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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 20:40

Nous avons garé notre camping-car hier soir sur un grand parking à l’entrée de Venosa et y avons passé la nuit. Il y a tant à voir dans cette ville que nous avons bien rempli notre journée, et que je vais une fois de plus multiplier les photos. Nous avons commencé par le parc archéologique, près duquel nous sommes garés.

 

637a1 Venosa, ruines de maison romaine 

637a2 Venosa, ruines de maison romaine

 

637a3 Venosa, rue romaine antique 

Cet espace est en fait réparti en trois secteurs. Ce que nous voyons ici est la partie romaine antique. Les deux premières photos ont été prises sur l’emplacement d’une ancienne maison des troisième et deuxième siècles avant Jésus-Christ. Mais à l’époque byzantine, lorsque cette maison s’est écroulée, d’autres bâtiments ont réutilisé ses bases, quoiqu’avec une orientation différente. Enfin, des constructions se sont élevées sur toutes ces couches aux dixième et onzième siècles. Il est clair que les éléments visibles aujourd’hui ont pâti de tout cela. La dernière photo montre une rue de la ville, qui était colonie romaine dès le troisième siècle avant Jésus-Christ, créée de toutes pièces en 291 avec vingt mille colons si l’on en croit Denis d’Halicarnasse. La via Appia, qui menait de Rome à Tarente et donc à l’embarquement vers la Grèce et l’Orient, passait par Venosa, alors appelée Venusia, ce qui a assuré son développement. Mais lorsque Trajan, au début du deuxième siècle de notre ère, a modifié le tracé de la via Appia pour la faire déboucher plutôt à Brindisi, Venusia ne s’est plus trouvée sur le trajet, ce qui a entraîné une certaine décadence. Mais la rue que l’on voit ici était une voie urbaine, car elle est trop étroite pour avoir été un tronçon de la voie Appia ancienne. Heureusement pour elle, Venosa a été choisie comme lieu de sépulture par le Normand Robert Guiscard qui, s’il avait fait de Salerne sa capitale, a préféré transférer les cendres de ses frères dans l’abbaye de Venosa avant d’y être enterré lui-même en 1085. Venosa avait constitué en 1041 l’une de ses premières conquêtes en Italie du sud.

 

637b1 Venosa, basilique paléochrétienne 

637b2 Venosa, basilique paléochrétienne 

Le deuxième secteur, au bout du champ de fouilles romaines, a mis au jour une basilique paléochrétienne ayant appartenu à l’abbaye de la Très Sainte Trinité où s’est fait enterrer Robert Guiscard. C’était la cathédrale de Venosa, érigée entre le cinquième et le sixième siècles de notre ère. On distingue très nettement le grand baptistère circulaire dans l’abside.

 

637b3 Venosa, basilique paléochrétienne sur villa romaine 

637b4 Venosa, basilique paléochrétienne sur villa romaine 

Cette église ainsi qu’une autre juste à côté ont été bâties sur les restes d’une villa d’époque impériale, de sorte qu’il est parfois difficile de distinguer parmi les ruines si tel pan de mur appartenait à la villa ou à une église. Mais les fouilles ont fait apparaître, sous la basilique à trois nefs, de belles mosaïques ayant appartenu à la villa, dont cette expressive tête de Méduse.

 

637c1 Venosa, basilique normande 

637c2 Venosa, basilique normande 

637c3 Venosa, basilica normanna 

Et puis derrière cette basilique paléochrétienne, s’élève un grand mur percé de la porte ci-dessus, c’est celui d’une église bâtie par les Normands. Ma deuxième photo montre à quel point elle était vaste, et la troisième a été prise dans l’abside.

 

637c4 Venosa, basilique normande

 

637c5 Venosa, basilique normande 

637c6 Venosa, basilique normande 

La première de ces photos montre une colonne et un épais pilier du transept. Or il se trouve que nulle trace ne peut être vue du pilier correspondant de l’autre côté du transept. D’ailleurs ma photo précédente montrant toute l’étendue de la nef met en évidence qu’il existe un pilier droit et pas de pilier gauche. Pour une raison que l’on ignore, cette grande église n’a jamais été achevée. On a construit son chevet, comme on l’a vu, on a construit son campanile au bas du flanc droit, comme le montre la deuxième photo, on a construit le bras droit du transept et on s’est arrêté après avoir élevé la moitié du bras gauche du transept. Dans le bas de l’église, se trouve ce bâtiment circulaire. Cela évoque un baptistère, mais en l’absence d’explication et devant un bâtiment qui donne l’impression d’être beaucoup plus récent, je me garderai bien de rien affirmer.

 

637d1 Venosa, basilique normande, pierres réutilisées 

637d2 Venosa, basilique normande, pierres réutilisées 

637d3 Venosa, basilique normande, pierres réutilisées 

Bien des éléments sont de toute évidence des matériels de réemploi. Ainsi, en bien des endroits, les pierres des murs portent des fragments d’inscriptions, qui sont souvent placées tête en bas ou de côté. Par ailleurs, dans le transept gauche, cette pierre funéraire portant les portraits de quatre Romains est de toute évidence antique. Les maçons ont sans doute pensé qu’elle était décorative ainsi, parce qu’ils ne l’ont pas taillée à la dimension des autres pierres, ils ne l’ont pas non plus tournée à l’envers, les sculptures à l’intérieur du mur pour ne faire apparaître que la face lisse de la pierre. Enfin, je ne suis pas sûr du tout que cette tête inscrite dans un triangle soit une sculpture chrétienne.

 

637d4 Venosa, basilica normanna 

637d5 Venosa, basilica normanna 

En revanche, sur la photo du haut on voit à la fois une pierre de réemploi placée perpendiculairement à sa position antique et au dessous une frise typique du haut Moyen-Âge. Quant à la photo du bas, elle représente l’Agneau de Dieu que l’on a pu voir au-dessus de ma photo de la porte de l’église.

 637d6 Venosa, basilique normande

 

637d7 Venosa, basilique normande 

Et puis il y a les chapiteaux, avec ces têtes plus ou moins grotesques et ces animaux du bestiaire monstrueux ou symbolique, comme ces aigles. On voit que, même inachevée, cette église avait bénéficié de travaux de sculpture soignés, car vu leurs sujets ces chapiteaux de l’abside ne sont pas récupérés de monuments antiques.

 

637d8 Venosa, basilique normande, portail 

Je terminerai avec cette fine sculpture de fleurs qui orne les montants de la porte. Comme on le voit, ce parc archéologique recèle bien des éléments intéressants, et ce n’est pas la partie de l’habitat romain qui présente le plus d’intérêt.

 

637e1 Venosa, Municipalité dans le palazzo Calvino (17e si 

637e2 Venosa, Municipalité dans le palazzo Calvino (17e si

 

Allons maintenant nous promener en ville. La municipalité de Venosa s’est installée dans ce palazzo Calvino édifié au dix-septième siècle. De part et d’autre du portail, ces têtes sculptées décorent le mur de façade.

 

637e3a Venosa, fontana di Messer Oto (1313-1314) 

637e3b Venosa, fontana di Messer Oto (1313-1314) 

Un peu plus loin, dans une courte impasse, je tombe en arrêt devant cette fontaine, la Fontana di Messer Oto. Elle a été construite suite à un privilège octroyé par le roi Roger d’Anjou. Devant, c’est une fontaine et derrière elle comporte une grande vasque à large margelle inclinée destinée à servir de lavoir public. Le grand lion qui la décore est antique, il provient de la cité romaine par laquelle nous avons commencé notre visite de Venosa, mais qui était bien sûr infiniment plus étendue que ce qui en reste aujourd’hui.

 

637e4 Venosa, en ville 

637e5 Venosa, en ville 

La ville réserve encore bien des surprises. Par exemple, un jeune homme nous voyant appareils de photo en main nous propose d’aller à deux pas de là dans une ruelle étroite où il nous montre, apparaissant au-dessus d’une maison (tout en haut à droite de ma photo) une demi rosace visiblement très ancienne, et dont je ne connais pas l’origine, mais qui à coup sûr a été récupérée d’un autre bâtiment, probablement une église. Ailleurs, dans un mur de maison, une pierre représente une main sculptée tenant un lys stylisé, qui est vraisemblablement un lys de France dans la main d’un roi angevin du royaume de Naples. Où cette pierre a été récupérée, et à quelle époque, je l’ignore.

  637f1 Venosa, cathédrale Saint André

 

637f2 Venosa, cathédrale Sant'Andrea 

637f3 Venosa, cattedrale Sant'Andrea 

Nous arrivons maintenant devant la cathédrale Sant’Andrea. Après le tremblement de terre de 1456 on a procédé à de grands réaménagements de la cité. La cathédrale, qui se trouvait à l’autre extrémité de la ville, a été détruite pour faire place au château qui devait constituer un point fort de la défense de la ville. La cathédrale n’a pas été la seule à subir ce sort, car sur les trente cinq églises de la ville, dix ont été démolies pour édifier à leur place le système de défense. C’est alors –en 1470– qu’a été initiée la construction de la cathédrale actuelle à l’autre bout de la ville. Elle a été consacrée en 1531. Puis on a entamé en 1589 la construction du campanile, dont les travaux vont durer jusqu’en 1714, sans compter le faîte pyramidal qui ne sera posé que lors des travaux de restauration en 1965.

 

637f4 Venosa, cathédrale Sant'Andrea 

637f5 Venosa, cathédrale Saint André 

637f6 Venosa, cathédrale Saint André 

Il n’y a rien de très exceptionnel à l’intérieur de la cathédrale. Je me limite donc à cette statue de la Vierge dont un grand vent emporte la cape. Elle a un visage sympathique et bien plein de jolie petite paysanne, ce qui était sans doute la condition de la jeune fille qui a servi de modèle, mais l’artiste n’a pas jugé bon de lui demander de se coiffer, or Marie étant de la famille du roi David on peut supposer qu’elle avait des obligations de tenue et de propreté et qu'elle fréquentait régulièrement les salons de coiffure Jean-Louis David (un cousin, sans doute). Mais cette Vierge-là est si avenante et si naturelle, si spontanée, que je lui pardonne. Cette église n’est pas tellement ancienne, et pourtant on y trouve des fragments de fresques très partiels qui laissent supposer que les murs en étaient revêtus. Ici on voit la Sainte Famille, et c’était sans doute même une Nativité, car il y a un bœuf à l’arrière-plan. Saint Joseph nous regarde d’un air coquin, mais le tendre sourire de Marie qui regarde son bébé nouveau-né est craquant.

 

637g1a Horace, citoyen de Venosa 

637g1b Venosa, statue d'Horace 

Venons-en maintenant à la grande personnalité de la ville. C’est le poète latin Horace, né à Venusia en 65 avant Jésus-Christ. En vérité, mon admiration pour lui étant (presque) sans bornes, c’est essentiellement pour lui que nous sommes à Venosa aujourd’hui. Il est si célèbre ici qu’on le met à toutes les sauces.

 

637g2 Venosa, tout est en l'honneur d'Horace 

Hôtel Horace, vin Carpe Diem… Ce Carpe diem, qui signifie Cueille le jour, c’est-à-dire profite du moment présent, est la devise épicurienne du poète.

 

637g3 Venosa, enfance d'Horace

 

La Municipalité a eu la bonne idée de placer en maints endroits de la ville des panneaux avec des phrases d’Horace. Je ne vais évidemment pas tout citer, mais le texte ci-dessus est très instructif. Il dit : “Mon père, […] pauvre d’un maigre petit terrain, n’a pas voulu m’envoyer à l’école de Flavius où les nobles enfants issus de nobles centurions, ayant balancé leur sac et leur tablette sur leur épaule gauche, se rendaient en apportant huit as le jour des Ides, mais il a osé conduire son enfant à Rome pour qu’il reçoive la même éducation que n’importe quel chevalier ou sénateur donne à ses rejetons”. Voilà, je crois, qui est significatif de la volonté et de l’intelligence, et aussi de l’amour de ce père, ancien esclave affranchi, qui n’hésite pas à se saigner pour que son fils réussisse sa vie. Après avoir étudié la philosophie et la poésie grecques, Horace se met au service de Brutus dans cette armée opposée à Antoine et à Octave, le futur empereur Auguste, dans la guerre civile qui a suivi l’assassinat de Jules César par les conjurés autour de ce même Brutus. En 42, à Philippes, Brutus est vaincu, Horace perd tout ce qu’il a, se fait scribe pour survivre, a la chance de rencontrer Virgile, qui apprécie sa poésie à sa juste valeur et le recommande à un riche politicien, conseiller et ministre d’Auguste, qui le prend sous son aile et va lui permettre de se consacrer à l’écriture. Cet homme a nom Mécène…

 

637g4 Venosa, philosophie épicurienne d'Horace 

J’aime bien aussi cette phrase d’Horace : “Il y a une mesure en [toutes] choses, car enfin il y a des limites claires au-delà ou en-deçà desquelles ne peut se trouver le bien.

 

637h1a Venosa, maison d'Horace

 

637h1b Venosa, maison d'Horace 

Dans une petite rue, il paraît que l’on peut voir la maison où Horace serait né et aurait passé ses années d’enfance, avant d’aller étudier à Rome. La plaque apposée sur le mur le confirme selon un auteur du seizième siècle, mais n’étant pas italianisant je peux juste constater que ce n’est pas dit dans la langue que j’entends autour de moi, sans savoir si c’est de l’italien du passé ou si, comme je le suppose plutôt, c’est du dialecte local. Quoi qu’il en soit, en faisant appel à l’italien et au français, le sens est clair. “De temps en temps, et selon nos aïeux et bisaïeux, et encore aujourd’hui, il s’est dit et il se dit que ce sont les maisons d’Horace de Venusia”.

 

637h2 Venosa, maison d'Horace 

La porte de cette maison qui est prétendue historique est fermée, l’intérieur est obscur. Un coup de flash à travers la vitre de la porte recouverte d’une épaisse couche de poussière révèle ce que je montre ci-dessus. Curieux endroit. On dirait à la fois que quelqu’un vit ici, il y a du mobilier et un peu de désordre, et en même temps que l’intérieur est présenté comme un musée. Une corde empêche de s’approcher des meubles, qui eux-mêmes sont vaguement de style antique, et un petit écriteau est appuyé sur le pied de la table. Même sur ma photo originale je ne peux lire ce qui y est écrit, je distingue seulement qu’il y a trois lignes à l’encre noire, une ligne en gros caractères rouges, puis cinq lignes en noir. Mais cela aussi semble faire de la pièce un musée. Aucun guide n’en parle, les gens du coin ne savent pas. Mystère. Mais tout ce que je peux dire c’est que pour ce grand poète dont la ville s’enorgueillit à juste titre, dont une statue trône sur la grand place, dont des citations émaillent les murs des bâtiments, cette maison n’est ni signalée par une flèche à partir de la rue principale, ni mise en valeur d’aucune façon.

 

637h3 Venosa, maison d'Horace 

Seul élément qui puisse faire penser de quelque façon à l’Antiquité, cette pierre incrustée dans le mur. Une main, encore une, mais retenant le pli d’une toge, celle-ci. Une partie du mur, en opus quadratum, est à coup sûr romaine, mais je doute que cette pierre antique ait été utilisée dès l’Antiquité pour terminer un mur bien propre constitué selon une autre technique que le comblement avec des fragments de pierre de réemploi.

 

637i1 Venosa, le château 

637i2 Venosa, le château 

637i3 Venosa, il castello 

Et voici, tout au bout de la rue principale et à l’orée de la ville, ce fameux château qui a justifié la destruction de l’ancienne cathédrale Saint Félix. Précédemment, des murs entouraient la cité, mais entre deux collines il n’y avait que la cathédrale pour fermer le vallon. Tel a été l’argument développé par le duc Pirro del Balzo Orsini pour obtenir de l’évêque l’autorisation de démolir, en échange du financement, en 1470, de la construction de la nouvelle cathédrale Saint André. Puis, au seizième siècle, ayant perdu son utilité défensive, le château tombe entre les mains de Carlo Gesualdo (1564-1610) qui en fait le lieu de réunion de cercles d’intellectuels. À son sujet, je souhaite citer mon fidèle Bibendum : “Neveu de cardinaux prestigieux, petit-fils du pape Pie IV, ce musicien d’une grande inventivité à la légende sulfureuse et à la repentance sadomasochiste (il aurait assassiné sa femme et l’un de ses enfants), a fait résonner entre ces murs à la fois les cris de ses pénitences (il se faisait fouetter par ses serviteurs) et les notes de sa musique dissonante et sombre qui séduisirent jusqu’à Wagner ou Stravinski”.

 

637j1 Venosa, le château 

637j2 Venosa, le château 

637j3 Venosa, il castello

 

À l’intérieur du château, on a une vue de cette cour à l’étage bordé d’une galerie, mais il y a également un intéressant musée où, comme de bien entendu, la photo est interdite. Dommage, car il ne manque pas d’intérêt, présentant toutes sortes d’objets depuis la préhistoire jusqu’à l’époque des Normands. Sans compter une exposition, temporaire je crois, de panneaux concernant diverses civilisations. Alors puisque c’est interdit je ne montrerai pas de photos et je ne ferai pas d’autre commentaire.

 

Il ne nous reste plus qu’à retourner au camping-car et à nous rendre à Gravina di Puglia, à soixante-dix kilomètres plein sud-est. Nous passons actuellement la nuit sur un parking en ville, prêts pour la visite, demain, de la cathédrale et du château.

 

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Published by Thierry Jamard
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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 20:12

Troia est l’une des villes les plus marquantes (du moins pour nous) de cette Italie du sud. Et je ne le dis pas seulement en raison de la remarquable hospitalité offerte par la municipalité aux camping-cars, mais parce que la cathédrale est exceptionnelle et parce que nous avons aussi bénéficié du sens de l’accueil de plusieurs habitants.

 

 Dès l’époque romaine s’était développé ici un habitat, en grande partie parce que passait une voie importante, devenue la Via Trajana lorsque l’empereur Trajan, au début du deuxième siècle de note ère, fit aboutir la via Appia non plus à Tarente mais à Brindisi, utilisant pour cette Appia nouvelle (désormais Trajana) un tronçon de la route qui passait par Troia. Aux alentours de l’an Mil, on trouve essentiellement deux monastères, l’un basilien, l’autre bénédictin, reliés par la Via tra due Terre, c’est-à-dire la Route entre deux Terres, entourés chacun de leur bourg.

 

635a1 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta

 

635a2 Troia, cattedrale di Santa Maria Assunta 

En 1019, le catépan (gouverneur byzantin) refonda Troia pour en faire une ville frontière défendant la Pouille du côté du nord. Devenue évêché en 1030, la nouvelle cité unifiée abandonne le rite grec et se fait défenseur de l’Église romaine et du pape contre toute forme de monarchie et d’empire. Aussi lorsque, dans la seconde moitié du siècle, arrive le Normand Robert Guiscard, il se heurte à une résistance de Troia telle, qu’il est contraint à un pacte : Troia reconnaît son pouvoir, mais il devra se faire le défenseur du pape en s’appuyant sur cette ville. L’ancienne église Santa Maria étant devenue cathédrale, puis la ville ayant acquis avec les Normands une grande importance politique, la population a considérablement augmenté, obligeant à reconstruire la cathédrale en 1093. Le nouveau chevet a englobé l’ancien édifice, douze colonnes récupérées de bâtiments antiques ont servi à créer une nef à plan basilical à trois travées.

 

635b1 Troia, cathédrale, la rosace 

 

La rosace de la cathédrale est une merveille de finesse. À tel point que, sans effets d’une guerre, d’un tremblement de terre, d’une usure de la pierre trop tendre ou je ne sais quelle autre action, il a fallu en consolider quelques éléments avec du fil de fer. Et, entre chacun des onze rayons, la dentelle de pierre est à chaque fois différente.

 

635b2 Troia, cattedrale di Santa Maria Assunta 

635b3 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta

 

635b4 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta 

635b5 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta 

Désolé, je ne suis pas capable de résister à la tentation de montrer les sculptures médiévales qui ornent la façade de la cathédrale. Voici quatre photos parmi des dizaines que j’ai prises, et je vais encore en montrer d’autres ensuite. Sur la première photo, un loup dévore un oiseau, un couple nu est enlacé (tête en bas parce que c’est le dessus du portail), un monstre mange un serpent, un veau tète sa mère. Sur ma deuxième photo, au pied des colonnes qui encadrent la rosace, deux lions tiennent quelque chose de mal identifié entre leurs pattes qui sont un peu comme des mains. Le monstre de la troisième photo est indéfinissable. Sur la quatrième photo, une tête d’animal féroce, peut-être un ours, engloutit un être humain, dont désormais seules les jambes sont encore apparentes. Ces images ont pour but de montrer la variété et la puissance de l’imagination des créateurs. Et ce n’est pas fini.

 

635b6 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta 

635b7 Troia, cattedrale di Santa Maria Assunta

 

Cette femme topless en minijupe à volants est désopilante. À l’autre angle, on dirait un singe plongé dans le cornet de son gelato italiano. Ce n’est pourtant certainement pas l’intention du sculpteur.

 

635c1 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta 

635c2 Troia, cattedrale di Santa Maria Assunta

 

Les flancs de la cathédrale présentent de hautes arcatures aveugles, dont les jambes sont de fausses colonnes au sommet desquelles en guise de chapiteaux on a des sculptures dans le style de celle-ci. Je trouve à ces lions un aspect très assyrien ou mésopotamien. Il est vrai qu’à cette époque, les Musulmans ont conquis ces régions asiatiques depuis longtemps, et qu’un certain nombre des artisans qui ont travaillé sur cette cathédrale et bien d’autres aux époques normande et souabe sont des Sarrasins, c’est-à-dire des Musulmans, sans distinction de leur pays d’origine. Beaucoup étaient en Italie depuis des siècles, d’autres les ont rejoints plus tard. Quant à ce monstre à tête humaine, il est coiffé d’un bonnet phrygien. Si ce n’est pas pour se déclarer partisan de la Révolution française en anticipant prophétiquement de sept siècles, c’est une évidente référence à cette région du Moyen-Orient, qui ne peut se comprendre si l’on ne suppose pas que l’artisan sculpteur venait de là-bas, ou son père ou son grand-père qui lui avait transmis cette culture.

 

635c3 Troia, cattedrale di Santa Maria Assunta 

635c4 Troia, cattedrale di Santa Maria Assunta 

S’il faut encore insister pour prouver que des artistes (ou artisans, c’est la même chose, puisque le latin ars, de même que le grec tekhnè, signifie à la fois art et technique, notre langue ayant choisi le mot latin pour désigner le fait créateur et le mot grec pour désigner l’acte réalisateur. Et il est d’ailleurs dommage que la langue n’ait pas effectué le choix contraire, plus en rapport avec les qualités de chacun des deux peuples), pour prouver, donc, que des artistes sarrasins, musulmans de culture arabe, ont travaillé la pierre de la cathédrale de Troia, voici deux motifs si typiques que le doute n’est plus permis.

 

 

635c5 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta 

Le tympan du portail latéral gauche, c’est-à-dire ouest car la cathédrale n’est pas tournée vers l’est comme c’est la coutume, mais vers le nord, est décoré, lui, d’un sujet chrétien, donc sans rapport avec ce qui précède. Entouré de deux anges, le Christ, levant les deux doigts de la main droite pour bénir celui qui entre et tenant le livre des évangiles dans la main gauche, repose ses pieds sur deux monstres qu’il écrase, un serpent ailé à tête de perroquet et à pattes griffues à droite, une espèce de lion court sur pattes et doté d’une figure humaine grimaçante à gauche.

 

635d1 Troia, cattedrale di Santa Maria Assunta 

635d2 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta 

Allons maintenant regarder du côté de l’abside. La deuxième photo a été prise de nuit, hier soir en arrivant. On retrouve ici le même style que dans le reste de l’édifice, à savoir les hautes arcatures aveugles décorant l’abside semi-circulaire. En regardant bien, on voit de part et d’autre de l’appui de la fenêtre de l’abside une sculpture que je montre en plus gros plan ci-dessous.

 

635d3 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta

 

635d4 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta 

Lorsque l’on voit l’image de plus près, on se rend compte que le lion de gauche tient entre ses pattes un malheureux homme aux traits africains. Je ne suis pas un expert en sociologie historique, mais je ne crois pas qu’au onzième siècle, ni au douzième, il ait existé un racisme particulier à l’encontre des Noirs. Des Juifs, oui. Il est certain que l’on a justifié l’esclavage des Noirs par le fait que lorsque Noé s’est enivré et s’est endormi nu, son fils Cham se moque de sa nudité tandis que ses deux frères, Sem et Japhet, le recouvrent pudiquement sans le regarder. En conséquence, Cham est maudit, lui et sa descendance, et l’Église lui a attribué l’origine de la population d’Afrique, que les descendants des autres frères s’arrogent le droit d’asservir. Mais, avant l’époque du voyage triangulaire organisant la traite sur une grande échelle, on pratiquait la vente d’esclaves un peu partout en faisant des razzias chez n’importe quelle population ou en asservissant des prisonniers de guerre. Il est donc probable que le choix d’un Noir pris par ce lion ne signifie pas qu’il soit plus porteur de mal du fait de la couleur de sa peau, mais répond au désir du sculpteur de faire plus couleur locale, le lion étant un animal africain plutôt qu’italien.

 

635e1a Troia, cathédrale, portail de façade

 

635e1b Troia, cathédrale, portail de façade 

En 1119, l’édifice est terminé. Il lui faut des portails. Un certain Odorisio da Benevento, dont on sait peu de chose mais qui a apposé sa signature, fond alors ces magnifiques portes de bronze, comme Amalfi ou Montecassino en avaient peu auparavant importé de Constantinople, mais en faisant preuve d’une exceptionnelle liberté de style en s’affranchissant des canons byzantins, et d’une remarquable créativité en s’exprimant dans ce qui va devenir le roman européen. On voit ici les portes de façade et le détail de la poignée représentant un monstre ailé bondissant.

 

635e2a Troia, cathédrale, portail est 

635e2b Troia, cathédrale, portail est 

635e2c Troia, cathédrale, portail est 

Et c’est le même Odorisio qui va signer, en 1127, les portes du flanc droit de la cathédrale. La période est troublée, les fonds manquent, le travail doit être rapide, aussi les portes sont-elles plus petites et plus simples, mais très modernes et très belles. Le premier détail représente la cathédrale entourée des remparts qui protègent la ville depuis 1019. Sur l’autre détail, on voit saint Pierre à gauche et saint Paul à droite.

 

635e3a Troia, cathédrale, portail ouest 

635e3b Troia, cathédrale, portail ouest 

Le portail du flanc gauche, à l’ouest, est moderne (on reconnaît au passage la sculpture du tympan que j’ai montrée en gros plan tout à l’heure). Il est daté de 1971, huitième année du pontificat de Paul VI, lequel Paul VI est représenté priant sur un autre panneau. Rien à voir avec la remarquable créativité d’Odorisio, mais l’exécution est, à mon goût, assez réussie.

 

635f1 Troia, cathédrale Santa Maria Assunta 

635f2 Troia, cattedrale di Santa Maria Assunta 

635f3 Troia, cattedrale di Santa Maria Assunta 

Même en ce samedi matin, la cathédrale est fermée. Mais une confrérie, bel uniforme, noble cape noire doublée de soie rouge et rabattue sur l’épaule, est réunie depuis un moment sur la place. Je n’ai pas osé leur demander quelle était cette confrérie… Mais une personne vient ouvrir les portes, c’est une conférencière qui fait visiter la cathédrale au groupe. Après une dizaine de minutes, quelqu’un nous dit que nous pouvons entrer, ils ne sont plus au milieu. Nous ne disposons en conséquence que de peu de temps avant de nous faire mettre à la porte. Temps suffisant néanmoins pour voir les trois nefs séparées par les colonnes antiques dont j’ai parlé au début, ainsi que les très beaux autels du transept.

 

635f4 Troia, cattedrale, Santa Francesca delle Cinque Piagh 

635f5 Troia, cattedrale di Santa Maria Assunta

 

On peut aussi voir quelques peintures, comme cette santa Francesca delle Cinque Piaghe, autrement dit sainte Françoise des Cinq Plaies, une Napolitaine protectrice des femmes en couches. Ou comme ces trois scènes qui me semblent bien être des épisodes concernant la sainte Vierge. Je vois en haut son Couronnement, au milieu il semble que ce soit l’Assomption, bien que je n’en sois pas sûr, et en bas c’est la Dormition. Mais il nous faut ressortir bien vite de la cathédrale, et d’ailleurs je n’ai que trop longtemps parlé de cette église.

 

635g1 Troia, San Basilio 

Hier soir, nous nous promenions dans la rue avec nos appareils photo. Natacha était occupée par je ne sais quoi, moi je regardais une fontaine. Un monsieur m’aborde et me demande si j’ai vu la cathédrale. Je réponds que oui et je ne lui cache pas mon admiration. Il me dit que dans ce sas, j’apprécierai sûrement San Basilio, tout près. Cette église est toujours fermée, mais la personne qui habite la maison en face a la clé, et elle ne refusera certainement pas d’ouvrir la porte.

 

635g2 Troia, Saint Basile 

Je rejoins alors Natacha et l’informe de ce que je viens d’apprendre de la bouche d’un homme fort aimable qui s’est adressé à moi spontanément, sans que je lui demande rien. Nous allons vers cette église. J’avise une jeune femme qui en sort. Fort aimable elle aussi, elle me dit d’attendre, et revient avec une dame d’un certain âge, tout de noir vêtue, qui me parle de façon visiblement charmante, avec de grands sourires, mais visiblement aussi en dialecte. L’autre personne sert d’interprète.

 

635g3 Troia, San Basilio 

Et nous entrons. C’est en effet une vieille église, apparemment contemporaine de la cathédrale primitive ou même antérieure à elle, mais de dimensions beaucoup plus modestes, les deux nefs latérales se réduisant à des couloirs de circulation. Et elle n’a pas été remaniée au cours des siècles.

 

635h1 Troia, San Basilio 

Entre autres, je remarque cette peinture très colorée mais qui me plaît bien. Il s’agit de saint Basile, le patron de l’église.

 

635h2 Troia, San Basilio 

La pierre des fonts baptismaux est visiblement très ancienne, et elle est surmontée d’une belle fresque représentant le baptême de Jésus par saint Jean Baptiste.

 

635h3 Troia, San Basilio 

Et puis j’aime particulièrement cette Vierge toute jeune, vêtue d’une longue robe blanche et d’une grande cape, blanche elle aussi et brodée d’or, qu’elle a posée sur sa tête. Elle est très belle, ni conventionnelle en Immaculée Conception bleue, ni en Vierge à l’Enfant, elle n’est pas affectée, c’est une très jeune femme grave et riche de vie intérieure.

 

635i1 Troia, première université, 1583 

635i2 Troia, ospedale San Giovanni di Dio (sec. XV)

 

Encore deux images de Troia avant de partir. Sur la première, la pancarte jaune fixée au mur signale que là se trouvait le siège de la première université de Troia, le 15 octobre 1583. Ainsi donc, cette ville était assez importante encore à la fin du seizième siècle pour accueillir une université. Et sur l’autre photo on voit l’hôpital Saint Jean de Dieu datant du quinzième siècle.

 

635j1 Entre Troia et Bovino

 

635j2 Entre Troia et Bovino 

Il est temps maintenant de partir vers Bovino. Ce n’est pas bien loin, une petite trentaine de kilomètres vers le sud, mais Bovino se trouve dans la montagne, au bout d’une petite route en lacets, et de plus le paysage est si beau que nous éprouvons le besoin de nous arrêter pour le contempler (et faire des photos par la même occasion).

 

636a Bovino d'après Pline 

Bovino. Perchée là-haut, Bovino occupe une position stratégique. Et d’autant plus stratégique et importante que près de là passe par le col juste en-dessous la route qui va vers Bénévent et Rome. Trajan, détournant à partir de Bénévent la via Appia qui allait vers Tarente et l’embarquement vers la Grèce et, plus tard, vers Byzance, utilisa ce tronçon pour aller vers le nouveau débouché, Brindisi. Quand, à l’époque byzantine, les idées nouvelles arrivèrent d’Orient vers Rome, elles passaient par Bovino avec les hommes qui les portaient, et Bovino devint une étape obligée. Au premier siècle après Jésus-Christ, Pline écrit, comme le rappelle la plaque ci-dessus : “Bovino est une vieille cité située aux premiers confins de l’Apulie, autrefois colonie de population romaine comme le montrent plusieurs documents et vestiges, et appelée alors Vibinum, dont par conséquent les habitants et les populations voisines étaient appelés Vibinates”.

 

636b1 Bovino 

636b2 Bovino 

636b3 Bovino 

De l’Antiquité, de l’époque byzantine, du haut Moyen-Âge, on ne trouve quasiment rien, la cathédrale et le château sont les seuls témoins d’un passé lointain. Un fragment de tour romaine sous un mur du château, quelques pierres du rempart romain, une colonne dans le mur de l’église… Tous les vestiges de monuments anciens se trouvent sans aucun doute sous les bâtiments d’époque romane et devraient être découverts lors de fouilles effectuées sous ces monuments que, bien évidemment, on ne veut pas détruire pour rechercher d’hypothétiques traces d’un passé plus lointain. Mais la ville, dans son état actuel, ne manque pas de charme.

 

636c1 Bovino, cathédrale Santa Maria Assunta 

636c2 Bovino, cattedrale di Santa Maria Assunta 

On ne dispose pas de documents anciens au sujet de la ville et de sa cathédrale. Le plus ancien ne remonte qu’au dixième siècle, alors qu’à l’époque cela faisait au moins trois siècles que Bovino était sous l’emprise culturelle des Lombards établis à Bénévent. Et cette cathédrale elle-même existait avant le dixième siècle. C’était déjà une basilique à trois nefs consacrée à Santa Maria Assunta.

 

636c3 Bovino, cathédrale Santa Maria Assunta 

636c4 Bovino, cathédrale Santa Maria Assunta 

Tout contre elle, se trouvait une petite église. Les reliques de saint Marc étaient conservées à Troia, mais parce qu’il était le saint patron de la communauté chrétienne de Bovino, elles y ont été transférées vers le cinquième ou le sixième siècle, lorsque la ville est devenue siège d’un évêché, et cette petite église dédiée à saint Marc les a accueillies. Puis à la fin du dixième siècle la cathédrale fut réaménagée et transformée et elle a absorbé la petite église Saint Marc, dont une colonne est restée intégrée dans le mur nouveau de la cathédrale agrandie. De la même façon, la sculpture ci-dessus, que l’on aperçoit à l’extrême droite de ma photo de l’église de trois-quarts, est dans la lunette du tympan d’une porte qui appartenait à Saint Marc. Puis la façade a été reconstruite entre 1200 et 1231.

 

636d1 Bovino, cathédrale Santa Maria Assunta 

636d2 Bovino, cathédrale Santa Maria Assunta 

La cathédrale n’a pas été défigurée, comme tant d’autres, par des modifications intempestives surchargeant de stucs baroques des églises non prévues pour cela, mais en 1930 un tremblement de terre a gravement endommagé l’édifice, qui a été reconstruit dans toute la mesure du possible à l’identique et en réutilisant les éléments jetés à terre par le séisme, si bien que la cathédrale est pratiquement aujourd’hui, malgré ce dramatique accident, identique à ce qu’elle était à l’origine. Et récemment, elle a été élevée au rang de Basilique Mineure.

 

636e1 Bovino, cathédrale Santa Maria Assunta 

636e2 Bovino, cattedrale di Santa Maria Assunta 

Dans cette église aux lignes épurées et simples, ces autels latéraux font figure d’œuvres d’art luxueuses. Ainsi, ils n’en expriment que mieux le respect et le culte des fidèles.

 

636f1 Bovino, cathédrale Santa Maria Assunta 

636f2 Bovino, cattedrale di Santa Maria Assunta 

Témoins de l’ancienneté de l’édifice, on trouve par exemple ce gisant de pierre représentant un personnage qui a été enterré ici dans l’église. L’absence d’inscription ne permet pas d’identifier ce chevalier. L’autre photo montre l’une des pierres aux motifs arabes incrustées dans le mur.

 

636g1 Bovino, cathédrale Santa Maria Assunta 

636g2 Bovino, cathédrale Santa Maria Assunta 

Avant de quitter la cathédrale, je voudrais montrer ces deux statues de Vierge à l’Enfant, que tout oppose. En 1266, Marie est apparue à un humble personnage du nom de Niccolò, disant qu’elle venait de lieux lointains que l’on a symboliquement identifiés avec Valverde, en Espagne. La chapelle où se trouve la première statue est nommée Santuario di Santa Maria di Valleverde. Avec des cheveux naturels, de somptueux vêtements blancs et de riches couronnes d’argent, elle est très belle. C’est dans la seconde statue en bois sombre et partiellement polychrome qu’au treizième siècle, dans ce style byzantino-gothique finalement très naturel, très moderne, a été représentée à l’origine la Vierge de l’apparition. Finalement, belles toutes deux elles montrent comment un même sujet peut être traité de façon différente, quoique tout aussi intense.

 

636h1 Bovino, le château normand 

636h2 Bovino, il castello normanno 

Nous ressortons de la ville et franchissons sa porte pour monter vers le château construit aux onzième et douzième siècles sur les restes d’une antique tour romaine comme je l’évoquais tout à l’heure, et précédé de sa tour normande soutenue par une puissante barbacane pyramidale. Au treizième siècle, Frédéric II le fait transformer, puis Manfred, son fils, y séjourne.

 

636h3 Bovino, le château normand 

Par la suite, au fil des siècles, il perd peu à peu sa fonction défensive et est transformé en un riche palais d’habitation par les ducs Guevara qui l’acquièrent en 1575 et en resteront propriétaires pendant trois siècles. Aujourd’hui, il propose un Bed and Breakfast luxueux et abrite un musée intéressant, mais où la photo est malheureusement interdite. Tant pis pour mes lecteurs, ils seront obligés de se rendre à Bovino pour savoir ce qui s’y trouve.

 

636i Vue du château normand de Bovino

 

En montant vers une terrasse du château, on peut admirer le vaste panorama, ainsi que la vue sur la ville. Quand je disais, au début, que notre journée à Troia et Bovino était pleine de merveilles… Mais il nous faut nous arracher à tout cela parce que ce soir nous avons prévu de nous rendre à Venosa, à quelque soixante quinze kilomètres.

 

636j Bovino, panorama depuis l'esplanade du château 

Et malgré le chemin qui nous attend, nous ne pouvons résister à l’envie de nous arrêter quelques minutes sur le bord de la route pour contempler les couleurs du couchant sur la montagne. Il n’est pas vraiment tard puisque cette photo est prise à 16h39, mais en cette fin d’octobre, et près de la limite orientale du fuseau horaire, le soleil se couche tôt. Plus loin, dédaignant Melfi et son château, nous faisons un crochet par Rionero in Vulture (c’est à moins de dix kilomètres de notre route) pour aller jeter un coup d’œil à la ville natale de notre amie Donatine. Mais cette fois-ci, il fait complètement noir. Nous en repartirons sans une seule photo, hélas. Tout à l’heure, nous sommes donc finalement arrivés à Venosa. À l’entrée de la ville, un grand parking désert nous accueille pour la nuit (espérons que nous n’aurons pas la même surprise qu’à Foggia). Rendez-vous demain pour de prochaines visites.

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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 23:54

Nous sommes arrivés hier soir à Foggia, heureux de trouver un grand parking presque vide, suffisamment éloigné des immeubles pour ne déranger personne avec le moteur de notre générateur, bien éclairé, gratuit de surplus, et sans aucune indication de dates, d’heures, ou à l’encontre des camping-cars. Dîner, travail devant nos ordinateurs, toilette et au lit. Soudain, vers quatre heures et demie du matin, nous sommes réveillés par des bruits tout proches, comme des tubes métalliques qu’on entrechoquerait. Intrigués, nous soulevons un store et découvrons que des commerçants ont commencé à installer les étals de leur marché. Je nous imagine, bloqués toute la matinée au milieu des clients, enserrés entre un marchand de fruits et légumes et une échoppe de boucher… Séance d’habillage sommaire, et nous levons le camp pour aller nous garer juste en face, au pied d’immeubles. À cette heure-là, nous n’avons plus besoin de notre générateur, nous nous contenterons du 12 volts des batteries.

 

634a Foggia, chiesa Gesù e Maria (sec. XVII)

 

Remis de nos émotions de la nuit, nous allons visiter la ville. Pas question de nous aventurer dans les petites rues étroites du centre ville avec notre engin, nous préférons faire environ deux kilomètres à pied, il fait beau, nous ne sommes pas pressés. En chemin, nous voyons cette église Gesù e Maria du dix-septième siècle.

 

634b1 Foggia, piazza Umberto Giordano 

634b2 Foggia, Umberto Giordano (1867-1948) 

Juste en face de l’église, une grande piazza porte le nom du personnage dont la statue se dresse au centre, Umberto Giordano (1867-1948). En effet, ce musicien est né à Foggia, et il est le compositeur de nombreux opéras.

 

634b3 Foggia, Siberia (Umberto Giordano) 

634b4 Foggia, Fedora (Umberto Giordano) 

634b5 Foggia, Le Roi (Umberto Giordano)

 

Et, tout autour de la place, des statues représentent les personnages de ses œuvres. J’avoue n’avoir que de très, très vagues notions de l’œuvre de Giordano (en fait, je n’ai une petite idée que de Madame Sans-Gêne), de sorte que je ne peux absolument pas dire si je trouve les statues représentatives de l’esprit de l’auteur, mais je les trouve extrêmement expressives et esthétiques. Je suis resté longtemps à les contempler et je ne résiste pas à l’envie de publier plusieurs photos. La première c’est Siberia, la seconde Fedora, œuvre qui a permis à Caruso de se révéler et d’acquérir la célébrité que l’on sait, et la troisième le Roi.

 

634b6 Foggia, André Chénier (Umberto Giordano)

 

Comment faire l’impasse sur celle-ci ? Il s’agit de notre André Chénier national. En fait, s’il ne s’était agi de ce poète que j’aime et qui me touche, je n’aurais pas choisi de publier cette photo, parce que c’est celle qui me plaît le moins… Néanmoins, parce que c’est le premier opéra de Giordano qui ait obtenu un grand succès et que cette œuvre est restée sa plus célèbre, j’aurais eu tort.

 

634c1 Foggia, Santa Chiara 

Au passage, on peut admirer la belle façade de l’église Santa Chiara (et j’en profite pour saluer mon amie Claire puisqu’il s’agit de sa patronne). Au quatorzième siècle, plus précisément en 1337, le roi Robert d’Anjou donne une propriété qui rapporte deux cents onces d’or à Fino Lollo d’Assise, un neveu de sainte Claire. Vu l’importance du patrimoine, le nouveau propriétaire s’installe sur ses terres, accompagné de sa sœur Béatrice, laquelle fonde avec des compagnes un monastère de Clarisses, avec l’église que l’on voit ici. Mais toutes ces églises sont fermées, il faut se contenter de l’extérieur.

 

634c2a Foggia, Sant'Agostino

 

634c2b Foggia, Saint Augustin 

Un souvenir d’adolescence. Nous passions les vacances dans une maison que mes parents avaient louée, et nous avions un voisin fort aimable avec qui nous parlions de temps à autre. C’était un homme qui avait stoppé ses études très jeune pour exercer un métier manuel, mais qui avait le désir de se cultiver et qui lisait des romans d’auteurs classiques. Il n’aimait pas Victor Hugo parce que, disait-il, il lui faut dix pages pour dire qu’un bouton de porte est sale. Sans doute aurait-il été content devant cette église parce que le panneau que l’on aperçoit sur ma photo se contente de dire “Hypogées urbains, S. Agostino”. C’est bref, c’est concis, mais c’est alléchant. Or cette église Sant’Agostino était fermée lors de notre aller vers la cathédrale, fermée au retour. Elle doit cependant être spéciale puisqu’elle est bâtie sur des hypogées. Tant pis, nous ne verrons ni le bâtiment supérieur, ni le bâtiment souterrain. J’ai lu ailleurs que de l’église un escalier descend vers un souterrain contenant de nombreuses pierres tombales de frères. Des couloirs mènent sous la rue et au-delà de la porte de la ville. Des études sont en cours au sujet de cet hypogée et d’autres dans Foggia.

 

634d1 Foggia, faculté des Sciences de la Formation

 

Étant donné mon passé à l’Éducation Nationale, je ne peux manquer de montrer ce bâtiment, qui affiche “Université des études de Foggia, faculté des sciences de la formation”. Autrement dit, ce que nous appelons en France les sciences de l’éducation.

 

634d2 Foggia, palazzo De Vita - De Luca (sec. XVII) 

Il a beau être en assez mauvais état, le palazzo De Vita a fière allure, et on voit bien qu’il a été splendide. Construit dans la première moitié du dix-septième siècle par une famille d’aristocrates, il a été acheté en 1698 par d’autres propriétaires, les De Vita, qui l’ont fait surélever de cette loggia du deuxième étage.

 

634e1 Foggia, la cathédrale 

634e2 Foggia, la cattedrale 

634e3 Foggia, la cathédrale 

Nous voici devant la cathédrale. Il faut savoir que la ville de Foggia est relativement récente. Dans cette zone de marais, il n’y avait pas grand-chose. Un jour de 1062, un bœuf mené au pré s’arrête pour boire l’eau du marécage. Soudain, il s’agenouille et trois flammèches mystérieuses dansent à la surface de l’eau. Les bouviers accourent et découvrent sous l’eau, enveloppée dans un linge, une peinture sur bois représentant une Vierge en pied, tenant dans ses bras l’Enfant Jésus bénissant, que l’on appelle la Madone aux sept voiles. Les bouviers portent le tableau à la taverne proche, dont on fait une chapelle. Déjà la ville à quelque distance de ces marais avait vu s’accroître sa population au dixième siècle quand Arpi, la ville voisine, avait été détruite et que ses habitants étaient venus se réfugier à Foggia qui, désormais, avec sa peinture miraculeuse, attire les pèlerins, parmi lesquels Robert Guiscard, plein de dévotion pour la Vierge, qui fait assécher cet endroit du marécage et construire une chapelle en l’honneur de l’Icona Vetere (la Vieille Icône). Nous sommes alors à la fin du onzième siècle. Puis, en 1172, avec Guillaume le Bon, fils de Roger I et petit-neveu de Robert Guiscard, les Normands décident de construire sur la chapelle précédente une vraie église pour recevoir cette image sacrée. Au treizième siècle, Frédéric II avait envie de bâtir auprès de cette église consacrée à Sainte Marie de la Vieille Icône une résidence royale parce qu’il aurait pu se livrer à sa passion de la chasse, mais il ne l’a pas réalisée. Ce n’est que plus tard dans le cours du second millénaire que la ville s’est construite autour de cette église.

 

634f1 Foggia, la cathédrale 

634f2 Foggia, la cathédrale

 

Mais en 1731, un fort tremblement de terre a ébranlé la cathédrale, nécessitant sa reconstruction. Toutefois, des éléments ont pu être maintenus en place, d’autres ont été réutilisés, ce qui donne cet intéressant mélange de styles, une architecture du dix-huitième siècle avec des chapiteaux représentant des scènes médiévales.

 

634f3 Foggia, la cattedrale 

634f4 Foggia, la cathédrale 

Mais surtout, le plus intéressant et le plus pittoresque, on retrouve le bestiaire fantastique du Moyen-Âge. Le thème récurrent est celui de la lutte du bien et du mal. Des serpents, à chaque angle de la corniche, dévorent des êtres humains. L’expression des yeux de l’homme, particulièrement sur la première photo, est remarquable. J’aime bien aussi, à sa droite, ce monstre à corps de dragon et à tête relativement humaine, qui est en train d’avaler je ne sais quoi. À l’autre angle, les serpents aux yeux globuleux enserrent dans leurs queues les jambes de ce pauvre être terrorisé et lui dévorent les bras.

 

634f5 Foggia, la cattedrale 

634f6 Foggia, la cathédrale 

Encore deux photos de cette frise médiévale. On peut apprécier la fantaisie des artistes qui ont travaillé la pierre, que ce soit pour imaginer ce sphinx tête en bas, cet enfant, cet autre dragon, etc.

 

Nous avons beau, dans un premier temps, être allés dans le centre séparément parce que là où nous avions garé le camping-car nous avons vu rôder des hommes louches et craignions d’être cambriolés (je suis allé d’abord pendant que Natacha gardait le domicile, puis elle est allée, ensuite nous avons trouvé à nous garer à un endroit mieux protégé et sommes repartis ensemble et avons déambulé à travers la ville. Néanmoins, après avoir bien regardé la façade de la cathédrale, avoir pris nos photos, nous ne pouvons entrer, la porte est close. Un panneau précise les heures d’ouverture, 17h-20h. Or il est à peine plus de seize heures. Nous nous attablons dans un petit bar juste en face et patientons. 17h. D’autres touristes prennent des photos en attendant l’ouverture. 17h10, les portes ne s’ouvrent pas. 17h20. Le patron du café nous demande : “J’espère que ce n’est pas l’ouverture de la cathédrale, que vous attendez. Parce qu’elle restera fermée. Elle est en restauration…”

 

634g1 Lucera, le château souabe

 

634g2 Lucera, le château souabe et les murs de Charles d'A 

634g3 Lucera, le château souabe 

Nous repartons. Lucera n’est pas bien loin, une vingtaine de kilomètres. Cette vieille cité a très tôt pris le parti de Rome, ce qui lui a valu d’être promue au rang de colonie dès le quatrième siècle avant Jésus-Christ. Au temps de Constantin, c’est-à-dire au début du quatrième siècle après Jésus-Christ, elle a été promue capitale de l’Apulie (les Pouilles). Mais au septième siècle, les Byzantins sont passés et l’ont ravagée à plusieurs reprises. C’est l’empereur Frédéric II qui, au treizième siècle, lui a donné l’occasion de se stabiliser et de connaître une période faste sur le plan architectural en y installant une communauté de Sarrasins (1224-1246) et en faisant construire des fortifications et un ensemble de bâtiments. Puis le roi Charles I d’Anjou a fait élever le mur d’enceinte de plus d’un kilomètre de long, ponctué d’une vingtaine de tours. En effet, les Sarrasins étaient restés fidèles à la dynastie de Frédéric de Souabe, ce qui ne pouvait plaire au roi français, qui a contraint les Français à s’installer à l’intérieur des murs et a laissé s’éteindre cette civilisation musulmane à l’extérieur, allant jusqu’à rebaptiser sa ville chrétienne Città di Santa Maria.

 

La base massive en tronc de pyramide que l’on voit nettement sur ma troisième photo est ce qui reste de la forteresse de Frédéric II. Et puis on voit, particulièrement sur la seconde photo, le mur d’enceinte de Charles Premier.

 

À la suite de cette visite, nous sommes remontés en voiture et nous sommes rendus à Troia où nous avons fait un petit tour à la nuit tombée. Nous avons pris quelques photos, mais je préfère les regrouper avec celles que nous prendrons de jour demain. En attendant, nous nous sommes installés sur la sosta équipée par la municipalité, bien plane, éclairée, avec prise électrique 220 volts gratuite. Sans compter, bien sûr, les équipements habituels de fourniture en eau et de bassins de vidange. Et l’emplacement est idéal, juste aux portes de la vieille ville, à quelques dizaines de mètres de la cathédrale. Nulle part, nous n’avons trouvé une municipalité ayant fait les choses aussi bien. Un exemple à suivre, Mesdames et Messieurs les maires.

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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 21:47

 

633a1 Saline di Margherita di Savoia

  

633a2 Salines de Marguerite de Savoie 

633a3 Saline di Margherita di Savoia 

Continuant après Barletta sur la petite route qui longe la côte de l’Adriatique vers le nord-ouest, nous arrivons à Margherita di Savoia. Ici le sel marin est exploité dans des bassins depuis l’Antiquité, remontant au moins jusqu’au troisième siècle avant Jésus-Christ, et il existe depuis le dix-huitième siècle une localité qui, en 1879, a pris le nom de Margherita di Savoia en l’honneur de la reine. Marguerite de Savoie avait épousé en 1868, à l’âge de seize ans et demi, son cousin le prince Humbert de Piémont (Umberto), fils du roi Victor-Emmanuel II. Lors de la mort de Victor-Emmanuel le 9 janvier 1878, son fils est couronné roi d’Italie sous le nom de Umberto I et de ce fait Marguerite devient reine d’Italie. Et c’est un an plus tard que la population honore sa reine en donnant ce nom à la ville des salines.

 

L’empereur Frédéric II, qui a régné dans la première moitié du treizième siècle, aimait venir chasser dans ces marais où le gibier et les oiseaux étaient abondants. C’est en particulier la présence de ces oiseaux migrateurs et de nombreuses autres espèces qui a fait classer en 1977 par l’UNESCO cette zone humide à protéger. Mais aussi, jusqu’au dix-neuvième siècle, les marais qui s’étendent sur quatre mille hectares dont cinquante hectares de parcs d’évaporation, étaient une zone très insalubre et n’étaient fréquentés que par ceux qui travaillaient à la récolte du sel, à son raffinage, à son transport. Et par les contrebandiers…

 

633a4 Saline di Margherita di Savoia 

633b1 Saline di Margherita di Savoia 

Nous nous sommes un peu promenés dans ces parages. Les surfaces inondées sont de véritables lacs, la dimension des parcs d’évaporation n’a rien de commun avec ceux que nous avons pu voir à Trapani en Sicile, ou à l’île de Ré ou ailleurs. Ci-dessus, une surface évaporée et l’usine qui amasse les tas de sel pour leur traitement.

 

633b2 Saline di Margherita di Savoia 

633b3 Saline di Margherita di Savoia

 

Les paysages sont beaux et intéressants, mais il y a aussi les restes de l’industrie du dix-neuvième siècle qui pourrissent sur place et défigurent le paysage. Du passé, la ville a également gardé ce vieux train qui effectuait le transport du sel dans ses bennes et qui sert aujourd’hui de décoration et de souvenir, placé sur des tronçons de rails à l’entrée de la ville.

 

633c1 Canosa di Puglia, cattedrale di San Sabino

 

Cette fois-ci, nous quittons résolument la côte et nous dirigeons vers le sud, sud-est en direction de la ville de Canosa di Puglia. Cette ville, Canusium, fondée selon la légende par le Diomède dont parle Homère, et en tous cas cité grecque qui a frappé monnaie, était soumise à Rome depuis la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ. À quelque distance de là, une quinzaine de kilomètres, à Cannes, le 2 août 216 avant Jésus-Christ les quatre-vingt cinq mille soldats de Rome rencontrent les quarante mille Carthaginois d’Hannibal. Le génial chef punique se livre à une manœuvre d’encerclement qui est encore étudiée dans les écoles de guerre de nos armées d’aujourd’hui. Enfermés dans un espace réduit, les Romains trop nombreux ne peuvent se défendre efficacement contre l’ennemi plus de deux fois moins nombreux. Les Carthaginois massacrent cinquante mille Romains et font quatre mille prisonniers, perdant eux-mêmes huit mille hommes, terrible tribut humain mais infiniment inférieur, tant en nombre qu’en pourcentage, aux pertes romaines. Aussi, après ce désastre, quatre mille Romains eurent-ils l’idée d’aller se réfugier à Canusium, accroissant ainsi subitement sa population. Pour avoir accueilli ces soldats, la ville a été faite municipium par Rome, puis est devenue colonie, ce qui lui a permis un fort développement économique. Puis il y a eu les invasions barbares, et Canosa a été détruite. Renée de ses cendres, elle est rasée par les Sarrasins au neuvième siècle.

 

Nous ne sommes pas partis tôt de Barletta, où nous étions retournés après Castel del Monte pour de basses besognes matérielles et où nous avons passé la nuit, nous avons traîné trop longtemps sans doute dans les salines de Margherita di Savoia, de sorte que nous arrivons bien tard dans l’après-midi à Canosa et en ce milieu d’automne tout à l’est du fuseau horaire il fait nuit tôt. Nous voulons cependant jeter un coup d’œil à la cathédrale San Sabino (Saint Sabin) qui a été consacrée en 1101 au terme de vingt ans de travaux, soit à l’époque normande, mais dont une partie, soit deux travées, le chœur, l’abside, était antérieure. La façade, elle, a été abattue au dix-neuvième siècle et refaite comme nous la voyons aujourd’hui.

 

633c2 Canosa di Puglia, cathédrale Saint Sabin 

633c3 Canosa di Puglia, cathédrale Saint Sabin 

Mais entre la cathédrale normande et sa façade du dix-neuvième siècle, il s’est passé bien des choses. L’église a subi les outrages du temps et du manque d’entretien, elle a été fortement endommagée par des tremblements de terre. La période qui y a vu les plus grands travaux est le seizième siècle. Charles de Bourbon (1818-1861), infant d’Espagne déchu de ses droits à la couronne par la révocation de la loi salique laissant le trône à Isabelle II, épousa en 1850 la princesse royale du Royaume des Deux-Siciles. Il trouva cette cathédrale en si mauvais état qu’il voulut en récupérer les six colonnes monolithiques antiques de marbre vert que l’on voit sur ma photo dans le haut de la nef pour les démanteler et en embellir le palais de Caserte près de Naples où il vivait avec sa femme. Heureusement, son projet n’a pas abouti, et on a restauré l’église. Sur ma photo, en haut de la nef, à gauche, on aperçoit l’ambon de marbre antérieur à la cathédrale normande, puisque datant du milieu du onzième siècle. C’est l’œuvre de l’archidiacre Acceptus, un sculpteur des Pouilles.

 

633c4 Canosa di Puglia, cathédrale San Sabino 

Amalfi, Montecassino, Saint Paul Hors les Murs à Rome, entre autres, ont initié la mode, si l’on peut dire, des grandes portes de bronze. De 1060 à 1076 des portes ont été commandées à Constantinople et en ont été importées. Puis on en a fabriqué en Italie. C’est en 1119 qu’ont été réalisées les portes de ma photo, présentées dans la cathédrale, mais provenant du mausolée de Boémond (auquel nous n’avons pas pu accéder).

 

633c5 Canosa di Puglia, cattedrale di San Sabino 

Quoique n’ayant pas d’informations relatives à cette icône de la Vierge, j’ai souhaité en publier la photo parce que je la trouve belle. Elle est clairement byzantine, elle rappelle la Vierge de Constantinople, mais je crois que la copie n’en est pas exacte.

 

633d Canosa di Puglia, borne antique 

Sortons de la cathédrale. Avant de quitter la ville, une dernière photo. Cette borne du troisième siècle après Jésus-Christ, conservée sur la place de la cathédrale, est en l’honneur du patron de la colonie de Canusium. Elle dit, en latin : “Athenasius. À Lucius Annius Rufus, fils de Lucius, de la tribu Oufentina, homme remarquable dans tous les actes de sa vie, patron de la colonie, pour lui le peuple avait sollicité des juges une statue équestre, et se contentant d’une statue en pied il s’est opposé à leur volonté”. Ce texte me laisse supposer que la borne de ma photo est le piédestal de la statue en question.

 

Sur ce, nous partons pour Foggia, où nous allons passer la nuit.

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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 21:05

632a1 Castel del Monte

 

632a2 Castel del Monte 

 

 

632b1 Castel del Monte 

Aujourd’hui, nous sommes près d’Andria, au célèbre château de Castel del Monte. Les Pouilles sont une région constellée de châteaux, certains voulus par les Byzantins, mais beaucoup construits par les Normands qui, les situant en dehors du bourg, les voulaient imposants pour signifier la présence du pouvoir, et intimidants pour l’agresseur éventuel. Puis viennent les Souabes. Pour qui ne situe pas exactement cette région d’Allemagne qui n’est ni un land, ni une autre aire administrative mais seulement une région historique, rappelons que c’est le sud-ouest de l’Allemagne, aux confins de l’Alsace et de la Suisse, autour du lac de Constance. Et c’est justement Constance de Hauteville, la fille de Roger II roi de Sicile, et donc petite-fille du premier roi de Sicile Roger Premier et petite-nièce de Robert Guiscard, conquérant de l’Italie du sud, qui a épousé l’empereur germanique Henri IV de Hohenstaufen, un Souabe fils du fameux Frédéric Barberousse. Le fils de Henri IV de Hohenstaufen et de Constance de Hauteville, Frédéric II, est donc à moitié normand et à moitié souabe, et c’est d’ailleurs grâce à son ascendance normande qu’il a régné sur les deux Siciles, mais au sujet du règne de son père, du sien et de celui de son fils Manfred, on parle de la dynastie souabe.

 

Pour bien affirmer son pouvoir et sa présence, il a rénové tous les châteaux normands et en a construit un grand nombre de nouveaux, et tous ceux qu’il a construits ou qu’il a modifiés sont conventionnellement appelés châteaux souabes ou châteaux frédériciens. L’importance qu’il donnait à ces édifices était tel que, dit-on, il a dessiné le plan de certains d’entre eux de sa propre main, et ce serait le cas de Castel del Monte dont l’originalité architecturale est le fruit d’une réflexion géométrique très poussée, bien dans le style de Frédéric II, homme d’une immense culture et qui se piquait de sciences et en particulier de mathématiques.

 

632b2 Castel del Monte 

632b3 Castel del Monte 

D’ores et déjà, tournant autour du château, nous voyons que les différences tiennent aux ouvertures, d’un côté il y a le portail d’entrée et d’un autre des fenêtres, mais hors de cela, les murs et les tours sont ordonnés de la même façon. En effet, le château est un parfait octogone régulier, flanqué dans chacun de ses huit angles d’une tour octogonale elle aussi. Et sous le soleil un peu voilé de cet après-midi, la pierre dorée des murs rend le bâtiment encore plus beau.

 

632c1 Castel del Monte 

632c2 Castel del Monte

 

632c3 Castel del Monte 

Dirigeons-nous vers l’entrée. Pour donner plus de noblesse, le portail est un peu surélevé, il se présente au haut d’un escalier à double volée de marches. On peut voir, d’après le lion que je montre en gros plan, que la pierre utilisée pour le portail, d’un beau rouge, tranche sur le bâtiment lui-même. On n’est pas étonné de trouver ici deux lions encadrant la porte, puisque Frédéric II avait choisi cet animal comme symbole.

 

632d1 Castel del Monte 

632d2 Castel del Monte 

632d3 Castel del Monte

 

Lorsque l’on pénètre dans le château, on se rend compte que la cour centrale est elle-même octogonale. Des murs reliant les angles de l’octogone extérieur (la périphérie du château) aux angles de l’octogone intérieur (la cour) délimitent huit pièces de forme trapézoïdale. Le château étant construit sur deux niveaux, il comporte donc seize pièces, toutes strictement de mêmes dimensions mais leur fonction étant différente l’emplacement de leurs portes d’accès diffère. Ainsi, on peut passer parfois de l’une dans l’autre à chaque extrémité, et parfois l’accès ne se fait que d’un côté, ou par l’escalier situé dans la tour voisine. Au rez-de-chaussée, trois de ces pièces donnent sur la cour par une porte, et au-dessus de cette porte au premier étage les trois pièces correspondantes donnent sur la cour par une fenêtre. Les cinq autres pièces de chaque étage ne disposent que d’une petite ouverture.

 

632d4 Castel del Monte

 

Lorsque l’on est dans la cour, étroite et profonde, on a l’impression d’être au fond d’un puits, et en levant la tête on voit ces impressionnants murs qui se referment et montent haut vers le ciel, qui apparaît au milieu.

 

632e Castel del Monte, Enlèvement de Piccarda Donati (Tonc 

Nous sommes maintenant à l’intérieur du château. Dans certaines salles sont exposées des toiles diverses. Je n’en montrerai qu’une, même si la plupart sont intéressantes parce que mon sujet du jour est le château plus qu’une galerie de tableaux. Ce que l’on voit ici est une œuvre de Lorenzo Toncini (1802-1884) réalisée vers 1846 et qui représente Piccarda Donati enlevée du couvent de Santa Chiara par son frère Corso. Cette Piccarda Donati qui vécut au treizième siècle est le premier personnage que rencontre Dante dans le Paradis de sa Divine Comédie. Elle avait décidé de consacrer sa vie au Christ, elle était entrée au couvent des Clarisses et était un modèle de charité et de dévotion, mais son frère Corso décida de lui faire épouser un riche Florentin extrêmement violent, il la fit enlever de force de son couvent et la contraignit au mariage. Une légende dit qu’elle eut la grâce de mourir avant la consommation du mariage, mais en réalité elle y survécut mais mourut peu après. C’est d’ailleurs à cette vie réelle que se réfère Dante, puisqu’il fait confesser à Piccarda un non respect de ses vœux de chasteté, quoiqu’involontaire et forcé.

 

632f1 Castel del Monte 

632f2 Castel del Monte 

Je ne montrerai pas chacune des seize salles, puisqu’elles sont toutes semblables, à part que les salles de réception sont munies de cheminées et que les angles en sont décorés de colonnes à chapiteaux, comme celui-ci. À noter que jamais Frédéric II n’a résidé dans ce château qu’il a conçu et construit, et qu’en fait le bâtiment a joué un rôle politique par sa seule existence mais n’a jamais été un château au sens propre, c’est-à-dire un lieu d’habitation et de réception, ou un fort défensif.

 

632g1 Castel del Monte 

632g2 Castel del Monte

 

632g3 Castel del Monte 

Nous allons terminer notre visite de Castel del Monte en jetant un coup d’œil à cet escalier qui escalade l’une des huit tours et donne accès aux salles du premier étage. Curieusement, la cage de l’escalier s’inscrit non plus dans un octogone mais dans un hexagone comme on le constate en regardant les nervures de pierre de la voûte du plafond, alors que les murs extérieurs sont bien octogonaux. Chacune des nervures repose sur une console soutenue par une pierre sculptée en forme de personnage amusant, comme celui-ci.

 

Au moment où je rédige ces lignes, il s’est mis à pleuvoir, une pluie violente. Sans doute allons-nous passer un autre jour ici si la pluie ne cesse pas. En effet, le parking de Castel del Monte, situé à sept cents mètres du château (desservi par une navette) comporte un emplacement pour les camping-cars avec connexion électrique, il est gardé et fermé la nuit, et sous les trombes d’eau qui dégringolent en ce moment nous ne pourrions pas apprécier nos prochaines visites. De plus, nous nous sommes fait ici un ami en la personne d’un gros berger allemand, Dick, qui vient de temps à autre frapper à la porte avec sa patte, attend des caresses et des mots aimables, mais en restant sous la pluie, sans chercher à entrer. Puis il va se coucher près de notre porte…

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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 17:50

631a1 Un palazzo à Barletta 

Moins de quinze kilomètres après Trani en suivant la côte vers le nord-ouest, nous arrivons à Barletta (ci-dessus, un palazzo en centre ville). C’est la ville du célèbre défi, la disfida di Barletta. Célèbre… enfin, plus célèbre en Italie qu’en France. De même que nous préférons nous souvenir d’Austerlitz que de Waterloo (voir les noms des gares à Paris et à Londres). Cela s’est passé en 1503. Le capitaine de la Motte, un officier français fait prisonnier par les Italiens, accuse publiquement ces derniers de lâcheté. L’Italien Ettore Fieramosca (dont le nom signifie Mouche Intrépide, de quoi faire frémir l’ennemi) lui lance alors un défi. La Motte et douze de ses hommes affronteront Fieramosca et douze soldats à lui. Rendez-vous est pris pour le 13 février en début d’après-midi. Au jour dit, les Italiens sont en place et attendent les Français. Ceux-ci arrivent, et font instantanément demi-tour. Ils ont vu que les lances de leurs adversaires étaient plus longues que les leurs, ils reviennent avec des haches et des épées. Les deux camps s’affrontent alors, il y a des morts dans les rangs des uns et des autres. Les circonstances font que Fieramosca et la Motte se retrouvent face à face en duel. Voyant que le nombre de survivants de son côté est plus faible que du côté italien et –ajoutent les Italiens– prenant conscience qu’il est moins fort, le capitaine de la Motte se rend. Lorsqu’au dix-neuvième siècle le sentiment national est exalté et que l’Italie se pense en tant que nation, cet épisode devient le modèle et le symbole du patriotisme. Ce sera le sujet d’un roman à succès (publié en 1833), d’un film…

 

 

631a2 Barletta 

Mais, comme on le voit, tout le monde à Barletta ne rejette pas ce qui vient de France, comme en témoigne cet Autre chat noir. La ville a, comme Trani, profité de la destruction de Canosa par les Arabes au neuvième siècle, les habitants rescapés s’étant repliés sur les villes voisines, d’autant plus que, côtières, elles auraient permis le cas échéant d’échapper à un ennemi venant de terre. Puis Barletta a été, comme d’autres villes de la côte adriatique, un point d’embarquement important pour les croisades. En outre, nombre d’ordres militaires ou hospitaliers y avaient installé leur siège.

 

631b Barletta, basilique du Saint Sépulcre 

Cela dit, malgré des abords un peu gâchés par les implantations industrielles, le cœur de la cité est non seulement riche de beaux monuments, mais Natacha et moi y avons ressenti, sans nous consulter, une ambiance sympathique et vivante. Voici d’abord la basilique du Saint-Sépulcre en style roman dont on a une trace écrite en 1138 mais dont on sait qu’elle existait déjà en 1061 et qui a été modifiée en gothique bourguignon au quatorzième siècle. Sur le trottoir près de son flanc, on distingue la silhouette d’une grande statue qui mérite quelques mots.

 

631c1 Barletta, il Colosso 

631c2 Barletta, le Colosse 

631c3 Barletta, le Colosse 

Cette statue appelée le Colosse en référence à Hercule est en fait la représentation d’un empereur romain du Bas Empire qui n’est pas identifié avec certitude mais que l’on suppose être Valentinien Premier. Cette statue du quatrième siècle semble avoir été fondue à Constantinople, mais on l’a trouvée dans le sable de la plage de Barletta. Sans doute était-elle, à la fin du Moyen-Âge, à bord d’un navire qui la transportait vers Venise et qui a fait naufrage dans les parages. Plus motivés par la fonte de cloches pour une église que par la conservation d’une œuvre de l’Antiquité, des autorités en ont alors prélevé bras et jambes. Plus éclairés que leurs prédécesseurs, des responsables du quinzième siècle lui ont fait refaire les membres manquants et lui ont mis dans la main un grand crucifix qui, bien évidemment, n’était pas dans la main de l’original, et ainsi la statue a été placée sur ce socle près de la basilique, devenant le symbole de Barletta. Haute de plus de cinq mètres, avec ce visage dur et ferme mais ô combien expressif, cette statue est impressionnante.

 

631d1 Barletta, expo De Nittis à Paris

 

Dans les rues de Barletta, on peut voir cette affiche. “Barletta est à Paris avec De Nittis ‘La Modernité élégante’ 21 octobre 2010 – 16 janvier 2011. Culture est tourisme. Tourisme est travail. Avec l’art, la Pouille y gagne. Le Maire”.

  

Il y a en effet actuellement à Paris au Petit Palais une exposition des œuvres de Giuseppe De Nittis qui est natif de Barletta (1846), a suivi une formation artistique à Naples (qui était la capitale de son royaume jusqu’à la réunification de l’Italie), puis est allé travailler à Paris où il a acquis la célébrité. Il y a épousé une Française, Léontine Gruvelle, qui a été souvent son modèle, et il s’est lié d’amitié avec des peintres parmi lesquels Degas, Forain, Caillebotte, Manet, avec des écrivains parmi lesquels Daudet, Zola, Goncourt. Il a fait notamment ces rencontres au café Guerbois (aujourd’hui 9 avenue de Clichy) qu’il fréquentait dès 1869 et où se réunissaient sous l’égide de Manet les membres de l’École des Batignolles, creuset de l’Impressionnisme. Il n’avait que 38 ans et se trouvait à Saint-Germain-en-Laye lorsqu’une hémorragie cérébrale a mis fin à ses jours.   

 

 631d2 Barletta, palazzo della Marra 

631d3 Barletta, palazzo della Marra 

631d4 Barletta, palazzo della Marra 

La veuve de De Nittis a eu la bonne idée et la générosité de donner à la ville de Barletta les œuvres que l’artiste n’avait pas vendues. Sa réputation tenait à ses représentations, dans le style impressionniste, de la vie mondaine parisienne. Mais il avait plaisir à peindre, et avec le même talent, bien d’autres sujets. Une merveilleuse collection de 150 tableaux et 65 gravures constitue le musée qui lui est réservé, dont manquent actuellement quelques toiles pour cause d’exposition à Paris. Bien entendu, la photo est strictement interdite dans le musée. Le musée étant installé dans un palais du quinzième siècle amplement modifié au dix-septième siècle quand il a été acquis par la famille Della Marra qui lui a donné son nom. Et le palazzo, on peut librement le photographier. Sur la deuxième photo, on peut voir sur le soubassement d’une colonne une tête d’empereur romain (ici, sur la troisième photo, l’empereur Claude). Il y a ainsi huit empereurs ou princes impériaux , un au pied de chacune des arches des galeries du premier et du second étage.

 

631d5 Barletta, palazzo della Marra

 

631d6 Barletta, palazzo della Marra 

631d7 Barletta, palazzo della Marra 

Il y a aussi sur les plafonds et sur les murs du porche et des escaliers de belles fresques. Il ne faut pas s’imaginer que la jeune fille avec la faucille fait l’éloge du communisme, avec sa belle gerbe de blé, car il lui manque le marteau. Quant à la troisième photo, une allégorie du Silence, je trouve la représentation intéressante, autant qu’elle est originale.

 

631d8 Barletta, palazzo della Marra 

Sur le palier de l’un des escaliers, cette Vierge à l’Enfant est certes assez jolie et plastique, mais je ne peux manquer de m’étonner de la façon dont le peintre a représenté son anatomie, à la façon dont elle donne le sein à Jésus (qui porte une dizaine d'années) on dirait que sa poitrine est détachée de son corps, ou bien qu’elle est longue, longue, comme un gros tuyau. Il faut un gros effort de concentration pour oublier ce détail disgracieux et retrouver toute la beauté de la peinture.

 

631e1 Barletta, cattedrale di Santa Maria Maggiore 

631e2 Barletta, cathédrale Sainte Marie Majeure 

631f1 Barletta, cattedrale di Santa Maria Maggiore 

Allons voir à présent la cathédrale. C’est un magnifique édifice qui a toujours été au cœur de la vie de la cité mais, alors qu’à l’origine la cathédrale se trouvait au centre géographique de Barletta, le développement urbain de forme irrégulière autour d’elle fait que ce cœur n’est plus au centre. Une date est historiquement connue, c’est en 1150 que l’on a entamé la construction d’une église dédiée à la Vierge (Santa Maria Maggiore, Sainte Marie Majeure) pour accueillir une population accrue. C’est tout ce que disent les sources. Mais la cathédrale a été rendue au culte et à la visite il y a seulement quelques années après de très longs travaux de restauration, et ces travaux ont été l’occasion de fouilles qui ont montré qu’en ce même endroit, deux basiliques ont précédé cette cathédrale. Des dons privés ont contribué à la construction, comme gravé en plusieurs endroits. J’en cite un, inscrit sur un portail du douzième siècle : “À tes frais, ô Riccardo, cette porte resplendira et pour toi s’ouvriront les portes du ciel”. Le chœur de cette église romane était fermé par trois absides. Par l’examen de détails de style et de technique, on a pu supposer qu’une fois achevée la cathédrale de Trani, des ouvriers qui y avaient travaillé sont venus ensuite à Barletta. Puis, dès la fin du douzième siècle, l’église étant devenue trop petite pour une population qui ne cessait de s’accroître, on a ajouté deux travées et on a construit le campanile.

 

631g1 Barletta, cattedrale di Santa Maria Maggiore 

631g2 Barletta, cathédrale Sainte Marie Majeure 

Plus tard, du temps de Frédéric II, on a surélevé l’église en ajoutant au-dessus des voûtes entre piliers une rangée de fausses tribunes ouvrant sur la nef principale par des arcs géminés. Sur la façade, on a ajouté une fenêtre géminée et une rosace et, tout cela étant achevé en 1267, la consécration put avoir lieu. Mais dès 1307, on reprit les travaux. On a commencé par abattre les trois absides du chœur et on a nettement allongé la cathédrale en construisant toute la zone du presbyterium qui abrite le maître autel, et derrière le presbyterium un nouveau chœur fermé par une grande abside polygonale avec des chapelles latérales. Ainsi, la volonté de l’architecte était de créer une perspective dilatant l’espace central très lumineux et décoré des formes nouvelles, en l’opposant aux formes architecturales anciennes, plus lourdes et plus sombres.

 

631f2 Barletta, cattedrale di Santa Maria Maggiore 

631f3 Barletta, cathédrale Sainte Marie Majeure 

631f4 Barletta, cathédrale Sainte Marie Majeure 

631f5 Barletta, cathédrale Sainte Marie Majeure 

À présent que nous avons suivi la progression des travaux et constaté la double structure opposant roman et gothique, revenons à l’extérieur pour admirer les sculptures. Elles sont de diverses époques. Cet aigle porte la date de 1492. C’est une grande date pour l’Espagne, l’année de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et la prise de Grenade par les Rois Catholiques qui a signifié la fin de la domination musulmane en Espagne. Ce n’est cependant pas encore le signe de l’Empire de Charles Quint car le dernier roi d’Aragon à régner sur le royaume de Naples, Ferrante, va mourir en 1495, les barons des Deux-Siciles vont faire appel au roi de France Charles VIII pour s’opposer à une succession espagnole en arguant de ses droits liés à sa parenté avec les Anjou qui ont régné jusqu’en 1441, et ce n’est qu’en 1503 qu’au terme de la guerre les Bourbons d’Espagne viendront au pouvoir, plaçant dans le royaume de Naples un vice-roi au même titre qu’au Pérou, c’est-à-dire considérant le sud de l’Italie comme une simple colonie destinée à envoyer ses produits vers la métropole. Au passage, on reconnaît cette date de 1503, la dernière de la guerre franco-espagnole, comme étant le cadre du défi de Barletta.

 

La représentation d’animaux féroces ou d’animaux fantastiques a une signification religieuse en même temps que décorative. C’est l’éternelle lutte des forces du mal et des forces du bien. L’homme est toujours en butte aux animaux qui lui veulent du mal, il doit lutter pour suivre les voies de Dieu. Sur ma deuxième photo, ce guerrier mort son épée à la main est en proie à ces deux dragons ailés. Sur la troisième photo, on voit deux singes. En Occident au Moyen-Âge, c’était un animal connu seulement par des représentations, des ivoires notamment, mais lors des croisades les hommes sont revenus avec la vue vraie de singes, d’éléphants, de crocodiles, et tout naturellement ces animaux sont entrés dans le bestiaire des cathédrales. Quant au lion, son symbolisme a des racines très anciennes. En Égypte, la déesse Sekhet avait une tête de lionne, chez les Ammonites le dieu Camos était un lion-soleil, en Syrie le lion était respecté comme de nature divine et de nos jours encore, portant un soleil sur le dos et brandissant une épée le lion figure sur le blason de l’État. En Assyrie, le dieu du courage guerrier était un animal à tête et pattes de lion et doté de deux bras humains. Les légions romaines d’Orient adoptèrent ce symbole du courage sur leurs drapeaux militaires. Dans l’art chrétien, le lion symbolise la miséricorde, la royauté et la résurrection du Christ, mais depuis l’Antiquité tous les auteurs concordaient à dire que dans la tête, le torse et les pattes antérieures du lion résidaient sa force et ses qualités, que dans le ventre, l’arrière-train et les pattes postérieures résidaient des fonctions matérielles, la digestion, l’appui, le soutien. D’où le symbole de la double nature du Christ, divine et humaine, dans la représentation du lion. Ainsi, tantôt il représente les forces du bien (il peut dévorer un animal sauvage, un dragon, un monstre, ou un bouc symbole du démon), tantôt les forces du mal (il peut alors tenir dans ses pattes un être humain). Il est donc omniprésent sur les cathédrales, comme ici en figure d’angle de mur.

 

631g3 Barletta, cattedrale di Santa Maria Maggiore 

631g4 Barletta, cattedrale 

Revenons à l’intérieur. Comme on l’a vu, la décoration de la partie ancienne est très sobre. Toutefois, les chapelles latérales, qui sont postérieures, peuvent apporter un peu de fantaisie. J’aime tout particulièrement ce gros angelot potelé et trapu qui soutient un autel.

 

631g5 Barletta, cathédrale, statue de saint Roch 

Avant de repartir, un petit salut à notre ami saint Roch que nous avons déjà rencontré à plusieurs reprises au cours de notre voyage.

 

631h1 Barletta, le château souabe

 

631h2 Barletta, le château souabe 

631h3 Barletta, le château souabe 

Rendons-nous maintenant au château. Il est cité pour la première fois dans un document de 1202, mais la première époque de construction remonte certainement à l’époque normande. Frédéric II a ajouté un corps de bâtiment et Charles I d’Anjou a fait exécuter par son architecte Pierre d’Angicourt des travaux importants de 1269 à 1291, dont le mur d’enceinte. De 1458 à 1481, les Aragonais ont renforcé la muraille. Du temps de Charles Quint, on a donné au château une forme symétrique, avec quatre bastions angulaires en pointe. Plus tard, le château a servi de prison, ce qui a rendu difficile sa restauration entreprise en 1970 et qui a duré de nombreuses années.

 

631h4 Barletta, vue de la terrasse du château 

Parce que le soir tombe, nous commençons notre visite par un petit tour sur les terrasses pour profiter de la vue sur la ville avant la nuit. De là, le campanile de la cathédrale se détache sur le ciel.

 

631i1 Barletta, le château souabe 

631i2 Barletta, le château souabe 

Puis nous nous dirigeons vers la cour centrale du château dans laquelle ont été placées des pierres provenant de sépultures ou de monuments, malheureusement sans explication aucune. Certaines sont même présentées tête en bas. On peut me rétorquer qu’il est possible de les regarder à l’endroit en faisant le poirier, ce qui est tout à fait vrai mais qu’advient-il de la pudeur des dames vêtues d’une jupe ample ? Encore un argument de machistes qui veulent réserver la culture aux hommes ou se rincer l’œil sur des femmes considérées comme des objets.

 

631j1 Barletta, le château souabe 

Je disais que le château avait servi de prison. C’était depuis le dix-neuvième siècle, et les cellules ont été transformées soit en salles d’exposition, soit en salles nues pour la visite. Mais ici on peut voir une cellule du temps où le château était habité.

 

631j2 Barletta, le château souabe 

631j3 Barletta, le château souabe 

631j4 Barletta, le château souabe 

Les photos ci-dessus montrent quelques belles salles du château. La première, vaste et circulaire, comporte un plafond en dôme particulièrement impressionnant. J’en ajoute deux autres qui, pour ne pas avoir une architecture aussi spectaculaire, n’en sont pas moins belles, bien au contraire.

 

631k1 Barletta, buste de Frédéric II dans son château 

631k2 Barletta, buste de Frédéric II dans son château 

Il y a aussi à l’étage une galerie de tableaux et d’objets fort intéressante, où la photo est interdite. Contraint d’en garder les images pour moi seul imprimées sur ma rétine puis dans ma mémoire, je passe donc à autre chose. Nous finirons la visite du château et la visite de Barletta par le musée, qui possède ce buste. Il s’agit de la seule et unique représentation existante de l’empereur Frédéric II. Certes, il a parfois été représenté après coup, d’imagination, mais ce buste est le seul qui ait des chances de lui ressembler, car il a été réalisé d’après nature. Ce grand homme, si illustre, si apprécié dans tout le royaume et encore si admiré de nos jours dans la mémoire populaire même si les gens interrogés disent qu’ils ne peuvent pas dire exactement ce qu’il a fait, mais qu’il l’a bien fait, qu’ils ne savent pas exactement quand il a vécu, mais qu’il a marqué son époque et les suivantes, ce grand homme, donc, j’ai trouvé émouvant et intéressant de le rencontrer ici. Et je le crois assez important pour servir de point final à cet article.

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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 16:05

La côte des Pouilles, le talon de la botte italienne et au-delà sur la jambe, suit une ligne sud-est/nord-ouest. Nous avons quitté Bari et, suivant la côte vers le nord-ouest, nous arrivons à Trani après une cinquantaine de kilomètres. Ce faisant, nous avons négligé en chemin trois villes qui méritent une visite, Giovinazzo, Molfetta et Biseglie, mais nous reviendrons.

 

À l’époque romaine, la gens Bæbia avait un grand domaine agricole. Pour le cultiver, elle a créé là un village d’esclaves paysans, première urbanisation de Trani. En 545, les Goths conduits par leur roi Totila n’ont pas laissé pierre sur pierre et ont massacré toute personne qui n’avait pas réussi à prendre la fuite à temps. Puis les Lombards sont arrivés. C’était un peuple germanique, grand, blond, au crâne rasé et à la barbe non taillée d’où leur surnom de Lombards, en italien moderne Longobardi, déformation de longa barba. En fait, le nom de ce peuple était les Vinnili. Ils ont commencé à occuper l’Italie par le nord en 568 avec l’intention d’y rester : à preuve, ils venaient avec un chariot chacun, où ils amenaient femme et enfants avec tous leurs biens. Au contact des populations romaines ils se sont convertis au christianisme progressivement à partir du début du septième siècle. Il semble qu’ils aient été déjà convertis quand ils sont arrivés à Trani, à une date difficile à définir, mais le premier évêque de Trani depuis le passage des Goths était un Lombard, qui a pris en charge son évêché en 663. En 774, c’est Charlemagne qui arrive, défait les Lombards, mais il ne vient pas en envahisseur, il se contente de se proclamer roi des Lombards. Le gastald lombard du lieu était à Canosa, à une petite quarantaine de kilomètres dans les terres, et quand les Sarrasins détruisirent Canosa au neuvième siècle le Gastald alla s’installer à Trani, suivi de nombreux fuyards. Je ne m’étendrai pas sur la suite, la conquête du Normand Robert Guiscard en 1071, etc. On la connaît, cette suite.

 

La civilisation normande mariée au christianisme a profondément changé la société, puis le pays a été soumis aux influences extérieures, aux échanges, à l’évolution du monde. Toutefois parmi les coutumes qu’avaient apportées les Lombards, deux se sont maintenues dans les campagnes des Pouilles jusqu’à nos jours (le petit livre où je lis cette information est de 2002), c’est le Mundio, l’autorité absolue du chef de famille, et le Morghencap, la preuve de virginité de la mariée.

 

630a1 Trani, cathédrale San Nicola Pellegrino

 

630a2 Trani, la cathédrale dans le Voyage de Saint-Non 

Saint Nicolas le Pèlerin est un Grec né en Attique, qui s’est fait moine et qui n’avait à la bouche que les mots Kyrie eleison (Seigneur, prends pitié). Considéré comme fou par tous, y compris dans son monastère, il partit comme pèlerin, passa en Italie du sud qu’il parcourut avec en main un grand crucifix en guise de bâton de pèlerin et répétant Kyrie eleison. Ascète et poursuivant sans relâche son pèlerinage et ses prédications, il mourut d’épuisement à Trani en 1094. La construction de la cathédrale de Trani a commencé en 1099, année de la canonisation de saint Nicolas le Pèlerin à qui elle est consacrée. Là à la fin du quatrième siècle ou au tout début du cinquième avait été construit un modeste lieu de culte sur lequel, à la fin du cinquième siècle, avait été bâtie une première église consacrée à Santa Maria della Scala, Sainte Marie de l’Escalier. Construite en partie sur les fondations de cette église, la cathédrale a été achevée en 1143. À la suite de ma photo, je montre une gravure extraite du Voyage de Saint-Non à la fin du dix-huitième siècle. Cette cathédrale située sur un promontoire juste au-dessus du port règne sur la mer. Pour nous, ici, je peux parler de chance si nous n’avons pas trouvé de camping ou d’aire spécialisée pour nous accueillir parce que, tout au bout du port, sous le rempart et sous l’escalier qui a valu son nom à l’église primitive, nous avons trouvé un parking qui a accueilli notre demeure. Merveilleux emplacement, le long de la mer et au pied de la cathédrale.

 

630a3 Trani, la cattedrale San Nicola Pellegrino

 

630a4 Clocher de la cathédrale de Trani 

630a5 Trani, la cathédrale Saint Nicolas le Pèlerin

 

Puis, dans la première moitié du treizième siècle, on a commencé la construction de ce campanile de presque 60 mètres de haut. À base quadrangulaire, il s’achève en haut par un octogone. Ses fenêtres, géminées en bas, deviennent triples puis quadruples vers le haut, enfin c’est un alignement de cinq arcades. Ma troisième photo ci-dessus montre le flanc sud de la cathédrale, avec la base de ce campanile. Du côté de l’est on voit les trois absides, celle du centre très imposante.

 

630b1 Cathédrale de Trani 

630b2 Cathédrale de Trani 

630b3 Cathédrale de Trani 

Mais revenons à la façade principale, à l’ouest, pour en examiner quelques détails. D’abord, en haut de l’escalier, on trouve de part et d’autre du portail le lion traditionnel des cathédrales romanes des Pouilles et d’ailleurs. L’homme qu’il a saisi entre ses pattes tente de se dégager en repoussant son cou, tandis que le lion regarde sur le côté d’un air, ma foi, plutôt débonnaire. Au-dessus, une grande fenêtre est ornée de lions et d’éléphants, animaux que l’on retrouve partout dans la région. Le portail, lui, est orné sur tout son pourtour de sculptures fines et expressives dont voici deux exemples. Un être fantastique avec une tête et un buste de femme, mais dont le corps repose sur deux pattes griffues d’oiseau de proie à l’avant, et s’achève en arrière-train de cheval. Et un homme nu qui tombe tête la première, tandis qu’un oiseau au long cou, peut-être une oie, qu’il attrape par la queue lui prend le pied dans son bec.

 

630b4 Trani, rosace de la cathédrale 

Quoique n’étant pas sculptée avec la même finesse de dentelle de pierre que certaines de ses sœurs, à Otrante par exemple, cette rosace est du plus bel effet. Et le cercle central est divisé par des rayons en huit secteurs tous différents dont certains sont arabisants et qui sont tous très beaux.

 

630b5 Cattedrale di Trani 

630b6 Cathédrale de Trani 

Sur les côtés du bâtiment comme dans les angles surgissent des sculptures qui appartiennent au bestiaire médiéval ou qui représentent des figures humaines et qui constituent une décoration dont la présence évite toute monotonie des surfaces.

 

630c1 Cathédrale de Trani 

630c2 Cathédrale de Trani 

À l’intérieur, l’église est de plan basilical à trois nefs, mais les colonnes qui délimitent ces nefs sont géminées, ce qui est unique en ce qui concerne les églises romanes des Pouilles. Au vingtième siècle, lors de grandes restaurations menées des années quarante aux années soixante, a été éliminée toute la décoration baroque qui avait été ajoutée quelques siècles auparavant et ont été détruites les chapelles latérales des quinzième et seizième siècles, pour rendre à la cathédrale sa pureté de lignes originelle.

 

630d1 Porte ancienne de la cathédrale de Trani 

630d2 Porte ancienne de la cathédrale de Trani 

À la fin du douzième siècle, Barisano da Trani a réalisé pour la cathédrale ce merveilleux portail en bronze décoré de trente-deux panneaux comme celui que je montre en gros plan. Le portail a été déposé dans la nef latérale gauche. On peut ainsi l’admirer à loisir.

 

630e1 Crypte haute de la cathédrale de Trani 

En descendant, on se rend compte que le sous-sol est divisé en plusieurs parties sur plusieurs niveaux. Nous sommes ici dans la première crypte dont le plan est simple. Elle est constituée de l’ancienne église paléochrétienne Santa Maria della Scala, exactement située sous la nef, les colonnes reposant sur les murs de la crypte. Puisque cette crypte était l’église primitive, il est logique qu’elle se trouve au niveau du sol, et cela explique le pourquoi de ce grand escalier sur la façade, la cathédrale bâtie à l’aube du douzième siècle lui étant superposée. Il est émouvant de se trouver dans un lieu de culte aussi ancien, mais l’intérêt en est aussi ailleurs.

 

630e2 Crypte haute de la cathédrale de Trani

 

630e3 Crypte haute de la cathédrale de Trani

 

630e4 Crypte haute de la cathédrale de Trani 

L’intérêt est aussi dans les fresques qui, en certains endroits, sont très abîmées mais qui, en d’autres, sont d’une très grande richesse. Sur cette voûte sur croisée d’ogives sont représentés les quatre évangélistes. En bas, le plus visible est saint Marc avec son lion qui est doté d’ailes. Sur la droite, on a un peu de mal à identifier l’aigle qui accompagne saint Jean. À gauche, c’est saint Matthieu qui généralement a pour symbole un homme, ce qui signifie qu’ici dans cet homme ailé il ne faut pas voir un ange, mais un homme que l’artiste a doté des mêmes ailes que le lion de saint Marc. En haut, mais caché sur ma photo, saint Luc est accompagné de son bœuf, ailé également. La seconde photo représente saint Théodore sous les traits de ce jeune cavalier blond. Je ne pouvais manquer de le montrer puisque mon prénom, Thierry, est usuellement traduit en latin Theodoricus, diminutif du grec Theodoros, même si c’est un contresens puisque le nom franc, donc germanique, Thierry vient de theûd rik, peuple puissant, ce qui n’a rien à voir avec le composé grec Theou-dôron, don de Dieu. Quant à la Madone de ma troisième photo, elle est clairement byzantine mais malheureusement les moisissures l’ont fait virer au vert.

 

630f1 Crypte basse de la cathédrale de Trani 

630f2 Crypte basse de la cathédrale de Trani 

Nous arrivons ici dans l’autre crypte, organisée plutôt comme une autre église, qui occupe tout l’espace sous le chœur et qui en suit les contours, avec ses trois absides. Sa largeur est de la profondeur du chœur et ses absides sont sur l’un des grands côtés, autrement dit elle est perpendiculaire au plan de la cathédrale supérieure. C’est la crypte de saint Nicolas Pèlerin qui repose sur vingt-huit colonnes de marbre grec supportant quarante-deux voûtes, et par quoi a commencé la construction de la cathédrale, la construction de la crypte s’étant étalée sur une quarantaine d’années, de 1099 ou, si les travaux de fouilles, de dégagement et de fondations ont pris quelques mois, du tout début du douzième siècle jusqu’à 1142. Vaste, exceptionnellement haute et aérée, construite au niveau du sol, cette crypte est unique en son genre, et largement différente de l’autre crypte, plus basse, plus sombre, à demi enterrée, qui donne une impression plus habituelle.

 

630f3 Crypte basse de la cathédrale de Trani 

630f4 Trani, cathédrale, crypte, St Nicolas Pèlerin 

Cette crypte est celle du saint, et c’est parce que l’évêque voulait y héberger les reliques de saint Nicolas lorsqu’il a été canonisé cinq ans seulement après sa mort que l’on a commencé par la construction et l’aménagement de cette crypte. La statue le représente pieds nus, avec le grand crucifix qui, sa vie durant, lui a servi de bâton de pèlerin, et en bandoulière le petit sac où il transportait son unique bien.

 

630g1a Trani, le château souabe

 

630g1b Trani, le château souabe 

Quittons la cathédrale pour jeter un œil sur le château souabe. L’empereur Frédéric II souhaitait placer partout des châteaux laïcs pour contrebalancer le pouvoir et la puissance des cathédrales chrétiennes. Il a posé en 1230 la première pierre de ce château, aussi imposant que la cathédrale et, comme elle, situé face à la mer. Trois ans plus tard, la construction était achevée, mais les fortifications ont été ajoutées en 1249. Son fils Manfred y a célébré ses secondes noces avec Hélène d’Épire.

 

630g2 Trani, Cour d'Appel des Pouilles 

Poursuivons rapidement notre petit tour en ville. Voici d’abord, sur la place de la cathédrale, la belle façade de la Cour d’Appel des Pouilles.

 

630g3 Trani, église San Francesco 

Cette église est consacrée à San Francesco. On ignore la date de construction de ce bâtiment situé à l’origine hors les murs mais l(église apparaît dans un document de 1121, elle est donnée en 1168 à l’abbaye Cava dei Tirreni et, en 1176, elle obtient l’exemption de tout droit épiscopal. Les Franciscains à qui ce bâtiment de style roman des Pouilles est attribué en 1537 en allongent l’abside, originairement semi-circulaire, eu un chœur rectangulaire, et préfèrent le dédier à leur saint fondateur saint François d’Assise plutôt qu’à la Sainte Trinité comme c’était le cas jusque là.

 

630g4 Trani, l'ancienne synagogue 

À Trani vivait une importante communauté juive qui comptait quatre synagogues, dont seulement deux restent vouées au culte israélite aujourd’hui. Ma photo montre la plus petite des quatre, construite à l’époque de Frédéric II. Puis elle a été transformée en église catholique consacrée à Santa Maria de Cara, puis à San Francesco Saverio, et enfin à Saint Léonard. Les sœurs Clarisses dont le monastère est proche l’ont utilisée à partir de 1883 comme église du couvent. Elle est utilisée aujourd’hui comme entrepôt.

 

630h1 Trani, église San Giovanni Lionelli 

630h2 Trani, église San Giovanni Lionelli 

630h3 Trani, église San Giovanni Lionelli 

L’église San Giovanni Lionelli était consacrée à son origine, au quatorzième siècle, à saint Jean Baptiste, puis au quinzième siècle, quand elle s’est trouvée intriquée dans la construction d’un hôpital puis du couvent des Clarisses de Saint Jean Lionelli elle a été consacrée à saint Jean l’évangéliste. Il y a quelques années seulement qu’on lui a rendu l’aspect qu’elle avait aux seizième et dix-septième siècles.

 

630h4 Trani, église San Giovanni Lionelli, Visitation 

Parmi les magnifiques œuvres d’art que l’on peut y admirer, je ne montrerai que cette peinture représentant la Visitation. Mais le sol, les peintures, les décorations en sont magnifiques.

 

630h5 Trani, l'église Saint Martin 

Ici, je suis très déçu. Un petit livre que j’ai acheté au sujet d’une certaine église dédiée à saint Martin de Tours ne dit pas que cette église ne peut être visitée. Il ne dit pas non plus pourquoi a été choisi ici comme patron de cette église ce Martin, païen hongrois qui s’est converti au christianisme et est devenu évêque de Tours, qui est célèbre pour sa générosité symbolisée sous la forme de son manteau qu’il a coupé en deux d’un coup de son épée pour revêtir de la moitié un pauvre nécessiteux. Mon petit livre, un plan, et en avant. Je me trouve dans cette petite rue et ne vois pas d’église. Un peu plus loin, de part et d’autre de la rue, deux dames discutent le coup de balcon à balcon. Je les interpelle et leur demande où est cette église, au sujet de laquelle je vois, en outre, un panneau près d’un mur. Elle me disent de pousser la porte du porche qui se trouve non loin du panneau (sur ma photo, on voit ce panneau et le porche sur la porte duquel flotte un papier sans aucun rapport avec l’église). Dans une petite cour sale, sur le côté gauche, un escalier descend vers une porte vitrée derrière des grilles. Ce doit être mon église qui, datant du huitième siècle, se trouve aujourd’hui à deux mètres cinquante sous le niveau de la rue qui, au cours des siècles, est monté du fait de l’accumulation de matériaux et des constructions nouvelles à chaque fois édifiées au-dessus des anciennes. Je mets le flash et prends plusieurs photos en réglant des distances différentes, puisque je ne vois rien et ne peux évaluer la profondeur de l’église, mais rien n’apparaît, mes photos sont toutes noires… Le 10 janvier 2008, au cours d’une belle cérémonie dans la cathédrale, l’archevêque de Trani a remis l’église Saint Martin au métropolite de l’Église orthodoxe roumaine de Paris pour l’Europe de l’ouest et du sud aux fins d’usage pastoral et cultuel au bénéfice des Roumains orthodoxes. D’après ce que j’ai vu (et surtout pas vu), c’est un magnifique cadeau historique, mais un drôle de cadeau pour l’usage.

 

630i1 Trani 

630i2 Trani 

Laissons donc là les monuments et allons faire une petite promenade vers la mer. La première de ces deux photos est prise au zoom en position de léger téléobjectif (78mm, ce qui correspondrait à 125mm en photo argentique) depuis le parking où est installé notre camping-car, ce qui permet d’apprécier la vue dont nous jouissons au réveil à travers nos fenêtres. La seconde est prise un peu plus loin, sur le port de pêche.

 

630i3 Trani 

Quant à cette photo-ci, elle est prise depuis l’autre côté du port. On voit la magnifique cathédrale qui se dresse au-dessus du mur de l’ancien rempart, quasiment au bord de l’eau. Et notre parking est situé entre ce rempart et la mer, sous l’abside semi-circulaire. Nous aimons Trani, non seulement elle est belle mais son atmosphère est sympathique. Mais nous ne pouvons nous y éterniser et il va bien falloir partir.

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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 01:16

 

Dans ce dernier article au sujet de Bari, il me reste à parler de deux contacts chaleureux.

 

629a Gaetano Cuonzo 

(La photo ci-dessus a été prise par Natacha) Le premier, c’est parce que subitement, le même jour, nos deux ordinateurs se sont retrouvés muets. Nous sommes tombés d’abord sur un réparateur qui n’a pas su réparer. Un peu plus loin, autre magasin d’informatique qui, également, affiche assistenza. Cela vaut la peine que j’en cite le nom : SEVEN COMPUTER CENTER, via Francesco De Vito 45/47 à Bari. Là, nous avons été accueillis chaleureusement par Gaetano Cuonzo et Fausta Fiore et, en marge du problème technique, nous sommes restés longtemps à discuter de tout et de rien. Quant aux problèmes techniques, celui de Natacha relevait d’un tout petit quelque chose, mais pour le mien, à l’instar de saint Nicolas Gaetano l’a réparé par simple imposition des mains. Ni mes efforts ni ceux de l’autre réparateur n’avaient pu le sortir de son mutisme mais soudain, entre les mains de Gaetano et sans aucune intervention, la parole lui est revenue. Pour ce miracle et pour la gentillesse de l’accueil, MERCI.

 

L’autre rencontre a eu lieu dans un cadre totalement différent. Quand on sait que Natacha travaille sur les relations culturelles entre l’Europe occidentale et les pays d’Europe centrale et de l’est on imagine l’importance que revêtent pour elle la vie et l’œuvre de Bona Sforza, duchesse de Bari et reine de Pologne. Or il y a quelques années a eu lieu à Bari une grande rétrospective à laquelle ont participé Cracovie et Varsovie en envoyant à Bari objets et documents. Pour l’occasion a été édité un ouvrage en deux gros et grands volumes hors commerce, remis en présent à des spécialistes italiens ou étrangers.

 

629a Archivio di Bari e Citadella della Cultura

 

Nous nous sommes donc rendus aux archives, Citadella della Cultura, dans l’espoir qu’elle puisse consulter ces livres. Au rez-de-chaussée on peut voir quelques documents exposés.

 

629b Archives de Bari, Concessions de Sigismond I et Bona S 

Par exemple, ce document qui accorde des concessions à l’université de Bari est co-signé de Sigismond Premier Jagellon, le roi de Pologne, et Bona Sforza son épouse, daté à Cracovie le 18 janvier 1527.

 

629c Archives de Bari, carte de subversif, époque fasciste 

Dans un registre évidemment tout différent et datant d’une autre époque, le fascisme mussolinien, cette carte émise par la questure de Bari, avec fiche signalétique et photo, accuse cet homme d’attentat subversif et le désigne pour arrestation.

 

À l’étage, nous avons été accueillis par une dame extrêmement aimable, la dottoressa Grazia Maiorano, qui a participé à la rédaction de l’ouvrage, c’est dire si elle est compétente. De plus, loin de se rengorger de son titre de docteur, elle est simple et directe. Mais il ne reste qu’un seul et unique exemplaire du tome 1, et seulement deux exemplaires du tome 2. Eh bien quand elle est revenue avec les livres en main, elle a dit que, bien sûr, la bibliothèque doit garder un exemplaire, mais qu’elle faisait cadeau du tome 2. Natacha était tellement touchée et émue qu’elle a fondu en larmes. Avec cela, il m’était impossible de clore mes articles sur Bari sans le raconter.

 

À présent, après ce long séjour à Bari où j’ai lu ma documentation, où j’ai rédigé mes articles, où nous avons effectué des travaux matériels divers (par exemple, faire nettoyer le capteur de mon appareil photo par le représentant Canon), où nous avons multiplié les promenades en ville, nous allons repartir pour voir églises et châteaux des Pouilles.

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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 19:20

Le palais du gouvernement provincial, province de Bari dans la région des Pouilles, est un vaste et beau bâtiment édifié dans les années trente par ce régime fasciste qui voyait grand, au quatrième étage duquel est installée la pinacothèque provinciale. Les guides, apparemment, n’en font pas grand cas. Mon Guide Vert Michelin Puglia (en italien, car je crois que l’édition française n’existe pas) le cite seulement dans le paragraphe consacré au Lungomare (promenade du bord de mer) sans lui accorder la moindre étoile, tout au plus une petite étoile pour un Christ médiéval que, faisant ma mauvaise tête, je ne présenterai pas aujourd’hui par esprit de contradiction. Parce que cette pinacothèque nous a tellement enthousiasmés, Natacha et moi, les quatre petites heures que nous avions prévues ont été insuffisantes et quand on nous a gentiment dit que les portes allaient fermer, nous avons décidé de revenir le lendemain. Je dis gentiment, parce que le personnel n’a rien des gardes-chiourmes que l’on rencontre parfois –souvent– dans les musées, mais ce sont des gens accueillants, sympathiques, avec lesquels on a plaisir à bavarder, même quand on sait que des tableaux merveilleux sont là à deux pas et que l’heure tourne. Je n’ai pas donné l’adresse de mon blog, ils ne sauront sûrement pas que je souhaite les remercier, sauf si un de mes lecteurs passe par là et les en informe.

 

628a1 Bari, Madone en terre cuite, 15e-16e siècle

 

Une pinacothèque c’est, normalement, une galerie de tableaux. Et en effet, ici, on voit des centaines de tableaux. Mais il y a aussi quelques sculptures, et je commence par cette Vierge qui s’apprête à allaiter l’Enfant Jésus. C’est une œuvre en terre cuite de la fin du quinzième siècle ou du début du seizième. J’aime la simplicité naturelle du geste, le demi-sourire de la maman qui voit son bébé approcher sa main.

 

 

628a2 Bari, terre cuite polychrome (19e s.) 

 Autre terre cuite, mais celle-là revêtue d’un vernis polychrome et infiniment plus récente puisqu’elle date de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. La main sur la hanche, la tête de côté, cette femme en vêtements paysans élégants avec sa mandoline à la main est un peu m’as-tu vue mais je trouve que c’est tout à fait réaliste de la part de celle qui, dans une noce de campagne par exemple, se distingue en égayant la fête avec sa musique. L’artiste locale… Quant à la réalisation, elle est fine et délicate. L’échelle est donnée par l’assiette à l’arrière-plan.

 

628a3 Bari, Belliazzi, Il Riposo 

Tout autre est la dimension de ce garçon étendu réalisé grandeur nature, et qui date de la même époque, puisqu’il est de 1875, œuvre du Napolitain Raffaele Belliazzi (1835-1917). C’est une grande terre cuite reposant sur une base en bois. Le réalisme de la scène est surprenant et la précision du détail, la finesse d’exécution sont remarquables. Polychrome, il aurait presque sa place au Musée Grévin. Intitulée Le Repos et présentée en 1877 à l’Exposition Nationale de Naples, cette terre cuite a valu à son auteur la critique qu’elle aurait dû être en marbre. Qu’à cela ne tienne, dès l’année suivante à l’Exposition Universelle de Paris, il présente la même œuvre en marbre, couronnée de la médaille d’or de deuxième classe. Ce jeune garçon avait déjà servi précédemment de modèle à Belliazzi pour deux sujets différents. Le peintre Francesco Netti (dont je vais parler tout à l’heure) s’est inspiré de ce réalisme qui veut dépasser les limites de la sculpture pour donner un réalisme parfait à ses tableaux.

 

 

628a4a Bari, Angelo Viva, papier mâché 

628a4b Bari, Angelo Viva, cartapesta 

Encore une sculpture. La région, ou plus particulièrement Lecce, à environ 150 kilomètres vers le sud-est (nous sommes passés tout près, en remontant d’Otrante à Bari), s’est fait une spécialité de ce type de matériau à la place de la pierre, beaucoup plus chère. Nous aurons l’occasion de voir lors de notre séjour futur à Lecce beaucoup de ces sculptures en ce qu’on appelle en italien la cartapesta, le papier mâché, une pâte de papier appliquée sur une structure qui donne le squelette de l’œuvre, souvent en fil de fer garni de paille ou de tissu. Mais cette Vierge, ici, est très précieuse parce que sur le visage et le buste en papier mâché ont été fixées des mains en bois, et Jésus lui-même est en bois. Les yeux de la mère et de l’enfant sont en cristal coloré, et puis le manteau de Marie est en tissu imprégné de plâtre pour lui donner forme et elle porte des boucles d’oreilles en argent et en ivoire. C’est l’œuvre du Napolitain Angelo Viva (1748-1837). La base, elle, est moderne, en bois revêtu de papier adhésif imitant le marbre.

 

 

628b1 Bari, costume d'homme 18e siècle 

628b2 Bari, costume de femme fin 18e siècle 

Nous quittons la sculpture pour quelque chose qui n’est pas davantage du ressort d’une pinacothèque, mais qui n’en est pas pour autant dénué d’intérêt. C’est une exposition de vêtements du dix-huitième siècle, seconde moitié pour ces costumes trois pièces pour hommes, tout à la fin du siècle (entre 1795 et 1800) pour cette robe de femme. Les uns et les autres sont en soie et toile de lin et ont été réalisés dans un atelier napolitain.

 

628c1a Bari, Vivarini, saint Nicolas

 

628c1b Bari, Vivarini, sainte Catherine d'Alexandrie

 

628c1c Bari, Vivarini, sainte Claire (santa Chiara)

 

Cette fois-ci, nous arrivons enfin à la peinture, mais j’avais vraiment envie de montrer aussi les photos précédentes parce qu’il s’agit d’œuvres que j’aime (sculpture) ou d’objets qui m’intéressent (costumes du dix-huitième siècle). Ces tableaux représentent saint Nicolas de Bari avec sa crosse d’évêque de Myre et les trois boules d’or pour racheter ses petites voisines destinées par leur père pauvre à la prostitution, celui dont j’ai amplement parlé au sujet de la cathédrale et surtout de la basilique, sainte Catherine d’Alexandrie dont j’ai parlé le 3 août au palazzo Abatellis de Palerme et qui porte ici la roue dentée de son supplice par laquelle elle devait être déchiquetée, sainte Claire dont j’ai raconté la vie le 25 septembre au sujet du musée de Messine et qui est la fondatrice des Clarisses dont elle porte l’habit. L’auteur en est le célèbre Vénitien Bartolomeo Vivarini (vers 1430 - après 1491).

 

628c2 Bari, Vivarini, st François d'Assise et 4 autres sai 

C’est le même Vivarini qui a réalisé ce triptyque. Au centre, on reconnaît saint François d’Assise avec ses stigmates. À gauche, saint Antoine de Padoue est derrière l’archange saint Michel qui terrasse le dragon. Et à droite, saint Bernardin de Sienne est accompagné de l’apôtre saint Pierre.

 

628c3, Bari, Maestro di Cassano Murge, saint Michel

 

Voici un autre saint Michel terrassant le dragon, mais par le Maître de Cassano Murge (actif vers 1520). Il fait partie d’un polyptyque, mais c’était cet archange que je voulais montrer à titre de comparaison avec le précédent, plus ancien de quelques décennies seulement. Il est curieux de constater combien le premier paraît presque médiéval quand on le rapproche du second, très Renaissance.

 

628c4a Bari, Détail saint Michel 

628c4b Bari, Détail saint Michel 

Je voudrais aussi montrer ces deux détails. Le saint Michel de Vivarini (monté des deux pieds sur le démon qui enroule sa queue de serpent sur la jambe droite de l’archange et lui saisit le pied gauche dans sa main aux ongles griffus) pèse deux âmes de femmes, et quoique transpercé le diable se saisit de l’âme chargée de péchés. Tandis que l’autre saint Michel est opposé à un démon à cinq doigts parallèles, sans pouce, et donc monstrueux, et lui pèse deux âmes d’homme.

 

628d1 Bari, Bellini, saint Pierre martyr 

Ce peintre est l’un des plus célèbres, c’est le Vénitien Giovanni Bellini (vers 1430/1435 – 29 novembre 1516). Il représente ici saint Pierre martyr, à distinguer bien évidemment de l’apôtre qui a été crucifié la tête en bas. Ce Pierre-ci, né à Vérone vers 1205, est un Dominicain nommé inquisiteur pour Milan et Côme, prieur du couvent de Côme, qui a lutté farouchement contre l’hérésie cathare et à ce titre il en a envoyé un grand nombre grésiller sur le bûcher. "Tu ne tueras point", dit l’un des commandements de Dieu, mais il a été canonisé parce qu’il n’a tué qu’au nom de son intolérance, ce qui est particulièrement méritoire. Par ailleurs sa vie a été ascétique et pieuse et, pour les non cathares, il a été charitable. Évidemment, son action en faveur de la ligne romaine du christianisme lui a valu bien des inimitiés, si bien que le samedi de Pâques 1252 il a été attaqué avec une serpe qui lui a fendu le crâne. Comme il avait encore la force de professer sa foi, il a été achevé d’un coup de couteau au cœur. Tel est le sujet de ce tableau, où il est revêtu de son habit de Dominicain, la Bible qu’il a étudiée et analysée dans une main et la palme du martyre dans l’autre, et où on représente son crâne fendu et son cœur transpercé. Ce tableau, qui a les honneurs à lui tout seul d’une petite salle fermée où l’on n’a pas le droit d’entrer à plus de quatre à la fois est loin d’être mon préféré mais il est si célèbre qu’il me faut bien le montrer…

 

628d2a Bari, Giovanni Maria Scupula, Histoire du Christ et

 

628d2b Bari, Giovanni Maria Scupula, Présentation au templ 

628d2c Bari, Giovanni Maria Scupula, Flagellation 

Beaucoup plus intéressant à mes yeux est ce tableau composé de seize petites scènes de l’Histoire du Christ et de la Vierge. J’en montre deux en plus gros plan, la Présentation de Jésus au temple et la Flagellation. Giovanni Maria Scupula, l’auteur, a vécu à Otrante dans la première moitié du seizième siècle. Le dessin est un peu naïf, le décor des scènes est dépouillé, ce qui donne un aspect très moderne à ces petits tableaux.

 

 

628d3 Bari, Tintoretto, Saint Roch et les pestiférés 

Encore un grand peintre, extrêmement célèbre celui-ci, puisqu’il s’agit du Tintoret (Jacopo Robusti, dit Il Tintoretto, né vers 1518 à Vérone et mort en 1594). Et je devrais être désolé (et avoir un peu honte) de dire que là encore ce Saint Roch et les pestiférés n’est pas ce que je préfère. Le 16 mars dernier, à l’église San Rocco de Rome, je racontais la vie de ce saint, comment il a étudié la médecine à Montpellier, comment il est parti pour Rome, soignant les malades lors des épidémies de peste, et comment on l’a emprisonné sans savoir qui il était. Il est mort de misère dans sa prison en 1379. Ce tableau est une commande de la famille Effrem, sans doute en action de grâce pour avoir obtenu une guérison après l’avoir invoqué. Mais saint Roch n’a pas pu les guérir d’un coup de sa lancette dans leurs bubons parce qu’il était mort depuis deux siècles. Et tel est bien le sujet du tableau. Au fond, on emporte des morts. Devant, un grand nombre de malades de la peste. À droite, saint Roch ne s’occupe pas d’eux matériellement, mais il est tourné vers le Père Éternel qui vole en haut à gauche et il intercède pour eux. Certains critiques, considérant que la luminosité caractéristique de l’art du Tintoret que l’on peut admirer dans la partie supérieure (je n’aime pas le vol de Dieu bras écartés mais j’admire en effet la lumineuse transparence des couleurs) ne se retrouve pas dans la partie inférieure, ont supposé que le tableau est le fruit d’une collaboration du maître avec son fils Domenico ou un autre peintre. Quand on attire ainsi mon attention, je ne peux que remarquer, en effet, la différence, mais je ne suis pas suffisamment expert pour donner un avis, je ne peux que reproduire ce que je lis.

 

 

628e1 Bari, Institution de l'Eucharistie, xylographie sur t 

628e2 Bari, Institution de l'Eucharistie, xylographie sur t 

628e3 Bari, Institution de l'Eucharistie, xylographie sur t 

Cette œuvre de très grandes dimensions (que je ne montre pas dans son intégralité) qui occupe tout un mur d’une salle du musée est intéressante à plusieurs titres. Le premier est la méthode artistique. Il s’agit d’une xylographie sur toile de lin, colorée avec des extraits végétaux. Vu la taille plusieurs parcelles sont cousues ensemble. Par ailleurs, la façon dont est représentée l’Institution de l’Eucharistie, pour donner son titre officiel, autrement dit la Cène, est remarquablement expressive. Cette œuvre est issue de l’atelier de Pieter Wouters (Anvers 1617-1682).

 

628f1 Bari, Lamentation sur le Christ mort, 18e siècle

 

Cette Lamentation sur le Christ mort est d’un peintre inconnu du début du dix-huitième siècle. Le tableau a subi une restauration si brutale et si maladroite que l’identification n’est plus possible. En revanche, je ne crois pas me tromper si je reconnais à gauche Marie Madeleine aux longs cheveux, à droite saint Jean, et au milieu ce doit être Marie quoiqu’elle paraisse bien jeune pour être la mère de Jésus. Mais je pense que ces trois personnes sont les plus propres à se lamenter sur le corps du Christ. Ne sachant qui est le peintre, je ne peux qu’ignorer s’il a vu des toiles de Ribera, mais je trouve qu’il y a une sorte d’inspiration commune. Et, quoique les couleurs et les détails du corps du Christ soient lavés, je trouve très beau et émouvant ce tableau, plein de sincérité et de sensibilité, avec une belle composition en diagonale sur un fond sans décor pour plus de pureté.

 

628f2 Bari, Giuseppe Bonito, l'Évanouissement 

C’est le Napolitain Giuseppe Bonito (1707-1789) qui a peint cet Évanouissement. Autour de la jeune femme peinte très pâle, les uns s’affairent pour la soutenir, pour écarter ses vêtements, pour apporter un petit pot d’eau, d’autres se lamentent, ou expriment leur inquiétude, un autre lève les yeux vers le ciel sans doute pour prier. Je trouve intéressantes toutes ces attitudes, cette étude des différents comportements et sentiments. Sur un plan esthétique, en revanche, je préfère nettement le tableau précédent, même si sujet et style sont si différents que je ne devrais pas être autorisé à les comparer.

 

628g1 Bari, Francesco Netti, La Lecture 

Nous voici au dix-neuvième siècle. Au début, j’ai parlé du réalisme et j’ai dit que j’y reviendrais au sujet de Francesco Netti (1832-1894). Voici La Lecture. Dans un style, et peut-être une technique, qui rappellent l’Impressionnisme, nous sommes face à un tableau dont le réalisme est photographique. C’est le contraire de l’Impressionnisme, qui ne représente pas mais évoque. Quoi qu’il en soit, j’adore ce tableau, cette jeune femme à l’ample jupe dans cet intérieur bourgeois, occupée à regarder les images d’un journal qui peut être l’Illustration et dont le visage exprime l’intérêt tandis qu’elle tient distraitement sa tasse de café. J’étais sur le point de le détacher du mur quand je me suis rappelé que je ne peux le fixer au mur de notre maison ambulante, aucune surface n’étant disponible. Et puis, si je m’étais fait prendre, on ne m’aurait pas laissé l’accrocher au mur en dur de ma prison. Je suis donc parti en le gardant dans un coin de ma mémoire.

 

628g2 Bari, Francesco Netti, En Cour d'Assises

 

C’est le même Francesco Netti qui a peint À la cour d’assises. Ce tableau-ci est daté 1882. En même temps esthétique et documentaire, cette huile qui montre les personnes passionnées par le procès, une majorité de femmes penchées à la galerie, est elle aussi extrêmement réaliste, c’est le fruit d’une observation humaine d’un œil aigu et d’une description précise et soigneuse. Je l’aime aussi beaucoup, même s’il me touche moins que le précédent.

 

628h1 Bari, Zandomeneghi, Jeune fille avec un bouquet de fl 

Federico Zandomeneghi est un peintre italien né à Venise en 1841 mais qui a travaillé à Paris et y est mort en 1917. Évidemment, qui aime Renoir et s’intéresse un peu à lui sait qu’il était l’ami de Paul Durand-Ruel, son marchand de tableaux. Dans le livre de souvenirs écrit par le fils du peintre, le cinéaste Jean Renoir, j’ai pu approfondir ma connaissance de leurs relations. Notamment, à son contact, Renoir a compris que l’art devait passer par les lois du marché. Or voici que je vois que Zandomeneghi avait le même Durand-Ruel comme marchand, et que ce dernier l’avait incité, au tournant du siècle, à accélérer sensiblement son rythme de travail, ce qu’il fit en produisant d’innombrables variantes de portraits féminins dans l’intimité de leur vie quotidienne, son thème favori. Deux autres tableaux proches de celui-ci sont connus, l’un intitulé Les Marguerites représente le même modèle avec un bouquet de fleurs, mais avec les cheveux défaits et sans le paysage de fond, l’autre intitulé Campagne française, qui représente le paysage sans le modèle, mais avec un premier plan très vide, probablement pour recevoir le portrait de jeune fille. Sans doute ces deux autres tableaux sont-ils la préparation de celui que je vois ici à Bari. Ce tableau, Jeune fille avec un bouquet de fleurs daté de 1903 est une huile, mais sa technique est influencée par la pratique du pastel par son auteur. Et voilà une autre œuvre qui me plaît beaucoup.

 

628h2 Bari, Armenise, Édicule sacré sur la lagune, huile

 

 Le support de cette peinture à l’huile est une assiette de porcelaine et l’auteur en est Raffaele Armenise (Bari 1852 – Milan 1925), qui l’intitule Édicule sacré sur la lagune. Nous sommes donc à Venise. Ce qu’à Milan, à Rome, à Naples, à Palerme ou à Bari on trouve sur les murs des maisons ou en divers endroits de la rue, ces petits autels dédiés à un saint, ces statues de la Vierge, ces crucifix devant lesquels les fidèles déposent un petit bouquet de fleurs ou font brûler une bougie, à Venise pouvaient se voir sur un pied émergeant des eaux de la lagune. Le couple que l’on voit ici s’est approché en barque pour nettoyer la vitre du lampadaire et pour remplacer le cierge ou la bougie de l’édicule derrière. Les couleurs atténuées du couchant, la finesse du dessin surtout si l’on considère les très petites dimensions de l’assiette, les attitudes des personnages, tout dans cette peinture est délicat et joli.

 

628h3 Bari, Antonio Piccinni, Un Musulman 

Cette aquarelle d’Antonio Piccinni, né à Trani en 1846 (Trani est une ville des Pouilles non loin de Bari. Nous avons l’intention d’aller y visiter une cathédrale) et mort à Rome en 1920, est intitulée Un Musulman. Évidemment, l’habillement, la barbe, les deux gros pistolets, sont là pour faire couleur locale, mais j’aime la précision du trait et l’expression de l’attitude ainsi que le jeu des couleurs. Au dix-neuvième siècle particulièrement, cet exotisme était prisé. Les peintres français ne se sont pas privés de sujets pris en Algérie ou au Maroc.

 

628h4 Bari, Raffaele Laudati, Rappel

 

En haut de ce dessin au charbon sur papier l’auteur a indiqué le titre, Richiamo (Rappel), et la date Paris 1931 sous la signature illisible, qui est celle de Raffaele Laudati (Altamura 1862 – Naples 1941). Altamura, autre cathédrale que nous visiterons, est située non loin de Bari, direction sud, sud-est. Une scène amusante, prise sur le vif.

 

628h5 Bari, Giorgio De Chirico, Chevaux 

Cette gouache sur papier collé sur carton, Chevaux, est de Giorgio De Chirico 1888-1978). Elle a dû être réalisée dans les années 30. Nous avions vu une exposition des œuvres de ce peintre à Rome, le 11 avril dernier. Je n’avais pas aimé son style. Bien sûr je le connaissais parce qu’il est extrêmement célèbre, mais jamais je n’avais vu d’exposition regroupant tant de tableaux de lui et je n’ai pas compris alors cette accumulation de monuments antiques dans des décors contemporains. Mais ces chevaux, ici, entre la mer et ces quelques fragments de colonnes antiques, sont très beaux avec leurs grandes crinières et leurs queues touffues d’animaux fantastiques. Dans sa jeunesse, il avait écrit : "Et je pense encore à l’énigme du cheval dans son essence de dieu marin. Une fois, j’ai imaginé dans l’obscurité d’un temple, surgissant du rivage de la mer le destrier parlant, prophétique, que le dieu de la mer a donné au roi Argos. Je lai imaginé sculpté en marbre pur et limpide comme un diamant, plié sur les jambes postérieures comme un sphinx, avec toute l’énigme et l’infinie nostalgie des ondes dans ses yeux et dans le mouvement de son encolure blanche".

 

Avec son ciel et sa mer sombres, mais avec des touches de blanc, non seulement avec l’un des chevaux, mais dans les colonnes, les nuages, l’écume des vagues, la réflexion de la lumière sur la robe du cheval bai, cette petite peinture est très forte. Elle appartenait précédemment au MOMA, le Museum Of Modern Art de New-York, qui l’a mise en vente sur le marché de l’art européen où elle a été acquise par un collectionneur italien, romain, Luigi Grieco. Ce monsieur a ainsi acquis en une trentaine d’années une cinquantaine d’œuvres d’art italiennes s’étalant sur une durée de 85 ans, de 1860 à 1945. Gravement malade, il a souhaité en faire don à un musée afin que le public en profite. Mais curieusement, bêtement aussi, les musées n’étaient pas intéressés, manque de place, par exemple. Lors d’un passage en Basilicate, on lui a conseillé d’aller voir à la pinacothèque de Bari, où le courant est tout de suite passé avec la conservatrice. Elle est allée deux fois à Rome pour voir la collection d’abord, pour des formalités de transmission ensuite, et lorsqu’en septembre à la date fixée elle a téléphoné pour prendre le dernier rendez-vous, Luigi Grieco venait de s’éteindre. C’est sa femme Anna qui a achevé les formalités de la donation. Parce que je souhaitais montrer ici des œuvres de diverses époques et de divers styles, je n’ai présenté que deux œuvres de sa collection, la Jeune fille avec un bouquet de fleurs et Chevaux, mais j’ai beaucoup aimé ce qu’il aimait, j’ai aimé tous les tableaux de sa collection. C’est donc sur cela, sur sa générosité et sur son goût que je terminerai cet article au sujet de la pinacothèque provinciale de Bari.

 

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Published by Thierry Jamard
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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 17:24

627a1a Bari, saint Nicolas

 

627a1b Bari, san Nicola 

Bari est une ville où l’on rencontre des masses de Russes. Ce sont des pèlerins orthodoxes, car les églises orientales, que ce soient les orthodoxes ou les catholiques de rite grec, ont une grande dévotion pour saint Nicolas, dont les reliques sont dans la basilique de Bari. Sur la place devant la basilique, cette grande statue du saint est accompagnée d’une plaque en cuivre apposée en 2003 et signée du président de la fédération russe (c’est-à-dire Vladimir Poutine à cette époque), adressée en italien et en russe aux "Chers citoyens de Bari", auxquels il s’adresse en ces termes : "Je suis heureux de la possibilité de saluer cordialement les habitants de l’antique cité italienne de Bari. Il m’est particulièrement agréable de le faire dans la mesure où votre terre et la Russie sont unies par les liens d’une histoire pluriséculaire. En cadeau à votre cité, qui garde ce grand et sacré trésor que sont les reliques de saint Nicolas, archevêque de Myra en Lycie, voici une statue de ce thaumaturge. / Le saint évêque Nicolas est l’un des saints les plus vénérés. Mais surtout en Russie il jouit d’une vénération spéciale. À saint Nicolas sont dédiés les autels de beaucoup d’églises russes. / Puisse ce don être le témoignage non seulement de la vénération du grand saint de la part des Russes, mais aussi de la constante aspiration des peuples de nos pays à la consolidation de l’amitié et de la coopération". Ces mots sous la plume d’un colonel du KGB soviétique qui a combattu toute pratique religieuse avec l’énergie qu’on lui connaît sont particulièrement savoureux. Mais il est vrai qu’en vingt ans bien de l’eau a coulé sous les ponts de la Moskova et de la Néva.

 

627a2 Bari, basilique Saint Nicolas 

627a3 Bari, basilica San Nicola 

La basilique Saint Nicolas, seule, a échappé à la fureur destructrice de Guillaume le Mauvais, alors que ni le château, ni même la cathédrale n’avaient été épargnés. Bari avait été le siège du gouverneur romain, celui du gastald lombard qui régnait sur le sud de l’Italie, de l’émir sarrasin de 841 à 871, puis du catépan byzantin de 876 à 1071, et même intronisée capitale de l’Italie du sud à partir de 970. Et voilà qu’en 1071 Robert Guiscard dont la capitale est à Salerne conquiert Bari, la réduisant de ce fait au simple statut d’un chef-lieu de province, avec les pertes économiques que cela implique. C’est pourquoi, pensant attirer la foule des pèlerins vers les reliques de ce saint très vénéré et ainsi générer d’abondantes recettes pour sa ville, l’évêque a volé en 1087 les précieuses reliques destinées à Rome comme je l’ai raconté dans mon article au sujet de la cathédrale pour l'effigie de la Madone. Les deux histoires sont absolument parallèles, l'iconostase pour les premiers, le crainte des Musulmans après leur conquête dans le second cas, les moines basiliens, les marins, la rumeur en ville, le vol par l'évêque. Si l'une des histoires n'est pas légendaire (car après tout tout cela est assez vraisemblable, sans apparition, sans mystère), c'est très probablement celle de saint Nicolas car le vol a dans ces circonstances une signification économique. L’évêque, donc, voulait placer les reliques dans sa cathédrale, mais le peuple voulait absolument un lieu nouveau réservé au grand saint. Sous la pression populaire, devant l’agitation et craignant une émeute, l’évêque décida alors de transformer le palais du catépan inoccupé depuis le départ des Byzantins et délaissé par le Normand résidant à Salerne, et pour cela il chargea l’abbé Élie d’élaborer des plans et de conduire les travaux. À noter que dans les premiers temps de l’Église, et selon une tradition qui s’est longtemps perpétuée en Italie, l’évêque est l’administrateur d’une paroisse ou d’un groupe de paroisses dans une ville, et non pas comme aujourd’hui d’un diocèse. Cela explique que dans les inscriptions de cette basilique, il soit fait référence à l’évêque Élie. Cela explique aussi que dans de nombreuses petites villes voisines les unes des autres il y ait des cathédrales alors qu’en France il y a une cathédrale par diocèse et en général un diocèse par département, voire par deux départements (par exemple, Cher et Indre).

 

D’après un parchemin, il semble que l’essentiel de l’édifice ait été achevé en 1103, avant la mort d’Élie en 1105, et que son successeur, l’abbé Eustathe (1105-1123) n’ait eu à réaliser que la décoration et les sculptures.

 

627b1a Bari, basilique Saint Nicolas 

627b1b Bari, basilique Saint Nicolas 

627b1c Bari, basilique Saint Nicolas 

Voici le portail principal de la façade de l’église. On remarque que sur ce mur très nu, dont même la rosace n’est en rien ouvragée, le portail est richement décoré. Il est surmonté de l’image de saint Nicolas. De part et d’autre, avec l’arrière-train engagé dans la paroi ce qui donne l’impression qu’ils sortent du mur, deux grands bœufs remplacent les traditionnels lions que le Moyen-Âge place à l’entrée de ses églises. Et lorsqu’il ne s’agit pas de l’évangéliste saint Luc, cet animal n’a rien de commun avec les décorations usuelles d’une église chrétienne. Cela m’amène à parler de l’histoire de la construction. Au début de 1010, le Lombard Melo prend la tête d’une révolte contre le pouvoir byzantin, et le catépan Curcuas est tué par les Lombards. Byzance envoie alors un nouveau catépan, Basile Mésardonite, qui débarque à Bari à la tête de renforts et assiège la ville. Au bout de 61 jours, il entre dans Bari en avril 1011, restaure le palais et, selon une pierre gravée, "poussé par une dévotion sincère, il a édifié la sainte église du glorieux Démétrius, construite en pierre, afin que comme un phare elle resplendisse radieusement". Démétrius, c’est Dimitri, ou Dmitri comme mon beau-père. Puis vient le long siège (1069-1071) au terme duquel le Normand Robert Guiscard chasse définitivement les Byzantins de Bari. Le palais du catépan est désormais inoccupé et en 1087 l’évêque y fait construire une basilique pour accueillir les reliques de saint Nicolas. Trois théories s’affrontent concernant la construction. Je n’entrerai pas dans les longs développements de chacun des spécialistesque j'ai eu l'occasion de lire et d'étudier, mais j’en retire ce qui, à mes yeux, est le plus plausible. La basilique ne suit pas un axe régulier, les arceaux de la façade au-dessus des portails latéraux, comme on le voit sur ma photo, ne tombent pas au milieu du portail (surtout du côté droit), la crypte et ses chapiteaux sont nettement byzantins comme on va le voir tout à l’heure, et puis il y a ces fameux bœufs de la façade, par conséquent la basilique a dû, non pas remplacer, mais largement réutiliser les bâtiments du palais du catépan.

 

627c1a Bari, basilique Saint Nicolas 

627c1b Bari, basilique Saint Nicolas

 

627c1c Bari, basilique Saint Nicolas

 

La basilique étant tournée vers l’est comme il est habituel, à l’opposé du chœur la façade est à l’ouest. Sur le flanc nord, on trouve cette très belle Porte des Lions qui remonte au onzième siècle. Entre autres sculptures intéressantes, celle du bandeau interne de l’arc qui la surmonte. Il représente une scène de guerre où des cavaliers en armure prennent d’assaut une citadelle représentée par une porte barricadée, au-dessus de laquelle apparaissent les têtes de deux défenseurs. En 1098, Bohémond, un fils de Robert Guiscard ("c’était une merveille à voir pour les yeux, et sa réputation était terrifiante", écrit à son sujet avec une admiration sans bornes Anne Comnène, la fille de l’empereur byzantin Alexis I, pourtant ennemi juré des Normands), Bohémond, dis-je, prend la ville d’Antioche, ce qui constitue une victoire de grande portée, et cette sculpture pourrait fort bien être la célébration de cet événement.

 

627c2 Bari, basilica San Nicola 

 Continuant à tourner autour du bâtiment, on trouve sur la façade est une fenêtre décorée de deux éléphants qui l’encadrent. Même hérissé de ses aiguilles anti-pigeons, j’aime bien cet éléphant qui, comme les bœufs de l’autre côté, semble sortir du mur. Et puis je n’oublie pas que l’éléphant était l’animal préféré de Papa, à qui j’aurais voulu pouvoir dédier cette image.

 

627c3 Bari, basilica San Nicola 

 Parce que le mur porte cette sculpture représentant saint Nicolas dans sa tenue d’évêque, avec sa mitre sur la tête et son emblème des trois boules d’or posées sur l’évangile, je ne peux manquer de montrer cette image.

 

627d1 Bari, basilique Saint Nicolas 

627d2a Bari, basilica San Nicola 

627d2b Bari, basilica San Nicola, emblème des Sforza

 

  Entrons maintenant dans la basilique. Son ampleur nue est impressionnante. Des chapelles baroques avaient été ajoutées, qui dénaturaient la grandeur due à la simplicité et que l’on a judicieusement supprimées en 1930. Par ces arches qui n’apparaissent pas parfaitement parallèles, on voit ce que je voulais dire lorsque j’écrivais que la basilique ne suit pas un axe régulier. L’arche à trois cintres qui ferme le chœur et qui joue le rôle d’iconostase selon le rite oriental, est d’origine, mais les trois arches de la nef (sur mes photos, par manque de recul, on ne voit que la seconde et la troisième) datent du quinzième siècle. En effet, en 1456, un violent tremblement de terre a ébranlé l’édifice, aussi le prince Orsini a-t-il consolidé la structure en construisant la première arche en 1458 et la troisième en 1463. Puis le duc de Milan Ludovic le More, oncle de Bona Sforza dont j’ai parlé dans l’article sur les promenades dans Bari, a construit l’arche du milieu en 1494. Ses armes y figurent, ce blason portant deux aigles et deux vouivres, soit un serpent qui dévore un enfant.

 

627d3 Bari, basilique Saint Nicolas

 

Le majestueux ciborium comporte peut-être des éléments beaucoup plus anciens que l’édification de la basilique. En effet, les spécialistes ont relevé de remarquables similitudes entre ses chapiteaux et des chapiteaux réalisés entre le cinquième et le septième siècles à Ravenne, mais il n’est pas exclu, selon d’autres, que l’artiste qui travaillait au douzième siècle pour l’abbé Eustathe ait copié ces modèles anciens.

 

627d4 Bari, basilique Saint Nicolas 

La toiture a dû être refaite à plusieurs reprises. Après l’échange de chevrons détériorés par la pluie du fait d’un défaut dans la couverture, il a été fait appel à un artiste de la ville voisine de Bitonto située à une douzaine de kilomètres à l’ouest de Bari, et qui comporte une magnifique cathédrale que nous nous sommes promis de visiter un de ces jours. Cet artiste, Carlo Rosa, va peindre entre 1661 et 1673 des toiles qui seront encadrées par un Napolitain et fixées au plafond. La toile que j’ai choisie ici est dans le bras gauche du transept. Saint Nicolas, volant au-dessus de Bari, prophétise que ses ossements reposeront ici.

 

627d5a Bari, Bona Sforza à la basilique Saint Nicolas 

627d5b Bari, Bona Sforza nella basilica San Nicola 

 Tout le chœur est occupé par le mausolée de Bona Sforza (1494-1557). J’ai déjà amplement parlé d’elle ailleurs, je ne vais pas me répéter. Mais cette duchesse de Bari, reine de Pologne, qui a joué un rôle important dans la diffusion de la culture italienne de la Renaissance dans cette Europe centrale, est un personnage important, ce qui explique qu’un mausolée aussi grandiose lui ait été consacré. Toujours opposée à la noblesse polonaise, qui la haïssait, elle a été présentée sous un jour très défavorable par les historiens polonais, qui étaient proches de la noblesse. Elle a joué un rôle essentiel dans la politique polonaise, tendant à renforcer l’unité du royaume, à réformer le droit, à introduite la liberté d’opinion et de religion, à procéder à des réformes agraires, notamment en Russie occidentale (à l’époque, le pouvoir polonais s’étendait sur l’actuelle Pologne, sur la Prusse, sur la Lituanie, sur l’actuelle Biélorussie, sur l’ouest de la Russie et de l’Ukraine). Mais on a vu que malgré son opposition à ce mariage, son fils Sigismond II avait épousé une princesse lituanienne protestante et qu’à la suite de la mort de sa belle-fille des suites d’un empoisonnement (criminel ou dû à l’absorption d’un mets vénéneux), il avait été facile à ses ennemis d’accuser Bona, la belle-mère. Sigismond, alors, l’écarta de tout pouvoir en 1546. Elle retourna à Bari en 1556 dans le château que nous avons visité et y est morte en 1557. On l’enterra dans la cathédrale. Mais plus tard sa fille, la reine Anne, obtiendra du pape qu’elle puisse être transférée dans la basilique où ce grand mausolée sera élevé en son honneur en 1593.. S’il est facile de comprendre que, mariée au roi de Pologne, elle soit devenue reine de ce pays, on peut s’étonner que cette Sforza de Milan soit duchesse de Bari, et cela je n’en ai pas parlé précédemment. Tout simplement, les Sforza ayant participé aux côtés du roi Ferdinand II d’Aragon à la lutte contre le prince de Tarente, le duché de Bari –qui dépendait du royaume de Naples sur lequel régnait Ferdinand– leur a été donné en récompense.

 

Dans ce mausolée, on voit deux évêques, le patron de Bari saint Nicolas, et le patron de la Pologne saint Stanislas. À leurs pieds des allégories portent les armes de Pologne (à gauche) et de Bari (à droite). Dans cette Italie où les femmes en épaules nues ne peuvent pénétrer dans la plupart des églises, je ne comprends pas le passe-droit de ces deux-là qui s’y prélassent les seins nus et même découvertes jusqu’au nombril, preuve qu’au vingt-et-unième siècle les privilèges ne sont pas tous abolis… Soyons sérieux. Derrière le mausolée de Bona Sforza, toute l’abside avait été recouverte, en 1594, de fresques représentant des membres de la famille royale de Pologne. En 1928, pensant que la Pologne n’avait rien à faire avec saint Nicolas, on a tout effacé soigneusement et on a voulu transférer le mausolée au château. Puis on a (heureusement) renoncé au transfert, mais les fresques ne peuvent être repeintes.

 

627d6 Bari, basilica San Nicola 

La cathèdre dite de l’abbé Élie date de 1098. Elle ne lui était pas destinée à lui, mais au pape pour sa visite. Le nom d’Élie apparaît comme celui de qui a décidé de cette cathèdre. Au pied, deux esclaves sarrasins en supportent le poids, ce sont les vaincus, tandis qu’au milieu un pèlerin marche libre, la voie de la Terre Sainte étant dégagée. La chronique de celui que l’on appelle l’Anonyme de Bari, rédigée en 1120, dit : "L’an 1098. Au matin du 3 octobre vint le pape Urbain II avec de nombreux archevêques, évêques, abbés et comtes. Ils entrèrent dans Bari et furent accueillis avec grande révérence. Monseigneur Élie, notre archevêque, prépara une merveilleuse cathèdre dans l’église du bienheureux Nicolas, confesseur du Christ. Et le pape y tint un synode d’une semaine".

 

 

627e1a Bari, Saint Nicolas

  

627e1b Bari, San Nicola 

627e1c Bari, Saint Nicolas

 

Dans le bas-côté gauche, dans une vitrine, il y a la grande statue de saint Nicolas. Comme on le voit sur la troisième de ces photos, la dévotion du public et de ses nombreux pèlerins (selon les vœux de l’évêque qui avait volé les reliques…) lui vaut de généreux et multiples dons, glissés par une fente judicieusement prévue au bas de la vitrine. Il est représenté dans ses amples habits orientaux. Mais sans doute faut-il à présent parler de lui un peu plus précisément.

 

À une date imprécise, vers 250 ou 270 de notre ère, naît à Patara, en Lycie, région du sud-ouest de l’Asie Mineure, aujourd’hui en Turquie, un petit garçon nommé Nicolas, neveu de l’évêque de Myre, capitale de cette région. Devenu adulte, et prêtre, Nicolas succédera à son oncle sur le siège épiscopal. Les empereurs romains de cette période sont Aurélien (270-275), Marcus Tacite (275-276), Probus (276-282), Carus (282-283), Numérien (283-284), Dioclétien (284-306), parmi lesquels le premier et le dernier sont connus pour leur cruauté et particulièrement leur lutte contre le christianisme, monothéisme qu’ils jugent dangereux pour leur pouvoir, fondé sur leur essence divine. C’est ainsi que Nicolas est arrêté et emprisonné. Mais quand Dioclétien meurt en 306, Constantin va reconquérir l’entier pouvoir qui avait été partagé par Dioclétien entre quatre empereurs, deux augustes assistés de deux césars, et établira la liberté de culte qui ouvre la voie à la reconnaissance du christianisme comme religion d’État. Sous son règne, Nicolas va être libéré et reprendra ses fonctions d’évêque de Myre. Généreux et pitoyable pour les pauvres, apprenant que son voisin, incapable de doter ses trois filles, va les livrer le lendemain à la prostitution, il donne à chacune une pièce d’or (ce sont les trois boules posées sur le livre des évangiles qu’il tient en main dans la représentation traditionnelle). Trois officiers de Constantin qu’il avait reçus à Myre l’avaient vu faire libérer des condamnés à la décapitation pour un crime qu’ils n’avaient pas commis ; aussi lorsqu’eux-mêmes furent jetés en prison sur la foi d’un faux témoignage, ils prièrent Dieu de les secourir, Nicolas apparut en songe à Constantin démontrant l’erreur judiciaire, et Constantin les fit libérer. Et puis il y a, bien sûr, l’épisode des trois petits enfants tués et mis au saloir par le boucher, que Nicolas ressuscita au bout de sept ans. En 325, alors que le christianisme est éclaté en beaucoup de tendances, Constantin convoque à Nicée un concile auquel participe Nicolas. Pour démontrer, face aux Ariens, l’unité entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit et la possible coexistence des trois en un, il prend une brique, explique qu’elle est faite des deux éléments terre et eau, et qu’elle a reçu le feu, sur quoi il fait miraculeusement jaillir du feu de la brique, prouvant ainsi la triple substance de la brique unique. Beaucoup plus tard, après le transfert de ses restes à Bari, des marins pris dans une violente tempête l’invoquèrent, il leur apparut et les sauva. Tels sont les épisodes, historiques les uns, légendaires les autres, de sa vie. Mort en 343, il a été enterré dans sa ville de Myre, où sa dépouille est restée jusqu’à ce qu’elle soit subtilisée par les deux moines basiliens qui voulaient éviter la violation de sa sépulture par les Turcs musulmans, comme je le raconte un peu plus haut.

 

627e2 Bari, San Nicola 

Cette autre statue de saint Nicolas, en bois, date de la fin du dix-huitième siècle. De sa main droite il nous bénit tandis que dans la gauche il tient l’évangile et les trois boules d’or données aux filles de son voisin. À ses pieds, les trois petits enfants ressuscités du saloir. Ici, il est vêtu à l’occidentale avec une chasuble courte sur une longue tunique blanche lui tombant jusqu’aux pieds.

 

627e3a Bari, San Nicola 

627e3b Bari, Saint Nicolas 

Dans le bras droit du transept, on trouve aussi sur un autel ce buste de saint Nicolas en argent. Outre, bien sûr, la richesse de l’objet en métal précieux, ce visage, ce regard sont impressionnants.

 

627f1 Bari, basilique Saint Nicolas 

Sur les murs de l’abside droite, subsistent des fresques, dont cette très belle crucifixion qui a longtemps été cachée –et en fait protégée– par un orgue du dix-huitième siècle détruit lors des restaurations de 1930. On n’aurait jamais connu la date exacte de la fresque, ni sans doute le nom de son auteur si ce dernier, Jean de Tarente (Giovanni di Taranto), n’avait adressé en 1304 une lettre au roi de Naples (parce que nous sommes dans une église royale) où il explique ce qu’il faisait à Bari et où il sollicite une aide économique parce qu’il a été agressé par des voleurs sur la route alors qu’il rentrait chez lui à Tarente. Ces fresques sont encore nettement marquées par le style byzantin des Pouilles, quoique l’influence florentine commence légèrement à se faire sentir.

 

627f2a Bari, basilique Saint Nicolas 

627f2b Bari, basilique Saint Nicolas 

Bari entretenait avec Venise des relations étroites. En 1002, c’est le doge de Venise Pietro Orseolo qui avait délivré Bari de la présence des Sarrasins. On construisit alors pour les Vénitiens l’église San Marco en l’honneur de leur saint patron, et les Vénitiens maintinrent des comptoirs commerciaux à Bari. Au quinzième siècle, de plus en plus d’artistes vénitiens travaillèrent en Pouilles, proposant ainsi une alternative au sempiternel art byzantino-florentin. Parmi eux, le plus représentatif est l’auteur de ce tableau, Bartolomeo Vivarini (vers 1432-vers 1499) qui l’a signé et daté 1476. On y voit la sainte Vierge assise sur un trône tenant debout sur ses genoux l’Enfant Jésus, un gros bébé rouquin aux joues rebondies. Elle est entourée de quatre figures de saints. Du côté gauche, ce sont saint Jacques et saint Louis. Ce saint Louis est Louis d’Anjou (1274-1297), appelé saint Louis de Toulouse parce qu’il a été évêque de cette ville, fils du roi de Naples Charles II d’Anjou et de Marie de Hongrie, et petit-neveu de Louis IX, saint Louis de France. Ce lien étroit avec le roi de Naples explique qu’il soit souvent représenté dans l’iconographie du sud de l’Italie. Du côté droit, ce sont saint Nicolas et saint Marc, les patrons respectifs de Bari et de Venise. Il ressort de ce tableau une impression de mélancolie, quoiqu’il soit intitulé Conversation sacrée. En haut, le Christ est représenté entre un évêque qui est peut-être saint Jérôme, et saint François d’Assise.

 

627f3 Bari, basilique Saint Nicolas 

Ce triptyque a été réalisé en 1451 par Andreas Ritzos, dit Andrea Rico da Candia, un artiste crétois (1420-vers 1500) venu travailler en Italie, où l’on appréciait alors ce style byzantin, mais sans la rigidité de la tradition que lui conservaient les artistes italiens. Dans les Pouilles, qui avaient été byzantines mais ne l’étaient plus depuis près d’un demi-millénaire, cet art ne découlait que du maintien d’une tradition, alors qu’en Crète où le christianisme oriental restait vivant l’art byzantin restait vivant lui aussi et pouvait évoluer. Cette Vierge de la Passion est entourée de saint Nicolas à droite et de saint Jean l’évangéliste à gauche.

 

627f4 Bari, basilique Saint Nicolas, sarcophage abbé Élie

 

Nous allons maintenant descendre vers la crypte. Dans l’escalier, nous trouvons cette pierre tombale de l’abbé Élie. Il s’agit du devant d’un sarcophage antique représentant quatre philosophes. Trois regardent vers la droite, et le dernier à droite regarde ses confrères, la tête tournée vers la gauche, soutenant sans doute une controverse. C’est splendide et très expressif. Le bras de l’un d’entre eux, avec naturel, sort de son cadre et vient se superposer à la colonne.

 

627g1 Bari, crypte de la basilique Saint Nicolas 

627g2 Bari, crypte de la basilique Saint Nicolas 

Dans la cour du château du catépan, se trouvaient plusieurs petites églises. J’ai cité tout à l’heure le texte gravé où il est dit que Basile Mesardonite, qui a restauré le château après 1011, a édifié une église à Démétrius. De ces églises, une seule, Saint Benoît, n’a pas été détruite pour construire la basilique. L’abbé Élie a commencé la construction, comme il est logique, par la crypte située aujourd’hui sous le transept, d’autant plus que l’urgence était d’héberger les saintes reliques. Pour cela, il a tout simplement réutilisé une salle du palais du catépan, où 26 colonnes sont surmontées de chapiteaux tous différents, la plupart d’entre eux étant certainement récupérés des églises romanes abattues et remplaçant des chapiteaux qui n’avaient pas un caractère suffisamment religieux.

 

627g3a Bari, cripta della basilica di San Nicola 

627g3b Bari, crypte de la basilique Saint Nicolas 

La foule est dense la plupart du temps devant a grille de la chapelle où se trouve l’autel et la tombe de saint Nicolas. C’est le tsar de Serbie Ouros II Milutin (1282-1321) qui a offert en 1319 une couverture d’argent pour la tombe de saint Nicolas. Mais à l’époque du baroque, n’aimant plus cet autel, on l’a fondu avec diverses autres pièces d’argenterie ancienne, chandeliers, etc. et des artistes napolitains en ont fait un nouveau. Puis est venue la restauration de 1953-1957 où l’on a jugé que le baroque n’avait rien à faire ici, et le devant d’autel a été transféré dans la basilique supérieure, sur l’autel du bras droit du transept. Mais ni dans la crypte, ni en haut nous ne verrons ce devant d’autel, actuellement en restauration.

 

Les travaux ayant commencé en 1087, la crypte était achevée, avec l’autel destiné à recevoir les ossements de saint Nicolas (le crâne et 70% du squelette) dès 1089 pour la consécration par le pape Urbain II. Dans la tombe, une inscription que le visiteur ne peut voir a été gravée par la femme de Robert Guiscard, la guerrière lombarde Sighelgaita (morte en 1091).

 

627g4 Bari, cripta della basilica di San Nicola 

Chacun des tsars de Serbie de la dynastie Némanide a fait des dons à la basilique. Il n’en reste aujourd’hui que le devant d’autel (refondu) d’Ouros II et cette icône de son fils Ouros III offerte de 1327. Celui-ci s’était rebellé contre son père qui, en châtiment, l’avait fait aveugler. Mais, après avoir prié saint Nicolas il avait recouvré la vue et avait offert en action de grâce cette icône dont le visage a été tant de fois restauré qu’il est devenu très occidental et n’a plus grand chose à voir avec le visage d’origine, l’œuvre datant vraisemblablement du douzième ou du treizième siècle. Mais au quatorzième siècle, en 1327, avant d’être revêtue d’une parure d’argent et d’être envoyée à Bari, l’icône a été repeinte. Cette main levée bénissante n’existait pas et il paraît que sous la cape d’argent le saint a les mains sur la poitrine. Par ailleurs, sur la couche inférieure, Jésus et Marie sont nettement plus byzantins que sur la version que l’on voit.

 

Il est autre chose que l’on ne voit pas mais dont je crois intéressant de parler. Lorsque nos deux moines basiliens ont subtilisé les reliques de saint Nicolas à Myre pour les emporter à Rome, elles baignaient, selon les chroniques de deux contemporains des faits, dans de l’eau. Séchées, transportées, volées par l’évêque de Bari, la cassette hermétique qui les contient est, chaque année, ouverte le soir du 9 mai en présence de la foule des fidèles et, chaque année, les ossements baignent dans un liquide. Analysé par le laboratoire de chimie de l’université de Bari, ce liquide s’est révélé être une eau très pure chimiquement, quoiqu’ayant été au contact des reliques. D’où la croyance en un miracle faisant émaner cette eau des os mêmes du saint. Prudents, les Dominicains en charge de la basilique n’évoquent ni le miracle, ni la possible condensation naturelle, et se limitent à considérer ce liquide appelé la Manne de saint Nicolas comme une relique puisqu’elle a été en contact direct avec les reliques. Pour satisfaire la demande des innombrables fidèles, les Dominicains n’ayant pas le pouvoir de Jésus lors de la multiplication des pains, ils versent les quelques centilitres de Manne recueillie, peut-être un quart de litre, dans de grandes bonbonnes d’eau bénite, et c’est cette eau mêlée qui est distribuée dans des petites fioles.

 

627h1 Bari, crypte de la basilique Saint Nicolas 

627h2 Bari, crypte de la basilique Saint Nicolas 

627h3 Bari, crypte de la basilique Saint Nicolas

 

  Juste en face de l’autel sous lequel se trouve la tombe de saint Nicolas, une autre chapelle lui est consacrée, au fond de laquelle est placée une autre icône. Et, comme dans la basilique supérieure au pied de la statue, les pèlerins jettent de l’argent au saint à travers la grille. Je ne comprends pas bien le processus. La dévotion est grande devant la tombe, la foule des pèlerins et des touristes s’y presse, mais c’est devant cette icône, relativement beaucoup moins regardée et à laquelle je n’ai vu personne adresser de prières, que sont remis les dons en argent.

 

627i Bari, chapelle orthodoxe de Saint Nicolas

 

Les Dominicains en charge de la basilique, appuyés par l’évêque de Bari, souhaitaient pouvoir accueillir dans la crypte tous les chrétiens qui vénèrent saint Nicolas, dans l’esprit œcuménique du concile Vatican II, ce que Rome a accepté en 1966. D’où cette chapelle dotée d’une iconostase, où se déroulent des célébrations catholiques de rite grec et des célébrations orthodoxes. Elle a été bénite conjointement par le cardinal et par l’archimandrite lors de son inauguration. Le pèlerinage de Russes à Bari est documenté depuis le quinzième siècle, il n’y a plus désormais d’obstacles et, chaque dimanche à 10h, une messe orthodoxe est célébrée dans cette chapelle.

 

627j Bari, basilique Saint Nicolas, colonne miraculeuse 

La toute première mention de cette colonne ne remonte qu’à 1359, dans un texte parlant de "la colonne que [saint Nicolas] posa de ses propres mains tandis que l’on construisait l’église […]". Quel que soit le niveau de foi par lequel on est animé, on ne peut donc voir dans l’aspect miraculeux de cette colonne qu’une suite de légendes. À part cette brève allusion, c’est au quinzième siècle qu’apparaît un récit, et en 1620 que l’histoire complète est racontée. Saint Nicolas serait allé à Rome voir le pape Sylvestre, celui-là même qui a converti l’empereur Constantin (voir mon article sur les Quattro Coronati, à Rome, le 18 mars). Voyant démolir la riche maison d’une femme de mœurs légères, il jeta dans le Tibre cette colonne qui en provenait. Mais, de retour à Myre, il retrouva la colonne miraculeusement arrivée dans le port. Il décida alors de la faire placer dans sa cathédrale. Mais quand, quelque 750 ans plus tard, ses ossements parvinrent en Pouilles, ladite colonne était dans le port de Bari, mais personne ne put la prendre. Deux ans après, dans la nuit du 30 septembre au premier octobre 1089, comme on devait placer les reliques dans l’autel de la crypte le lendemain, soudain les habitants entendirent les cloches sonner à toute volée. Intrigués, ils se levèrent et là, la foule vit saint Nicolas en personne qui, aidé de deux anges, abattait l’un des piliers de l’abbé Élie et le remplaçait par la colonne. L’histoire ne dit pas qui est l’impie qui osa remettre un pilier humain à la place, et enclore la colonne miraculeuse de saint Nicolas derrière cette grille, ni quand la substitution a eu lieu. Il n’empêche, il y a des gens qui prient devant cette colonne malgré les circonstances de naissance de la légende.

 

Tableaux, statues, chapiteaux, architecture, hagiographie, je pourrais continuer à écrire longtemps encore sur cette basilique, mais je pense qu’il me faut être raisonnable et savoir me limiter. Je pose donc ici le point final de cet article.

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Published by Thierry Jamard
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