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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 01:52

667a Musée archéologique de Ioannina

 

Aujourd’hui, nous nous sommes rendus au musée archéologique de Ioannina, un splendide bâtiment moderne en plein cœur de la ville. La notice dit que, datant du début des années 1960, il a voulu combiner des éléments de modernisme, la tradition grecque et l’architecture épirote. Moderne, c’est sûr. Grec et épirote peut-être, quoiqu’à la vérité je n’y voie pas grand-chose qui me rappelle le style de la Grèce en général, ni celui de l’Épire en particulier. Mais peu importe, les collections qu’il renferme, provenant du sanctuaire de Dodone et de la région, notamment de la campagne et de la montagne, ce qui donne aussi un aperçu de la vie rurale, sont très riches, très variées, très intéressantes, et j’ai tout particulièrement apprécié la muséographie claire, aérée, avec des explications abondantes, accessibles aux plus jeunes ou aux moins cultivés tout en étant complètes pour qui souhaite en savoir plus. Donc, j’attribue une excellente note à ce musée.

 

667b1 Ioannina, musée archéologique 

667b2 Ioannina, musée archéologique, Corps d'Hector 

667b3 Ioannina, musée archéologique, Priam et Achille 

Commençons la visite par ce sarcophage d’époque romaine, deuxième siècle de notre ère. Sa façade est sculptée d’une scène de l’Iliade. Achille s’était retiré sous sa tente à cause d’un conflit avec Agamemnon au sujet d’une belle captive, Briséis. Voyant les Troyens sur le point d’atteindre les vaisseaux des Grecs et de les brûler, Patrocle, l’ami très cher d’Achille, son écuyer, demande et obtient son accord pour aller, lui, s’attaquer aux Troyens. Achille le revêt de ses propres armes d’origine divine. Mais Hector, fils du vieux roi Priam et chef de guerre, tue Patrocle. Achille est partagé entre le chagrin et la rage. Il tue Hector et venge Patrocle en traînant chaque jour autour des murailles de Troie le cadavre de son ennemi attaché à son char. La scène du sarcophage représente Priam demandant à Achille de lui rendre le corps de son fils. La deuxième photo montre le cadavre d’Hector accroché au char. Mais Achille est représenté à la fois comme un guerrier valeureux, intrépide, implacable, et comme un poète, il est musicien, il est sensible, et lorsque Priam vient le supplier, tous deux pleurent ensemble. La troisième photo montre Priam, avec sa longue barbe de vieillard, la tête couverte d’un pan de son vêtement en signe de deuil, agenouillé aux pieds d’Achille, et Achille, nu comme le sont les guerriers grecs pour combattre, détourne la tête en pleurant.

 

667c1 Ioannina, musée archéologique, Pyrrhus 

Cette copie romaine d’un original hellénistique perdu (de la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ ou du début du second) représente un roi ou un dignitaire d’Épire. On suppose qu’il s’agit de Pyrrhus premier, roi des Molosses, c’est-à-dire l’une des tribus d’Épire, né vers 318 avant Jésus-Christ et mort en 272. Son lien de parenté, au sein de la famille royale, avec cette Olympias dont j’ai parlé avant-hier 19 décembre, la mère d’Alexandre le Grand, signifie qu’il était aussi parent de ce roi de Macédoine mort quelques années avant sa naissance. Mais son destin n’a pas été aussi brillant. Dépossédé de son royaume à sa naissance, devenu adulte (mais très jeune adulte, en 301 il avait environ 17 ans) il l’a reconquis, puis manquant d’hommes et de ressources il a cherché des conquêtes, et après avoir augmenté ses possessions il a tout reperdu. Alors, appelé à l’aide par Tarente, il a préféré aller se battre en Italie du sud contre les Romains, espérant sans doute conquérir des terres de ce côté-là de l’Adriatique. Il est parvenu à vaincre la puissante armée romaine, mais malgré des pertes moindres que celles de l’adversaire (3000 hommes à lui contre 6000 Romains), il est grandement affaibli parce que sans ressources humaines alors que Rome dispose d’un réservoir inépuisable d’hommes : “Comme une fontaine coulant continuellement de la cité, le camp romain était rapidement et abondamment rempli d’hommes frais, pas du tout diminués dans leur courage par la perte subie, mais au contraire, du fait de leur grande colère, gagnant en force et en résolution pour avoir le dessus à la guerre”, écrit Plutarque. Pyrrhus aurait alors déclaré “Encore une victoire comme celle-là, et je suis perdu”. D’où l’expression “victoire à la Pyrrhus” pour parler d’une réussite dont le coût est supérieur au bénéfice escompté. Puis les cités grecques de Sicile l’appellent pour lutter contre les Carthaginois, il accepte en renonçant au trône de Macédoine qui lui est offert, il remporte des victoires, mais mécontente tout le monde et préfère retourner en Italie. Battu en 275 par les Romains à Maleventum, il repart pour l’Épire, et les Romains rebaptisent leur Maleventum en Beneventum (Bénévent). En 273, il prend la Macédoine. Puis il veut prendre tout le Péloponnèse, va pour attaquer Sparte, mais devant la résistance de la ville, il renonce et repart en direction du nord. En chemin, il passe par Argos, où se produisent des troubles intestins. Il veut intervenir et mettre tout le monde d’accord en s’assurant le contrôle de la ville, entre dans Argos avec ses hommes, mais ne sait trop comment agir car dans les rues étroites de la ville, il est difficile de manœuvrer et même de comprendre qui se bat contre qui. Grimpée sur le toit de sa maison, une vieille femme veut prendre part aux combats et lui lance une tuile sur la tête. Assommé, Pyrrhus tombe à terre. Là, un soldat le tue. Pour Hannibal, qui était un connaisseur dans l’art de la guerre, Alexandre était le plus grand stratège de tous les temps, et Pyrrhus venait tout de suite après lui. Cette carrière toute faite d’échecs, ou plutôt de victoires qui ne lui ont rapporté en fin de compte aucune possession, puis cette mort stupide et sans gloire, était le pire que l’on puisse imaginer pour ce grand homme. Cette existence très particulière est ce qui a motivé mon choix de montrer cette sculpture, outre la beauté plastique de l’œuvre.

 

667c2 Ioannina, musée archéologique 

Cette femme à la coiffure encombrante et originale fait partie d’une collection privée qui a été donnée au musée, et le commentaire concerne la collection tout entière, qui comporte des objets couvrant depuis la période mycénienne jusqu’à l’époque hellénistique. Quoique rien n’indique qui est cette femme, il est clair qu’elle est hellénistique. Et si, ce qui justifierait sa présence dans ce musée, elle est Épirote, il se peut qu’elle ait rencontré Pyrrhus…

 

667c3 Ioannina, musée archéologique 

Alcetas premier (410-370) est un roi des Molosses qui, pour une raison qu'à ma connaissance les historiens n’ont pas déterminée, a perdu son trône et a été expulsé de son royaume. Il s’est alors réfugié à Syracuse, chez le tyran Denys l’Ancien qui l’a par la suite aidé à reprendre sa place. Cette stèle, datée 373 et représentant un splendide cheval, porte le texte d’une citation honorifique pour, dit-elle, le Syracusain Alcetas. Comme j’aime la ligne de ce cheval, j’ai préféré couper la base pour le montrer en un peu plus grand, mais en-dessous il y a une couronne de laurier. Cette distinction a par conséquent certainement été accordée pour une victoire en compétition sportive. Et je profite de cet Alcetas pour compléter l’information donnée dans mes articles précédents, à sa mort son royaume qui avait toujours été gouverné par un seul souverain a été partagé entre ses deux fils.

 

667c4 Ioannina, musée archéologique 

Cette petite statuette de bronze qui représente Zeus lançant la foudre et qui date des alentours de 470 ou 460 est peut-être sortie de l’atelier d’un artisan corinthien. Elle a été trouvée dans le temple de l’oracle de Zeus, à Dodone.

 

667c5 Ioannina, musée archéologique 

Ce petit char en bronze, tout simple mais de très belle facture, a été trouvé dans une tombe du sud de l’Épire qui date de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

667d1 Ioannina, musée archéologique, aigle de Zeus 

Revenons à Dodone pour cet aigle qui a été trouvé près du temple d’Aphrodite. Il s’agit de la décoration fixée à l’extrémité d’un sceptre. Par conséquent, il est très probable que, malgré l’endroit de sa découverte, il appartenait à une statue de Zeus, à la fois parce que l’aigle est son oiseau, et parce que le sceptre est l’attribut des rois, et Zeus est le roi des dieux. Il a été daté fin du sixième siècle avant Jésus-Christ ou tout début du cinquième. Et malgré cette date à la charnière de l’époque archaïque et de l’époque classique, il est extrêmement élaboré, très beau.

 

667d2 Ioannina, musée archéologique, ornement de chaudron 

Le couvercle des chaudrons de l’époque archaïque, et parfois la partie supérieure de leur corps, portaient couramment plusieurs sculptures diverses, généralement taureaux ou griffons. C’est l’origine de cette tête de taureau. En outre, les chaudrons reposaient sur des trépieds à pattes de lion.

 

667e Ioannina, musée archéologique, drachmes 

Le musée présente un bon nombre de pièces de monnaie, mais je ne veux pas manquer de présenter celles-ci. Il s’agit de drachmes en argent émises par la Ligue Épirote et représentant Zeus. Ce que l’on a appelé l’Alliance Épirote (331-233 avant Jésus-Christ) a émis des pièces de bronze valables dans tout l’Épire. Après la chute de la monarchie (233-231), cette alliance s’est poursuivie sous forme de Ligue Épirote (231-167) et a émis des pièces de bronze ou d’argent comme celles-ci. Les figures représentées étaient généralement celles de dieux vénérés à Dodone, et pas seulement Zeus. Leur valeur était garantie dans le reste du monde par les Épirotes, qui les marquaient systématiquement APEIROTAN. Ils ont continué à émettre des pièces, mais seulement en bronze, après la venue des Romains qui ont saccagé le pays et tout détruit en 148, et cela jusqu’au premier siècle avant notre ère.

 

667f1 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle 

Les vitrines du musée que j’aborde à présent m’ont particulièrement retenu. Leur contenu est à la fois intéressant, émouvant et amusant. Il s’agir de petits morceaux de cuir, en bandelettes ou en carré, sur lesquels les pèlerins de l’oracle écrivaient les questions posées au dieu. Il en a été retrouvé un grand nombre, mais aucune réponse n’a été mise au jour. Sans doute parce qu’elles étaient données oralement. Sur cette petite bande du quatrième siècle, il est écrit : “Dieu. Les Kerkyriens (les habitants de Kerkyra, Corfou) demandent à Zeus à quel dieu ou héros ils doivent sacrifier”. Venant de Corfou, je me suis senti concerné par cette question.

 

667f2 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle

 

Nous sommes toujours au quatrième siècle. La question émane d’un homme en quête de descendance, qui demande : “Si elle se met avec moi, aura-t-elle des enfants ?”

 

667f3 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle 

Celle-ci est beaucoup plus ancienne, elle remonte à 525-500 avant Jésus-Christ. Elle est rédigée une ligne de gauche à droite, une ligne de droite à gauche. Comme le chemin suivi par les bœufs quand ils labourent un champ. Et comme en grec un bœuf se dit BOUS et que tourner repose sur une racine STREPH- / STROPH- (cf. une strophe, en poésie ou une catastrophe, quand les événements tournent à la dégringolade), cette façon d’écrire en directions alternées s’appelle boustrophédon. “Hermon demande quel dieu il doit prier pour obtenir de Kretaia une progéniture utile (c’est-à-dire mâle. Excusez-moi Mesdames, mais la question n’est pas de moi !), –à part les enfants existants”.

 

667f4 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle 

Cette question est de 350-300 avant Jésus-Christ et émane, comme la première, de Corfiotes auxquels s’associent les habitants d’Orikos (aujourd’hui Vlorë), colonie créée au sixième siècle par Corfou sur la côte de l’Épire d’Albanie, un peu plus au nord (à peu près en face de Lecce ou de Brindisi en Italie) : “Dieu. Les Kerkyriens et les habitants d’Orikos demandent à Zeus Naios et à Dionè à quel dieu ou quel héros ils doivent sacrifier et qu’ils doivent prier pour pouvoir mettre en valeur leur terre de la façon la meilleure et la plus sûre possible et pour obtenir une récolte riche et bonne”. J’ai cherché, je n’ai guère trouvé d’informations sur les récoltes dans ces régions à cette époque, mais de toute façon sans savoir l’année à un demi-siècle près, cela n’aurait pas eu grand sens. Dommage, car j’aurais aimé savoir si leurs prières et leurs sacrifices au dieu indiqué par Zeus et Dionè avaient été exaucés. Dionè est une déesse-mère, parèdre de Zeus, objet d’un culte particulier à Dodone. Elle veille sur les champs et protège les chênes (l’oracle était rendu sous ou dans un chêne). Il est donc convenable de l’associer à Zeus pour obtenir une bonne récolte. Une dernière remarque. Deux raisons peuvent justifier une demande conjointe des Corfiotes et des habitants d’Orokos. En effet, la récolte dépend de la température et des précipitations (de la pluie pour irriguer, mais pas d’orage qui casse les tiges, et encore moins de grêle), et cette île et cette ville côtière proche jouissent d’un climat similaire. Toutefois, les orages sont très localisés et l’une peut être touchée, pas l’autre. C’est donc très probablement la seconde raison qui justifie l’association, à savoir que l’offrande au sanctuaire est coûteuse, et le sacrifice, un bœuf peut-être, encore plus. Or un sou est un sou, mieux vaut faire dépense commune.

 

667g1 Ioannina, musée archéologique 

667g2 Ioannina, musée archéologique 

667g3 Ioannina, musée archéologique 

Quittons ces demandes à l’oracle. On voit ici la variété des récipients utilisés. L’élégante coupe métallique était dans une tombe entre le sixième et le quatrième siècle avant Jésus-Christ. Le travail du bronze était pratiqué en Épire dès le deuxième millénaire avant Jésus-Christ, puis il est attesté dans des questions d’artisans du bronze à Dodone, mais beaucoup de pièces retrouvées à la campagne, surtout du côté de Vitsa, dans la montagne au nord de Ioannina, ou dans les tombes proviennent de Corinthe ou de Macédoine. On enterrait les morts parfois avec des ustensiles qui avaient servi, et parfois avec des coupes fabriquées spécialement pour le rite funéraire. Cette coupe fait peut-être partie de la deuxième catégorie.

 

On trouve dans la région de la poterie en provenance de l’Attique, de Corinthe, d’Italie du sud, mais à la campagne et dans la montagne, c’est surtout la fabrication locale qui est en usage. Ou bien elle ne porte aucune décoration (troisième photo), ou bien ce sont des motifs géométriques (seconde photo), mais jamais de représentations. Sur mes photos, la poterie géométrique date de l’époque classique tandis que les ustensiles bruns sont bien plus tardifs, second siècle avant notre ère.

 

667g4 Ioannina, musée archéologique 

Ce récipient mérite, je crois, une mention à part. L’Épire était traditionnellement une région d’élevage. Les auteurs anciens vantent ses vaches laitières aux grandes cornes qui donnent un lait abondant et parfumé et une chair délicieuse. Les brebis d’Épire également étaient réputées. Pour garder les troupeaux, on élevait des chiens grands et puissants, d’où l’expression aujourd’hui en français, un molosse, en référence au nom du peuple où ils étaient élevés. Notamment à Vitsa (décidément, il va falloir que nous allions voir comment se présente cette ville) l’élevage était l’activité principale, et ce récipient était destiné à recueillir le lait.

 

667h1 Ioannina, musée archéologique, casque épirote

 

Je vais achever cette visite du musée par la présentation d’accessoires. D’abord pour les messieurs. Ce casque du quatrième siècle avant Jésus-Christ vient de… Vitsa. Il est d’une élégance raffinée. Je pense qu’il devait être très efficace : tandis que l’ennemi se tenait les côtes de rire, l’Épirote très sérieux et furieux que l’on moque sa mode raffinée pouvait aisément le tuer.

 

667h2 Ioannina, musée archéologique, accessoires de toile 

Et pour les dames, ce nécessaire de toilette. On y trouve tout ce qu’il faut, peigne, pince à épiler, épingles, fibules, cuillère à fard, bagues… Le présentoir est beaucoup plus large que ma photo, on ne voit pas tout ici. Et je termine avec cela parce que si, bien sûr, certains de ces accessoires sont très démodés, en revanche je trouve intéressant de constater combien d’autres n’ont pratiquement pas évolué en deux millénaires et demi.

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Published by Thierry Jamard
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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 23:59

Nous sommes à Ioannina. Nous y sommes arrivés jeudi soir pour une raison technique, bien décidés à reprendre notre route dès vendredi matin, et puis nous nous sommes laissé prendre par le charme de la ville et nous n’en repartons plus.

 

666a Olympias et son fils Alexandre le Grand à Ioannina 

Il me faut d’abord dire que Ioannina est la capitale de l’Épire, cette région du nord-ouest de la Grèce d’aujourd’hui aux confins de l’Albanie et qui dans l’Antiquité, s’étendant des deux côtés de l’actuelle frontière gréco-albanaise, était considérée comme un autre pays. On n’a pas trace de Ioannina avant 1020, date à laquelle un édit de l’empereur de Byzance évoque l’évêque de cette ville. Dans l’Antiquité, l’historien Thucydide, qui a écrit dans la seconde moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ, décrit les Molosses, peuple de l’Épire, comme des barbares. C’est sur leurs côtes que les Corinthiens colonisateurs de Corfou avaient fondé à leur tour des colonies telles qu’Epidamne (Albanie) ou Arta (Grèce). Au cinquième siècle, du temps de Thucydide, les Éacides (les descendants d’Éaque, fils de Zeus et de la nymphe Égine, lignée à laquelle appartient Achille) ont unifié le royaume. Je ne sais trop où était leur capitale, mais c’est là qu’est née vers 375 avant Jésus-Christ Olympias dont je montre ci-dessus la statue, fille du roi d’Épire Néoptolème. Elle est devenue prêtresse de Zeus, formée toute petite à ces fonctions à Dodone, sanctuaire de Zeus situé à moins de vingt kilomètres de Ioannina et que nous avons la ferme volonté de visiter. Puis, sa formation achevée, elle a pris ses fonctions à Samothrace. Or, début 356, se rend au sanctuaire de Samothrace le roi de Macédoine Philippe II pour s’y initier aux mystères. Il rencontre la prêtresse Olympias, c’est le coup de foudre, il l’épouse et à la fin de l’année leur naît un fils, Alexandre, qui sera le grand conquérant et donc descendant d’Achille. C’est lui qui est avec elle dans cette statue.

 

Je cite Plutarque (traduction Ricard, 1844) : Lors d’un rêve, Philippe a vu “pendant qu'Olympias dormait, un dragon étendu auprès d'elle ; et l'on prétend que ce fut surtout cette vision qui refroidit l'amour et les témoignages de tendresse de Philippe, qui depuis n'alla plus si souvent passer la nuit avec elle, soit qu'il craignît de sa part quelques maléfices ou quelques charmes magiques, soit que par respect il s'éloignât de sa couche, qu'il croyait occupée par un être divin”. Par ailleurs, les femmes d’Épire ont la réputation d’être possédées par la fureur de Bacchus et “Olympias, plus livrée que les autres femmes à ces superstitions fanatiques, y mêlait des usages encore plus barbares, et traînait souvent après elle, dans les chœurs de danses, des serpents privés qui, se glissant hors des corbeilles et des vans mystiques où on les portait, et s'entortillant autour des thyrses de ces bacchantes, jetaient l'effroi parmi les assistants”. Une chose est attestée, elle avait un caractère épouvantable et Philippe, de son côté, était volage. Les disputes étaient fréquentes et violentes entre les époux. En 337, Philippe épouse même une autre femme. Du coup, Olympias rentre chez son père en Épire et, en 336, alors qu’Alexandre âgé de dix-neuf ans est parti contrôler la frontière nord de Macédoine, elle en profite pour faire assassiner Philippe, sa seconde femme et le fils qu’elle vient de mettre au monde, peut-être par jalousie vengeresse, peut-être par crainte d’une concurrence avec son fils pour la succession sur le trône. Elle croit pouvoir rentrer en Macédoine.

 

Quoique dès les premières années de son mariage Philippe ait fort fréquemment déserté le lit conjugal, Olympias avait donné à Alexandre une sœur nommée Cléopâtre. Les fils de cette dernière étant trop jeunes pour régner sur l’Épire et les désaccords incessants d’Olympias avec le régent de Macédoine qui gouverne au nom d’Alexandre pendant que celui-ci guerroie en Asie l’amènent en 331 à retourner en Épire pour gouverner son pays en tant que régente de l’aîné de ses petits-fils. Puis son fils Alexandre le Grand meurt en 323. En 319, elle s’allie avec le nouveau régent et fait assassiner en 317 Philippe III, l’un des demi-frères d’Alexandre, et sa femme ; puis elle s’attaque au fils de l’ancien régent, mais ce dernier réussit à l’assiéger et à la contraindre à se rendre. Il ne l’exécute pas, mais la livre aux familles des nombreuses personnes qui ont été ses victimes. Elle fait l’objet d’un jugement sommaire et meurt lapidée en 316. Voilà donc quel est le personnage représenté ici. Une dame de fer et la mère d’un lion.

 

666b1 Ioannina, le lac vu vers la gauche 

666b2 le lac de Ioannina 

666b3 Ioannina, le lac vu vers la droite 

Voici, outre une ambiance très sympathique à Ioannina, ce qui nous séduit dans cette ville. Son grand lac. Il mesure 7,5 kilomètres de long et entre 4,5 et 1,5 de large. Sa profondeur est de seulement 1,60 mètre au nord, mais au sud il y a 12 mètres de fond. Du centre de Ioannina, près de l’embarcadère, que l’on regarde vars la gauche (première photo), en face ou vers la droite (troisième photo), la vue est toujours aussi belle. Nous ne nous en lassons pas.

 

666b4 Ionannina, vue panoramique du lac 

666b5 L'île sur le lac de Ioannina

 

Sur mes photos ci-dessus, on ne voit pas une petite île située juste en face de la ville fortifiée, qui ne fait pas plus d’un kilomètre de long, et dont la rive côté ville est très marécageuse. Ces curieux épis de roseaux près de la berge en sont un témoignage. Mais je vais en reparler plus longuement tout à l’heure.

 

666c1 Ioannina, remparts 

666c2 Remparts de Ioannina

 

666c3 Ioannina 

J’ai parlé de la forteresse. Voici quelques vues des murs et d’une porte de la ville. Un petit retour vers nos vieilles connaissances d’Italie. Le conquérant normand Robert de Hauteville, dit Robert Guiscard, est surtout devenu illustre à partir des années soixante-dix du onzième siècle, lorsqu’il a terminé sa conquête de l’Italie du sud, et nous avons parlé à Salerne de son mariage très diplomatique en 1077 avec une princesse lombarde, Sighelgaita, avec qui il s’est fort bien entendu. Mais auparavant il avait déjà été marié en 1051 ou 1052 avec une certaine Aubrée de Bourgogne qu’il avait répudiée en 1058 et dont il avait eu une fille et un fils, Emma et Bohémond (1054). Ce Bohémond, prenant en 1082 la ville de Ioannina au nom des Latins (c’est-à-dire des chrétiens de rite romain) dans la lutte contre les Byzantins de rite grec, jugea les défenses insuffisantes, et construisit une nouvelle citadelle à un autre endroit à l’intérieur des mêmes murs. Puis, au treizième siècle, l’empereur byzantin Michel Comnène édifia, avec ce qui existait déjà, une puissante place forte. Puis Ali Pacha, le pacha de l’Épire de 1788 à 1822 et qui résidait à Ioannina, fit abattre et reconstruire ce qui ne tenait plus et fit renforcer ce qui présentait des points faibles, de sorte qu’aujourd’hui nous sommes en présence d’une citadelle dont subsistent quelques rares traces antérieures au onzième siècle, dont les bases ont été posées par Bohémond en 1082, dont l’aspect général a été fixé par Michel Comnène au treizième siècle, et dont la restauration et le renforcement ont été effectués par Ali Pacha au tout début du dix-neuvième siècle. Quoique la circulation ne soit pas interdite dans la vieille ville, les rues étroites et le nombre restreint d’habitations limitent grandement le trafic, ce qui donne une ambiance particulièrement calme.

 

À l’extérieur des murs, la ville moderne s’étend. Avec plus de deux cent mille habitants et un campus universitaire de vingt mille étudiants, c’est une ville jeune, dynamique, vivante, animée. Les bars, salons de thé proposant une large offre de pâtisseries orientales et occidentales, sont multiples et bondés. Il faut dire que les consommations sont d’un prix très raisonnable. Un chocolat, un thé et deux gros gâteaux servis dans une ambiance confortable sont facturés moins de huit Euros. Les rues commerçantes aussi sont agréables. Ioannina n’attire pas d’étrangers, du moins en cette saison, mais les Grecs sont en vacances de Noël et les plaques des voitures révèlent des origines de tout le pays.

 

666d1 vers l'île de Ioannina 

Nous avons eu envie de voir à quoi ressemble cette île dont j’ai parlé tout à l’heure et qui se trouve juste en face du bastion dont j’ai montré la photo plus haut. Nous prenons donc à l’embarcadère la vedette qui, en dix minutes, nous dépose sur l’île. C’est comme l’autobus, même prix, même facilité. Sauf qu’il n’y a qu’une navette par heure.

 

666d2 L'île sur le lac de Ioannina 

666d3 L'île sur le lac de Ioannina 

Montrant précédemment un bouquet de roseaux émergeant du lac près des berges de l’île, je disais que ses abords étaient marécageux. Les deux photos ci-dessus montrent comment les bateaux des particuliers, qui ne souhaitent pas les laisser à l’embarcadère de l’île, un peu éloigné de leur domicile (et d’ailleurs la place manquerait) , doivent passer par les chenaux dégagés au milieu de la végétation. Mais pour le promeneur, tout cela est bien joli.

 

666d4 L'île sur le lac de Ioannina 

Il existe bien un bac pour les voitures qui part de l’autre côté du lac, problème de tirant d’eau, nous l’avons vu embarquer une camionnette, mais il ne fonctionne qu’à la demande individuelle. Seuls les habitants de l’île font appel à lui pour apporter un véhicule neuf ou pour effectuer de longs trajets sur le continent. On est donc extrêmement tranquille dans ces petites rues étroites bordées de maisons blanches aux toits de lourdes lauzes. Pas de voitures, pas de bruit. Seules deux rues sont bordées de boutiques qui proposent des produits locaux, produits de bouche ou d’artisanat, et en cette saison où les touristes ne sont pas foule, on hèle le passant pour lui refiler la marchandise. Hors de ces ruelles, on est seul. De loin en loin, on croise un habitant du lieu, et on échange un kalimera (bonjour). Ceux qui vous croisent en baissant la tête sont les rares touristes grecs. Nous avons même croisé, fait exceptionnel, un jeune couple blond aux yeux bleus qui nous a fait un petit signe amical de la main en nous gratifiant d’un kalispera (bonsoir) teinté d’un accent britannique prononcé. Sans doute ces jeunes gens nous ont-ils pris pour des autochtones (les autochtones sont pêcheurs ou moines. Je ne sais dans quelle catégorie nous avons été classés).

 

666e le sultan Mahmoud, musée Ali Pacha, Ioannina

 

C’est dans l’île que se trouve le musée du cruel Ali Pacha, un petit musée dans un modeste bâtiment ayant fait partie du monastère Agios Pandeleimonas. L’entrée est à un Euro. Généralement, il y a une réduction pour les plus de 65 ans. Pas ici. Décidément, on ne fait rien pour la culture, en Grèce ! Non, si je plaisante avec cela, c’est au contraire parce que les tarifs des musées sont très raisonnables, ce qui en ouvre les portes au plus grand nombre.

 

Ce monsieur, né entre 1741 et 1744 en Épire occupé par les Ottomans, perd son père alors qu’il est encore tout jeune. La famille, alors, doit se serrer la ceinture. Désagréable. Ali préfère s’associer à une bande de bandits opérant dans les montagnes, et que l’on nomme les klephtes. Pris, il manœuvre si bien qu’au lieu d’encourir la peine méritée il entre au service du pacha de Berat. Non pas le sympathique village de Haute-Garonne, mais une ville construite autour d’une citadelle en Épire d’Albanie. Puis il se brouille avec le pacha de Berat et entre au service de son ennemi, le pacha de Delvinë, dont il épouse la fille. Ce lien de parenté ne l’empêche pas de dénoncer le pacha au sultan, ce qui lui vaut d’être nommé prévôt des routes à la tête de 4000 hommes, avec mission de lutter contre… les klephtes, ces brigands de grands chemins auxquels il a appartenu. Il est bien placé pour savoir où et comment les débusquer. Il en fait des carnages, sauf pour ceux qui se mettent à son service. Le sultan le remercie en le nommant pacha en Grèce centrale, à Trikala (environ 130 kilomètres à l’est de Ioannina). Mais Ali veut Ioannina, dirigée par un vieux pacha. Il imagine de lâcher les klephtes qui lui sont fidèles sur les terres de ce voisin convoité. Les habitants appauvris, rançonnés, dépouillés ne peuvent plus payer d’impôts, et les misérables recettes collectées sont volées sur la route d’Istanbul, mais jamais sur la portion qui traverse les terres de Trikala. Et Ali reverse au sultan les impôts de son domaine, engraissés d’une partie du butin. La comparaison entre Ali et les autres fait qu’on le charge de secourir le pacha de Ioannina. Subitement, ses amis klephtes disparaissent et Ioannina retrouve le calme. Ali est confirmé dans ce poste convoité.

 

Suite au traité de Campo Formio en 1797, les troupes révolutionnaires françaises occupent les possessions vénitiennes, soit comme nous l’avons vu dans mon article des 9 et 10 décembre, les îles ioniennes dont Corfou, et quelques cités sur le continent. Mais quand, en 1798, à propos de la campagne d’Égypte, la guerre éclate entre la France et l’Empire Ottoman, Ali Pacha, de son propre chef, décide d’attaquer les troupes françaises de Grèce orientale. Il est vainqueur, fait prisonnier le général français et bon nombre de soldats, puis se joint aux troupes russes pour prendre Corfou. Mais il ne gardera pas le bénéfice des îles puisque le traité entre la Sublime Porte et l’Empire Russe crée la république indépendante des Sept Îles en 1800. Les Souliotes, des chrétiens orthodoxes d’origine albanaise, vivaient en autarcie dans les montagnes du sud de l’Épire. Ali Pacha les attaque, les encercle, les affame et parvient à les vaincre. Finalement, il agit en électron libre, conquiert tout ce qui est autour de la région qui lui était attribuée initialement et se retrouve à la tête d’une population de deux millions de citoyens et d’une armée régulière de douze mille hommes, auxquels il convient d’ajouter les klephtes qui sont à ses ordres. Du coup, la France de Napoléon et l’Angleterre le courtisent, le pensant un utile allié potentiel en cas de coup de main sur l’Empire Ottoman. Lord Byron, qui participera à la lutte d’indépendance de la Grèce, est reçu chaleureusement par Ali Pacha dont il fait, dans une lettre à sa mère, une description flatteuse, ajoutant cependant que “Sa Hauteur est un tyran impitoyable (a remorseless tyrant), coupable des plus horribles cruautés, très courageux, si bon général qu’on l’appelle le Bonaparte Mahométan […] mais aussi barbare que plein de succès, faisant rôtir les rebelles, etc., etc.”

 

666f1a Musée Ali Pacha île de Ioannina 

666f1b Musée Ali Pacha île de Ioannina 

En 1820, l’un de ses opposants politiques s’était réfugié à Istanbul auprès du sultan Mahmoud II. Ali Pacha y envoie des tueurs, mais ceux-ci sont arrêtés et, sous la torture, avouent avoir été envoyés par leur pacha. Le sultan, qui s’inquiétait de l’indépendance et de la puissance d’Ali, saisit l’occasion de le révoquer de ses fonctions s’il ne vient pas se justifier en personne à Istanbul. Pour Ali, il est clair qu’il sera condamné et exécuté, il refuse et préfère la lutte armée. Il a des alliés tout autour, une armée puissante, un pays montagneux difficile d’accès, alors que les armées de la Sublime Porte sont mal entraînées. Mais très vite, ses alliés ou ses troupes se rallient à l’armée de l’Empire Ottoman et la flotte arrivant par la mer ionienne le prend en tenaille. Ses fortifications, dont nous avons vu qu’il y avait travaillé, sont solides, il a de grandes réserves de munitions et de vivres, il peut faire aisément des allers et retours vers l’île du lac, en septembre 1820 il s’enferme dans Ioannina assiégée. Et le siège dure. Enfin, en janvier 1822, le commandant des troupes ottomanes lui fait croire que le sultan l’absoudra s’il se rend. Il abandonne alors la citadelle et va attendre les émissaires du sultan dans l’île du lac, dans le monastère où se trouve le musée. Les émissaires, en fait, sont des tueurs, qui lui coupent la tête, l’exposent trois jours à Ioannina, puis la momifient et l’envoient au sultan. Les photos ci-dessus montrent la scène où la tête d’Ali Pacha est présentée au sultan Mahmoud II, la seconde photo étant un détail du tableau.

 

666f2 Musée Ali Pacha île de Ioannina 

Madame Frosyni (Euphrosine en français) était une jeune femme grecque d’une grande beauté. Quoique mariée, elle devint la maîtresse du fils d’Ali Pacha, mais la femme légitime de ce fils ayant découvert cette liaison, ulcérée, elle dénonce cette relation à son beau-père. Soit qu’il ait voulu punir l’adultère et venger sa bru, soit qu’il ait été jaloux, il l’emprisonna, et prit dans l’entourage de la coupable seize autres jeunes Grecques au hasard (dix-sept disent certaines sources), les accusant arbitrairement de même d’adultère. Puis, pieds et poings liés, il fit précipiter Frosyni et ses seize compagnes dans le lac de Ioannina. La gravure ci-dessus représente l’assassinat de Madame Frosyni. Même si les victimes ont été jetées à même dans l’eau, sans être enfermées dans des sacs, je ne peux manquer de penser à Victor Hugo :

            La lune était sereine et jouait sur les flots.

            La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise.

            La sultane regarde, et la mer qui se brise,

            Là-bas, d’un flot d’argent brode les noirs îlots.

 

            De ses doigts en vibrant s’échappe la guitare.

            Elle écoute… Un bruit sourd frappe les sourds échos.

 

[Suivent des suppositions, un vaisseau turc, des cormorans, un djinn. Je ne sais plus par cœur ces strophes, mais de toute façon il serait trop long de les citer. Bonne excuse pour mon trou de mémoire].

 

            Ce sont des sacs pesants d’où partent des sanglots.

            On verrait, en sondant la mer qui les promène,

            Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine…

            La lune était sereine et jouait sur les flots.

 

666f3 Musée Ali Pacha île de Ioannina 

666f4 Musée Ali Pacha île de Ioannina 

La légende de la gravure ci-dessus dit “Ali Pacha et Kyra Vasiliki”. Vasiliki Kitsou est une Grecque, chrétienne, orthodoxe, née en 1789. À noter qu’en grec, le S ne se prononce jamais Z (même entre deux voyelles). Aussi, bien souvent transcrit-on ce nom avec deux S (Vassiliki) afin d’éviter une mauvaise prononciation. Je reviens à mon sujet. En 1801, alors qu’elle n’a que douze ans, elle sollicite une entrevue avec Ali Pacha pour implorer la grâce de son père qui doit être exécuté. Et elle l’obtient, parce que cette enfant a troublé le pacha. Il patientera sept ans et l’épousera en 1808. Elle a dix-neuf ans, il en a entre soixante-cinq et soixante-dix (puisque nous ne connaissons pas exactement sa date de naissance). Et cette toute jeune femme va avoir une très forte influence sur lui. Non seulement elle peut continuer à pratiquer sa religion, mais elle dispose même, dans le palais musulman, d’une pièce transformée en chapelle. Elle a obtenu de son cruel époux de sauver la tête de bon nombre de Grecs chrétiens. Quand il sera décapité, en 1822, elle sera envoyée prisonnière au sultan, qui lui rendra la liberté et le droit de retourner en Grèce. Elle mourra en Grèce libérée et indépendante en 1834. Selon le panonceau explicatif, le mannequin dans la vitrine de ma seconde photo porte le vêtement authentique de Kyra Vasiliki.

 

Aujourd’hui, laïus, laïus, laïus et peu de photos. Il est temps que je mette le point final.

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 22:41

665h1 Kerkyra

 

Revenus de l’Achilleion de l’impératrice Élisabeth d’Autriche, alias Sissi, nous sommes au port assez tôt pour prendre le ferry vers le continent, vers cette Igoumenitsa à laquelle, à l’aller, nous n’avons pas trouvé grand intérêt, où il nous est arrivé une aventure mémorable et où nous n’avons pas l’intention de nous éterniser. Le but est de filer vers le sud le long de la côte, pour faire étape à Parga. Une dernière photo de Corfou en nous dirigeant vers le port.

 

665h2 Corfou, ancienne citadelle 

Non, pas dernière, avant-dernière, parce que de ce même endroit d’où l’on peut voir un moulin en se tournant vers la droite au sud, on voit aussi, à gauche au nord, l’ancienne citadelle qui est l’un de nos meilleurs souvenirs de Corfou.

 

665h3 Kerkyra 

665h4 Corfou 

Voilà. Nous avons embarqué et le navire longe la ville puis s’éloigne. On aperçoit, derrière les lignes de maisons, la forte silhouette de la citadelle.

 

665i1 de Corfou à Igoumenitsa 

665i2 de Corfou à Igoumenitsa

 

Ensuite, tandis que le soleil disparaît derrière les nuages, notre ferry va suivre le bras de mer qui sépare Corfou du continent pour gagner le port d’Igoumenitsa situé en face du sud de l’île. Une fois arrivés, nous prenons la route du sud, comme prévu. Mais il reste à effectuer une opération que nous n’avons pas eu le temps d’effectuer entre notre descente paresseuse de l’Achilleion vers le port entrecoupée de haltes photo et de haltes promenades, et l’embarquement sur le ferry. En effet, les nuits ne sont pas toujours très chaudes, et le chauffage marche au gaz. Quand nous ne sommes pas connectés au 220 volts, nous cuisinons au gaz. Le chauffage de l’eau, pour la douche ou la vaisselle, fonctionne au gaz. Enfin, c’est aussi le gaz que consomment le réfrigérateur et le congélateur lorsque ce n’est pas l’électricité. Or avant de partir de France, nous avions fait monter un système à GPL, le gaz de pétrole liquéfié qui sert aussi aux voitures, pour ne pas dépendre d’un format de bouteilles de propane propre à chaque pays, et il nous faut faire le plein. Mais alors qu’en Italie nous en avons trouvé partout, ici à chaque pompe on nous dit qu’il n’y en a pas. Après une vingtaine de kilomètres, à la énième station-service, une jeune fille avec un amusant bonnet de Père Noël sur la tête nous dit qu’en Grèce c’est une denrée rare et que pour cette région de l’Épire il n’y en a qu’à Ioannina, la ville principale, à environ quatre-vingt dix kilomètres. Et pas du tout dans notre direction, mais est, nord-est. Nous n’avons pas le choix, nous y allons. Nous parcourons sans difficulté particulière quelques kilomètres pour rejoindre la grand-route d’Igoumenitsa à Ioannina puis roulons sur une autoroute bien déneigée. En arrivant à Ioannina, il fait nuit mais nous découvrons, surprise agréable, qu’une vieille ville est enclose dans des murailles et qu’un immense lac s’étend sous la montagne. Nous verrons mieux demain, mais cela nous semble très beau.

 

Des flèches dirigent voitures et camping-cars vers un parking près du lac et de la vieille ville. Nous nous y rendons. Et là, deuxième surprise agréable, le tarif est très bas et nous sommes accueillis par une dame charmante, avec qui certes la conversation n’est pas facile parce que nous ne parlons pas grec et qu’elle ne parle ni anglais ni français, mais qui nous accueille avec un chaleureux sourire. Dans sa cabane, elle était occupée à casser des noix, elle nous tend en signe de bienvenue une grosse poignée des noix qu’elle vient de casser. Ce geste, à lui seul, aurait suffi à nous rendre la ville sympathique. Nous nous installons pour la nuit, remettant à demain la recherche de GPL et la découverte de Ioannina. Puisque les circonstances nous ont contraints à y aller, nous allons la visiter.

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 21:54

Après notre virée “en province” sur l’île de Corfou, nous voici revenus dans la “capitale”. Les deux premiers jours, nous ne faisons rien d’autre que nous promener. Nous avons essayé d’aller voir l’Achilleion (je vais en parler tout à l’heure), et parce que l’on nous en a vanté la vue au coucher du soleil et que les horaires que nous avons consultés lepermettaient, nous y sommes allés l’après-midi et nous sommes tombés sur une grille close. Les horaires affichés en ville et annoncés dans les guides sont ceux d’été. Mais peu importe, parce que la route est magnifique et traverse des petits villages sympathiques.

 

664a Corfou, Pontikonisi, monastère du Pantokrator

 

664b Corfou, Pontikonisi, monastère du Pantokrator 

En redescendant, nous nous sommes arrêtés plusieurs fois en chemin, et notamment pour contempler ce monastère Pontikonisi du Christ Pantocrator. Il ne se visite pas, et reste isolé sur son rocher. Deux précisions à son sujet. La première, c’est qu’en grec, nêsos (aujourd’hui, le êta n’est plus un E long ouvert et se prononce I, et la terminaison est également en I : NISI) signifie île (cf. le Péloponnèse, l’île de Pélops, ou le Dodécanèse, l’archipel de douze îles). Et pontiki désigne la souris. Pontikonisi est donc l’île de la souris. Il paraît qu’autrefois, le bosquet vu de loin avait vaguement la forme d’une souris, ce qui aurait justifié le nom. Non seulement la deuxième remarque, que je vais faire maintenant, n’a pas de rapport avec la première parce qu’elle ne concerne pas l’étymologie mais la mythologie, mais en outre l’une n’éclaire absolument pas l’autre. On sait qu’Ulysse est aidé par Athéna qui sans cesse veille sur lui, et qu’il est détesté par Poséidon qui cherche à lui nuire. C’est ainsi que selon la légende Poséidon aurait retourné le bateau d’Ulysse quille en l’air et l’aurait transformé en rocher, d’où le naufrage et le rejet sur la plage des Phéaciens dans l’épisode avec Nausicaa que j’ai raconté dans mon précédent article. Plusieurs îlots revendiquent d’être ce rocher, et Pontikonisi est l’un des candidats.

 

664c Kerkyra 

Un peu plus loin, un chemin permet de descendre au niveau de la mer, au bout de la piste de l’aérodrome. Cette piste s’achève dans la mer, de sorte que les feux d’approche sont sur des balises dans la mer. Et puis la route coupe la piste, de sorte qu’un feu passe au rouge pour arrêter les voitures quand un avion décolle ou atterrit. Je connais le panneau qui informe du passage d’avions à basse altitude, mais je suppose que c’est surtout pour éviter la surprise du conducteur, à ma connaissance il n’y a pas des masses d’aérodromes qui coupent des routes… Cela me rappelle une anecdote, du temps où j’étais apprenti pilote. La modeste piste en herbe du club était perpendiculaire à une petite route de campagne bordée de hauts peupliers, sauf bien sûr en face de la piste. J’étais en approche, et peut-être un peu trop bas, mais j’étais sûr de ne pas poser mes roues avant la ligne, et j’arrivais au-dessus de la route à plus de six mètres quand, sortant du rideau d’arbres passe un tracteur chargé d’une montagne de paille. À quatre-vingt dix kilomètres à l’heure, gaz coupés, il est impossible de redresser l’avion en quelques mètres, et un tout petit monomoteur à hélice qui se prend les roues dans un obstacle fait la culbute et s’écrase. Ouf, je suis passé au-dessus du tracteur, juste, juste, avant la remorque chargée. Vis-à-vis de mon instructeur je me devais, ensuite, de réussir un atterrissage impeccable…

 

664d Kerkyra

 

La photo précédente a été prise de la digue qui passe un peu plus loin que la piste et arrive à un tout petit port. Évidemment, je me devais de photographier cette barque baptisée Mon Amour, avec un cœur (oh que c’est touchant) et, après l’immatriculation, je ne sais ce qu’est ce Madame, le nom du modèle ou une fantaisie du propriétaire.

 

664e Corfou, monastère N.-D. Vlacherna 

Au bout de la digue, donc, un petit port. Derrière, une grande propriété à laquelle les visiteurs n’ont pas accès. Elle a nom Mon Repos et le manoir a été édifié en 1824. J’ai parlé, dans mon article des 9 et 10 décembre, du protectorat anglais et du haut commissaire britannique sir Thomas Maitland qui a sévi de 1816 à 1824. C’est son successeur qui s’est fait construire là sa résidence. Par la suite, lorsque Corfou a été rattachée à la Grèce indépendante, la résidence est revenue à la famille royale grecque. Et un prince grec qui s’est expatrié pour se marier est né là le 10 juin 1921. C’est le prince de Grèce et de Danemark Philip Mountbatten qui, après des études en Angleterre, est admis à l’École Navale en 1939, participe avec courage à la guerre (par la France, il a été décoré de la Croix de Guerre avec palme), puis reçoit la nationalité britannique et le titre de duc d’Édimbourg pour épouser la princesse Élisabeth. Lorsqu’en 1952 elle a accédé au trône, il est devenu prince consort.

 

664f Corfou, monastère N.-D. Vlacherna 

664g Corfou, monastère N.-D. Vlacherna 

Lorsque je parlais de Philip d’Édimbourg et de Mon Repos, on pouvait voir au loin une petite construction blanche. C’était un joli monastère avec son église, bâtis au dix-septième siècle sur une île, Notre-Dame, la Panagia de Vlacherna. Aujourd’hui, un quai le relie à la péninsule de Kanoni, mais sa grille est close. Le site est réputé, et il le mérite bien.

 

664h Le continent (Albanie, Grèce) vu de Corfou 

Mercredi 15, nous nous sommes de nouveau promenés le long de la mer. Je n’ai rien de particulier à raconter, et je ne montrerai que cette photo. Avant l’orage que nous avons eu à Arillas, nous avions eu une nuit de tempête sur notre parking de Corfou ville, la mer chahutait rudement les bateaux amarrés au pied de notre parking, à dix mètres de nous, et les vagues battaient le quai et y déversaient écume, algues et bouts de bois. Et on voit ici que cette pluie nocturne sur l’île était de la neige là-haut sur la montagne du continent. Lors de notre arrivée, les montagnes apparaissaient noires à l’horizon en Grèce continentale et en Albanie, et lors de notre promenade elles étaient toutes blanches. C’est magnifique pour les yeux, mais cela pose un problème pour la conduite, surtout avec un camping-car de 3,5 tonnes. Mais notre programme, lorsque nous aurons rejoint Igoumenitsa, nous fera longer la côte de sorte que, sauf imprévu, nous ne passerons pas par la montagne.

 

665a Sissi à l'Achilleion de Corfou 

Enfin, aujourd’hui jeudi 16, nous sommes retournés à l’Achilleion, le matin puisqu’il ferme ses portes l’après-midi. Il s’agit du palais que la célèbre impératrice d’Autriche Sissi s’est fait construire sur une hauteur, à une petite dizaine de kilomètres au sud de la ville. Elle avait découvert et aimé Corfou en 1862, elle a 53 ans quand, en 1890-1891, accablée par les morts qui se multiplient dans son entourage, sous-alimentée parce qu’elle est obsédée par sa ligne, malade des poumons depuis des années, elle décide de bâtir une belle résidence sur cette île dont le climat lui convient. Passionnée par la culture grecque antique, elle apprend le grec, et dédie palais et jardins à son héros préféré, Achille, d’où le nom qu’elle donne à la propriété, l’Achilleion. Sa statue nous accueille sur le seuil.

 

665b1a Porte de l'Achilleion, Corfou 

665b1b Zeus, hall de l'Achilleion, Corfou 

665b2 Porte de l'Achilleion, Corfou 

Les lourdes portes de ce palais néoclassique représentent des scènes mythologiques. Je ne crois pas me tromper dans mon interprétation de la première en voyant des divinités aux jambes en monstres marins, et l’une de ces divinités brandissant un trident, si je dis que le triomphateur sur son quadrige ne peut pas être Achille, fils de la déesse Thétis, divinité marine fille de l’Océan dont Poséidon est le dieu attributaire suite au partage de l’univers avec ses frères Zeus et Hadès. De plus, Achille est un jeune héros à qui le choix avait été offert entre une vie brève et glorieuse et une existence longue et obscure, et qui avait opté pour la première solution qui le faisait mourir jeune, or celui-ci avec sa barbe et ses traits mûrs ressemble davantage à Zeus et dans sa main ce serait la foudre qu’il brandit. Cette représentation, en outre, ressemble beaucoup à la statue en pied –foudre comprise– de Zeus dans le hall, au pied du grand escalier (seconde photo). Mais Zeus, que je sache, n’a jamais attaqué Poséidon. Alors je n’ai que des négations à avancer, et pas une seule proposition d’explication positive.

 

En revanche, la seconde image est très claire. Le jeune héros en armes est Achille. Il a le crâne rasé parce que l’on sait qu’il a sacrifié son abondante chevelure rousse. Avec lui, c’est son ami et écuyer Patrocle qui mène les chevaux. J’aime particulièrement le graphisme de ces portes, dynamique et élégant.

 

665c L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

665d L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

665e L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

On peut visiter un certain nombre de pièces du palais. Aussitôt franchies les portes, on pénètre dans ce hall. Sur la droite, se situe la chapelle. Les autres pièces, la plupart, ne sont pas accessibles pour elles-mêmes mais pour les objets qu’elles présentent, comme un musée de l’impératrice. La troisième de ces photos représente l’un des salons.

 

665f1 Sissi à l'Achilleion, Corfou 

Et puisque le musée de l’impératrice présente des souvenirs de Sissi, je vais en montrer quelques uns, en commençant par son portrait à l’âge de vingt-quatre ans (en 1862) par le peintre autrichien Franz Schrotzberg (Vienne 1811-Graz 1889). Peignant d’abord des scènes mythologiques, ce peintre voyagea à partir de 1839 en Italie du nord, en Allemagne, en Belgique, à Paris, à Londres, à la suite de quoi il s’orienta vers le portrait, où il aimait peindre la distinction féminine, ce qui lui fit choisir des dames de la haute aristocratie et de la cour impériale de Vienne. Il était membre de l’Académie de Vienne et titulaire de l’Ordre de François-Joseph.

 

665f2a Guillaume II à l'Achilleion, Corfou 

En 1898, alors qu’elle est descendue dans un hôtel de Genève, Sissi sort au bras de sa dame de compagnie, une jeune Hongroise, quand un homme s’approche et la frappe de ce qu’elle croit être son poing. Mais c’était la lame d’une lime qui n’a laissé sur sa peau qu’une très petite marque de sang, et elle va mourir une heure plus tard. Son palais de Corfou est alors racheté par Guillaume II (Berlin 1859-Doorn, Pays-Bas, 1941), l’empereur d’Allemagne et roi de Prusse (1888-1918), qui y viendra souvent, notamment tous les printemps de 1908 à 1914. C’est ce qui justifie ce tableau le représentant à bord de son bateau. Il est signé d’un certain B. Pinkas que je ne connais pas et qui n’est pas le célèbre Bulgare Julius Pincas (ou Pinkas, puisqu’il s’agit d’une transcription en alphabet latin d’un original en cyrillique) qui signait de son anagramme Pascin.

 

665f2b siège-selle du Kaiser à l'Achilleion, Corfou 

Quant à ce siège en forme de selle, c’est un escabeau pivotant qui a appartenu à Guillaume II. En effet, le Kaiser était féru d’équitation. Du fait d’un traumatisme à l’accouchement, il était légèrement infirme de naissance, souffrant d’une paralysie du bras gauche. Mais il considérait –à juste titre pour l’époque– que monter à cheval était une nécessité pour un prince ou un empereur et par ailleurs il a toujours cherché à dissimuler au mieux son handicap. Aussi s’est-il appliqué, au prix de grandes souffrances et difficultés, à s’initier à l’équitation et, sinon à devenir un cavalier accompli, du moins à pouvoir parader à cheval, à chasser à courre, etc. Et ce siège rappelant une selle est la manifestation de sa constante préoccupation et de son handicap surmonté.

 

665f3 Ulysse et Nausicaa à l'Achilleion, Corfou 

Lors de notre tour de l’île de Corfou, dans mon article précédent, j’ai amplement parlé de la rencontre d’Ulysse avec Nausicaa, à la suite du naufrage évoqué ici même, un peu plus haut, au sujet de Pontikonisi. Tombant, dans l’Achilleion, sur cette représentation, je ne pouvais manquer de la montrer en illustration de ce que j’ai raconté. C’est une œuvre de Ludwig Thiers, un peintre bavarois, professeur à l’École des beaux-arts d’Athènes en 1859. Quittant la dune où il dormait, Ulysse a cassé une branche feuillue pour cacher sa nudité, et sans révéler son identité il débite des paroles flatteuses aux pieds de Nausicaa, tandis que les servantes de celle-ci fuient, effrayées.

 

665f4 drapeau du yacht impérial à l'Achilleion, Corfou 

La notice dit seulement “Drapeau nautique en tissu du navire de plaisance impérial Hohenzollern”. Pas d’autre explication. Le drapeau porte la date de 1870, ce qui est de vingt ans antérieur à la construction de l’Achilleion par Sissi et de 28 ans antérieur à son acquisition par Guillaume II. Alors yacht impérial, oui, mais de l’impératrice d’Autriche Hongrie, ou de l’empereur d’Allemagne, cela n’est pas dit. Cependant, ce nom de Hohenzollern qui lui est donné et qui est celui du Kaiser a toutes les chances de désigner le propriétaire. Conjointement avec cette date de 1870, il porte la devise prussienne que l’on retrouve jusqu’à la fin du Troisième Reich “Dieu avec nous”. Et en effet, avec la pile que la France a prise en 1870 de la part des Prussiens, Dieu devait être avec eux !

 

665f5 majolique style oriental à l'Achilleion, Corfou 

Encore une dernière image concernant le palais de l’Achilleion. Il s’agit d’une belle et grande majolique aux dessins de style orientalisant.

 

665g1 L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

Le grand escalier d’honneur qui, du hall, monte à l’étage du palais est interdit au public, mais l’escalier extérieur, dans le jardin, donne accès à cette ample terrasse et à un salon au premier étage. Je néglige ici la reproduction des photos de l’album de Sissi présentées sur de grands panneaux, et je ressors pour voir le jardin à l’italienne.

 

665g2 L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

À vrai dire, si l’escalier qui mène du rez-de-chaussée à la terrasse est élégant et, de son balcon à mi-hauteur, offre une belle vue sur la mer, les jardins sont en piteux état. Arbres arrachés par le vent ou tombés par l’âge, herbe jamais tondue depuis des années, feuilles pourrissant sur place depuis l’automne… En montant, il ne faut surtout pas tourner la tête pour regarder par-dessus la rampe. C’est triste.

 

665g3a L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

665g3b L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

Mais heureusement, en haut, sur la terrasse dallée comme sur le jardin qui la prolonge en surplomb du promontoire où est construit le palais, l’entretien permet d’apprécier le goût de la décoration. Ce jardin est au bas de quelques marches au haut desquelles on accède en passant entre ces deux coureurs qui sont, je pense, des copies de ceux que nous avons vus au musée archéologique de Naples. Avant de l’écrire, je me suis reporté aux photos que j’avais faites au musée pour les comparer à ces statues de l’Achilleion mais je ne les avais pas prises sous le même angle, ce qui m’empêche d’affirmer avec certitude qu’il s’agit ici de copies. Mais je le crois fortement, conformément à l’impression que j’ai ressentie dans le jardin.

 

665g4 L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

À présent le personnel va aller déjeuner, on va fermer l’Achilleion, je vais donc conclure. Pour la fin, j’ai réservé cette vue qui résume le vœu de l’impératrice. Elle aime l’Iliade et par-dessus tout son personnage central, Achille. Elle l’a fait représenter en plusieurs endroits et elle a appelé son château du nom de son héros favori. Et tout au bout de ce jardin en terrasse, cette grande statue d’Achille en armes sur un haut piédestal regarde le vaste panorama et veille sur cette île de Corfou.

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 21:36

663a Île de Corfou, Arillas

 

Ayant muni nos téléphones de cartes SIM grecques, et armés d’une clé 3G grecque pour nous connecter à Internet de n’importe où, nous sommes partis pour faire un tour de l’île de Corfou. Samedi, nous avons suivi, depuis la capitale, la côte qui longe la mer sur la falaise, profitant de quelques échappées splendides. Comme la route est peu fréquentée, nous avons pu passer la nuit sur un terrain vague en bordure de route, tout au nord de l’île, quelques kilomètres après Kassiopi. Puis, dimanche, nous avons poursuivi notre route, toujours aussi près que possible de la côte. Sur notre carte au cent millième, après Sidari, les routes sont jaunes, la grand-route rouge rentrant directement vers la capitale à travers le centre de l’île. Les routes jaunes, cela effraie Natacha. Il est vrai qu’en Italie, sur des routes jaunes, nous nous sommes parfois trouvés dans des situations délicates avec notre engin de sept mètres de long et je ne sais combien de large. Mais tant pis, parce que je suis à la poursuite de Nausicaa aux bras blancs.

 

663b Île de Corfou, Arillas

 

663c Arillas, île de Corfou 

 Après dix ans de Guerre de Troie et dix ans d’errances (dont quand même sept avec Calypso et un avec Circé), Ulysse a fait naufrage et a perdu, avec son bateau, les derniers compagnons qui avaient survécu à ses diverses aventures. La mer l’a rejeté sur une plage des Phéaciens, nu, couvert de sel, épuisé. Il s’est endormi, mais Athéna qui toujours veille sur lui a soufflé en songe à Nausicaa aux bras blancs, la fille du roi Alkinoos, qu’elle devrait aller laver ses robes et prendre le char attelé de mules parce que les lavoirs sont loin. Et quand s’est levée l’Aurore aux doigts de rose, Nausicaa s’est réveillée et est allée aux lavoirs du fleuve avec ses suivantes laver les vêtements salis. Puis elles étendent les vêtements bien propres sur les rochers de la plage pour les sécher au soleil, elles se baignent, s’oignent d’huile parfumée et déjeunent sur la plage. Après quoi elles se mettent à jouer à la balle. Comme Athéna veut que Nausicaa et Ulysse se rencontrent, elle fait rater à l’une des suivantes la balle que lui envoie la princesse, la balle tombe dans le fleuve et toutes poussent des cris perçants. Alors Ulysse, qui dormait dans les buissons, se réveille, casse une branche feuillue pour cacher sa nudité et se dirige résolument vers le groupe de jeunes filles. Effrayées par cet homme nu et couvert de sel, toutes s’enfuient, sauf Nausicaa aux bras blancs, car Athéna a mis le courage en son cœur. Avec des paroles flatteuses et prudentes, Ulysse lui demande de lui donner des vêtements et de le secourir. Elle lui apprend qu’elle est la fille d’Alkinoos, le roi des Phéaciens, et appelle ses servantes aux beaux cheveux pour leur dire de secourir Ulysse. Les servantes déposent près du fleuve de beaux vêtements et une fiole d’huile, et Ulysse se lave dans le fleuve, s’oint d’huile parfumée et s’habille, et les servantes lui donnent à boire et à manger.

 

J’espère que ma mémoire ne me trahit pas, parce que je n’ai emporté en voyage ni mon Guillaume Budé du texte grec, ni ma traduction de Victor Bérard. Mais j’ai suffisamment souvent lu le texte d’Homère et sa traduction pour en avoir des souvenirs assez précis. La suite, c’est qu’Alkinoos reçoit Ulysse avec tous les honneurs et lui fournit un bateau et un équipage pour rentrer à Ithaque. Mais les archéologues n’ont pas retrouvé le palais d’Alkinoos, ce qui m’occupe c’est donc la plage des Phéaciens où Nausicaa aux bras blancs a rencontré Ulysse aux mille ruses. Or ici je trouve le fleuve Vongos de l’autre côté de ce promontoire à droite sur ma photo, et ici à Arillas il y a une plage pour jouer à la balle, avec des rochers pour étendre le linge. Une rue sur laquelle nous avons passé la nuit borde la plage, ce qui ne permet pas de voir s’il y avait autrefois des dunes et des buissons où Ulysse avait pu s’endormir. Dans la nuit, nous avons eu un terrible orage, la foudre est tombée là, juste à dix mètres de notre capot, et si au matin il fait beau la mer moutonne, ainsi on peut imaginer comment la mer a ballotté Ulysse vingt jours avant de le rejeter sur la plage. Mes deux photos ont été prises du même endroit, l’une dimanche soir quand l’air était serein, l’autre lundi matin, le calme revenu après l’orage.

 

663d Corfou, nord de la côte ouest 

663e Corfou, nord de la côte ouest 

Mais ce n’est pas Arillas qui se dit la plage de Nausicaa. Ou du moins je ne l’ai lu nulle part. Alors nous dirigeons nos roues vers le sud, toujours en suivant la côte. C’est un peu difficile, parce que notre GPS qui a tout le reste de l’Europe dans le ventre n’a pas la carte de Grèce, et les panneaux indicateurs manquent souvent aux carrefours. Et puis les routes, conformément aux craintes de Natacha, sont souvent bien étroites et tortueuses. Ce qui nous retarde aussi, ce sont les haltes photos.

 

663f Île de Corfou, Ermones 

663g Île de Corfou, Ermones 

663h Ermones, île de Corfou 

Nous voici à Ermones, le bourg qui prétend posséder la plage où Ulysse a été rejeté par la mer, puis secouru par Nausicaa. Je ne sais qui a soufflé cette idée aux auteurs des livres que j’ai lus et aux habitants du lieu, mais ou bien j’ai rêvé le texte d’Homère et il n’a pas du tout raconté la scène telle que je crois me la rappeler, ou bien il est clair qu’il faut choisir une autre plage, Arillas ou je ne sais quelle autre. D’abord, ni sur la carte, ni sur le terrain je n’ai trouvé de fleuve à proximité, or il semblerait curieux, après avoir lavé le linge, d’aller l’étendre au soleil à de nombreux kilomètres. Ensuite, il n’y a pas d’autre plage à Ermones que celle où nous sommes allés, par une route extrêmement étroite où nous passions tout juste, qui se termine en cul de sac, et où je n’ai pu faire demi-tour qu’en mettant le porte-à-faux arrière au-dessus du vide, les roues arrière à quelques centimètres du vide. Mur rocheux à droite, falaise au-dessus d’une plage de rochers à gauche, ni autrefois ni aujourd’hui Ulysse n’aurait trouvé une dune et des buissons pour s’endormir, et il aurait été impossible aux jeunes filles de jouer au ballon sur cette très étroite plage de galets et de rochers. Je ne suis pas Schliemann, je n’ai pas trouvé le palais d’Alkinoos et ma proposition d’Arillas est entre parenthèses, mais je suis presque sûr que la proposition d’Ermones est fantaisiste.

 

Et sur ce, nous sommes retournés vers la capitale. Pendant ces trois jours nous avons vu des paysages somptueux, nous avons pénétré à l’intérieur du pays, mais nous n’avons pas fait de découverte archéologique qui fixe nos noms pour l’éternité dans le livre d’or des grands savants...

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 20:49

662a1 Corfou

 

Corfou, Kerkyra en grec. Cette île est à un jet de pierre du continent. À peu près à mi-chemin entre l’extrémité nord et le cap sud, sur la côte est se trouve la capitale de l’île, nommée Corfou (comme la capitale de l’état du Panama s’appelle aussi Panama). À ce niveau, sur le continent, c’est encore la Grèce, mais pour une langue de terre très étroite qui longe le rivage et derrière laquelle c’est déjà l’Albanie. Mais plus au nord, la vision que nous aurons jusqu’à la côte sera le rivage de l’Albanie.

 

662a2 Kerkyra 

Voilà ce que donne la côte du continent vue au téléobjectif. Dans la nuit, le vent a bien soufflé, et l’on voit comment la mer est hérissée et moutonne. Mais parlons un peu du passé fort original de l’île, distinct de celui de la Grèce et de celui de l’Italie. On y a découvert des objets datant du quatrième ou du troisième millénaire avant Jésus-Christ, d’autres de l’Âge du Bronze, vers 2000 avant Jésus-Christ. Puis en 734, délogeant des pirates dalmates ayant leurs bases sur la côte adriatique (la côte est), des Corinthiens sont venus fonder une colonie. Corfou s’est vite développée, de sorte qu’à leur tour les Corfiotes ont fondé des colonies, Epidamne et Dyrrachium (Durazzo, aujourd’hui Durrës) et, leur île devenant elle-même une mère-patrie, ils ont voulu s’affranchir de toute dépendance vis-à-vis de Corinthe. Ce qui n’a pas été du goût de Corinthe. Le conflit s’est envenimé, et l’on en est arrivé à une lutte armée : en 644 a lieu la première bataille navale de l’histoire grecque dans l’affrontement des deux cités, bataille dont Corfou est sortie vainqueur. Mais lorsque Syracuse, autre colonie de Corinthe, étant en lutte contre Gela a eu besoin d’aide, Corinthe et Corfou sont parties main dans la main vers la Sicile, ce qui n’a pas empêché le tyran de Gela de s’emparer de Syracuse en 485.

 

Ensuite, c’est la Guerre Médique, guerre de toute la Grèce contre les Perses. Corfou arme une puissante flotte, 60 navires, contourne le Péloponnèse (le canal de Corinthe n’a aujourd’hui que 108 ans), mais une tempête retarde le passage du cap Maleas (au sud, le Péloponnèse s’achève par trois “doigts”, le cap Maleas termine le “doigt” de l’est), et la flotte arrive à Salamine après la bataille (480). Le vainqueur de Salamine, le grand Thémistocle, était si ambitieux, si vaniteux, mais aussi tellement intéressé par l’argent qu’il détournait à l’occasion, qu’il a fini par être ostracisé en 471 et s’exiler à Argos, où il a fomenté des révoltes contre Sparte, ce qui lui a valu d’être persona non grata et de devoir partir. Corfou l’a alors accueilli en tant que négociateur car Corinthe et Corfou étaient en litige au sujet de l’île de Leucade située une petite centaine de kilomètres plus au sud, près de la côte grecque. Mais cette fonction menée à son terme, il est parti se mettre au service du roi de Perse.

 

Nous l’avons vu, Epidamne est une colonie de Corfou. Elle s’est développée, a pris de l’importance, et voilà qu’il arrive entre Epidamne et Corfou ce qui s’est passé entre Corfou et Corinthe, refus de se soumettre. D’où de graves tensions. Connaissant la rivalité entre Corfou et Corinthe, Epidamne trouve judicieux de faire appel à Corinthe, qui répond en envoyant une garnison en renfort. Corfou réplique en assiégeant Epidamne. Corinthe envoie sa flotte, affrontement, victoire de Corfou. Corinthe, furieuse, arme une autre flotte et envoie 150 trirèmes. Avec ses 120 trirèmes, Corfou craint de ne pas faire le poids et sollicite l’aide d’Athènes, qui envoie dix trirèmes, collaboration de démocrates contre l’oligarque Corinthe. Victoire de Corfou. Outragée de cette prise de position d’Athènes, Corinthe ne le lui pardonne pas, et cela constituera l’une des causes de la Guerre du Péloponnèse (431-404 avant Jésus-Christ). Parallèlement à cette guerre, Corfou doit faire face à une guerre civile entre démocrates et oligarques. Évidemment, trop heureux de ce prétexte, les belligérants se sont empressés de prendre parti et d’intervenir dans les affaires intérieures corfiotes, les Athéniens pour les démocrates et les Péloponnésiens pour les oligarques. Résultat, des milliers de morts, et ce n’est qu’avec la mort du dernier oligarque que le conflit a pris fin.

 

Le 5 septembre, à Syracuse, j’ai raconté une histoire sicilienne, comment Ségeste attaquée en 416 par Sélinonte que soutenait Syracuse, colonie corinthienne, avait appelé Athènes à l’aide. S’il s’agissait de taper sur des alliés de Corinthe, Athènes devait répondre présent, et Corfou, à la fois par haine de Corinthe et parce qu’elle se devait de soutenir Athènes qui venait de l’aider grandement, a envoyé des contingents. On se rappelle comment Syracuse a vaincu les Athéniens et les Corfiotes en 413, comment cinquante mille hommes ont péri, comment sept mille ont été enfermés dans les latomies, y ont été affamés, et comment les quelques survivants ont été vendus comme esclaves. Ceux des Corfiotes qui avaient pris part à l’expédition sicilienne sont donc inclus dans ces nombres. Corfou était affaiblie en hommes, son territoire dévasté. En 375, Sparte a pensé que c’était une proie facile, mais Athènes est intervenue et a sauvé l’indépendance de son alliée. Et puis les malheurs de Corfou ont continué, avec de perpétuelles attaques de pirates Illyriens (Albanie, Croatie). La reine d’Illyrie Teuta (231-227), après avoir chassé les Grecs de ses territoires, s’en est prise à Corfou, laquelle n’a pas eu d’autre solution que de faire appel à Rome. Et Rome, dont la reine avait assassiné un ambassadeur, n’a pas hésité à intervenir. En 229, elle prend Dyrrachium, en 227 elle vainc définitivement Teuta, qu’elle laisse gouverner l’Illyrie, mais sous sa dépendance, et en exigeant un tribut et une réduction de son territoire. Corfou, elle, entre dans l’Empire Romain, mais en gardant tous ses privilèges anciens et son indépendance.

 

662b1 Corfou, nouvelle forteresse 

662b2 Kerkyra 

662b3 Corfou, nouvelle forteresse 

Après la période romaine, vient la période byzantine. J’ai été trop long, je ne m’étendrai pas. Je note seulement un fait qui a retenu mon attention. Dans le sud de l’Italie, surtout dans les Pouilles, les Byzantins ont longtemps été présents, jusqu’à l’arrivée des Normands, qui ont mené une politique de conquêtes mais aussi de tolérance, n’empêchant de pratiquer leur culte ni les Musulmans, ni les chrétiens de rite grec. Nous avons visité là-bas tant de cathédrales que j’ai lu, pour chacune d’elles, des livres qui, accumulés, m’ont permis de voir combien l’arrivée des Normands est jugée comme positive et bienfaitrice. Or les quelques livres sur Corfou que je viens de lire présentent les Normands, qui d’ailleurs n’ont jamais réussi à s’établir de façon durable, comme des occupants, et chaque fois que les Byzantins les chassent c’est un bon débarras. De même, la domination des Angevins (1267-1386) est jugée très sévèrement. Preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de la subjectivité de l’histoire. Si je ne parle pas de l’époque byzantine, il est essentiel que j’évoque l’occupation vénitienne qui a suivi la domination angevine, et qui durant quatre siècles a fait de Corfou la seule terre grecque n’ayant jamais connu l’occupation turque ni l’influence de l’Islam. Les Vénitiens modernisent l’île, construisent entre autres la nouvelle forteresse des seizième et dix-septième siècles (photos ci-dessus) et bien des bâtiments d’habitation, des églises, etc. Auprès de ces aspects nettement positifs, il y en a d’autres qui ont du pour et du contre, comme l’obligation, sous peine de châtiments, de planter des oliviers, parce que Venise manque d’huile. Ainsi, Corfou se dote d’une richesse agricole qui dure aujourd’hui, mais a ressenti cela comme une contrainte dont, à l’époque, elle ne tirait aucun profit. Et puis il y a eu ce qui était considéré comme très pesant, l’obligation de pratiquer la langue italienne, la priorité donnée à l’Église catholique romaine face à l’Église orthodoxe, le Livre d’Or où étaient inscrits les nobles vénitiens jouissant de privilèges interdits aux Corfiotes. C’est pourquoi en 1797 ont été accueillis comme des libérateurs les soldats de la Révolution française qui ont commencé par brûler le Livre d’Or et planter un arbre de la liberté là où il avait été brûlé pour nourrir ses racines des cendres du livre, et ils rendent au grec sa place de langue officielle. Cela n’a pas duré, en 1799 une flotte russo-turque reprend l’île et en 1800 forme avec les autres îles ioniennes (Paxos, Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zanthe et Cythère) la République des Sept Îles. Mais aux termes du traité de Tilsit, signé en secret en juillet 1807 entre Napoléon et le tsar Alexandre Premier, les îles ioniennes reviennent dans le giron de la France, qui développe l’agriculture en introduisant la tomate, favorise l’éducation en créant l’Académie Ionienne dont le renom dans les sciences et les arts prendra une dimension internationale, en autorisant les maisons d’édition, que les Vénitiens interdisaient, en laissant des citoyens corfiotes accéder aux fonctions administratives. Cela ne dura ainsi que jusqu’à la chute de Napoléon en 1815. La Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche et la Prusse se mettent d’accord pour donner aux îles ioniennes une indépendance sous protection de la Grande-Bretagne, et le premier haut commissaire britannique, sir Thomas Maitland, arrive en 1816. Il laisse le souvenir d’une administration dure et oppressive, qui a suscité des mouvements de rébellion. Après sa mort en 1824, d’autres hauts commissaires viendront, qui seront plus humains. Ce ne sera qu’en 1863 que les îles ioniennes seront libérées de ce protectorat. Le 21 mai 1864, le drapeau grec est hissé sur le château de Corfou.

 

662b4 Corfou, rue Capo d'Istria 

Le Comte Ioannis Kapodistrias (1776-1831), en français Jean Capo d’Istria (sur la photo ci-dessus, on voit que la plaque de rue fait apparaître son nom en français) est né à Corfou du temps de l’occupation vénitienne ; membre du gouvernement de la République des Sept Îles de 1802 à 1807, entré au service du tsar comme diplomate de 1808 à 1815, puis ministre des Affaires Étrangères de Russie de 1816 à 1822, il démissionne de ces fonctions et renonce à sa belle carrière lors de l’insurrection grecque contre l’occupation turque et prend le parti des indépendantistes. En 1827 il est désigné pour être le premier gouverneur de la Grèce indépendante. Sa carrière est brisée par son assassinat à Nauplie en 1831.

 

662c1 Corfou, la vieille ville 

662c2 Corfou, la vieille ville 

662c3 Corfou 

Assez d’histoire pour aujourd’hui. Mais il m’a semblé important pour comprendre l’île de parler de son histoire si particulière, si mouvementée, et qui l’a marquée si profondément, non seulement dans son aspect physique mais aussi dans la personnalité de ses habitants. Maintenant, ces quelques images montrent à quoi elle ressemble, dans ses vieux quartiers où les immeubles hauts et étroits datent de l’époque vénitienne, dans sa grande esplanade moderne avec cette petite rotonde qui date du protectorat britannique et qui a été édifiée en l’honneur du détesté sir Thomas Maitland.

 

662c4a Corfou, Albert Cohen 

662c4b Corfou, Albert Cohen 

Sur cette maison la plaque dit, en grec, en français, en anglais : “Un enfant est né dans ce quartier et c’est ici qu’il a fait ses premiers pas. Cet enfant était Albert Cohen, 1895-1981”. Comment ne pas être ému en ce lieu où l’auteur de l’admirable Belle du Seigneur a passé ses cinq premières années, jusqu’à ce que, réchappant d’un pogrom, ses parents émigrent à Marseille.

 

662c5 Corfou, drame de la shoah 

Car un peu partout dans le monde, à cette époque, fleurit l’antisémitisme. C’est, en France, l’Affaire Dreyfus. À Marseille, alors qu’Albert Cohen n’est qu’un gamin de dix ans, un homme dans la rue le traite de youpin. Et puis vient le nazisme et ses atrocités monstrueuses, son racisme et sa Solution Finale. Ce superbe monument évoque ce drame. Curieusement, le texte de la plaque, apposée en 2001 conjointement par la Municipalité et par la Communauté Juive de Corfou, n’est rédigée qu’en anglais, comme si elle ne s’adressait qu’aux visiteurs étrangers, et tant pis pour les Grecs qui ne comprennent que leur langue maternelle. Elle dit : “Jamais plus, pour aucune nation. Dédié à la mémoire des deux mille Juifs de Corfou qui périrent dans les camps de concentration nazis d’Auschwitz et de Birkenau en juin 1944”.

 

662c6 Corfou, institut français Guillaume Apollinaire

 

En croisant cette rue, j’ai aperçu ce drapeau français. Intrigués, nous avons tourné pour voir ce dont il s’agissait. C’est l’Institut culturel français Guillaume Apollinaire, et l’agent consulaire de France est une jeune femme fort aimable qui y est professeur de français langue étrangère et avec qui, à ce titre, je n’ai eu aucun mal à communiquer dans ma propre langue.

 

662d1 Corfou, ancienne forteresse 

Revenons près de la mer. Sur un promontoire rocheux escarpé se dresse l’imposante ancienne forteresse, aussi appelée le vieux château. Les premières fortifications ont été construites ici au huitième siècle par les Byzantins. Rien ou presque n’y a été ajouté pendant des siècles, jusqu’à ce que la menace turque au seizième siècle pousse les Vénitiens à renforcer la protection et à construire un fort. Au pied du fort, un fossé ouvre sur la mer et permet l’accès de petits bateaux.

 

662d2 Corfou, ancienne forteresse 

Sur l’autre rive de ce fossé, un espace plan sépare le fort des vieilles murailles. Et au pied de ces remparts, tout du long, s’est développé un bidonville. Il occupe plus du double de la longueur de ce que l’on voit sur ma photo. C’est désolant, à la fois pour l’esthétique, mais bien sûr aussi, et surtout, pour les gens qui vivent là. D’autant plus que, fait rare dans ce genre d’habitat, ils tiennent à vivre dans la propreté. Il y a de grandes bennes à ordures, et pendant que nous suivions l’allée qui mène à la porte de la forteresse, nous avons vu deux personnes qui, leur sac d’ordures à la main, allaient le déposer dans une benne. Pas un papier, pas une boîte de conserve, pas une canette ne traîne sur l’herbe. Ne peut-on rien faire pour reloger dignement ces personnes et, par la même occasion, rendre à ce lieu un aspect plus agréable à l’œil ?

 

662d3 Corfou, ancienne forteresse 

662d4 Corfou, ancienne forteresse 

Nous allons pénétrer dans cette forteresse qui est malheureusement en bien mauvais état, faute d’entretien. Les murs côté mer se sont effondrés, et à l’intérieur la plupart des bâtiments historiques sont éventrés. Il y a, dans un bâtiment contemporain, un sympathique bar à la décoration moderne où nous avons passé un agréable moment en nous sustentant d’un bon sandwich et en nous rafraîchissant d’une boisson, mais ce n’était pas ce que nous étions venus chercher ici. Au-dessus de la porte, ce blason dit ISKHYS MOU Ê AGAPÊ TOU LAOU. Je ne sais si c’est du grec du seizième siècle, mais cela peut parfaitement être du grec ancien : “Ma force, l’amour du peuple”.

 

662e1a Corfou, ancienne forteresse, canon français 

662e1b Corfou, ancienne forteresse 

Des canons anciens sont exposés comme s’ils étaient prêts à tirer, mais il s’agit d’une collection qui témoigne des diverses occupations successives de Corfou. Je ne suis pas l’ordre chronologique, puisque je commence par la France. Ces canons fabriqués à Nantes en 1788 sont venus ici avec les armées révolutionnaires en 1797. On note que les mesures sont données en livres de Troyes. En effet, selon les pays, et en France même selon les régions du fait d’une histoire séparée (Bretagne, Alsace, Artois et Roussillon, etc.), la livre n’a pas partout le même valeur. Charlemagne, en 793, établit un système, ce qui n’a pas empêché les divers systèmes de coexister. Aussi, tout en laissant à chaque région sa mesure, en 1266 le roi Saint Louis (1214-1270) fixa ce que l’on a appelé la livre de Troyes à 12/10e de la livre de Charlemagne, avec un tableau de correspondance pour chacune des livres locales. Puis très exactement un millénaire, an pour an, après la livre de Charlemagne, en 1793 la Révolution Française a adopté le système métrique, imposé sur tout le territoire, et que la plupart des pays étrangers, peu à peu, ont également adopté. Cette livre de Troyes qui prévalait encore à l’époque de construction du canon et qui était désuète lors de son arrivée à Corfou valait environ 489 grammes. Vu la faible différence, le mot de livre a longtemps été utilisé, dans le système métrique, pour désigner le demi-kilo dans la langue parlée. Cela existe encore malgré une forte tendance à disparaître, mais dans les boutiques, il y a encore peu, on demandait couramment une demi-livre de beurre ou une miche de deux livres.

 

662e2 Corfou, ancienne forteresse, canon anglais

 

662e3 Corfou, anc. forteresse, mortier Sérénissime 

La première de ces deux photos montre un canon anglais de 1774. Or les Anglais à l’époque n’avaient jamais hissé leur pavillon sur Corfou. Le départ des Vénitiens était dû aux Français, celui des Français à une coalition russo-turque, et ce n’est dont qu’après 1815 que ce canon, qui avait déjà bien longtemps vécu, est arrivé ici. Quant à la deuxième photo, elle représente un mortier de la Sérénissime République de Venise datant de 1684, soit la pleine période de l’occupation et, en ce dix-septième siècle, il s’agissait encore de la crainte d’un débarquement des Turcs. La Grèce et l’Albanie, où régnait la Sublime Porte, étaient si proches…

 

662f Corfou, anc. forteresse, église Saint Georges 

L’église Saint Georges (Agios Georgios) a été construite par les Anglais du temps du protectorat, en 1840 (mon ami Bibendum dit 1830, mes sources locales disent 1840). Cette construction néoclassique située à la base de la citadelle imite un temple grec antique qui contraste violemment mais pas désagréablement, par ses formes et sa couleur, avec le vieux fort sur son éperon.

 

Voilà donc l’essentiel de ce qui a retenu notre attention à Corfou ville. En fait, j’ai trouvé notre visite intéressante, mais pas vraiment passionnante. La ville elle-même, détruite à 28% pendant la Seconde Guerre Mondiale par les bombardements allemands, est moderne et, gardant le souvenir du temps où elle était capitale de l’île et puis de la République des Sept Îles, elle a l’aspect d’une métropole où l’on peut trouver tout ce dont on a besoin. Reste, à présent, à découvrir l’île.

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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 00:26

660h1 Brindisi, castello di Terra

 

660h2 Brindisi

 

 

 

Cette fois-ci, c’est fait. Nous sommes partis. Cela a été très dur, tant ce pays est attachant. Nous avons franchi la frontière franco-italienne, à Vintimille, le 10 octobre 2009. Nous sommes sortis des eaux territoriales italiennes en cette nuit du 7 au 8 décembre 2010. Quatorze mois pleins, 424 jours. Natacha n’a passé que dix jours, en juillet dernier, en Pologne et Biélorussie, et moi je n’ai pas posé un orteil sur une terre autre qu’italienne depuis le début, sauf pour passer au Vatican, puisque c’est un état indépendant… Même lorsque nous nous sommes embarqués pour Capri, pour Ischia, pour Stromboli, pour Mozia, la coque du bateau n’a pas été baignée par une seule goutte d’eau extra-territoriale. Et l’Italie est si belle, si diverse, si attachante. Et voilà, nous sommes partis. À bientôt, Italie, nous reviendrons, c’est sûr.

 

Les deux photos ci-dessus ont été prises lors d’une dernière promenade italienne, le 5 décembre. Comme la veille pour monter au monument de la Marine, nous sommes passés sur l’autre rive du profond golfe de Brindisi, et de là nous pouvons voir le Castello di Terra qui héberge le commandement de la Marine Nationale et dont la photo est interdite côté rue. Puis le 6 nous avons pris nos billets pour la Grèce et avons occupé nos journées du 6 et du 7 à toutes sortes de courses de dernière minute, à des rangements, à l’échange dans les bagages de notre documentation sur l’Italie contre les guides et les cartes sur la Grèce qui commençaient à se demander s’ils allaient rester à moisir dans la soute jusqu’à la fin des temps.

 

661a1 Brindisi, embarquement vers Igoumenitsa 

661a2 Brindisi, embarquement vers Igoumenitsa 

661a3 Brindisi, embarquement vers Igoumenitsa 

Et le 7 en fin d’après-midi, nous nous sommes embarqués sur un ferry d’Endeavour Lines. Venant de Sicile, de Naples ou de Rome, les gros camions, les semi-remorques à destination de la Grèce, de la Turquie, de la Bulgarie, de la Roumanie, ont tout intérêt à effectuer la traversée par mer plutôt que de remonter jusqu’à Trieste et de passer par la Slovénie et les Balkans. C’est plus sûr, plus court, et donc aussi moins coûteux en moyens humains et matériels. Mais contrairement à certains ferries que j’ai eu l’occasion de prendre, le navire n’a qu’une seule issue. Si l’on entre en marche avant, il faudra ressortir en marche arrière et comme le débarquement doit être efficace et rapide, c’est l’embarquement qui se fait en marche arrière, voitures particulières comme camions. Sauf pour moi… parce que le porte-à-faux démesuré de notre camping-car racle le sol entre le quai horizontal et la pente prononcée de la passerelle.

 

661b1 Brindisi, il Castello a Mare, o Alfonsino 

661b2 Brindisi, il Alfonsino o Castello a Mare 

L’autre jour, ayant dû renoncer, côté terre, à visiter et même à photographier le Castello di Terra dont je montre ci-dessus une photo prise de loin, nous avions du même coup renoncé à aller vers le Castello a Mare, dont on ne peut approcher de l’îlot. Mais du bateau, nous le voyons fort bien, de jour pendant les opérations d’embarquement et de nuit lorsque le navire passe auprès de lui. Ce Château sur la Mer s’oppose au Château de Terre en ceci qu’il est construit sur un îlot alors que l’autre n’est qu’en bordure de mer, bâti sur la terre ferme. Lui aussi est occupé par la Marine Nationale qui l’a laissé se dégrader mais, confié depuis peu aux Biens Culturels, il va renaître, et il ouvre parfois ses portes aux visiteurs à l’occasion d’une exposition ou de quelque événement culturel. Voulu par le roi Alphonse d’Aragon en 1445, il est aussi parfois appelé Alfonsino. Il devait pouvoir servir d’abri à des navires en danger, aussi est-il construit autour d’un grand bassin pouvant accueillir des bâtiments au fort tirant d’eau, et il pouvait être fermé par une puissante chaîne. Mais sa décadence a commencé lorsqu’il a été attaqué et fortement endommagé par les tirs d’un navire français, Le Généreux.

 

Mon Guide Vert Michelin des Pouilles, édition italienne, dit que c’était en 1776, mais sur Internet j’ai trouvé un livre intitulé Paris pendant l’année 1799, volume 24, d’un certain Peltier et édité à Londres, qui raconte : “[…] Il lui apprenait que le vaisseau le Généreux était venu s’emparer de Brindisi ; que Monsieur Boccheciampe, après avoir été abandonné par une partie de ses troupes, s’était enfermé dans le château, que son feu avait fort endommagé le Généreux, tué le capitaine Lejoille qui le commandait, et que le vaisseau s’était même engagé dans les bas-fonds dont il avait eu beaucoup de peine à se tirer. Cependant Monsieur de Boccheciampe avait été pris par trahison après une vive résistance. La ville de Brindisi avait été ravagée. À la nouvelle de l’approche des Russes, le Généreux se retira précipitamment de Brindisi, sans emporter son pillage”.

 

Puis j’ai trouvé des extraits des délibérations de l’Assemblée Constituante : “LEJOILLE (Louis-Jean-Nicolas), chef de division commandant le vaisseau le Généreux tué devant le fort de Brindisi : 27 vendémiaire an VIII ; pension à sa veuve Cécile-Julie Le Baron et ses enfants, message du Directoire”. Un coup d’œil à ma table de concordance des calendriers, le 27 vendémiaire an VIII correspond au 19 octobre 1799 du calendrier grégorien.

 

Et une autre de la même année : “Lettre de condoléances au père du chef de division Lejoille, commandant le vaisseau le Généreux, tué devant le fort de Brindisi”.

 

661c Sortie du port de Brindisi 

Pour voir le château Alfonsino, pour voir s’éloigner Brindisi, je suis accoudé au bastingage à tribord. Lorsque je vois ce bateau pilote se diriger vers la droite, il va donc en sens inverse de notre ferry, cela signifie qu’il a fini sa mission, nous sommes sortis du port. Cette fois-ci, nous avons bien quitté l’Italie.

 

Partis à 19h30, nous ne sommes arrivés à Igoumenitsa qu’à 4h30 heure locale, c’est-à-dire une heure de plus qu’en Italie ou en France. Nous voulions voir Corfou, qui est sur notre route, mais en cette saison nous n’avons pas trouvé de bateau qui fasse escale à Corfou en venant de Brindisi. Tant pis, nous allons sur le continent grec à Igoumenitsa, et ferons ensuite un aller et retour vers Corfou. Le temps de trouver un endroit calme pour finir la nuit (en fait, pour dormir jusqu’à une heure de l’après-midi), de nous installer, il est plus de 5h30 quand nous nous couchons.

 

Le 8, c’est-à-dire aujourd’hui, nous avons fait un tour dans Igoumenitsa, qui est une ville moderne sans aucun intérêt. Nous avons donc voulu nous renseigner sur les ferries vers Corfou et sommes allés nous garer sur le parking du port d’où nous avions débarqué. Au guichet on nous explique qu’il y a un autre terminal pour les liaisons nationales, à cinq cents mètres. Nous retournons donc vers le camping-car, que nous n’avons pas abandonné plus de cinq minutes, et voyons deux jambes qui dépassent sous l’arrière. Nous nous précipitons, et un homme s’extrait de sous notre véhicule. “Pas un voleur, pas un voleur”, nous dit-il en français avec un accent étranger. Nous montons en voiture pour partir au plus tôt, quand j’entends un bruit bizarre à l’arrière. Je coupe le moteur et vais voir, un autre homme était en train de s’extraire lui aussi de sous notre véhicule. Je serais parti ainsi sans l’entendre, je l’aurais tué. Belle frousse. Devant le terminal des lignes nationales, des policiers m’ont aidé à tout inspecter, mais il n’y avait plus personne. Ils m’ont dit qu’ils entraient facilement en Grèce, mais que ce qui les intéressait c’était de passer en France pour les Africains, du Maghreb ou d’Afrique Noire, en Allemagne pour les Turcs et les Balkans, en Grande-Bretagne pour les Indiens et Pakistanais. Ils n’ont rien à faire d’aller de Grèce en Grèce soit, à partir d’ici, Corfou, Patra, Athènes. Ces pauvres types font le voyage sans rien, pas même un vêtement de rechange ou un vêtement chaud pour les pays plus nordiques vers lesquels ils se destinent au mois de décembre, ils prennent des risques fous (je parle des risques pour leur vie ou leur intégrité physique, ce qui est pire que de se faire prendre par la police), et ce qui les attend en Occident c’est le chômage, le squat à vingt par pièce, la ruse pour échapper à la police qui ne veut pas de clandestins. Le rêve, le mirage, la déception. Ensuite, si pour survivre ils chapardent, on s’écrie qu’avec tous ces étrangers, vous comprenez ma brave dame… Sûr, ce n’est pas un Blanc chef d’entreprise qui va voler au supermarché. Le racisme est facile. Ce qui ne veut pas dire que je suis favorable à l’introduction de tous ces gens qui sont trompés par leur rêve totalement chimérique. Mais si la Grèce est dans Schengen, pourquoi ses frontières sont-elles perméables ?

 

661d Départ d'Igoumenitsa vers Corfou 

Nous étions là pour une information sur les horaires et les prix. Les prix sont très raisonnables, et il y a un départ immédiatement. La jeune femme du guichet téléphone pour demander d’attendre le dernier client pour lever l’ancre. Nous fonçons récupérer le camping-car et embarquons. Nous n’avons pas trouvé intéressante de jour la ville d’Igoumenitsa, nous la regardons s’éloigner de nuit. Et cette nuit du mercredi 8 décembre, notre première nuit complète en Grèce, nous la passons sur un parking de Corfou, sous les murs de la ville et en bordure de la mer.

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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 00:11

660a1 Brindisi, monument à la marine

 

Nous voici de retour à Brindisi pour les tout derniers jours avant notre embarquement vers la Grèce. Brindisi est le seul grand port naturel de la côte des Pouilles, grâce à ce golfe profond qui ferait presque penser que l’on est au bord d’un fleuve, car on est sur une rive et on voit à très faible distance une autre rive, on voit certes la mer à droite, mais à gauche un coude empêche de se rendre compte que le plan d’eau se termine. Et sur l’autre rive, un grand monument blanc se dresse haut dans le ciel, c’est le monument à la Marine élevé en 1933, à l’époque de la grandeur voulue par le régime fasciste.

 

660a2 Brindisi, monument à la marine 

Quoique nous soyons encore sur la rive de la ville, j’anticipe en montrant la plaque fixée sur l’édifice : “Gloire aux marins de la nouvelle Italie qui, audacieux, ont affronté la mort parce qu’en se relevant la patrie s’est encore affirmée vainqueur sur les mers le 4 novembre 1933 sous le règne de Victor Emmanuel III”.

 

660b traversée d'une rive à l'autre à Brindisi 

On peut certes faire à pied le tour pour une dizaine de kilomètres aller et retour, ou aller en voiture, mais pour une somme très modique on peut aussi prendre la vedette qui sans cesse fait la traversée. C’est plus rapide, c’est amusant et c’est infiniment plus écologique parce que la pollution rejetée par ce seul bateau est bien inférieure à celle qu’auraient produite les multiples véhicules des passagers.

 

660c Brindisi 

Nous arrivons bientôt sur l’autre rive. De là on a une vue plus globale de la ville. Puis nous débarquons et nous nous rendons à quelques centaines de mètres au pied du monument.

 

660d1 Brindisi 

660d2 Brindisi

 

Il est possible de monter jusqu’au sommet, d’où l’on a une vue merveilleuse sur la ville et sur la mer à trois cent soixante degrés. Nous sommes allés un peu tard parce que la lumière est plus flatteuse quand le soleil décline. En regardant vers la droite, on voit le côté du château où l’on n’a pas accès parce qu’il est occupé par les services de la Marine Nationale, et les bateaux de guerre ancrés devant. Vers la gauche, c’est le centre ville, puis le port.

 

660e Brindisi, monument à la marine, tape de bouche améri 

En redescendant par l’escalier, nous pouvons apprécier des gravures sur les murs, représentant des navires étrangers d’armées amies qui ont été accueillis dans ce port, des manifestations, etc. Et à chaque étage, il y a une salle d’exposition montrant fanions et objets divers. Entre autres, il y a une belle collection de tapes de bouche. Autrefois, afin que l’eau de pluie ou des embruns ne pénètrent pas dans le fût des canons, dont la gueule qui devait cracher des boulets était large, on protégeait l’intérieur en fermant l’ouverture, la bouche du canon, avec un disque de métal appelé tape (en espagnol, una tapa, en italien un tappo est un couvercle, un bouchon). Aujourd’hui, on crée des tapes de bouche qui sont à la dimension des canons d’autrefois, parce qu’elles sont sans utilité matérielle, mais qu’elles représentent le bâtiment aux armes duquel elles sont frappées, et font l’objet de cadeaux offerts aux visiteurs de marque ou aux commandants des ports qui les accueillent. Cette tape provient d’un navire américain, l’USS Goodrich.

 

660f Brindisi, monument à la marine 

Redescendus, nous profitons du temps doux et de la belle lumière pour nous promener sur l’esplanade du monument ainsi que dans les jardins qui s’étendent à ses pieds. Comme en tout lieu qui évoque l’armée, celle d’aujourd’hui comme celles du passé, il y a des canons qui jouent un rôle signifiant en même temps que décoratif.

 

660g Brindisi 

Le soir tombe, les lumières de la ville s’allument, nous reprenons le bateau pour gagner la rive où nous attend le camping-car, au bord du quai, là où nous allons passer la nuit dans un site de choix. Du bateau qui nous ramène, on a cette vue intéressante sur la cité d’où émerge la colonne romaine qui célèbre la ville où s'achève la via Appia nouvelle, ou via Trajana.

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 23:11

659a1 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers

 

Ce soir nous avons quitté Lecce. La journée d’aujourd’hui a donc été consacrée à voir quelques monuments dont la visite nous semble intéressante, puis à nous promener longuement dans les rues de la ville pour lui dire au revoir. C’est d’abord vers l’université et le cimetière, situés hors les murs, que nous dirigeons nos pas. L’université est installée, ou du moins certains départements de l’université sont installés, dans un ancien monastère. Hier, je définissais ‘Tancrède (1140-1194), conçu en une union adultérine de Roger III, fils aîné de Roger II roi de Sicile et duc des Pouilles, avec sa cousine Emma de Lecce, fille du comte Achard II de Lecce’. C’est ce Tancrède de Hauteville, comte de Lecce, qui fonda en 1180 ce monastère et l’église attenante dont il assura la totalité du financement, et il les attribua aux Bénédictins. J’ai lu qu’il s’agissait peut-être d’un vœu fait à la suite d’un naufrage dont il avait réchappé, hypothèse qui, notons-le, ne s’appuie sur aucun document d’époque, et cette histoire ressemble trop à mon goût à celle de la construction de la cathédrale de Cefalù par son grand-père Roger II en 1131 pour être vraisemblable (mon article du 2 juillet 2010). Mais après tout, l’histoire peut bien se répéter. Plus tard, après une longue période de décadence et d’appauvrissement, en 1494 le roi des Deux-Siciles Alphonse II a doté de riches biens le monastère pour qu’il puisse en tirer des ressources et il y a installé des Olivétains, qui l’ont complètement restructuré. Il ne s’agissait pas de déposséder les Bénédictins, car les Olivétains (de Monte Oliveto Maggiore en Toscane, dont nous avons visité le monastère le 27 octobre 2009) appartiennent à l’ordre des Bénédictins. Il y a ici un très intéressant mélange d’oriental (voir la coupole ci-dessus), de médiéval normand de Tancrède, de Renaissance du roi Aragonais Alphonse.

 

659a2 Lecce, église Saints Nicolas et Cataldo 

L’église de Saint Nicolas et Saint Cataldo. D’abord un mot de ce dernier saint, pour résumer et rappeler ce que j’en ai raconté plus en détails dans mon article de ce blog le premier octobre dernier. Fils de Henrik Sambiak et d’Aclena Milar, un couple converti au christianisme, il est né entre 400 et 405 à Rachau, en Autriche. Il a trente ans environ lorsqu’en Irlande saint Patrick l’ordonne prêtre. On le retrouve pèlerin en Terre Sainte dans la seconde moitié du cinquième siècle. Puis il est évêque de Tarente pendant au minimum quinze ou vingt ans. Il meurt entre 475 et 480. Quant à saint Nicolas, j’en ai déjà parlé tant et tant de fois que je n’y reviens pas. La justification de ces deux patrons tient au fait que Cataldo de retour de Terre Sainte a débarqué sur la côte en face de Lecce, et saint Nicolas est le protecteur des navigateurs. Outre, comme je l’ai dit, pour la coupole, l’art musulman se retrouve dans les décorations végétales des portails, et sur cette façade dont l’économie générale date du dix-huitième siècle on remarque la rosace qui est, avec le portail, le seul élément conservé de l’église primitive.

 

659b1 Lecce, église Saints Nicolas et Cataldo 

659b2 Lecce, église Saints Nicolas et Cataldo 

À l’intérieur, la photo est interdite, ou presque, car on nous limite à deux clichés au choix. Je considère que les deux photos des saints patrons de l’église, san Cataldo à gauche et san Niccolò à droite, ne font qu’un cliché si je les joins en une seule image, aussi le fort aimable monsieur préposé à la garde de l’église s’est-il rangé à mes raisons, et j’ai pu photographier également le plafond de la sacristie. Ces peintures datent de 1600 à 1619.

 

659c1 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers 

659c2 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers

 

C’est lorsqu’ils ont pris possession du monastère tout à la fin du quinzième siècle, en 1494, que les Olivétains se sont attaqués à la restructuration, et donc les deux cloîtres qu’ils ont aménagés datent du tout début du seizième siècle. Comme on le voit d’après les panneaux le long des murs du cloître, il s’agit bien de bâtiments attribués à l’université et cette étudiante allongée entre les colonnes montre à la fois que les étudiants de Lecce peuvent s’offrir du bon temps et, par sa tenue légère, que le climat des Pouilles, en ce début décembre, est particulièrement doux.

 

659c3 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers 

Ah mais non, non, cette étudiante n’étudie rien et elle ne craint pas les variations climatiques. Bien évidemment, je plaisantais, même de loin je n’ai pas cru à une étudiante vivante, mais je trouve intéressante en même temps qu’amusante cette idée de placer –et avec humour– une sculpture moderne dans une université.

 

659d1 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus grec 

659d2 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus grec 

659d3 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus copte 

659d4 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus hiératique 

À faible distance de ce monastère, de grands bâtiments modernes hébergent diverses institutions, parmi lesquelles un petit musée de la papyrologie. Outre de grands et nombreux panneaux explicatifs concernant la technique de réalisation de papyrus et l’histoire de l’utilisation de ce support, des vitrines présentent de nombreux fragments de papyrus. En voici quatre exemples où les spécialistes ont déchiffré les inscriptions et, pour les fragments les plus petits ou les plus lacunaires, ils ont réussi le tour de force de comprendre sinon tout, du moins ce dont il s’agissait. Visite passionnante, avec aussi des personnes compétentes et aimables. Ce sont des jeunes, et quoique je ne leur aie pas posé la question je suppose qu’ils sont étudiants de cette spécialité.

 

Sur ma première photo, c’est un papyrus grec du troisième ou deuxième siècle avant Jésus-Christ qui contient la stipulation d’un prêt.

 

Beaucoup plus récent, fin quatrième siècle de notre ère ou début cinquième, est cet autre papyrus grec sur ma seconde photo. Celui-là concerne l’enregistrement de plusieurs paiements en espèces et en nature au bénéfice d’un groupe de personnes, parmi lesquelles un avocat et un chamelier.

 

Ma troisième photo montre un papyrus copte du huitième siècle après Jésus-Christ. Il s’agit d’un reçu délivré pour “une mesure” de vin.

 

Enfin, le petit fragment montré sur la dernière photo date du deuxième ou du troisième siècle de notre ère. Il provient d’un papyrus hiératique où apparaît le nom du dieu Anubis, ce dieu égyptien qui est représenté avec une tête de chacal. Concernant la qualification de hiératique (du grec hiéros, sacré) par opposition à démotique (du grec dêmos, peuple), elle désigne une écriture utilisée par les prêtres, qui s’en réservaient l’initiation, et donc incompréhensible par le public, afin que l’accès à certains textes sacrés reste réservé au clergé, tous les autres textes étant rédigés en écriture démotique.

 

659e1 Lecce, Porta Napoli 

659e2 Lecce, Porta Napoli (pour Tarente) 

Ces visites, église, monastère, musée, ont eu lieu hors les murs de la Lecce ancienne. Nous nous dirigeons donc à présent vers la vieille ville, et sur cette grande esplanade se dresse cet obélisque dédié aux Tarentins. La base évoque l’origine des Tarentins, Crétois d’une part, parthéniens d’autre part. Selon la légende, les Crétois qui au temps de Minos s’étaient installés en Sicile durent quitter le pays en toute hâte après le meurtre de leur roi et alors qu’ils faisaient voile vers la Crète ils furent jetés par une tempête sur la côte de Tarente où ils décidèrent de s’établir. Lors de notre visite du musée archéologique de Tarente, le premier octobre dernier, j’ai expliqué l’origine spartiate des enfants nés d’une femme spartiate et d’un homme libre mais étranger, unions favorisées pour garnir les rangs des armées, mais lorsque les besoins guerriers de Sparte ont diminué ces hommes dits parthéniens (de l’adjectif grec parthénos, vierge, condition de leur mère lorsqu'elle a rencontré leur père) ont été fort énergiquement priés de vider les lieux, et ils sont allés s’établir à Tarente où ils ont été bien accueillis par la population locale, crétoise ou autochtone.

 

659e3 Lecce, Porta Napoli

 

659e4 Lecce, Porta Napoli 

Au fond de l’esplanade se dresse une grande porte de ville, la Porta Napoli. De curieuse façon, le côté ville est plan, nu, sans aucune sculpture ni inscription, alors que le côté extérieur comporte un fronton armorié et quatre colonnes. Lorsque Charles Quint eut fait construire à Lecce de nouveaux murs et un nouveau système de défense, cette porte fut construite en son honneur, en 1548, sur demande de la population et sur décision de Ferrante, le gouverneur de la Terre d’Otrante. Elle doit son nom, logiquement, au fait qu’elle ouvrait sur la route qui allait vers la capitale du royaume. Sous le blason des Habsbourg (Charles Quint était un Habsbourg qui, ai-je lu un jour quelque part, n’a jamais réussi à parler correctement l’espagnol) il y a une inscription qui célèbre le triomphateur sur les terres américaines, dans les guerres contre la France (il n’y a pas de quoi être fier) et sur le territoire africain, l’exterminateur des Turcs et le propagateur de la religion chrétienne. Il est probable que les quatre colonnes soient une allusion aux colonnes d’Hercule, ces deux rochers qui bordent le détroit de Gibraltar, l’un côté européen, l’autre côté africain, et qu’Hercule (ou plutôt Héraklès) avait franchis pour ramener les bœufs de Géryon. Elles marquent la limite entre le monde connu des Grecs et un univers inconnu et dangereux au-delà.

 

659f1 Lecce, chiesa di Santa Maria della Porta 

659f2 Lecce, chiesa di San Niccolò dei Greci 

Pénétrant dans la ville par cette Porta Napoli désormais isolée depuis que les murs ont été abattus en cet endroit (mais ils ont été maintenus en d’autres endroits, non loin, et c’est là, à leur pied, que nous sommes établis pour ce second séjour dans la ville), nous voyons tout de suite cette église Santa Maria della Porta. Lorsque la porte de ville, en 1548, fut construite, il existait tout contre les murs mais à l’extérieur une petite chapelle où était conservée une image miraculeuse de la Vierge. Quand, en 1567, une certaine Laura Macchia, infirme incapable de marcher depuis cinquante ans, fut soudainement guérie sans autre explication que l’intervention miraculeuse de la Vierge de cette chapelle, il fut décidé de reconstruire une vraie église intra-muros, laquelle église a subi une reconstruction en style néoclassique de 1852 à 1858, c’est l’édifice que nous voyons aujourd’hui, à plan octogonal surmonté d’une coupole hémisphérique.

 

L’autre église s’appelle San Niccolò dei Greci. Il y a toujours eu, à Lecce et dans toute la Terre d’Otrante, une nombreuse colonie grecque et albanaise pratiquant le rite grec. La chapelle qui leur était accordée fut donnée en 1575 aux Jésuites qui se sont empressés de mettre à la porte ces vilains hérétiques et ont construit là l’église del Gesù que nous avons vue avant hier premier décembre. Les Grecs, eux, ont erré quelque temps d’une église de rite grec à l’autre, jusqu’à ce qu’ils s’installent ici même, à San Giovanni del Malato, qu’ils ont rebaptisée Santa Maria dei Greci. Puis en 1765, l’église a été reconstruite en style baroque tardif, telle que nous la voyons aujourd’hui, mais des fouilles récentes ont permis de retrouver le plan de l’église médiévale où subsistent quelques traces de fresques. De nos jours, cette église est un très rare témoignage du maintien des traditions intactes du rite byzantin catholique et non orthodoxe), et elle dépend de l’Éparchie de Lungro dans la province de Cosenza.

 

659f3a Lecce, chiesa di Santa Chiara 

659f3b Lecce, chiesa di Santa Chiara 

Encore une église. C’est Santa Chiara, qui a remplacé en 1687 une église antérieure, du quinzième siècle. La décoration baroque a beau n’être pas aussi abondante que sur d’autres églises, on voit cependant au-dessus du portail central une grande couronne de fleurs soutenue par deux petits angelots et surmontée du blason de l’Ordre. Les chapiteaux, les hauts de colonnes, les dessus de niches sont également ornés de motifs baroques, végétaux ou humains, mais les statues qui garnissaient ces niches ont disparu. Aucune indication ne dit ce qu’elles sont devenues, volées, détruites, transférées…

 

659f3c Lecce, chiesa di Santa Chiara 

Devant cette même église Santa Chiara, le panneau interdit non seulement le stationnement, mais même l’arrêt. L’inscription en-dessous, illisible sur ma photo réduite, précise su tutta l’area, sur toute la place. Rien qu’en regardant la photo, on s’en serait douté.

 

659f4a Lecce, chiesa di San Matteo 

659f4b Lecce, chiesa di San Matteo

 

659f4c Lecce, chiesa di San Matteo 

Il nous reste encore plusieurs églises baroques à voir. Ici, c’est San Matteo, Saint Matthieu. J’ai choisi ce détail de deux visages grotesques qui se regardent dans un dessous de fenêtre. Je montre aussi un problème récurrent à Lecce, l’usure de cette pierre locale tendre. Certaines parties des édifices, plus exposées que d’autres aux intempéries, par leur orientation ou par leur position, sont particulièrement abîmées et des sculptures en viennent à ne plus rien représenter tant elles sont érodées.

 

659f5a Lecce, chiesa delle Scalze 

659f5b Lecce, chiesa delle Scalze 

Le dessus du portail de la chiesa delle Scalze, l’église des [Carmélites] Déchaussées, porte un bas-relief particulier. La notice explicative placée devant l’église parle pour cette frise du duel de David et Goliath. Étonné, je viens de chercher sur Internet et partout je trouve la même explication. Pourtant, j’ai l’impression de voir, entre les deux camps de tentes peuplés de cavaliers, à gauche un enfant nu qui, à la rigueur, pourrait avoir une fronde en main, mais à droite ce guerrier en casque moderne a l’air d’avoir un fusil en main. Pourtant, sur place cet après-midi, j’ai regardé attentivement, ce soir sur ma photo en bonne définition j’ai recommencé, je n’arrive pas à voir le duel de David et Goliath tel que je le connais par le texte. Voilà pourquoi je dis que ce bas-relief est particulier.

 

659f6a Lecce, chiesa del Carmine

 

659f6b Lecce, chiesa del Carmine 

Allez, encore une dernière église baroque pour justifier le surnom de Lecce de Capitale du baroque, et avant de quitter l’Italie pour la Grèce où, certainement, nous ne verrons pas du tout le même genre d’églises. Celle-ci est la chiesa del Carmine attachée au couvent de Carmélites. Dans le tympan au-dessus du portail central, dans cette couronne végétale, est représentée la Madonna del Carmine, un Couronnement de la Vierge qui porte dans ses bras l’Enfant Jésus. Les Carmélites étaient arrivées à Lecce en 1481 et s’étaient établies hors les murs. Quand, dans les années 1540, leur couvent a été détruit par un tremblement de terre, elles sont allées s’installer dans les murs et on trouve un contrat de 1592 avec un maître d’œuvre pour la construction du cloître. La première pierre de l’église actuelle a été posée le 15 juillet 1711.

 

659g1 Lecce, maison natale du ténor Tito Schipa 

Changeons (enfin) de registre. Sur les murs de la ville pendant notre promenade, j’ai relevé quelques détails intéressants. D’abord, cette plaque. Elle marque la maison natale du ténor Tito Schipa. Un chanteur d’opéra célèbre, l’un des plus grands du siècle passé, surnommé le Prince des Ténors, qui a fait une carrière internationale, une des gloires de Lecce dont le nom apparaît ici ou là, bar Schipa, hôtel Schipa, pharmacie Schipa… et pourtant, quand on parle de lui à des personnes implantées à Lecce depuis toujours, elles ont certes entendu parler de cette célébrité, mais ah bon ? Il est né à Lecce ? Non, je ne sais pas où. Eh bien voilà, moi je sais (depuis quelques heures). Et qui me lit sait aussi.

 

659g2 Lecce, plaque en l'honneur de Paul Bourget 

Cette plaque a été apposée en 1910 par la Ville de Lecce pour rappeler que Paul Bourget, dans son livre Sensations d’Italie, a célébré cette ville. S’agissant d’un auteur français, je me devais de relever cet hommage. En novembre 1890, venant de Brindisi il a passé six jours à Lecce, du 20 au 25, avant de gagner Tarente. Le chapitre commence par ces mots :

“Si la botte légendaire que forme l’Italie portait un éperon, la chère ville d’où j’écris ces lignes occuperait juste la place de la mollette. Je l’appelle chère quoique je ne la connaisse que d’aujourd’hui, mais c’est un si coquet, un si précieux bijou de ville et j’ai reçu pour elle ce coup de foudre de sympathie que l’on a pour les choses comme pour les personnes. […] Avant d’être venu ici, je n’attachais aux termes de baroque et de rococo qu’un sens de déplaisance et de prétention. Lecce m’aura révélé qu’ils peuvent être aussi synonymes de fantaisie légère, d’élégance folle et de grâce heureuse. […] …les contes de Voltaire auxquels la jolie ville pourrait si bien servir de décor, –tant elle a de clarté dans son ciel, de gaieté dans ses rues et d’esprit dans la dentelle d’ornements jetée sur elle, que le temps a jaunie sans en rien faner!

 

Tel est le style de Paul Bourget, de la page 227 à la page 280, pour parler de Lecce. Du début à la fin de ces trois chapitres, ce ne sont qu’éloges. Pas un mot de critique. Cela valait bien une plaque.

 

659g3 Lecce, allusion à la France 

Plus loin, je remarque le nom de cette crêperie, qui dans une orthographe qui lui est propre se réfère à travers les premiers mots de notre hymne national à la spécialité française, bretonne, des crêpes. À cette évocation, mon palais se rappelle le goût des bonnes galettes de sarrasin, des bonnes crêpes sucrées, dégustées là-bas, et j’en ai les larmes aux yeux d’émotion. Pavlov, vous connaissez ? Nous n’avons pas goûté celles qui sont proposées ici.

 

659g4 Lecce, graffito humoristique 

Et je terminerai sur ce graffito qui représente le Dottore Alemanno. J’ai un peu tourné dans les rues alentour en épluchant toutes les plaques sur les portes, les noms à côté des sonnettes, je n’ai pas trouvé de docteur de ce nom. Je n’espérais certes pas avoir la chance qu’il sorte au même moment de chez lui pour me donner l’occasion d’évaluer si la représentation est ressemblante, mais je voulais savoir si, vivant ou travaillant à proximité, il avait la possibilité de se voir en portrait sur ce mur. Quoi qu’il en soit j’ai trouvé assez amusante cette caricature pour l’utiliser en conclusion pour Lecce.

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 22:05

658a Lecce, château

 

Aujourd’hui, nous avons décidé d’aller voir ce château dit de Charles Quint. En fait, des documents du quatorzième siècle se réfèrent à lui, et les fouilles archéologiques montrent que dès le treizième siècle il existait, construit par un Normand, probablement Tancrède (1140-1194), conçu en une union adultérine de Roger III, fils aîné de Roger II roi de Sicile et duc des Pouilles, avec sa cousine Emma de Lecce, fille du comte Achard II de Lecce. Mais ce château était bâti en tant que résidence et n’avait que partiellement une fonction défensive, car il semble que cette fonction était confiée à l’amphithéâtre voisin. Défense devenue évidemment peu efficace face aux moyens techniques qui ont fait leur apparition à l’issue du Moyen-Âge. C’est Charles Quint au seizième siècle qui, on l’a vu, a décidé de déplacer et de renforcer les murs de la ville, et de renforcer les défenses en restructurant le château existant, et en l’amplifiant de façon considérable. L’ancien château comportait plusieurs salles, des cuisines, des magasins, deux jardins, un moulin, des prisons, une chapelle Sant’Angelo, un puits, un espace sanitaire. Le seizième siècle dans les années 1539-1549, avec Charles Quint, voit l’édification de quatre bastions, de courtines, et de beaucoup de bâtiments à l’intérieur des murs de l’ancien château. Un profond fossé entoure l’ensemble. Un bloc datant de la construction normande primitive et qui unit le corps est au corps nord, avait été conservé. En 1597 il est surélevé et l’intérieur est organisé de façon à offrir une luxueuse résidence.

 

658b1 Lecce, il castello 

658b2 Lecce, il castello 

658c1 Lecce, château 

658c2 Lecce, château 

Quelques images de l’intérieur du château. On voit qu’il appartient à diverses époques, mais la plus grande partie est marquée par l’esprit de la Renaissance. Toutefois, ce château n’est pas habituellement ouvert à la visite, seuls des groupes d’étudiants ou de spécialistes peuvent en faire le tour. Nous y pénétrons pour n’en voir que la cour et les parties de bâtiments qui mènent au musée.

 

658d Lecce, château, machine à presser le raisin 

Dans l’un des halls traversés, on peut voir cette curieuse machine. Elle constituait un grand progrès technique pour presser le raisin, étant capable de traiter entre dix et douze quintaux à l’heure. À l’origine, elle tournait à la force des bras, puis un moteur lui a été adapté. Le raisin pressé tombe sur une grille qui retient pulpe et pépins tandis que le jus s’écoule vers une cuve. Cette grille est oscillante pour éviter l’accumulation qui empêcherait l’écoulement du jus. Intéressant.

 

658e Lecce, château, musée de la cartapesta 

Pourtant là n’est pas le thème de ce musée. Il s’agit, comme je le disais hier, du musée de la cartapesta, c’est-à-dire de la réalisation de statues ou de décors en papier mâché. Et c’est dans ces belles salles du château que l’on peut découvrir cette technique.

 

658f1 Lecce, musée du papier mâché 

658f2 Lecce, museo della cartapesta

 

Et d’abord, des vitrines et des panneaux initient le visiteur aux méthodes de réalisation d’une statue. On voit que le squelette est constitué d’une armature en fer, sur laquelle la forme générale est donnée par un garnissage de paille. Seules les parties du corps apparentes seront réalisées en papier mâché. Le papier est mis à macérer dans un mélange d’eau et de colle, puis pilé dans un mortier de pierre pour en briser toutes les fibres et en faire une pâte. Ensuite on fait bouillir cette préparation, et on la presse pour en extraire l’excédent d’eau. Cette pâte réduite en feuilles humides est ensuite encollée pour être posée sur la forme préparée en plâtre et enduite d’huile de lin, et ainsi plusieurs couches de cartapesta sont posées successivement, plus ou moins épaisses, plus ou moins nombreuses, pour réaliser le modelé des formes. À l’étape suivante, la sculpture sèche dans un local fermé et chauffé à 30° en hiver, ou dans un local ouvert à l’air libre en été. Une fois séchée, la sculpture est brûlée sur toute sa surface avec des outils de fer de différentes formes que l’on chauffe avant de les appliquer. Après quoi les parties réalisées en papier mâché sont raccordées au squelette de fer et de paille.

 

Reste à réaliser l’habillement, en posant de grandes feuilles de cartapesta enduites de colle de farine sur leurs deux faces et auxquelles on donne forme avec des outils en bois. On procède de même ensuite au séchage et au brûlage. La sculpture achevée va être enduite de plâtre et de colle de lapin sur une épaisseur d’un centimètre environ et une finition au papier de verre fin rendra l’aspect parfaitement lisse. Une première coloration à la peinture à l’eau est suivie d’une couche de peinture à l’huile.

 

658f3 Lecce, museo della cartapesta 

658f4 Lecce, musée du papier mâché 

Ce n’est que lorsque la statue est terminée que l’on y place les yeux en cristal de Bohème, et que l’on réalise la jointure en posant des paupières en cartapesta ou, de nos jours, si la statue est de petites dimensions, avec une pâte synthétique. Comme on le voit, il s’agit d’un travail complexe et long qui réclame, outre les évidentes qualités artistiques propres à toute création, un savoir-faire élaboré. Mais le résultat est étonnant et digne des sculptures réalisées dans d’autres matériaux.

 

658g1 Lecce, musée du papier mâché

 

Voyons maintenant quelques unes des œuvres présentées dans le musée. Elles proviennent pour la plupart d’églises désaffectées ou de collections privées. Ici, ce sont deux personnages de crèche. Il ne s’agit donc pas de statues de grandes dimensions, mais on voit que même sur ce genre de petit sujet on parvient à obtenir des détails de qualité.

 

658g2 Lecce, musée de la cartapesta 

Un artiste inconnu a réalisé cet Ecce Homo au dix-huitième siècle. Pour que l’on puisse se l’imaginer, je précise qu’il mesure quatre-vingt deux centimètres de haut. Je ne commenterai pas ici l’intérêt artistique de cette représentation, je ne le montre qu’en tant que cartapesta. Sur le corps, le rendu de la peau n’est pas excellent, mais le visage est très réaliste, et la façon dont les yeux sont insérés permet de les rendre vivants et très expressifs.

 

658g3 Lecce, musée de la cartapesta 

La sainte Rita dont je présente ici le visage en gros plan est une statue grandeur nature puisqu’en pied elle mesure 1,66 mètre. C’est une œuvre du vingtième siècle, d’un artiste inconnu. Ici encore, l’auteur a recherché le réalisme maximum, et il a réalisé une statue qui serait presque digne du Musée Grévin. La technique de la cartapesta lui a permis de rendre le toucher du tissu, et les yeux de cristal ont une transparence qui exprime l’émotion de la sainte.

 

658g4 Lecce, musée de la cartapesta (Lucia Barata) 

658g5 Lecce, musée de la cartapesta (Lucia Barata) 

Nous changeons ici de secteur et abordons les œuvres qui n’ont pas de sujet religieux et qui ont été réalisées par des artistes contemporains. Lucia Barata est une artiste contemporaine qui a intitulé l'œuvre de la première photo Big Mamas Vittoria et la composition des cinq autres qui partagent la vitrine de ma deuxième photo portent simplement le titre de Mamas. Quoique ces œuvres soient réalisées avec la même cartapesta polychrome que les œuvres précédentes, on voit que, inspiration et sujet mis à part, bien sûr, cette technique se prête à la réalisation d’effets très différents.

 

658g6 Lecce, museo della cartapesta (Lucia Barata) 

Ce livre, puisque cette sculpture est intitulée Book – Vittoria Gaia, est de la même Lucia Barata. Ici, il y a union du papier naturel et du papier mâché pour un résultat créatif intéressant. En effet, dans l’art contemporain, les peintres mêlent bien dans le même tableau des collages et de la peinture, et depuis fort longtemps certains sculpteurs ont adjoint des accessoires de bois, de cuivre, d’argent ou d’or à leurs statues de marbre, alors pourquoi pas cette association de deux états du même matériau ?

 

658g7 Lecce, museo della cartapesta (Pietro Indino) 

Pietro Indino, l’auteur, appelle cette sculpture Testa di vecchio, c’est-à-dire Tête de vieil homme. Avec ce sujet et sa réalisation, nous revenons à un certain réalisme. En fait, je peux apprécier la qualité de la réalisation, qui est remarquable, mais je ne trouve pas grand intérêt à une œuvre qui ne cherche que la ressemblance formelle au modèle. Pour sainte Rita ou pour le buste de Christ, il ne s’agissait pas, du moins théoriquement, de faire œuvre de création, mais de susciter émotion, réflexion, prière, aussi je comprends le souci de réalisme des auteurs. Il n’en va pas de même pour ce vieil homme, et j’aurais aimé que l’artiste y mette quelque chose de lui-même, une marque de sa personnalité, de sa vision personnelle.

 

658g8 Lecce, musée du papier mâché (Cesare Gallucci) 

Cette Descente de croix (Depositione) est de Cesare Gallucci (vingt-et-unième siècle). Certes, il y a ici dans les attitudes, dans l’étude du corps du Christ mort, du réalisme, mais il y a aussi création. D’abord, la sculpture n’est pas polychrome, et elle n’est pas non plus laissée blanche, naturelle, mais il y a le choix d’une colorisation qui évoque le bronze, avec toutefois une légère différence de couleur entre la peau et les vêtements. D’autre part, le modelé de la matière n’est pas lisse, et comme bien des bronzes modernes les surfaces présentent des aspérités, des arêtes, qui n’existent pas sur la peau naturelle. Et enfin, ce genre de sujet permet à l’auteur de donner sa propre interprétation des sentiments des personnages. C’est comme pour une Annonciation, où Marie peut exprimer l’étonnement d’avoir été choisie, l’hésitation à accepter ce rôle, la stupeur de recevoir une si lourde charge, la soumission à la volonté de Dieu, la fierté d’assumer une telle fonction, etc., laissant à l’auteur le choix du sentiment ainsi que le choix des moyens de l’exprimer.

 

658h Lecce, Il dubbio di Narciso (Alba Gonzales)

 

Il y a également dans ce château de Charles Quint une autre section où sont présentées des œuvres sans rapport avec le papier mâché, comme ce bronze d’Alba Gonzales daté de 2002 et intitulé Le double de Narcisse. Le visage en léger relief que Narcisse voit dans l’eau à travers ce cercle qu’il tient en main et que l’on peut supposer être un miroir ne reproduit pas le corps ni le visage qui sont au-dessus de l’eau alors que le mythe suppose qu’il est amoureux de sa propre image. Mais l’artiste a voulu que cette image soit autre, qu’elle soit son double. Je pense qu’il n’est pas utile que je montre en gros plan ce qu’il fait de sa main gauche pour exprimer l’amour qu’il ressent physiquement pour ce double de lui-même. Car ici le mythe est clair, il veut s’embrasser lui-même puisqu’il se penche sur l’eau pour poser ses lèvres sur celles de son reflet, qui évidemment se trouble dès qu’il entre en contact avec lui, empêchant la réalisation de ce rêve sensuel. C’est pourquoi l’artiste a voulu pousser la sensualité jusqu’à la sexualité. Peu importe que je ne sois pas sûr de partager l’interprétation de cette artiste, je trouve intéressante sa réflexion et belle sa réalisation. C’est donc sur cette œuvre que je clos mon article d’aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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