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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 16:27
Octave, celui qui deviendra l’empereur Auguste, veut se débarrasser de son rival Marc Antoine, un homme qui a combattu aux côtés de César, qui était présent lors de la reddition de Vercingétorix à Alesia, qui a pris part à la bataille victorieuse de la Pharsale contre Pompée, qui a été nommé consul en même temps que César début 44 (les consuls, à la tête de l’État, ont toujours été deux), qui accompagnait César au sénat le 15 mars 44 lorsqu’il a été assassiné, qui a lu son éloge funèbre le 20 mars. Malgré des aléas qui sont hors de mon sujet, Marc Antoine participe avec Octave et Lépide à un triumvirat et fait assassiner Cicéron (43) qui avait eu l’impudence, dans ses Philippiques, de vouloir le faire proscrire. Puis les triumvirs se partagent l’Empire, Octave reçoit l’Occident, Antoine la Grèce et l’Asie, Lépide l’Afrique. On se débarrasse de Lépide, accusé de ne pas avoir aidé Octave contre Sextus Pompée : il ne sera plus que Pontifex Maximus. Mais le partage de l’Afrique crée alors un différend entre Octave et Marc Antoine. Désirant faire la guerre aux Parthes, ce dernier convoque les rois de divers royaumes. Cléopâtre, reine d’Égypte âgée de 29 ans et, si l’on en croit Blaise Pascal, dotée d’un nez adorable ("Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé"), arrive sur un luxueux bateau dont l’équipage est travesti en muses et offre à bord un somptueux banquet à son hôte qui, séduit, lui tombe dans les bras.
 
À Alexandrie Cléopâtre accouche de jumeaux, puis d’un troisième enfant mais Marc Antoine est marié à Octavie, la sœur d’Octave qui, en 35, va le rejoindre. Lui ne veut pas s’encombrer de son épouse alors qu’il a une jolie maîtresse, il la renvoie. Il offre symboliquement le trône de ses conquêtes asiatiques à ces trois enfants qu’il a eus avec Cléopâtre. C’est pour Octave l’occasion de venger l’honneur de sa sœur bafouée et de se débarrasser d’un rival politique en se présentant comme le défenseur de Rome. Pour ne pas donner l’impression qu’il s’agit d’une guerre civile, il pousse le sénat à déclarer la guerre à la seule Cléopâtre, sachant bien que c’est en même temps attaquer Marc Antoine. En 31 avant Jésus-Christ, il déploie près d’Actium une armée nombreuse. Venu d’Alexandrie et passé par Athènes et Corfou, Marc Antoine prend position. Quand il veut contourner le camp d’Octave pour le prendre à revers, bon nombre de ses généraux croient qu’effrayé par le nombre de ses ennemis il se replie, et s’enfuient. Puis l’engagement a lieu sur mer le 2 septembre 31. Cléopâtre prend la fuite. Marc Antoine, dont le bateau est agrippé par un grappin ennemi, réussit à sauter sur un autre bateau et s’enfuit à son tour. Octave remporte ainsi sur Cléopâtre et Antoine la victoire décisive. Dans les mois qui suivent, à Alexandrie, les deux amants banquettent et s’amollissent dans le luxe. Octave avance sans rencontrer de vraie résistance. Quand il débarque à Alexandrie en 30, Marc Antoine se jette sur son épée et Cléopâtre se fait mordre par un serpent venimeux. La voie est désormais ouverte pour Octave qui se proclamera empereur en 27 avant Jésus-Christ et régnera jusqu’en 14 après Jésus-Christ.
 
Par conséquent hier, après notre visite du musée archéologique de Leucade nous nous sommes rendus à Aktio, nom actuel d’Actium. Mais là s’est installée une base aérienne militaire, accès strictement interdit, et même sur la route des panneaux interdisent l’arrêt et la photo, et des caméras surveillent non seulement les clôtures mais aussi le bitume et les bas-côtés. Je n’ai pas eu peur de me faire tirer dessus, de me faire jeter en prison ou de me faire infliger une forte amende, je ne pense pas que la situation politique et militaire du pays soit de nature à faire encourir ce genre de risques, mais plutôt de me faire confisquer ma carte mémoire avec toutes mes photos, voire mon appareil photo. Tant pis, nous avons respecté la loi, avons passé notre chemin et avons poursuivi notre route jusqu’au port de Preveza où nous avons passé la nuit.
 
676a1 Nikopolis
 
676a2Nikopolis
 
676a3 Nikopolis
 
Aujourd’hui, nous sommes à Nikopolis, étymologiquement la Ville de la Victoire. Parce qu’elle a été créée ex nihilo sur décision d’Octave, dès 31, pour célébrer sa victoire. Le but était aussi d’avoir une base militaire solide sur cette côte, aussi l’a-t-il peuplée en y offrant des terrains et des maisons à des soldats de son armée et à des vétérans, auxquels se sont rapidement jointes des populations des environs, heureuses de se mettre à l’abri, derrière ces remparts, des pillages de pirates ou de voisins turbulents.
 
676b1 Nikopolis
 
676b2 Nikopolis, Natacha sur le mur
 
676b3 Nikopolis
 
La ville a continué à vivre et à croître dans les siècles suivants. Ces autres murs datent des premiers temps de l’installation du christianisme dans la région, c’est l’empereur Justinien qui les a construits au sixième siècle de notre ère. Lorsque nous sommes arrivés et que je me suis garé devant l’entrée du site, trois chiens sympathiques sont venus attendre devant ma portière que je descende de voiture et que je leur dispense force caresses. Puis ils nous ont suivis partout, jouant à se poursuivre et à se battre amicalement. Ils nous ont perdus de vue un instant lorsque nous avons commencé à monter sur le rempart et, apparemment peu doués de flair, ils tournaient la tête en tous sens pour nous rechercher, nous les voyions d’en haut. On se rend compte, sur les photos ci-dessus, de la hauteur et de l’épaisseur de ces murs en se référant à l’échelle donnée par Natacha.
 
676c1 Nikopolis
 
Les murs de la ville sont encore imposants, mais des autres constructions il ne reste pas grand chose. En quelques endroits, on peut suivre un tracé de voie romaine avec son trottoir, mais il semble qu’elle ait été peu fréquentée parce qu’à la différence de ce que l’on peut voir ailleurs les roues des chars n’y ont pas creusé leur sillon. C’est au dixième siècle que les incessantes incursions de Bulgares ont poussé les derniers habitants à déserter Nikopolis et à aller s’installer dans la proche Preveza, comme nous-mêmes l’avons fait la nuit dernière.
 
676c2 site de Nikopolis
 
Comme on peut l’apprécier sur cette photo, le site de la nouvelle ville était fort bien choisi, suffisamment élevé pour offrir une vue qui assurait la sécurité, et un accès direct à la mer. Il paraît qu’Octave n’était pas un très bon stratège, mais qu’il avait d’excellents généraux comme conseillers militaires. Gageons que c’est un général qui lui a suggéré le choix de ce site.
 
676d1 Nikopolis, basilique paléochrétienne
 
Cette porte marque l’entrée d’une basilique. Il faut se méfier de ce mot, il peut recouvrir trois réalités différentes. Dans l’antiquité romaine, la basilique est un bâtiment qui regroupe le siège du tribunal et des activités d’échanges commerciaux. Puis, lorsque le christianisme a été autorisé par Constantin au quatrième siècle, des églises ont été construites, qui reprenaient le plan en trois nefs séparées par des rangées de colonnes qui était traditionnellement celui des basiliques de la justice, et on leur a tout naturellement donné le nom de basiliques. Et enfin de nos jours, parce que le mot grec basileus qui est à l’origine de basilique qui, morphologiquement, est un adjectif, signifie le roi, on appelle [église] basilique un édifice qui dépend directement du pape, le chef de l’Église catholique, le ‘roi’, sans aucun intermédiaire. Les autres églises et chapelles appartiennent à un monastère et dépendent de l’Ordre, ou ce sont des églises paroissiales qui dépendent de l’évêque du diocèse, lequel a son siège (sa cathèdre) dans l’[église] cathédrale. Ici, pour cette basilique, il s’agit d’une église paléochrétienne.
 
676d2 Nikopolis, l'odéon
 
La ville, importante, comportait des bains, un stade, un théâtre et, ici, un odéon. Mais l’accès en est fermé. J’ignore si c’est dû à la saison, si c’est dû aux fouilles car je sais que l’ensemble du site est encore l’objet de recherches, ou si c’est permanent pour des raisons de sécurité ou de conservation. Néanmoins, on voit que le bâtiment a souffert de l’agression du temps.
 
676e Nikopolis
 
Les fouilles ont permis de mettre au jour quatre basiliques paléochrétiennes. Celle que nous avons vue précédemment était hors les murs, celle-ci est intérieure. Elle a été édifiée du milieu à la fin du sixième siècle par deux évêques successifs portant tous deux le même nom de Doumetios, et elle a été consacrée à saint Dimitrios.
 
676f1 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
676f2 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
676f3 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
Certaines parties de cette basilique comportent des mosaïques de sol remarquables, comme cet oiseau, ou cette scène de pêche où un homme attrape un poisson à la main. Les mosaïques, comme on a pu l’observer sur l’arrière-plan de ma photo précédente représentant des ruines dont les murs ne font que quelques centimètres de haut, sont seulement protégées par un toit et l’accès n’y est interdit que par une corde. Les chiens, ne respectant nullement cette corde, sont allés s’amuser à se battre. Je frémissais pour cette pauvre vieille mosaïque bien fragile sous les pattes de jeunes chiens fous. Enfin ils se sont calmés, et celui-ci s’est seulement couché pour se reposer. Ouf, j’ai pu prendre mes photos sans redouter de catastrophe.
 
676g Arta
 
Arta est, à l’origine, une colonie de Corinthe, comme Corfou. Elle a été créée en 625 avant Jésus-Christ sous le nom d’Ambrakia, a été capitale du despotat d’Épire après la prise de Constantinople par les Francs de la quatrième croisade en 1204, est devenue ottomane en 1448 et vénitienne en 1717, puis après avoir été prise par les armées révolutionnaires françaises elle redevient ottomane jusqu’à ce qu’en 1881 elle entre dans le giron de la Grèce indépendante. Aujourd’hui, comme dans bien des endroits, il y a la ville moderne sans grand intérêt, et la ville ancienne qui, elle, recèle des églises byzantines avec des fresques, des musées. Nous tournons pendant près d’une heure sans pouvoir stationner. Excédés, sur un coup de tête, nous décidons de laisser tomber et de poursuivre notre route. Mais non sans retourner un peu à l’écart pour voir le fameux pont d’Arta.
 
Non loin du centre, ce vieux pont enjambe la rivière Arachthos. Ses piliers, construits en très gros blocs de pierre, datent de l’époque hellénistique que, je le rappelle, la convention fait commencer à la mort d’Alexandre le Grand en 323 et finir avec la mort de Cléopâtre en 30 avant Jésus-Christ. Le pont a subi plusieurs reconstructions et réfections, mais toujours sur ces mêmes bases. Notamment à l’époque byzantine, au début du despotat d’Épire c’est-à-dire au début du treizième siècle. Une terrible légende raconte que cette construction posait problème parce que chaque nuit ce qui avait été construit le jour s’effondrait dans la rivière malgré le soin et les efforts des très nombreux ouvriers employés à cette tâche. Puis, un jour, un oiseau mystérieux informa le chef du chantier que le pont ne tiendrait que si sa femme y était emmurée vivante, sacrifice auquel il consentit et, depuis, les restes de cette pauvre femme sont toujours là, enfermés dans l’une des piles qui a été son tombeau. Puis une réfection de 1612 a donné au pont son aspect actuel. En 1881, quand Arta a été rattachée à la Grèce alors que le reste de l’Épire devait encore être ottoman jusqu’à ce que la Grèce le conquière en 1913 lors de la Première Guerre Balkanique, un poste frontière gréco-turc est installé dans un édifice néoclassique que l’on peut encore voir sur la rive ouest, tandis qu’un "arbre d’Ali Pacha" est planté sur la rive est.
 
676h Arta
 
Près du pont, je remarque ce pavage de la rue. Mis à part le fait que je le trouve esthétique, je m’interroge sur sa signification. Cet oiseau à deux têtes n’évoque ni le drapeau turc actuel, ni celui de l’Empire Ottoman. Il n’est pas non plus dans les armes de la Grèce, ni ancienne ni moderne. Un temps, parce que nombre de Grecs orthodoxes vivent en Épire du nord qui appartient actuellement à l’Albanie, et parce que nombre d’Albanais musulmans ou parfois orthodoxes vivent dans la partie de l’Épire qui appartient à la Grèce, un état Épirote indépendant a été envisagé. Je me dis que cet oiseau pourrait bien représenter l’aigle à deux têtes qui figure sur le fond rouge du drapeau albanais. Cet aigle a les plumes des ailes plus ébouriffées, certes, mais il est difficile avec des pierres plus grosses que les petits cubes d’une mosaïque de représenter de tels détails. Quoi qu’il en soit, allons ce soir dormir à Missolonghi, sur le bord de la lagune.
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Published by Thierry Jamard
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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 15:26
675a château à l'approche de Leucade
 
Nous sommes arrivés dimanche 9 au soir dans l’île de Leucade, et nous en sommes repartis ce matin mercredi 12. Nous y avons donc passé lundi et mardi, mais des photos ont été prises sur les quatre jours, ce qui permet de donner des éclairages variés. Je préfère parler du tout en un seul article. De la route qui va vers Leucade, on peut apercevoir ce fort sur une colline, le château de Grivas qui date de la guerre d’Indépendance.
 
675b1 fort Sainte-Maure devant Leucade
 
675b2 kastro Agia Mavra devant Leucade
 
Leucade, en grec Lefkada, est l’une des sept îles Ioniennes, comme l’était Corfou plus au nord. Mais celle-ci est toute proche du continent, et seule une lagune très peu profonde, guère plus de deux mètres de fond, l’en sépare. Un cordon littoral étroit et peu praticable fermait imparfaitement la lagune, aussi en 1987 a-t-on relié l’île à la terre ferme non pas par un pont, mais en transformant le cordon littoral en une digue supportant une route, seule une étroite ouverture étant ménagée sous forme de point ouvrant. Ainsi, on traverse la lagune au ras de l’eau, c’est une impression très séduisante. Et juste avant le pont ouvrant et la digue qui le prolonge, on passe au pied de ce fort Sainte Maure (Kastro Agia Mavra) construit au début du quatorzième siècle, quand les Vénitiens étaient maîtres de l’île. Il est au début du cordon littoral et fait donc partie de l’île de Leucade dont la ville de Sainte Maure qu’il renfermait a été capitale jusqu’à la fin du dix-septième siècle.
 
675b3a Lefkada, bateau à vendre
 
675b3b Leucade, bateau à vendre
 
Je profite de notre passage au pied du Kastro pour faire une pub (gratuite). Ce bateau est à vendre, c’est ce que signifie le mot grec politè que je transcris dans notre alphabet, pôleitai. Il y a même un numéro de portable. Bon, d’accord, il manque l’hélice et l’arbre qui doit l’entraîner, et il a besoin d’un petit coup de papier de verre ici ou là, mais s’il y a des amateurs…
 
675c1 Leucade
 
675c2 Lefkada
 
675c3 Leucade
 
Au début, en suivant la route, on voit que la lagune s’apparente plutôt à un marécage salé, avec des plantes et des joncs qui l’encombrent. Et puis on avance sur la digue, la surface de l’eau se dégage, et la ville de Leucade (comme pour Panama, par exemple, le nom est à la fois celui de la terre et celui de sa capitale) apparaît comme flottant sur la mer. Quand le temps est assez clair, la chaîne de montagne qui hérisse le continent apparaît, barrant l’horizon. Mais Leucade elle-même n’a rien à lui envier, car elle est très montagneuse et culmine à 1158 mètres. Les couleurs douces, le calme du paysage, sont un ravissement et la promenade le long de la mer est un enchantement.
 
675c4 Leucade
 
675c5 Leucade
 
De plus, en fonction de l’heure, de l’orientation du soleil et de la luminosité, le spectacle est sans cesse changeant. Ci-dessus, au crépuscule, les couleurs sont un camaïeu de rose mauve sur une surface d’un calme merveilleux. La surface de l’eau est si tranquille, si lisse, que les reflets sont aussi nets que dans un miroir.
 
675c6 Lefkada
     
Et l’eau est d’une transparence de cristal, qui révèle tout ce qui repose sur le fond. Comme ce petit vélo d’enfant dont le cadre rouillé et la carcasse légèrement recouverte de sable évoque les objets, statues, amphores, que l’on découvre dans les épaves de navires antiques. Mais je doute, ici, que ce vélo ait appartenu à l’enfant d’un pèlerin se rendant en bateau du Pirée à l’embouchure de l’Achéron pour consulter l’oracle des morts il y a deux mille ans.
 
675d1 Leucade
 
675d2 Leucade
 
675d3 Leucade
 
La ville est sympathique, son ambiance est vivante, animée, chaleureuse.. Il fait bon s’y promener, la circulation en bord de mer est ralentie et raisonnable, et la rue principale est piétonne, ce qui limite grandement le trafic dans les petites rues adjacentes. Je ne sais ce que devient cette ville en été quand les touristes s’y pressent, je lui souhaite de garder son âme, mais ce que je sais c’est qu’en janvier elle est adorable et que ces jours-ci le climat y est délicieux. Néanmoins, ce que j’y apprécie est plus une atmosphère que des monuments historiques. Quant au petit musée archéologique municipal installé dans les locaux de la mairie et que nous avons visité ce mercredi matin avant de partir (entrée libre), il comporte des pièces intéressantes, et en l’absence de panneaux l’interdisant j’avais commencé à en prendre quelques photos, quand je me suis vertement fait mettre au pas par une fonctionnaire sortie je ne sais d’où. Puisque c’était interdit je n’en publie donc rien. De nos promenades en ville, je ne publie que ces deux photos d’églises, ainsi que l’intérieur de la seconde.
 
675e1 Leucade, monastère de Faneromeni
 
En revanche, une petite route très étroite et en rude montée permet, en quelques kilomètres, d’accéder au monastère de Faneromeni. Ou Phaneromenê. Le verbe de départ signifie montrer. À la voix moyenne (en plus de l’actif et du passif, le grec a une voix qui indique l’intérêt du sujet) cela devient j’apparais, j’ai l’air de. Je crois que cette forme phainomai existe telle quelle en grec moderne avec ce même sens. L’adjectif phaneros signifie visible, évident (grec ancien et grec moderne). La terminaison –menos, -menê (au féminin) est celle du participe passé. Il s’agit donc de Celle qui est évidente, la Vierge, bien sûr.
 
675e2 Leucade, monastère de Faneromeni

 

C’est ouvert, on entre, on se balade, on visite. Pendant tout le temps de notre visite nous avons été seuls, sauf à un moment où nous avons aperçu, à l’autre bout de la cour, quelques religieux qui sont passés sans plus se soucier de nous. Mais la tenue doit être correcte, c’est-à-dire ne pas montrer d’épaules ni trop de jambes. Les femmes en jupe trop courte ou aux épaules découvertes sont priées de décrocher l’une de ces blouses extrêmement sexy qui sont suspendues dans l’entrée et de s’en revêtir. Mais les hommes en short sont contraints de s’abstenir d’entrer car ils ne sont pas autorisés à se parer élégamment de ces accessoires, le panonceau que l’on voit au-dessus disant ‘The robes are

only for the women’, et la même chose en grec.

 

675e3 Leucade, monastère de Phaneromeni

 

675e4 Leucade, monastère de Faneromeni

 

Comme on peut s’en rendre compte, l’ambiance, l’architecture sont radicalement différentes de celles d’un monastère catholique, sévèrement refermé autour d’un cloître. Par ailleurs, avant de parvenir aux bâtiments et tout de suite après avoir franchi le portail de ma première photo du monastère, nous nous sommes promenés dans un parc comportant d’immenses volières peuplées d’oiseaux exotiques et des enclos enfermant des cervidés et autres animaux.

 
675e5 Leucade, monastère de Faneromeni
 
675e6 Leucade, monastère de Faneromeni
 
L’intérieur de l’église, très riche, brillant, avec de belles boiseries et en particulier celles de l’iconostase, ne se démarque pourtant pas nettement des autres intérieurs d’églises que nous avons vus. Je remarque cependant au plafond cette grande fresque d’un Christ Pantocrator qui, sur ce fond en dégradés de bleus, est une excellente interprétation moderne de ce sujet très classique et généralement toujours répété dans le même style ancien.
 
675f1 Nydri, île de Leucade. En face, Skorpios
 
675f2 Onassis à Nydri
 
Arrivés dimanche soir, nous nous sommes établis le long de la mer, en pleine ville. Dîner, promenade nocturne. Lundi matin, promenade en ville puis, en début d’après-midi, nous partons vers le sud de l’île. En chemin, nous voyons Nydri, petite ville balnéaire avec son port de plaisance et son port de ferries, et face à laquelle se trouve l’île de Skorpios qu’avait achetée Onassis, où il s’est marié avec Jackie Kennedy et où il s’est fait enterrer. Sur le port de Nydri la municipalité a fait placer cette statue qui honore sa mémoire. La base porte cette phrase signée Aristote Onassis : "Les hommes construisent leur propre destin".
 
675g1 Vassiliki, île de Leucade
 
675g2 Vassiliki, île de Leucade
 
Tout au bout de l’île, à l’extrême sud, le port de Vassiliki est à moins de dix kilomètres de l’extrémité nord de deux autres îles Ioniennes, Céphalonie et Ithaque. Nous y serions bien allés, mais le ferry n’assure pas le service en hiver. Nous devrons nous embarquer à Patra, au nord du Péloponnèse. Mais peu importe, la petite ville de Vassiliki vaut le coup d’œil. Après une longue déambulation sur la côte et dans le bourg, nous nous installons pour la nuit le long de la mer.
 
675h1 cimetière très marin, île de Leucade
 
En remontant mardi vers la ville de Leucade, nous avons un peu flâné, par exemple nous arrêtant pour constater que le pauvre Paul Valéry, avec son Cimetière Marin, à Sète, n’est pas le seul au monde. Quoique celui-ci soit plus naval que marin. Finalement, je préfère racler mes souvenirs au fond de ma mémoire et évoquer le poème plutôt que la tombe :
 
            Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
            Entre les pins palpite, entre les tombes ;
            Midi le juste y compose de feux
            La mer, la mer, toujours recommencée
            Ô récompense après une pensée
            Qu'un long regard sur le calme des dieux !
 
675h2 Ile de Leucade, côte est
 
675h3 Ile de Leucade
 
675h4 Ile de Leucade, côte est
 
Continuant vers la capitale, nous traversons des paysages extrêmement variés de montagne et de mer, passant par la montagne, descendant dans des vallées, remontant pour dominer la côte, ses golfes, ses péninsules, ses îles, et parfois aussi retombant tout en bas pour longer des ports ou des plages. Reste, en arrivant, à nous installer pour la nuit. Puis ce sera, mercredi matin, la visite du musée et le départ, emportant de cette île le souvenir d’un lieu splendide et, encore plus important peut-être, très sympathique, un lieu qui parle à l’âme.
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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 14:21
674a1 Lac de Ioannina
 
674a2 Lac de Ioannina
 
Nous aimons Ioannina, son décor, son ambiance, nous aimons sa région, le Pinde, Zagori et les Zagorokhoria, mais il nous faut continuer le voyage et hier 6 janvier nous avons dit au revoir au lac avant de prendre la route de l’ouest d’abord vers la côte et Igoumenitsa, puis vers le sud jusqu’à Parga, où nous avons passé la nuit.
 
674b1 Parga
 
674b2 Parga
 
674b3 Parga
 
Ce matin, nous nous sommes longuement promenés le long de la mer et en ville. Parga est une jolie petite cité typique, avec tous ces îlots rocheux disséminés dans la mer, et sa vieille citadelle dont on aperçoit les murs sur le gros promontoire qui jouxte la ville moderne. Cette citadelle a été bâtie au seizième siècle par les Vénitiens qui s’étaient rendus maîtres de la région au quinzième siècle. En 1797, ce sont les Français porteurs des idées de la Révolution qui débarquent. Plus de Vénitiens. Puis on sait comment les Anglais ont pris la situation en mains, et finalement –au sujet de Ioannina, nous avons vu que l’Épire était sous domination ottomane– ils ont trouvé commode et rentable de vendre cette possession à Ali Pacha. Il faudra attendre 1913 pour que Parga intègre la Grèce indépendante.
 
674c1 Église de Parga
 
674c2 Église de Parga
 
674c3 Église de Parga
 
En ville, nous nous arrêtons quelques minutes à l’église Agios Dimitrios, Saint Dimitri. Toutes ces petites églises orthodoxes se ressemblent, mais celle-ci a de belles stalles de bois, et au fond de l’église une tribune élégante, en bois également. Et de là-haut, on a une vue intéressante sur le lustre, l’iconostase, la disposition des lieux. En revanche il n’y a pas ici de fresques, et les icônes n’ont guère retenu mon attention.
 
674d1 Entre Parga et Ephyra
 
Reprenant le camping-car, nous nous dirigeons vers le sud. Comme on le voit sur la photo ci-dessus, les paysages ne cessent d’être admirables. La montagne plongeant dans la mer, la route taillée à flanc de montagne domine la côte et, à la différence de ce qui se passe en Italie où il est presque partout impossible de faire une halte au bord de la route, ici des interruptions dans le rail de sécurité autorisent la montée sur le bas-côté, et même bien souvent de petits parkings sont aménagés pour permettre l’arrêt.
 
674d2a Les marais de l'Achéron
 
674d2b Les marais de l'Achéron
 
Et nous arrivons au bourg d’Ephyra, au domaine d’Hadès. Lorsque Zeus, rescapé de l’appétit de son père qui avalait ses fils, a extrait ses frères Poséidon et Hadès de l’estomac paternel, ils ont pris une pièce de deux Euros pour jouer à pile ou face, et ainsi Poséidon a hérité des océans, Zeus de la terre et du ciel, et Hadès du séjour souterrain. Et l’entrée des enfers se situe dans les marais de l’estuaire du fleuve Achéron. Sur la première de ces deux photos, il faut remarquer ce cours d’eau qui zigzague au pied de la colline à droite et borde la zone marécageuse. Je vais en parler tout à l’heure.
 
674d2c Les marais de l'Achéron
 
674d2d Les marais de l'Achéron
 
674d2e Les marais de l'Achéron
 
Il faut bien insister sur l’aspect marécageux de l’endroit, parce que c’est dans la pourriture des herbes sous l’eau qu’errent à perpétuité les âmes de ceux qui n’ont pu acquitter le prix du franchissement de l’Achéron sur la barque de Charon pour pénétrer, de l’autre côté, dans le monde souterrain, le monde des morts qui est aussi le monde de la connaissance. Le 24 juin, à Pæstum, nous avions vu une merveilleuse peinture provenant de la face interne du couvercle d’un sarcophage grec, représentant un plongeur franchissant les portes de la mort pour s’immerger dans le monde de la connaissance. Les laissés pour compte restent donc de ce côté-ci. Cette croyance s’est trouvée confortée par le fait que ces végétaux en décomposition dans l’eau dégagent du méthane qui remonte à la surface sous forme de bulles et qui, quelquefois, s’enflamme spontanément, la flamme est très claire, sa durée est très brève, de sorte qu’elle passe inaperçue pendant le jour, mais bien évidemment, lorsque les gens parfois voyaient dans la nuit une lueur inexpliquée danser sur le marais et s’éteindre sans laisser de trace, cela ne pouvait que les conforter dans l’idée que des âmes de morts erraient par là. Et puis nous sommes dans l’Antiquité, n’est-ce pas, et donc deux millénaires avant 1465, date à laquelle le roi de France Louis XI fait appel à un ingénieur spécialiste des polders hollandais pour assainir et assécher le marais vendéen qui, mission accomplie, aurait pu assécher également l’Achéron. Excusez-moi, mais il fallait bien que je le case, notre ancêtre Jamard…
 
674e Le Nekromanteion vu de loin
 
Sur cette colline qui domine l’Achéron, on aperçoit les bâtiments d’un monastère. Ce monastère s’est construit sur des ruines antiques extrêmement anciennes, et dans des murs cyclopéens, c’est-à-dire antérieurs à Jésus-Christ de plus d’un millénaire. Des fouilles menées de 1958 à 1977 sous l’église du monastère Saint Jean Baptiste datant du début du dix-huitième siècle ont mis au jour l’ancien sanctuaire de l’oracle des morts. Puisqu’ils sont entrés dans le monde de la connaissance et qu’ils ont la vision du futur, les morts peuvent la révéler à ceux qui les interrogent. C’est le nekromanteion, mot formé avec le mot grec qui signifie la divination (cf. chiromancie, divination par [les lignes de] la main) et le mot grec signifiant mort (cf. nécrologie, nécrosé).
 
674f1 Nekromanteion d'Ephyra, murs cyclopéens
 
674f2 Nekromanteion d'Ephyra, murs cyclopéens
 
674f3 Nekromanteion d'Ephyra, murs cyclopéens
 
Comme on le voit, c’est une porte, un mur, un bâtiment clairement cyclopéens qui apparaissent sur ces trois photos. Rien d’étonnant à cela, puisqu’Ulysse dont les aventures se situent au douzième siècle est décrit par Homère arrivant en cet endroit.
 
674f4 Nekromanteion d'Ephyra et église du monastère
 
674f5 Nekromanteion d'Ephyra et église du monastère
 
Puisque, tout à l’heure, je n’ai montré le monastère et l’église que de très loin, au sommet de la colline et émergeant des arbres, il convient de montrer comment ils apparaissent imbriqués dans le site antique et s’y superposant partiellement.
 
674g1 Nekromanteion, bain et chambre à coucher rituelle
 
674g2 Nekromanteion, salle de purification
 
674g3 Nekromanteion, salles diverses
 
Voyons maintenant les ruines de bâtiments antiques. Sur la première photo, apparaît à gauche un tout petit coin d’une pièce, c’était une chambre à coucher rituelle. La grande pièce suivante est le bain rituel auquel doivent se soumettre les consultants, et l’on voit qu’une porte donne sur la pièce suivante, autre chambre à coucher rituelle. C’est cette chambre à coucher qui apparaît de nouveau sur la gauche de la seconde photo, mais là on voit la petite salle trapézoïdale tout au bout du bâtiment, qui était une salle de purification. En effet, les consultants devaient se soumettre à toutes sortes de rites préalables à la consultation, et lors de leur séjour ils étaient soumis à un régime alimentaire strict. Peut-être même ingéraient-ils avec les aliments qu’on leur fournissait quelques substances hallucinogènes facilitant le contact avec les esprits des morts. Par ailleurs, le contact avec les esprits des morts n’est pas sans danger, et à la suite de la consultation on risque fort d’en revenir contaminé par les miasmes de la mort et une décontamination longue s’impose, dans la salle de purification. D’un tout autre côté, soit vers l’entrée du site, les ruines de murs de ma troisième photo délimitaient les habitations des prêtres.
 
674g4 Nekromanteion, labyrinthe
 
À présent, supposant que notre préparation soit achevée, arrive le grand moment, nous allons pénétrer dans le sanctuaire. Il faut d’abord franchir ce court labyrinthe destiné à séparer nettement le monde extérieur de celui du sanctuaire. On est aussi censé perdre son orientation.
 
674g5a Nekromanteion, salle d'offrandes
 
674g5b Nekromanteion, salle d'offrandes
 
Le consultant arrive dans un couloir central longeant les salles des offrandes. Il dépose alors les présents qu’il a apportés pour les morts qu’il va invoquer, et qui sont placés dans ces grandes jarres de terre. Chez Homère, Ulysse creuse une fosse avec son épée, et il y verse des libations pour les morts, d’abord du miel et du lait, ensuite du vin doux et de l’eau, et tout autour il répand de l’orge, puis il prie les morts et fait le vœu de sacrifier sa plus belle vache stérile s’il revient à Ithaque. Après cela, il immole dans la fosse un mouton noir et un bélier, les têtes tournées vers le fond obscur de la grotte, et c’est ce lieu souterrain que nous allons voir maintenant, mais qui sans doute n’avait pas au treizième siècle avant Jésus-Christ l’aspect d’aujourd’hui, laissé par les derniers siècles du paganisme. Mais auparavant, j’en finis avec la visite d’Ulysse. Alors que ses compagnons écorchent et brûlent les deux victimes, il prie les morts et aussitôt une multitude d’esprits, ressemblant à des ombres, se précipitent pour boire les libations et le sang noir des animaux. Il doit les écarter avec son épée, parce qu’il souhaite que s’approche le premier le devin Tirésias.
 
674g6a Nekromanteion, accès de l'Hadès
 
674g6b Nekromanteion, accès de l'Hadès
 
Tout est prêt désormais pour la rencontre. Nous descendons dans un sous-sol bien sombre. Aujourd’hui, un escalier de fer rudimentaire a été installé pour les visiteurs, une sorte d’échelle de meunier métallique, mais j’ignore comment on descendait dans l’Antiquité. Sûrement pas par un escalier normal, d’une part parce qu’il n’aurait aucune raison d’avoir complètement disparu, et d’autre part parce que, psychologiquement, il devait importer de ne pas faciliter l’accès aux consultants. Et c’est là, dans ce souterrain, que se situait un accès au monde des morts, c’est là qu’ils pouvaient entrer en communication avec les vivants. Et à ce point, un problème important se pose à moi.
 
En matière de religion, n’en déplaise à Descartes ou à Kant qui prétendent démontrer l’existence de Dieu, on est dans le domaine de la foi. Les religions parlent parfois de preuves de l’existence de Dieu (ou de dieux), mais elles s’en tiennent cependant toujours au concept de foi, qui suppose une croyance par conviction. Il m’est arrivé d’entendre de la bouche de prêtres catholiques qu’ils ne pouvaient s’empêcher de conserver une toute petite part de doute dans le fond de leur conscience, et l’on en revient alors à quelque chose qui ressemble au pari de Pascal, peut-être bien que oui, peut-être bien que non, mais j'ai plus à perdre en pariant sur non qu'en pariant sur oui. Je m’empresse de préciser qu’en écrivant cela je ne prétends entrer dans la conscience de personne et que je ne veux absolument pas faire injustement de procès d’intention à quiconque, prêtre de quelque religion que ce soit ou laïc. Et j’en viens à mes prêtres du Nekromanteion. Il m’est difficile de concevoir que, pendant un millénaire et demi, sinon plus, ils aient tous été des imposteurs ne croyant nullement à leur mission, et sans que la supercherie soit dévoilée un jour ou l’autre et révélée au public par le Canard Enchaîné de l’époque. Or j’ai été profondément déçu lorsque j’ai appris que les archéologues avaient découvert dans ce souterrain des traces de machinerie comme il en existait dans les théâtres, indubitablement destinées à provoquer des apparitions ou des effets impressionnants. Et si ces machineries étaient actionnées par les prêtres ou par leurs assistants, à quel niveau pouvait se situer la foi des officiants ? Je ne vois que deux solutions. La première c’est que, ces machineries étant techniquement évoluées, elles n’ont pu être implantées que dans les derniers siècles de fonctionnement de l’oracle, à une époque où le rationalisme avait pu ébranler la foi des prêtres, et l’on peut supposer alors que ceux d’entre eux qui ne croyaient plus en l'évocation des âmes des morts aient installé ces machineries, le secret ayant réussi à être gardé pendant un nombre de siècles limité. Et la deuxième que, sentimentalement, je voudrais préférer, c’est que les prêtres, constatant un refroidissement de la foi des pèlerins, ont voulu truquer un petit peu la consultation pour aider les visiteurs à consolider leur croyance. Autrement dit, "j’y crois, mais pour que les autres y croient aussi je vais forcer un peu la dose". Il n’empêche, ces machineries me posent un problème.
 
674h Ephyra, le Cocyte
 
Revenons maintenant à ce petit cours d’eau que nous avons déjà vu sur ma première photo des marais de l’Achéron. C’est lui que l’on voit sur cette photo. Je voudrais, dans ces paysages sans voitures, sans poteaux électriques, pouvoir me dire que je vois exactement ce que voyaient les Anciens. Hélas, il n’en est rien, parce que dans ce lieu très plat et marécageux, les rivières ont modifié leur cours. L’Achéron traversait un lac, et ce cours d’eau, le Cocyte (aujourd’hui nommé Mavros), se jetait dans l’Achéron. Vu le tracé du Cocyte, il était censé être alimenté par les larmes des morts qui n’avaient pu franchir l’Achéron et erraient dans ce secteur. C’est pour échapper à ce désespoir qu’il était essentiel de recevoir une sépulture. On sait que lorsque les deux frères Étéocle et Polynice s’étaient entre-tués aux portes de Thèbes, le successeur d’Étéocle sur le siège royal, son oncle Créon, avait interdit d’ensevelir Polynice qui s’était attaqué à son frère roi et qui devait pourrir sur place au soleil et être livré aux chiens errants. Mais par piété fraternelle, la jeune Antigone a bravé l’interdiction et est allée jeter quelques poignées de terre sur le cadavre de son frère, ce qui lui a coûté la vie. Alors peut-être l’âme de Polynice est-elle l’un de ces feux follets qui dansent parfois sur le marais.
 
674i1 notre installation près de l'estuaire de l'Achéron
 
674i2 Plage près de l'estuaire de l'Achéron
 
Nous nous sommes installés pour deux jours dans ce lieu chargé de symboles. C’est très agréable, il fait beau, il fait bon, et nous sommes directement sur la plage d’Ephyra, dans un décor splendide. Or c’est ici une digue qui sépare la plage de l’estuaire de l’Achéron, et qui va se rétrécissant. Nous sommes garés sur le bord de l’Achéron et regardant vers l’embouchure, laissant sur notre droite aux voitures de pêcheurs suffisamment d’espace pour passer entre notre camping-car et la plage. Mais nous sommes quand même entre la mer et la rivière.
 
674j1 L'Achéron
 
674j2 L'Acheron
 
674j3 L'Achéron
 
674j4 L'Achéron
 
Même s’il n’est plus ce qu’il était, même s’il a été partiellement canalisé, j’ai quand même envie de le montrer cet Achéron si intimement lié à l’existence et à la justification de l’oracle que nous avons visité, si fréquemment et si dramatiquement évoqué dans des légendes de la mythologie. Pour moi, il garde, de par son seul nom, sa part de mystère.
 
674k Poissons de l'Achéron
 
Et d’ailleurs, ces poissons qui l’ont traversé, le fleuve, ils sont bien morts, semble-t-il. C’est la meilleure preuve que l’Hadès est bien de l’autre côté.
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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 21:37
Comme je le disais en ce dernier jour de 2010 où nous avons fait un tour dans le pays de Zagori et vu quelques villages typiques (Zagorokhoria), il faut plus longtemps pour visiter cette superbe région, et nous y sommes revenus. Et nous y avons, finalement, passé plusieurs jours. Du vendredi 31 au jeudi 6, cela fait même une semaine. Avis à qui ne connaît pas, cela vaut vraiment la peine d’y aller faire un tour. Pas pour la chaleur du climat méditerranéen, la montagne est assez haute (entre 500 et 2500 mètres) et il y fait bien froid en ce milieu d’hiver (la température descend fréquemment en-dessous de –15°). Pas pour la sécheresse, il y pleut ou il y neige beaucoup tout au long de l’année. Mais pour se remplir les yeux d’une nature sublime, pour randonner dans la montagne ou au fond des gorges avec un bon anorak et des chaussures solides. Seuls les amateurs de monoxyde de carbone rejeté par les pots d’échappement, les inconditionnels des sols nivelés et macadamisés, les fanatiques de boutiques de chaque côté des trottoirs seront déçus par la région.
 
Et puisque nous nous y attardons, il me faut en parler plus amplement, de ce Zagori. Des données techniques, d’abord. 51% des 4991 kilomètres carrés de cette région sont couverts de forêts, dont 1355 de forêts productives, et autant de forêts dégradées. Entre les forêts, la roche nue et la végétation inexploitable, il n’y a que 3,54% de terres arables, ce qui réduit l’agriculture à une activité d’élevage, mises à part les productions potagères du jardin, pommes de terre, oignons, haricots… et les arbres fruitiers, noyers, châtaigniers, pommiers, cerisiers. Et même l’élevage, du fait surtout de l’exode rural, est en rapide régression : en 1961, moutons et chèvres alignaient cent cinquante mille têtes. Seulement trente-trois ans plus tard, en 1994, au bout d’un tiers de siècle, on ne comptait plus que vingt et un mille moutons et quatorze mille chèvres, soit trente cinq mille animaux. Rapide calcul, cela signifie une chute de 77%. Mais la vie sauvage est riche et, outre les classiques lapins, écureuils, sangliers, etc., il y a nombre de blaireaux (mais des blaireaux, reconnaissons-le, on en rencontre sur les trottoirs de France !) et aussi de loups. Mais là, si je sais bien que “les loups, hou hou, les loups sont entrés dans Paris, soit par Issy, soit par Ivry”, cependant maintenant ‘“ous pouvez rire, charmante Elvire, les loups sont sortis de Paris”. Pas les blaireaux, hélas.
 
Quelques faits marquants de l’histoire. D’abord, on trouve des traces de vie datant de vingt mille ans. Je passe sur l’âge du bronze, sur ce que j’ai déjà dit de l’Épire en général avec les Grecs, les Romains, les Byzantins. Au sixième siècle de notre ère a eu lieu une grande invasion de Slaves qui se sont installés sous domination romaine, puis du neuvième au douzième siècle sont venus s’installer des Bulgares. Ainsi, la topographie révèle une forte présence slave : Vitsiko, Lesinitsa, Mitsikali, Dobrinovo, Stolovo, etc. En 1431, le sultan envoie Sinan Pacha conquérir Ioannina. Lorsque ce dernier traverse les villages de l’est de Zagori, ceux-ci résistent courageusement, mais ils sont écrasés. Comment pouvait-il en être autrement ? Ils étaient comme la chèvre de Monsieur Seguin qui s’est battue toute la nuit contre le loup, e piei lou matin, lou loup la mangé. Voyant cela, très pragmatiques, les représentants de quatorze villages de Zagori centrale sont allés trouver Sinan Pacha qui commençait à assiéger Ioannina, et lui ont offert de se soumettre volontairement en contrepartie de l’autonomie avec un gouvernement composé d’autochtones et de l’exemption de la taxe à condition d’envoyer chaque année un contingent d’hommes de chaque village, au prorata de la population globale du village, pour servir de palefreniers pendant deux mois dans les armées du sultan. Marché conclu, car ainsi Sinan Pacha était tranquille sur ses arrières pour prendre Ioannina.
 
Un palefrenier se dit voinak, d’où le nom de ce traité, le voiniko, resté en usage, et respecté, de 1431 à 1670. À cette date, les gens de Zagori qui se trouvaient à Constantinople se débrouillèrent pour renégocier le traité. Plus de service dans les armées, mais paiement d’un impôt élevé. Et non seulement l’autonomie était confirmée, mais les Turcs n’étaient pas autorisés à pénétrer sur le territoire de Zagori, de vraies frontières étant dressées. Le culte chrétien était autorisé, il était permis de sonner les cloches. Et, si le pénal continuait de relever des tribunaux turcs, le civil était jugé sur place par le chef de Zagori élu chaque année pour un an par les représentants de tous les villages. Ce nouveau traité, appelé les privilèges (Epistasia) est resté en vigueur jusqu’en 1868. Plus de 400 ans d’autonomie et de liberté, une situation exceptionnelle en Grèce. Mais il y a eu des effets secondaires, les voinikides (les envoyés à l’armée du sultan) bien souvent ne rentraient pas au pays, ou pas tout de suite. Ils acquéraient de l’instruction et trouvaient des emplois intéressants. Quand ils revenaient au pays, les poches pleines, ils rivalisaient de dons. Ils ont ainsi construit des églises, des monastères, des ponts, des écoles. Plus que nulle part ailleurs en Grèce, le niveau d’instruction était élevé. Chaque village était doté de son école, et tous les enfants, garçons comme filles, recevaient une instruction primaire. Presque tous les garçons continuaient, quelques filles aussi mais la plupart d’entre elles allaient plutôt vers des formations concernant la tenue du foyer. Zagori est donc un petit bout de pays bien à part. Mais voyons un peu des images maintenant.
 
673a1 Zitsa, Monastère du prophète Elie
 
673a2 Zitsa, Monastère Profiti Ilia
 
673a3 Byron à Zitsa
 
Nous commençons par Zitsa. Ce n’est pas une coquille, hier nous avons vu Vitsa, c’est un autre des zagorokhoria. Là se trouve le monastère du prophète Élie. Comme le dit la plaque “Dans ce monastère a demeuré les 12 et 13 octobre 1809 Lord Byron”. On sait que ce poète a contribué financièrement et moralement à la lutte d’indépendance grecque contre les Turcs et qu’il était dans Missolonghi assiégée, où il est mort de maladie quelques semaines avant le dénouement dramatique de cet interminable siège. Mais Zagori et l’Épire tout entier sont restés aux mains des Ottomans après le reste de la Grèce.
 
673b Zitsa
 
673c à Zitsa, Kostas et Anna
 
À Zitsa, je tiens aussi à parler de ce café restaurant Monastiri. Nous avions besoin à la fois de savoir comment gagner le monastère, et de nous restaurer un peu. Et nous sommes tombés sur ce couple hyper sympathique, Kostas qui tient cet établissement, un homme ouvert, cultivé, intelligent, accueillant, et Anna, une brillante avocate américaine qui fait bien la paire avec lui. Le hasard les a fait se rencontrer, elle est venue le rejoindre et cela fait plaisir de voir leur complémentarité et leur complicité. Ils nous ont renseignés, ils nous ont restaurés (pour pas cher) et nous avons eu grand, très grand plaisir à partager la conversation et l’amitié avec eux. Kostas tient un blog riche, plein d’informations sur Zitsa, mais en grec, ce qui le rend peu accessible pour moi :
et Anna, elle, en tient un en américain
http://thebarristerthebaker.blogspot.com/
plein de sensibilité, de spontanéité, d’humour. Bref, à l’avenir le nom de Zitsa évoquera spontanément pour moi nos amis Kostas et Anna, plus sûrement que le monastère du Prophète Élie.
 
673d1a Pont de Kokkori
 
673d1b Pont de Kokkori
 
Le pays de Zagori, avec ses montagnes, ses vallées parcourues de torrents ou ses vallées sèches, est fortement cloisonné. Afin de faciliter le passage d’un point à un autre pour les bergers avec leurs troupeaux ou pour le voyageur isolé, à pied ou à cheval, une multitude de ponts de pierre, petits ou grands, ont été construits au dix-huitième et au dix-neuvième siècles. On en dénombre environ soixante sur cet espace restreint, de loin la plus forte densité de toute la Grèce. Comme on peut s’en douter, ce sont les enrichis de Constantinople qui les ont offerts à la communauté. Une même équipe de spécialistes a été chargée de leur construction. On réalisait la forme en bois, puis on montait le pont en pierre sur la forme, en partant simultanément des deux extrémités et, quand on se rejoignait au milieu, on pouvait démonter le support de bois. Le pont ci-dessus est celui de Kokkori, aussi remarquable pour lui-même que pour le cadre dans lequel il est construit.
 
673d2a Pont d'Agios Minas
 
673d2b Pont d'Agios Minas
 
Ces ponts sont fascinants. Je vais en montrer ici plusieurs. Je conçois bien qu’en photos, détachés de leur contexte, ils perdent quatre-vingt dix pour cent de leur intérêt, mais tant pis, j’ai envie de les montrer. D’en montrer sept. Oui, je sais, c’est beaucoup, mais ce n’est que 12% du total de 60… Celui-ci, qui relie deux rives de hauteur différente, est le pont d’Agios Minas.
 

673d3a Pont du Capitaine Arkoudas

 
673d3b Pont du Capitaine Arkoudas
 
Au milieu de cette végétation un peu folle, et pour aboutir à cette muraille de pierre que l’on arrive à escalader en zigzag, au-dessus d’une rivière pierreuse mais qui n’est pas à sec, a été construit ce pont du Capitaine Arkoudas. Le pont précédent porte le nom du lieu où il est construit, celui-ci porte le nom de celui qui l’a financé. Tous sont nommés de l’une ou l’autre de ces deux manières, la seconde étant la plus fréquente.
 
673d4 petit pont en Zagori
 
Ce petit pont, nous l’avons découvert par hasard, parce qu’aucun panneau ne l’indique à partir de la route, et de près aucun panneau ne donne non plus son nom. Je ne parlerai donc pas de lui en particulier, mais d’un fait général. Lorsqu’une femme du village mettait au monde un enfant mort-né, l’usage superstitieux consistait à se rendre sur le pont de pierre le plus proche, d’en détacher une pierre, voire plusieurs, du garde-fou latéral et de la jeter dans la rivière. Soit parce que la coutume était plus ou moins suivie selon les lieux, soit parce que les conditions sanitaires variaient d’un lieu à l’autre entraînant un nombre variable de naissances d’enfants morts, soit aussi parce que, tout simplement, certains lieux étaient moins peuplés que d’autres, ces dégradations sont plus ou moins importantes.
 
673d5a Vieux pont de Konitsa
 
673d5b Vieux pont de Konitsa
 
673d5c Vieux pont de Konitsa
   

673d5d Vue depuis le vieux pont de Konitsa

 
Dans la ville assez importante de Konitsa, tout au nord près de l’Albanie, nous sommes un peu en dehors de Zagori et de ses villages, mais je ne peux manquer de montrer ce superbe grand pont, sa rivière, la montagne aiguë dans le fond, et la vue que l’on a lorsqu’on le traverse. C’est le plus grand de tout ce secteur, et son importance était capitale puisqu’il menait à la ville. De plus, la rivière qu’il enjambe est trop profonde pour pouvoir être franchie à gué, quelle que soit la saison. Il est aujourd’hui doublé d’un banal et fonctionnel pont routier pour voitures et camions.
 
673d6a Pont entre Papigo et Mikro Papigo
 
673d6b Pont entre Papigo et Mikro Papigo
 
Lorsque l’on se rend à pied de Papigo à Mikro Papigo (qui signifie, on s’en doute, Petit Papigo) en traversant la montagne, on franchit le torrent sur ce it pont de pierre. Si l’on se rappelle ce que j’ai dit il y a un instant des pierres prélevées sur les parapets des ponts et jetées dans la rivière, on se rend compte que les femmes de ces deux villages ont, c’est bien triste, souvent accouché d’enfants mort-nés, mais aussi que chez elles la superstition était forte et répandue.
 
673d7a Pont de Plakida ou Kalogeriko
 
673d7b Pont de Plakida ou Kalogeriko
 
673d7c Pont de Plakida ou Kalogeriko
 
Encore un pont, le dernier, mais sans doute le plus original et peut-être le plus beau avec ses trois arches qui font onduler le chemin sur son dos en franchissant une rivière aux eaux d’un vert émeraude profond. C’est le pont de Plakida, ou encore de Kalogeriko. Inutile de préciser qu’il attire les touristes, en conséquence de quoi il est difficile de le prendre en photo. J’aurais mauvaise grâce à reprocher aux autres leur habillement, ma parka est de couleur assez vive ; mais il faut bien reconnaître que sur un vieux pont de pierre dans la montagne du Pinde, je peux voir une paysanne en robe noire, ou un berger en vêtements usagés, pas un touriste en parka orange. À la rigueur si le ou la touriste est en couleurs sobres et ne se plante pas au milieu du pont avec l’appareil photo en position de tir… De même, l’été, pour les touristes en short rouge et T-shirt décoré au beau milieu d’un amphithéâtre romain ou d’un temple grec, cela fait tache parce que pas très couleur locale. Cela dit, j’ai quant même réussi à l’avoir, mon beau pont, dans son aspect naturel, tel qu’on pouvait le voir dans le passé.
 
673e1 Panorama à Aristi
 
673e2 Panorama à Aristi
 
673e3 Lacets de la route de Papigo
 
Laissons là les ponts de pierre de Zagori. Il n’y a pas que les rivières dans la région. La montagne a des couleurs et des formes remarquables et, en ce mois de décembre, il y a de la neige sur les sommets. Ces photos ont été prises du village d’Aristi. C’est un gros bourg qui comptait 940 habitants en 1870 et encore 870 en 1905, mais au seuil de la Seconde Guerre Mondiale, en 1940, la population avait fondu à 424, et en 1991 il n’y avait plus là que 174 âmes. Sur la dernière photo on voit plus clairement que sur la précédente les lacets de la route qui gravit la montagne pour gagner Papigo dont je vais dire un mot dans un instant, et où nous avons passé trois jours, avec deux ascensions sans vraie difficulté malgré les sept mètres de notre véhicule, mais dans les épingles à cheveux, nous barrions la route, obligeant les voitures que nous croisions à s’arrêter.
 
673f gorges en Zagori
 
On parle des fantastiques gorges de Vikos, comme je l’ai fait dans mon précédent article, mais le pays en recèle bien d’autres qui, pour ne pas figurer dans le livre des records, n’en sont pas moins impressionnantes.
 
673g1 La rivière Voidomatis
 
673g2 La rivière Voidomatis
 
La route vers Papigo franchit la rivière Voidomatis sur un pont étroit à voie unique qui n’a rien de remarquable, mais qui traverse un paysage fabuleux. D’ailleurs, nous l’avons franchi trois fois dans chaque sens à des heures différentes durant cette semaine, et à chaque fois le parking aménagé était encombré de multiples voitures, et les gens se promenaient partout. Certes, ce sont les vacances de Noël, mais cette affluence n’en est pas moins significative.
 
673g3 La rivière Voidomatis
 
673g4 La rivière Voidomatis
 
Cette rivière, petit torrent de montagne aux reflets argentés quand elle court sur les pierrailles entre les arbres, prend des couleurs intenses au hasard des méandres qui ont creusé sa profondeur. Transparente et pure comme du cristal, du turquoise pâle au bleu nuit, on a l’impression que ses couleurs ne sont pas naturelles. Je ne sais pas si, en été, des gens se baignent dans les parties calmes de ses eaux (un panneau interdit la baignade), mais elle est bordée de belles plages de sable fin.
 
673g5 La rivière Voidomatis
 
J’ai eu envie de prendre cette photo de la surface de l’eau pour montrer que cette rivière n’est pas si inoffensive qu’elle en a l’air. D’ailleurs, on y propose chaque jour des activités de rafting et de canyoning. Je serais bien resté pour regarder le départ d’un groupe qui se préparait, mais un gros rigolo ayant revêtu son gilet gonflable m’a tellement énervé, à se jeter sur le dos dans son canot et à agiter bras et jambes pour faire semblant de ne pouvoir se relever, qu’au bout d’un quart d’heure de ce cirque j’ai préféré retourner au camping-car, vite rejoint par Natacha, guère plus tendre que moi à son égard.
 
673h1 Papigo
 
Nous voici à Papigo. Désolé, conscient d’être pour certains aussi énervant que le clown du rafting, je suis incapable de ne pas tomber une fois de plus dans mon travers, en commentant ce nom. En remplaçant les caractères grecs par ceux de notre alphabet, ce nom s’écrit Papigko, transcription littérale. Traditionnellement, le G grec devant une autre gutturale (G, K, KH) se prononce N, comme le mot aggelos (messager) a donné en latin angelus, et en français ange. On rencontre donc parfois la transcription de ce nom Papinko, c’est la transcription historique. Mais le G grec, proche de notre G en grec ancien, s’est assoupli en grec moderne, et maintenant il est proche du G final dans l’allemand Honig, König. Aussi, lorsque le grec moderne a besoin de le prononcer comme nous, il utilise le groupe GK (un garage s’écrit gkaraz). La graphie la plus courante est donc Papigo qui se veut la transcription phonétique. Toutefois certains Grecs, je l’ai remarqué, ne peuvent s’empêcher de mouiller très légèrement ce G, confirmant ainsi que le G devant K est resté comme autrefois un peu nasal, ce qui induit une transcription Papingo. En résumé, deux graphies qui sont théoriques et artificielles sont assez rares, Papigko et Papinko, et deux graphies répondant à la prononciation du mot sont fréquentes et concurrentes, Papingo et Papigo. Si j’ai adopté cette dernière, c’est un peu au hasard car les deux dernières me satisfont à égalité.
 
673h2 Papingo
 
À part que l’environnement est superbe, le village de Papigo, par lui-même, est joli, sympathique, et entièrement construit de pierre blanche, maisons, églises, pavage des rues, mais à mon avis ne se démarque pas particulièrement des autres villages, tous pleins de charme. Mais en 1988, il a été le cadre d’une réunion des ministres de l’Union Européenne, ce qui l’a fait découvrir à la communauté internationale. Autrefois, sa faune domestique comptait plus de dix mille moutons, mais aujourd’hui il n’y a plus que six cents moutons l’hiver, auxquels en été s’en ajoutent trois mille amenés par des nomades, sans compter d’importants troupeaux de touristes bipèdes. On le comprend, dans les bâtiments désertés du fait de l’exode rural, se sont installés hôtels et maisons d’hôtes, et s’y sont adjointes des constructions nouvelles, la localité se spécialisant dans le tourisme.
 
673h3 Mikro Papigo
 
Plus loin dans la montagne, à cinq kilomètres, le village de Mikro Papigo, dont j’ai parlé au sujet d’un pont traversé pour y accéder, partage le nom, la nature somptueuse et le charme de Megalo Papigo. En tout petit, bien sûr, sinon on ne pourrait justifier son nom.
 
673h4 Fontaine à Papigko
 
Je terminerai cet article avec la photo de cette fontaine. Les quelque cent litres du réservoir d’eau sanitaire destinés à la douche et à la vaisselle se remplissent dans les campings contre rétribution ou, gratuitement, dans les stations-service. Mais pour l’eau de consommation, cuisine, boisson, nous achetons de l’eau minérale. Or ici l’eau qui coule de la montagne est douce, pure, et puisqu’elle provient des précipitations filtrées par la roche elle est minérale au sens propre. Dans ce massif du Pinde nous avons fait nos provisions d’eau de source. Voilà, je lève à la santé de mes lecteurs mon verre d’eau de Zagori.
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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 00:18

672a1 Vitsa

 

672a2 Vitsa 

672a3 Vitsa, église des Taxiarques 

De même que Ioannina et son lac ou Dodone n’étaient pas au programme, de même aujourd’hui nous allons découvrir un coin de Grèce que nous n’avions absolument pas envisagé de visiter, ne serait-ce que parce que, je le confesse, j’en ignorais l’existence. Pour moi, sur la carte, au nord-ouest de la Grèce, eh bien… oui, comme dans tout le pays, il doit y avoir des montagnes… Oui, c’est ça, le Pinde, je crois que c’est par là… Et puis un bouquin feuilleté dans une librairie, des photos superbes, les commentaires de la libraire, nous comprenons qu’il est strictement impossible de faire l’impasse sur un petit tour au nord de Ioannina, vers la frontière d’Albanie. Ci-dessus, je montre le petit village typique de Vitsa accroché aux pentes de la montagne, ses maisons aux toits de lauzes (évidemment, en montagne, la pierre ne manque pas, et elle est plus économique que la tuile, qui est manufacturée puis transportée. Sur la troisième photo, l’église des Taxiarques à Vitsa.

 

672a4 Vitsa 

672a5 Vitsa 

Pinde, Zagori, Zagorokhoria, plusieurs termes à définir. Le Pinde, c’est le nom géographique de cette chaîne de montagnes qui s’étire sur 160 kilomètres et s’élève jusqu’à 2637 mètres. Ce sont donc de vraies hautes montagnes. Le nom de Zagori désigne la partie de l’Épire qui recouvre le Pinde. En slave, Za signifie derrière, et Gori signifie montagne. Autrement dit, c’est le pays qui est caché par la montagne. Et ce pays regroupe quarante-cinq villages, qui sont les Zagorokhoria. À noter que bien souvent, le K aspiré du grec ancien, et qui n’est plus aspiré en grec moderne, est retranscrit par CH et non par KH, comme dans le nom du Christ, un pachyderme, Bacchus, Chio etc. Aussi rencontre-t-on le plus souvent la graphie Zagorochoria. Toutefois, je préfère écrire avec KH, plus conforme à l’étymologie (quand la lettre grecque n’est pas aspirée, on la transcrit généralement par K, comme dans Héraklès, mais on trouve aussi des mots à la prononciation francisée en S comme la Phocide, Mycènes ou les alcyons, des mots terminés en QUE comme l’Attique, un portique, et tout simplement aussi un C comme dans la Crète, Corinthe, une crise, une acropole). Mais cela m’éloigne de mon sujet. Nous nous promenons dans Vitsa, nous avons vu (ma première photo) que le village est construit sur une pente qui surplombe la route, mais la route est ici comme une vallée sèche parce que de l’autre côté une très grosse butte porte sur son sommet plat qui forme une grande place de village ce clocher et un petit kiosque et, tout au bout de la colline, légèrement en contrebas, cette église curieusement accrochée au flanc de la butte.

 

672b1 Monodendri, église Agios Minas (1620) 

Nous arrivons à Monodendri. Cette petite église est consacrée à Agios Minas, c’est-à-dire Saint Ménas. Il s’agit d’un jeune homme né en Basse Égypte au troisième siècle de notre ère dans une famille chrétienne. Devenu soldat de l’armée romaine, il sert en Égypte, puis en Phrygie (au centre de l’Asie Mineure, le pays d’où vient le bonnet phrygien dont est coiffée Marianne et qui est apparu en France pour la première fois en 1790, au PC des Révolutionnaires, je veux dire le Procope, où Natacha et moi avons célébré notre mariage). Il ne se cachait ni de ses croyances, ni de sa pratique pieuse, mais lorsque Dioclétien est arrivé au pouvoir, le christianisme a été sévèrement réprimé. Ménas entendit donner lecture publique, sur le forum de sa ville, de l’édit interdisant cette religion. Il fut décidé alors que sa légion irait en Afrique du Nord pour persécuter les Berbères dont un bon nombre s’étaient convertis. Il préféra alors démissionner de l’armée –ou plutôt déserter parce qu’il n’était pas possible de rompre ainsi son engagement– et aller vivre sa foi dans une vie d’ermite, dans le désert près de sa ville de garnison phrygienne. Après cinq ans de cette vie, il ressentit le besoin de clamer sa foi et retourna en ville un jour de fête où la foule se pressait dans l’amphithéâtre. Là, descendu dans l’arène et entendu de tous, il proclama que seul le Christ est Dieu et que les idoles ne sont que des statues vides. Le préfet se le fit amener, l’interrogea sur place, et comme Ménas persistait il profita de ce qu’il se trouvait dans l’amphithéâtre pour offrir en spectacle à la foule les tortures qu’il lui fit appliquer (on écorcha son corps fixé à un chevalet, puis on passa des torches enflammées sur sa chair vive). Pour terminer, il le fit décapiter. Lorsque les légionnaires qui n’avaient pas été envoyés en Afrique du Nord rentrèrent en Égypte, ils chargèrent ses restes sur le dos d’un chameau et les ramenèrent dans son pays. Il aurait été enterré à El-Alamein, déformation arabe de Agios Minas, paraît-il. On lui attribue de nombreux miracles, et l’un des derniers en date et des plus éclatants se serait produit, précisément, à El-Alamein. La grande bataille qui oppose Rommel à Montgomery se poursuit, nous sommes en novembre 1942. Les Alliés ont deux fois plus de chars en état de fonctionner que les Allemands et Italiens, et des automitrailleuses ont réussi à s’infiltrer dans les lignes nazies. Rommel juge bon de se retirer, mais Hitler est formel, il doit tenir ses positions. C’est là qu’intervient l’ami Ménas. Parmi les Alliés, il y a des Britanniques, des Sud Africains, des Australiens, des Néo-Zélandais, quelques Français et un petit détachement de Grecs qui prient le célèbre saint. Au cours de la nuit, celui-ci apparaît en plein milieu du camp nazi à la tête d’une caravane de chameaux, exactement comme représenté sur une fresque de l’église d’El-Alamein. Reconnaissant la fresque, les Allemands effrayés prennent la fuite, et c’est ainsi que Montgomery remporta la victoire sur l’Afrika Korps de Rommel.

 

672b2 Monodendri, Agios Minas, création Adam et Ève 

672b3 Monodendri, Agios Minas, Paradis terrestre 

Il y a des églises dédiées à Agios Minas un peu partout dans le monde grec, mais pour l’instant nous sommes à celle de Monodendri. Sous le porche, accessibles au premier vandale venu, se trouvent de belles fresques malheureusement toutes scarifiées de graffiti. Certaines disparaissent entre les noms gravés en tous sens. Celle que je présente ici est un peu moins altérée. C’est l’histoire biblique de la Genèse, les premiers jours de l’humanité. Ici, à gauche, Dieu crée Adam, et à droite il extrait Ève de son flanc. Ensuite, on voit Adam assis au Paradis Terrestre face à tous les animaux qui le peuplent en bonne intelligence.

 

672b4 Monodendri, Agios Minas, fruit défendu 

672b5 Monodendri, Agios Minas, péché originel 

672b6 Monodendri, Agios Minas, chassés du paradis terrestr 

Survient alors l’épisode du péché originel. Enroulé autour du tronc de l’arbre, le serpent tente Ève, qui va prendre un fruit défendu, et Adam la suit, tenté lui aussi. Ils n’ont pas encore commis le geste fatal, ils sont encore nus et purs. Mais l’image suivante montre Dieu qui apparaît sur un amusant petit nuage en forme de coquille, et le couple pécheur, encore face au serpent, est surpris en flagrant délit. Adam et Ève ont commis la faute, ils se rendent compte qu’ils sont nus, ils se sont vêtus d’une culotte bouffante faite de feuillages, une sorte de barboteuse verte. J’aurais aimé imaginer Ulysse dans cette tenue lorsqu’à Corfou il s’est présenté à Nausicaa. J’aurais alors compris pourquoi elle ne s’est pas enfuie effrayée, elle aurait éclaté de rire et, se tenant les côtes, pliée en deux, aurait été incapable de faire un pas. Sur la dernière image, l’ange qui brandit son épée s’est habillé en légionnaire romain pour avoir l’air plus martial, et il fait franchir la porte du Paradis Terrestre aux deux bannis. On voit que le jardin est clos d’une grande porte de pierre pour empêcher les intrus de venir s’y promener aux heures de fermeture.

 

672c1 Gorges de Vikos, dans le Pinde 

672c2 Gorges de Vicos, dans les Zagori 

Aux portes de Monodendri se situent les stupéfiantes gorges de Vikos (ou Vicos, mais je ne vais pas recommencer avec mon K et mon C). Un panonceau nous dit qu’elles figurent au Guinness des records de 1997 pour être, avec ses neuf cents mètres (et jusqu’à 950 mètres en un point) le plus profond canyon du monde, entre deux falaises seulement distantes de trente à cent mètres, et ce sur une longueur de près de douze kilomètres. Record ou pas, il est impressionnant et de toute beauté.

 

672d église des Saints Apôtres, gorges de Vicos 

Sur le bord des gorges, après une balade de vingt minutes environ dans un décor boisé et rocheux bien fléché, on arrive en bordure des gorges, devant un micro monastère et son église des Saints Apôtres. Il faut, paraît-il, six heures pour gagner à travers les gorges, le beau village de Papigo, mais nous nous contenterons de faire demi-tour.

 

672e1 Monodendri, théâtre 

672e2 Monodendri, théâtre 

Juste à l’orée du village a été construit un théâtre de plein air sur le modèle des théâtres grecs antiques. C’est tout à fait sympathique. L’Union Européenne en a d’ailleurs été tout à fait d’accord, et elle a généreusement mis la main à la poche, comme le disent les grands panneaux placés à l’entrée. J’en profite pour dire que ces programmes de développement, que je connais bien puisque mon dernier lycée, à Melun, en a profité (c’est pour moi l’occasion de saluer mes deux adjoints, Éric et Laurent, qui ont porté le projet avec compétence et dynamisme), ont amplement participé au développement de la Grèce. Ces panneaux bleus frappés des étoiles européennes fleurissent partout, routes, équipements publics, ravalement de monuments, rénovation de musées, etc.

 

672f1 Zagori, monastère de Paraskevi 

672f2 Zagori, monastère de Paraskevi 

Dans une autre direction, à un petit kilomètre de la ville, on parvient à un monastère. Ce vieux monastère d’Agia Paraskevi, qui date de 1412, se situe au flanc des gorges. Sur la première de ces photos, on le distingue à peine, construit dans la même pierre que celle à laquelle il est adossé, et caché derrière les arbres. Et de l’autre côté, le chemin qui mène aux bâtiments principaux et à l’église longe le bord du précipice. Dans les Zagorokhoria, il est de règle de paver les petites ruelles comme l’est ce chemin qui conduit au monastère. Ces ruelles dallées s’appellent des kalderimia.

 

672f3 Zagori, monastère de Paraskevi 

Sur cette photo panoramique, je me suis arrangé pour prendre un bout de toit, afin que l’on voie que je ne mens pas quand je dis que le monastère de Paraskevi est bâti au-dessus du vide. Ici, je suis sur une petite terrasse bordée d’un muret, mais juste avant la porte principale, il y a une esplanade accessible sans entrave aux visiteurs et qui n’est bordée d’aucune balustrade, pas le moindre garde-fou au-dessus du précipice. Cela constituerait une remarquable base de départ pour des deltaplanes, mais celui qui, sans cet accessoire, s’approcherait trop du bord risquerait fort d’aller voir de plus près ce qu’il y a au fond en quelques secondes. Dangereux, très dangereux. Mais superbe. Tiens, ça me donne l’idée de calculer un peu : 900m, en arrondissant à 10 l’accélération de la pesanteur, la chute laisserait le temps au malheureux de penser à sa fin pendant 13,4 secondes, et il arriverait en bas à une vitesse de 483 kilomètres à l’heure.

 

672g Zagori, monastère de Paraskevi 

Dans la courette d’où l’on a accès à l’église de ce monastère orthodoxe, disons plutôt la chapelle vu ses dimensions modestes, nous croisons un religieux qui nous sourit aimablement et nous invite à pénétrer d’un geste accueillant. Nous traversons donc cette première pièce pour pénétrer dans la chapelle par cette petite ouverture en plein cintre.

 

672h1 Zagori, monastère de Paraskevi, iconostase 

672h2 Zagori, monastère de Paraskevi, Vierge Hodégétria 

L’iconostase est revêtue de belles peintures, telle cette Vierge. De la main, elle désigne l’Enfant Jésus qui a déjà une tête d’adulte, il est la Voie, elle montre la Voie, c’est donc ce que l’on appelle une Hodégétria. Mais je préfère montrer un gros plan de son intéressant visage, à la fois grave et serein, avec un nez grec comme sur les statues antiques, et dans un style typiquement byzantin. J’aime beaucoup ce portrait.

 

672h3 Zagori, monastère de Paraskevi, iconostase 

Dans le sanctuaire, de l’autre côté de l’iconostase, outre une collection d’icônes alignées sur l’autel, on trouve dans l’abside des fresques représentant des personnages auréolés, donc saints, que je n’ai pas identifiés, mais qui dans des habits qui semblent sacerdotaux se penchent vers un autel sur lequel une hostie brille au-dessus d’un calice.

 

672h4 Zagori, monastère de Paraskevi, ex-voto 

Ressortons du sanctuaire. Sur ma photo de l’iconostase, on avait pu distinguer, sur la droite, une curieuse chaîne. Ci-dessus, on se rend compte qu’il s’agit d’ex-voto offerts par des gens dont les prières ont été exaucées. Cela m’amène à parler de Paraskevi. Ce mot, qui signifie Préparation, désigne en grec le vendredi, parce que c’est le jour qui prépare les célébrations de la fin de semaine. Mais ce nom a été donné à une enfant née à Rome un vendredi de l’an 130, au temps de l’empereur romain Hadrien, par des parents nobles convertis au christianisme, longtemps restés sans enfant et enfin exaucés sur le tard. Ils voulaient aussi honorer ainsi le jour de la mort du Christ. Celle que l’on nomme sainte Parascève en français, agia Paraskevi en grec, fut une élève brillante dans l’étude des Écritures et dans les connaissances laïques. Devenue une jeune femme aussi cultivée et sensible que belle, elle refuse les demandes en mariage qui affluent, pour consacrer sa vie au Christ. À vingt ans elle perd ses parents. Elle distribue alors tout son héritage aux pauvres et se fait religieuse. Les récits les plus anciens la concernant datant de six cents ans après sa mort, j’ai l’impression qu’ils calquent les structures chrétiennes du deuxième siècle sur ce qu’ils connaissent en ce Bas Empire ou très haut Moyen-Âge car ils disent qu’elle entre au couvent, se fait couper les cheveux, et est chargée par la supérieure de prêcher l’amour du Christ à Rome même, sa ville. Quoi qu’il en soit, sous l’habit ou non, elle s’attache à l’évangélisation des païens, quoique non seulement la pratique, mais même la foi en cette nouvelle religion soit un crime passible de la peine de mort. Alors que dire du prosélytisme ! Puis elle part pour la Turquie mais, un jour qu’elle parlait de Jésus dans un village proche de Byzance, des soldats l’entendent, se saisissent d’elle et la font comparaître devant l’empereur Antonin le Pieux, qui succède à Hadrien. Rome est alors, nous dit-on, en proie à des difficultés (quoiqu’en réalité le règne d’Antonin ait été pacifique), et on accuse Paraskevi d’en être responsable vis-à-vis des dieux par la faute de ses paroles insultantes à leur égard. Nous sommes aux alentours de l’an 155 et Antonin, veuf depuis 141, est profondément ému par sa beauté et séduit par son intelligence, il lui propose de l’épouser et de lui donner la moitié de son empire si elle accepte de sacrifier aux dieux. On se doute bien qu’elle refuse. À la fois ulcéré et indigné, Antonin ordonne de la soumettre à toutes sortes de supplices, un casque de bronze rougi au feu posé sur sa tête, les mamelons arrachés, la flagellation jusqu’à détacher des lambeaux de peau et de chair mais, ô miracle, Paraskevi prie et son corps résiste à la torture et guérit instantanément. Impressionnés, subjugués, les bourreaux se convertissent. Leur incompétence, et leur conversion par-dessus le marché, c’en est trop, Antonin les fait mettre à mort et va contrôler en personne l’immersion de Paraskevi dans un chaudron de poix et d’huile en ébullition. Mais la sainte, en prière, s’y sent comme dans un bon bain. Antonin, croyant qu’on le trompe et que le liquide n’est pas chaud, lui ordonne de lui en jeter au visage. En prenant un peu au creux de ses mains, Paraskevi s’exécute. Quelques gouttes atteignent les yeux de l’empereur, qui devient aveugle. Il promet alors de croire au Christ si elle le guérit. Paraskevi saute hors du chaudron, lave les yeux d’Antonin avec l’eau d’une source voisine, fait le signe de la Croix et Antonin recouvre la vue. Il tient alors parole et la sainte continue son apostolat sans être inquiétée. Mais Antonin meurt en 161 et il est remplacé par Marc-Aurèle. Paraskevi parvient à passer à travers les mailles du filet païen pendant des années, mais quand l’empereur prend de nouvelles mesures strictes contre les chrétiens dont le nombre croît, Paraskevi est arrêtée et condamnée à mort. Elle est décapitée à Rome le 26 juillet 180. Telle est l’hagiographie abondamment romancée de sainte Parascève, une sainte très vénérée dans le monde orthodoxe, particulièrement en Grèce, en Bulgarie et en Roumanie, ce qui explique le nombre d’ex-voto prouvant qu’elle a beaucoup été implorée. Une remarque qui n’a rien à voir, la ville de banlieue d’Athènes nommée Agia Paraskevi est jumelée avec notre Saint-Brieuc bretonne.

 

672i1 Zagori, monastère de Paraskevi, baptême de Jésus 

672i2 Zagori, monastère de Paraskevi, Constantin et Hélè 

Les murs de la chapelle sont intégralement revêtus de belles fresques, telles que ce Baptême de Jésus dont j’aime bien la composition, avec ce chœur des anges sur la droite, la colombe du Saint-Esprit qui descend sur Jésus dans un éclair de feu, le manteau de Jean qui flotte au vent par-dessus sa traditionnelle peau de chameau dont la fourrure apparaît sur ses mollets, et les flots du Jourdain qui sont figurés comme des rubans se déroulant en toile de fond. La seconde photo montre Constantin, le premier empereur romain à s’être fait baptiser peu avant de mourir, et qui des années auparavant avait accordé la liberté de culte dans l’Empire, après les années impitoyables du règne de Dioclétien. Il est en compagnie de sa mère sainte Hélène, qui avait recherché à Jérusalem la croix de Jésus et avait rapporté à Rome la colonne de la flagellation (mon blog au 12 février 2010, église Santa Prassede) et l’escalier du palais de Pilate (mon blog au 17 décembre 2009, Scala Santa). Tous deux sont représentés vêtus comme des empereurs byzantins et leur attitude hiératique elle-même est bien dans le style byzantin.

 

Nous avons vu aujourd’hui des sites splendides et quelques œuvres humaines intéressantes, mais nous avons aussi appris que nous étions passés près d’autres merveilles. Il est tard, nous rentrons, mais il nous faudra revenir en Zagori demain.

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 00:08

671a Grottes de Perama

 

À quelques kilomètres de Ioannina se trouvent les grottes de Pérama. Comme en Italie dans les Pouilles, à Castellana. À part qu’ici on est autorisé à gâcher autant de photos qu’on le souhaite (sans flash). Je ne sais pas ce que les autres visiteurs auront gravé sur leurs cartes mémoire, mais moi c’est horrible. Désolé. Néanmoins je montre un peu, sans honte, ce que j’ai photographié.

 

671b Grottes de Perama 

671c Grottes de Perama 

La découverte des grottes est assez récente. Durant la Seconde Guerre Mondiale, la région était sévèrement bombardée. Cherchant une protection, la population a tenté de se réfugier dans les entrées de grottes naturelles auxquelles personne auparavant n’avait accordé d’intérêt et dont personne ne soupçonnait l’étendue. Et puis voyant que des passages permettaient de gagner d’autres salles et que ces salles étaient couvertes de concrétions, les gens s’y sont intéressés et, après la guerre, c’est d’abord un spéléologue amateur avec son équipe qui a exploré les grottes, et en a pris des photos qui ont été publiées dans la presse, et notamment à Athènes. Cette publication a attiré l’attention d’un couple de spéléologues professionnels qui s’y sont alors rendus et l’exploration systématique a commencé. Notamment, ces spécialistes ont effectué un relevé cartographique des grottes.

 

671d Grottes de Perama 

671e Grottes de Perama 

La superficie totale est de quatorze mille huit cents mètres carrés et, au long des couloirs et des salles, on propose au visiteur un parcours de onze cents mètres. Tout au long de ce parcours on voit des stalactites et des stalagmites, des draperies, des formes bizarres.

 

671f Grottes de Perama 

671g Grottes de PeramaJe ne commenterai pas techniquement, scientifiquement au sujet de la formation des concrétions ce que tout un chacun peut trouver sur Internet, dans Wikipédia et autres, ou dans les bonnes encyclopédies, Larousse, Universalis, etc. Et comme par ailleurs mes photos ne rendent pas la beauté de ce que nous avons vu, je préfère arrêter là.

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 23:26

670a1 Île de Ioannina

 

670a2 Île de Ioannina 

Aujourd’hui, nous avons commencé la journée en retournant sur l’île de Ioannina pour visiter des monastères, puis comme il en était encore temps nous nous sommes hâtés de retraverser le lac vers le continent et nous avons couru vers le camping-car pour gagner Dodone, qui ferme ses portes à quinze heures. Je commence donc par ces deux vues, les abords marécageux de l’île et un sympathique petit chemin qui mène vers un monastère.

 

670b1 Île de Ioannina, monastère Philanthropinon 

670b2 Île de Ioannina, monastère Philanthropinon 

Nous avons visité deux monastères (celui de mes photos est le Philanthropinon), ils sont intégralement couverts de fresques de toute beauté, mais la photo y est interdite. Je ne peux donc rien commenter dans le vide, je peux seulement dire que nous avons été éblouis, même si, à chaque fois, nous étions suivis pas à pas, tout simplement parce que nous étions en possession d’appareils photo.

 

670c1 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

670c2 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Nous retournons faire un tour vers le monastère Pandeleimonas où a été décapité Ali Pacha et où se trouve le musée qui traite de son sujet, non pour retourner au musée, mais pour jeter un coup d’œil à la petite église du monastère, qui était fermée l’autre jour. Sous le bâtiment du musée il y a un passage couvert, d’où l’on voit le petit parvis de l’église. Je dis “parvis” quoique je sache le mot impropre, mais je ne sais comment appeler cette galerie, ce préau, cet endroit qui n’est pas un narthex. C’est l’objet de ma première photo. La seconde est prise derrière l’abside, et l’on peut reconnaître sur la gauche ce… cette… disons, l’entrée de l’église.

 

670c3 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Là, sur le mur extérieur de l’église, près de la porte, on peut voir ce reste de fresque. Le style en est très byzantin, attitudes, couleurs. Certes, le toit protège des intempéries directes, mais ni de l’humidité de l’air, ni des variations de température, et autant je trouve horripilant d’être suivi pas à pas, autant je trouve dangereux le total manque de surveillance comme ici.

 

670c4 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

670c5 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

À l’intérieur, ces belles peintures décorent l’iconostase, puisqu’on sait que le culte a lieu de l’autre côté de cette cloison que, par conséquent, les fidèles ont en permanence sous les yeux durant toute la cérémonie, qui est fort longue chez les orthodoxes, infiniment plus que dans le culte catholique romain. Le saint que l’on voit à gauche est agios Pandeleimonas, ou Panteleimonas, à qui est consacré le monastère. Je crois bien que ce saint (agios, en grec, signifie saint) est le même que celui que je connais pour être saint Pantaléon. Et je suis conforté dans cette idée par le fait que Panteleimonas est le nom donné à une église d’un îlot crétois où, après la reconquête sur les Ottomans, on a transféré tous les lépreux de Grèce dans l’espoir que les derniers Turcs qui y vivaient s’en iraient, parce que c’est un patron des malades ; or Pantaléon était, au troisième siècle après Jésus-Christ, fils d’un païen et d’une chrétienne. Sa mère morte, il a vite oublié ses enseignements et est parti étudier la médecine à Nicomédie. Il est devenu un si excellent médecin que l’empereur Maximien l’appelle près de lui pour être son médecin personnel. Un prêtre, remarquant ses qualités morales, lui rappelle des bases de christianisme que Pantaléon avait oubliées. Un jour, voyant un enfant mort et une vipère près de lui, il demande à Jésus de faire passer la vie de la vipère dans l’enfant et de rendre à la vipère le mal fait à l’enfant, le miracle se produit, et il se fait alors baptiser. Puis il réussit à convertir son père. Enfin, après la mort de son père, il vend tous ses biens et exerce la médecine gratuitement pour les pauvres, se dévoue, mène une vie exemplaire. Mais des confrères médecins, jaloux, le dénoncent comme chrétien. Nous sommes en 303. C’est Dioclétien qui tient les rênes de l’empire, et l’on sait avec quelle rigueur et quelle cruauté il a mené les persécutions contre les chrétiens. Pantaléon est martyrisé puis décapité. Et il devient le saint protecteur des malades. Telle est la coïncidence de patronat qui me fait identifier la représentation de ce saint Pandeleimonas sur l’iconostase du monastère qui porte son nom avec ce Pantaléon de Nicomédie. Près de lui, c’est Marie, pour laquelle aucune explication n’est nécessaire. De l’autre côté de la porte, derrière cette lumière qui brûle ma photo, c’est bien sûr le Christ.

 

Sur la porte, un ange sur le battant gauche, une femme sur le battant droit, je pense que c’est une Annonciation, même si l’on est plus habitué à voir la Vierge agenouillée pour recevoir la nouvelle. Elle lève une main, la main gauche, la paume vers l’ange. Est-ce un signe de doute ?

 

670c6 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Ici, nous avons une représentation du Christ en majesté, sous l’apparence d’un empereur byzantin dont il a revêtu les vêtements et les attributs. Cette peinture n’a strictement rien des images du Christ auxquelles on est habitué dans les églises de rite latin.

 

670c7 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

670c8 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Dans l’iconostase, ces panneaux sont peints d’une succession d’images dans des ovales et représentent des martyres de chrétiens. J’en montre deux, une décapitation où le supplicié est agenouillé, tête baissée, dans l’attente que s’abatte sur sa nuque le sabre que brandit son bourreau, et une flagellation où le martyr, à plat ventre sur le sol, est soumis aux martinets de deux bourreaux. Sur ces deux peintures, mais surtout sur la première qui fait porter un turban à l’homme armé d’un sabre, j’ai l’impression que l’artiste a voulu donner un air ottoman au bourreau. En réalité, l’occupation turque n’a pas renouvelé les persécutions contre les chrétiens qui avaient sévi sous le Bas-Empire romain et tout particulièrement avec Dioclétien, elle a plutôt utilisé les chrétiens pour les basses tâches, elle en a vendu comme esclaves sur les marchés orientaux, ne se montrant pas tendre mais sans qu’il y ait de martyrs. Il y a eu force décapitations, pour toutes sortes de motifs, mais pas spécifiquement parce que l’on était chrétien. Ali Pacha, par exemple, a voulu faire décapiter des rivaux musulmans, et lui-même a été décapité. Quand, en 1611, Aslan Pacha a châtié des chrétiens, quand il a rasé leurs églises de la citadelle, quand il les a interdits de séjour dans les murs, ce n’est pas parce qu’ils étaient chrétiens en tant que tels, mais parce qu’ils s’étaient révoltés sous la conduite de Denis le Philosophe et avaient voulu se débarrasser de la domination turque. Je pense donc que, dans l’intention du peintre de ces représentations, il y a plutôt une vengeance indirecte contre l’occupant, les tortionnaires peints sous les traits de Turcs étant des Romains païens.

 

670d1 Dodone, le théâtre 

670d2 Dodone, le théâtre 

670d3 Dodone, le théâtre 

Ayant admiré les fresques que je ne peux montrer et l’église dont je viens de parler, nous nous hâtons vers Dodone et ses ruines antiques. En effet, outre l’oracle de Zeus, Dodone était une vraie ville. Déjà 2500 ans avant Jésus-Christ, il y avait là un établissement d’un groupe humain, et il y a des traces de consultation de l’oracle plus de 1500 ans avant notre ère, ce qui en fait le plus vieil oracle connu de Grèce. Je vais en parler quand j’en montrerai les ruines. Faisons un grand bond jusqu’à la fin du quatrième siècle de notre ère, et nous voyons l’oracle décliner puis s’éteindre quand le christianisme a définitivement supplanté le paganisme, mais la ville subsiste, il y a même des traces d’une basilique chrétienne des cinquième et sixième siècles. Mais au sixième siècle, les Slaves font de plus en plus souvent des incursions de razzia et les habitants désertent la ville pour s’installer à une vingtaine de kilomètres, là où un promontoire au-dessus d’un lac permet de disposer d’une position protégée, et l’empereur Justinien construit pour eux la cité Néa Eurœa, qui deviendra Ioannina quand le Normand Bohémond y construira une citadelle au onzième siècle, en 1082.

 

De la ville antique de Dodone, donc, nous pouvons admirer un théâtre. Ce n’est pas pour lui que Dodone est célèbre, et pourtant il est plutôt bien conservé et nous avons eu plaisir à y rester, même si l’on n’a pas droit d’accès à ses gradins, mal consolidés. Construit à l’époque de Pyrrhus (297-272), c’est l’un des plus grands de Grèce, avec une capacité de dix-sept mille spectateurs. L’ouverture que l’on voit sur mes photos était destinée à l’entrée en scène des acteurs. L’accès des spectateurs se faisait par les côtés

 

670d4a Dodone, le théâtre 

670d4b Dodone, le théâtre 

En 167 avant Jésus-Christ les Romains sont arrivés, et que fait un Romain en pays conquis ? Ils ont détruit. Mais une fois installés, ils ont voulu avoir un théâtre, alors ils ont réparé. Si l’on compare ces deux gros plans sur des pierres du mur du théâtre, on est frappé par les différences. La première photo montre le mur construit par les Épirotes, des pierres taillées sont montées régulièrement, et la seconde photo les réparations par les Romains après les destructions commises. Ce sont des pierres de récupération, de tailles variées, montées en désordre. On voit même, près de la longue pierre posée verticalement située sur le bord gauche de la photo, la section octogonale d’un fragment de colonne. Or ces deux murs sont symétriques, ils devraient donc être identiques, mais les événements historiques peuvent s’y lire. Mais ce n’est pas tout. Le théâtre, c’est bien, mais c’est un peu trop culturel, même quand on joue des comédies. Pour un Romain, les jeux du cirque, des combats d’hommes qui s’entre-tuent sous les yeux du public, ou qui luttent avec ou sans succès contre des animaux féroces, ou encore des bêtes sauvages d’espèces différentes qui s’opposent, c’est quand même mieux. Il y a des cris, il y a de la souffrance, il y a du sang, il y a de la mort. Alors à l’époque d’Auguste, c’est-à-dire à la charnière des deux ères, ils ont détruit les trois premières rangées de sièges, les deux premières pour agrandir l’aire dédiée au spectacle et la troisième pour la remplacer par un mur de 2,80 mètres de haut destiné à empêcher les animaux d’aller manger les spectateurs plutôt que les gladiateurs. Les premiers ne sont pas inscrits au menu.

 

670d5 Dodone, le mur du théâtre 

Sur mes photos du théâtre, on voit nettement deux séries de rangées de sièges, qui sont en bon état. Ce sont les 55 rangées de la construction initiale. Puis la ville s’est développée, le théâtre est devenu insuffisant et l’on a construit la troisième série de rangées, celle qui est en plus mauvais état, sous l’arbre. Les théâtres grecs –et depuis la conquête d’Alexandre le Grand à la fin du quatrième siècle l’Épire est grec– sont adossés à des collines qui constituent ainsi de solides soutiens, en même temps que des voies d’accès par le sommet. Mais cette adjonction de sièges par le haut, si elle a pu se faire contre la colline à l’arrière, en revanche débordait largement le support naturel sur les côtés, surtout du côté droit. Il a donc fallu construire un mur de soutènement (ci-dessus) alternant les espaces de mur plat et des sortes de bastions qui renforçaient la construction tout en lui donnant un aspect monumental.

 

670e Dodone, le temple de Thémis 

670f Dodone, le temple d'Héraklès 

Plus loin, il ne reste que les soubassements de divers temples. Les photos ci-dessus montrent le temple de Thémis (la Justice) et celui d’Héraklès.

 

670g Dodone, le temple de Dionè 

Ceci est un temple de Dionè. Lui non plus n’est pas bien conservé, mais cette divinité mérite que je m’arrête un peu sur elle. En effet, dans les temps très anciens, avant l’arrivée des Grecs en Épire, le culte de la Grande Déesse, une divinité chthonienne (c’est-à-dire liée à la terre et au monde souterrain), était très répandu dans toute la Méditerranée orientale. Elle apportait abondance et fertilité. Par ailleurs, les gens de cette région se nourrissaient de glands torréfiés, or il est notable que, selon Hésiode, elle résidait à Dodone entre les racines d’un grand chêne. C’est elle qui était honorée ici comme la divinité protectrice de la cité, où elle avait deux temples, celui-ci étant son nouveau temple. À ce culte se rapporte un style particulier de poteries, et une onomastique pré-grecque, comme le nom du Pinde (la montagne, au nord), celui du Tomaros (la montagne, au sud) ou celui du fleuve Thyamis (fleuve d’Épire).

 

670h1 Dodone, le temple de Zeus 

670h2 Dodone, le temple de Zeus 

670h3 Dodone, le temple de Zeus 

Puis les Grecs sont arrivés, et l’on trouve des poteries d’un style différent, et les noms de lieux ont des consonances grecques, comme Hellopie (la riche terre qui jouxte la ville de Dodone), Thesprotes (les habitants de l’ouest de l’Épire grec), et Dodone même. Et ils ont apporté avec eux le culte de Zeus, dieu du ciel et du tonnerre. Dans l’oracle de Dodone, Zeus et Dionè sont associés. Les trois photos ci-dessus montrent le lieu de l’oracle de Zeus, ou l’oracle de Zeus et Dionè. Des prêtres qui ne se lavaient jamais les pieds et marchaient pieds nus pour être en contact direct avec la terre (tiens, ne parlais-je pas tout à l’heure d’une divinité chthonienne ?) écoutaient bruisser les feuilles d’un chêne sacré où nichaient des pigeons et en tiraient des prophéties. Mais on trouve chez Socrate, dans Phèdre, la trace de la fin de ce système :

Socrate : “On avait l'habitude de dire, mon ami, que les paroles du chêne dans le sanctuaire de Zeus à Dodone étaient les premières prophéties. Les gens de ce temps-là, qui n'étaient pas aussi sages que vous les jeunes, se satisfaisaient dans leur simplicité d'entendre un chêne ou une roche, pourvu seulement qu'il dise la vérité”.

 

Par la suite, donc, autour du pied du chêne étaient également disposés sur des trépieds des chaudrons de bronze se touchant les uns les autres, de sorte que si l’on frappait l’un d’eux le son se répercutait de l’un à l’autre et cette résonance était interprétée. D’où provenaient ces chaudrons, c’est dans Strabon (Géographie, IX, 2) que je l’ai découvert. J’ai trouvé le texte grec sur Internet, et j’ai tenté de le traduire le plus fidèlement possible mais d’une part je n’ai pas emporté en voyage mon gros dictionnaire grec Bailly, d’autre part le temps de mes études est très loin. Néanmoins, j’espère n’avoir commis aucun contresens. Voici le texte :

“Ephore raconte que [...] [des représentants] des Pélages, alors que la guerre continuait, étaient allés consulter l'oracle [de Dodone], et [des représentants] des Béotiens y étaient allés aussi. Ephore déclare ne pas pouvoir dire quel oracle a été rendu aux Pélages, mais il peut parfaitement répéter la réponse donnée aux Béotiens : ils vaincraient s'ils commettaient un sacrilège ; les messagers, suspectant que la prophétesse avait voulu favoriser les Pélages à cause de sa parenté avec eux (car le sanctuaire a une origine pélagique), saisirent la femme et la jetèrent sur un bûcher, car ils considéraient que, qu'elle ait ou non agi malhonnêtement, ils avaient raison dans l'un et l'autre cas puisque, si elle avait rendu un faux oracle, elle avait sa punition, tandis que si elle n'avait pas agi malhonnêtement, ils avaient accompli ce qui leur avait été ordonné. Mais les responsables du temple ne voulaient pas mettre a mort sans procès –et de plus dans le temple– les hommes qui avaient fait cela et donc ils les citèrent en jugement devant les deux prêtresses survivantes (de trois qu'elles étaient), qui étaient aussi les prophétesses ; quand les Béotiens alléguèrent qu'il était totalement illégal que des femmes jugent, ils adjoignirent aux femmes un nombre égal d'hommes. Les hommes votèrent l'acquittement, les femmes la condamnation et puisque le nombre de voix était égal, l'acquittement a prévalu ; c'est de là que pour les seuls Béotiens ce sont des hommes qui rendent l'oracle à Dodone ; au reste, les prophétesses ont expliqué que l'oracle signifiait que le dieu ordonnait aux Béotiens de subtiliser chaque année un trépied d'un de leurs temples et de l'envoyer à Dodone ; et ils le font en effet : ils volent toujours, de nuit, un de leurs trépieds sacrés et le dissimulent sous des manteaux pour l'envoyer en cachette à Dodone”.

 

Plus loin, Strabon ajoute : “Au début, c'est vrai, ceux qui ont prophétisé étaient des hommes [...], mais plus tard trois femmes âgées ont été désignées comme prophétesses, après que Dionè avait aussi été désignée comme associée au temple de Zeus”.

 

Plus tard, on a remplacé le cercle de chaudrons qui entouraient le chêne sacré par un mur. C’est ce mur que l’on peut voir aujourd’hui. Et l’oracle était rendu à partir d’une statue de jeune homme venue de Corfou. En effet les Corfiotes avaient dédié au dieu cette statue votive, on l’avait montée sur une colonne et on avait fixé à sa main une corde garnie d’osselets. Comme la région de Dodone est très ventée, la corde était toujours en mouvement, et les osselets allaient frapper un chaudron placé à côté, également au sommet d’une colonne. C’est ce son qu’interprétaient les prêtres.

 

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 22:54

669a Mosquée d'Aslan Pacha à Ioannina

 

Hier, nous étions dans la citadelle du sud-est, où se trouvent la tombe d’Ali Pacha et le musée byzantin. Aujourd’hui, nous avons jeté notre dévolu sur l’autre citadelle, celle du nord-est, qui a été créée par le Normand Bohémond mais dont pratiquement plus rien ne date de lui. Il y avait ici autrefois des églises, mais en 1611 Denis le Philosophe a mené une révolte des chrétiens contre le pouvoir turc, comme je le disais dans mon article du 22 décembre, et une fois les insurgés mis en échec, les chrétiens ont été interdits de séjour intra-muros et tous les lieux de culte chrétiens rasés. Puis Aslan Pacha, qui gouvernait l’Épire à cette époque, a construit en 1618 une mosquée là où précédemment il y avait eu une église.

 

669b1 Ioannina, mosquée d'Aslan Pacha 

C’est la mosquée dite –c’est logique– Mosquée d’Aslan Pacha. Aujourd’hui, ce n’est pas en tant que lieu de culte de l’Islam qu’elle est ouverte au public, mais en tant que musée. Cela n’empêche pas le visiteur d’apprécier son architecture et sa décoration.

 

669b2 Ioannina, mosquée d'Aslan Pacha 

669b3 Ioannina, mosquée d'Aslan Pacha 

669b4 Ioannina, mosquée d'Aslan Pacha 

Ce musée est le Musée Municipal Populaire. Ce qu’il faut interpréter comme devant permettre de mieux comprendre les us et coutumes de la ville et de la région, une sorte de musée des arts et traditions populaires. Et à ce titre, le bâtiment lui-même est intéressant, indépendamment même de sa beauté sur un plan esthétique.

 

669c Ioannina, mosquée d'Aslan Pacha, Ali Pacha 

Ce tableau ne représente pas Aslan, mais Ali Pacha. Je ne choisis donc de montrer cette photo que pour constater l’air cruel de cet homme, car le tableau n’est ni un témoignage de l’époque de construction de la mosquée, ni un objet usuel permettant de se représenter la vie en Épire. Il est donc hors sujet.

 

669d1 Ioannina, musée populaire, mobilier ottoman 

Les objets qui se trouvent dans la grande salle de la mosquée sont essentiellement du mobilier de la communauté turque. Ces sièges et ce guéridon sont en bois de noyer, avec des incrustations de nacre.

 

669d2 Ioannina, musée populaire, armes 

De nombreuses armes sont présentées dans plusieurs vitrines, armes à feu ou armes blanches. De la fin du dix-huitième siècle à la fin du dix-neuvième, sentant et voyant le déclin de l’Empire Ottoman, les populations soumises à l’oppression des Turcs sont prêtes à réclamer, par la force si nécessaire, leur liberté de culte, liberté sociale, indépendance politique, car si la Grèce est indépendante en 1826, l’Épire attendra encore longtemps sa liberté. Un peu partout, on développe la fabrication et le commerce des armes, et Ioannina se fait une spécialité du travail de l’argent pour décorer crosses de pistolets ou poignées, gardes et fourreaux d’épées ou de sabres.

 

669d3 musée populaire de Ioannina, costume du nord de l'É 

Plusieurs vitrines présentent des vêtements traditionnels. À gauche, cette tenue noire était portée par les femmes de Zagori, la région dans les montagnes du Pinde, au nord de Ioannina. Cette région est toujours restée à l’abri des Turcs parce que difficilement accessible et aussi du fait d'un contrat spécial avec eux, et elle a donc conservé ses caractères proprement grecs et albanais. À droite, ce vêtement brodé d’or est une tenue de cérémonie des femmes du nord de l’Épire, mais ici on sent l’influence de la décoration de style ottoman.

 

669e1 musée populaire de Ioannina, habits sacerdotaux 

669e2 musée populaire de Ioannina, habits sacerdotaux 

Le musée présente aussi toute une section consacrée aux chrétiens sous le régime ottoman. Voici deux éléments d’habits sacerdotaux, représentant à droite un Christ Pantocrator et à gauche (détail de la seconde photo) le baptême de Jésus par saint Jean Baptiste. On note la richesse des tissus, caractéristique du rite grec.

 

669f1 musée populaire de Ioannina, argenterie 

Concernant la vie quotidienne des familles aisées, voici un service (dont la date n’est pas mentionnée) ayant appartenu à un ancien député et ancien maire de Ioannina qui en a fait don au musée. S’il en a fait don, c’est qu’il était contemporain de ce musée, créé après la déposition du roi à l’époque des colonels, c’est donc un Grec, et ces objets de famille sont les témoins de la communauté grecque.

 

669f2a musée populaire de Ioannina, parure 

669f2b musée populaire de Ioannina, parure 

La légende dit simplement que dans cette vitrine on peut voir des articles de bijouterie traditionnelle des ateliers locaux, sans préciser leur usage. En regardant la tenue de la femme de Zagori, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un devant de ceinture, mais alors je ne comprends pas l’usage de la chaîne que l’on voit au dos, trop courte pour être la ceinture, et à l’intérieur de la pièce d’orfèvrerie on distingue un passant par où cette plaque est fixée sur une large ceinture de cuir. Peut-être la chaîne est-elle un élément décoratif.

 

669f3 musée populaire de Ioannina, parure 

Cet accessoire, en revanche, ne laisse aucun doute sur son usage. La même femme de Zagori le porte sur la poitrine. On sait que l’usage habituel du soutien-gorge est très récent, quel que soit le pays considéré. Nous avons vu, le premier septembre 2010 à la Villa del Casale, dans le centre de la Sicile, de très amusantes mosaïques montrant de jeunes sportives de culture romaine impériale vêtues d’un maillot deux pièces, prouvant que pour des exercices violents les femmes de cette époque pouvaient trouver utile de se soutenir la poitrine et faisaient donc usage de cet accessoire, mais il ne s’agissait là que de circonstance particulière. Mais dans la région montagneuse du Pinde où aucune grande ville ne s’est développée, le travail de la campagne demandait de gros efforts physiques, des mouvements, et il est intéressant de noter que les femmes, sans utiliser de soutien-gorge comme sous-vêtement, portaient comme un double pectoral décoratif par-dessus leur robe des coques en argent qui, ajustées sur leur poitrine, en tenaient lieu.

 

669g1 musée populaire de Ioannina, livre musulman hiérati 

669g2 musée populaire de Ioannina, livre musulman 

669g3 musée populaire de Ioannina, livre musulman 

Pour terminer, je choisis ces trois photos de livres. La légende dit qu’il s’agit de livres hiératiques musulmans. Ce sont donc des ouvrages religieux. Hélas, il n’existe aucune indication de date ni de provenance, pas non plus de précisions sur leur titre. Or ces livres n’en prendraient que plus d’intérêt.

 

À ce propos, je voudrais dire un mot de la muséographie en général. Ce musée, dont l’accès est très bon marché, ce qui le rend accessible à tous, dont l’accueil est assuré (ou du moins, était assuré le jour de notre visite) par une dame souriante, aimable, serviable, où la photo est autorisée, où l’on n’a pas l’air à chaque pas d’être soupçonné d’être un voleur ou un vandale en puissance parce que l’on n’est pas surveillé, possède de très belles et très intéressantes collections. De plus, le cadre de cette mosquée d’Aslan Pacha est beau, intéressant en lui-même, et les collections y sont présentées avec goût, de façon claire, aérée, plaisante. En outre, de grands panneaux explicatifs en grec et en anglais parlent de la mosquée, des armes, des vêtements, etc. Et c’est parce que j’ai beaucoup aimé ce musée, parce que j’en recommande vivement la visite qui est de nature à plaire autant à des adultes qu’à des enfants, que je me permets une petite critique. Elle concerne les légendes des objets. D’abord, à la différence des panneaux, elles ne sont qu’en grec. Ayant étudié le grec ancien, je n’ai évidemment aucun mal à déchiffrer l’écriture, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Par ailleurs, j’arrive à deviner, par rapprochement avec des mots ou des racines de mots de la langue ancienne, un certain nombre de choses, mais pas tout, loin de là. Des légendes bilingues grec et anglais, seraient les bienvenues (si, en outre, il y avait de l’italien et de l’allemand, langues de la majorité des étrangers ici, ce serait l’idéal ; je n’ose pas réclamer du français !). Et par ailleurs ces légendes, même lorsque je les comprends en grec, ne sont pas toujours suffisantes ; par exemple, dans cet article, deux fois j’ai déploré une absence de date. Mais que l’on ne s’y trompe pas, ces remarques ne sont là que du fait de la sympathie que j’ai pour ce lieu.

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 01:22

668a1 Ioannina, porte du Its-Kalé

 

 L’autre jour, dimanche dernier 19 décembre, je racontais qu’en 1082 Bohémond, fils aîné de Robert Guiscard, avait pris Ioannina au nom des Latins, conquise sur les Byzantins, et qu’il avait fait construire alors une nouvelle citadelle à un autre endroit, mais en restant à l’intérieur des mêmes murs. Il y a donc à Ioannina deux citadelles, celle de Bohémond au nord-est, et celle que nous allons voir aujourd’hui au sud-est, Its-Kalé, c’est-à-dire en turc le Fort de l’Intérieur. Nous y pénétrons par cette porte.

 

668a2 Ioannina, Its-Kalé, les cuisines (aujourd'hui bar) 

Tout de suite sur notre gauche, nous voyons ce petit bâtiment qui héberge un bar très sympathique à la terrasse duquel nous nous sommes rafraîchis après notre visite. Mais cette fonction de bar est nouvelle, parce qu’il abritait les cuisines du sérail. En effet, selon mes lectures c’est soit 500, soit 600 femmes qui constituaient le harem d’Ali, et de part et d’autre de la porte que nous avons franchie s’étendait le sérail, construit en 1789. Ces cuisines ont été bâties sur les restes d’édifices plus anciens qui s’étendaient sur une plus grande surface, des traces de pièces apparaissant sur plusieurs côtés à l’extérieur des cuisines.

 

668a3 Ioannina, Its-Kalé, sérail d'Ali Pacha

 

668a4 Ioannina, Its-Kalé, tour de Bohémond 

À droite de la porte, contre le mur d’enceinte, d’autres bâtiments du sérail sont en ruines. Il y a d’abord la maison de garde, puis l’entrée de galeries, et au bout le bain. À angle droit, s’éloignant du mur (ma seconde photo), on voit cette grosse tour. Elle a été attribuée à Bohémond, quoique dans l’ancienne citadelle, mais les recherches d’archéologues et d’architectes ont démontré qu’il s’agissait d’une construction du treizième siècle, après le retour des Byzantins. Un mot d’histoire. Les descendants des Comnène ont fait sécession et désormais le siège de leur partie de l’Empire byzantin est à Trébizonde (nord-est de la Turquie d’Asie). C’est la dynastie des Ange qui règne sur Byzance mais, en proie à des difficultés face aux Turcs, l’empereur fait appel à l’aide des Croisés Francs, qui ont pourtant combattu pour Rome, contre les Byzantins. Mais, ne recevant pas ensuite la rétribution attendue, et poussés par la République de Venise, les Francs mettent Byzance à sac en 1204 et la ville devient le siège d’un Empire latin, Constantinople. Les restes de l’Empire byzantin s’éparpillent en trois parties autour de cet État latin, Trébizonde dont j’ai parlé, l’Empire de Nicée (ouest de la Turquie d’Asie) qui se dit siège de l’ancien empire en exil, et Michel premier Comnène, un cousin du dernier empereur de l’Empire Byzantin après la conquête franque, crée à cette époque, en 1205, le despotat d’Épire, dont il situe la capitale à Arta (que nous visiterons peut-être, plus au sud), mais il renforce les défenses de Ioannina qui avait commencé à se développer avec les Normands et continuait dans cette voie. Par la suite, d’ailleurs, ce développement ne cessera pas quoique la ville n’ait pas le statut de capitale. Or il advient qu’en 1259, Nicée conquiert l’Épire, puis en 1261 reprend Constantinople. Cette croissance et cette richesse ont peu à peu donné à Ioannina des velléités d’indépendance, et c’est en 1367 que, restant toutefois dans l’Empire, elle se libère du protectorat d’Arta et crée son propre despotat, sous la férule d’un Byzantin serbe, Thomas Comnène Prelubović. L’Empire de Byzance cependant se réduit à une peau de chagrin, attaqué de toutes parts. Il a même proposé aux Occidentaux la réunion des Églises grecque et romaine en échange de leur aide, mais la population s’est soulevée contre dette proposition, arguant “plutôt le turban du sultan que le chapeau du cardinal”. Alors, en 1430 Ioannina est prise par les Turcs, puis le 29 mai 1453 c’est la prise de Constantinople qui scelle pour les historiens la fin du Moyen-Âge. Pour en revenir à ma photo, cette construction qui a gardé le nom de ‘Tour de Bohémond’, construite dans les premiers temps du despotat d’Épire, est en réalité une “Tour de Michel”.

 

 

668b1 Ioannina, sérail d'Ali Pacha, musée byzantin 

En face de la porte, mais tout au fond de la très vaste esplanade où il ne reste rien des diverses constructions qui s’y sont élevées dans le passé, ce grand bâtiment blanc abrite le musée byzantin que nous avons visité aujourd’hui et dont je parlerai dans un instant. Là, sur les ruines du sérail d’Ali Pacha, avait été construit après 1870 un hôpital militaire, que l’armée grecque a remplacé en 1958 par ce bâtiment pour en faire un pavillon royal, mais Constantin II, né en 1940 et roi de Grèce à partir de 1964, s’est exilé en 1967 à la suite du coup d’état des colonels et l’échec de sa tentative de contre-coup d’état, a été déposé en 1973, un référendum a confirmé cette déposition et la création d’une république en 1974, et le pavillon royal est devenu musée byzantin. Sur le côté gauche, on aperçoit un minaret qui domine un bâtiment, Fetikhie Tzami, soit la Mosquée de la Conquête.

 

 

668b2 Ioannina, Fetikhie Tzami (Mosquée de la Conquête)

 

 

668b3 Ioannina, tombe d'Ali Pacha 

Voici donc cette mosquée de la Conquête, Fetikhie Tzami. Michel premier Comnène, despote d’Épire de 1205 à 1215, avait bâti ici l’église de l’Archange Michel pour être la paroisse du fort. Mais lorsque les Turcs se sont emparés de Ioannina en 1430, ils ont abattu cette église des Byzantins et l’ont remplacée par une mosquée en bois. En 1611 eut lieu une révolte des chrétiens, menés par Denis le Philosophe. Vaincus, les chrétiens ont été expulsés hors des murs de la ville et ont commencé à développer Ioannina hors de ses vieilles murailles, seuls étant autorisés à résider intra-muros les Musulmans, bien sûr, mais aussi les Juifs. Et c’est alors que la mosquée de bois a été remplacée par celle-ci en dur.

 

Devant, figurant une grande cage à oiseaux, est la tombe d’Ali Pacha. Le cartographe français Barbie du Bocage, établissant le plan de la forteresse au début du dix-neuvième siècle, intitule ce monument “tombe d’Ermine”. Or cette Ermine, ou Um Giulsum Hanum, est le femme d’Ali Pacha, morte en 1809. Plus tard, à sa mort en 1822, c’est là que sera enterré le corps décapité d’Ali. L’un de ses fils repose ici également. En 1943, pendant l’occupation allemande, cette grande grille en fer a été enlevée et a disparu. Ce n’est qu’en 1999 qu’une copie a été réalisée et mise en place.

 

 

668b4a Ioannina, canons sur l'Its-Kalé

 

668b4b Ioannina, canon français sur l'Its-Kalé 

668b5 Ioannina, de l'Its-Kalé vue sur le lac

 

Passant derrière le grand bâtiment qui héberge le musée, on se trouve en haut de la butte de la citadelle, au-dessus du lac, sur lequel la vue, aujourd’hui, est triste et morne. Ce lac est toujours changeant, aussi beau quand il exprime la mélancolie comme ici, que lorsqu’il brille sous le soleil. Pour rappeler que la citadelle avait un rôle défensif, les canons qui la défendaient ont été maintenus en place, et quelle n’est pas ma surprise de découvrir que celui-ci vient de France, des fonderies du Creusot. Or il est daté le l’an 12 ; certes, brièvement, en 1797, les troupes révolutionnaires françaises ont occupé Ioannina, chassées par Ali Pacha dès 1798, mais l’an XII est entre septembre 1803 et septembre 1804, et 1797-1798 correspond à l’an VI. Par conséquent, comment ce canon est arrivé là, je l’ignore. J’ai dit l’autre jour que dans l’espoir d’un coup de main contre l’Empire Ottoman, France et Grande-Bretagne, pourtant ennemies entre elles, ont chacune de leur côté courtisé Ali Pacha au début du dix-neuvième siècle, alors peut-être lui avons-nous vendu des canons comme, ces dernières années, nous avons vendu des Mirage IV à la Libye du colonel Kadhafi.

 

668c Ioannina, musée byzantin, chapiteau 7e-8e siècle

 

Il est temps d’entrer dans ce musée byzantin derrière lequel nous étions passés pour contempler le lac. En fait, il ne se limite pas à présenter des objets de l’époque où Ioannina était sous la domination de Byzance, mais jusqu’au vingtième siècle des objets en relation avec cette culture religieuse de rite grec. Pour commencer, nous sommes au temps de Byzance, puisque ce chapiteau de marbre remonte à la fin du septième siècle ou au début du huitième.

 

668d1 Ioannina, musée byzantin, monnaies de Phocas 

On peut voir aussi des monnaies. Un peu partout, les musées archéologiques présentent des monnaies antiques, grecques ou romaines, mais il est beaucoup plus rare de voir des monnaies d’époques postérieures. Or ce musée en montre, réparties sur plusieurs salles, avec les icônes dont elles sont contemporaines. Je préfère, ici, les regrouper. D’abord, ces monnaies de l’empereur Phocas (602-610). L’histoire de cet empereur sort du commun. C’était un simple sous-officier, dans l’armée que le frère de l’empereur avait emmenée au nord du Danube pour pacifier les Slaves. Mais l’hiver dans ces contrées est rude, et l’armée devait hiverner sans vivres ni subsides, en se débrouillant sur place. D’où une mutinerie. Le frère de l’empereur a pris ses jambes à son cou, direction Constantinople. Les soldats ont choisi Phocas pour chef, et sont partis aux trousses de leur général. Pendant ce temps-là à Constantinople, l’empereur, très impopulaire, était aux prises avec la population qui a fini par le déposer. Il s’est alors agi de lui trouver un remplaçant, mais son héritier ne voulait pas, et les factions s’opposaient chacune aux candidats de l’autre. C’est alors que l’armée de Phocas est entrée en ville. Pratiquement sans lui demander son avis, on lui a mis la couronne sur la tête, et tout le monde a été content. Sauf l’ex-empereur, ses fils et son frère, que Phocas a fait décapiter. Mais, magnanime, il a laissé libres, et la tête sur les épaules, l’impératrice et ses filles. Après cela, il a eu à faire face à bien des difficultés. Des généraux qui ne l’ont pas reconnu. Des troubles en Asie. Un complot impliquant, entre autres, l’impératrice, son frère et ses filles (solution : il a mis les femmes au couvent et a fait ordonner prêtres les hommes. Radical lorsque l’on veut combattre la crise des vocations). Une guerre contre les Lombards en Italie. Un nouveau complot (cette fois, tous –y compris l’impératrice et ses filles– ont été exécutés, après avoir été bien torturés. Quelle ingratitude de leur part, après avoir eu le privilège d’être consacrés à Dieu). Son seul allié fut le pape, qui n’aimait pas son prédécesseur et lui envoya des félicitations chaleureuses pour son avènement. Phocas, d’ailleurs, était très pieux, et proche de Rome. Mais les élites et les chefs n’admirent jamais ce parvenu et, un jour d’octobre 610 que, menacé, il s’était réfugié dans la chapelle au cœur de son palais impérial, des hommes se saisirent de lui, le dévêtirent et l’emmenèrent, complètement nu, à travers la ville jusqu’au port, où Héraclius, qui avait été nommé exarque de Carthage par l’empereur précédent (l’exarque est le responsable plénipotentiaire, civil, militaire, judiciaire, soit l’une des plus hautes charges de l’empire) était venu de Carthage pour en finir avec Phocas. Hissé sur le navire d’Héraclius, Phocas s’est vu couper la main droite avant d’être décapité. Et, le jour même, Héraclius s’est fait sacrer empereur. Telle a été l’épopée de ce centurion, de ce sous-officier subitement promu empereur d’un grand empire à l’âge de cinquante-cinq ans, et telle a été l’époque pendant laquelle ont été émises ces monnaies.

 

668d2 Ioannina, musée byzantin, monnaies vénitiennes 14e 

Ces cent trente sept pièces, qui datent de la première moitié du quatorzième siècle, ont été découvertes fortuitement en 1965 dans le lac de Ioannina. Parmi elles, il se trouve un florin, monnaie de Florence comme son nom l’indique, et deux ducats de Venise. Le mot vénitien “doge” signifiant duc, dont il est la forme locale, le ducat est la monnaie frappée par le doge. L’essentiel du trésor, soit les cent vingt-quatre autres pièces, est constitué de ‘gros’ de Venise. La définition de cette pièce se fait en fonction de son poids, le gros n’étant pas par soi-même un nom de monnaie mais une mesure de poids, soit le huitième d’une once ou le cent vingt-huitième d’une livre. La couleur de ces pièces est indéfinissable (pas seulement sur ma photo), et la notice ne dit pas de quel métal elles sont faites. Néanmoins, je crois qu’elles sont en argent. L’Épire, qui a fait partie de l’Empire Byzantin puis a fait sécession comme despotat d’Épire, a été conquit par les Turcs en 1430 et reste dans l’Empire Ottoman jusqu’à l’époque contemporaine (1921). Les Vénitiens, qui se sont installés pour longtemps à Corfou, n’ont jamais régné sur Ioannina, mais la proximité et l’intensité des échanges explique la présence ici de ce trésor.

 

668d3 Ioannina, musée byzantin, 10 pièces espagnoles, 1 p

 

Zitsa est située dans la montagne, au nord de Ioannina. C’est là qu’en 1967 ont été trouvées accidentellement ces onze pièces d’argent du dix-septième siècle, dont dix sont espagnoles et une polonaise. Là encore, parce qu’il n’y a jamais eu de liens politiques entre l’Espagne, la Pologne et l’Épire, ce trésor est dû au commerce.

 

668d4 Ioannina, musée byzantin, pièces de Mahmoud II (182 

Je termine avec ces quatre-vingts pièces d’or (çeyrek, en turc), émises après 1825 par le sultan Mahmoud II, celui qui a mis un terme à la domination sur l’Épire et à la vie d’Ali Pacha. Elles aussi, comme les trois autres, résultent d’une découverte inopinée. Cette découverte a eu lieu en 1951 à Kostaniani, une petite localité à quelques kilomètres au sud-ouest de Ioannina.

 

 

668e Ioannina, musée byzantin, Crucifixion, 14e siècle 

Cette terre cuite émaillée représentant une Crucifixion est un objet relativement rare. C’est un témoin de l’art local à l’époque de l’apogée du despotat d’Épire, au quatorzième siècle. Elle provient d’une église d’Arta, capitale du despotat, plus au sud.

 

668f Ioannina, musée byzantin, Simplicius, commentaires d' 

Le musée présente quelques livres. Celui-ci, ce sont les Commentaires sur Aristote, de Simplicius, édités à Venise en 1499. Ce Simplicius est un philosophe grec né en Turquie vers 480, qui a vécu à Alexandrie puis à Athènes. Ce néoplatonicien est connu, justement, pour ces Commentaires, qui lui ont valu les faveurs des aristotéliciens. Il est mort à Athènes en 549.

 

 

668g1 Ioannina, musée byzantin, Vierge Hodegetria 

Venons-en aux icônes. Cette belle Vierge du seizième siècle provient d’un monastère proche de Ioannina. On le voit, de la main droite elle montre Jésus, qu’elle porte sur son bras gauche. Jésus, qui est la Voie (hodos, en grec) que doivent suivre les hommes. Ce type de Vierge dont le prototype, censé avoir été peint par saint Luc en personne, aurait été rapporté de Terre Sainte à Constantinople par l’impératrice de Byzance au cinquième siècle mais est maintenant perdu, porte le nom de Vierge Hodégétria (Qui montre la voie).

 

668g2 Ioannina, musée byzantin, Christ Pantocrator, 17e si 

 

Du dix-septième siècle est ce Christ Pantocrator qui provient d’une église de Ioannina. Il s’agit du traditionnel Pantocrator, le “Tout-Puissant”, très fréquent dans l’iconographie byzantine. C’est, par opposition à l’Enfant Jésus ou au Christ des trois dernières années, vie publique et Passion, le Christ en gloire, celui d’après le Jugement Dernier, qui a dépouillé son humanité pour n’avoir plus que sa nature divine.

 

668g3a Ioannina, musée byzantin, saint Jean Baptiste, 2de

 

668g3b Ioannina, musée byzantin, saint Jean Baptiste, 2de 

Cette grande icône de la seconde moitié du dix-septième siècle est due à un peintre religieux réputé, Theodoros Poulakis. Elle représente saint Jean Baptiste, et sur le pourtour diverses scènes de sa vie. La Visitation, le baptême de Jésus dans le Jourdain, etc., et sur le détail que je montre en gros plan, c’est la scène qui occupe le coin inférieur droit, la Décollation. À genoux, mains liées, il va recevoir sur la nuque l’épée que son bourreau, derrière lui, brandit pour prendre son élan.

 

668g4 Ioannina, musée byzantin, mariage mystique ste Cathe 

 

Je préfère me limiter à un détail en gros plan, cet adorable Enfant Jésus, pour cette grande icône de 1688 représentant le mariage mystique de sainte Catherine d’Alexandrie. C’est l’anneau des épousailles que Jésus tient dans sa main et qu’il s’apprête à passer au doigt de Catherine. Tant dans la physionomie des personnages que dans le style de représentation, je trouve qu’il n’y a pas grand-chose de byzantin dans ce tableau. Il provient toutefois d’un monastère de Ioannina.

 

668g5a Ioannina, musée byzantin, saint Nicolas, (17e-18e s 

668g5b Ioannina, musée byzantin, saint Nicolas, (17e-18e s 

Très oriental au contraire, typiquement byzantin est ce saint Nicolas, contemporain de la peinture précédente ou très légèrement postérieur (fin dix-septième ou début dix-huitième siècle) qui vient de l’église Saint Nicolas Fourcas, près de Ioannina. L’expression de ce visage, le jeu des lumières pour marquer les formes et intensifier l’expression, sont remarquables. Évidemment, on retrouve ici ce hiératisme habituel dans les représentations de l’Église grecque.

 

668g6 Ioannina, musée byzantin, Vierge Rhodon Amaranton, 1 

Nous arrivons maintenant au dix-neuvième siècle avec cette œuvre de 1802 venant de Kapesovo, une localité dans la montagne à une quarantaine de kilomètres au nord de Ioannina. Il y a quelque chose que je ne comprends pas dans la légende. Le texte grec, Έργο Αναγνώστου του Οικονόμου , que je retranscris en caractères latins Ergo Anagnôstou tou Oikonomou, je le traduirais par Œuvre d’Économe le Lecteur, mais le texte anglais de la légende dit Anagnostis of Economos. Mais je ne parle pas grec moderne et mon anglais est loin d’être académique, et par ailleurs en général les textes traduits près des œuvres de ce musée sont corrects et clairs, de sorte que je n’ose pas proposer ma propre traduction. Passons. La représentation est celle de la Vierge Rhodon Amaranton, Rose qui ne fane pas. La profusion de l’or, le nombre de couleurs très limité où prédomine le rouge, les vêtements et jusqu’aux traits des visages sont tout à fait dans la tradition byzantine. Et pourtant, je trouve que le style de cette peinture est fort différent de celui de ce saint Nicolas, par exemple. Je pense que le Petit Jésus que je montre dans le mariage mystique doit être une peinture occidentale destinée à un monastère grec, tandis que cette Vierge doit être une peinture grecque, pas vraiment influencée par l’Occident, mais qui s’affranchit un peu des canons traditionnels du style des siècles passés, tout en restant dans la même ligne. En fait, l’Empire de Byzance a disparu ici depuis 1430, à Constantinople depuis 1453, mais pendant des siècles les artistes se sont référés à un modèle qui n’existait plus, n’osant pas vraiment innover en le faisant évoluer. Or, ici, je crois voir une évolution dans le mouvement, dans la composition, et même dans le sujet.

 

668h Ioannina, musée byzantin, poterie post-byzantine (15-

 

Je terminerai en montrant cette poterie qui provient d’un château de Preveza, une ville du sud de l’Épire. Elle est datée de façon vague, entre le quinzième et le dix-septième siècle. D’autres objets de céramique, comme la coupe au premier plan ou les cruches que l’on entrevoit an arrière-plan, sont monochromes. Ils ne sont pas laissés en couleur naturelle, seulement vernis, ils sont peints, mais sans aucun dessin. Ce pot est un témoignage de ce que l’on pouvait trouver en Épire comme style de dessins et de couleur pour les poteries décorées.

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 01:52

667a Musée archéologique de Ioannina

 

Aujourd’hui, nous nous sommes rendus au musée archéologique de Ioannina, un splendide bâtiment moderne en plein cœur de la ville. La notice dit que, datant du début des années 1960, il a voulu combiner des éléments de modernisme, la tradition grecque et l’architecture épirote. Moderne, c’est sûr. Grec et épirote peut-être, quoiqu’à la vérité je n’y voie pas grand-chose qui me rappelle le style de la Grèce en général, ni celui de l’Épire en particulier. Mais peu importe, les collections qu’il renferme, provenant du sanctuaire de Dodone et de la région, notamment de la campagne et de la montagne, ce qui donne aussi un aperçu de la vie rurale, sont très riches, très variées, très intéressantes, et j’ai tout particulièrement apprécié la muséographie claire, aérée, avec des explications abondantes, accessibles aux plus jeunes ou aux moins cultivés tout en étant complètes pour qui souhaite en savoir plus. Donc, j’attribue une excellente note à ce musée.

 

667b1 Ioannina, musée archéologique 

667b2 Ioannina, musée archéologique, Corps d'Hector 

667b3 Ioannina, musée archéologique, Priam et Achille 

Commençons la visite par ce sarcophage d’époque romaine, deuxième siècle de notre ère. Sa façade est sculptée d’une scène de l’Iliade. Achille s’était retiré sous sa tente à cause d’un conflit avec Agamemnon au sujet d’une belle captive, Briséis. Voyant les Troyens sur le point d’atteindre les vaisseaux des Grecs et de les brûler, Patrocle, l’ami très cher d’Achille, son écuyer, demande et obtient son accord pour aller, lui, s’attaquer aux Troyens. Achille le revêt de ses propres armes d’origine divine. Mais Hector, fils du vieux roi Priam et chef de guerre, tue Patrocle. Achille est partagé entre le chagrin et la rage. Il tue Hector et venge Patrocle en traînant chaque jour autour des murailles de Troie le cadavre de son ennemi attaché à son char. La scène du sarcophage représente Priam demandant à Achille de lui rendre le corps de son fils. La deuxième photo montre le cadavre d’Hector accroché au char. Mais Achille est représenté à la fois comme un guerrier valeureux, intrépide, implacable, et comme un poète, il est musicien, il est sensible, et lorsque Priam vient le supplier, tous deux pleurent ensemble. La troisième photo montre Priam, avec sa longue barbe de vieillard, la tête couverte d’un pan de son vêtement en signe de deuil, agenouillé aux pieds d’Achille, et Achille, nu comme le sont les guerriers grecs pour combattre, détourne la tête en pleurant.

 

667c1 Ioannina, musée archéologique, Pyrrhus 

Cette copie romaine d’un original hellénistique perdu (de la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ ou du début du second) représente un roi ou un dignitaire d’Épire. On suppose qu’il s’agit de Pyrrhus premier, roi des Molosses, c’est-à-dire l’une des tribus d’Épire, né vers 318 avant Jésus-Christ et mort en 272. Son lien de parenté, au sein de la famille royale, avec cette Olympias dont j’ai parlé avant-hier 19 décembre, la mère d’Alexandre le Grand, signifie qu’il était aussi parent de ce roi de Macédoine mort quelques années avant sa naissance. Mais son destin n’a pas été aussi brillant. Dépossédé de son royaume à sa naissance, devenu adulte (mais très jeune adulte, en 301 il avait environ 17 ans) il l’a reconquis, puis manquant d’hommes et de ressources il a cherché des conquêtes, et après avoir augmenté ses possessions il a tout reperdu. Alors, appelé à l’aide par Tarente, il a préféré aller se battre en Italie du sud contre les Romains, espérant sans doute conquérir des terres de ce côté-là de l’Adriatique. Il est parvenu à vaincre la puissante armée romaine, mais malgré des pertes moindres que celles de l’adversaire (3000 hommes à lui contre 6000 Romains), il est grandement affaibli parce que sans ressources humaines alors que Rome dispose d’un réservoir inépuisable d’hommes : “Comme une fontaine coulant continuellement de la cité, le camp romain était rapidement et abondamment rempli d’hommes frais, pas du tout diminués dans leur courage par la perte subie, mais au contraire, du fait de leur grande colère, gagnant en force et en résolution pour avoir le dessus à la guerre”, écrit Plutarque. Pyrrhus aurait alors déclaré “Encore une victoire comme celle-là, et je suis perdu”. D’où l’expression “victoire à la Pyrrhus” pour parler d’une réussite dont le coût est supérieur au bénéfice escompté. Puis les cités grecques de Sicile l’appellent pour lutter contre les Carthaginois, il accepte en renonçant au trône de Macédoine qui lui est offert, il remporte des victoires, mais mécontente tout le monde et préfère retourner en Italie. Battu en 275 par les Romains à Maleventum, il repart pour l’Épire, et les Romains rebaptisent leur Maleventum en Beneventum (Bénévent). En 273, il prend la Macédoine. Puis il veut prendre tout le Péloponnèse, va pour attaquer Sparte, mais devant la résistance de la ville, il renonce et repart en direction du nord. En chemin, il passe par Argos, où se produisent des troubles intestins. Il veut intervenir et mettre tout le monde d’accord en s’assurant le contrôle de la ville, entre dans Argos avec ses hommes, mais ne sait trop comment agir car dans les rues étroites de la ville, il est difficile de manœuvrer et même de comprendre qui se bat contre qui. Grimpée sur le toit de sa maison, une vieille femme veut prendre part aux combats et lui lance une tuile sur la tête. Assommé, Pyrrhus tombe à terre. Là, un soldat le tue. Pour Hannibal, qui était un connaisseur dans l’art de la guerre, Alexandre était le plus grand stratège de tous les temps, et Pyrrhus venait tout de suite après lui. Cette carrière toute faite d’échecs, ou plutôt de victoires qui ne lui ont rapporté en fin de compte aucune possession, puis cette mort stupide et sans gloire, était le pire que l’on puisse imaginer pour ce grand homme. Cette existence très particulière est ce qui a motivé mon choix de montrer cette sculpture, outre la beauté plastique de l’œuvre.

 

667c2 Ioannina, musée archéologique 

Cette femme à la coiffure encombrante et originale fait partie d’une collection privée qui a été donnée au musée, et le commentaire concerne la collection tout entière, qui comporte des objets couvrant depuis la période mycénienne jusqu’à l’époque hellénistique. Quoique rien n’indique qui est cette femme, il est clair qu’elle est hellénistique. Et si, ce qui justifierait sa présence dans ce musée, elle est Épirote, il se peut qu’elle ait rencontré Pyrrhus…

 

667c3 Ioannina, musée archéologique 

Alcetas premier (410-370) est un roi des Molosses qui, pour une raison qu'à ma connaissance les historiens n’ont pas déterminée, a perdu son trône et a été expulsé de son royaume. Il s’est alors réfugié à Syracuse, chez le tyran Denys l’Ancien qui l’a par la suite aidé à reprendre sa place. Cette stèle, datée 373 et représentant un splendide cheval, porte le texte d’une citation honorifique pour, dit-elle, le Syracusain Alcetas. Comme j’aime la ligne de ce cheval, j’ai préféré couper la base pour le montrer en un peu plus grand, mais en-dessous il y a une couronne de laurier. Cette distinction a par conséquent certainement été accordée pour une victoire en compétition sportive. Et je profite de cet Alcetas pour compléter l’information donnée dans mes articles précédents, à sa mort son royaume qui avait toujours été gouverné par un seul souverain a été partagé entre ses deux fils.

 

667c4 Ioannina, musée archéologique 

Cette petite statuette de bronze qui représente Zeus lançant la foudre et qui date des alentours de 470 ou 460 est peut-être sortie de l’atelier d’un artisan corinthien. Elle a été trouvée dans le temple de l’oracle de Zeus, à Dodone.

 

667c5 Ioannina, musée archéologique 

Ce petit char en bronze, tout simple mais de très belle facture, a été trouvé dans une tombe du sud de l’Épire qui date de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

667d1 Ioannina, musée archéologique, aigle de Zeus 

Revenons à Dodone pour cet aigle qui a été trouvé près du temple d’Aphrodite. Il s’agit de la décoration fixée à l’extrémité d’un sceptre. Par conséquent, il est très probable que, malgré l’endroit de sa découverte, il appartenait à une statue de Zeus, à la fois parce que l’aigle est son oiseau, et parce que le sceptre est l’attribut des rois, et Zeus est le roi des dieux. Il a été daté fin du sixième siècle avant Jésus-Christ ou tout début du cinquième. Et malgré cette date à la charnière de l’époque archaïque et de l’époque classique, il est extrêmement élaboré, très beau.

 

667d2 Ioannina, musée archéologique, ornement de chaudron 

Le couvercle des chaudrons de l’époque archaïque, et parfois la partie supérieure de leur corps, portaient couramment plusieurs sculptures diverses, généralement taureaux ou griffons. C’est l’origine de cette tête de taureau. En outre, les chaudrons reposaient sur des trépieds à pattes de lion.

 

667e Ioannina, musée archéologique, drachmes 

Le musée présente un bon nombre de pièces de monnaie, mais je ne veux pas manquer de présenter celles-ci. Il s’agit de drachmes en argent émises par la Ligue Épirote et représentant Zeus. Ce que l’on a appelé l’Alliance Épirote (331-233 avant Jésus-Christ) a émis des pièces de bronze valables dans tout l’Épire. Après la chute de la monarchie (233-231), cette alliance s’est poursuivie sous forme de Ligue Épirote (231-167) et a émis des pièces de bronze ou d’argent comme celles-ci. Les figures représentées étaient généralement celles de dieux vénérés à Dodone, et pas seulement Zeus. Leur valeur était garantie dans le reste du monde par les Épirotes, qui les marquaient systématiquement APEIROTAN. Ils ont continué à émettre des pièces, mais seulement en bronze, après la venue des Romains qui ont saccagé le pays et tout détruit en 148, et cela jusqu’au premier siècle avant notre ère.

 

667f1 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle 

Les vitrines du musée que j’aborde à présent m’ont particulièrement retenu. Leur contenu est à la fois intéressant, émouvant et amusant. Il s’agir de petits morceaux de cuir, en bandelettes ou en carré, sur lesquels les pèlerins de l’oracle écrivaient les questions posées au dieu. Il en a été retrouvé un grand nombre, mais aucune réponse n’a été mise au jour. Sans doute parce qu’elles étaient données oralement. Sur cette petite bande du quatrième siècle, il est écrit : “Dieu. Les Kerkyriens (les habitants de Kerkyra, Corfou) demandent à Zeus à quel dieu ou héros ils doivent sacrifier”. Venant de Corfou, je me suis senti concerné par cette question.

 

667f2 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle

 

Nous sommes toujours au quatrième siècle. La question émane d’un homme en quête de descendance, qui demande : “Si elle se met avec moi, aura-t-elle des enfants ?”

 

667f3 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle 

Celle-ci est beaucoup plus ancienne, elle remonte à 525-500 avant Jésus-Christ. Elle est rédigée une ligne de gauche à droite, une ligne de droite à gauche. Comme le chemin suivi par les bœufs quand ils labourent un champ. Et comme en grec un bœuf se dit BOUS et que tourner repose sur une racine STREPH- / STROPH- (cf. une strophe, en poésie ou une catastrophe, quand les événements tournent à la dégringolade), cette façon d’écrire en directions alternées s’appelle boustrophédon. “Hermon demande quel dieu il doit prier pour obtenir de Kretaia une progéniture utile (c’est-à-dire mâle. Excusez-moi Mesdames, mais la question n’est pas de moi !), –à part les enfants existants”.

 

667f4 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle 

Cette question est de 350-300 avant Jésus-Christ et émane, comme la première, de Corfiotes auxquels s’associent les habitants d’Orikos (aujourd’hui Vlorë), colonie créée au sixième siècle par Corfou sur la côte de l’Épire d’Albanie, un peu plus au nord (à peu près en face de Lecce ou de Brindisi en Italie) : “Dieu. Les Kerkyriens et les habitants d’Orikos demandent à Zeus Naios et à Dionè à quel dieu ou quel héros ils doivent sacrifier et qu’ils doivent prier pour pouvoir mettre en valeur leur terre de la façon la meilleure et la plus sûre possible et pour obtenir une récolte riche et bonne”. J’ai cherché, je n’ai guère trouvé d’informations sur les récoltes dans ces régions à cette époque, mais de toute façon sans savoir l’année à un demi-siècle près, cela n’aurait pas eu grand sens. Dommage, car j’aurais aimé savoir si leurs prières et leurs sacrifices au dieu indiqué par Zeus et Dionè avaient été exaucés. Dionè est une déesse-mère, parèdre de Zeus, objet d’un culte particulier à Dodone. Elle veille sur les champs et protège les chênes (l’oracle était rendu sous ou dans un chêne). Il est donc convenable de l’associer à Zeus pour obtenir une bonne récolte. Une dernière remarque. Deux raisons peuvent justifier une demande conjointe des Corfiotes et des habitants d’Orokos. En effet, la récolte dépend de la température et des précipitations (de la pluie pour irriguer, mais pas d’orage qui casse les tiges, et encore moins de grêle), et cette île et cette ville côtière proche jouissent d’un climat similaire. Toutefois, les orages sont très localisés et l’une peut être touchée, pas l’autre. C’est donc très probablement la seconde raison qui justifie l’association, à savoir que l’offrande au sanctuaire est coûteuse, et le sacrifice, un bœuf peut-être, encore plus. Or un sou est un sou, mieux vaut faire dépense commune.

 

667g1 Ioannina, musée archéologique 

667g2 Ioannina, musée archéologique 

667g3 Ioannina, musée archéologique 

Quittons ces demandes à l’oracle. On voit ici la variété des récipients utilisés. L’élégante coupe métallique était dans une tombe entre le sixième et le quatrième siècle avant Jésus-Christ. Le travail du bronze était pratiqué en Épire dès le deuxième millénaire avant Jésus-Christ, puis il est attesté dans des questions d’artisans du bronze à Dodone, mais beaucoup de pièces retrouvées à la campagne, surtout du côté de Vitsa, dans la montagne au nord de Ioannina, ou dans les tombes proviennent de Corinthe ou de Macédoine. On enterrait les morts parfois avec des ustensiles qui avaient servi, et parfois avec des coupes fabriquées spécialement pour le rite funéraire. Cette coupe fait peut-être partie de la deuxième catégorie.

 

On trouve dans la région de la poterie en provenance de l’Attique, de Corinthe, d’Italie du sud, mais à la campagne et dans la montagne, c’est surtout la fabrication locale qui est en usage. Ou bien elle ne porte aucune décoration (troisième photo), ou bien ce sont des motifs géométriques (seconde photo), mais jamais de représentations. Sur mes photos, la poterie géométrique date de l’époque classique tandis que les ustensiles bruns sont bien plus tardifs, second siècle avant notre ère.

 

667g4 Ioannina, musée archéologique 

Ce récipient mérite, je crois, une mention à part. L’Épire était traditionnellement une région d’élevage. Les auteurs anciens vantent ses vaches laitières aux grandes cornes qui donnent un lait abondant et parfumé et une chair délicieuse. Les brebis d’Épire également étaient réputées. Pour garder les troupeaux, on élevait des chiens grands et puissants, d’où l’expression aujourd’hui en français, un molosse, en référence au nom du peuple où ils étaient élevés. Notamment à Vitsa (décidément, il va falloir que nous allions voir comment se présente cette ville) l’élevage était l’activité principale, et ce récipient était destiné à recueillir le lait.

 

667h1 Ioannina, musée archéologique, casque épirote

 

Je vais achever cette visite du musée par la présentation d’accessoires. D’abord pour les messieurs. Ce casque du quatrième siècle avant Jésus-Christ vient de… Vitsa. Il est d’une élégance raffinée. Je pense qu’il devait être très efficace : tandis que l’ennemi se tenait les côtes de rire, l’Épirote très sérieux et furieux que l’on moque sa mode raffinée pouvait aisément le tuer.

 

667h2 Ioannina, musée archéologique, accessoires de toile 

Et pour les dames, ce nécessaire de toilette. On y trouve tout ce qu’il faut, peigne, pince à épiler, épingles, fibules, cuillère à fard, bagues… Le présentoir est beaucoup plus large que ma photo, on ne voit pas tout ici. Et je termine avec cela parce que si, bien sûr, certains de ces accessoires sont très démodés, en revanche je trouve intéressant de constater combien d’autres n’ont pratiquement pas évolué en deux millénaires et demi.

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