dodone, Zeus et Dionè sont associés. Les trois photos ci-dessus montrent le lieu de l’oracle de Zeus, ou l’oracle de Zeus et Dionè. Des prêtres qui ne se lavaient jamais les pieds et marchaient pieds nus pour être en contact direct avec la terre (tiens, ne parlais-je pas tout à l’heure d’une divinité chthonienne ?) écoutaient bruisser les feuilles d’un chêne sacré où nichaient des pigeons et en tiraient des prophéties. Mais on trouve chez Socrate, dans Phèdre, la trace de la fin de ce système :

Socrate : “On avait l'habitude de dire, mon ami, que les paroles du chêne dans le sanctuaire de Zeus à Dodone étaient les premières prophéties. Les gens de ce temps-là, qui n'étaient pas aussi sages que vous les jeunes, se satisfaisaient dans leur simplicité d'entendre un chêne ou une roche, pourvu seulement qu'il dise la vérité”.

 

Par la suite, donc, autour du pied du chêne étaient également disposés sur des trépieds des chaudrons de bronze se touchant les uns les autres, de sorte que si l’on frappait l’un d’eux le son se répercutait de l’un à l’autre et cette résonance était interprétée. D’où provenaient ces chaudrons, c’est dans Strabon (Géographie, IX, 2) que je l’ai découvert. J’ai trouvé le texte grec sur Internet, et j’ai tenté de le traduire le plus fidèlement possible mais d’une part je n’ai pas emporté en voyage mon gros dictionnaire grec Bailly, d’autre part le temps de mes études est très loin. Néanmoins, j’espère n’avoir commis aucun contresens. Voici le texte :

“Ephore raconte que [...] [des représentants] des Pélages, alors que la guerre continuait, étaient allés consulter l'oracle [de Dodone], et [des représentants] des Béotiens y étaient allés aussi. Ephore déclare ne pas pouvoir dire quel oracle a été rendu aux Pélages, mais il peut parfaitement répéter la réponse donnée aux Béotiens : ils vaincraient s'ils commettaient un sacrilège ; les messagers, suspectant que la prophétesse avait voulu favoriser les Pélages à cause de sa parenté avec eux (car le sanctuaire a une origine pélagique), saisirent la femme et la jetèrent sur un bûcher, car ils considéraient que, qu'elle ait ou non agi malhonnêtement, ils avaient raison dans l'un et l'autre cas puisque, si elle avait rendu un faux oracle, elle avait sa punition, tandis que si elle n'avait pas agi malhonnêtement, ils avaient accompli ce qui leur avait été ordonné. Mais les responsables du temple ne voulaient pas mettre a mort sans procès –et de plus dans le temple– les hommes qui avaient fait cela et donc ils les citèrent en jugement devant les deux prêtresses survivantes (de trois qu'elles étaient), qui étaient aussi les prophétesses ; quand les Béotiens alléguèrent qu'il était totalement illégal que des femmes jugent, ils adjoignirent aux femmes un nombre égal d'hommes. Les hommes votèrent l'acquittement, les femmes la condamnation et puisque le nombre de voix était égal, l'acquittement a prévalu ; c'est de là que pour les seuls Béotiens ce sont des hommes qui rendent l'oracle à Dodone ; au reste, les prophétesses ont expliqué que l'oracle signifiait que le dieu ordonnait aux Béotiens de subtiliser chaque année un trépied d'un de leurs temples et de l'envoyer à Dodone ; et ils le font en effet : ils volent toujours, de nuit, un de leurs trépieds sacrés et le dissimulent sous des manteaux pour l'envoyer en cachette à Dodone”.

 

Plus loin, Strabon ajoute : “Au début, c'est vrai, ceux qui ont prophétisé étaient des hommes [...], mais plus tard trois femmes âgées ont été désignées comme prophétesses, après que Dionè avait aussi été désignée comme associée au temple de Zeus”.

 

Plus tard, on a remplacé le cercle de chaudrons qui entouraient le chêne sacré par un mur. C’est ce mur que l’on peut voir aujourd’hui. Et l’oracle était rendu à partir d’une statue de jeune homme venue de Corfou. En effet les Corfiotes avaient dédié au dieu cette statue votive, on l’avait montée sur une colonne et on avait fixé à sa main une corde garnie d’osselets. Comme la région de Dodone est très ventée, la corde était toujours en mouvement, et les osselets allaient frapper un chaudron placé à côté, également au sommet d’une colonne. C’est ce son qu’interprétaient les prêtres.

 

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 22:54

669a Mosquée d'Aslan Pacha à Ioannina

 

Hier, nous étions dans la citadelle du sud-est, où se trouvent la tombe d’Ali Pacha et le musée byzantin. Aujourd’hui, nous avons jeté notre dévolu sur l’autre citadelle, celle du nord-est, qui a été créée par le Normand Bohémond mais dont pratiquement plus rien ne date de lui. Il y avait ici autrefois des églises, mais en 1611 Denis le Philosophe a mené une révolte des chrétiens contre le pouvoir turc, comme je le disais dans mon article du 22 décembre, et une fois les insurgés mis en échec, les chrétiens ont été interdits de séjour intra-muros et tous les lieux de culte chrétiens rasés. Puis Aslan Pacha, qui gouvernait l’Épire à cette époque, a construit en 1618 une mosquée là où précédemment il y avait eu une église.

 

669b1 Ioannina, mosquée d'Aslan Pacha 

C’est la mosquée dite –c’est logique– Mosquée d’Aslan Pacha. Aujourd’hui, ce n’est pas en tant que lieu de culte de l’Islam qu’elle est ouverte au public, mais en tant que musée. Cela n’empêche pas le visiteur d’apprécier son architecture et sa décoration.

 

669b2 Ioannina, mosquée d'Aslan Pacha 

669b3 Ioannina, mosquée d'Aslan Pacha 

669b4 Ioannina, mosquée d'Aslan Pacha 

Ce musée est le Musée Municipal Populaire. Ce qu’il faut interpréter comme devant permettre de mieux comprendre les us et coutumes de la ville et de la région, une sorte de musée des arts et traditions populaires. Et à ce titre, le bâtiment lui-même est intéressant, indépendamment même de sa beauté sur un plan esthétique.

 

669c Ioannina, mosquée d'Aslan Pacha, Ali Pacha 

Ce tableau ne représente pas Aslan, mais Ali Pacha. Je ne choisis donc de montrer cette photo que pour constater l’air cruel de cet homme, car le tableau n’est ni un témoignage de l’époque de construction de la mosquée, ni un objet usuel permettant de se représenter la vie en Épire. Il est donc hors sujet.

 

669d1 Ioannina, musée populaire, mobilier ottoman 

Les objets qui se trouvent dans la grande salle de la mosquée sont essentiellement du mobilier de la communauté turque. Ces sièges et ce guéridon sont en bois de noyer, avec des incrustations de nacre.

 

669d2 Ioannina, musée populaire, armes 

De nombreuses armes sont présentées dans plusieurs vitrines, armes à feu ou armes blanches. De la fin du dix-huitième siècle à la fin du dix-neuvième, sentant et voyant le déclin de l’Empire Ottoman, les populations soumises à l’oppression des Turcs sont prêtes à réclamer, par la force si nécessaire, leur liberté de culte, liberté sociale, indépendance politique, car si la Grèce est indépendante en 1826, l’Épire attendra encore longtemps sa liberté. Un peu partout, on développe la fabrication et le commerce des armes, et Ioannina se fait une spécialité du travail de l’argent pour décorer crosses de pistolets ou poignées, gardes et fourreaux d’épées ou de sabres.

 

669d3 musée populaire de Ioannina, costume du nord de l'É 

Plusieurs vitrines présentent des vêtements traditionnels. À gauche, cette tenue noire était portée par les femmes de Zagori, la région dans les montagnes du Pinde, au nord de Ioannina. Cette région est toujours restée à l’abri des Turcs parce que difficilement accessible et aussi du fait d'un contrat spécial avec eux, et elle a donc conservé ses caractères proprement grecs et albanais. À droite, ce vêtement brodé d’or est une tenue de cérémonie des femmes du nord de l’Épire, mais ici on sent l’influence de la décoration de style ottoman.

 

669e1 musée populaire de Ioannina, habits sacerdotaux 

669e2 musée populaire de Ioannina, habits sacerdotaux 

Le musée présente aussi toute une section consacrée aux chrétiens sous le régime ottoman. Voici deux éléments d’habits sacerdotaux, représentant à droite un Christ Pantocrator et à gauche (détail de la seconde photo) le baptême de Jésus par saint Jean Baptiste. On note la richesse des tissus, caractéristique du rite grec.

 

669f1 musée populaire de Ioannina, argenterie 

Concernant la vie quotidienne des familles aisées, voici un service (dont la date n’est pas mentionnée) ayant appartenu à un ancien député et ancien maire de Ioannina qui en a fait don au musée. S’il en a fait don, c’est qu’il était contemporain de ce musée, créé après la déposition du roi à l’époque des colonels, c’est donc un Grec, et ces objets de famille sont les témoins de la communauté grecque.

 

669f2a musée populaire de Ioannina, parure 

669f2b musée populaire de Ioannina, parure 

La légende dit simplement que dans cette vitrine on peut voir des articles de bijouterie traditionnelle des ateliers locaux, sans préciser leur usage. En regardant la tenue de la femme de Zagori, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un devant de ceinture, mais alors je ne comprends pas l’usage de la chaîne que l’on voit au dos, trop courte pour être la ceinture, et à l’intérieur de la pièce d’orfèvrerie on distingue un passant par où cette plaque est fixée sur une large ceinture de cuir. Peut-être la chaîne est-elle un élément décoratif.

 

669f3 musée populaire de Ioannina, parure 

Cet accessoire, en revanche, ne laisse aucun doute sur son usage. La même femme de Zagori le porte sur la poitrine. On sait que l’usage habituel du soutien-gorge est très récent, quel que soit le pays considéré. Nous avons vu, le premier septembre 2010 à la Villa del Casale, dans le centre de la Sicile, de très amusantes mosaïques montrant de jeunes sportives de culture romaine impériale vêtues d’un maillot deux pièces, prouvant que pour des exercices violents les femmes de cette époque pouvaient trouver utile de se soutenir la poitrine et faisaient donc usage de cet accessoire, mais il ne s’agissait là que de circonstance particulière. Mais dans la région montagneuse du Pinde où aucune grande ville ne s’est développée, le travail de la campagne demandait de gros efforts physiques, des mouvements, et il est intéressant de noter que les femmes, sans utiliser de soutien-gorge comme sous-vêtement, portaient comme un double pectoral décoratif par-dessus leur robe des coques en argent qui, ajustées sur leur poitrine, en tenaient lieu.

 

669g1 musée populaire de Ioannina, livre musulman hiérati 

669g2 musée populaire de Ioannina, livre musulman 

669g3 musée populaire de Ioannina, livre musulman 

Pour terminer, je choisis ces trois photos de livres. La légende dit qu’il s’agit de livres hiératiques musulmans. Ce sont donc des ouvrages religieux. Hélas, il n’existe aucune indication de date ni de provenance, pas non plus de précisions sur leur titre. Or ces livres n’en prendraient que plus d’intérêt.

 

À ce propos, je voudrais dire un mot de la muséographie en général. Ce musée, dont l’accès est très bon marché, ce qui le rend accessible à tous, dont l’accueil est assuré (ou du moins, était assuré le jour de notre visite) par une dame souriante, aimable, serviable, où la photo est autorisée, où l’on n’a pas l’air à chaque pas d’être soupçonné d’être un voleur ou un vandale en puissance parce que l’on n’est pas surveillé, possède de très belles et très intéressantes collections. De plus, le cadre de cette mosquée d’Aslan Pacha est beau, intéressant en lui-même, et les collections y sont présentées avec goût, de façon claire, aérée, plaisante. En outre, de grands panneaux explicatifs en grec et en anglais parlent de la mosquée, des armes, des vêtements, etc. Et c’est parce que j’ai beaucoup aimé ce musée, parce que j’en recommande vivement la visite qui est de nature à plaire autant à des adultes qu’à des enfants, que je me permets une petite critique. Elle concerne les légendes des objets. D’abord, à la différence des panneaux, elles ne sont qu’en grec. Ayant étudié le grec ancien, je n’ai évidemment aucun mal à déchiffrer l’écriture, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Par ailleurs, j’arrive à deviner, par rapprochement avec des mots ou des racines de mots de la langue ancienne, un certain nombre de choses, mais pas tout, loin de là. Des légendes bilingues grec et anglais, seraient les bienvenues (si, en outre, il y avait de l’italien et de l’allemand, langues de la majorité des étrangers ici, ce serait l’idéal ; je n’ose pas réclamer du français !). Et par ailleurs ces légendes, même lorsque je les comprends en grec, ne sont pas toujours suffisantes ; par exemple, dans cet article, deux fois j’ai déploré une absence de date. Mais que l’on ne s’y trompe pas, ces remarques ne sont là que du fait de la sympathie que j’ai pour ce lieu.

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