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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 23:11

659a1 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers

 

Ce soir nous avons quitté Lecce. La journée d’aujourd’hui a donc été consacrée à voir quelques monuments dont la visite nous semble intéressante, puis à nous promener longuement dans les rues de la ville pour lui dire au revoir. C’est d’abord vers l’université et le cimetière, situés hors les murs, que nous dirigeons nos pas. L’université est installée, ou du moins certains départements de l’université sont installés, dans un ancien monastère. Hier, je définissais ‘Tancrède (1140-1194), conçu en une union adultérine de Roger III, fils aîné de Roger II roi de Sicile et duc des Pouilles, avec sa cousine Emma de Lecce, fille du comte Achard II de Lecce’. C’est ce Tancrède de Hauteville, comte de Lecce, qui fonda en 1180 ce monastère et l’église attenante dont il assura la totalité du financement, et il les attribua aux Bénédictins. J’ai lu qu’il s’agissait peut-être d’un vœu fait à la suite d’un naufrage dont il avait réchappé, hypothèse qui, notons-le, ne s’appuie sur aucun document d’époque, et cette histoire ressemble trop à mon goût à celle de la construction de la cathédrale de Cefalù par son grand-père Roger II en 1131 pour être vraisemblable (mon article du 2 juillet 2010). Mais après tout, l’histoire peut bien se répéter. Plus tard, après une longue période de décadence et d’appauvrissement, en 1494 le roi des Deux-Siciles Alphonse II a doté de riches biens le monastère pour qu’il puisse en tirer des ressources et il y a installé des Olivétains, qui l’ont complètement restructuré. Il ne s’agissait pas de déposséder les Bénédictins, car les Olivétains (de Monte Oliveto Maggiore en Toscane, dont nous avons visité le monastère le 27 octobre 2009) appartiennent à l’ordre des Bénédictins. Il y a ici un très intéressant mélange d’oriental (voir la coupole ci-dessus), de médiéval normand de Tancrède, de Renaissance du roi Aragonais Alphonse.

 

659a2 Lecce, église Saints Nicolas et Cataldo 

L’église de Saint Nicolas et Saint Cataldo. D’abord un mot de ce dernier saint, pour résumer et rappeler ce que j’en ai raconté plus en détails dans mon article de ce blog le premier octobre dernier. Fils de Henrik Sambiak et d’Aclena Milar, un couple converti au christianisme, il est né entre 400 et 405 à Rachau, en Autriche. Il a trente ans environ lorsqu’en Irlande saint Patrick l’ordonne prêtre. On le retrouve pèlerin en Terre Sainte dans la seconde moitié du cinquième siècle. Puis il est évêque de Tarente pendant au minimum quinze ou vingt ans. Il meurt entre 475 et 480. Quant à saint Nicolas, j’en ai déjà parlé tant et tant de fois que je n’y reviens pas. La justification de ces deux patrons tient au fait que Cataldo de retour de Terre Sainte a débarqué sur la côte en face de Lecce, et saint Nicolas est le protecteur des navigateurs. Outre, comme je l’ai dit, pour la coupole, l’art musulman se retrouve dans les décorations végétales des portails, et sur cette façade dont l’économie générale date du dix-huitième siècle on remarque la rosace qui est, avec le portail, le seul élément conservé de l’église primitive.

 

659b1 Lecce, église Saints Nicolas et Cataldo 

659b2 Lecce, église Saints Nicolas et Cataldo 

À l’intérieur, la photo est interdite, ou presque, car on nous limite à deux clichés au choix. Je considère que les deux photos des saints patrons de l’église, san Cataldo à gauche et san Niccolò à droite, ne font qu’un cliché si je les joins en une seule image, aussi le fort aimable monsieur préposé à la garde de l’église s’est-il rangé à mes raisons, et j’ai pu photographier également le plafond de la sacristie. Ces peintures datent de 1600 à 1619.

 

659c1 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers 

659c2 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers

 

C’est lorsqu’ils ont pris possession du monastère tout à la fin du quinzième siècle, en 1494, que les Olivétains se sont attaqués à la restructuration, et donc les deux cloîtres qu’ils ont aménagés datent du tout début du seizième siècle. Comme on le voit d’après les panneaux le long des murs du cloître, il s’agit bien de bâtiments attribués à l’université et cette étudiante allongée entre les colonnes montre à la fois que les étudiants de Lecce peuvent s’offrir du bon temps et, par sa tenue légère, que le climat des Pouilles, en ce début décembre, est particulièrement doux.

 

659c3 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers 

Ah mais non, non, cette étudiante n’étudie rien et elle ne craint pas les variations climatiques. Bien évidemment, je plaisantais, même de loin je n’ai pas cru à une étudiante vivante, mais je trouve intéressante en même temps qu’amusante cette idée de placer –et avec humour– une sculpture moderne dans une université.

 

659d1 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus grec 

659d2 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus grec 

659d3 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus copte 

659d4 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus hiératique 

À faible distance de ce monastère, de grands bâtiments modernes hébergent diverses institutions, parmi lesquelles un petit musée de la papyrologie. Outre de grands et nombreux panneaux explicatifs concernant la technique de réalisation de papyrus et l’histoire de l’utilisation de ce support, des vitrines présentent de nombreux fragments de papyrus. En voici quatre exemples où les spécialistes ont déchiffré les inscriptions et, pour les fragments les plus petits ou les plus lacunaires, ils ont réussi le tour de force de comprendre sinon tout, du moins ce dont il s’agissait. Visite passionnante, avec aussi des personnes compétentes et aimables. Ce sont des jeunes, et quoique je ne leur aie pas posé la question je suppose qu’ils sont étudiants de cette spécialité.

 

Sur ma première photo, c’est un papyrus grec du troisième ou deuxième siècle avant Jésus-Christ qui contient la stipulation d’un prêt.

 

Beaucoup plus récent, fin quatrième siècle de notre ère ou début cinquième, est cet autre papyrus grec sur ma seconde photo. Celui-là concerne l’enregistrement de plusieurs paiements en espèces et en nature au bénéfice d’un groupe de personnes, parmi lesquelles un avocat et un chamelier.

 

Ma troisième photo montre un papyrus copte du huitième siècle après Jésus-Christ. Il s’agit d’un reçu délivré pour “une mesure” de vin.

 

Enfin, le petit fragment montré sur la dernière photo date du deuxième ou du troisième siècle de notre ère. Il provient d’un papyrus hiératique où apparaît le nom du dieu Anubis, ce dieu égyptien qui est représenté avec une tête de chacal. Concernant la qualification de hiératique (du grec hiéros, sacré) par opposition à démotique (du grec dêmos, peuple), elle désigne une écriture utilisée par les prêtres, qui s’en réservaient l’initiation, et donc incompréhensible par le public, afin que l’accès à certains textes sacrés reste réservé au clergé, tous les autres textes étant rédigés en écriture démotique.

 

659e1 Lecce, Porta Napoli 

659e2 Lecce, Porta Napoli (pour Tarente) 

Ces visites, église, monastère, musée, ont eu lieu hors les murs de la Lecce ancienne. Nous nous dirigeons donc à présent vers la vieille ville, et sur cette grande esplanade se dresse cet obélisque dédié aux Tarentins. La base évoque l’origine des Tarentins, Crétois d’une part, parthéniens d’autre part. Selon la légende, les Crétois qui au temps de Minos s’étaient installés en Sicile durent quitter le pays en toute hâte après le meurtre de leur roi et alors qu’ils faisaient voile vers la Crète ils furent jetés par une tempête sur la côte de Tarente où ils décidèrent de s’établir. Lors de notre visite du musée archéologique de Tarente, le premier octobre dernier, j’ai expliqué l’origine spartiate des enfants nés d’une femme spartiate et d’un homme libre mais étranger, unions favorisées pour garnir les rangs des armées, mais lorsque les besoins guerriers de Sparte ont diminué ces hommes dits parthéniens (de l’adjectif grec parthénos, vierge, condition de leur mère lorsqu'elle a rencontré leur père) ont été fort énergiquement priés de vider les lieux, et ils sont allés s’établir à Tarente où ils ont été bien accueillis par la population locale, crétoise ou autochtone.

 

659e3 Lecce, Porta Napoli

 

659e4 Lecce, Porta Napoli 

Au fond de l’esplanade se dresse une grande porte de ville, la Porta Napoli. De curieuse façon, le côté ville est plan, nu, sans aucune sculpture ni inscription, alors que le côté extérieur comporte un fronton armorié et quatre colonnes. Lorsque Charles Quint eut fait construire à Lecce de nouveaux murs et un nouveau système de défense, cette porte fut construite en son honneur, en 1548, sur demande de la population et sur décision de Ferrante, le gouverneur de la Terre d’Otrante. Elle doit son nom, logiquement, au fait qu’elle ouvrait sur la route qui allait vers la capitale du royaume. Sous le blason des Habsbourg (Charles Quint était un Habsbourg qui, ai-je lu un jour quelque part, n’a jamais réussi à parler correctement l’espagnol) il y a une inscription qui célèbre le triomphateur sur les terres américaines, dans les guerres contre la France (il n’y a pas de quoi être fier) et sur le territoire africain, l’exterminateur des Turcs et le propagateur de la religion chrétienne. Il est probable que les quatre colonnes soient une allusion aux colonnes d’Hercule, ces deux rochers qui bordent le détroit de Gibraltar, l’un côté européen, l’autre côté africain, et qu’Hercule (ou plutôt Héraklès) avait franchis pour ramener les bœufs de Géryon. Elles marquent la limite entre le monde connu des Grecs et un univers inconnu et dangereux au-delà.

 

659f1 Lecce, chiesa di Santa Maria della Porta 

659f2 Lecce, chiesa di San Niccolò dei Greci 

Pénétrant dans la ville par cette Porta Napoli désormais isolée depuis que les murs ont été abattus en cet endroit (mais ils ont été maintenus en d’autres endroits, non loin, et c’est là, à leur pied, que nous sommes établis pour ce second séjour dans la ville), nous voyons tout de suite cette église Santa Maria della Porta. Lorsque la porte de ville, en 1548, fut construite, il existait tout contre les murs mais à l’extérieur une petite chapelle où était conservée une image miraculeuse de la Vierge. Quand, en 1567, une certaine Laura Macchia, infirme incapable de marcher depuis cinquante ans, fut soudainement guérie sans autre explication que l’intervention miraculeuse de la Vierge de cette chapelle, il fut décidé de reconstruire une vraie église intra-muros, laquelle église a subi une reconstruction en style néoclassique de 1852 à 1858, c’est l’édifice que nous voyons aujourd’hui, à plan octogonal surmonté d’une coupole hémisphérique.

 

L’autre église s’appelle San Niccolò dei Greci. Il y a toujours eu, à Lecce et dans toute la Terre d’Otrante, une nombreuse colonie grecque et albanaise pratiquant le rite grec. La chapelle qui leur était accordée fut donnée en 1575 aux Jésuites qui se sont empressés de mettre à la porte ces vilains hérétiques et ont construit là l’église del Gesù que nous avons vue avant hier premier décembre. Les Grecs, eux, ont erré quelque temps d’une église de rite grec à l’autre, jusqu’à ce qu’ils s’installent ici même, à San Giovanni del Malato, qu’ils ont rebaptisée Santa Maria dei Greci. Puis en 1765, l’église a été reconstruite en style baroque tardif, telle que nous la voyons aujourd’hui, mais des fouilles récentes ont permis de retrouver le plan de l’église médiévale où subsistent quelques traces de fresques. De nos jours, cette église est un très rare témoignage du maintien des traditions intactes du rite byzantin catholique et non orthodoxe), et elle dépend de l’Éparchie de Lungro dans la province de Cosenza.

 

659f3a Lecce, chiesa di Santa Chiara 

659f3b Lecce, chiesa di Santa Chiara 

Encore une église. C’est Santa Chiara, qui a remplacé en 1687 une église antérieure, du quinzième siècle. La décoration baroque a beau n’être pas aussi abondante que sur d’autres églises, on voit cependant au-dessus du portail central une grande couronne de fleurs soutenue par deux petits angelots et surmontée du blason de l’Ordre. Les chapiteaux, les hauts de colonnes, les dessus de niches sont également ornés de motifs baroques, végétaux ou humains, mais les statues qui garnissaient ces niches ont disparu. Aucune indication ne dit ce qu’elles sont devenues, volées, détruites, transférées…

 

659f3c Lecce, chiesa di Santa Chiara 

Devant cette même église Santa Chiara, le panneau interdit non seulement le stationnement, mais même l’arrêt. L’inscription en-dessous, illisible sur ma photo réduite, précise su tutta l’area, sur toute la place. Rien qu’en regardant la photo, on s’en serait douté.

 

659f4a Lecce, chiesa di San Matteo 

659f4b Lecce, chiesa di San Matteo

 

659f4c Lecce, chiesa di San Matteo 

Il nous reste encore plusieurs églises baroques à voir. Ici, c’est San Matteo, Saint Matthieu. J’ai choisi ce détail de deux visages grotesques qui se regardent dans un dessous de fenêtre. Je montre aussi un problème récurrent à Lecce, l’usure de cette pierre locale tendre. Certaines parties des édifices, plus exposées que d’autres aux intempéries, par leur orientation ou par leur position, sont particulièrement abîmées et des sculptures en viennent à ne plus rien représenter tant elles sont érodées.

 

659f5a Lecce, chiesa delle Scalze 

659f5b Lecce, chiesa delle Scalze 

Le dessus du portail de la chiesa delle Scalze, l’église des [Carmélites] Déchaussées, porte un bas-relief particulier. La notice explicative placée devant l’église parle pour cette frise du duel de David et Goliath. Étonné, je viens de chercher sur Internet et partout je trouve la même explication. Pourtant, j’ai l’impression de voir, entre les deux camps de tentes peuplés de cavaliers, à gauche un enfant nu qui, à la rigueur, pourrait avoir une fronde en main, mais à droite ce guerrier en casque moderne a l’air d’avoir un fusil en main. Pourtant, sur place cet après-midi, j’ai regardé attentivement, ce soir sur ma photo en bonne définition j’ai recommencé, je n’arrive pas à voir le duel de David et Goliath tel que je le connais par le texte. Voilà pourquoi je dis que ce bas-relief est particulier.

 

659f6a Lecce, chiesa del Carmine

 

659f6b Lecce, chiesa del Carmine 

Allez, encore une dernière église baroque pour justifier le surnom de Lecce de Capitale du baroque, et avant de quitter l’Italie pour la Grèce où, certainement, nous ne verrons pas du tout le même genre d’églises. Celle-ci est la chiesa del Carmine attachée au couvent de Carmélites. Dans le tympan au-dessus du portail central, dans cette couronne végétale, est représentée la Madonna del Carmine, un Couronnement de la Vierge qui porte dans ses bras l’Enfant Jésus. Les Carmélites étaient arrivées à Lecce en 1481 et s’étaient établies hors les murs. Quand, dans les années 1540, leur couvent a été détruit par un tremblement de terre, elles sont allées s’installer dans les murs et on trouve un contrat de 1592 avec un maître d’œuvre pour la construction du cloître. La première pierre de l’église actuelle a été posée le 15 juillet 1711.

 

659g1 Lecce, maison natale du ténor Tito Schipa 

Changeons (enfin) de registre. Sur les murs de la ville pendant notre promenade, j’ai relevé quelques détails intéressants. D’abord, cette plaque. Elle marque la maison natale du ténor Tito Schipa. Un chanteur d’opéra célèbre, l’un des plus grands du siècle passé, surnommé le Prince des Ténors, qui a fait une carrière internationale, une des gloires de Lecce dont le nom apparaît ici ou là, bar Schipa, hôtel Schipa, pharmacie Schipa… et pourtant, quand on parle de lui à des personnes implantées à Lecce depuis toujours, elles ont certes entendu parler de cette célébrité, mais ah bon ? Il est né à Lecce ? Non, je ne sais pas où. Eh bien voilà, moi je sais (depuis quelques heures). Et qui me lit sait aussi.

 

659g2 Lecce, plaque en l'honneur de Paul Bourget 

Cette plaque a été apposée en 1910 par la Ville de Lecce pour rappeler que Paul Bourget, dans son livre Sensations d’Italie, a célébré cette ville. S’agissant d’un auteur français, je me devais de relever cet hommage. En novembre 1890, venant de Brindisi il a passé six jours à Lecce, du 20 au 25, avant de gagner Tarente. Le chapitre commence par ces mots :

“Si la botte légendaire que forme l’Italie portait un éperon, la chère ville d’où j’écris ces lignes occuperait juste la place de la mollette. Je l’appelle chère quoique je ne la connaisse que d’aujourd’hui, mais c’est un si coquet, un si précieux bijou de ville et j’ai reçu pour elle ce coup de foudre de sympathie que l’on a pour les choses comme pour les personnes. […] Avant d’être venu ici, je n’attachais aux termes de baroque et de rococo qu’un sens de déplaisance et de prétention. Lecce m’aura révélé qu’ils peuvent être aussi synonymes de fantaisie légère, d’élégance folle et de grâce heureuse. […] …les contes de Voltaire auxquels la jolie ville pourrait si bien servir de décor, –tant elle a de clarté dans son ciel, de gaieté dans ses rues et d’esprit dans la dentelle d’ornements jetée sur elle, que le temps a jaunie sans en rien faner!

 

Tel est le style de Paul Bourget, de la page 227 à la page 280, pour parler de Lecce. Du début à la fin de ces trois chapitres, ce ne sont qu’éloges. Pas un mot de critique. Cela valait bien une plaque.

 

659g3 Lecce, allusion à la France 

Plus loin, je remarque le nom de cette crêperie, qui dans une orthographe qui lui est propre se réfère à travers les premiers mots de notre hymne national à la spécialité française, bretonne, des crêpes. À cette évocation, mon palais se rappelle le goût des bonnes galettes de sarrasin, des bonnes crêpes sucrées, dégustées là-bas, et j’en ai les larmes aux yeux d’émotion. Pavlov, vous connaissez ? Nous n’avons pas goûté celles qui sont proposées ici.

 

659g4 Lecce, graffito humoristique 

Et je terminerai sur ce graffito qui représente le Dottore Alemanno. J’ai un peu tourné dans les rues alentour en épluchant toutes les plaques sur les portes, les noms à côté des sonnettes, je n’ai pas trouvé de docteur de ce nom. Je n’espérais certes pas avoir la chance qu’il sorte au même moment de chez lui pour me donner l’occasion d’évaluer si la représentation est ressemblante, mais je voulais savoir si, vivant ou travaillant à proximité, il avait la possibilité de se voir en portrait sur ce mur. Quoi qu’il en soit j’ai trouvé assez amusante cette caricature pour l’utiliser en conclusion pour Lecce.

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Published by Thierry Jamard
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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 22:05

658a Lecce, château

 

Aujourd’hui, nous avons décidé d’aller voir ce château dit de Charles Quint. En fait, des documents du quatorzième siècle se réfèrent à lui, et les fouilles archéologiques montrent que dès le treizième siècle il existait, construit par un Normand, probablement Tancrède (1140-1194), conçu en une union adultérine de Roger III, fils aîné de Roger II roi de Sicile et duc des Pouilles, avec sa cousine Emma de Lecce, fille du comte Achard II de Lecce. Mais ce château était bâti en tant que résidence et n’avait que partiellement une fonction défensive, car il semble que cette fonction était confiée à l’amphithéâtre voisin. Défense devenue évidemment peu efficace face aux moyens techniques qui ont fait leur apparition à l’issue du Moyen-Âge. C’est Charles Quint au seizième siècle qui, on l’a vu, a décidé de déplacer et de renforcer les murs de la ville, et de renforcer les défenses en restructurant le château existant, et en l’amplifiant de façon considérable. L’ancien château comportait plusieurs salles, des cuisines, des magasins, deux jardins, un moulin, des prisons, une chapelle Sant’Angelo, un puits, un espace sanitaire. Le seizième siècle dans les années 1539-1549, avec Charles Quint, voit l’édification de quatre bastions, de courtines, et de beaucoup de bâtiments à l’intérieur des murs de l’ancien château. Un profond fossé entoure l’ensemble. Un bloc datant de la construction normande primitive et qui unit le corps est au corps nord, avait été conservé. En 1597 il est surélevé et l’intérieur est organisé de façon à offrir une luxueuse résidence.

 

658b1 Lecce, il castello 

658b2 Lecce, il castello 

658c1 Lecce, château 

658c2 Lecce, château 

Quelques images de l’intérieur du château. On voit qu’il appartient à diverses époques, mais la plus grande partie est marquée par l’esprit de la Renaissance. Toutefois, ce château n’est pas habituellement ouvert à la visite, seuls des groupes d’étudiants ou de spécialistes peuvent en faire le tour. Nous y pénétrons pour n’en voir que la cour et les parties de bâtiments qui mènent au musée.

 

658d Lecce, château, machine à presser le raisin 

Dans l’un des halls traversés, on peut voir cette curieuse machine. Elle constituait un grand progrès technique pour presser le raisin, étant capable de traiter entre dix et douze quintaux à l’heure. À l’origine, elle tournait à la force des bras, puis un moteur lui a été adapté. Le raisin pressé tombe sur une grille qui retient pulpe et pépins tandis que le jus s’écoule vers une cuve. Cette grille est oscillante pour éviter l’accumulation qui empêcherait l’écoulement du jus. Intéressant.

 

658e Lecce, château, musée de la cartapesta 

Pourtant là n’est pas le thème de ce musée. Il s’agit, comme je le disais hier, du musée de la cartapesta, c’est-à-dire de la réalisation de statues ou de décors en papier mâché. Et c’est dans ces belles salles du château que l’on peut découvrir cette technique.

 

658f1 Lecce, musée du papier mâché 

658f2 Lecce, museo della cartapesta

 

Et d’abord, des vitrines et des panneaux initient le visiteur aux méthodes de réalisation d’une statue. On voit que le squelette est constitué d’une armature en fer, sur laquelle la forme générale est donnée par un garnissage de paille. Seules les parties du corps apparentes seront réalisées en papier mâché. Le papier est mis à macérer dans un mélange d’eau et de colle, puis pilé dans un mortier de pierre pour en briser toutes les fibres et en faire une pâte. Ensuite on fait bouillir cette préparation, et on la presse pour en extraire l’excédent d’eau. Cette pâte réduite en feuilles humides est ensuite encollée pour être posée sur la forme préparée en plâtre et enduite d’huile de lin, et ainsi plusieurs couches de cartapesta sont posées successivement, plus ou moins épaisses, plus ou moins nombreuses, pour réaliser le modelé des formes. À l’étape suivante, la sculpture sèche dans un local fermé et chauffé à 30° en hiver, ou dans un local ouvert à l’air libre en été. Une fois séchée, la sculpture est brûlée sur toute sa surface avec des outils de fer de différentes formes que l’on chauffe avant de les appliquer. Après quoi les parties réalisées en papier mâché sont raccordées au squelette de fer et de paille.

 

Reste à réaliser l’habillement, en posant de grandes feuilles de cartapesta enduites de colle de farine sur leurs deux faces et auxquelles on donne forme avec des outils en bois. On procède de même ensuite au séchage et au brûlage. La sculpture achevée va être enduite de plâtre et de colle de lapin sur une épaisseur d’un centimètre environ et une finition au papier de verre fin rendra l’aspect parfaitement lisse. Une première coloration à la peinture à l’eau est suivie d’une couche de peinture à l’huile.

 

658f3 Lecce, museo della cartapesta 

658f4 Lecce, musée du papier mâché 

Ce n’est que lorsque la statue est terminée que l’on y place les yeux en cristal de Bohème, et que l’on réalise la jointure en posant des paupières en cartapesta ou, de nos jours, si la statue est de petites dimensions, avec une pâte synthétique. Comme on le voit, il s’agit d’un travail complexe et long qui réclame, outre les évidentes qualités artistiques propres à toute création, un savoir-faire élaboré. Mais le résultat est étonnant et digne des sculptures réalisées dans d’autres matériaux.

 

658g1 Lecce, musée du papier mâché

 

Voyons maintenant quelques unes des œuvres présentées dans le musée. Elles proviennent pour la plupart d’églises désaffectées ou de collections privées. Ici, ce sont deux personnages de crèche. Il ne s’agit donc pas de statues de grandes dimensions, mais on voit que même sur ce genre de petit sujet on parvient à obtenir des détails de qualité.

 

658g2 Lecce, musée de la cartapesta 

Un artiste inconnu a réalisé cet Ecce Homo au dix-huitième siècle. Pour que l’on puisse se l’imaginer, je précise qu’il mesure quatre-vingt deux centimètres de haut. Je ne commenterai pas ici l’intérêt artistique de cette représentation, je ne le montre qu’en tant que cartapesta. Sur le corps, le rendu de la peau n’est pas excellent, mais le visage est très réaliste, et la façon dont les yeux sont insérés permet de les rendre vivants et très expressifs.

 

658g3 Lecce, musée de la cartapesta 

La sainte Rita dont je présente ici le visage en gros plan est une statue grandeur nature puisqu’en pied elle mesure 1,66 mètre. C’est une œuvre du vingtième siècle, d’un artiste inconnu. Ici encore, l’auteur a recherché le réalisme maximum, et il a réalisé une statue qui serait presque digne du Musée Grévin. La technique de la cartapesta lui a permis de rendre le toucher du tissu, et les yeux de cristal ont une transparence qui exprime l’émotion de la sainte.

 

658g4 Lecce, musée de la cartapesta (Lucia Barata) 

658g5 Lecce, musée de la cartapesta (Lucia Barata) 

Nous changeons ici de secteur et abordons les œuvres qui n’ont pas de sujet religieux et qui ont été réalisées par des artistes contemporains. Lucia Barata est une artiste contemporaine qui a intitulé l'œuvre de la première photo Big Mamas Vittoria et la composition des cinq autres qui partagent la vitrine de ma deuxième photo portent simplement le titre de Mamas. Quoique ces œuvres soient réalisées avec la même cartapesta polychrome que les œuvres précédentes, on voit que, inspiration et sujet mis à part, bien sûr, cette technique se prête à la réalisation d’effets très différents.

 

658g6 Lecce, museo della cartapesta (Lucia Barata) 

Ce livre, puisque cette sculpture est intitulée Book – Vittoria Gaia, est de la même Lucia Barata. Ici, il y a union du papier naturel et du papier mâché pour un résultat créatif intéressant. En effet, dans l’art contemporain, les peintres mêlent bien dans le même tableau des collages et de la peinture, et depuis fort longtemps certains sculpteurs ont adjoint des accessoires de bois, de cuivre, d’argent ou d’or à leurs statues de marbre, alors pourquoi pas cette association de deux états du même matériau ?

 

658g7 Lecce, museo della cartapesta (Pietro Indino) 

Pietro Indino, l’auteur, appelle cette sculpture Testa di vecchio, c’est-à-dire Tête de vieil homme. Avec ce sujet et sa réalisation, nous revenons à un certain réalisme. En fait, je peux apprécier la qualité de la réalisation, qui est remarquable, mais je ne trouve pas grand intérêt à une œuvre qui ne cherche que la ressemblance formelle au modèle. Pour sainte Rita ou pour le buste de Christ, il ne s’agissait pas, du moins théoriquement, de faire œuvre de création, mais de susciter émotion, réflexion, prière, aussi je comprends le souci de réalisme des auteurs. Il n’en va pas de même pour ce vieil homme, et j’aurais aimé que l’artiste y mette quelque chose de lui-même, une marque de sa personnalité, de sa vision personnelle.

 

658g8 Lecce, musée du papier mâché (Cesare Gallucci) 

Cette Descente de croix (Depositione) est de Cesare Gallucci (vingt-et-unième siècle). Certes, il y a ici dans les attitudes, dans l’étude du corps du Christ mort, du réalisme, mais il y a aussi création. D’abord, la sculpture n’est pas polychrome, et elle n’est pas non plus laissée blanche, naturelle, mais il y a le choix d’une colorisation qui évoque le bronze, avec toutefois une légère différence de couleur entre la peau et les vêtements. D’autre part, le modelé de la matière n’est pas lisse, et comme bien des bronzes modernes les surfaces présentent des aspérités, des arêtes, qui n’existent pas sur la peau naturelle. Et enfin, ce genre de sujet permet à l’auteur de donner sa propre interprétation des sentiments des personnages. C’est comme pour une Annonciation, où Marie peut exprimer l’étonnement d’avoir été choisie, l’hésitation à accepter ce rôle, la stupeur de recevoir une si lourde charge, la soumission à la volonté de Dieu, la fierté d’assumer une telle fonction, etc., laissant à l’auteur le choix du sentiment ainsi que le choix des moyens de l’exprimer.

 

658h Lecce, Il dubbio di Narciso (Alba Gonzales)

 

Il y a également dans ce château de Charles Quint une autre section où sont présentées des œuvres sans rapport avec le papier mâché, comme ce bronze d’Alba Gonzales daté de 2002 et intitulé Le double de Narcisse. Le visage en léger relief que Narcisse voit dans l’eau à travers ce cercle qu’il tient en main et que l’on peut supposer être un miroir ne reproduit pas le corps ni le visage qui sont au-dessus de l’eau alors que le mythe suppose qu’il est amoureux de sa propre image. Mais l’artiste a voulu que cette image soit autre, qu’elle soit son double. Je pense qu’il n’est pas utile que je montre en gros plan ce qu’il fait de sa main gauche pour exprimer l’amour qu’il ressent physiquement pour ce double de lui-même. Car ici le mythe est clair, il veut s’embrasser lui-même puisqu’il se penche sur l’eau pour poser ses lèvres sur celles de son reflet, qui évidemment se trouble dès qu’il entre en contact avec lui, empêchant la réalisation de ce rêve sensuel. C’est pourquoi l’artiste a voulu pousser la sensualité jusqu’à la sexualité. Peu importe que je ne sois pas sûr de partager l’interprétation de cette artiste, je trouve intéressante sa réflexion et belle sa réalisation. C’est donc sur cette œuvre que je clos mon article d’aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 21:23

 

657a Lecce, Porta Rudiæ

 

Aujourd’hui, nous allons nous promener dans Lecce. Nous allons (j’adore ce mot italien) girovagare. Je l’aime encore mieux au gérondif, alors je modifie ma phrase, nous allons jouir de Lecce, girovagando par les rues. Désormais, nous sommes installés à l’est de la ville, sous les remparts, sur un parking bon marché et très tranquille. Évidemment, notre position n’est plus aussi centrale, mais nous sommes tout près d’une entrée de la ville qui donne sur une petite rue animée, vivante, sympathique que nous avons plaisir à parcourir et qui mène en quelques centaines de mètres à la cathédrale, qui est au cœur de la ville. Nous pénétrons en ville par la Porta Rudiæ, la plus ancienne porte de Lecce, qui porte le nom de l’ancienne cité vers laquelle elle donnait.

 

La porte d’origine s’est écroulée au dix-septième siècle, et la porte actuelle date de la reconstruction en 1703. Au sommet, on voit sant’Oronzo, l’évêque protecteur de la cité, et un peu plus bas, de part et d’autre, sont les statues des protecteurs secondaires, saint Dominique de Guzman et sainte Irène. On voit en dessous quatre colonnes, mais ce que l’on ne distingue qu’à grand-peine sur ma photo réduite, ce sont quatre bustes posés sur les chapiteaux des quatre colonnes. Et pour les identifier, ils sont accompagnés de légendes. Mais les légendes sont si haut placées, qu’elles sont quasiment impossibles à lire. Qu’à cela ne tienne, un panneau placé à hauteur d’homme, ce qui est plus logique, les transcrit. Mieux vaut, pour la logique chronologique, ne pas suivre l’ordre des statues.

 

Commençons par la deuxième : “Je suis roi et le fondateur de la cité, Malennius, fils de Dasumnus et petit-fils de Salo”. Au-dessus de la troisième colonne, on lit : “Je suis le roi Daunus, fils de Malennius, illustre par mon règne et par le maniement des armes”. Revenons à la première colonne : “Euippa, sœur de Daunus, qui ai survécu à mon frère, dans une main de femme j’ai su tenir le sceptre de mon grand-père”. Enfin sur la quatrième colonne : “Moi, Lizius Idoménée, par mon mariage avec Euippa, j’ai obtenu la cité que mon beau-père avait fondée et je l’ai agrandie”.

 

657b1 Lecce, palazzo à vendre 

657b2 Lecce, palazzo à vendre 

657b3 Lecce, palazzo à vendre 

Comme on peut le voir sur ce panneau, voici un palazzo à vendre. J’en ignore le prix mais après quelques travaux de restauration et de modernisation je suis convaincu qu’il ne doit pas être désagréable. Et sa situation dans cette rue au trafic limité et enviable. Avis aux amateurs.

 

657c1 Lecce, église Saint Jean Baptiste 

657c2 Lecce, chiesa di San Giovanni Battista 

657c3 Lecce, église Saint Jean Baptiste 

Poursuivons notre chemin. Voici l’église Saint Jean Baptiste. Nous sommes dans la ville qui se dit la capitale du baroque. Je ne sais pas si ce titre de capitale, qui revendique la suprématie, est justifié car d’autres villes, telle Raguse en Sicile, pourraient le revendiquer, mais il est vrai que le baroque domine à Lecce et qu’à chaque coin de rue l’œil est attiré par ces décorations surchargées, typiques de ce style.

 

657d1 Lecce, chiesa del Gesù 

657d2 Lecce, chiesa del Gesù 

657d3 Lecce, église du Jésus 

657d4 Lecce, chiesa del Gesù 

Il n’est pas nécessaire d’aller bien loin pour trouver une autre église. Celle-ci a été construite par les Jésuites, c’est la chiesa del Gesù. On la reconnaît au sigle de l’Ordre, encadré de deux très beaux anges fléchissant le genou. Je trouve amusant de constater que cet honneur est rendu à l’Ordre des Jésuites dans une grande sculpture bien visible au-dessus du portail, alors que Jésus lui-même est beaucoup plus petit, perché là-haut au-dessus d’une fenêtre, et écrasé par un immense aigle qui se détache du fronton sur fond de ciel. C’est un choix de décoration un peu nombriliste…

 

657e Lecce, chiesa di San Marco

 

Les guides recommandent l’église San Marco sur la grande place où se trouvent à la fois l’amphithéâtre romain et la statue de sant’Oronzo. Mais elle est toute enveloppée de bâches pour la réalisation de travaux sur sa façade, avec une immense publicité pour les sacs en cuir Dolly (jingle bags, disent-ils). Seule apparaît la petite porte latérale, mais elle est surmontée de ce beau lion ailé posant sa patte sur l’évangile, emblème de saint Marc, patron de cette église.

 

657f1 Lecce, Sainte Marie de Constantinople

 

657f2 Lecce, chiesa di Santa Maria di Costantinopoli 

Je vais revenir sur cette place, mais d’abord je continue mon tour des églises. Ici, c’est Santa Maria di Costantinopoli, encore une église baroque avec sa façade ornée d’une frise toute sculptée. Dans le tympan, au-dessus du grand portail, j’aime bien ces angelots ailés qui jouent sur la guirlande.

 

657f3 Lecce, Sainte Marie de Constantinople

 

657f4 Lecce, chiesa di Santa Maria di Costantinopoli
Cette église est ouverte. Nous y pénétrons pour voir un peu à quoi elle ressemble. En fait, il ne s’y trouve rien de bien original. Il y a certes quelques décorations qui évoquent le baroque, mais dans la nef, au premier coup d’œil c’est plutôt discret. En revanche, cette chapelle latérale dédiée à la Vierge Immaculée, entre ses quatre colonnes torsadées et fleuries, sous ces sculptures dont la figure centrale est difficile à identifier à cause des lumières brillantes du lustre, sans doute un Christ, est bien baroque. Tout l’autel, réalisé au dix-septième siècle, est en pierre de Lecce, le tabernacle est en marbre blanc, et la statue de Marie, parce que nous sommes à Lecce, est bien sûr en cartapesta, –en papier mâché.

 

657g1 Lecce, église Sainte Marie des Anges 

657g2 Lecce, chiesa di Santa Maria degli Angeli

 

Allez, encore une église. Cette fois-ci, c’est Sainte Marie des Anges. Ici, l’ambiance est totalement différente. D’abord, l’église fait un angle avec un autre bâtiment, et ensuite sa façade est beaucoup plus simple. Parce qu’elle est fermée je ne sais ce que révèle l’intérieur, mais nous ne sommes pas à l’extérieur dans le style baroque. Cette église est plus ancienne, elle remonte au seizième siècle. Pour exécuter les dernières volontés de son défunt mari, une noble Florentine crée l’église Santa Maria degli Angeli et le couvent attenant. En 1524, les Minimes de Saint François de Paule viennent s’y installer. La fondatrice, alors, leur lègue, par testament, en 1527, la concession d’une oliveraie pour leur assurer des revenus, et la somme de trois cents florins pour achever les travaux. Église et couvent étaient situés, lors de leur construction, hors les murs de la ville, mais voilà qu’à peine achevés les travaux, il faut s’y remettre parce que l’empereur Charles Quint décide que les murs de la ville seront repoussés pour englober une plus grande superficie, dont le couvent, qui se trouve partiellement sur le tracé de la nouvelle enceinte. Dans les années soixante du dix-neuvième siècle, les congrégations sont sécularisées, et les religieux doivent quitter les lieux. C’est en 1934 que l’église va être rouverte en tant qu’église paroissiale.

 

La lunette au-dessus du portail représente, œuvre de Francesco Antonio Zimbalo, une splendide Vierge assise sur un trône et couronnée par le chœur des anges. Elle porte sur ses genoux un Enfant Jésus se tenant debout et serrant dans sa main quelque chose que, même sur ma photo originale en grande dimension et meilleure définition, je n’arrive pas à identifier, mais qui ne semble pas être le globe terrestre que j’attendrais. Malheureusement, sa tête a été brisée. Ce Jésus est tout petit, sans proportion avec les autres personnages, et par ailleurs il n’est pas un nourrisson s’il tient sur ses jambes. Or, malgré cette invraisemblance, la sculpture est belle et harmonieuse.

 

657h1 Lecce, ex-couvent des Pères Célestins (conseil prov 

657h2 Lecce, ex-couvent des Pères Célestins (conseil prov 

Sur la première de ces photos, on voit encore une église. C’est Santa Croce, qui constitue le clou de la balade baroque. Par conséquent, c’est par elle que je finirai cet article, et pour l’instant je vais plutôt m’intéresser à ce grand bâtiment baroque, qui est l’ancien couvent des Pères Célestins et qui, après leur expulsion, est devenu aujourd’hui le siège du conseil provincial. C’est en 1352 que Gautier VI de Brienne, comte de Lecce et duc d’Athènes, crée un monastère pour les Pères Célestins et, l’année suivante, il leur fait attribuer l’église Santa Croce voisine. Mais, de même que nous l’avons vu plus haut, Charles Quint en 1549 fait modifier le tracé des murs et fait construire le château là où se trouve l’église. On va donc alors, simultanément, reconstruire le monastère que l’on voit sur cette photo et l’église Sainte Croix que nous verrons tout à l’heure. Tout en restant dans le baroque, on note une nette différence de style entre le rez-de-chaussée et le premier étage, ce qui est dû à un changement d’architecte. À l’époque napoléonienne, en 1807, l’Ordre des Célestins est supprimé, et leur monastère devient Palais du Gouvernement, ce qui impose une modification de la façade donnant sur la rue parallèle et, au cours des deux derniers siècles, de multiples réaménagements intérieurs pour adapter les bâtiments à leur usage administratif.

 

657i1 Lecce, amphithéâtre romain 

657i2 Lecce, amphithéâtre romain 

En attendant de retrouver Sainte Croix, assez de baroque. Nous sommes ici sur la grande place où San Marco est enveloppé de publicité, devant l’amphithéâtre romain. Je ne sais pas ce qui se prépare, mais tout plein de matériaux de construction y sont déposés et des ouvriers y édifient des bâtiments en vraie pierre mais seulement destinés à des représentations car reposant sur des structures en tubes et en planches. Probablement un spectacle, ou une crèche géante, mais sauf gros imprévu nous ne serons plus ici lorsque ce sera prêt parce que, cette fois c’est sûr, nous serons bientôt en Grèce.

 

657i3 Lecce, affiche anti caméras 

Sur un mur, cette affiche s’insurge contre les caméras partout. Elle dit que même pour qui n’a rien à cacher cette surveillance ne peut être admise. Avec la carte de crédit on peut savoir où nous sommes, à quel moment et ce que nous achetons, etc. L’affiche dit qu’une dictature qui veut tout savoir peut mettre des armées de policiers dans les rues, mais que les caméras font le même travail, de façon plus économique et plus discrète. Et si l’on pense que c’est moins dangereux parce que seulement matériel, on ne doit pas oublier qu’il y a un œil humain qui regarde les enregistrements. Suit le couplet politique sur le souhait sécuritaire des riches qui veulent espionner qui les met en danger, mais ne supportent pas eux-mêmes d’être surveillés.

 

657j1 Lecce, Sant'Oronzo sur colonne de Brindisi 

657j2 Lecce, Sant'Oronzo sur colonne de Brindisi 

C’est sur cette grande place du centre de Lecce que se dresse cette imposante colonne. Lors de notre passage à Brindisi avec notre ami Angelo, le 20 novembre, nous avons vu une grande colonne célébrant l’aboutissement de la via Appia, et la base d’une autre colonne. Cette autre colonne s’était effondrée en 1528. Mauvais présage, avait pensé la population, qui dès lors n’avait pas souhaité sa remise en place. Et puis, en 1657, les fragments récupérables ont été donnés à la ville de Lecce qui les a assemblés sur un haut piédestal et a posé tout au sommet la statue de son saint patron et protecteur, sant’Oronzo.

 

657k1 Lecce, cartapesta

 

657k2 Lecce, cartapesta 

657k3 Lecce, cartapesta 

Ici ou là, à Lecce ou ailleurs, j’ai eu l’occasion de parler de statues, de compositions en cartapesta, la spécialité de Lecce. Le style à la mode exigeant de multiples statues et décorations, l’usage du marbre ou d’autres pierres se révélait trop coûteux. Par ailleurs, le temps d’exécution des œuvres aurait nécessité un nombre d’artistes introuvable, les talents ne courant pas les rues. Ailleurs, à Palerme par exemple, on a multiplié les stucs, mais à Lecce on a imaginé cette technique du papier mâché. Demain ou après-demain, nous comptons visiter le château de Lecce qui héberge un musée du papier mâché, mais déjà tout au long des rues de la ville nous voyons des ateliers où l’on fabrique des statues ou divers objets, comme en témoignent cette affiche ou cet éléphant placé au milieu d’une rue piétonne. Ma troisième photo montre une vitrine dans le mur d’un bâtiment où un auteur anonyme a réalisé au début du vingtième siècle cette Madonna del Carmine en cartapesta polychrome.

 

657L1 Lecce, chiesa di Santa Croce 

657L2 Lecce, chiesa di Santa Croce 

657L3 Lecce, église Sainte Croix 

Et me voilà revenu, pour terminer, à la célèbre église Santa Croce, joyau du baroque. La voilà telle qu’elle apparaît au bout d’une rue, et de profil parce que la place extrêmement large mais peu profonde qui borde le monastère et l’église, comme nous l’avons vu précédemment, n’autorise qu’un recul très limité.

 

657m1 Lecce, église Sainte Croix 

Voici la célèbre rosace de la célèbre église de cette ville célèbre. Contrairement à ce que nous avons vu sur la façade de maintes églises ou cathédrales d’autres villes des Pouilles, cette rosace n’est décorée que sur le pourtour. Pas de ces rayons qui convergent vers une sculpture centrale et rejoignent l’extérieur avec un beau chapiteau. En revanche, le pourtour est très richement et très finement sculpté.

 

657m2 Lecce, église Sainte Croix 

657m3 Lecce, chiesa di Santa Croce 

657m4 Lecce, chiesa di Santa Croce 

Ces quelques sculptures donnent une idée de la décoration de la façade. Comme sous le balcon de bien des palazzi, la corniche en balcon est soutenue par des consoles ornées de grotesques et d’animaux. Cet homme avec une cuirasse sur le thorax et une tenue de légionnaire romain, un casque sur la tête, peine sous le poids. Sous ce balcon et au-dessus du niveau du portail une ligne de frise souligne la façade. La seconde photo ci-dessus montre l’un des cadres dont elle est constituée. Souhaitant terminer sur la troisième photo ci-dessus, je reviens aux consoles. Au-dessus du portail central, ce sont trois animaux. Et de part et d’autre, alternent un homme comme celui que j’ai montré, mais chacun avec son visage à lui et sa position propre, l’artiste ne se contentant pas de reproduire plusieurs exemplaires de la même sculpture, et un animal. Mais cette console-ci a cela de particulier que l’animal n’est pas seul. C’est une claire allusion à la louve romaine, car deux enfants humains se nourrissent de son lait. Et les divers animaux étant fabuleux, je n’aurais pas identifié une louve dans ce bizarre canidé s’il n’y avait eu la présence de ces enfants.

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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 00:24

656a1 Taranto, il castello

 

656a2 Tarente, le château 

Aujourd’hui, nous nous rendons de Massafra à Lecce, que nous n’avons visitée qu’incomplètement l’autre jour. La journée n’est normalement consacrée qu’au trajet, mais comme ce trajet n’est que de 110 ou 115 kilomètres par une bonne route, nous décidons de pénétrer dans Tarente, que nous aimons, au lieu de contourner la ville, puis nous prendrons le chemin des écoliers par des routes secondaires pour jeter un coup d’œil à Avetrana. En attendant, nous nous garons non loin du château de Tarente et restons un long moment à l’admirer et à contempler la mer.

 

656b Tarente 

Face à la mer, se dresse ce grand monument moderne qui ne comporte aucune inscription indiquant ce qu’il veut représenter, mais que j’aime bien.

 

656c Tarente 

Sur le front de mer, de l’autre côté de la large avenue, ce grand bâtiment est un témoin de l’ère fasciste. “Sous les auspices du roi d’Italie Victor Emmanuel III, la noble cité des Tarentins est rendue à sa dignité d’autrefois sous les applaudissements universels”, dit une inscription au-dessus de la porte. Je suis heureux que Tarente retrouve sa grandeur, mais je ne suis pas sûr que ce soit le fascisme qui soit l’illustration de ses qualités. Ni ce bâtiment massif, moins frappant cependant que ceux de l’EUR à Rome. Cela dit, je trouve absurde de ne pas reconnaître que le gouvernement de Mussolini a réalisé de grandes choses, telles que l’assèchement des marais au sud de Rome et le développement de l’agriculture, ou la construction de routes et autoroutes qui ont favorisé le développement du pays et assuré plus d’emploi à une époque où le monde occidental se débattait dans le contrecoup du Jeudi Noir américain. Mais il est difficile d’admettre que cela se soit fait au prix de la privation de liberté d’expression, au prix d’emprisonnements, de relégations, d’exécutions, par un Duce qui a pris le pouvoir par la force et non de façon démocratique, c’est-à-dire avec l’accord de la majorité des citoyens. Je trouve dommage que dans l’esprit de bien des Italiens avec qui j’ai eu l’occasion de parler durant cette année dans le pays, Mussolini garde une image positive parce qu’il a signé les accords du Latran accordant le Vatican à la papauté et parce qu’il a favorisé et accéléré l’essor du pays. Je pense que tout manichéisme est mauvais, qu’il est toujours nécessaire de considérer les divers aspects des choses et, quelles que soient les qualités des réalisations du régime fasciste de Mussolini, ses aspects négatifs sont pour moi rédhibitoires. Mais je me suis éloigné de mon sujet.

 

656d Avetrana, église Saint Jean Baptiste 

Et nous voici à Avetrana. Nous nous sommes attardés à Tarente, nous avons pris notre temps sur la route, nous avons dû nous garer un peu loin du château que nous sommes venus voir, et tout cela fait qu’il fait noir lorsque nous passons devant cette église Saint Jean Baptiste. Il n’est pourtant qu’un peu plus de dix-huit heures, mais les personnes qui sont en France doivent se rendre compte que nous sommes dans le même fuseau horaire mais à 18° est, alors que l’Alsace est sur 7° est, Paris à 2°21’ est, quant à Brest elle est carrément de l’autre côte du méridien de Greenwich, à 4°29’ ouest. Autrement dit, il fait encore grand jour à Brest, et pour un long moment, quand à Avetrana ou à Lecce nous sommes dans la nuit. Car l’inclinaison nord-ouest, sud-est de l’Italie est très prononcée, et nous sommes tout au bout du talon de la botte. Mais c’est terrible, ce soir je passe mon temps à glisser hors sujet. Je reviens à San Giovanni Battista.

 

C’est la sacristie qui a été construite d’abord, au seizième siècle, et pour être l’église à elle seule. On ne connaît pas la date de sa construction, mais il existe un indice certain qui permet de dire qu’elle est antérieure à 1563. En effet, le concile de Trente, qui s’est tenu de 1545 à 1563, impose de situer l’entrée des églises à l’ouest, à l’opposé du chœur qui doit être tourné vers l’est, vers Jérusalem. Or l’entrée de cette sacristie est au nord. Mais très vite on a décidé de construire une autre église et de consacrer ce local au rôle de sacristie. En 1603, lors d’une visite pastorale, l’évêque admire le chœur en bois mais note que la porte n’est pas encore achevée. D’autres phases de travaux suivront, et l’église prendra son aspect actuel en 1756.

 

656e1 Avetrana, château du 14e siècle 

656e2 Avetrana, château du 14e siècle 

656e3 Avetrana, castello XIV secolo

 

656e4 Avetrana, château du 14e siècle

 

Nous voici au château d’Avetrana. L’élément principal de défense, et le plus ancien, est la tour carrée de type frédéricien et qui est à coup sûr antérieure à 1378, à laquelle ont ensuite été adjoints des murs et des fossés qui entouraient la ville, ainsi que cette grosse tour d’angle, ronde et massive. Ce château a été construit sur d’anciennes fortifications médiévales du domaine agricole de Santa Maria della Vetrana (d’où le nom de la ville, Avetrana). Sur ma troisième photo ci-dessus, on voit une autre tour carrée, plus petite, plus basse, dont on ignore quelle fut la fonction. Sous le château, il existe de grands espaces à usage de casemates pour la protection de la garnison, mais que l’on a utilisés également comme lieux de stockage de matériel ou de vivres, notamment comme greniers, et comme caves. Cela dit, il s’agit aujourd’hui d’un bâtiment dont il ne reste plus grand chose du château qu’il a été, du fait des nombreuses modifications dont il a été l’objet de la part des rois aragonais et par la suite, du fait aussi des usages que l’on en a fait et du soin que l’on n’en a pas pris.

 

Alors que nous tournons autour, un monsieur très aimable, qui travaille dans le garage en face semble-t-il, est venu m’expliquer que, normalement, il devrait y avoir un éclairage sur le château, actuellement éclairé seulement par la lumière de la rue. Et en effet, on voit dans le sol de gros projecteurs qui sont éteints. C’est, me dit-il, parce que l’allumage est automatique, programmé, mais que la Municipalité n’a pas modifié la programmation en fonction du passage à l’heure d’hiver. On devrait donc voir le château illuminé une heure après la tombée de la nuit. Nous avons attendu un peu, mais comme rien ne venait nous avons pris la direction du camping-car.

 

656f Avetrana, palazzo Torricelli 

Sur le chemin du retour (à pied), nous nous arrêtons quelques instants devant ce beau palazzo Torricelli, dont le nom est celui de la famille originaire de Galatina qui en a été propriétaire. Un panneau placé près de la façade donne le nom des propriétaires successifs du palazzo, mais aucune indication sur sa construction ou son histoire. C’est un peu décevant. Bah, contentons-nous de le regarder, puis regagnons le camping-car pour mettre le cap sur Lecce.

 

Nous sommes actuellement installés sur ce parking très central de Lecce qui nous a accueillis lors de notre premier passage dans la ville et sommes bercés par le doux ronron du générateur que je vais à présent faire taire après avoir mis le point final à cet article et avoir refermé mon ordinateur, sa batterie bien rechargée.

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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 23:55

655a Massafra, la gravina

 

 

Nous voici donc à Massafra, à quelque dix-sept kilomètres du centre de Tarente. Encore une ville construite sur une gravina, ces vallées profondes et abruptes constituées par l’effondrement du plafond qui recouvrait une rivière souterraine, les sables et les calcaires poreux et fracturés du terrain ne retenant pas les eaux de pluie en surface. Et bien sûr, là où l’eau stagnait, des grottes naturelles dans les parois, grottes qui dès les temps les plus reculés ont servi d’abri à des hommes. Certains archéologues pensent avoir retrouvé les traces d’un village fortifié datant de 754 avant Jésus-Christ. D’autres traces dateraient du sixième siècle. Puis, au troisième siècle, Hannibal aurait laissé là une garnison de soldats carthaginois qui se seraient installés et auraient fait souche. Ce qui est sûr c’est que le bourg, situé en bordure de la via Appia, s’est développé en raison du trafic, du moins jusqu’à ce que l’empereur Trajan ôte à Tarente son rôle de débouché principal vers l’Orient en détournant la voie à partir de Bénévent en direction de Brindisi. Saint Pierre et saint Marc sont passés par Tarente et Massafra en se rendant à Rome, faisant de la ville l’une des premières à compter des convertis au christianisme, mais c’est aux sixième et septième siècles que se produit le complet basculement du paganisme au christianisme. Puis avec la civilisation byzantine et l’émigration vers l’Italie du sud de ceux qui fuyaient l’iconoclase, s’est développée la vie rupestre, habitat, églises et monastères. Mais du fait de la proximité de Tarente Massafra n’a jamais joué un rôle prépondérant dans la vie politique, le catépan byzantin étant à Bari. Toutefois, au dixième siècle, avec les Lombards, elle a été le siège du castaldat, bureau d’administration des biens de la Couronne jouissant également du pouvoir de gouvernement local et de justice.

 

On s’est aussi interrogé sur l’origine du nom de Massafra. Comme on n’en trouve trace que relativement tardivement, les hypothèses peuvent se baser sur des explications plus ou moins anciennes. De tout ce que j’ai lu, rien ne me paraît satisfaisant parce que les méthodes n’ont, je trouve, rien de scientifique. On se base sur l’histoire de la ville, et on imagine quelque chose qui sonne un peu comme le nom de Massafra, mais sans s’appuyer sur aucun document, aucun objet, aucun témoignage qui puisse justifier l’hypothèse. Ce n’est pas comme cela que j’ai appris à travailler pour mes recherches quand je fréquentais la Sorbonne. Par conséquent, ce que je vais dire maintenant n’a que la valeur d’hypothèses issues de la fantaisie de ceux qui les proposent. Massa-Afrorum, un groupe d’Africains (de la Carthage d’Hannibal, ancêtre de Tunis). Massa-fracta, un bloc (rocheux) fracturé. Massa-fera, un espace sauvage (en latin, fera, en grec thêra, désignent une bête sauvage). Et du grec byzantin Man-sapros, auquel on donne la traduction de lieu rupestre pour ermites, ce qui est intéressant, mais ne repose sur aucune étymologie vraisemblable ; en effet, on ne peut associer le mot germanique Man, Mann et le mot grec sapros ; par ailleurs, l'on associe à une grotte, mais le mot grec n’a rien à voir avec une grotte. Il dérive du verbe sepô, je pourris (je deviens pourri ou je fais pourrir), d’où sapros signifie mauvais, pourri, corrompu. Il faut donc beaucoup d’imagination pour voir là un lieu inconfortable pour homme… Mais après tout mes divagations philologiques reposent sur mes très lointains souvenirs de mes études, et peut-être ce que j’écris est-il aussi fantaisiste que ce que je lis.

 

655b1 Massafra, habitat rupestre 

655b2 Massafra, habitat rupestre 

Quoi qu’il en soit de l’étymologie du nom, l’habitat rupestre y est une réalité et donne lieu à un paysage urbain intéressant. Dans une rue, plusieurs parois ont été creusées d’un couloir dans lequel a été aménagé un escalier menant à l’entrée d’une habitation troglodyte. Ainsi, en montant l’escalier, on a d’un côté la paroi de la falaise servant de mur extérieur à la maison, et de l’autre un mur épais de cinquante centimètres à un mètre constitué du reste de la paroi rocheuse. L’escalier lui-même est construit en ciment ou en bois, mais je suppose qu’à l’origine il était lui-même taillé dans la roche vive. Les passages répétés pendant des siècles sur cette roche tendre ont probablement nécessité le remplacement des marches naturelles par un escalier construit de main d’homme.

 

655c1 Massafra, chiesa e convento di Sant'Agostino 

655c2 Massafra, église et couvent Saint Augustin 

Montant à pied de la grand-route, la via Appia, vers la ville haute, nous passons devant cette belle église de Saint Augustin avec son couvent, aujourd’hui fermés au culte comme à la visite, mais l’acoustique de l’église, excellente paraît-il, permet de l’ouvrir pour y organiser des concerts. Ils ont été fondés en 1560 pour accueillir les malades pauvres. Cette façade baroque est très légèrement convexe, allusion timide et discrète au style de mon cher Borromini à Rome.

 

655d1 Massafra, chiesa rupestre della Candelora 

En ville, dans le centre historique, suivant les indications de mon Guide Vert Michelin Puglia (en italien), nous nous sommes rendus dans un commissariat de police qui a appelé une guide pour nous emmener voir deux sites particulièrement intéressants. Nous commençons par la crypte della Candelora. Il s’agit d’une église rupestre dont, hélas, ont été détruits la façade et le vestibule.

 

655d2 Massafra, église rupestre de la Candelora

 

655d3 Massafra, église rupestre de la Candelora 

Néanmoins, il reste l’intérieur où, comme on l’aperçoit sur ces photos, il subsiste des fresques. Cet intérieur de l’église, large de 8,50 mètres et profond de six mètres, comporte six salles dont chacune est couverte d'un plafond différent, dont je montre deux exemples ci-dessus. L’autel était situé dans le dernier espace, celui qui était couvert de la coupole de ma deuxième photo.

 

655d4 Massafra, église rupestre de la Candelora, Présenta 

Il reste treize fresques datant du treizième siècle. Mais évidemment, la façade ayant disparu, elles se trouvent en plein air. Protégées des intempéries, certes, puisque le toit taillé dans la roche est toujours là et que cette grotte est suffisamment profonde et renfoncée pour que la pluie et le vent n’atteignent pas les parois peintes, mais l’humidité de l’air en hiver, les variations de température, et même la pollution de l’air dans notre civilisation moderne ont bien endommagé ces fresques. L’humidité qui imprègne la roche s’infiltre derrière l’enduit portant la couleur, permet l’introduction d’une couche d’air, puis l’enduit décollé se détache et tombe. Par ailleurs, dans certaines églises, particulièrement celles qui sont situées à la campagne, parce qu’aucun service de surveillance ou système électronique n’est prévu, les vols sont fréquents : ce sont des gens possédant une technique bien au point pour détacher les plaques d’enduit et les coller sur des toiles afin de les transporter. Heureusement, dans cette Candelora on peut encore admirer cette Présentation de Jésus au temple, ou si l’on préfère, cette Purification de la Vierge, puisque les deux cérémonies rituelles se déroulaient traditionnellement simultanément. Les couleurs sont belles, les attitudes des personnages, et notamment Jésus tendant son petit bras, sont pleines de vie.

 

655d5a Massafra, chiesa rupestre della Candelora 

655d5b Massafra, chiesa rupestre della Candelora 

Rare est cette représentation de Marie menant Jésus par la main. Oui, oui, j’ai le droit de dire menant par la main sans commettre un pléonasme car, contrairement à ce que l’on a souvent prétendu, le verbe mener est sans aucun rapport étymologique avec le mot main, mais avec le verbe latin minari, menacer. Désolé, je passe mon temps à disserter de linguistique, l’une de mes (nombreuses) marottes. Je reviens à la fresque. Je trouve très intéressante cette représentation de la maman tenant non la main mais le poignet de son fils sur le chemin, comme s’il voulait vagabonder seul et qu’elle l’en empêche. Quant à Jésus, avec son crâne rasé d’écolier sage, avec son petit panier d’œufs qu’il va porter chez sa maîtresse d’école, il est craquant.

 

655d6 Massafra, église rupestre de la Candelora 

Voyons encore une fresque. Je n’ai pas besoin de me creuser la tête pour identifier ces deux saints, puisqu’ils sont accompagnés de légendes. Ce sont saint Nicolas Pèlerin, ce Grec mort à Trani en 1094 dont j’ai parlé le 22 octobre, et saint Stéphane (ou Étienne).

 

655e1 Massafra, cellule rupestre d'ermite 

655e2 Massafra, cellule rupestre d'ermite 

655e3 Massafra, cellule rupestre d'ermite 

Tout contre la crypte de la Candelora, on trouve l’entrée d’une grotte dont les parois n’ont pas été retaillées, et qui ne donne absolument pas l’impression d’avoir été un lieu habité. Et pourtant, cette grotte a été occupée pendant des années par un ermite. On y remarque un trou près de l’entrée, par où sans doute sortait la fumée du feu que l’homme faisait dans ce coin. Et au plafond, il a travaillé la pierre pour pouvoir passer un crochet auquel il accrochait sa lampe à huile.

 

655f1 Massafra, église hypogée Saint Antoine abbé (10e-1 

Après la crypte de la Candelora, notre guide nous emmène ailleurs dans la ville, et nous pénétrons dans l’hypogée de Sant’Antonio Abate, Saint Antoine Abbé. Il s’agit d’un vaste espace, souterrain comme le nom l’indique, et qui était aussi un lieu de culte. On distingue bien par la disposition qu’en réalité il y a deux espaces communicants, mais autrefois ils étaient séparés, l’un étant consacré au culte de rite latin, l’autre au culte de rite grec.

 

655f2 Massafra, chiesa ipogea di Sant'Antonio abate (X-XI s 

655f3 Massafra, église hypogée Saint Antoine abbé (10e-1 

L’excavation de cette crypte remonte au dixième siècle ou au plus tard au début du onzième. Les murs en étaient intégralement revêtus de fresques, mais ici elles sont réellement en très mauvais état. On peut néanmoins encore y distinguer des personnages, comme cette Vierge. Tous ou presque ont été identifiés, mais je me demande bien comment parce que parfois on ne voit qu’un visage, sans aucun attribut qui, à moi le non-spécialiste, aurait donné une clé d’identification.

 

655f4 Massafra, église hypogée Saint Antoine abbé (10e-1 

655f5 Massafra, chiesa ipogea gia ospedale (X-XI sec.) 

655f6 Massafra, église hypogée ancien hôpital (10e-11e s 

L’hypogée est situé sous un bâtiment qui a été utilisé comme hôpital jusqu’à une époque très récente. On voit ici une grande salle de l’hôpital, ainsi que des cuves à eau (pour blanchisserie, je crois) et des cuvettes servant pour les bains de siège. Tout ce que l’on voit là, et qui était encore en usage après la Seconde Guerre Mondiale semble plus obsolète que ce qui est montré dans les Hospices de Beaune qui, eux, datent du quinzième siècle.

 

Après cette visite, notre guide nous quitte et, après l’avoir remerciée, nous nous baladons assez longuement par les rues de la ville avant de regagner le camping-car.

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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 22:36

 

654a1 Acquaviva delle Fonti, église Sainte Claire

 

654a2 Acquaviva delle Fonti, Santa Chiara 

Nous avons passé la nuit à Casamassima. Empruntant une petite route nous arrivons en moins de dix kilomètres à Acquaviva delle Fonti. Et, compte tenu du fait que nous sommes dans les Pouilles, que sommes-nous venus voir ? Une cathédrale, bien sûr. Mais auparavant, bref tour en ville. Nous passons devant cette vieille église Santa Chiara mais faute de la moindre information à son sujet, je ne m’attarde pas. Encore un mot. La région est très sèche puisque le terrain calcaire s’imbibe des eaux de pluie ou, fracturé, laisse s’écouler l’eau en profondeur. Mais cette ville a l’exceptionnel privilège d’être construite sur un terrain argileux qui retient une nappe d’eau à faible profondeur, justifiant ce nom d’Eau Vive des Fontaines. D’où une richesse fondée sur l’horticulture.

 

654a3 Acquaviva delle Fonti, Arco di Santa Chiara 

Tout près de l'église, cette rue pittoresque passe sous ce double arc qui, on peut s’en douter, porte le nom d’arc de Santa Chiara. Le second est visiblement un passage entre deux immeubles, mais le premier semble faire partie d’un mur de ville.

 

654b1 Acquaviva delle Fonti, cathédrale 

654b2 Acquaviva delle Fonti, cattedrale 

654b3 Acquaviva delle Fonti, cattedrale 

La première pierre de cette église, qui tient le rang de l’une des quatre basiliques palatines des Pouilles (c'est-à-dire dépendant directement du palais de l'empereur –et du pape, bien sûr–, et d'aucun évêque ou cardinal), aurait été posée par Roger II (1095-1154) dans la première moitié du douzième siècle. Mais au seizième siècle, entre 1529 et 1594, l’église a été reconstruite, de sorte qu’il n’y reste que peu d’éléments de l’époque normande, et au contraire on peut la considérer comme l’une des très rares églises Renaissance des Pouilles. Si, d’un côté, elle est accolée à un autre bâtiment, son flanc et son abside sont au contraire dégagés, le flanc donnant sur une place et un certain recul pouvant être obtenu vers l’abside en s’enfonçant au fond d’une petite impasse. Les éléments romans qui subsistent sont les lions qui encadrent l’entrée (je vais en montrer un dans un instant), et l’un des campaniles de l’abside (qui, n’étant pas en face de l’impasse, n’a pas été accessible à mon objectif).

 

654b4 Acquaviva delle Fonti, rosace de la cathédrale 

654b5 Acquaviva delle Fonti, cathédrale 

J’oppose ici la rosace, magnifique œuvre de la Renaissance, et l’un des deux lions dont j’ai parlé, typique des encadrements de portails du Moyen-Âge. Lui aussi est splendide, et tant sa tête et sa crinière que son corps sont d’une exécution beaucoup plus soignée que celle de bien des églises, mais ces lions stylophores ayant un corps assez long, la colonne ne repose pas sur leur croupe et leurs pattes postérieures, mais sur leur dos, et le poids aurait brisé la sculpture, aussi l’artiste a-t-il dû placer sous le ventre de l’animal et à l’aplomb de la colonne un bloc de soutien qui gâche un peu l’effet.

 

654b6 Acquaviva delle Fonti, cattedrale

 

Au-dessus du portail, dans le tympan, on peut voir un cavalier et, tout petit, en haut, un cerf avec une croix entre les cornes. C’est saint Eustache. Je ne trouve pas la sculpture tellement originale ni intéressante, et je préfère montrer celle qui se trouve encore au-dessus. Nulle part je n’ai trouvé de commentaire à son sujet mais je ne vois pas d’autre interprétation que Dieu le Père tenant la sphère du monde dans sa main.

 

654b7 Acquaviva delle Fonti, cathédrale

 

Enfin, tout en haut du fronton, nous voyons une intéressante Vierge à l’Enfant. Elle est couronnée et assise sur un trône, et elle tient Jésus nu et debout sur son genou. Elle est contemporaine de la reconstruction du seizième siècle, mais si le mouvement de son vêtement est bien caractéristique du style de la Renaissance, je lui trouve curieusement un visage qui ne surprendrait pas sur une statue du quatorzième siècle. Sur ma toute première photo de la cathédrale, celle de la façade principale avec la rosace, on distingue qu’au bas de chaque côté du fronton, des statues en pied entourent la Vierge. Ce sont deux apôtres, non définis.

 

654b8 Acquaviva delle Fonti, cathédrale 

654b9a Acquaviva delle Fonti, cathédrale 

654b9b Acquaviva delle Fonti, cathédrale 

654b10 Acquaviva delle Fonti, cathédrale 

Terminons notre tour de l’extérieur de l’église avec ces sculptures. Sur la première photo, on voit que comme au Moyen-Âge les colonnes encadrant la fenêtre reposent sur de petits lions, mais la forme de la fenêtre, située sur le flanc mais plus à droite que le bord de ma photo, n’a rien de normand. La deuxième photo représente une fenêtre visible sur ma photo du flanc, encadrée d’une figure féminine au buste nu et d’une figure masculine à la grande barbe . Les corps ne s’achevant pas par des jambes, on ne peut parler d’un couple cariatide / atlante, mais leur base n’est pas non plus celle, carrée, de ce qu’on appelle des hermès. Au bas de ce qui est encore un ventre et devant ce qui n’est déjà plus un corps humain, se développe une grande feuille de vigne. Quant à la frise sous la fenêtre (ma troisième photo), elle est une représentation de cariatides en bas-relief, tout à fait fantaisistes. Depuis l’Antiquité (Parthénon) et jusqu’à une époque relativement récente, vers le dix-huitième siècle, la position des cariatides est plutôt rigide, hiératique. Or nous sommes à la Renaissance, et celles des extrémités regardent sur le côté, une autre, fatiguée, ne porte l’entablement que d’une main et de l’autre se tient la tête, et surtout une autre encore remonte sa robe sur sa jambe nue et donne l’impression qu’elle se gratte. Tout cela relève d’une remarquable fantaisie. Enfin, ma dernière photo montre une colonne présentée comme une jambe habillée de braies resserrées à la cheville, mais qui se termine en patte griffue et qui repose sur une tête d’homme à la chevelure crépue mais au faciès de blanc. Je pense que, bien que le pays ne soit plus aux mains des Sarrasins depuis belle lurette, l’artiste a voulu se faire le continuateur de la tradition des églises normandes ou souabes où l’on donnait en sculpture un rôle d’esclave aux ennemis, et tout particulièrement aux Arabes.

 

654c1 Acquaviva delle Fonti, cathédrale 

Mais entrons dans l’église. On voit dès le premier coup d’œil que l’on n’est pas dans une église normande, mais typiquement Renaissance. Il y a, certes, trois nefs comme dans les basiliques d’autrefois, mais elles sont presque fondues en une seule, l’église est aérée, et les dorures abondent. Néanmoins, ce n’est pas encore le baroque, avec ses sculptures, en stuc ou en pierre, partout sur les murs, les colonnes, les autels.

 

654c2 Acquaviva delle Fonti, cathédrale 

654c3 Acquaviva delle Fonti, cathédrale 

Ce que je viens de dire n’exclut pas quelques sculptures intéressantes. Comme on le voit sur ma première photo, une tête d’ange –puisque deux ailes lui servent de fond– tient des tiges de fleurs dans sa bouche. Et il n’est pas souriant, on dirait qu’il les vomit, ses fleurs. Ma seconde photo montre deux sculptures qui se font pendant en se regardant. C’est une Annonciation. À gauche, l’archange Gabriel est animé d’un beau dynamisme, sa robe et ses cheveux volent en arrière dans le mouvement de ses ailes tandis qu’à droite Marie, en mouvement elle aussi, mais en mouvement statique, c’est-à-dire sans se déplacer, ouvre ses bras en geste de surprise et donne l’impression de tomber à la renverse sous le choc de la nouvelle.

 

654d1 Acquaviva delle Fonti, palazzo de Mari (sec. XII) 

654d2 Acquaviva delle Fonti, palazzo de Mari (sec. XII) 

654d3 Acquaviva delle Fonti, palazzo de Mari (sec. XII) 

Laissons là cette cathédrale. Tout près se dresse le beau palazzo de Mari où la Municipalité s’est établie. Au cinquième siècle il y avait ici un système de défense transformé en un puissant château de près de 5000 mètres carrés par le comte normand Robert Surguglione, feudataire de la cité à partir de 1122. Mais de ce château il reste bien peu de chose aujourd’hui, car il a été l’objet de modifications et restructurations tellement profondes que l’on pourrait parler de reconstruction, et aujourd’hui il a une apparence clairement baroque.

 

654d4 Acquaviva delle Fonti, palazzo de Mari (sec. XII) 

654d5 Acquaviva delle Fonti, palazzo de Mari (sec. XII) 

Autour de la cour intérieure, et sur les différents niveaux, on compte un total de trois cent soixante pièces. Les photos ci-dessus sont prises l’une de l’entrée, l’autre depuis la loggia que l’on voit sur la première. On peut voir sur la loggia la porte qui donne sur ce que l’on appelle l’étage noble, surmontée de l’inscription “Carolus de Mari, Aquavivæ princeps”, soit “Charles de Mari, prince d’Acquaviva”. Je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée émue pour la pauvre princesse d’Acquaviva qui, pendant que son mari chassait le lapin dans la garenne ou tapait le carton avec ses copains à l’auberge, donnant une claque sur les fesses de la serveuse, était obligée de passer l’aspirateur dans les 360 pièces et d’y faire les carreaux. Comme quoi ceux que l’on appelle les déshérités qui vivent à dix dans une pièce ne connaissent pas leur bonheur, de n’avoir qu’une fenêtre à nettoyer et un dixième de pièce à aspirer…

 

654e1 Gioia del Colle 

654e2 Gioia del Colle

 

Retournant vers la grand-route de Bari à Tarente, nous nous rendons ensuite à Gioia del Colle. Nous garons notre gros véhicule sur un parking hors les murs et nous dirigeons vers cette noble entrée de la ville. La seconde photo montre un détail à peine discernable sur la précédente : cette tête est en quatre exemplaires au-dessus des cintres de la loggia du premier étage, juste en dessous des quatre fenêtres rectangulaires murées. Au milieu, il y a aussi une tête, mais elle n’est pas aussi originale parce qu’elle ne tire pas la langue. Dans cette ville, nous souhaitons voir un important château construit au onzième siècle par le Normand Richard Siniscalco –frère de Robert Guiscard– sur un ancien bâtiment byzantin, et restructuré par Frédéric II vers 1230 à son retour de croisade. Mais, situé en pleine ville alors qu’en général ces châteaux sont situés sur une colline un peu à l’écart, il est caché par les murs des immeubles qui l’entourent et n’est pas visible de loin. Aussi, ne disposant pas de plan de la ville, je m’approche d’une jeune fille d’environ vingt-cinq ans, pas une gamine, et, poliment, m’adresse à elle : “Buona sera. Prego, dov’è il castello normanno ?” Sans doute m’a-t-elle pris pour un satyre (je précise quand même que Natacha marchait à côté de moi) car j’étais sans cravate, et mes chaussures Salamander pouvaient fort bien cacher mes éventuels sabots de bouc, car sans me répondre elle a pris ses jambes à son cou et a fui à toute vitesse à une cinquantaine de mètres. Sans doute cette question était-elle choquante mais lorsque je l’ai réitérée deux minutes plus tard auprès d’un policier, il ne m’a pas passé les menottes et nous a aimablement indiqué le chemin. Avis important aux touristes : Si vous vous rendez à Gioia del Colle, ne demandez surtout pas votre chemin aux jeunes filles, sous peine de les effrayer.

 

654f1 Gioia del Colle 

654f2 Gioia del Colle 

654f3 Gioia del Colle 

C’est le château, que nous cherchions ; mais sur l’itinéraire qui nous était indiqué nous passons devant cette église dont j’ignore le nom et sur laquelle je n’ai pas d’informations mais qui est de style Renaissance. Sur la façade, j’aime particulièrement cette statue de la Vierge, toute jeunette, et qui regarde son bébé avec une tendresse touchante.

 

654g1 Gioia del Colle, château souabe 

Le voici enfin, ce château, avec ses grands murs, hauts, longs, massifs, d’autant plus imposants sans doute que l’on n’a pas de recul pour les voir, et qu’ils surgissent soudain au détour d’une rue. Et puis ses bossages de pierre sur les murs, ses meurtrières, ses rares petites fenêtres, tout cela lui donne un aspect impressionnant.

 

654g2 Gioia del Colle, château souabe

 

654g3 Gioia del Colle, château souabe 

654g4 Gioia del Colle, castello svevo 

Lorsque nous sommes dans la cour du château (la première de ces photos est prise de l’intérieur, en étage) ce que nous voyons est purement frédéricien, il ne reste rien ici du château normand. Les Angevins puis les Aragonais ont apporté des modifications, puis le château a été consacré à divers usages qui l’ont défiguré. Mais les travaux récents de restauration ont rendu leur aspect d’origine à la plus grande partie des bâtiments, et ici nous sommes dans l’un de ces endroits qui ont retrouvé leur aspect du treizième siècle. Les lions sont l’emblème de Frédéric II.

 

654h1 Gioia del Colle, château souabe 

654h2 Gioia del Colle, château souabe

 

Ceci est la salle du trône. C’est beau, c’est noble. Le style est celui du Moyen-Âge, mais il s’agit d’une reconstitution récente. Impossible de savoir si le trône et son emplacement sont authentiques, simple restauration et remise en place, ou s’ils sont des copies destinées à rendre au château l’aspect qu’il était présumé avoir.

 

654h3 Gioia del Colle, castello svevo 

Cette sculpture au-dessus d’une porte fait l’objet de discussions quant à sa signification. Certains y voient les clés de saint Pierre, d’autres les éléments de la croix démontés, il y a encore d’autres interprétations, mais à vrai dire je n’ai guère été convaincu par aucune d’entre elles.

 

654h4 Gioia del Colle, castello svevo 

Nous voici dans ce que l’on appelle la Tour de l’Impératrice. On se rend compte, en voyant des ouvertures sur trois niveaux ainsi que des corbeaux en face de trous dans la paroi, qu’il existait autrefois des poutres reposant sur ces corbeaux et dans les trous du mur, et donc des planchers. Il y avait là un rez-de-chaussée et deux étages.

 

654h5 Gioia del Colle, château souabe, prison

 

654h6 Gioia del Colle, château souabe, toilettes (WC) 

Cette salle souterraine est une prison. Mais, installation exceptionnelle dans un bâtiment de cette époque, il y a été aménagé des toilettes en pierre comme on peut le voir sur la deuxième photo. Cela laisse penser que la personne ici recluse méritait un minimum de respect pour ne pas séjourner indéfiniment dans ses excréments accumulés. Et cette salle se trouve dans le sous-sol de la tour dite de l’Impératrice dont j’ai montré une photo il y a un instant. Cette appellation demande une explication. L’empereur Frédéric II était l’époux de Yolande de Brienne quand il rencontra Bianca Lancia et le coup de foudre fut réciproque, et pourtant on sait que le cœur de l’empereur était difficile à conquérir. Puis, veuf, il épousa Isabelle d’Angleterre, et poursuivit sa liaison avec Bianca. De ces amours est née Constance, puis Bianca a été enceinte de Manfred. La légende veut que, se croyant trompé par sa maîtresse, Frédéric jaloux l’ait enfermée dans cette salle souterraine du château de Gioia del Colle, pour l’empêcher de rencontrer le prétendu amant et la punir de son infidélité. Manfred eut beau être le vivant portrait de son père, l’empereur la maintint prisonnière. À présent, il s’agit de tenter de discerner, sur la photo du cachot, une pierre particulière. Elle se trouve sur l’avant-dernière rangée des pierres taillées de forme régulière, à la base de la voûte, et c’est la seconde à partir de la gauche. Malgré la très basse définition de la photo, on arrive, je crois, à distinguer vaguement deux demi-sphères sculptées.

 

654h7 Gioia del Colle, château souabe, seins de Bianca Lan 

Voici un gros plan sur cette pierre. Nous avons donc vu que Frédéric II, selon la légende, aurait retenu prisonnière sa maîtresse Bianca Lancia, même après la naissance de leur fils Manfred qui, ressemblant comme deux gouttes d’eau à l’empereur, aurait dû lever tout doute sur la fidélité de Bianca. Aussi, lorsque le bébé fut assez grand pour ne plus avoir besoin de sa mère pour survivre, elle se coupa les seins et avec l’enfant elle les envoya sur un plateau à Frédéric, puis mourut peu après. Ses seins auraient alors été sculptés dans le mur de sa geôle en souvenir d’elle. Cela donne une explication pour cette bizarre sculpture, mais en fait après la mort d’Isabelle Frédéric II, qui résidait à Foggia, se rendit à Gioia del Colle où se trouvait Bianca, très malade ou, selon un autre témoignage, feignant d’être très malade. Elle le supplia alors, pour le salut de son âme et pour assurer le salut de leurs enfants, de l’épouser pour les légitimer, ce à quoi l’empereur aurait consenti en secret. Il n’empêche, même en secret, elle serait devenue impératrice, et c’est ce qui justifie l’appellation de cette tour, mêlant légende, histoire réelle et suppositions.

 

654i1 Gioia del Colle, château souabe, terres cuites (fin 

Mais c’est assez disserté sur la poitrine de cette dame, si je continue on va finir par penser que la jeune fille interrogée dans la rue a eu bien raison de me fuir. Plusieurs salles de ce château hébergent une belle collection archéologique. Une dame bien documentée est là pour donner des explications, répondre aux questions, mais lorsque l’on veut regarder tout seul tranquillement elle laisse sa totale liberté au visiteur. C’est la solution idéale à mon goût. Ces figurines de terre cuite représentant des femmes et ce grelot en forme de ballon se trouvaient dans la tombe d’une fillette décédée à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, découverte en 2001 à Canosa (où nous sommes passés le 28 octobre).

 

654i2 Gioia del Colle, château souabe, acteur (vers 150 av

 

654i3 Gioia del Colle, château souabe, Zeus en taureau (ve 

Dans cette tombe de peu après 150 avant Jésus-Christ explorée en 1990 à Tarente, a été ensevelie une très jeune femme qui avait été incinérée. À Tarente, on trouve à la fois des personnes enterrées et d’autres incinérées, mais l’incinération a généralement lieu dans la tombe. Dans le cas présent, le corps a été incinéré ailleurs. Dans la tombe ont été trouvées de nombreuses figurines de terre cuite représentant tous types de personnages, la plupart féminins, femme sur dauphin, femme ailée sur triton, femme nue, femme en manteau, mais aussi un Éros, des satyres, des acteurs en masque, ainsi que des animaux, une colombe, un taureau peint en blanc. Tout cela fait penser aux archéologues aux éléments d’une mise en scène de théâtre. J’ai choisi ici un acteur et le taureau parce que ce sont deux éléments déterminants de cette thèse. Pour l’acteur, la relation avec le théâtre est évidente, et le taureau blanc fait penser au mythe d’Europe qui, voyant un splendide taureau blanc comme la neige (malgré la fresque que nous avons vue à Naples où il est brun) le caresse, monte sur son dos, mais c’est Zeus qui, séduit par sa beauté, a pris cette apparence pour l’approcher et part avec Europe sur son dos, traverse la mer jusqu’en Crète où il s’unit à elle. Tel serait donc le sujet de cette pièce. De là on conclut que cette très jeune femme était mariée et liée de quelque façon au monde du théâtre.

 

654i4 Gioia del Colle, château souabe, sanglier (4e s. avt

 

Ce sanglier de terre cuite portant sur son dos un petit guerrier avec son bouclier est un grelot du quatrième siècle avant Jésus-Christ trouvé dans une tombe de Gioia del Colle en 1959.

 

654i5 Gioia del Colle, Eros sur oie, (4e s. avt JC)

 

Cette Oinochoé (vase à vin) à figure rouge du quatrième siècle avant Jésus-Christ représente un Éros enfant chevauchant une oie. Elle a été trouvée à Canosa, en zone urbaine, en 2006.

 

654i6 Gioia del Colle, château souabe, défunt et esclave

 

Ce cratère apulien (c’est-à-dire des Pouilles) à figures rouges, datant de 340-330 avant Jésus-Christ, a été trouvé en 1933 dans la province de Tarente. Le bâtiment qu’il représente est un petit temple funéraire, et donc l’homme qui y est représenté est le mort. Mais il n’est pas seul, un jeune garçon l’accompagne, qui le regarde d’un air triste et lui tend un coffret. C’est probablement un petit esclave qu’il aimait bien, et il lui rend un regard affectueux en lui caressant doucement la tête. Il y a beaucoup de sensibilité dans cette représentation.

 

Il y a encore beaucoup d’objets intéressants dans ce musée, mais j’ai déjà présenté trop de photos aujourd’hui, mon choix n’a pas été assez sévère, aussi vais-je arrêter là. Parce que nous souhaitons visiter Massafra, peu avant Tarente, que nous avons manquée lors de nos précédents passages, nous nous rendons à la sosta camper où nous avons déjà séjourné pour y passer la nuit et être à pied d’œuvre demain matin. 

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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 01:25

653a Giovinazzo

 

 

 

 

Giovinazzo, c’est une ville à seulement six kilomètres de Molfetta, sur la côte au sud-est en allant vers Bari, et Bari elle-même n’est qu’à une vingtaine de kilomètres. Qu’à cela ne tienne, chacune de ces villes a sa cathédrale à l’italienne.

 

653b1 Giovinazzo 

653b2 Giovinazzo 

653b3 Giovinazzo 

Évidemment, à la dimension de la page de ce blog, mon panoramique n’est guère lisible, et la courbure qu’il engendre fait un peu bizarre, mais il permet de situer la cathédrale au bout de la ville à l’écart du port, et néanmoins marine, si je puis dire, quoiqu’un peu moins marine que la cathédrale de Molfetta.

 

653c1 Giovinazzo, cattedrale di Santa Maria Assunta 

653c2 Giovinazzo, cattedrale di Santa Maria Assunta 

On a trace de financements accordés par les Normands, ce qui fait que l’on est sûr que la construction a été entreprise au début du douzième siècle : La princesse Constance de France d’Attigny (1077-1125), fille du roi Philippe Premier de France et veuve de Bohémond Premier de Hauteville, prince d’Antioche et de Calabre (1057-1111), fils de Robert Guiscard, à la date du 6 décembre 1113 fait don au clergé de Giovinazzo de la somme nécessaire pour construire une cathédrale, dans le but d’honorer la mémoire de son mari. Par ailleurs un document laisse penser que la construction était achevée en 1180, mais sans aucun doute les travaux n’étaient pas achevés, finition et décoration, car la consécration n’est intervenue qu’en 1283. Dans les années 1980, lors d’importants travaux de restauration, on a découvert près du maître-autel de grands fragments de mosaïques de sol datables du douzième siècle, ce qui signifie que comme à Otrante la cathédrale en était entièrement décorée, mais ce sont très probablement les orientations du concile de Trente (1545-1563) et de la Contre-Réforme qui ont motivé la suppression de cette mosaïque par destruction pour la plus grande partie, par recouvrement pour le reste. Ce même concile a également entraîné de profondes modifications des espaces liturgiques. Mais c’est le dix-huitième siècle qui a le plus profondément modifié la cathédrale en abattant les murs de la nef pour reconstruire le tout en style baroque. Il ne reste désormais que peu d’éléments des douzième et treizième siècles, parmi lesquels l’abside, c’est-à-dire le côté des tours campaniles. Par conséquent les arcatures de ce mur datent de l’origine. La tour de gauche (celle que l’on voit mieux sur ma photo) est d’origine en style roman des Pouilles, tandis que le campanile de droite, moins haut, a été reconstruit au dix-huitième siècle, mais c’est lui qui a l’honneur de porter la Bombaun (ainsi nommée en raison de sa sonorité grave et solennelle), la grosse cloche ancienne de la cathédrale.

 

653c3a Giovinazzo, cattedrale di Santa Maria Assunta 

653c3b Giovinazzo, cathédrale de l'Assomption 

Une grande rosace orne le transept sud. Six sculptures qui évoquent les œuvres du Moyen-Âge l’encadrent, celle du bas étant une amusante représentation d’un homme qui semble habillé en centurion romain, et qui porte la rosace sur ses épaules. Mais si je dis que c’est une évocation du Moyen-Âge, c’est parce que cette rosace date de la fin du dix-neuvième siècle : en 1893 la façade de ce transept est refaite à l’imitation de l’ancienne.

 

653d Giovinazzo, cattedrale di Santa Maria Assunta 

Parce que nous ne pouvons entrer, je montre une dernière sculpture extérieure qui, elle, est à coup sûr authentique. Elle orne une demi-colonne des arcatures. Bien qu’elle soit en mauvais état, on voit qu’elle a quelque chose de byzantin.

 

653e Casamassima, Cimetière polonais

 

653f1 Casamassima, Cimetière polonais 

À présent, après avoir bien profité d’une longue promenade sur le port de Giovinazzo et le front de mer, nous quittons la ville et après avoir contourné Bari nous piquons plein sud sur la route de Tarente. Le but de ce soir est d’atteindre Casamassima. Les parents de Natacha sont tous deux originaires d’Ukraine, elle est née et a vécu en Biélorussie, dans une région du nord-ouest qui a longtemps été partie du Grand-duché de Lituanie et où, de plus, se trouvait la capitale de ce Grand-duché, mais cette région a aussi été sous dépendance polonaise, elle a donc un large choix pour se définir une identité. Mais elle parle polonais et aime la Pologne, et elle est tout naturellement intéressée, à la fois pour cette raison et parce qu’elle travaille sur les liens entre Europe occidentale et Europe centrale et orientale à travers l’histoire, sur ce qui concerne les Polonais en Italie.

 

653f2 Casamassima, Cimetière polonais 

653f3 Casamassima, Cimetière polonais 

Dès 1939 la Pologne avait été envahie par les armées de l’Allemagne alors gouvernée par le nazisme de Hitler. Elle était donc entrée dans la guerre à la fois pour défendre son autonomie d’État récemment ressuscité et pour lutter contre une idéologie qu’elle ne pouvait admettre. Elle s’est engagée aux côtés des Alliés et, en 1944, elle a participé à la meurtrière opération de Montecassino (mon article du 22 avril 2010). Or le débarquement anglo-américain, qui comptait de nombreux effectifs polonais, avait eu lieu peu auparavant dans le sud de l’Italie entre Tarente et Bari et pour cette raison les Alliés avaient établi près de cette dernière ville, à Casamassima, un hôpital militaire pour soigner les blessés polonais, avec des médecins polonais. Après Montecassino, les blessés polonais ont été transportés dans cet hôpital, mais beaucoup n’ont pas survécu. Les Alliés ont alors réquisitionné ce terrain à la limite de la ville pour y ensevelir les soldats morts dans cet hôpital des suites de leurs blessures, ou morts dans les environs immédiats du fait de leur participation à la guerre. Ce cimetière militaire polonais était fermé, nous n’avons pu y pénétrer. 431 soldats y sont inhumés. Et c’est sur cette triste visite que nous terminons notre journée.

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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 00:28

Il y a tout juste un mois, le 21 octobre, nous sommes allés directement de Bari à Trani, négligeant en chemin Giovinazzo, Molfetta et Bisceglie. Puisqu’hier, pour raccompagner à l’aéroport de Bari notre ami Angelo, nous sommes revenus dans le secteur, nous allons réparer cette (grave) lacune. Nous avons trouvé hier soir un parking accueillant à Molfetta où nous avons passé la nuit, nous allons donc commencer nos visites par la cathédrale de cette ville. Mais nous avions lu que l’intérieur était très intéressant, or elle est fermée toute la journée, n’ouvrant que le soir. Qu’à cela ne tienne, nous faisons nos photos de l’extérieur au jour, nous allons voir Bisceglie ensuite et revenons à Molfetta le soir pour pouvoir pénétrer dans le duomo. Et Giovinazzo sera pour un autre jour.

 

652a1 Molfetta

 

652a2 Molfetta, duomo 

652a3 Molfetta, duomo 

Cette cathédrale a été bâtie pour la foule des pèlerins qui sillonnaient la côte adriatique pour se rendre à un port d’embarquement vers la Terre Sainte ou pour se rendre dans un lieu de pèlerinage de la côte, tel Bari avec les reliques de saint Nicolas. Mais à l’époque des Croisades, avec ses hôpitaux et refuges, Molfetta a encore accru son rôle d’étape importante, voire incontournable. De plus, c’était un port de commerce actif vers la Grèce, la Dalmatie, Venise. On voit quel lien indéfectible avec la mer a entretenu Molfetta. Cette cathédrale que l’on peut qualifier d’église marine tant elle est près de la mer, tout au bout de la vieille ville alors que d’habitude les cathédrales sont centrales, a en outre toujours servi de repère aux marins. Faute de documents, on ne peut donner avec précision une date pour sa construction mais l’étude des bâtiments permet néanmoins deux constatations : d’une part, l’essentiel de la construction a dû se situer vers la seconde moitié du douzième siècle ou le début du treizième, et d’autre part plusieurs étapes marquées par des styles différents signifient que la construction et des restructurations se sont étalées sur plusieurs siècles.

 

L’une des caractéristiques de cette église ce sont ses deux tours carrées très hautes et situées du côté de l’abside. La municipalité n’avait pas de tour ni de beffroi sur l’hôtel de ville, et ne souhaitait pas cohabiter avec l’autorité religieuse, ni être encombrée de cloches pour l’usage de sa tour, aussi deux tours ont-elles été érigées. Celle qui est du côté de la mer appartenait à la municipalité qui y plaçait des sentinelles chargées de donner l’alerte en cas de danger, arrivée de bateaux pirates venant opérer une razzia, ennemis venant attaquer. L’autre tour, côté terre, avait une fonction normale de campanile. En trois circonstances, toutes trois au seizième siècle, ces tours eurent à souffrir. Deux fois, en 1516 et en 1544, c’est la foudre qui les a frappées. Et en 1529, lors du sac de la ville par les Français (eh oui, hélas) et les Vénitiens. De l’une des tours surtout, des pierres se détachaient, créant un vrai risque pour les passants, et la tour entière menaçait de s’effondrer. Mais ce n’est qu’en 1616 que les autorités civiles et le chapitre ont réussi à se mettre d’accord pour financer les travaux.

 

652b1 Molfetta, duomo 

652b2 Molfetta, duomo 

652b3 Molfetta, duomo 

Ici encore, comme dans tant et tant de ces églises des Pouilles, il y a de quoi s’occuper en regardant les sculptures. Les arcatures s’achèvent sur des médaillons formant des chapiteaux renversés, qui représentent des masques humains insolites, comme sur la première de ces photos. L’abside donne sur une ruelle si étroite (sur ma photo du flanc de l’église, elle n’est qu’une raie noire verticale) que toute photo de cette façade est strictement impossible, mais j’y ai fait la photo de ce masque bouche ouverte, et yeux figurés par des trous. Certains pensent qu’il s’agissait de donner un minimum de lumière dans le couloir qui relie les deux tours, mais d’autres pensent que c’était un point d’observation discret sans être vu. Quoi qu’il en soit, ce visage est bien amusant. J’y joins l’une de ces sculptures d’animaux qui, si fréquemment, encadrent portes et fenêtres. Peut-être est-ce un lion, comme d’habitude, mais lion ou pas, aucun zoologiste ne trouvera cet animal conforme à une bête réelle.

 

652b4 Molfetta, duomo 

Des artistes arabes ont travaillé ici de même que dans d’autres églises des Pouilles. Les motifs ci-dessus, caractéristiques de l’art des pays de culture musulmane, en sont la preuve.

 

652c1 Molfetta, duomo 

652c2 Molfetta, duomo 

La rue qui part sur le côté droit de la façade tourne à gauche et s’achève en impasse en une sorte de courette devant cette porte qui de nos jours est l’habituelle entrée de l’église. Au-dessus, tout en haut du mur, on trouve cette sculpture. En haut, le Christ sur un trône est visiblement très ancien et de style roman, ce qui a conduit à penser que la sculpture ornait l’église antérieure qui a été démolie pour construire l’actuelle cathédrale. Dessous, un emblème et une inscription qui dit INNOCEN CIBO GENUEN PPA VIII EPS MELPHIT A.D. 1488. Je ne suis pas sûr de pouvoir correctement compléter les abréviations, je me contente donc de traduire Innocent Cibo de Gênes pape VIII évêque Melphit l’an du Seigneur 1488. En effet, le pape Innocent VIII, né à Gênes, s’appelait de son vrai nom Giovanni Battista Cibo et a été pape de 1484 à 1492 et donc à l’époque de l’apposition de ce blason. Mais je ne connais pas la liste des évêques de Molfetta et je ne peux rien dire de ce Melphit, sinon que c’est un nom qui apparaît de temps à autre dans les Pouilles au Moyen-Âge.

 

652d1 Molfetta, duomo

 

652d2 Molfetta, duomo 

L’architecture du toit de cette église est originale mais n’est pas unique dans les Pouilles, notamment dans les églises bénédictines. Il s’agit de coupoles alignées. Du chœur vers le bas de l’église, trois coupoles sont alignées, mais à l’extérieur elles sont revêtues de pyramides, ce qui crée un effet différent. Une particularité, ici les coupoles ont été construites chacune à une époque différente, ce qui fait que la façon dont elles se raccordent aux piliers n’est pas la même. De plus, elles ne sont pas identiques, la seconde étant légèrement parabolique et un peu plus grande, créant un effet dynamique.

 

652d3 Molfetta, duomo 

La coupole du chœur repose sur une corniche ornée de cinquante-six sculptures. C’est particulièrement surprenant… sur les photos de mon livre. Car dans la réalité, c’était là-haut l’obscurité complète. Même en accoutumant mes yeux je n’ai pas vu grand chose. Alors j’ai choisi la sensibilité maximum, le flash, une mise au point approximative et j’ai déclenché. Puis dans Photoshop j’ai poussé l’image. On voit quelque chose sur cette photo que je publie, mais c’est horrible. Rien de commun avec les photos des professionnels qui ont dû venir ici bardés de lampes flood et de réflecteurs et ont peut-être en outre escaladé des échelles ou des échafaudages. Dommage. Je suis désolé.

 

652d4 Molfetta, duomo 

652d5 Molfetta, duomo 

Heureusement, cette église comporte encore bien d’autres sculptures intéressantes, sous les arcatures comme sur la première de ces photos, sur les chapiteaux comme sur la seconde. La tête d’animal fabuleux, et qui n’est même pas vraiment monstrueux, est très expressive, quant à cet ange en longue robe et aux ailes immenses, ce qu’il a à ses pieds semble bien être un dragon, et c’est donc l’archange saint Michel.

 

652e1 Molfetta, duomo, San Corrado 

Lorsque l’église a été construite, c’était la cathédrale et à ce titre on y a déposé les reliques de saint Corrado, patron de Molfetta et c’est à lui que l’on a consacré l’église. Mais en 1785 la population de Molfetta s’était tellement accrue que l’on a transféré le titre de cathédrale en même temps que les reliques dans la grande église que les Jésuites, chassés, avaient dû abandonner, et l’ex-cathédrale a conservé le nom de San Corrado. Ce saint Conrad est un Souabe né à Ravensburg vers 1105 du duc Henri IX de Bavière et de Wulfhilde de Saxe. Il est l’oncle de l’empereur Frédéric Barberousse (fils de sa sœur aînée). Après des études littéraires et de droit canon et civil, étant le troisième fils il a été destiné à la carrière ecclésiastique avec en ligne de mire l’évêché de Cologne. Très jeune, il a été admiré pour ses vertus et, ayant été ému par une prédication du Cistercien Arnold, il a décidé de se détourner des honneurs et de choisir la vie monacale chez les Cisterciens à l’abbaye de Morimond (dans ce qui est aujourd’hui le département de Haute-Marne). Or voilà qu’Arnold, partant fonder un monastère en Terre Sainte, plaide pour l'envoi de moines plutôt que de soldats, en quoi quelques moines –dont Conrad– le suivent, au grand mécontentement de saint Bernard de Clairvaux. En 1125, Arnold meurt, mais Conrad décide de poursuivre seul le pèlerinage en Terre Sainte, et fait étape à Saint Nicolas de Bari. Mais il tombe malade et se retire chez les Bénédictins de Santa Maria ad Cryptam qui se trouve non loin. Là, il mène une vie d’ermite, dormant sur la roche nue, suscitant l’admiration. C’est là qu’il meurt, dans l’hiver 1125-1126, et on l’inhume dans la chapelle du couvent. Sa tombe devient but de pèlerinages, on lui attribue des miracles. Bien plus tard, en 1309, les Bénédictins quittent le monastère de Santa Maria ad Cryptam, à la suite de quoi (mais on ne sait pas exactement en quelle année) les habitants de Molfetta vont y chercher les restes de saint Conrad et les inhument dans leur cathédrale toute neuve qu’ils lui dédient et, de ce fait, il devient le saint patron de la ville. J’ai dit qu’en 1529, la ville avait été mise à sac par les Français. Néanmoins, lors d’une tentative d’attaque surprise de nuit, la population a été alertée d’un danger par un guerrier battant le rappel. Puis, sous les yeux effarés des assaillants, au milieu d’une mystérieuse lueur sur les murs de la ville, sont apparus la Madone des Martyrs, saint Nicolas et saint Conrad en qui les citoyens reconnurent le guerrier qui les avait avertis. Les Français, effrayés de cette vision, s’enfuirent. Je l’appelle saint lors de tous ces épisodes, mais en fait ce n’est qu’en 1832 que le pape Grégoire XVI a prononcé sa canonisation.

 

652e2 Molfetta, duomo 

Étonnante est cette pietà toute de noir vêtue, son mouchoir de dentelle à la main, le nez rouge d’avoir trop pleuré et qui se tourne vers le Ciel, devant le corps de Jésus mort, étendu sur son linceul. C’est loin d’être une œuvre d’art impérissable, mais cette représentation très réaliste est intéressante.

 

652f1 Molfetta, duomo 

Dans la lueur miraculeuse de 1529 apparaît, ai-je dit, la Madone des Martyrs, sans plus commenter parce que je me réservais pour cette sculpture qui la représente. C’est un sculpteur de la ville voisine de Giovinazzo, Carlo Giacinto Altieri qui l’a exécutée en 1717. Il y avait eu à Molfetta une église paléochrétienne rupestre, premier sanctuaire chrétien de la ville, dédiée à Santa Maria. Au motif de célébrations et diverses festivités chrétiennes, le pape Boniface IV (608-615) a suscité l’ajout de cette relation aux martyrs morts pour leur foi. La sculpture du dix-huitième siècle que l’on voit ici était initialement située sur la porte donnant accès à la vieille ville puis, jusqu’en 1945, elle a été dans l’avant-corps du côté ouest de ce Duomo. Elle est maintenant située dans l’église.

 

652f2 Molfetta, duomo 

Avant l’an Mil, les prêtres de l’Église romaine et les patriarches de l’Église grecque luttaient avec âpreté pour la domination du diocèse. Par la suite, dans la cathédrale précédente, il est probable que les deux rites ont coexisté. Est exposé dans ce Duomo le bas-relief que je montre ici et qui, des années 1100 semble-t-il, doit provenir du mur d’enceinte de l’ancien presbytère démoli depuis. Certains y voient Jésus avec les apôtres et divers saints qu’ils n’identifient pas, mais d’autres pensent, en considérant habits et attitude, que c’est plutôt la représentation d’une célébration de rite grec. Si tel est le cas, c’est un exceptionnel document témoin de la pratique orientale dans cette église originelle.

 

652f3 Molfetta, duomo

 

La chapelle de sainte Catherine qui contient cette stèle abrite également les fonts baptismaux. Faisons l’impasse sur cette sculpture clinquante pour admirer cette belle vasque de basalte du seizième siècle sur les bords de laquelle, entre les inscriptions, sont sculptées des images de la Vierge, qu’il est évidemment impossible de discerner sur ma photo, non seulement petite, non seulement réduite, mais en très basse résolution.

 

652f4a Molfetta, duomo 

652f4b Molfetta, duomo 

Avant de quitter Molfetta et sa cathédrale, je voudrais encore montrer ce bénitier original. On l’appelle communément le bénitier du Sarrasin, et ce pour deux raisons. D’une part, on trouve à la sculpture de l’homme qui le soutient un faciès arabe. Cela, à vrai dire, ne me saute pas aux yeux. Je lui trouve un faciès particulier, mais je serais bien en peine de dire de quelle ethnie. Enfin, je veux bien. D’autre part, cet homme est chargé du lourd poids de la vasque qui repose sur ses genoux et qu’il soutient des deux mains en l’appliquant contre son corps. C’est le rôle d’un esclave. Or on aimait bien représenter en situation de serviteur, d’esclave, ceux qui étaient des ennemis, et tel est bien le cas des Sarrasins à l’époque, car cette époque est, semble-t-il, entre le dixième et le onzième siècle. Telle est l’appellation commune, mais en se basant sur son vêtement, une sorte de veste aux manches mi-longues et au col rigide d’où émerge le plissé d’une chemise, le reste de la statue étant représenté de façon très sommaire, sans vêtement identifiable, un chercheur a pensé qu’il ne s’agissait nullement d’un Sarrasin (ah bon, comme moi il pense que ce faciès peut être européen, mais tout simplement particulier), mais d’un jeune clerc ayant revêtu les habits convenant à une célébration particulière. Au fond de la vasque ondule un poisson. Cela, c’est clair, est le symbole du Christ. En effet, en grec les mots Jésus Christ fils de Dieu, sauveur sont IESOS KHRISTOS THEOU HUIOS SOTER, dont les initiales sont I-KH-TH-HU-S. Or le mot grec IKHTHUS veut dire POISSON. D’où le symbolisme du poisson pour évoquer Jésus-Christ. Et puisqu’il s’agit d’un bénitier, s’il est normalement rempli d’eau bénite (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui), le poisson sculpté au fond apparaît toujours dans l’eau.

 

652g1 Bisceglie 

652g2 Bisceglie 

Nous arrivons maintenant à la voisine de Molfetta, Bisceglie. La ville est ancienne, elle a gardé son cachet d’autrefois. Il y a deux façons de regarder cette ville. On peut, si l’on est le touriste des grandes villes propres, modernes, avec éventuellement de vieux bâtiments, mais dûment signalés comme tels et décrits dans les guides, alors on ne peut que critiquer le mauvais état de ce que l’on voit sur ces deux photos, et déplorer que l’on ne rénove pas tout ce fatras crasseux. Et puis il y a des visiteurs qui se laissent charmer par ce qui n’est certes pas bien entretenu, par ce qui pourrait certes être plus propre, restauré, blanchi à la chaux, mais avouerai-je que l’on perdrait 100% du charme du lieu car rénové il ne serait qu’un amas de vieux bâtiments sans cachet aucun. Peut-être, visitant cette ville il y a un an, sans m’être fait l’œil à cette ambiance, aurais-je fait partie de la première catégorie. Que ceux qui en font partie le sachent : ils perdent beaucoup et, s’ils ont la possibilité de s’y accoutumer, ils ne le regretteront pas.

 

652g3a Bisceglie, bâtiment bombardé 

652g3b Bisceglie, œuvre d'un canon turc 

Lorsque nous nous promenions en ville, un homme très aimable nous a abordés pour nous signaler cet immeuble. Lors de la lutte contre les Turcs pour obtenir l’indépendance, un canon turc tirant d’un bateau dans le port a fait ce trou dans la façade. En souvenir des batailles et de l’indépendance retrouvée, le trou n’a jamais été comblé. J’ai demandé ce qu’hébergeait ce bâtiment à l’époque, ce monsieur ne savait pas, sans doute les services municipaux. Mais je pense qu’en fait le tir était si haut qu’il devait viser un autre objectif situé plus loin et que le coup est passé un peu trop bas, ou un peu trop à gauche.

 

652h1 Bisceglie, duomo 

652h2 Bisceglie, duomo 

652h3 Bisceglie, duomo 

652h4a Bisceglie, duomo

 

Malgré le charme de certaines places, malgré l’intérêt historique de ce coup de canon, c’est pour la cathédrale que nous sommes venus dans cette ville, dont on n’a pas trace avant la moitié du onzième siècle, tandis que la cathédrale a été construite par volonté des rois Normands dans la seconde moitié du même siècle. Sa construction s’étant étalée sur une période longue, plus de deux siècles, elle n’a été consacrée (à saint Pierre) qu’en 1295. Voici comment elle se présente sur chacune de ses faces. La façade principale porte une grande fenêtre Renaissance qui remplace une ancienne rosace.

 

652h4b Bisceglie, duomo 

Cette dernière façade donne sur une ruelle si étroite que je n’ai pu la photographier autrement que de travers et partiellement. Pourtant, il y a autour de cette fenêtre des sculptures qui valent la peine d’être mieux vues, comme cet homme qui porte un bélier plus gros que lui. Jésus, le Bon Pasteur, est quelquefois représenté portant sur ses épaules la brebis égarée qu’il est allé chercher ; lui-même est parfois représenté comme l’Agneau de Dieu, et comme saint Christophe l’a porté sur ses épaules on peut imaginer une représentation du saint avec un agneau représentant Jésus. Mais dans l’une comme l’autre de ces hypothèses, il ne peut s’agir d’un bélier adulte avec une tête plus grande que celle de l’homme, avec deux belles cornes roulées. Je suppose plutôt qu’il s’agit d’une représentation du mal qui pèse lourdement sur les épaules du pécheur. Je dis bien je suppose, parce que nulle part je n’ai lu d’explication de cette sculpture et que je suis loin d’être sûr de ma proposition.

 

652h5a Bisceglie, duomo 

652h5b Bisceglie, duomo 

Les murs de l’église portent également des fresques, dont une très grande datée de l’an 1800 et qui représente précisément ce saint Christophe dont je parlais il y a un instant et qui porte Jésus sur ses épaules. Mais il n’y a que quelques centimètres d’eau et je me suis toujours imaginé la scène dans un fleuve un peu plus profond. Peut-être ne sont-ce que les premiers pas depuis la rive… Quant à l’autre fresque, j’avoue ne pas savoir à quoi elle fait allusion. Un évêque à la barbe blanche, en mitre et portant un étendard harangue en tendant le bras un cavalier de part et d’autre. Ces cavaliers ne tiennent pas les rênes de leurs chevaux, celui de droite a les mains jointes, l’autre a une main sur le cœur et au-dessus, dans un nuage, apparaît la Vierge avec l’Enfant Jésus dans les bras. Un crépi qui recouvrait mur et fresque a été ôté, mais imparfaitement, et une petite surface reste recouverte d’une couche de plâtre ou de ciment de quelques centimètres d’épaisseur, et précisément sur l’inscription, en bas, qui aurait peut-être pu m’éclairer. On n’en voit que “A divozione di Pietro”.

 

652h6 Bisceglie, duomo 

652h7 Bisceglie, duomo

 

652h8 Bisceglie, duomo 

Nous achèverons cette visite de Bisceglie avec ces quelques sculptures, avant de retourner pour admirer l’intérieur du duomo de Molfetta que j’ai montré tout à l’heure, puis d’aller passer la nuit au parking équipé pour camping-cars à Bari où nous avons déjà longuement séjourné.

 

Trois photos. Je ne peux parler de tympan pour la première photo, mais plutôt de dessus de porte. Je reconnais à gauche saint Pierre avec ses clés, à droite saint Paul avec son épée. En revanche, qui sont cet évêque au centre et ces deux cavaliers autour de lui, je n’en sais rien. Et je le regrette d’autant plus que ce sont probablement les mêmes personnages que dans la fresque dont je parlais il y a un instant. Mais nulle part je n’ai trouvé de livre détaillé sur ce duomo, ni aucun site Internet qui donne des détails. Même le site officiel de la cathédrale. Je ne comprends pas davantage ce que représente la pierre de la deuxième photo, mais j’aime ces religieux en capuchon et cet animal parmi eux. C’est la raison pour laquelle je publie cette image. Quant au chapiteau de la dernière photo, je le trouve intéressant et original, avec ces trois visages. Sur la gauche, derrière, on voit aussi combien est riche la sculpture qui décore le portail principal. Hélas, nous ne pourrons pénétrer dans cette église, fermée toute la journée.

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Published by Thierry Jamard
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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 00:05

651a1 Ostuni

 

651a2 Ostuni 

651a3 Ostuni 

Notre ami de Palerme Angelo est venu nous rejoindre vendredi soir à Brindisi. Aussi, hier, avons-nous visité la ville tous les trois, Natacha, Angelo et moi. Et ce matin, parce que son hôtel est dans une petite rue étroite d’accès difficile avec notre camping-car, c’est lui qui est venu vers notre "appartement" garé juste face à la mer. Vue imprenable. Et comme son avion pour rentrer ce soir partait de Bari (ou plutôt de l’aéroport de Bari Palese, au-delà de Bari, à environ 120 kilomètres de Brindisi), nous l’embarquons et partons ensemble vers Ostuni, qu’il ne connaît pas quoique sa mère soit née dans les Pouilles, et qui nous a tellement plu que nous souhaitons le lui montrer.

 

651b1 Ostuni, chiesa San Giacomo di Compostela 

651b2 Ostuni, église Saint Jacques de Compostelle (15e s.) 

Dans le mur de la ville, aujourd’hui occupé par des appartements (la dernière des trois photos, au début de cet article), en un endroit on peut voir cette ogive et ces fenêtres. La semaine dernière, lundi 15, à l’intérieur de la ville, dans une ruelle, sous un pont, nous avions vu une porte toute simple, avec seulement deux sculptures de part et d’autre, et il s’agissait de la façade de l’église San Giacomo di Compostela, Saint Jacques de Compostelle, du quinzième siècle. Or ce jour-là, je ne m’étais pas orienté de façon à comprendre que l’abside de l’église, où nous n’avons pu pénétrer, donnait dans le rempart. Sur les photos ci-dessus, c’est cette abside que nous voyons. Sur le blanc de ce grand mur, la pierre rose ressort bien. Un vers de Mallarmé me vient à l’esprit, un vers que j’aime, il parle de sa feuille de papier mais qu’importe, j’y adapte le rempart : “Sur la vide muraille que sa blancheur défend…”

 

651c1 Ostuni, chiesa del Carmine 

Hors les murs, mais tout près, cette grande église Del Carmine produit à une autre échelle un peu le même effet, rose sur un fond de décor blanc. Elle date du dix-septième siècle (1615), construite sur un terrain donné par une famille d’Ostuni pour que les Pères Carmélites, déjà installés en cet endroit sur un espace très restreint, soient plus à leur aise, et à son flanc se trouve ce qui fut leur monastère. La façade que nous voyons aujourd’hui a été réalisée en 1891 en style néoclassique à l’occasion de grands travaux de restauration.

 

651c2 Ostuni, Hôtellerie du Temps Perdu

 

Poursuivons notre promenade en ville. Je ne peux manquer de montrer cette référence à un grand auteur français, notre Marcel National, Proust et sa Recherche du Temps Perdu. C’est ici l’hôtellerie du Temps Perdu.

 

651c3 Ostuni 

651c4 Ostuni, pavage de rue 

Quand je dis qu’Ostuni est une ville sympathique… En voici un exemple : dans cette petite ruelle étroite et typique, où fort heureusement les voitures n’ont pas accès, une modeste taverne dispose dans la rue, le long du mur près de sa porte, deux petites tables, quatre sièges. Et quand on considère le beau pavement de la rue, on se rend compte que l’ensemble est très plaisant.

 

651c5 Ostuni, palais du Séminaire 

Nous retournons à présent sur la place de la cathédrale. Lundi dernier, la cathédrale était fermée à l’heure de notre passage. Aujourd’hui, avec Angelo, nous essayons de la trouver ouverte, ce qui nous amène sur cette belle place fermée par le Palazzo del Seminario et son arche.

 

651d1 Ostuni, cathédrale 

651d2 Ostuni, cattedrale 

Nous avons beau déjà la connaître, cette église continue de nous surprendre par son originalité. Cette cathédrale est du quinzième siècle, sa façade n’a pas été profondément modifiée au cours des siècles, mais l’intérieur tel que nous le voyons aujourd’hui est le fait d’une réfection menée de 1896 à 1898.

 

651d3 Ostuni, cathédrale, plafond 

Cependant, le plafond de 1720 peint de plusieurs fresques encadrées de stucs dorés a heureusement été conservé. Il représente des scènes de la vie du Christ. Ici, Jésus chasse les marchands du temple.

 

651d4a Ostuni, cathédrale

 

651d4b Ostuni, cattedrale

 

La grande restauration de la fin du dix-neuvième siècle a aussi épargné cet autel dont de toute évidence le style est plus ancien. Je ne sais qui sont ces personnages, des évêques armés de leur crosse, mais j’aime beaucoup ces représentations amusantes, ces hommes dans leurs niches. Et puis quelle profusion dans la décoration, dans les couleurs !

 

651d5 Ostuni, cathédrale 

Ce grand Christ Ressuscité, j’ai lu dans l’un de mes livres qu’il était en bois peint. Moi qui le croyais en marbre… Il a été sculpté au seizième siècle, c’est l’une des rares sculptures que l’on peut voir dans cette cathédrale. Je ne suis pas enthousiasmé par les têtes d’angelots tout autour, ni par le soleil et la lune, ni par le petit ciboire par terre avec son hostie qui tient en l’air toute seule, mais ce Christ est splendide, son mouvement, son vêtement.

 

651e1 Oliveraie près d'Ostuni 

651e2 Oliveraie près d'Ostuni 

651e3 Oliveraie près d'Ostuni 

Mais nous devons être avant 16h à l’aéroport, et il y a de la route à faire. Beaucoup d’autoroute, mais un peu de route normale avant d’arriver à un accès. Aussi, nous faisons une halte dans une oliveraie avant de partir vers des paysages d’où la nature a disparu. Et j’aime particulièrement les vieux oliviers et leurs troncs tordus. J’ai remarqué, et j’ai lu, que ces troncs s’enroulaient plus ou moins sur eux-mêmes, mais toujours dans le sens des aiguilles d’une montre. Cela se voit sur la dernière de ces photos. Mais cela suscite immédiatement en moi une question, moi qui ai vécu quelques années au Chili. Si parmi ceux qui me font l’honneur de lire mon blog il se trouve quelqu’un qui connaisse la réponse, je serais ravi de la connaître. Voici la question : Dans l’hémisphère sud, les troncs d’oliviers s’enroulent-ils dans le même sens qu’en Italie (ou en France), ou bien dans le sens contraire ? En effet, le tourbillon qui se produit dans l’eau qui s’écoule par la bonde du lavabo ne tourne pas dans le même sens selon l’hémisphère, ce qui m’amène à penser qu’il n’est pas exclu qu’il en soit de même, à un autre rythme évidemment, pour les troncs d’arbres.

 

651f1 Aéroport de Bari Palese 

Nous arrivons bien à l’heure à l’aéroport. Ici à Bari Palese nous voyons, de même que dans l’aéroport de Brindisi vendredi soir, un panneau d’information signalant les vertus de l’énergie solaire. Car ces deux aéroports, très modernes, splendides, dus à un conseil régional dynamique, sont alimentés à l’énergie solaire. On peut voir ainsi que 89 tonnes de fuel ont été économisées, ce qui a évité le rejet dans l’atmosphère de 207 tonnes de dioxyde de carbone. Ce qui est loin d’être négligeable.

 

651f2 Angelo s'envole par Ryanair de Bari Palese 

L’avion d’Angelo s’envole vers Palerme dans le soleil couchant. À bientôt, l’ami. Nous allons bientôt passer en Grèce, mais c’est un pays de Schengen où tu peux entrer sans visa, et par avion ce n’est guère plus loin que les Pouilles. Nous t’y attendrons.

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Published by Thierry Jamard
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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 01:21

650a0 Brindisi gravure de Des Prés dans Voyage de Saint-No

 

Comme je le disais dans mon dernier article, après notre visite brève de Lecce et quelques jours d’activités que j’appellerai "techniques", nous sommes allés hier soir accueillir à l’aéroport de Brindisi notre ami palermitain Angelo venu passer le week-end avec nous. Et après l’avoir laissé à l’hôtel où il a retenu une chambre, nous avons passé la nuit au bord d’un quai, devant la mer, et nous allons aujourd’hui découvrir tous les trois la ville de Brindisi. La visite sera incomplète, mais nous reviendrons à coup sûr, parce que c’est de ce port que nous nous embarquerons vers la Grèce. En attendant, cette gravure est extraite du Voyage pittoresque ou description des royaumes de Naples et de Sicile, de Saint-Non, dessinée par Des Prez, architecte pensionné du Roi à l’Académie de France à Rome, et elle est titrée Vue de la ville de Brindes ou Brendisi anciennement Brundusium, port célèbre des Romains sur la Mer Adriatique. Mais la ville que nous découvrons n’a pas grand chose à voir avec celle qui est représentée ici telle que l’a vue Saint-Non (la gravure est extraite du tome III publié en 1783).

 

650a1 Brindisi, cathédrale 

650a2 Brindisi, cathédrale, sainte Catherine de Sienne 

Voici tout d’abord la cathédrale. En 1742 il a été constaté que la cathédrale devait être réparée et consolidée, mais les travaux n’ont pas commencé immédiatement et dès le 20 février 1743, un tremblement de terre a nécessité la reconstruction, achevée dès 1746 (mais le campanile attendra sa reconstruction jusqu’à 1780-1793), de l’église romane effondrée, qui avait été édifiée de 1089 à 1143 par les Normands soucieux de romaniser cet ouest conquis sur les Byzantins et que Frédéric II avait choisie pour célébrer ses noces, en 1225, avec Yolande de Brienne, reine de Jérusalem, âgée de quatorze ans. Cette cathédrale antérieure avait vu s’agenouiller la foule des pèlerins sur le point de s’embarquer vers la Terre Sainte, tout comme les armées de Croisés dont c’était le dernier contact avec l’Europe avant d’aller guerroyer à Constantinople ou à Jérusalem. Cette façade du dix-huitième siècle, ornée de statues dont, ci-dessus, sainte Catherine de Sienne, n’a rien qui rappelle cette grande période. Seul un tout petit fragment de mosaïque de sol retrouvé au dix-neuvième siècle et que l’on ne peut voir parce qu’il se trouve dans une partie du chœur non accessible au public permet de penser que tout le sol de la cathédrale était revêtu d’une somptueuse mosaïque comme à Otrante. Le 17 novembre 1941, un bombardement aérien a partiellement détruit le campanile, réparé en 1957 conformément à l’original.

 

650b1 Brindisi, cathédrale 

650b2 Brindisi, cathédrale 

Au fond du chœur et sur les côtés, de superbes stalles du seizième siècle (1594) en bois sculpté forment un fond sombre dans cette église d’un blanc lumineux. Mais vu de près et non plus en opposition avec les murs, ce bois de noyer n’est pas si sombre, son ton doré est particulièrement chaud et décoratif. Quant aux sculptures, elles sont très fines et délicates. Physiquement, on ne peut s’en approcher, je suis sûr que si l’on y laissait accès des crétins les dégraderaient, et le bois est si brillant, si poli qu’il serait tentant d’y porter une douce caresse. Mais des milliers de douces caresses équivalent à une violente agression. Que l’on pense aux douces lèvres qui, à force de se porter sur saint Pierre, au Vatican, ont usé son pied de bronze.

 

650b3 Brindisi, cathédrale 

Faisant un petit tour dans l’église, je remarque ce grand crucifix, et le visage de douleur du Christ. Je n’aime pas les représentations gore, pleines de sang partout, mais ici les sourcils un peu froncés, le mouvement de la bouche, les yeux mi-clos et quelques gouttes de sang qui coulent sur la joue, le cou, les épaules suffisent à exprimer toute la souffrance du supplicié.

 

650b4 Brindisi, cathédrale

 

Enfermée dans une vitrine, cette Vierge vue dans son ensemble n’aurait rien de particulièrement intéressant si ce n’était ce visage que je montre en gros plan. Jeune, aux traits doux, au regard attentif, je la trouve particulièrement agréable à regarder, même si je ne vois en cette sculpture aucun génie créateur artistique particulier. Quant à la matière dont elle est faite, en la regardant de près j’ai bien l’impression que c’est de la cartapesta, c’est-à-dire du papier mâché, la spécialité de Lecce, mais que l’on peut trouver dans des villes proches comme Brindisi.

 

650b5a Brindisi, cathédrale 

650b5b Brindisi, cathédrale 

650b5c Brindisi, cathédrale 

650b5d Brindisi, cathédrale 

Cette Cène peinte au dix-huitième siècle est pleine de détails qui méritent d’être découverts en regardant attentivement le tableau. J’en montre trois en gros plan, mais ce ne sont pas les seuls qui valent la peine d’être remarqués. Sur la table, il n’y a pas que le pain et le vin que Jésus va utiliser en présentant Ceci est mon corps, et Ceci est mon sang, le vin c’est un serviteur, à l’extrême gauche, qui le sert directement de la cruche, le pain est sur la table, mais il y a également un plat de viande rôtie, un animal que je ne suis pas sûr d’identifier, peut-être un agneau, peu importe. Outre Jésus, debout, et le serviteur qui verse le vin, il y a treize personnages, ce qui, pour les douze apôtres, veut dire qu’un autre personnage n’est pas l’un des convives. Il s’agit de ce garçon sur la droite, beaucoup plus jeune que les apôtres, et qui dépose sur la table un plat recouvert d’une assiette retournée, autre serviteur. Parmi les apôtres, on repère Judas, qui tient à la main et cache soigneusement à la vue des autres la bourse de trente deniers qu’il a reçue en échange de la promesse de livrer Jésus demain matin à l’aube. Et puis dans les tableaux des siècles passés, que ce soit au seizième siècle ou au dix-neuvième, les peintres ont souvent aimé introduire dans leurs scènes d’intérieur un chat ou un chien, et ici, sortant de sous la table avec la nappe qui lui pend sur le dos, un petit chien est en train de boire de l’eau dans une bassine plate qui a été préparée pour lui, ou qui a été déposée là après avoir servi aux ablutions rituelles, tranquille et discret, pendant qu’autour de lui se déroule l’événement fondateur de la religion chrétienne, puisqu’il s’agit de l’anticipation de la mort du Christ, le pain de sa chair et le vin de son sang livrés par Judas pour le rachat des péchés du monde. Je trouve particulièrement intéressante cette opposition entre le quotidien des serviteurs, du chien, du repas préparé, la quotidienneté de la vie qui pourtant tourne autour de cette Cène, et la gravité de cette religion naissante. Naissante, parce que jusqu’à ce jour Jésus prêchait une doctrine qui dépoussiérait l’Ancien Testament, le réformait, mais c’est la Bible que lui-même lisait et commentait à la synagogue, c’était encore la religion juive.

 

650c1a Brindisi, colonne place cathédrale

 

650c1b Brindisi, colonne place cathédrale 

650c1c Brindisi, colonne place cathédrale 

650c1d Brindisi, colonne place cathédrale 

Sur la place de la cathédrale se dresse cette colonne supportant une grande statue de la Vierge. Ni mon guide Michelin des Pouilles (édition italienne), ni mon livre sur la cathédrale, ni mon livre sur Brindisi, ni aucun des innombrables sites Internet consultés ne parle de cette colonne et de cette statue de la Vierge. Pourtant, je crois comprendre qu’il y a là une histoire intéressante. La dictature fasciste du Duce Mussolini était du côté de Hitler. Les bombardements qui ont gravement endommagé le clocher étaient des bombardements de la part des Alliés, je ne sais pas –et peu importe– si les avions et les pilotes étaient américains, britanniques ou autres. Puis, en 1943, le pouvoir change, Mussolini est déboussolé, l’Italie change de camp. De même qu’en France quelques années plus tôt, avant que l’État Français du maréchal Pétain s’établisse à Vichy / Cusset, le Gouvernement de la Troisième République était allé s’installer en Zone Libre à Bordeaux, de la même façon le Gouvernement libre de l’Italie antifasciste a choisi comme capitale temporaire la ville de Brindisi où a résidé le roi Victor-Emmanuel III, situation qui a duré cinq mois à cheval sur 1943-1944.

 

Et puis je vois, en tournant autour de la base de cette colonne, des plaques de bronze fort instructives. L’une montre la cathédrale, au-dessus à gauche un homme a les mains liées dans le dos et un autre se lavant les mains, c’est évidemment Jésus devant Ponce Pilate qui se lave les mains du sang de ce juste ; au-dessus à droite, un calvaire ; à gauche, une accouchée dans un lit et un bébé auréolé, c’est sainte Anne et la naissance de Marie ; et à droite, une personne allongée sur un lit et des gens tout autour, c’est la Dormition de la Vierge, toutes scènes en relation avec la grande statue de Madone au sommet de la colonne. L’inscription au-dessous dit Archidiocèse de Brindisi, Pie XII souverain pontife, Nicola Margiotta archevêque. Or Pie XII était le pape de l’époque de la Seconde Guerre Mondiale.

 

Une autre plaque montre un avion bimoteur à hélices, la statue de la Vierge à laquelle un homme adapte son auréole, quelques civils et quelques militaires. Mais ensuite, sur une troisième plaque, une grande foule est rassemblée. On voit des enfants, au fond grimpés sur je ne sais quoi des badauds observent la scène, il y a un homme qui offre ses médailles à la Madone, au premier plan un invalide est assis sur une chaise sa béquille à la main, à droite je distingue un prêtre, et au milieu, au pied de la statue, un évêque, sa mitre sur la tête et sa crosse dans la main gauche que l’on imagine éloignée du corps comme l’est la main droite étant donné l’emplacement de la crosse, en geste de célébration ou d’accueil.

 

De cela je tire des conclusions, mais je peux fort bien me tromper, et si un de mes lecteurs détecte une erreur ou connaît la vraie explication, je suis preneur et je reviendrai sur mon article pour le corriger. Je pense qu’après la guerre, en reconnaissance pour la paix, la victoire, le retour de la démocratie, cette statue a été apportée par avion, puis érigée sur la place lors d’une grande cérémonie religieuse et populaire. Mais ne s’agissant pas d’un monument ancien, d’un monument qui s’inscrit dans l’histoire de l’art, ni guides touristiques ni sites Internet, pas même le propre site municipal, ne jugent intéressant d’en parler. Et moi, précisément, ça m’intéresse.

 

650c2 Brindisi, palais archiépiscopal

 

Sur le flanc droit de la place en regardant la cathédrale se dresse le palais épiscopal, que le précepteur et conseiller de l’empereur Frédéric II, le métropolite Pellegrino d’Asti, a fait construire au treizième siècle. Mais par la suite le palais a subi bien des transformations, notamment au dix-huitième siècle, après le tremblement de terre de 1743, quand l’architecte célèbre à Lecce et à Brindisi, Mauro Manieri, en a reconstruit la façade avec les huit grandes statues représentant les doctrines.

 

650c3 Brindisi, loggia Balsamo (14e siècle) 

Sur cette même place, ou plus précisément à son débouché, se trouve un palazzo vraisemblablement construit pour être le siège de l’administration civile, orné de ce célèbre balcon, la loggia Balsamo, du quatorzième siècle. Ces intéressantes figures sont, je trouve, comme une sorte de préfiguration de ces figures qui vont se multiplier avec le baroque, bien plus tard.

 

650d1 Brindisi, respect des panneaux 

Et maintenant, par les rues de Brindisi, quelques images typiques de la vie italienne. Sur le photo ci-dessus, on voit un panneau de signalisation, une plaque indiquant qu’il est valable de 0h à 24h, et une grue tractant une voiture. Comme sous ce panneau il n’y a pas une seule place de stationnement libre, je l’interprète comme signifiant Stationnement obligatoire à toute heure du jour et de la nuit. Si vous n’y allez pas, on vous y tractera.

 

650d2 Brindisi, présence de Dieu 

Cet écriteau est fixé à une grille à une vingtaine de mètres d’une église. Il dit Ne pas jeter d’ordures. Dieu te regarde. Sûr, si Dieu est embusqué dans un coin avec son carnet de PV à la main, mieux vaut être écolo.

 

650d3 Brindisi, refus de l'amour 

Ici, c’est un drame de l’amour. Un garçon fait une déclaration enflammée : Hélène, je te veux tout plein de bonnes choses. Sois mienne. Et à côté, la réponse, sèche : J’suis lesbienne.

 

650d4 Brindisi, critique d'art 

Encore une. Sur la pierre d’un banc public, quelqu’un a représenté une femme nue du style des déesses cycladiques, c’est-à-dire pas vraiment conforme aux canons de la mode des mannequins anorexiques. De plus, avouons-le, le dessin n’est guère réussi. En cachant la tête de la femme, son corps ressemble même vaguement à une tête de chien. Et à côté, un critique d’art avisé a écrit Che merda di disegno, soit Quelle merde de dessin. J’adore l’humour typiquement italien de ces panneaux et graffiti, c’est pourquoi dans mon petit tour de Brindisi je les ai introduits. Mais revenons aux choses sérieuses.

 

650e1 Brindisi, castella svevo 

650e2 Brindisi gravure de Des Prés dans Voyage de Saint-No 

Il y a à Brindisi un château souabe, le Castello di Terra, construit par Frédéric II en 1227 et où il a résidé avec sa toute jeune femme Yolande de Brienne, mais que l’on ne peut visiter parce qu’il est occupé par le commandement de la Marine Nationale. La photo même est strictement interdite, sauf pour cette tour isolée que je montre ci-dessus, qui se trouve sur la rue un peu plus loin. C’est au temps de Ferdinand d’Aragon qu’un fossé a été creusé et cette tour construite, plus tard le fossé a été non pas comblé mais recouvert pour créer un souterrain, et la tour s’est retrouvée isolée en surface du corps du château. Évidemment, du temps de Saint-Non, le château était accessible, sinon nous n’aurions pas sa représentation comme ci-dessus, parce que si l’on peut, éventuellement, avec un petit appareil numérique très discret, faire vite fait, bien fait, une photo en se cachant, il est beaucoup plus difficile de ne pas se faire remarquer avec son bloc de papier Canson et ses crayons même le temps d’un croquis rapide. Un autre château, le Château Rouge (pour la couleur de sa pierre) ou Alfonsino (parce que créé par Alphonse d’Aragon) est bâti sur un îlot proche et constitue donc le Castello a Mare opposé au Castello di Terra. Lui aussi est occupé par la marine nationale qui l’a reçu en mauvais état et qui, de plus, ne l’a pas entretenu, mais heureusement il a été récemment confié aux soins du service des Biens Culturels. Néanmoins il n’est toujours pas visitable puisque encore militaire et, comme il est difficile d’accès et que nous ne pourrions même pas le prendre en photo, nous décidons de ne pas aller vers lui.

 

650f1 Brindisi, église Sainte Lucia 

650f2 Brindisi, chiesa di Santa Lucia 

Notre promenade nous a menés devant cette église Santa Lucia. Lorsque nous sommes arrivés, il s’y célébrait une messe. Pas question, bien sûr, de distraire les gens en nous déplaçant et prenant des photos. Nous avons donc attendu dehors que les fidèles commencent à sortir, mais à peine étions-nous entrés qu’une dame nous a flanqués dehors parce qu’il lui fallait fermer l’église et qu’elle n’avait pas le temps d’attendre. Même cinq minutes. Nous n’avons donc pu descendre voir l’église inférieure du douzième siècle sur une base du huitième siècle avec ses fresques des douzième et treizième siècles, et n’avons pu admirer que quelques instants, en courant, les quelques fresques du treizième siècle qui subsistent dans l’église supérieure qui, construite aux quinzième et seizième siècles, a partiellement réutilisé ces murs. Mais les travaux de restauration de l’église au cours des siècles, la couverture de plâtre qui a nécessité le désastreux piquetage des murs, ont fortement endommagé les peintures. Ensuite, nous sommes restés un peu à l’extérieur, ce qui nous a permis de constater que cette dame qui nous avait fait sortir était vraiment pressée, puisqu’elle est restée vingt-cinq minutes discutant avec le prêtre et deux autres personnes. Bref, passons.

 

650f3a Brindisi, colonne via Appia

 

650f3b Brindisi, colonne via Appia

 

650f3c Brindisi, colonne via Appia 

650f3d Brindisi, colonne via Appia 

Nous voici devant un monument fondamental de Brindisi puisqu’il manifeste le début de l’expansion de la ville. En effet (je suis conscient de me répéter de nombreuses fois au fil de mes articles) la via Appia qui, de Rome, passait par Bénévent et piquait sur Tarente, a été déviée par l’empereur Trajan au début du deuxième siècle après Jésus-Christ pour, à partir de Bénévent, se diriger vers Brindisi qui, désormais, sera le principal port d’embarquement des Romains vers la Grèce et vers l’Orient. On dit que deux colonnes ont été construites pour marquer face au port (le seul et unique port naturel de toute la côte des Pouilles) l’aboutissement de la via Appia, en fait elles ont été dressées sur une grande place publique face au port, sans coïncider précisément avec le débouché de la route, mais répondant au désir de manifester la grandeur et l’importance de la ville en tant que grand port au bout de la route, lien entre Rome et l’Orient. Ci-dessus, on voit qu’il reste l’une de ces colonnes (première, seconde et dernière photos), en marbre cipolin d’Afrique, haute de dix-neuf mètres, tandis que l’autre colonne (troisième photo) s’est écroulée en 1528. Cela a été interprété par la population comme un mauvais présage, aussi n’a-t-elle pas été relevée. Et puis, longtemps après, en 1657, les parties qui pouvaient être récupérées ont été données à la ville de Lecce qui y a placé son saint patron protecteur, saint Oronzo. Après tout, si cette colonne est de mauvais présage, la générosité, la charité, justifient pleinement de la refiler à la ville voisine qui, par-dessus le marché, est contente et pleine de reconnaissance. Cependant, la base a été conservée en place. Le chapiteau que je montre au téléobjectif est une copie de l’original, qui est conservé dans un musée. Il est de forme carrée entre les blocs cylindriques de la colonne, et sur chacune de ses faces est sculptée une figure divine, dont je lis qu’elles sont Jupiter, Neptune, Pallas et Mars. Pour ma photo, choisissant parmi les trois figures masculines, j’aurais aimé voir un casque, un aigle, un trident pour identifier les dieux. Mais tous trois sont chevelus et barbus, sans casque et sans accessoire. Ma première impression qu’il s’agissait de Neptune est bien affaiblie par mon examen de ses collègues.

 

650g1 Brindisi, San Giovanni al Sepolcro

 

650g2 Brindisi, San Giovanni al Sepolcro 

Cette église est très intéressante. Elle a été édifiée au sixième siècle lors de la campagne d’évangélisation de la région, mais détruite par les Lombards elle a été reconstruite entre le onzième et le douzième siècles sur le modèle de l’église du Saint Sépulcre de Jérusalem, comme bien d’autres à cette époque, mais c’était, paraît-il, la plus ressemblante. Il y avait à Brindisi en ce temps-là un établissement des chanoines réguliers du Saint Sépulcre, et c’est eux qui ont construit cette église qui, tout naturellement, prend le nom de San Giovanni al Sepolcro. Croisés et pèlerins, avant de s’embarquer, pouvaient se recueillir ici, c’était un peu comme un avant-goût de leur arrivée en Terre Sainte, mais également, pour les nombreux pèlerins qui n’avaient pas les moyens de se rendre jusqu’en Palestine, faute d’argent, faute d’une santé assez solide, ou pour toute autre raison, l’usage était de se rendre en un lieu de pèlerinage de substitution, si je puis dire, dans une église figurant les Lieux Saints et, partis avec les autres pèlerins, ils achevaient là le voyage.

 

650g3 Brindisi, San Giovanni al Sepolcro 

650g4 Brindisi, San Giovanni al Sepolcro 

C’est donc un bâtiment circulaire dont la voûte repose sur huit colonnes de réemploi, d’origine géographique parfois lointaine. Des fouilles ont mis au jour, sous l’église paléochrétienne, des traces d’une domus romaine du premier siècle avant Jésus-Christ avec de beaux fragments de mosaïque de sol.

 

650g5a Brindisi, San Giovanni al Sepolcro 

650g5b Brindisi, San Giovanni al Sepolcro 

La comparaison de ces deux chapiteaux et de la pierre des deux colonnes suffira à démontrer que l’église a été construite avec des éléments provenant d’édifices antérieurs, car il n’y a rien de commun entre les matériaux, entre les styles.

 

650g6a Brindisi, San Giovanni al Sepolcro 

650g6b Brindisi, San Giovanni al Sepolcro 

Les murs de l’église étaient intégralement revêtus de fresques des treizième et quatorzième siècles. Elles ont hélas beaucoup souffert, et notamment, ici comme dans bien d’autres endroits, du piquetage pour les recouvrir d’une couche de plâtre. Malgré cela, il en reste encore de grandes surfaces et elles sont souvent très belles. Ci-dessus, je montre un Christ en croix et une Descente de croix. Le premier est beau, expressif, émouvant, mais j’aime encore plus le second. Au centre, on voit Joseph d’Arimathie, celui qui a offert pour ensevelir Jésus le sépulcre qu’il avait fait creuser pour lui-même et qui, selon la légende, a recueilli le sang du Christ dans un vase, qui est le Saint Graal du cycle arthurien. Alors que les clous ont déjà été ôtés des mains de Jésus, il soutient le corps qui penche en avant, tandis qu’en bas, hors du cadre de ma photo, saint Nicodème, agenouillé, est occupé à arracher les clous des pieds de Jésus. Marie, à gauche, prend dans ses mains la main droite de Jésus et pleure en l’embrassant. Le regard de Marie brisée de douleur, le visage de Joseph d’Arimathie tourné vers Jésus avec amour et chagrin tout à la fois, mais sévère dans l’effort pour soutenir ce corps qui s’abandonne dans la mort, et le Christ lui-même, ses sourcils, ses yeux fermés, sa bouche, le corps qui s’affaisse, tout cela est d’une incroyable expressivité, plein d’une émotion intense. C’est une œuvre merveilleuse, si merveilleuse que l’on en oublie à quel point elle est dégradée.

 

650g7 Brindisi, San Giovanni al Sepolcro 

Près de l’entrée, assis derrière une table, un homme est chargé de garder l’église aux heures d’ouverture. Mais c’est merveilleux de voir qu’il ne se contente pas de garder pour justifier je ne sais quel salaire. Il aime son église, il est partie prenante, il accueille le visiteur et voyant notre intérêt il est venu nous faire remarquer ce dessin gravé dans la pierre d’une colonne. Ce n’est pas le graffito d’un vandale contemporain, c’est le plan du temple de Jérusalem gravé par on ne sait qui, on ne sait quand, mais il y a bien longtemps, peut-être lorsque cette colonne appartenait à un édifice antérieur.

 

650h1 Brindisi, San Paolo dei Francescani 

650h2 Brindisi, San Paolo dei Francescani 

Ce sont les rois de la maison d’Anjou, Charles Premier et Robert Premier qui ont voulu cette église Saint Paul pour la destiner aux Frères Mineurs Franciscains, d’où son nom, en italien, de San Paolo dei Francescani. C’est donc de la fin du treizième siècle à la première moitié du quatorzième que s’est déroulée la construction, mais au dix-huitième siècle on a procédé à bien des modifications, par exemple en créant cet arc triomphal qui sépare la nef unique et le chœur, et en ajoutant des décorations baroques, notamment des autels.

 

650h3 Brindisi, San Paolo dei Francescani 

Datant de l’origine, les poutres sont toutes décorées de peintures, et toutes sont différentes. En voici ci-dessus deux exemples. Certaines portent les lys de France, puisque la dynastie des Anjou qui régnait sur le royaume de Naples est issue du frère de Saint Louis IX de France.

 

650h4 Brindisi, San Paolo dei Francescani 

Je disais il y a un instant que le dix-huitième siècle avait vu ajouter des autels latéraux baroques. Voici un détail de l’un d’entre eux. Des chapelles latérales n’ont pas été créées comme c’est d’habitude le cas, et les autels ont simplement été plaqués sur les murs existants.

 

650h5a Brindisi, San Paolo dei Francescani 

650h5b Brindisi, San Paolo dei Francescani 

Lorsqu’elle a été inaugurée, les murs intérieurs de l’église étaient intégralement revêtus de fresques dont il ne reste malheureusement que quelques fragments. Ils sont si restreints qu’il est difficile de déterminer quelles scènes étaient représentées, et quand on voit, par exemple, ces deux personnages en train de discuter, pris sur le vif, ou la vie qu’il y a dans le visage de ce saint que je n’identifie pas, on regrette vivement que les fresques soient si lacunaires.

 

Nous avons encore vu quelques autres endroits, le couvent de Sainte Thérèse, l’église San Benedetto, etc., mais ce sont des endroits que j’ai trouvés un peu moins intéressants et, puisqu’il faut être raisonnable et faire des choix, je vais cesser là.

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Published by Thierry Jamard
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