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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 22:39
684a1 théâtre d'Epidaure
 
684a2 Epidaure, le théâtre
 
Partis ce matin d’Athènes, nous avons franchi l’isthme de Corinthe et avons roulé vers Épidaure en suivant la côte. Nous voici donc dans ce fameux théâtre, sans doute le plus connu au monde. Selon Pausanias qui a vécu au deuxième siècle de notre ère, il aurait été construit au milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Ce n’est pas le plus grand théâtre du monde grec, il était surpassé par celui de Mégalopolis, mais sa capacité était quand même de treize à quatorze mille places, ce qui est respectable. Les spectateurs entraient par les deux portes monumentales qui flanquent la scène, et se répartissaient dans la cavea, les 34 rangées inférieures ou les 21 rangées supérieures, séparées par une large allée. Lors des festivals dans le sanctuaire du dieu Asclépios, des jeux sportifs étaient organisés, et des pièces de théâtre, comédies ou tragédies, étaient jouées sur cette scène. Mais le théâtre était également utilisé pour des déclamations de poésie et probablement aussi pour des concerts.
 
684a3 Emmanuelle au théâtre d'Epidaure
 
684b1 Epidaure, le théâtre
 
684b2 Epidaure, le théâtre
 
Mais le plus remarquable, outre sa beauté esthétique, c’est son acoustique. Si l’on se donne la peine de monter jusqu’aux derniers rangs (c’est ce que fait ici ma fille Emmanuelle sur la première de ces photos), on se rend compte que l’on entend parfaitement ce que dit à mi-voix une personne placée sur l’espace de la scène. Les volontaires ne manquent pas pour pousser la chansonnette tandis que leurs amis vont tester l’acoustique en plusieurs endroits, sur les côtés, au centre, plus ou moins haut. Pendant que nous étions là, un grand groupe de touristes espagnols est arrivé et s’est réparti un peu partout dans la cavea, puis la guide a laissé tomber, d’une hauteur de vingt centimètres environ, quelques pièces de monnaie. Nous avons parfaitement entendu le tintement du métal sur le sol. Certes, il était souhaitable, dans un si grand théâtre, que tous les spectateurs puissent entendre les acteurs en un temps où évidemment les microphones n’existaient pas, mais nous avons là une preuve de plus de l’incroyable niveau technique des Grecs de l’Antiquité, capables de calculer une telle architecture qui combine acoustique, visibilité, esthétique et solidité. Est-ce plus ou moins admirable que le jeu avec les effets d’optique du Parthénon, je ne saurais le dire, tout comme dans d’autres domaines les Grecs ont animé des automates avec une machine à vapeur, ou ont calculé la circonférence du globe terrestre (ce qui veut dire aussi qu’ils savaient que la terre n’était pas plate).
 
684c1 Epidaure, copie d'ex-voto, guérison de surdité
 
Il y a aussi à Épidaure un petit musée archéologique. Il possède quelques pièces originales, mais aussi beaucoup de copies, le musée archéologique d’Athènes ayant récupéré les objets intéressants mis au jour dans les fouilles de tout le pays. Dans ces conditions, j’ai décidé de ne pas montrer ici de copies. Et puis en voici quand même une, parce que j’ai manqué l’original qui est à Athènes et que cet ex-voto est rare. En effet, les pèlerins avaient beau venir d’un peu partout, les inscriptions en latin, comme celle-ci, sont exceptionnelles. Par ailleurs, l’étiquette explicative est totalement aberrante, disant que Cutius, roi de Gaule Alpine, remercie, en 9 ou 8 avant Jésus-Christ, le dieu Asclépios de l’avoir guéri de sa surdité. J’ignore ce qu’est la Gaule Alpine, mais de toute façon à cette époque qui est celle de l’empereur Auguste, la totalité du territoire des Gaules est romanisée, et il n’y a plus de rois depuis longtemps. En revanche, l’épigraphie fait apparaître à cette époque plusieurs personnages nommés Cutius en Espagne. Ce qui est sûr, c’est que ce Cutius dit que ses oreilles ont été guéries par le fils de Phœbus (c’est-à-dire le fils d’Apollon, Asclépios). Mais rien ne dit si cet homme a fait spécialement le pèlerinage d’Épidaure pour implorer du dieu sa guérison ou si, de passage dans la région, il en a profité pour aller consulter.
 
684c2 Epidaure, définition des formalités des sacrifices
 
Cette stèle, au contraire, est originale et date d’environ 400 avant Jésus-Christ. Son inscription comporte la loi sacrée qui définit les formalités pour sacrifier à Apollon et à Asclépios.
 
684c3 Epidaure, instruments de médecine et chirurgie
 
Moins célèbre aujourd’hui que son merveilleux théâtre mais beaucoup plus célèbre dans l’Antiquité était le sanctuaire d’Asclépios à Épidaure. Ce dieu médecin en effet soignait et guérissait par incubation dans son sanctuaire, après un temps de repas spéciaux pris en commun. C’est pendant ces repas que le dieu venait parmi les patients. Mais de même que les plus croyants des chrétiens qui font le pèlerinage de Lourdes se soumettent aux médecins et chirurgiens humains et souhaitent le miracle de la part de Marie en dernier recours, de même les pèlerins d’Asclépios à Épidaure ne refusaient pas les soins médicaux traditionnels. Le dieu, dans ces conditions, pouvait inspirer les médecins et les aider dans leur pratique. Aussi a-t-on retrouvé à Épidaure, dans la partie du sanctuaire où se trouvaient les cabinets médicaux, bien des instruments chirurgicaux, scalpels, aiguilles, pinces, dont j’ai regroupé quelques uns sur cette image.
 
684d1 Epidaure, Katagogion (hôtel du sanctuaire)
 
Quittons le petit musée pour nous rendre dans les ruines de bâtiments. Ici, c’est le katagogion, soit ce qui servait d’hôtel pour l’accueil non pas uniquement des patients, lesquels devaient pendant une partie des rites loger dans le sanctuaire, manger à la table du dieu et dormir dans la salle d’incubation, mais aussi des personnes qui les accompagnaient. En réalité, ce grand carré de 76,30 mètres de côté se partage en quatre carrés internes correspondant à quatre hôtels, chacun possédant une entrée et ordonnant ses chambres autour d’une cour bordée d’un portique. Deux des hôtels communiquent entre eux, celui de l’est et celui de l’ouest, tandis que les deux autres, au nord et au sud, sont isolés. On a supposé que ce pouvait être pour les maintenir fermés en période de moindre affluence (après tout, en France, dans bien des stations touristiques seuls quelques hôtels restent ouverts en basse saison), ou pour regrouper loin des bien portants, et sans contact avec eux, les malades atteints d’une même maladie contagieuse.
 
684d2a Epidaure, bains grecs
 
684d2b Epidaure, adduction d'eau aux bains grecs
 
Nous arrivons aux bains grecs construits, comme le katagogion, au début de l’ère hellénistique (puisque cette ère part de la mort d’Alexandre en 323, ces bâtiments datent des années 270 à 300 environ, soit le début du troisième siècle avant Jésus-Christ). Sur trois côtés d’une grande cour centrale s’ordonnent plusieurs piscines et salles de bains, ainsi que les conduits de drainage. Par ailleurs, ma seconde photo ci-dessus permet de voir la conduite d’adduction d’eau. Les Romains, qui ont investi le sanctuaire de 31 avant Jésus-Christ à 330 après, ont ajouté deux piscines et un système de réservoirs.
 
684d3a Epidaure, temple d'Asklepios (380-370 avt JC)
 
684d3b Epidaure, temple d'Asclépios
 
Nous voici devant le temple d’Asclépios. C’est le dieu médecin, cela je l’ai déjà dit, et au sujet du malentendant qu’il a guéri nous avons vu qu’il était le fils de Phœbus Apollon, mais le moment est venu de parler de lui un peu plus précisément. Et en particulier parce que j’avais eu l’occasion de suivre à la Sorbonne le cours de religion grecque de Fernand Robert, spécialiste d’Épidaure –je vais reparler de lui tout à l’heure–, qui avait étudié lors d’une de ses conférences les textes évoquant la genèse d’Asclépios. Donc, dans les environs vivait une jolie jeune femme du nom de Coronis et Apollon, qui avait bon goût et n’avait pas ses yeux dans sa poche (d’ailleurs, nu la plupart du temps et n’étant pas une femelle kangourou il n’avait pas de poche), Apollon, dis-je, la remarqua et ne manquant pas non plus lui-même de charme il n’eut pas de mal à la séduire. Les amours divines n’étant jamais stériles, de cette unique union Coronis se retrouva enceinte. Puis Apollon est remonté boire l’ambroisie sur l’Olympe, et est retourné à ses affaires. Mais Coronis n’était pas de bois et, ma foi, après quelque temps, puisqu’elle était délaissée par le dieu elle n’a pas dit non à un autre séducteur, mortel celui-là, un certain Ischys. Tromper son amant quand ils s’agit du dieu de la divination, ce n’est pas bien malin, on est sûr d’être découvert, et c’est en effet ce qui est arrivé. Apollon a été furieux, il trouvait inadmissible qu’un simple mortel passe après lui alors que le fruit de ses amours était encore là, en gestation, dans le corps de cette femme, aussi a-t-il demandé à sa sœur jumelle, la déesse Artémis, la chasseresse qui ne rate jamais son but, de le venger. Et elle, qui ne refuse jamais rien à son frère, a décoché une flèche à Coronis qui s’est effondrée, morte. Deuil, exposition, rites funéraires, bûcher. Le corps de Coronis était déjà dans les flammes et commençait à se consumer quand Apollon s’est souvenu que son fils allait lui aussi être incinéré, aussi s’est-il précipité pour opérer une césarienne au milieu des flammes et sauver in extremis Asclépios. On comprendra qu’avec une naissance dans de telles conditions, alors que la première césarienne humaine ne serait pratiquée que beaucoup plus tard, sur la femme de Jules César, d’où son nom, le petit Asclépios ait été prédisposé à la science médicale. Son père le confia alors au centaure Chiron qui s’y connaissait particulièrement en médecine et qui lui en a enseigné bien plus qu’il n’aurait pu en apprendre à la fac de médecine d’Épidaure (qui d’ailleurs n’existait pas). C’est ainsi qu’il est devenu le dieu médecin dans le sanctuaire où nous sommes. On lui offrait des sacrifices, on lui faisait des dons, et son négoce marchait bien, mais lorsqu’il s’est mis à ressusciter des morts, parmi lesquels Hippolyte, le fils de Thésée (relire la Phèdre de Racine pour savoir comment il est mort), et cela en échange de sommes rondelettes selon mon ami Pindare, là Zeus a eu peur que cela ne révolutionne l’ordre du monde et pour y mettre fin il a jugé bon de foudroyer Asclépios. Car nous disons le dieu en parlant de lui, mais souvenons-nous que sa mère n’est qu’une mortelle, une très belle et très séduisante mortelle, mais mortelle quand même, ce qui fait qu’Asclépios n’est qu’un demi-dieu. Et, comme Héraklès ou Pan, il peut mourir. C’est ce qui lui est arrivé. Apollon, très fâché que l’on supprime son fiston comme ça, pof, d’un coup de foudre, fait un carnage chez les Cyclopes. Pourquoi choisir les Cyclopes pour se venger de Zeus ? Parce qu’ils sont ses oncles, parce qu’il les avait autrefois délivrés du Tatare où les avait enfermés leur frère Cronos, le père de Zeus, et parce que, pour l’en remercier, ils avaient fabriqué le foudre dont il s’est servi pour tuer Asclépios. Mais, bon sang, c’est Zeus qui est le chef des dieux, de plus Apollon est son fils, c’est de l’insoumission, c’est un comportement inadmissible. Zeus remet de l’ordre dans la famille : d’une part, Apollon devra servir comme bouvier chez Admète pendant un an, d’autre part en considération du soulagement que pendant des siècles Asclépios a apporté aux humains accablés de tous les maux qui s’étaient échappés de la jarre imprudemment ouverte par Pandore, la vilaine curieuse, il décide de donner une seconde vie au demi-dieu qui, d’ailleurs, était son petit-fils, en faisant de lui la constellation du Serpentaire (entre le Scorpion et le Sagittaire). Logique, puisque son emblème était le caducée, ce bâton autour duquel s’enroule un serpent. Arrivé au terme de mon récit, je me dois quand même de préciser que ce n’est pas exactement en ces termes que Fernand Robert avait raconté l’histoire, mais je ne crois pourtant pas avoir changé les faits en changeant le style.
 
684d3c Epidaure, la tholos
 
Je voudrais parler de la tholos d’Épidaure, ce bâtiment rond en forme de labyrinthe construit entre 365 et 335 avant Jésus-Christ. Mais c’est le bâtiment qui apparaît tout à gauche sur ma photo du temple. Elle est toute bardée d’échafaudages, et il est interdit de s’en approcher. On est en train de la reconstruire. En 1978, j’avais pu m’approcher et voir le labyrinthe à l’intérieur. C’est fini. Alors je me contente de la photo aérienne qui est reproduite sur le panneau explicatif du monument et qui a été prise avant les travaux de reconstruction. La tholos était composée d’un premier cercle de 26 colonnes aux chapiteaux doriques, suivi d’un mur circulaire lui aussi, avec un second cercle de 14 colonnes aux chapiteaux corinthiens. Puis au centre, le troisième cercle était celui du mur délimitant un espace creusé sous le niveau du sol. Et cet espace souterrain était lui-même composé de trois murs circulaires concentriques délimitant ainsi des couloirs ici ou là murés, mais communiquant par des ouvertures décalées constituant ainsi un labyrinthe. J’ai dit tout à l’heure que je reparlerais de ce Fernand Robert, professeur à la Sorbonne à l’époque de mes études. Il était si passionnant, si cultivé, que pour rien au monde je n’aurais manqué son cours de religion grecque qui pourtant était totalement détaché de mon programme de licence, et c’est lui que je suis allé solliciter pour qu’il soit mon "maître" dans la recherche qui devait constituer mon mémoire de maîtrise. Je reviens à lui maintenant parce qu’il a été dans sa jeunesse membre de l’École Française d’Athènes et que sa thèse de doctorat portait sur la tholos d’Épidaure. C’est donc grâce à ses recherches que l’on sait aujourd’hui la raison de ce très curieux édifice, unique en son genre. Par sa naissance d’une mère morte, parce que son père Apollon lui a transmis la connaissance de l’art divinatoire qui est directement lié au contact avec le monde des morts, par son pouvoir de faire revenir de l’Hadès ceux qui y sont descendus, Asclépios est en lien avec le monde chthonien, et ce labyrinthe souterrain pourrait représenter symboliquement la demeure souterraine du dieu. À ce propos, j’ajoute que le serpent de son caducée est l’animal chthonien par excellence, qui rampe au sol, qui disparaît dans les cavités souterraines et réapparaît à la lumière, faisant le lien entre les deux mondes.
 
Et au sujet des fouilles menées à Épidaure par Fernand Robert, je voudrais maintenant raconter une anecdote qui lui est arrivée et que j’ai trouvée suffisamment émouvante pour qu’après quarante six ans je m’en souvienne encore et qu’elle me touche encore. Tout jeune, il venait d’arriver sur les lieux, et effectuait sa toute première journée de fouilles. Toute la journée, les ouvriers grecs qui avaient été mis à sa disposition ont retourné le sol sans rien trouver. Puis, quelques minutes à peine avant l’heure de la fin du travail, la pelle de l’un d’entre eux a heurté une grosse pierre. Pierre d’un monument, qu’il convient de ne pas toucher, ou stèle renversée qu’il faut retourner ? Choix difficile, surtout pour un débutant. Mais se disant que la nuit porte conseil, il a laissé partir les ouvriers et est rentré chez lui. Dans son excitation, dans son anxiété aussi, il n’a pas fermé l’œil de la nuit mais au matin il a pris la décision de retourner la pierre. Malade d’impatience, il était sur le chantier bien avant l’heure et, dès que les ouvriers sont arrivés il leur a fait retourner la pierre. Et, ô merveille, il avait eu raison, la terre balayée avec le gras de la main semblait laisser entrevoir une inscription. De l’eau, vite, il lave la surface et commence à déchiffrer : "Salut, Étranger, toi qui remets au jour le culte antique des Dioscures. Leur bénédiction retombera sur toi et sur ta descendance". Un texte qui semblait rédigé pour lui il y a deux mille cinq cents ans, de quoi fondre en larmes d’émotion. Bien évidemment, au musée d’Épidaure, j’ai cherché cette pierre. Ne la trouvant pas, j’ai posé la question. Les dames qui étaient là n’étaient pas au courant, il semble qu’elles ne connaissaient pas trop les stèles exposées. Peut-être ai-je manqué cette stèle à Athènes où le musée est si immense, si riche, qu’il est difficile de tout voir.
 
684e Epidaure, sanctuaire d'Asclepios
 
Asclépios, Fernand Robert… J’ai été trop long. Je dois terminer. Et je serai tout particulièrement bref avec cette double petite construction circulaire que je montre parce que je la trouve originale, mais que je ne peux identifier et qui sur le terrain ne fait pas l’objet d’un panneau explicatif.
 
684f1 Epidaure, propylées du sanctuaire d'Asklepios
 
684f2 Epidaure, propylées du sanctuaire d'Asklepios
 
Par rapport à l’entrée du site archéologique, qui se fait du côté du théâtre, je suis maintenant tout au bout, à l’autre extrémité. Mais c’est en réalité ici qu’avait lieu l’entrée officielle du sanctuaire. Cette courte rampe descend vers le sanctuaire, ce qui veut dire que sur la première photo je suis dans le sanctuaire et que je regarde vers l’extérieur. Sur la seconde photo le sanctuaire est à gauche. Au fond de la première photo, à droite de la seconde, cette esplanade surélevée supportait les propylées du quatrième siècle avant Jésus-Christ, une entrée d’honneur richement architecturée mais dont il ne reste que le soubassement. Là, le pèlerin pouvait lire "Quand tu entreras dans la demeure du dieu, celle qui embaume l’encens, il faut que tu sois pur, et ta pensée est pure quand tu penses avec piété". Plus loin, après les ablutions rituelles, il devait obligatoirement sacrifier à Apollon et à Asclépios sur l’autel proche. Un bœuf s’il était riche, sinon une volaille, ou même s’il était très pauvre il pouvait se contenter d’offrir quelques fruits. Le voyageur venant de loin pouvait offrir un don d’argent. La nourriture offerte, animal ou autre, devait être consommée sur place, il était sacrilège qu’elle sorte du sanctuaire. Puis avait lieu une cérémonie religieuse qu’aucun texte ne décrit, sans doute parce qu’il s’agissait d’un culte secret qu’il était interdit de révéler. On a supposé que cette cérémonie pouvait avoir lieu dans cette tholos si mystérieuse et en même temps si belle, d’une architecture si raffinée. Après cela, le pèlerin allait dormir dans la salle où le dieu allait peut-être le visiter pendant son sommeil, c’était alors la guérison par incubation. Le patient, si c’était le cas, se réveillait guéri après avoir vu Asclépios dans son rêve. Il devait alors s’acquitter d’un don proportionnel à sa fortune et à la gravité de l’affection dont il était guéri. La présence de médecins et de chirurgiens dans le sanctuaire n’étant attestée que tardivement, les mauvaises langues disent que leur introduction visait à aider le dieu parce que la foi en lui était déclinante et que les lois économiques de gestion du sanctuaire exigeaient que l’on améliore le pourcentage des guérisons. Peut-être est-ce vrai. Mais ces suppositions ne s’appuient sur aucun texte, sur aucune donnée. Or je disais plus haut qu’une foi ardente n’exclut pas le recours aux moyens humains car les patients qui croyaient le miracle possible savaient fort bien aussi que ce miracle n’était pas systématique et qu’il ne bénéficiait qu’à un faible pourcentage des pèlerins. Les prêtres n’étaient pas consacrés à vie comme chez les Chrétiens, ils pouvaient n’exercer ces fonctions qu’un an ou quelques années, et le responsable de la gestion du sanctuaire était désigné annuellement ; je ne vois pas comment, dans ces conditions, le secret aurait pu être gardé si longtemps s’il y avait eu supercherie. Ce qui ne veut pas dire que j’aie foi dans le pouvoir guérisseur d’Asclépios, mais il y a tant de maladies que l’on peut guérir par suggestion que la croyance en son pouvoir miraculeux peut fort bien reposer sur la constatation de guérisons inexpliquées par la science de l’époque.
 
684g Epidaure, stade antique
 
En marge du sanctuaire il y avait une ville, avec le théâtre que nous avons visité en premier lieu. Je disais que dans les occasions de festivals il y avait des représentations théâtrales et des compétitions sportives. Voici le stade d’Épidaure. On sait d’ailleurs que si chez les Romains les principales distractions étaient les bains et le cirque, chez les Grecs c’étaient le théâtre et le sport. Ce qui ne veut pas dire que les Grecs dédaignaient les bains, nous avons vu ici les bains grecs, ni que les Romains ignoraient le sport, ils le pratiquaient dans des palestres établies dans l’enceinte des thermes. Je disais seulement quelles étaient les priorités de chacun de ces peuples. De plus, de même que le théâtre avait une fonction religieuse, trouvant ses origines dans le culte de Dionysos, les jeux sportifs étaient liés aux rites religieux. Les premiers Jeux Olympiques ont été organisés en 776 avant Jésus-Christ pour sceller l’alliance des diverses cités grecques, une sorte de serment prononcé devant les dieux, et des stades, partout, se rencontrent à proximité des sanctuaires. Mais j’ai dit que je terminais, je pose donc le point final.
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Published by Thierry Jamard
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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 22:07
Aujourd’hui, ce que nous allons visiter est le plus classique, le plus connu, le plus visité en Grèce, l’Acropole d’Athènes. Nous verrons aussi le musée de l’Acropole, qui présente de remarquables collections artistiques de l’Antiquité, des statues de toutes époques et au dernier étage, sur des murs à la dimension réelle du Parthénon, les frises qui en ont été détachées pour les protéger, et remplacées sur le monument par des copies. La présentation en est d’autant plus excellente dans ce beau bâtiment ultra moderne qu’on a les frises à hauteur des yeux, et que le commentaire explicatif est placé en face de chacune des scènes. Mais hélas ici, à la différence de ce qui se passe dans le musée archéologique visité hier, la photo est interdite. Pourquoi cette différence ? Mystère. Je dois donc passer sous silence ce que nous avons vu ici. Sauf dans un hall où sont exposées les maquettes de l’Acropole à diverses époques. Et je vais utiliser tout à l’heure deux des photos que j’ai faites de ces maquettes.
 
683a1 Athènes, théâtre d'Hérode Atticus
 
683a2 Athènes, odéon d'Hérode Atticus
 
Mais auparavant, cet odéon d’Hérode Atticus qui s’appuie au flanc de cette colline de l’Acropole et que l’on découvre en premier lieu. Il s’agit d’un petit théâtre de dimensions réduites destiné aux concerts ou aux déclamations de poésie. Hérode Atticus est un rhéteur athénien qui, du fait de la conquête par Rome et de l’attribution de la qualité de citoyen à tous les hommes libres de l’Empire est un citoyen romain. Immensément riche, il a fait construire cet odéon en 161 de notre ère (il est né en 101 et mort en 176).
 
683a3 Athènes, théâtre d'Hérode Atticus
 
683a4 Athènes, odéon d'Hérode Atticus
 
Il était tout en marbre blanc. C’est donc avec le même marbre blanc que la cavea –l’hémicycle des spectateurs– a été refait afin d’utiliser son cadre pour des représentations chaque année. Un peu trop neuf à mon goût. Une rénovation qui devrait pourtant valoir le coup, que je devrais écrire valoir le coût, soit un million quatre cent trente sept mille Euros financés à hauteur de 75% par l’Union Européenne. La capacité de ce petit odéon était de cinq mille spectateurs.
 
683b Athènes, théâtre de Dionysos
 
Un peu plus loin, et lui aussi adossé à la colline, le théâtre de Dionysos est beaucoup plus ancien. On y assistait à l’origine, assis sur le sol de la pente, à des représentations, chants et danses rituels en l’honneur du dieu, jusqu’à ce qu’en 410 on y construise des gradins de bois, remplacés de 338 à 326 avant Jésus-Christ par une vraie construction en pierre, celle dont nous voyons ici les vestiges. Ici, ce n’est pas un odéon, c’est un vrai théâtre, qui pouvait accueillir jusqu’à dix sept mille spectateurs sur ses soixante dix-huit rangées de sièges.
 
683c Athènes, les Propylées (2e-3e s. de notre ère)
 
683d1 Athènes, Propylées
 
683d2 Athènes, Propylées
 
En grec, pylai ce sont les portes. Des propylées sont des avant-portes, l’entrée monumentale. L’Acropole d’Athènes, juchée à plus de 150 mètres d’altitude, n’est accessible que d’un seul côté, le grand et noble bâtiment des Propylées est donc son entrée unique. C’est Périclès qui en décida la construction. Les travaux commencèrent en 437 avant Jésus-Christ mais furent interrompus par la Guerre du Péloponnèse et n’ont jamais repris, nous laissant le bâtiment inachevé. Imposant quand même. La première de ces trois photos représente une maquette (j’ai annoncé que j’en montrerais deux) de cette face de l’Acropole aux deuxième et troisième siècles de notre ère, avec les remparts construits par les Romains.
 
683d3 Athènes, temple d'Athéna Nikè
 
Tout au bord de l’Acropole, sur le côté des Propylées, se dresse le petit temple d’Athéna Nikè, c’est-à-dire Victoire. On reconnaît en ce mot le nom de la colonie grecque qui est aujourd’hui la cinquième ville de France par le nombre d’habitants, Nice (Nikaia, la Victorieuse). En effet, au cinquième siècle avant Jésus-Christ, Athènes est en perpétuelle compétition avec Sparte pour l’hégémonie sur la Grèce. C’est aussi l’époque des Guerres Médiques, Darius, Xerxès. Le siècle va s’achever avec la Guerre du Péloponnèse. Il s’agissait donc d’honorer la déesse patronne et protectrice de la ville, déesse guerrière et déesse de l’intelligence, en ce qu’elle était la déesse de la victoire. Hélas on sait que, malgré la construction de ce temple et les offrandes et sacrifices faits à Athéna ce sera pour Athènes la déroute totale, avec la défaite d’Aigos Potamos en 404 et l’anéantissement de sa flotte. Mais les professeurs d’histoire ont tellement ressassé ces faits devant leurs élèves, au collège, qu’il est inutile, je pense, d’insister, ce doit être gravé dans toutes les mémoires au même titre que Marignan en 1515 et que Ravaillac et Henri IV en 1610. Dernière précision : On sait que la Victoire est ailée. On revoit la célèbre Victoire de Samothrace, au Louvre, avec ses grandes ailes déployées. Mais sur l’Acropole, cette Athéna était aptère (sans ailes) parce que les Athéniens voulaient être bien sûrs qu’elle ne chercherait pas à s’envoler pour aller favoriser les ennemis si par hasard certains citoyens l’indisposaient. Astucieux.
 
683e Athènes, l'Acropole au temps de Périclès
 
Cette maquette représente l’Acropole en ce cinquième siècle dont je parle. La gigantesque statue d’Athéna qui se profile derrière les Propylées mesurait neuf mètres de haut. Le regard tombe d’abord sur les Propylées et, à droite un peu en avant, ce tout petit temple un peu de travers est le temple d’Athéna Nikè. Quand on voit à quel point il est minuscule, on comprend pourquoi la déesse s’est désintéressée des Athéniens en 404… Derrière, à droite, c’est l’énorme Parthénon, et à gauche l’Erechtheion. Eh bien allons maintenant voir ces deux monuments.
 
683f1 Athènes, le Parthénon
 
683f2 Athènes, le Parthénon
 
683f3 Athènes, le Parthénon
 
Le gigantesque Parthénon n’est évidemment pas à son avantage sous ses échafaudages. Difficile dans ces conditions d’apprécier les merveilles des calculs architecturaux qui ont fait construire un sol légèrement convexe pour contrecarrer l’effet optique qui fait voir concave une grande surface blanche et plane, ou des colonnes légèrement convergentes et un peu plus larges au milieu qu’à la base, toujours pour combattre les effets de la perspective. Autre invention merveilleuse, la lumière qui éblouit de part et d’autre des colonnes des extrémités mange un peu de leur épaisseur apparente, de sorte que leur diamètre serait perçu inférieur au diamètre des colonnes qui ont le mur du temple pour arrière-plan, si les architectes ne les avaient pas voulues un petit peu plus épaisses que les autres. Mais d’ailleurs, échafaudages ou pas, il est impossible de s’en rendre compte, puisque précisément l’intention est de créer une impression de parfaite planéité, de parfait parallélisme. Ce n’est, au contraire, qu’en grimpant sur les échafaudages, et le mètre à la main, qu’on pourrait le constater. C’est admirable. Admirable aussi était l’état de conservation de ce temple jusqu’en 1687 mais les Ottomans attaqués par les Vénitiens y ont installé un dépôt d’armes et une poudrière. Les Vénitiens, pourtant conscients dans leur propre cité de la valeur et de l’intérêt des monuments historiques, n’hésitent pas à viser cet objectif militaire évidemment névralgique. Un boulet atteint son but, la poudrière explose, un mur s’effondre, le toit est intégralement soufflé. Merci Venise. À noter que déjà les murs de la cella intérieure avaient été abattus pour faire du temple une église chrétienne. Les Turcs, eux, avaient transformé l’église en mosquée, mais sans en rien détruire, en y adjoignant seulement un minaret.
 
683g1 Athènes, Acropole, l'Erechtheion
 
683g2 Athènes, Acropole, l'Erechtheion
 
683g3 Athènes, l'Erechtheion, une cariatide
 
Et voici l’Erechtheion. C’est un ensemble de bâtiments juxtaposés pour constituer un temple unique dédié à plusieurs divinités. En 480 avant Jésus-Christ, les Perses de Xerxès, quoique retardés par le sacrifice des Spartiates de Léonidas aux Thermopyles, parviennent à Athènes et la saccagent. Ici un temple dédié à Athéna a été rasé par eux. Sur cet emplacement resté vacant, après le Parthénon et alors que la Guerre du Péloponnèse est déjà commencée, dernière construction réalisée sur l’Acropole, l’Erechtheion est décidé par Périclès peu avant sa mort en 429. Les travaux commencent en 421 et dureront jusque vers 406. On y célébrera Athéna, bien sûr, mais aussi Poséidon et Zeus auxquels il faut ajouter Erechthée, roi légendaire d’Athènes à qui le bâtiment doit son nom. La partie la plus célèbre en est le portique sud, orné de six caryatides. Celles que l’on voit ici sont des copies, cinq des originaux sont actuellement au musée de l’Acropole, le sixième est au British Museum.
 
683g4 Athènes, Acropole, l'Erechtheion
 
683g5a Athènes, l'Erechtheion, détail d'une colonne
 
683g5b Athènes, l'Erechtheion, détail d'une colonne
 
Alors que les autres monuments de l’Acropole sont en style dorique, plus rigide, l’Erechtheion est en style ionique, plus maniéré, plus raffiné. Ce sont traditionnellement les chapiteaux de colonnes que l’on utilise pour caractériser ce style, mais on voit sur ces photos que la décoration très raffinée ne se limite pas aux chapiteaux. Bien que le bâtiment soit en mauvais état de conservation, il ne manque pas d’allure.
 
683h Athènes, temple de Zeus Olympien
 
Avant de quitter l’Acropole, jetons d’en haut un coup d’œil sur la ville. Un autre jour, nous devrons visiter ce temple de Zeus Olympien que l’on aperçoit, ainsi que l’Arc d’Hadrien qui apparaît tout en bas à gauche, mais pour l’instant nous nous dirigeons vers ce musée de l’Acropole dont je parlais au début du présent article.
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Published by Thierry Jamard
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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 21:43
682a0 Emmanuelle et Natacha, aéroport d'Athènes
 
Hier, nous sommes allés accueillir à l’aéroport d’Athènes ma grande fille, Emmanuelle, qui a pu dégager un trou de dix jours après les examens de ses étudiants de master et sa participation à un colloque, et avant de reprendre le collier. Aujourd’hui et les jours qui viennent, nous allons voir avec elle des sites majeurs, quitte à revenir par la suite pour approfondir et visiter d’autres sites voisins. Nous commençons par une journée au musée archéologique national d’Athènes.
 
682a1a Amphore cinéraire, 760-750 avt JC
 
682a1b Amphore cinéraire, 760-750 avt JC
 
Cette monumentale amphore funéraire en provenance du cimetière du Céramique, le grand cimetière de l’Athènes antique, date de la période géométrique tardive (760-750 avant Jésus-Christ). Le défunt est exposé sur le lit mortuaire comme le veut le rite et, mains sur la tête en signe de deuil, hommes et femmes le pleurent. On voit même, à droite juste à la tête du lit, un enfant dans la même position. Il paraît que ce que l’on voit au-dessus de la bière serait la représentation du linceul. Quoique très schématiques, ces formes sont extrêmement expressives.
 
682b1a Athlètes luttant, base d'un kouros funéraire, 510
 
682b1b Chien contre chat, base d'un kouros funéraire, 510
 
Sous la statue d’un kouros funéraire des alentours de 510 avant Jésus-Christ destiné à orner la tombe d’un athlète dans le cimetière du Céramique, la base de marbre est sculptée sur trois côtés. Ci-dessus, sur la première photo nous sommes à la palestre, et les deux lutteurs au centre sont en plein effort, tandis qu’à gauche cet homme est censé s’apprêter à sauter (curieuse façon de prendre son élan), son collègue du côté droit étant en train d’ameublir le sol pour la réception. Sur la deuxième image, on voit sous l’œil de deux adultes deux jeunes en train d’opposer un chien et un chat, que malgré tout ils tiennent en laisse l’un et l’autre. Probablement ne cherchent-ils pas à les faire se battre, mais ils s’amusent à les voir face à face. Ces deux scènes sont pleines de vie et de naturel.
 
682b2a Emmanuelle, musée archéologique d'Athènes
 
Je ne peux me contenter de ces deux bas-reliefs, le département des sculptures est trop riche d’œuvres admirables et intéressantes. Je ne suis pas le seul à le penser, Emmanuelle également prend photo sur photo.
 
682b2b Déméter, Triptolème, Perséphone, 440-430 avt JC
 
Ce relief votif de marbre est le plus grand qui nous soit parvenu. Il a été dédié vers 440 ou 430 avant Jésus-Christ au sanctuaire de Déméter et Perséphone à Eleusis. Au centre, c’est Triptolème qui reçoit de Déméter, à gauche vêtue d’un péplum et tenant un sceptre, des épis de blé, et qui est béni par Korè (Perséphone), à droite, vêtue d’un chiton, qui lui impose sa main droite sur la tête. Triptolème est un héros éleusinien lié au mythe de ces deux déesses. On sait comment Hadès a enlevé Perséphone près du lac de Pergusa en Sicile pour en faire sa femme aux enfers, aucune déesse ne souhaitant l’épouser pour aller vivre avec lui au séjour des morts. J’en ai parlé en Sicile l’été dernier, le 18 août à propos d’une stèle à Sélinonte, et le premier septembre en voyant le lac de Pergusa. Déméter, ne sachant pas ce qui était arrivé à sa fille, l’a cherchée partout sur terre. Arrivée à Eleusis, elle s’est présentée sous les traits d’une vieille femme près de la fontaine où les femmes allaient se ravitailler et où se trouvaient les filles du roi Céléos et de la reine Métanira, qui la conduisirent à leurs parents. Ces derniers la reçurent, lui offrirent l’hospitalité et lui proposèrent de l’employer pour s’occuper de leur plus jeune fils Démophon. La déesse, pour le rendre immortel, le mettait chaque nuit dans le feu. Mais une nuit, Métanira surprit ce rite et, effrayée, poussa un cri. Déméter, se retournant, lâcha Démophon, qui fut brûlé, survécut mais ne devint pas immortel. Déméter alors révéla sa vraie nature, aida Céléos à lui construire un temple et lui enseigna les rites de son culte. C’est ainsi qu’est né son sanctuaire à Eleusis. Puis, pour remercier la famille du roi de l’avoir ainsi accueillie avec hospitalité et confiance, elle donna à Triptolème, le fils aîné, un char tiré par des dragons ailés et lui remit le blé, lui demandant d’en répandre partout pour le bien de l’humanité. C’est ce que représente cette stèle, le moment où Déméter charge Triptolème de cette mission.
 
682b3 Relief funéraire, 4ème siècle avt JC
 
Cette stèle funéraire du second quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ, sculptée dans le marbre, a été trouvée à l’ouest d’Athènes. L’inscription (au sommet, non visible sur ma photo) nous informe qu’il s’agit de la tombe de Polyxène, qui laisse son mari et sa famille dans l’affliction. Elle est représentée assise, penchée avec affection vers un jeune garçon, sans doute son fils, qui s’appuie sur sa cuisse, serrant une balle dans sa main. Derrière elle, une servante. On se représente généralement la condition d’esclave dans l’Antiquité comme extrêmement cruelle. Et certes, le maître avait droit de vie et de mort sur ses esclaves, certains maîtres étaient brutaux et violents, mais de nos jours il existe des maris brutaux avec leur femme, des parents tortionnaires, et la différence ne réside que dans la loi qui n’autorise pas ces comportements. Mais bien des maîtres intégraient les esclaves à leur famille, des affections se créaient, et notamment entre l’esclave chargé(e) des soins à l’enfant et cet enfant, qui devenu adulte conservait un lien fort avec sa nounou. Cela explique la présence de cette servante sur la stèle funéraire de sa maîtresse. Le 27 août dernier, au musée archéologique d’Agrigente (ville grecque de Sicile), nous avions vu ainsi le sarcophage d’un enfant décédé au deuxième siècle avant notre ère, et la nourrice était représentée caressant tendrement le petit mort.
 
682c1a Zeus ou Poseidon, 460 avt JC
 
682c1b Zeus ou Poseidon, 460 avt JC
 
Cette statue est extrêmement célèbre. Elle a été interprétée par les uns comme Zeus lançant la foudre et par d’autres comme Poséidon lançant son trident. Personnellement, j’aurais tendance à opter pour le premier, parce que la statue, trouvée au fond de la mer au cap Artemision au nord de la grande île d’Eubée (qui suit la côte est de la Grèce continentale), date des alentours de 460 avant Jésus-Christ et que dans ses représentations de l’époque classique Poséidon tient son trident verticalement comme un emblème, ou le brandit, mais ne s’apprête jamais à le lancer, le tenant horizontalement au-dessus de sa tête. Quoi qu’il en soit, son auteur non identifié est un très grand artiste, qui a rendu de façon admirable le mouvement du corps, les muscles, l’impression d’un geste puissant mais calme. Le visage, viril, pur, est de toute beauté. Et on l’imagine vivant, si ses yeux avaient été conservés.
 
 
682c2a Cheval et jockey, 140 avt JC
 
682c2b Cheval et jockey, 140 avt JC
 
682c2c Cheval et jockey, 140 avt JC
 
Tout aussi célèbre, ou presque, et provenant également du cap Artemision, ce groupe en bronze est beaucoup plus tardif, puisqu’il a été daté de 140 avant Jésus-Christ. Avec ses 2,50 mètres de long et 2,05 mètres de haut, c’est une très grande œuvre, grandeur nature, impressionnante. Le jeune garçon, lui, mesure 84 centimètres. Là encore, si les yeux du jeune jockey ainsi que ceux de l’animal avaient été conservés l’impression serait encore plus grande. Le cheval avait perdu sa queue, celle que nous voyons est une restitution récente.
 
Après avoir vu ce Zeus et ce cavalier, et avant de voir d’autres statues, je voudrais faire une remarque sur la muséographie. Beaucoup des œuvres exposées dans ce merveilleux musée ne sont pas seulement intéressantes sur un plan de l’histoire de l’art, mais elles sont d’une beauté émouvante. Le vrai art, le grand art, touche l’émotion. C’est le cas ici, du moins pour moi. Mais une grande part de l’effet est gâché par la présentation. À moins d’être un géant, on est toujours trop bas pour que la partie supérieure de ce Zeus juché sur un haut socle ne soit pas sur le fond d’une fenêtre par laquelle entre la lumière brillante du ciel grec. Autour de son corps sombre de bronze, apparaissent sur les murs, tout autour de la salle, des stèles et des sculptures de marbre clair. Cela casse l’effet. Quant au groupe du cavalier, lui aussi est partiellement devant une fenêtre si on le regarde de face ou de trois quarts, et de grandes statues de marbre, sans aucun rapport avec lui, apparaissent en arrière-plan. J’ajoute enfin que le mur, juste en face, est peint en framboise écrasée, ce qui ne serait pas mal pour faire ressortir le bronze, mais juste à côté le mur est blanc de sorte que si l’on n’est pas placé au niveau de l’épaule du cheval, l’œil fixé droit devant, mais même seulement un peu décalé vers la tête, le groupe est partiellement sur le rouge et partiellement sur le blanc. C’est pourquoi je me suis appliqué à détourer ces deux sculptures et d’autres que je vais montrer maintenant pour les mettre sur un fond noir ou sur un fond blanc, beaucoup plus neutre. En comparant mes photos originales et mes photos retouchées sur Photoshop, on se rend compte de ce que l’on perd lorsque l’on est face aux œuvres réelles. Bon. J’ai déversé ma bile, je reprends maintenant.
 
682c3a Pâris et la pomme de Discorde, 340-330 avt JC
 
682c3b Pâris et la pomme de Discorde, 340-330 avt JC
 
Pâris, le fils cadet de Priam le roi de Troie, est responsable de la célèbre guerre qui a duré dix ans et s’est achevée par la ruine et la destruction de la ville. Lorsque sa mère, Hécube, était enceinte de lui, elle se vit en rêve accouchant d’une torche qui enflammait la citadelle, présage évident que l’enfant qu’elle portait causerait la perte de Troie. Alors Priam l’exposa dans montagne, pratique courante pour se débarrasser d’un enfant non souhaité, sans se salir les mains avec un meurtre. Il mourra de faim, de froid ou dévoré par des bêtes sauvages mais on n’aura pas commis le geste qui tue. La même chose est arrivée à Œdipe. Mais Pâris a été allaité quelques jours par une ourse puis, comme Œdipe, il a été recueilli par des bergers. Devenu adulte, et grand, et beau, et fort, il est retourné à la ville et s’est fait reconnaître. Finalement, le père a été heureux et soulagé que son fils soit vivant, et il lui a rendu sa place dans la famille. Fin du premier épisode. Le deuxième épisode se joue lorsque les dieux sont en train de banqueter sur l’Olympe pour célébrer les noces de Thétis et de Pélée et que Éris –la Discorde– jette au milieu d’eux une pomme d’or, disant qu’elle devrait être donnée à la plus belle d’entre Athéna, Héra et Aphrodite. Évidemment, personne ne voulut prendre le risque d’arbitrer le débat, aussi Zeus envoya-t-il Hermès dire à Pâris de s’en charger. Pâris voulut s’enfuir pour se soustraire à une telle charge, mais Hermès lui dit que c’était un ordre de Zeus, et qu’un ordre du roi des dieux ne se discute pas. Preuve qu’en imaginant leurs mythes les Grecs ne croyaient pas trop en l’impartialité de la justice, chacune des trois déesses promit à Pâris de grands avantages s’il la choisissait, Héra la possession de toute l’Asie, Athéna la sagesse et la victoire dans tous les combats, Aphrodite l’amour de la belle Hélène, fille de Léda aimée de Zeus déguisé en cygne, et sœur de Clytemnestre et des Dioscures Castor et Pollux. Et Pâris opta pour l’amour d’Hélène, il désigna Aphrodite comme la plus belle. Mais en regardant ses statues (Aphrodite de Cnide, Aphrodite accroupie, Aphrodite Callipyge, etc.) il faut bien reconnaître qu’elle n’est pas mal fichue. Si je raconte tout cela, c’est pour en venir à cette statue de Pâris (vers 340-330 avant Jésus-Christ), dont la main tenait la pomme de discorde. Ici, les yeux ont été conservés, et l’on peut se rendre compte à quel point ce regard est extraordinairement vivant. Est-il besoin de raconter l’épisode suivant ? Accompagné d’Énée, un Troyen illustre fils d’Aphrodite, Pâris abandonne sa maîtresse la nymphe Oenonè et part immédiatement pour Sparte où Hélène est la femme du roi Ménélas. Ils sont reçus au palais avec la plus généreuse hospitalité et Ménélas qui doit se rendre en Crète confie ses hôtes à sa femme. La beauté de Pâris encore aiguisée par Aphrodite, le luxe oriental dont il est entouré, les riches présents qu’il offre à la reine ne tardent pas à faire effet sur le cœur d’Hélène, qui abandonne sa fille Hermione âgée de neuf ans et s’enfuit avec Pâris. D’où la guerre et tout le reste.
 
682d1 Artémis de Délos, 650 avt JC
 
682d2 Korè d'Aristion, 550-540 avt JC
 
682d3 Statue de kouros archaïque, 540-530 avt JC
 
À présent, voici trois statues archaïques. La première, des alentours de 650 avant Jésus-Christ, a été trouvée à Délos, dans le sanctuaire d’Artémis et pour cette raison elle a été interprétée comme représentant très probablement la déesse. C’est l’une des plus anciennes statues monumentales de pierre que l’on connaisse. Sa cuisse gauche est gravée d’une inscription qui nous informe qu’elle avait été dédiée à Apollon –le frère jumeau d’Artémis– par Nikandre, de Naxos.
 
Un siècle plus tard, vers 550-540, apparaît la Korè (au sens de jeune fille, pas nécessairement la déesse Perséphone) de ma seconde photo. Trouvée en Attique, elle surmontait la tombe d’une certaine Phrasikléia. Elle est due au sculpteur Aristion, de Paros (et elle est en marbre de Paros). On peut encore voir, peintes sur son vêtement, diverses décorations, des rosettes, des svastikas, etc. Ici, le style archaïque a atteint sa pleine maturité. J’aime particulièrement la façon dont elle tend sur sa cuisse le chiton qui lui colle au corps dont il épouse les formes. Ce que l’on appelle un chiton, c’est cette sorte de longue chemise ceinturée à la taille, et qui était en usage chez les Grecs, aussi bien les hommes, chez qui toutefois il était plus court, que les femmes.
 
Le kouros de ma troisième photo est à peine plus tardif, 540-530. C’était, comme la korè de ma photo précédente, une statue funéraire de la même nécropole d’Attique. Je leur trouve à tous deux des traits assez asiatiques, comme d’habitude sur les statues archaïques. Mais c’est pour le modelé du corps, la reproduction de la musculature, la perfection formelle que j’ai choisi de le montrer. Je trouve que si l’on voit clairement comment la statuaire a évolué entre la première statue et les deux autres, mis à part l’état d’érosion de la pierre, on reconnaît bien cependant la filiation dans l’inspiration, la posture, l’exécution.
 
682d4 Sirène, statue funéraire, 370 avt JC
 
Cette sirène est une statue funéraire provenant du cimetière du Céramique d’Athènes, où elle honorait un cavalier athénien du nom de Dexiléo tombé au combat en 394-393 avant Jésus-Christ. La sculpture doit être de 370 environ. Ailes dressées, elle tient la lyre dans une main, et dans l’autre main, cassée, elle devait tenir le plectre. On voit que la surface de l’instrument est lisse, les cordes ne sont pas figurées, c’est parce qu’elles étaient ajoutées, en bronze probablement. Je profite de cette représentation pour préciser que ce n’est qu’à partir du huitième siècle de notre ère que la sirène à queue de poisson apparaît. Dans l’Antiquité, c’était un être à corps d’oiseau et à tête de femme, qui peu à peu a évolué vers un corps de femme ailée dont seule la partie inférieure était en forme d’oiseau, comme sur cette statue. La plupart du temps, le sculpteur rendait les plumes des jambes par un relief, tandis que sur cette sirène-ci les plumes étaient peintes.
 
682d5 Le Petit Réfugié, 1er siècle avt JC
 
Avec ce jeune garçon nu sous sa cape à capuchon et qui serre sur son cœur son petit chien, nous sommes en Asie Mineure, au premier siècle avant Jésus-Christ. Des réfugiés grecs, fuyant de l’Asie Mineure en 1922, avaient emporté avec eux cette statue comme un symbole, et l’avaient surnommée Le Petit Réfugié. Quelle qu’ait été l’intention de l’artiste, tombe, orphelinat ou exil, ce petit garçon étreignant son chien comme son seul compagnon et son seul bien est extrêmement poignant.
 
682d6a Aphrodite, Pan et Eros, vers 100 avt JC
 
682d6b Aphrodite à la sandale, vers 100 avt JC
 
682d6c le dieu Pan, vers 100 avt JC
 
J’adore cette statue des alentours de 100 avant Jésus-Christ provenant de l’île de Délos. Le dieu Pan, avec ses cornes, son visage de monstre et ses pieds de bouc, toujours plein d’appétits sexuels, fait des avances érotiques très directes à Aphrodite. Je citais quelques représentations de cette déesse tout à l’heure au sujet du choix qu’en avait fait Pâris comme étant la plus belle, et je disais qu’elle était fort bien faite. Ce n’est pas cette statue qui me démentira. Elle, sandale levée en geste de menace, rejette les avances de Pan et son fils Éros, l’Amour ailé, l’aide à repousser le dieu entreprenant. Pudiquement, la déesse pose une main sur son bas-ventre, mais rien dans son attitude ne marque de la peur, rien dans sa position n’indique un désir de fuir, et le demi-sourire de ses lèvres la montre plutôt amusée de l’aventure. Non, elle ne veut pas de Pan, mais elle n’a rien non plus de la farouche Artémis pour qui la sexualité est quelque chose de strictement étranger et interdit. Cette scène, avec tout ce qu’elle contient de jeu, d’ambiguïté, de réalisme aussi, est très savoureuse et c’est pourquoi, en plus de sa remarquable beauté formelle, elle me plaît tant.
 
682d7 Ménade endormie, entre 117 et 138 après JC
 
Superbe également est cette ménade endormie qui date de l’époque de l’empereur Hadrien, soit entre 117 et 138 de notre ère, et qui provient du sud de l’Acropole d’Athènes. On suppose qu’elle ornait une luxueuse résidence. Le visage est d’une grande beauté, aux traits calmes dans le sommeil, le corps abandonné avec une jambe repliée sur l’autre suit le mouvement de la roche sur laquelle il repose et dont il est isolé par une couverture ou une peau d’animal. Et puis l’artiste, visiblement, a voulu attirer le regard sur ces superbes fesses au galbe parfait, bien rondes sans une once de graisse, et qui sont tournées vers nous au centre de la composition, les autres éléments étant en position secondaire, la tête partiellement cachée par le bras dans le creux duquel elle repose, la poitrine sur la couverture. Et je ne montre pas la photo que j’ai prise de l’autre face car il est clair que cette sculpture était destinée à être vue de ce côté-ci, l’autre côté étant beaucoup moins travaillé et ne montrant rien de la beauté de la ménade.
 
682e Antinoos, entre 130 et 138 après JC
 
Nous sommes encore à l’époque d’Hadrien puisque ce buste est celui d’Antinoüs, son favori qu’il aimait au point de le faire diviniser après sa mort, noyé dans le Nil en 130. Il était originaire de Bithynie, en Asie Mineure (actuelle Turquie), mais on ne sait ni quand il est né (selon ses portraits il porte une petite vingtaine d’années à sa mort ce qui le ferait naître vers 110), ni quand l’empereur l’a rencontré (on suppose que c’est vers les années 120-122, lorsque le garçonnet avait une dizaine d’années). Les circonstances de sa mort sont restées assez mystérieuses, parce que son corps a été retrouvé dans un endroit où le fleuve est peu profond. Le suicide n’est généralement pas retenu, quoique sur tous ses portraits Antinoüs soit représenté pensif, voire mélancolique, les yeux baissés, et Hadrien a toujours vu dans cette noyade un accident, mais Aurelius Victor, qui a vécu au quatrième siècle, dans son Histoire auguste avance l’hypothèse d’un meurtre rituel où le jeune homme se serait offert en victime propitiatoire pour donner à Hadrien les années qu’il sacrifiait de sa propre vie. Après sa mort, partout dans l’Empire Hadrien a fait ériger statues et bustes afin qu’on rende un culte au dieu Antinoüs. La représentation ci-dessus doit donc être datée dans une fourchette de huit ans, entre la mort d’Antinoüs en 130 et celle d’Hadrien en 138.
 
682f1 Tête d'Athéna, après 430 avt JC
 
682f2 Boxeur, Olympie, 330-320 avt JC
 
682f3 Bion le Borysthénite, philosophe cynique, vers 240 a
 
Je devrais arrêter là mes photos de sculptures, mais je ne peux résister à l’envie d’en montrer encore cinq. Mais d’abord les trois ci-dessus, une tête d’Athéna sculptée dans le marbre au deuxième siècle de notre ère, mais copiant fidèlement une œuvre de Phidias datant d’après 430 avant Jésus-Christ (près de la Pnyx, à Athènes) ; cette remarquable tête de boxeur en bronze, vainqueur aux Jeux Olympiques (il a été trouvé à Olympie, il a le nez cassé des boxeurs et il porte la couronne d’olivier des champions), que l’on identifie au célèbre boxeur Satyros d’Élide qui a plusieurs fois remporté la couronne à Olympie, à Delphes aux Jeux Pythiques et à Némée (trois des quatre lieux de Grèce organisateurs de jeux panhelléniques, le quatrième étant Corinthe avec les Jeux Isthmiques), œuvre du sculpteur athénien Silanion vers 330-320 ; et enfin cette impressionnante tête de philosophe trouvée dans l’épave d’un navire près d’Anticythère, une petite île en face de Cythère, tout au bout du Péloponnèse, bronze réalisé vers 240 avant Jésus-Christ et représentant selon toute vraisemblance Bion de Borysthène, en Scythie, un philosophe cynique ("Le mal, c’est de ne pas être capable de supporter le mal", "À quoi bon nous arracher les cheveux quand nous sommes dans la peine, car dans ces circonstances la calvitie n’est pas un remède efficace"…) qui a vécu au troisième siècle avant Jésus-Christ.
 
682f4 Portrait d'un prêtre, 50-25 avt JC
 
682f5 Statue d'Auguste (détail), 12-10 avt JC
 
Les deux dernières sculptures sont d’époque romaine, à la fin du premier siècle avant Jésus-Christ. La première est un marbre trouvé à Athènes et réalisé entre 50 et 25 avant Jésus-Christ, représentant une tête d’homme à la chevelure ébouriffée ceinte d’une couronne de laurier qui le désigne comme un prêtre. De quel sanctuaire, ni le lieu où on l’a trouvé ni aucun attribut ne permet de le déterminer, mais les traits du visage pleins de personnalité ne peuvent être ceux d’un type général, et sont sans aucun doute à la ressemblance d’un individu particulier. Ma seconde photo représente la tête de l’empereur Auguste (29 avant Jésus-Christ – 14 de notre ère), mais en réalité ce n’est qu’un détail d’une statue dont j’ai coupé le corps, qui a été trouvée en mer Égée au large de l’île d’Eubée. La statue portant au doigt une bague sur la monture de laquelle est gravé un groupe de personnes liées à la divination, on peut associer cette statue à la charge de pontifex maximus, prêtre suprême, fonction religieuse la plus haute, que l’empereur s’est attribuée en 12 avant Jésus-Christ, ce qui permet de dater ce bronze des années 12 à 10 environ.
 
682g1a Masque dit d'agamemnon, 16e siècle avt JC
 
682g1b Masque funéraire, 16e siècle avt JC
 
Une salle du musée est réservée à l’époque mycénienne avec des objets provenant du Péloponnèse et de Crète. Ce masque dit d’Agamemnon, en or repoussé, on le voit partout en reproduction, il n’est pas un livre traitant de l’époque mycénienne qui ne le montre. Et puis ici on franchit une porte et on tombe devant une vitrine où il se trouve, en vrai. Quelle émotion ! Là, sous mes yeux, cette pièce vieille de 3600 ans que je ne connaissais que par des photos. On distingue sous les oreilles deux petits trous, qui laissent penser que le masque était fixé sur le visage du défunt par une ficelle nouée autour de sa tête. La tombe où il se trouvait date du seizième siècle alors qu’Agamemnon et la Guerre de Troie se situent au treizième siècle, ce qui veut dire que son attribution au roi de Mycènes est erronée.
 
L’autre masque, de la même époque et trouvé dans une autre tombe disposée dans le même cercle, est le seul qui soit représenté les yeux ouverts, tous les autres masques mortuaires en or de ce cercle de tombes ayant les paupières closes. De plus, ce masque est souriant, ce qui est très inhabituel.
 
682g2 Dague mycénienne avec paysage nilotique
 
Cette très belle lame de dague trouvée dans la même tombe que le masque dit d’Agamemnon est ornée de scènes du Nil, au milieu de fleurs de papyrus on voit des félins qui chassent des oiseaux. Peut-être cette dague a-t-elle été utilisée pour chasser, peut-être aussi a-t-elle été plongée dans des corps humains.
 
682g3 Vase lion, Mycènes, 16e siècle avt JC
 
682g4 Vase cerf, Mycènes, 16e siècle avt JC
 
682g5 Vase lion en terre, Mycènes
 
Ci-dessus ces photos représentent trois vases. Le premier vase est un rhyton, vase rituel en forme de tête de lion en or, et les libations s’écoulaient par le trou que l’on voit au bout du museau. Avec ce cerf en argent, nous sommes toujours dans les mêmes tombes, mais il s’agit d’un récipient hittite dont l’ouverture se situe dans la croupe de l’animal. Puis un artisan local a tenté de transformer ce récipient en vase à libations en perforant le museau (on voit un gros trou dans la narine droite du mufle de l’animal), mais il n’y est pas parvenu car la partie antérieure de la tête n’est pas creuse, comme il l’escomptait probablement. La troisième photo montre un autre rhyton en forme de tête de lion, mais en terre cuite celui-là. On distingue le petit trou sous les naseaux, juste au-dessus de la gueule. Il était d’usage de donner à ces vases appelés rhytons destinés aux libations rituelles des formes d’animaux ou de têtes d’animaux.
 
682h1 Tablette en linéaire B
 
682h2 Tablette en linéaire B
 
La brillante civilisation mycénienne (Mycènes, Tirynthe) et crétoise a disparu assez soudainement, avec l’incendie des palais. Pourquoi, comment, on ne le sait pas, on a supposé qu’une terrible éruption volcanique y a mis fin, l’explosion du volcan de l’île de Santorini. Des tablettes d’argile portant des inscriptions dans un alphabet que jusqu’au milieu du vingtième siècle on ne parvenait pas à déchiffrer ont cuit dans ces incendies, conservant jusqu’à nos jours ces textes que l’on attribuait à des non-Grecs, à des préhellènes apparentés aux Étrusques. L’écriture était horizontale, ce qui l’a fait appeler linéaire. Et linéaire B… parce qu’il y en avait une autre qui était le linéaire A. Déjà, au dix-neuvième siècle, Schliemann avait découvert les ruines de Troie et celles de Mycènes, montrant que les épopées homériques pouvaient avoir une base historique. Puis en 1952 un anglais du nom de Michael Ventris, architecte de son état si je me souviens bien, a découvert qu’il s’agissait en fait d’une écriture syllabique (le nombre de signes était trop important pour correspondre à des sons individuels, alors que si l’on utilise quatre signes différents pour MA, ME, MO, MU, quatre pour GA, GE, GO, GU et quatre pour KA, KE, KO, KU, cela représente douze syllabes et seulement sept lettres associant de façons diverses trois consonnes et quatre voyelles. Par des rapprochements, il a enfin déchiffré cet alphabet syllabique et découvert qu’il recouvrait du grec. Révolution dans la connaissance historique du monde méditerranéen, les civilisations mycénienne et crétoise étaient grecques. De plus, à Mycènes, il est clair que l’on doit lire le nom d’Agamemnon dans le mot A-KA-GA-MU-NAS et celui d’Étéocle (la métrique des vers d’Homère nous fait comprendre que la forme ancienne de ce nom était ETEWOKLEWES) dans le syllabique A-TA-WA-KA-LA-WAS. Ainsi donc, ces personnages auraient réellement existé. Peu à peu, au fil des découvertes, les mythes deviennent réalité. C’est fascinant. Et c’est pourquoi, après avoir étudié cela il y a tant d’années, je m’en souviens encore avec précision. Mais je suis bien incapable, personnellement, de lire ces tablettes, et je suis contraint de me reporter à l’étiquette explicative située en-dessous. La première associe à des noms d’hommes des noms de plantes aromatiques, cumin, coriandre, fenouil, sésame, safran. La seconde, dont des dessins placés dans la vitrine représentent le recto et le verso, évoque l’ordre donné par une jeune femme de tisser ou de teindre une certaine quantité de laine. Émouvant, d’entrer ainsi dans la vie du palais dans ce qu’elle a de plus quotidien.
 
682i1 Fresque des enfants boxeurs, Akrotiri (Crète), 16e s
 
682i2 Fresque des antilopes, Akrotiri (Crète), 16e siècle
 
Nous voici dans l’île de Santorin, chez les Minoens. Fouillant Akrotiri en 1939 pour tenter de confirmer sa théorie que l’éruption et l’explosion du volcan de Santorin, l’antique Théra, avait été la cause de la disparition de la civilisation minoenne (sans avoir trouvé de preuves déterminantes), l’archéologue Spyridon Marinatos a mis au jour un établissement du seizième siècle avant Jésus-Christ fort bien conservé avec des édifices à plusieurs étages et une multitude d’objets. Les fresques des deux photos ci-dessus proviennent de la même pièce d’un bâtiment. Sur la première, deux jeunes garçons s’exercent à la boxe, ils ont revêtu d’un gant de boxe leur main droite. On remarque que pour tout vêtement ils portent une ceinture, et que leur crâne est rasé, ne préservant que deux longues mèches à l’arrière du crâne et un petit toupet sur le front. Par ailleurs, le garçon de gauche porte un fin collier, un bracelet enserre son bras gauche au niveau du biceps et il a un autre bracelet à la cheville droite. Ces ornements de bijouterie sont le signe d’un rang social élevé, et ces deux lutteurs ne sont donc pas d’un même niveau. L’autre fresque, utilisant les mêmes couleurs et probablement œuvre du même artiste, représente deux antilopes. Le trait est ferme, la ligne est souple, le dessin est très décoratif. On est émerveillé lorsque l’on voit la qualité artistique de ces fresques, qui interdisent d’appeler primitifs des peuples capables de telles réalisations.
 
Longtemps, je me suis demandé quelle image de poterie, sculpture, fresque, pourrait être le sujet de ma conclusion. Quelle pouvait être l’œuvre la plus puissante de ma présentation. Ce musée présente tant et tant de merveilles que je n’ai pas su choisir. Alors puisque cette pièce présentant des témoignages du seizième siècle avant Jésus-Christ est la dernière de ma visite, je ne cherche pas davantage, ce sera l’ordre chronologique qui fera le choix, et je terminerai sur ces superbes fresques.
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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 20:53
681a traversée vers Ithaque
 
L’escale du ferry de Patra dans le port de Sami à Céphalonie est très brève. Il arrive à 16h20 précises et dès que les opérations de débarquement et d’embarquement sont achevées il repart vers Ithaque sans même attendre les 16h30 de l’horaire officiel. Puis en une demi-heure on est au port de Piso Aetos à Ithaque. Mais là, rien. Une baraque de vente de billets, quelques policiers pour diriger le flot des véhicules qui se croisent vers la gueule béante du ferry, et une route qui monte vers les premières collines. On passe au pied du mont Aetos qui a été le siège d’une importante ville romaine, et déjà on est passé de l’autre côté, sur la côte est de l’île. On suit un peu la mer et l’on arrive à la capitale, Vathy. C’est là que nous avons notre hôtel, facile à trouver parce que sur une petite place en front de mer. Le balcon de notre chambre, au premier étage, donne directement sur la mer.
 
681b1 Ulysse à Stavros
 
Ici, le grand personnage, l’équivalent à Ithaque de ce qu’est le général de Gaulle en France (place Charles de Gaulle, aéroport Charles de Gaulle, avenue du Général de Gaulle), c’est Ulysse. Quand il a débarqué ici après dix ans de guerre à Troie et dix ans de pérégrinations sur les mers, il n’a pas reconquis un pays occupé par l’ennemi, mais avec l’aide de son fils Télémaque il a exterminé les nombreux prétendants qui voulaient contraindre sa femme Pénélope à choisir l’un d’eux pour l’épouser, considérant le mari absent comme mort depuis longtemps. Mais quoique n’étant pas juriste, je crois que la loi exige un délai de trente ans pour que l’absent soit considéré comme mort ou définitivement perdu. Enfin… la loi française. Peut-être pas la loi d’Ithaque au douzième ou au treizième siècle avant Jésus-Christ. Cependant le très sage Brassens ne manque pas de laisser planer un doute, peut-être Pénélope, tout en défaisant consciencieusement dans le secret de son alcôve, la nuit, les travaux que le jour elle effectuait au vu et au su des prétendants, se contraignait-elle à refouler une envie cachée de poursuivre au contraire son tissage pour mettre fin à son attente de celui qui tardait tant à lui tenir compagnie dans les draps :
               Toi l’épouse modèle
               Le grillon du foyer
               Toi qui n’a point d’accrocs
               Dans ta robe de mariée
               Toi l’intraitable Pénélope
               En suivant ton petit
               Bonhomme de bonheur
               Ne berces-tu jamais
               En tout bien tout honneur
               De jolies pensées interlopes […]
 
               N’as-tu jamais souhaité
               De revoir en chemin
               Cet ange, ce démon
               Qui son arc à la main
                Décoche des flèches malignes
               Qui rend leur chair de femme
               Aux plus froides statues
               Les bascul’ de leur socle
               Bouscule leur vertu
               Arrache leur feuille de vigne…
 
Évidemment, ma citation de ces vers est une parenthèse dans notre visite d’Ithaque, mais je trouve l’idée si savoureuse et l’expression si délicate, si poétique, que j’ai eu du mal à me limiter à deux des quatre strophes. Ce que je voulais dire, c’est qu’Ulysse était le roi d’Ithaque, petit royaume qui comprenait aussi les îles voisines, plus grandes que celle où se trouvait son palais. C’est pour lui que nous sommes venus ici, pensant qu’un jour suffisait largement à la visite d’une terre de superficie si réduite et où les restes archéologiques sont si peu nombreux. Arrivée jeudi à 17h, embarquement pour le retour prévu vendredi par le même bateau. 24 heures sur place. Et puis à peine arrivés, nous nous sommes rendu compte que j’avais eu tort de ne prévoir que si peu de temps.
 
681b2 Ithaque et Céphalonie selon Google Earth
 
C’est sur Google Earth que j’ai pris cette image satellite des deux îles que nous avons visitées. On voit pourquoi, alors que 48n heures ont suffi à faire un tour rapide de Céphalonie, j’ai pu penser que deux fois moins de temps suffirait pour Ithaque. Nous en étions là de nos regrets quand, vendredi matin, mon téléphone a sonné. "Bonjour… C’est votre loueur de voiture. Je voulais savoir… euh… si tout allait bien… Oui ? Ah bon. Vous avez beau temps ?… Splendide ? Parfait. Et où êtes-vous, là, maintenant ? Ah ! À Ithaque… Oui, c’est beau, Ithaque, vous aimez ? Bien, bien, bien… Mais, euh… vous revenez toujours ce soir ? Rien de changé ? Parce que le bateau arrive tard, à 20 heures, je crois… Oui oui oui, c’est vrai, je ferme normalement à neuf heures, mais si vous voulez garder la voiture un peu plus longtemps, eh bien… euh… ça ne pose pas de problème, vous la ramenez lundi matin… Oui, bien sûr, pour le même prix… Bravo ! Très bien ! Alors à lundi". Telle a été à peu près la partie du dialogue prononcée du côté de Patra. Cela avait tout l’air de sentir un autre dialogue, à Patra aussi, mais au domicile du loueur. J’imagine le côté de la femme du loueur : "Tu as vu le temps, on dirait le printemps. Allez, hop, on part en week-end… Quoi ? Un rendez-vous ce soir à 20h30 ? Il est blond, ton rendez-vous, je suppose ?… Allez, arrête, je ne te crois pas… Bon, d’accord, eh bien si c’est vrai, tu l’appelles, ton rendez-vous, et tu le remets à lundi… Quoi ? Ce que tu dois lui dire ? Ça, mon bonhomme, c’est ton problème. Dis que ta femme est jalouse, si ça te chante. Allez, tiens, voilà le téléphone, et s’ils existent, tes emmerdeurs, eh bien invente ce que tu veux". En tous cas, même si je me trompe de scénario, l’essentiel pour nous est que nous gardons la voiture et pouvons retarder de quarante huit heures notre retour. Reste à trouver une chambre pour ces deux nuits et à faire repousser la date de notre billet de retour. Nous perdons deux heures avec ces opérations, mais il nous en reste quand même quarante six de gagnées. Celle-là, c’est la troisième et dernière de nos aventures pendant cette virée dans les îles ioniennes. Et finalement, les trois se sont fort bien terminées.
 
681b3 Ithaque, isthme et moitié sud, du mont Niritos
 
L’image satellite aide à comprendre cette photo. Ithaque est composée de deux masses montagneuses alignées sur un axe nord-ouest, sud-est et reliées entre elles par un isthme d’à peine deux cents mètres de large du côté ouest. Au sud de l’île du nord, se dresse le mont Niritos. Je l’ai escaladé pour dominer son versant sud, l’isthme et la partie sud de l’île. Et sur la photo, puisque je regarde vers le sud, l’isthme apparaît clairement à droite des masses montagneuses, donc à l’ouest.
 
681c1 Ithaque, Vathy
 
681c2 Vathy, capitale d'Ithaque
 
681c3 Ithaque, Vathy
 
La côte nord de la partie sud, à l’est de l’isthme, est creusée d’une sorte de fjord profond au fond duquel se love la coquette capitale de l’île, Vathy. Ce n’est certes pas une grande ville, mais ce n’est pas non plus un village. C’est un gros bourg sympathique, très animé et vivant, même en cette saison où les touristes sont rares. La première photo est prise de la fenêtre de notre hôtel, en centre ville, tout au fond du fjord, la seconde photo montre l’une des rives vue depuis la rive d’en face, et la troisième photo permet de se rendre compte que l’on a plus l’impression d’être au bord d’un large fleuve que sur la côte de la mer.
 
681c4 Près de Vathy (Ithaque)
 
681c5a Près de Vathy (Ithaque)
 
681c5b Près de Vathy (Ithaque), Agios Andreas
 
La route qui vient de la moitié nord et de l’isthme et qu’a rejointe la route qui vient du port de Piso Aetos, entre dans Vathy après avoir suivi la rive sud-ouest du fjord. Maintenant, continuons de longer la côte jusque sur la rive nord-est. La route s’arrête à une plage. On traverse la plage et là commence un charmant chemin côtier qui monte et descend pour offrir des vues magnifiques. On marche, oh pas bien longtemps, vingt minutes peut-être, jusqu’au bout du fjord, et là notre chemin fait un coude, découvrant à quelque distance une petite chapelle toute blanche. Sur le mur qui fait face à la mer, une plaque dit que "ce petit temple est dédié à la mémoire de saint André", avec une date, 1956. Trois ans après le séisme.
 
681c6a chapelle Saint André près de Vathy
 
681c6b chapelle Agios Andreas près de Vathy (Ithaque)
 
Chez nous, en France, des voleurs emportent statues, tableaux, tout ce qu’ils peuvent quand une église est ouverte sans surveillance. Ici, surprise, la clé est sur la porte. Nous pouvons entrer, rester le temps que nous voulons, faire des photos. À l’intérieur, il y a tout plein d’icônes, dont celle-ci, en argent. Nous refermons soigneusement la porte en repartant.
 
681c7 Byron à Vathy (île d'Ithaque)
 
En ville, cette stèle est en l’honneur du Britannique le plus célébré en Grèce, Lord Byron. Elle dit "Pour la commémoration du séjour de Byron à Ithaque, août 1823". Puis elle cite ses mots, "Si cette île m’appartenait, j’y enterrerais tous mes livres et jamais plus je n’en repartirais".
 
681d1 Frikes (Ithaque)
 
681d2 Frikes (Ithaque)
 
Faisons maintenant le tour de l’île. Nous sommes ici à Frikes, dans la moitié nord. Ce joli petit port attend l’ouverture de la saison touristique pour voir arriver les visiteurs et l’animation qui les accompagne. Il n’y a jamais ici les hordes bigarrées qui se pressent sur les plages à la mode, ce sont plutôt, nous a-t-on dit, des familles grecques avec enfants, qui recherchent le calme et la détente. L’invasion est plus importante à Céphalonie.
 
681d3 Dégâts du séisme de 1953 à Frikes (île d'Ithaque
 
Je profite de cette jetée qui me tombe sous les yeux pour montrer l’un des effets du séisme de 1953. Lorsque le sol s’ouvre sous des maisons et qu’une différence de niveau se produit entre les deux parties, la plupart du temps la maison s’effondre si elle n’a pas été construite selon des procédés antisismiques. Mais ici cette jetée reposait de tout son long sur le sol. Pas question, donc, de s’effondrer. Mais le sol, d’un côté, est monté ou peut-être, je ne sais pas, l’autre côté s’est-il affaissé. Le résultat est qu’il s’est produit une différence de niveau que l’on a compensée avec un petit raccord de ciment. Cela me rappelle le Chili, terre soumise à de fréquents et brutaux tremblements de terre, la plaque pacifique passant sous le continent. Cette poussée produit un plissement du sol, ce sont les Montagnes Rocheuses en Amérique du nord, et les Andes en Amérique du sud. Gentil petit plissement qui culmine à l’Aconcagua dont le sommet marque la séparation entre Argentine et Chili, à 6970 mètres. Un jour, quelque temps après un violent tremblement de terre qui, à Concepción où je vivais, à environ trois cents kilomètres de l’épicentre, avait fait rouler les meubles d’un mur à l’autre, j’avais dû me rendre au port de Valparaiso pour réceptionner un véhicule que j’avais importé de France. La douane, installée dans un bâtiment tout en longueur, ne s’était pas effondrée, mais elle avait subi le même sort que cette jetée, et continuait de fonctionner. Mais la différence de niveau était beaucoup plus impressionnante, puisque pour passer d’un guichet de la première moitié à un guichet de l’autre bout il fallait franchir un petit escalier de bois de cinq marches. Soit plus d’un mètre. Ce qui ne veut pas dire que le séisme de Céphalonie et d’Ithaque en 1953 était moins violent, puisqu’il a ravagé les constructions des deux îles. Je me contente d’évoquer un souvenir, en me trouvant en face de cette jetée.
 
681e Kioni (Ithaque)
 
Encore une photo de l’un de ces nombreux petits ports qui s’égrènent tout le long des côtes déchiquetées d’Ithaque. Celui-ci, c’est Kioni, également dans la partie nord de l’île. Parce que, juste derrière, il y a la montagne, il est impossible de développer fortement les constructions, ce qui préserve le caractère et le charme de la côte.
 
681f1 chèvre à Ithaque
 
681f2 chèvre à Ithaque
 
La nature, en dépit des saignées que constituent les routes, est restée intacte. Entre les bourgs, le paysage n’a pas été dénaturé. Et l’on rencontre plus de chèvres que d’humains. Ces animaux vagabondent en toute liberté, vont chercher l’herbe tendre où bon leur semble. Herbe ou feuilles, d’ailleurs. Certains oliviers sont habillés de tubes d’aluminium pour rendre glissant, et donc impossible, l’accès à leurs branches, afin de préserver la récolte d’olives de l’appétit des chèvres. On rencontre indifféremment des chèvres sauvages et des chèvres domestiques. On ne distingue les secondes des premières que par la marque de plastique jaune fixée à leur oreille. Et puis leur horloge biologique les ramène à la ferme à l’heure de la traite. Inutile d’aller les chercher. Leurs mamelles sont pesantes, elles ont hâte d’être débarrassées de leur lait.
 
681f3 cimetière d'Anogi
 
Deux routes traversent la moitié nord d’Ithaque du nord au sud, l’une le long de la côte ouest, l’autre au centre, par la montagne. Nous sommes ici sur cette dernière route. Devant le cimetière d’Anogi, cette pierre gravée porte une inscription originale. Cette phrase en grec moderne est si proche du grec ancien que je n’ai aucun mal à la traduire : "Ici prend fin le rêve. Et après… le silence !!!"
 
681f4 Sud de l'île d'Ithaque
 
681f5 Panorama à Ithaque
 
681f6 Effet de lumière sur Ithaque
 
Inutile de commenter ces vues, destinées à montrer à quoi ressemble Ithaque en dehors de ses petits ports et de ses chèvres. Déjà, dans mon article précédent, j’avais montré un de ces effets de lumière sur Céphalonie. Parce que je trouve que c’est encore plus frappant sur Ithaque, je publie aujourd’hui cette photo, quitte à me répéter.
 
681g1 palais d'Ulysse à Ithaque
 
Professeurs et étudiants en archéologie de l’université de Ioannina ont entrepris des fouilles dans la moitié nord de l’île, pas bien loin de la petite ville de Stavros. Là, des murs cyclopéens ont été dégagés, datant de l’époque mycénienne, c’est-à-dire l’époque de la Guerre de Troie. Et ils sont persuadés qu’ils ont mis la main sur le palais d’Ulysse. Ce n’est pas encore très spectaculaire, les travaux sont en cours, mais il est impressionnant d’imaginer que c’est là que s’est déroulé ce que, de plus en plus, on considère comme de l’histoire romancée et non plus des légendes.
 
681g2a Au musée de Stavros (Ithaque)
 
681g2b Au musée de Stavros (Ithaque)
 
681g3 Au musée de Stavros (île d'Ithaque)
 
Les objets trouvés dans les fouilles ont été rassemblés dans un petit musée à Stavros. Petit mais très intéressant et la présentation, quoique modeste, est aérée et claire, avec les explications nécessaires. Ci-dessus, la forme de ces coupes d’époque mycénienne est spécifique à Ithaque. Quant aux deux autres pièces en terre cuite, le pot et l’assiette, ils sont de l’époque archaïque, le pot est antérieur au septième siècle avant Jésus-Christ, l’assiette est du septième siècle, et tous deux proviennent d’une grotte où des offrandes votives de ce type ont continué à être déposés, et en nombre de plus en plus grand, jusqu’au milieu du sixième siècle.
 
681g4a époque géométrique (9e-8e s.) au musée de Stavro
 
681g4b époque géométrique (9e-8e s.) au musée de Stavro
 
Dans un genre totalement différent, ces haches trouvées également dans cette grotte n’avaient probablement pas l’usage auquel elles semblent destinées, elles étaient des objets votifs. Néanmoins, elles témoignent de ce que pouvaient être des haches utilisées comme outils.
 
681g5 époque géométrique (9e-8e s.) au musée de Stavros
 
Ce petit cheval de bronze fait partie de toute une série d’objets qui sont soit des décorations de chaudrons, soit des poignées de trépieds. Généralement, les vainqueurs de jeux recevaient en récompense non pas une médaille d’or, d’argent ou de bronze comme de nos jours, mais un trépied, qu’ils consacraient ensuite dans un sanctuaire. On se rappelle peut-être cette histoire de vol par les Béotiens de trépieds sacrés dont j’ai parlé dans mon article sur Dodone le 28 décembre dernier.
 
681g6 Accueil de qualité au musée de Stavros (Ithaque)
 
Avant de quitter le musée de Stavros, je voudrais dire un mot de ces deux personnes, l’une tenant ce musée depuis des années, et l’autre faisant son apprentissage près d’elle pour la remplacer bientôt quand elle va prendre sa retraite. Il ne s’agit pas de gardiennes seulement chargées de surveiller le visiteur. Ce qui est remarquable, c’est leur intérêt pour les collections, leur culture, sans même parler de leur gentillesse et de leur amabilité. Ajouterai-je que c’est grâce à un appel de leur part à une personne de connaissance que nous avons eu une chambre confortable pour un prix raisonnable chez l’habitant, à Stavros, pour nos deux nuits supplémentaires à Ithaque. De cela et de leur compétence pour compléter les informations archéologiques fournies, je voudrais les remercier.
 
681h1 poterie 8e siècle avt Jésus-Christ
 
681h2 vase miniature en bronze, Aetos, Ithaque
 
681h3 fragment poterie hellénistique dédiée aux nymphes
 
Je finirai cet article par le musée de Vathy. Plus grand, présentant plus d’objets, mais aussi moins chaleureux, nous n’y avons pas eu le moindre contact avec le personnel. Et pourtant, à Stavros comme à Vathy, nous étions les seuls visiteurs. Ma première photo montre un récipient de terre cuite avec couvercle qui est en style géométrique tardif, huitième ou septième siècle avant Jésus-Christ, provenant d’un atelier d’Ithaque ou de Corinthe et trouvé lors de fouilles au mont Aetos (moitié sud de l’île, entre le port de Piso Aetos sur la côte ouest et Vathy de l’autre côté de l’isthme). Je trouve remarquable le modernisme de cet objet qui pourrait être une soupière sur une table d’aujourd’hui. Le vase miniature en bronze trouvé lui aussi au mont Aetos est un objet votif, si petit qu’il n’a jamais pu avoir d’usage autre que de présent religieux. Et enfin ce fragment de poterie est si petit qu’il ne peut avoir d’intérêt que pour l’inscription qu’il porte, très lisible et très claire, il était dédié NYMPHA[IS], aux Nymphes. Ici, nous sommes à l’époque hellénistique (entre la mort d’Alexandre le Grand et celle de Cléopâtre).
 
681h4 vase rituel 7e-6e s. avt JC, Aetos
 
681h5 bronze époque géométrique, Aetos
 
Ce corps de femme, sur ma première photo, avec ses attributs sexuels très marqués, est un petit vase rituel datant du septième ou du sixième siècle avant Jésus-Christ, qui a été trouvé sur le mont Aetos. La chèvre de ma deuxième photo, décoration d’un chaudron de bronze, date de la période géométrique. Comme je le disais tout à l’heure au musée de Stavros, les chaudrons étaient généralement décorés d’animaux en bronze.
 
681h6 pendantif bronze, époque géométrique, Aetos
 
681h7 épingles bronze, époque géométrique, Aetos
 
Je terminerai avec le chapitre de l’élégance, à savoir un pendentif et des épingles. Ces objets de bronze datent de l’époque géométrique. Ce pendentif est très décoratif et son design est intéressant. Quant aux épingles qui ont fixé des cheveux il y a deux mille sept cents ou deux mille huit cents ans, elles n’ont certes rien de contemporain, mais je trouve émouvant de penser à l’usage qu’elles ont eu il y a si longtemps.
J’ai beaucoup parlé de ce mont Aetos. Avant de quitter Ithaque, je voudrais préciser que l’on y a retrouvé des objets de l’époque mycénienne et que d’autres, à l’époque classique ou hellénistique, nous informent que la ville s’appelait Ithaque et que la tradition en attribuait la fondation à Ulysse. Et puis la ville a encore été habitée à l’époque romaine. Tel est le lieu où ont été retrouvés la plupart des objets de ma sélection.
Après avoir profité d’Ithaque pendant trois jours –ce qui était encore trop peu, que ceux qui envisagent le voyage le sachent, sans compter que cette île est le paradis du trekking– paysages, richesses archéologiques, gentillesse des habitants, nous avons repris le bateau et réintégré la splendide et immense maison d’Eirini, cette amie grecque qui nous a hébergés si longtemps. Mais malgré son insistance pour nous garder nous devons poursuivre notre voyage, nos découvertes, nos travaux culturels ; aussi, après être de nouveau restés un temps chez elle, nous avons mis le cap sur Athènes.
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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 19:53
Dans la série des sept îles Ioniennes, nous avons vu Corfou en face de la frontière Albano-grecque, et Leucade plus au sud. À présent nous avons décidé d’en voir deux autres, Céphalonie et Ithaque, encore plus au sud, au débouché du golfe de Corinthe, c’est-à-dire juste en face de la jonction entre le continent et le Péloponnèse. Ces deux îles, et Céphalonie encore plus qu’Ithaque, attirent beaucoup de touristes, mais surtout l’été, pour leurs plages et leur atmosphère de vacances, aussi les hôtels, de vrais hôtels et pas des pensions, équipent-ils presque tous leurs chambres d’une kitchenette pour que les familles ne soient pas tributaires des restaurants, ce qui alourdirait la facture et rebuterait nombre de clients. Nous décidons, en conséquence, de laisser notre camping-car embourbé chez notre amie Eirini, de réserver des chambres et de louer une petite voiture plus maniable sur les routes de montagne, étroites et en lacets. Vu le prix du transport de notre engin, cette solution ne nous reviendra pas beaucoup plus cher. Réservations faites sur Internet, nous imprimons nos trois vouchers, pour la voiture à Patra avant le départ, pour l’hôtel à Agia Effemia, petite station balnéaire à quelques kilomètres du port d’arrivée sur l’île de Céphalonie, et pour l'autre hôtel à Vathi, la capitale de l’île d’Ithaque.
 
680a1 Départ de Patra vers Céphalonie
 
Afin d’éviter le stress de l’embarquement si nous arrivons un peu tard, nous prenons un taxi pour nous rendre de Rio à Patra en prévoyant une marge assez importante. Et bien nous en a pris, parce qu’à l’agence on nous fait savoir que pour une raison inconnue la réservation avait été annulée. Elle figurait bien sur l’ordinateur, mais avait été annulée un peu avant notre arrivée, alors que nous étions en avance sur l’heure de réservation. Eirini, qui nous avait accompagnés dans le taxi et qui avait désapprouvé notre réservation, pensant qu’il valait mieux louer à Céphalonie pour économiser sur le transport (mais j’avais vu sur Internet qu’il n’y avait pas, en cette saison, de loueurs dans le port de Sami, et qu’il fallait aller en bus à Argostoli, la capitale, à 25 kilomètres de l’autre côté de la montagne), dit au loueur de laisser tomber, alors qu’il tentait d’appeler des confrères pour trouver une solution. Heureusement, j’ai réussi à deviner ce qui se passait, j’ai demandé une traduction précise, à temps pour dire que non, nous ne cédions pas, que nous voulions une voiture. Car notre séjour devait être bref, deux jours tout juste à Céphalonie qui est assez grande (nous devions reprendre le même bateau à l’heure de son escale, la même tous les jours, soit tout juste 48 heures), et il n’était pas question de perdre près de quatre heures, attente de l’heure du bus, trajet en montagne, recherche d’un loueur, formalités, puis retour sur la côte est où nous avions réservé l’hôtel. Finalement notre homme nous envoie chez un confrère, à moins de cinquante mètres. La voiture est sale extérieurement et intérieurement parce qu’il n’a pas eu le temps de la préparer, mais elle nous surclasse de deux catégories. Et nous nous embarquons. Fin de la première mésaventure. Sur la photo ci-dessus, prise à 13h36, nous avons largué les amarres il y a six minutes, nous quittons le port. Les bateaux, nous l’avions déjà constaté pour le trajet de Brindisi à Igoumenitsa, puis pour Corfou à l’aller comme au retour, respectent leurs horaires à la minute près. Pour le départ, c’est louable, mais comment ils font pour être aussi ponctuels à l’arrivée, après plusieurs heures de navigation, je ne le comprends pas et je l’admire. Tout à droite, c’est Natacha que l’on aperçoit sur le troisième pont au-dessus des deux étages réservés aux véhicules, et moi j’ai pris ma photo du quatrième pont, le niveau le plus élevé.
 
680a2 Départ de Patra vers Céphalonie
 
Désormais nous sommes sortis du port et nous regardons Patra s’éloigner. Cette ville, la troisième de Grèce, un grand port, s’étale le long de la mer, limitée en profondeur par ces hautes montagnes. Comme on le voit, il fait un temps magnifique, mais sur la mer un petit vent frais qui remue l’air froid tombé des montagnes enneigées oblige à se mettre un pull-over, voire, si l’on est un peu frileux, une parka.
 
680a3 En route vers Céphalonie
 
Lourdement chargé de voitures et de camions, prévu pour transporter de nombreux passagers l’été, ce bateau n’est pas un hydroglisseur, mais c’est néanmoins un navire rapide dont les hélices tournant à plein régime brassent violemment l’eau pour propulser cette énorme masse à une vitesse que je ne connais pas mais qui est relativement élevée. Sur ma carte de Grèce au sept cent millième, je mesure un peu plus de treize centimètres, soit environ cent kilomètres, pour une durée de trajet de deux heures cinquante. Le mille marin mesurant 1,609 kilomètre (inoubliable depuis que Monsieur Gilier, mon prof d’anglais en terminale, nous a donné un truc mnémotechnique, “un ciseau neuf”, soit phonétiquement un, six, O, neuf) cela représente 62 miles en 170 minutes, soit 22 nœuds (35 kilomètres à l’heure). Digression pour une autre invention du même professeur : pour les temps irréguliers de verbe “vendre”, to sell, I sold, sold il nous enseignait “je vends la selle de mon cheval en solde”. Quoique cela date pour moi de presque cinquante ans, je m’en souviens encore. La méthode n’était donc pas mauvaise.
 
680b Toilettes à bord
 
Sans réclamer un luxe de palace à bord de ce ferry, on souhaiterait seulement un peu plus de soin. Sièges de pont extérieur amplement dépeints, sol en cours de réfection partiellement arraché, toilettes… comme le montre ma photo, cela ne témoigne pas de beaucoup de respect pour les passagers. Heureusement encore que l’on n’ait pas le mal de mer, afin de ne pas être contraint de passer plus de temps en ces lieux encombrés, peu propres et malodorants.
 
680c1 En vue de Céphalonie
 
680c2 Débarquement à Céphalonie
 
N’ayant eu à passer que quelques instants en cet endroit peu accueillant, restant presque continuellement en extérieur, allant d’un pont à l’autre, d’un bord à l’autre, contemplant le paysage des multitudes d’îles et d’îlots qui parsèment la mer Ionienne, je n’ai pas vu le temps passer. Et déjà nous sommes en vue de Céphalonie. Des affiches, sur le ferry, semblaient promettre un débarquement sportif et ludique. Hélas il n’en a rien été. Menteurs, on a dû redescendre par des escaliers, remonter en voiture et sortir classiquement.
 
680d1 Céphalonie, Sami
 
680d2 Céphalonie, monument au Marin Inconnu
 
Ces îles étant en face de la côte ouest de la Grèce, les navires évitent de faire le grand tour vers la capitale située à l’opposé sur la côte ouest, et ils accostent au port de Sami, sur la côte est de l’île. Sami est une jolie toute petite ville qui encadre son port sur un fond de belles montagnes. Sur le port, se dresse cette belle statue contemporaine rendant hommage au Marin Inconnu, comme il est d’usage de le faire pour un soldat qui, n’étant pas identifié, représente tous les soldats tombés au combat. Celui-ci, parce qu’il est vêtu en pêcheur, ne représente pas exclusivement les marins morts à la guerre, mais tous ceux qui ont péri en mer. Pour preuve, sur le socle des plaques de bronze sont sculptées en bas-relief d’un bateau de l’Antiquité, d’un transatlantique, d’un chalutier.
 
680d3 dans le port de Céphalonie
 
Fascinants, ces petits poissons dans l’eau transparente de ce port, qui se déplacent en un demi-cercle presque parfait, virent de bord tous ensemble et reprennent la formation. Ayant lu bon nombre de romans soviétiques ainsi que des ouvrages d’exilés russes, j’imagine que telle était la vie pour les citoyens conditionnés et enrégimentés. Comme on le faisait dire aux Pionniers, à l'ordre“Byt gatov !" ils répondaient "Vsigda gatov !". Mais comme on le constate sur ma photo, même dans les systèmes les mieux ordonnés il y a toujours des individualistes qui traînent la patte (quoique, s’agissant d’un poisson, l’expression soit impropre, ils traînent la nageoire), à moins que ce ne soient des dissidents… Tant pis pour eux, on ne va pas tarder à les envoyer à la poêle.
 
680e1 Céphalonie, Agia Effemia
 
Nous avons réservé notre chambre d’hôtel à Agia Efimia (ainsi transcrit dans la réservation et sur ma carte Michelin, ce qui correspond à la prononciation, mais la transcription littérale est Euphêmia, ce qui permet de mieux comprendre l’étymologie du nom, et aussi d’y reconnaître sainte Euphémie en français). C’est une ravissante petite station balnéaire à moins de dix kilomètres de Sami. Et là se situe notre seconde mésaventure. Deux ou trois jours avant le départ, toujours fidèle à l’excellent site booking.com, j’avais réservé une chambre dans un hôtel pour lequel il était dit "plus que deux chambres libres à ce tarif" et, le soir, j’avais été appelé par le propriétaire pour me dire que son hôtel était fermé en cette saison. La mention des deux seules chambres libres devait être une erreur du serveur. Je m’étais donc immédiatement connecté de nouveau pour réserver une autre chambre, à l’hôtel Greka Ionian Suites. La plage, le rivage, se disant paralia en grec, et l’adresse étant Paraliaki Odos Samis, pas de doute, en suivant le front de mer et en venant de Sami nous sommes sur la "route côtière de Sami" et nous devons voir notre hôtel. Mais après deux allers et retours, pas d’hôtel de ce nom en vue. Un taxi passe par là. Il doit connaître, Natacha le hèle. Il s’arrête, nous montre de l’autre côté de la baie où cela se trouve, mais s’interrompt et, d’un cri retentissant, interpelle le conducteur d’un gros 4x4 qui passe non loin. Pendant que ce conducteur fait demi-tour et vient vers nous, le chauffeur de taxi nous explique que l’homme a un supermarché et connaît tout le monde. Et en effet, il connaît bien cet hôtel, puisqu’il appartient à sa cousine. Et l’hôtel est fermé jusqu’à la mi-avril, sa cousine résidant à Athènes et ne l’ouvrant que pour les beaux jours et l’affluence des touristes. Et il nous informe en outre que c’est la même chose pour tous les hôtels, nous n’en trouverons pas un seul ouvert en cette saison. Mais ce n’est pas grave, nous dit-il, on va arranger ça.
 
680e2 Céphalonie, Sainte Euphémie, hôtel Olive Bay
 
Il nous invite à le suivre jusqu’à son supermarché. Quelques minutes plus tard, arrive un autre homme. C’est son frère. Lui aussi a un hôtel, il va nous dépanner. Et nous repartons, suivant avec notre voiture de louage la Mobylette du frère. Il nous ouvre son hôtel, nous prépare une chambre, et nous laisse son numéro de téléphone portable, il nous suffira de l’appeler le surlendemain, pour payer. Et il nous fait le prix très spécial booking.com de l’hôtel de sa cousine. J’ajoute que le lendemain matin, derrière la porte, nous avons trouvé un petit vase avec des fleurs. Quelle délicate attention !
 
680e3 Kefalonia, Agia Eufemia, xenodokhio o Kolpos ton Elio
 
Nous voilà donc installés confortablement, vue sur mer, et complètement seuls dans cet hôtel, pas de réception, rien. On nous a donné la clé de la chambre et la clé de l’hôtel. On ne nous connaît pas et on nous fait confiance. Quelle gentillesse dans l’accueil, quelle complaisance, quelle hospitalité ! Le rêve. Ci-dessus, le lendemain matin nous allons prendre notre petit déjeuner sur le balcon.
 
Le soir, nous retournons au supermarché pour faire nos emplettes du dîner. Pendant que nous tournons dans les rayons, le portable du patron sonne. Il répond à l’appel quelques instants, puis me tend l’appareil. "C’est pour vous", me dit-il. Intrigué, je prends son téléphone. C’était sa cousine qui voulait s’excuser pour ce qui s’était passé. Une personne charmante, et qui de plus parle français. Elle était désolée, navrée, de ce qui était arrivé. Bien évidemment, ce n’est pas elle la responsable mais booking.com de Grèce, et j’en étais d’autant plus convaincu avant même qu’elle me le dise que la même erreur s’était déjà produite pour un autre hôtel de la même île, comme je le disais plus haut. Nous avons parlé un bon moment, elle se confondait en excuses, alors que tout était arrangé à notre complète satisfaction. Et en compensation, avec générosité, elle nous offre deux nuits dans son hôtel si nous revenons à Céphalonie.
 
Étant très en retard dans mes publications, je peux ajouter aujourd’hui que quelque temps après, j’ai reçu un SMS. D’autant plus agréable que cette personne se prénomme Aphrodite. Recevoir un SMS signé Aphrodite… C’était pour me demander mon adresse Internet et, quand je la lui ai communiquée, elle m’a adressé une confirmation des nuits gratuites accompagnée d’un petit mot très sympathique. Comment ne pas être touché par tant de gentillesse ? Voilà donc deux adresses à recommander chaudement pour qui souhaite un traitement personnalisé, accueillant, où les relations humaines ont la priorité :
 
Hôtel Greka Ionian Suites
Paraliaki Odos Samis
Agia Efimia
28081 Kefalonia
 
Hôtel Olive Bay
Agia Efimia
28081 Kefalonia
 
680f1 Céphalonie, Fiskardo
 
680f2 Céphalonie, Fiskardo
 
 Nous avons mis à profit ces deux jours pour sillonner l’île. Un terrible tremblement de terre, en 1953, a détruit pratiquement toutes les constructions. Seul le village de Fiskardo, tout au bout de la pointe nord de Céphalonie, est resté debout. C’est là que nous sommes lorsque j’ai pris ces photos. Nous voyons donc un village qui a conservé l’aspect des villages vénitiens d’autrefois.
 
680f3 Kefalonia, Fiskardo
 
680f4 Céphalonie, Fiskardo
 
Indépendamment des maisons, des rues, de l’atmosphère, toute l’île offre de splendides paysages de montagne et de mer. Les deux photos ci-dessus ont été prises elles aussi à Fiskardo, mais nous allons voir que le reste de l’île n’a rien à lui envier.
 
680g1 Céphalonie, panorama
 
Et par exemple je me suis amusé à prendre cette vue panoramique lors d’un arrêt photo sur le bord de la route. On voit combien la côte est découpée, comme la mer est d’un bleu intense, comment la montagne tombe directement dans la mer de tous côtés.
 
680g2 Céphalonie, Asos
 
680g3 Céphalonie, plage de Myrtos
 
Les deux endroits que je montre ci-dessus se situent à faible distance l’un de l’autre et sont parmi les plus beaux de la côte ouest. La première photo montre la presqu’île d’Asos. Invisible sur ma photo, une citadelle vénitienne du seizième siècle la couronne. Sur l’isthme extrêmement étroit qui la rattache à la terre ferme, le petit village a, tout comme l’ensemble de l’île, été mis à bas par le tremblement de terre de 1953. Et c’est la Ville de Paris qui en a financé la reconstruction.
 
La seconde photo montre la plage de Myrtos, très courue paraît-il en été ce qui doit lui ôter bien du charme, avec les files de voitures garées en haut, les vendeurs de glaces et autres en bas, et les processions de baigneurs qui, tels des régiments de fourmis, se croisent en files continues sur le chemin qui descend à la plage. Mais aujourd’hui, en hiver, rien ne trouble la beauté de ce site grandiose.
 
680g4 Céphalonie
 
680g5 Céphalonie
 
680g6 Céphalonie
 
Encore quelques paysages au hasard. C’est la montagne, c’est rocailleux, on peut chercher longtemps si l’on veut trouver un équivalent de la Beauce ou du tchernoziom d’Ukraine. J’aime bien ces arbres qui poussent dans les interstices laissés entre les pierres du sol. Sur la seconde photo, ces espaces immenses qui ne peuvent être cultivés sont dédiés à l'élevage et n'appartiennent à personne, ils sont publics. Ainsi aucune construction ne révèle une vie humaine. Les archéologues ont déterminé que des communautés humaines avaient vécu à Céphalonie il y a cinquante mille ans, et ce paysage est strictement identique à ce qu’ont pu voir ces gens. Plusieurs séismes, certes, ont surélevé ceci, abaissé cela, modelé ici ou là les formes, mais l’économie générale du paysage est la même qu’en ces temps reculés. Et puis j’ajoute un éclairage par le soleil déclinant. Il a fait un temps splendide, et –je ne m’y connais guère en météorologie mais je crois que c’est un phénomène fréquent dans les îles– l’évaporation crée en fin de journée des nuages qui, bloqués par les montagnes, s’attardent sur l’île et entre les îles de l’archipel. Puis le soleil, derrière, filtre ses rayons dans les interstices des nuages, créant ces belles nappes lumineuses qui tombent en faisceau sur la mer. Et même si elle le partage avec ses sœurs, cela aussi fait partie de la magie de Céphalonie.
 
680h1 Céphalonie, Kastro
 
680h2 Céphalonie, Kastro
 
680h3 Céphalonie, Kastro
 
Près d’Argostoli, la capitale de Céphalonie autrefois célèbre pour son architecture vénitienne telle qu’adaptée par Venise à ses possessions de Grèce mais dont, hélas, il ne reste plus rien depuis le séisme de 1953, sur une éminence se dresse une imposante citadelle du treizième siècle, le Kastro. Notre tour de l’île nous ayant fait arriver là trop tard pour pouvoir y pénétrer, la fermeture ayant lieu à quinze heures, nous décidons de retraverser l’île le dernier jour avant de reprendre le ferry, ou plutôt, puisque nous n’avons pas vu le sud, nous longeons la côte, depuis notre hôtel à l’est jusqu’au Kastro à l’est. Et puis, parce que nous avons trouvé splendide la montagne par la route directe d’Argostoli au port de Sami, c’est par là que nous reviendrons, pour nous embarquer vers Ithaque. C’est bien avant le séisme de 1953 qu’un autre tremblement de terre, en 1636, a bien endommagé les bâtiments. Dès lors la population intra muros, qui s’était montée à quinze mille âmes, a décru et le rang de capitale, dévolu à cette citadelle dédiée à saint Georges (Agios Georgios), est passé à Argostoli en 1757.
 
Mais avant de quitter Céphalonie, et parce que j’ai évoqué à deux reprises le passé, peut-être convient-il de dire quelques mots de son histoire. On sait qu’Ulysse régnait sur l’île voisine d’Ithaque, mais si sa capitale et son palais étaient à Ithaque, il régnait aussi sur Céphalonie, et les soldats qu’il a emmenés avec lui pour guerroyer à Troie venaient des deux îles. Romaine puis byzantine, elle fut conquise au dixième siècle par ces mêmes Normands qui ont conquis le sud de l’Italie et la Sicile, avec ce Robert d’Hauteville que nous connaissons bien et qui mourra dans l’île, à Fiskardo. On raconte même que la ville aurait tiré son nom d’une déformation du surnom de Robert dit le Guiscard (en italien, Guiscardo). Franque et brièvement turque, elle a été prise en 1500 par les Vénitiens qui l’ont profondément marquée de leur empreinte, d’une part parce qu’ils y ont effectué de grands travaux et qu’ils y ont beaucoup bâti et urbanisé, et d’autre part parce qu’ils ont bénéficié de la durée. En effet, ce n’est qu’en 1797que les armées françaises révolutionnaires y ont fait leur entrée. Céphalonie suit alors le sort de Corfou, République des Sept Îles indépendante mais sous protectorat anglais, réunion à la Grèce en 1864. Je voudrais enfin évoquer un fait marquant. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, les Italiens de Mussolini étaient du côté de l’Allemagne nazie et occupaient l’île. Puis en 1943, inversion de la situation, Mussolini est déboulonné et l’Italie signe l’armistice avec les Alliés. Désormais, l’armée italienne se retourne contre Hitler. Et, surtout, Hitler se retourne contre les Italiens. Il veut leur prendre Céphalonie où ils sont entrés pour son compte. Il y a là neuf mille soldats qui résistent avec héroïsme au pilonnage de l’aviation, à l’avance des chars allemands. Au bout de neuf jours, acculés, les Italiens sont contraints de se rendre. Ils ne sont plus que 341 officiers et 4750 soldats. Hitler les fait tous fusiller comme traîtres. Seuls, trente quatre hommes parvinrent à échapper à ce massacre.
 
680i1 Météo à Céphalonie
 
Nous voilà de retour au port de Sami, pour attendre le ferry. Un panneau lumineux appartenant à la Municipalité donne quelques informations sur la vie locale et alterne avec la température. Nous sommes le 10 février, il est quinze heures et il fait 22°. N’est-ce pas merveilleux ? Au même moment, à Riga en Lettonie, le cousin de Natacha a –30° et son frère, près d’Arkhangelsk en Russie, a –40°…
 
680i2 Ithaque vue de Céphalonie
 
En guise de conclusion, puisque nous nous rendons à Ithaque je montre une photo de cette île, prise le 9 lorsque nous étions dans la montagne et que la vue nous a moralement contraints à stopper sur le bas-côté pour admirer le paysage et le prendre en photo. Je reviendrai donc la prochaine fois sur la structure de cette île, constituée de deux masses montagneuses reliées entre elles par un isthme bas et étroit.
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Published by Thierry Jamard
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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 22:39
679a Approche d'Antirrio
 
Dans mes articles précédents, j’ai parlé de la rencontre que nous avons faite à Missolonghi de voisines de camping-car, de l’amitié des relations, des promenades sur la lagune et autour d’Agrinio en leur compagnie. Ensuite, nous nous sommes dirigés vers le Péloponnèse, les deux camping-cars se suivant, car l’une de ces amies habite à Rio, au débouché du pont, et l’autre à Patra, dix ou quinze kilomètres plus loin.
 
Le pont ? Le Péloponnèse est une presqu’île seulement reliée au continent par le très étroit isthme de Corinthe au nord-est, où a été creusé un canal à la fin du dix-neuvième siècle pour éviter aux bateaux de faire tout le tour du Péloponnèse quand ils vont de la Méditerranée orientale (Athènes, Istanbul, la Mer Noire) vers la Méditerranée occidentale (Italie, Espagne, France et, bien sûr aussi, côte ionienne de la Grèce). Mais après s’être un peu éloignée du continent lorsque l’on va vers l’ouest, creusant le golfe de Corinthe, au contraire cette énorme presqu’île se rapproche de la terre ferme à son extrémité nord-ouest.
 
679b1 Antirrio et le pont du Péloponnèse
 
679b2 Le pont d'Antirrio à Rio
 
679b3 Rio, au débouché du pont du Péloponnèse
 
Deux forts vénitiens gardent le passage, étroit de seulement deux kilomètres. Dans la mouvance des Jeux Olympiques d’Athènes de 2004, un pont a été construit pour relier les deux rives. Pour éviter au trafic routier le long détour par Corinthe, de l’autre côté du Péloponnèse, il existait un transport par ferry entre Rio, qui garde la rive sud, côté Péloponnèse, et Antirrio (étymologiquement “en face de Rio”) qui garde la rive nord, côté continent. Actuellement, le ferry a été maintenu, doublant le pont. Le péage du pont est un peu supérieur au coût de la traversée par mer, mais la différence de prix n’est sensible que pour qui effectue le passage quotidiennement ou fréquemment, et le temps gagné est considérable. Toutefois nous avons choisi la solution du ferry parce que du pont… on ne voit pas le pont !
 
En réalité les Jeux Olympiques ont eu lieu à l’été 2004 et le pont n’a été achevé que fin 2004. La Grèce escomptait de fortes retombées touristiques de l’organisation de ces Jeux pour lesquels elle a investi neuf milliards d’Euros. Mais l’immense chantier de préparation et de construction a, l’année précédente, découragé beaucoup de touristes, et les années suivantes le souvenir des Jeux n’a absolument pas dopé le tourisme, de sorte que la Grèce, qui s’enfonçait de plus en plus dans une crise économique depuis le début du millénaire, a encore plombé son déficit budgétaire avec l’organisation des Jeux et avec ce pont. Mais j’ai lu quelque part que les futurs Jeux Olympiques de Londres dépassent d’ores et déjà largement le budget prévu et s’annoncent comme une catastrophe économique pour la Grande-Bretagne. L’avenir nous dira si ces prévisions pessimistes d’un économiste sont confirmées par les faits.
 
679b4 Le pont de Rio à Antirrio
 
Quoi qu’il en soit de l’aspect financier, il faut reconnaître qu’il est beau, ce pont, surtout les soirs de week-end, où il est éclairé en bleu, comme ci-dessus. Et il est certain que son existence permet de fluidifier grandement le trafic.
 
679c1 Eirini
 
679c2 Nikos
 
679c3 Christina
 
679c4 Marouane
 
Après la traversée et à quelques dizaines de mètres de la mer, dans une ruelle tranquille, nous avons découvert la superbe et luxueuse maison sur quatre niveaux où l’une des deux sœurs, Eirini (dont le nom signifie la Paix), nous a offert l’hospitalité. Une hospitalité de longue, de très longue durée puisque, arrivés chez elle le 17 janvier, nous n’en sommes repartis que le 19 février, séjour seulement interrompu par six jours passés dans les îles ioniennes de Céphalonie et d’Ithaque.
 
Puisque nous avons vécu dans cette famille, il serait bon que j’en présente les membres. La première photo représente donc Eirini. Les deux suivantes, ses enfants, Nikos l’aîné et Christina la cadette. Puis c’est Marouane, un Palestinien qui partage la vie de la famille depuis trois ans.
 
679c5 Viki
 
679c6 Eirini et ses cousins
 
Hors de la maison, je dois également présenter Viki, la sœur d’Eirini que j’ai évoquée à Missolonghi, et il y a aussi leur cousine germaine et son mari avec qui nous avons dîné après la balade en bateau et qui étaient de la partie dans la montagne autour d’Agrinio et auprès des lacs. Ce sont des personnes qui vont réapparaître dans mon récit dans un instant.
 
679d1 Carnaval de Patra
 
679d2 Carnaval de Patra
 
Mais d’abord, je voudrais parler du carnaval de Patra. Après Athènes et Thessalonique, Patra (que l’on appelait autrefois Patras) est la troisième ville de Grèce, avec près de 170 000 habitants, et c’est la capitale du Péloponnèse. Rio, où est située la maison d’Eirini, en est toute proche, et est considérée comme une banlieue résidentielle. Tous les ans se déroule à Patra le plus grand carnaval de toute la Grèce. Il dure près d’un mois. Cette année, il débutait le 22 janvier au soir, et malheureusement il s’est mis à pleuvoir assez fort, ce qui n’a pas empêché les plus jeunes de rester à assister aux festivités, mais on a vu beaucoup d’adultes partir. Dommage. Il y avait, en ce premier soir, un défilé de chars et un feu d’artifice, suivis d’un grand concert sur une scène établie sur une grande place du centre ville.
 
679d3 Carnaval de Patra
 
679d4 Carnaval de Patra
 
Nous avons peu bougé de chez Eirini durant ce mois. Elle nous a bien emmenés deux ou trois fois au supermarché ou en ville, mais là où était garé le camping-car le sol était meuble, ce que je ne savais pas en m’y plaçant, et avec les pluies d’hiver nous étions embourbés. Il nous est quand même arrivé de prendre, à la gare située à un petit quart d’heure à pied, le train de banlieue, qui serait plutôt un joli métro en plein air. Sans assister à d’autres festivités du carnaval, nous avons cependant pu voir ces mannequins de jour et par beau temps.
 
679e Dans la montagne au-dessus de Patra
 
En Grèce, la montagne est partout. Ainsi, Patra est coincée entre mer et montagne et lorsqu’en hiver il pleut à Patra il neige en montagne. Eirini, un jour, nous a emmenés dans son 4x4 et nous avons retrouvé le couple de sa cousine pour une promenade dans la neige. Cela fait plaisir aussi de revoir une montagne enneigée, ce qui ne nous était plus arrivé depuis l’hiver qui précédait notre départ en camping-car, il y a deux ans. Et les paysages que nous avons vus ici étaient magnifiques.
 
679f1a Le port de Naupacte (Lépante)
 
679f1b Le port de Nafpactos (Lepanto)
 
Une autre fois, Eirini a encore mis son 4x4 à contribution pour nous emmener à Naupacte, en grec Nafpaktos. Cette ville est surtout célèbre pour la bataille navale de Lépante qui s’est déroulée dans ses eaux le 7 octobre 1571. Dans mon article du 5 août 2010, j’en ai parlé abondamment, il est facile de s’y reporter, inutile que je me répète. Mais la ville a des origines anciennes. Héraklès devait régner sur le Péloponnèse, mais le trône lui avait été ravi par un rival, et l’oracle de Delphes lui avait alors dit que seule la troisième génération de sa descendance (dite les Héraclides) pourrait investir le Péloponnèse. Aussi l’histoire légendaire assimile-t-elle la prise de possession de toute la péninsule par les Doriens venus de Thessalie comme le retour des Héraclides. Or c’est à Naupacte, port sur le continent proche du plus étroit bras de mer à franchir, que les Doriens auraient construit leur flotte, ce qui expliquerait le nom de la ville, nau- étant le radical du nom du bateau et pak-to- étant une formation d’adjectif sur le verbe pêg-numi, qui signifie je cloue, je fixe. Étymologie fantaisiste, bien sûr, imaginée dès l’Antiquité, mais qui donne des racines anciennes et significatives à Naupacte. Puis on n’en entend plus parler jusqu’à ce qu’un document nous informe que l’évêque de Naupacte a participé au synode de Sofia en 343. Puis c’est Procope, l’historien (vers 500-560), qui mentionne la ville. Ensuite, la ville est souvent citée comme victime de raids de Slaves. Dès le début du dixième siècle, elle devient le siège d’un métropolite et l’un des ports les plus importants pour la flotte byzantine. En 1204, elle tombe sous la coupe des Vénitiens qui la renomment en Lépante, mais immédiatement après, en 1210, un traité la donne à Michel I Comnène, le fondateur du despotat d’Épire. En 1294, Nicéphore I, l’un de ses successeurs sur le trône du despotat d’Épire, donne la ville à Philippe I d’Anjou, prince de Tarente et d’Achaïe, en cadeau de mariage lorsqu’il épouse sa fille Thamar.
 
679f2 Naupacte (Lépante)
 
679f3 Naupacte (Lépante)
 
679f4 Naupacte, la citadelle de Lépante
 
En 1407, les Vénitiens s’emparent de Lépante, fortifient le port, reprennent toutes les vieilles fortifications byzantines, mais finalement se la feront ravir par les Ottomans en 1499 malgré la solidité de ses fortifications, aussi est-ce ce port que choisit Ali Pacha (évidemment pas le même que l’Ali Pacha dont j’ai parlé pour Ioannina et qui a été décapité en 1822) pour regrouper sa flotte avant la grande bataille de 1571. La flotte de la Sainte Ligue menée par Don Juan d’Autriche, jeune bâtard de Charles Quint âgé de 24 ans, a été vainqueur haut la main sur les Turcs, cependant le but n’était pas de prendre Naupacte, qui est restée possession de la Sublime Porte jusqu’à 1829, lorsqu’elle est entrée dans le giron de l’état grec libre et indépendant (si l’on fait l’impasse sur le bref épisode 1678-1699 où, reprise par les Vénitiens, elle est finalement rendue aux Turcs par le traité de Karlowitz).
 
La première photo ci-dessus montre les fortifications vénitiennes du port, sur la seconde on aperçoit vaguement à flanc de colline l’un des murs d’enceinte de la citadelle, mais il y avait six murailles, oui six, pas une de moins, deux descendant le long de la pente et quatre transversales, et pour prendre la troisième photo je suis monté en haut de la colline, au pied de la citadelle.
 
679g1a Cervantes à Lépante
 
679g1b Cervantes à Lépante (Naupacte)
 
Lorsque, le 21 mars 2010, je contemplais à Rome le plafond de l’église Santa Maria in Aracœli offert par Marcantonio Colonna en action de grâces pour la victoire de Lépante, j’écrivais : “Derrière le Crucifix brandi par Don Juan, la Sainte Ligue remporte une victoire écrasante. Mais Cervantes, l’auteur de Don Quichotte, y perd son bras gauche. Évidemment, quand nous serons en Grèce à cet endroit j’aurai l’occasion d’en reparler”. Voilà, nous y sommes, et j’en reparle. Né le 29 septembre 1547, il n’avait encore que 24 ans lors de la fameuse bataille. C’était pourtant comme fantassin qu’il s’était engagé en 1570, mais les combats sur les bateaux à l’époque nécessitaient des marins pour manœuvrer, pour poursuivre, pour monter à l’assaut, mais aussi des fantassins pour se battre au corps à corps lorsque l’on était abordé par un navire ennemi. La perte de son bras ne constitue pas la fin de ses malheurs car il reste dans l’armée, et en 1575, à 28 ans, il est pris par des pirates qui vont le vendre comme esclave. Ses parents, aidés par l’Ordre des Trinitariens, vont payer la rançon pour le racheter. Il avait déjà un peu touché à la littérature, mais à présent il va s’y consacrer, car par chance dans son malheur il était droitier. Il est à Valladolid quand il apprend le succès de la première partie de son Don Quichotte en 1605. Cela le ramène à Madrid, où il résidera jusqu’à sa mort survenue le 23 septembre 1616, le hasard ayant fait mourir exactement le même jour Cervantes, le plus grand écrivain espagnol et Shakespeare, le plus grand écrivain anglais. Ci-dessus, la plaque dit “Cervantes, soldat espagnol, génie des Lettres, honneur de l’humanité, glorieusement blessé à la bataille de Lépante”.
 
679g2 les Maltais à Lépante
 
679g3 les Croates à Lépante
 
La Sainte Ligue était constituée de combattants des États du pape, de l’Espagne, de Venise et de Gênes. Mais en outre, bien des États ont pris une part plus ou moins grande. La Savoie, la France, par exemple. Beaucoup de plaques ont été vandalisées, revêtues de peinture, et sont maintenant protégées, une forte grille interdisant l’accès au passage entre deux rangs de murailles sur lesquelles elles sont fixées. De la plage, des soupiraux bien protégés par des grilles m’ont cependant permis en me contorsionnant de glisser mon objectif entre les barreaux et, en position télé, de photographier celles qui n’étaient pas peinturlurées et qui se trouvaient plus ou moins en face du soupirail. C’est ainsi que j’ai pu prendre les deux plaques ci-dessus sans vraiment parvenir à les déchiffrer et découvrir ensuite sur mon écran qui elles glorifiaient. La première a été offerte par l’ambassade de Malte en 2009 : “En mémoire de la participation des héroïques guerriers maltais à la bataille de Lépante en 1571”. Et la seconde, offerte par l’Ambassade de Croatie en 2006 : “À la mémoire des soldats et marins croates qui ont combattu à la bataille de Lépante, 1571”.
 
Cette visite de Naupacte / Lépante l’après-midi du 6 février nous a amplement dédommagés de notre déception du matin, lors de notre visite du musée archéologique de Patra. Ce musée, tout neuf puisqu’inauguré en juillet 2010 dans un bâtiment à la superbe architecture, souffre de bien des défauts. Le premier c’est qu’il est assez loin de la ville et de la gare du train de banlieue. Or quand on vient de Patra, roulant sur une grande avenue à deux chaussées séparées on voit soudain le musée sur la gauche mais, à chacun des feux tricolores, des panneaux interdisent le demi-tour. Je sais bien que cela n’entrave nullement un conducteur Grec, mais que feront les touristes, notamment les Allemands, si respectueux du code de la route ? Ensuite, sur le parking, il n’y avait qu’une voiture en sus de celle d’Eirini, mais heureusement parce qu’il est tout petit et incapable d’accueillir la foule des visiteurs que devrait attirer le deuxième plus grand musée de Grèce après celui d’Athènes (ceux, du moins, qui se dirigent vers Patra, pas ceux qui en viennent !). Troisième défaut, la muséographie n’est pas claire. Elle est aérée, mais il est difficile de suivre une chaîne logique, qu’elle soit chronologique, ou par type d’œuvres. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de logique, mais je ne l’ai pas vue, et donc c’était –pour moi– peu pédagogique. Quatrième point, il est interdit de photographier les objets exposés, et des gardes-chiourmes sont postés à vous épier pour être sûrs que vous ne volez pas une image. Si, sans avoir l’intention de désobéir, vous posez une main sur votre appareil pour l’empêcher de ballotter au bout de sa bandoulière, on vous prie sans ménagements de le lâcher et de mettre vos mains dans vos poches. C’est insupportable. Et enfin, cinquième reproche, il n’y a pas de livres dans la librairie. Vous ne pouvez pas prendre vous-mêmes de photos, mais vous ne pouvez pas non plus vous documenter et emporter des souvenirs imprimés. Or, aussi souvent que possible, et même quand nous pouvons faire des photos, nous achetons des livres. C’est autant pour nourrir mon blog que pour enrichir un petit peu ma trop pauvre culture. Sans compter que, systématiquement, quand je photographie une œuvre, immédiatement après je photographie aussi l’étiquette explicative afin de toujours pouvoir retrouver de quoi il s’agit. Ici, rien. Après tout, sans doute est-ce positif puisque, la culture étant ce qui reste quand on a tout oublié, l’on oublie plus vite ce que l’on a vu et ce musée participe ainsi grandement au développement de la culture.
 
Le moment est venu de conclure cet article pour laisser reposer ma bile. Je parlerai bientôt de nos découvertes, de nos enthousiasmes éblouis, de nos aventures dans les îles de Céphalonie et d’Ithaque.
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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 20:15
678a Près d'Agrinio
 
Dans mon dernier article, je parlais de la rencontre de deux amies grecques. Aujourd’hui, rendez-vous a été pris pour une promenade dans la montagne, un peu plus au nord, non pas avec nos deux camping-cars, mais en deux voitures, l’une est celle d’un de leurs amis de Missolonghi, directeur d’un gros magasin d’électroménager, téléphonie, informatique du centre ville, l’autre est celle de leur cousine germaine et de son mari. La route part d’abord vers le nord-ouest en longeant la côte, puis à Ellinika nous tournons à droite sur une petite route qui monte dans la montagne. La photo ci-dessus est prise à la sortie d’Ellinika.
 
678b1 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
678b2 Ano Kerasovo, naos Koimiseos tis Theotokou
 
Un peu plus loin, la route traverse un bourg. C’est Ano Kerasovo. Nous nous arrêtons pour prendre un café dans un bar. Mais d’abord, pour les non-hellénistes, un mot d’explication sur ce nom. En grec, les adverbes ano et kato signifient respectivement vers le haut et vers le bas (cf., avec le mot hodos qui signifie route, l’anode et la cathode, qui étymologiquement signifient la route qui monte et la route qui descend). Utilisant ces petits mots, la toponymie de la montagne grecque distingue bien souvent deux villages de la même commune, celui de la vallée et celui de la crête. Ainsi, nous ne verrons pas Kato Kerasovo qui se trouve plus bas, mais notre Ano Kerasovo prouve bien que notre ami a dirigé ses roues vers la montagne.
 
L’ambiance, dans le bar, est familiale et amicale. Il y a là entre autres un pope orthodoxe, Papas Georgios, un homme ouvert, extrêmement sympathique, avec qui nous entamons la conversation. Il se laisse photographier avec plaisir et s’amuse à voir les photos sur l’écran de nos appareils mais je me rends compte que j’ai oublié de lui demander son autorisation pour publier son portrait dans mon blog et je préfère donc m'abstenir. On se contentera de l’apercevoir de très loin, dans et hors l’église. Il nous raconte qu’il est père de sept enfants et nous invite à visiter son église. Avec joie !
 
678c1 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
Son église, il l’a entièrement rénovée et il en est fier à juste titre. Lustre et décorations sont magnifiques. Par ailleurs un peintre local recouvre peu à peu tous les murs de grandes fresques très décoratives ainsi que religieusement signifiantes, dans la grande tradition du passé, dans des temps où bien des gens ne savaient pas lire et où les récits de l’Ancien et du Nouveau Testaments étaient enseignés par l’image.
 
678c2 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
678c3 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
C’est le cas dans ces deux fresques qui mettent en scène Abraham. Comme on le sait, Dieu a voulu l’éprouver en lui demandant de sacrifier son fils, et Abraham est ici prêt à immoler Isaac, le feu du sacrifice est déjà allumé et il brandit sa lame. Mais l’ange, en haut à gauche, apparaît pour arrêter son bras, et Abraham s’interrompt pour l’écouter. On aperçoit aussi le bélier qui va remplacer Isaac sur l’autel.
 
La seconde fresque représente la générosité d’Abraham. Il accueille trois anges, comme le raconte la Genèse :
"Le Seigneur apparut à Abraham aux chênes de Mamré alors qu'il était assis à l'entrée de la tente dans la pleine chaleur du jour. Il leva les yeux et aperçut trois hommes debout près de lui. À leur vue il courut de l'entrée de la tente à leur rencontre, se prosterna à terre et dit : ‘Mon Seigneur, si j'ai pu trouver grâce à tes yeux, veuille ne pas passer loin de ton serviteur. Qu'on apporte un peu d'eau pour vous laver les pieds, et reposez-vous sous cet arbre. Je vais apporter un morceau de pain pour vous réconforter avant que vous alliez plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur’. Ils répondirent : ‘Fais comme tu l'as dit’. Abraham se hâta vers la tente pour dire à Sara : ‘Vite ! Pétris trois mesures de fleur de farine et fais des galettes !’ et il courut au troupeau en prendre un veau bien tendre. Il le donna au garçon qui se hâta de l'apprêter. Il prit du caillé, du lait et le veau préparé qu'il plaça devant eux ; il se tenait sous l'arbre, debout près d'eux. Ils mangèrent".
Dans la Bible, ces anges représentent Dieu, mais l’Église catholique, comme l’Église orthodoxe, voit dans le nombre de visiteurs la préfiguration de la Trinité. C’est semble-t-il l’intention de cette peinture, les trois anges représentant le Père, le Fils et le Saint Esprit.
 
678c4 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
Les évangiles ne parlent pas de l’enfance de Marie. Aussi, pour satisfaire non pas la curiosité mais la piété des premiers chrétiens, un texte que l’on appelle le Protoévangile de Jacques a été rédigé dès le deuxième siècle et en tous cas avant 165 (saint Justin, mort en 165, s’y réfère) et diffusé en grec, en syriaque, en arménien, en éthiopien, en géorgien, en vieux slave. Ce texte raconte : "Lorsque la petite fille eut trois ans, Joachim dit : 'Appelez les filles d'Hébreux de race pure, et qu'elles prennent chacune un flambeau, un flambeau qui ne s'éteindra pas. L'enfant ne devra pas retourner en arrière et son cœur ne se fixera pas hors du Temple du Seigneur'. Elles obéirent à cet ordre et elles montèrent ensemble au Temple du Seigneur. Et le prêtre accueillit l'enfant et la prit dans ses bras. Il la bénit, en disant : 'Il a glorifié ton nom, le Seigneur, dans toutes les générations. C'est en toi qu'aux derniers jours il révélera la Rédemption qu'il accorde aux fils d'Israël'. Et il fit asseoir l'enfant sur le troisième degré de l'autel. Et le Seigneur Dieu fit descendre sa grâce sur elle. Et, debout sur ses pieds, elle se mit à danser. Et elle fut chère à toute la maison d'Israël". Grégoire XI en 1372 introduit officiellement la fête de la Présentation de Marie au temple dans le calendrier liturgique, mais on trouve trace de ce culte dans la crypte de Saint-Maximin, dans le Var, sur une pierre tombale du cinquième siècle où figure une Vierge en prière accompagnée d’une inscription qui dit en latin "Marie la Vierge servant dans le Temple de Jérusalem". Quoique le schisme qui a séparé l’Église catholique et les Églises orthodoxes date de 1054, soit plus de trois siècles avant la décision du pape, on trouve cette célébration de part et d’autre.
 
678d1 Lac Trichonida (ou d'Agrinio)
 
678d2 Lac Trikhonida
 
Après ce petit café et cette pause qui nous a permis de visiter cette grande et belle église moderne, nous reprenons la route, nous arrêtant fréquemment pour admirer le paysage, puisque tel est le but de la promenade d’aujourd’hui. Ici, nous voyons le lac Trikhonida, encore appelé lac d’Agrinio (comme le lac Léman est aussi appelé lac de Genève). Après quoi nous gagnerons une auberge dans un petit village, où nous ferons un excellent déjeuner. Les trois cousines, entendant de la musique, ne peuvent s’empêcher de se mettre à danser des danses traditionnelles, accompagnées de leur ami. Elles arriveront même à entraîner Natacha quelques minutes. Pas moi, au risque de les contrarier.
 
678d3 Lac Kremaston
 
678d4 Lac Kremaston
 
678d5 Lac Kremaston
 
Poursuivant la découverte de sites merveilleux, nous sommes à présent au-dessus du lac Kremaston. Le temps est toujours au beau mais, cerise sur le gâteau, en cette fin d’après-midi hivernal, des nuages coincés au-dessus du lac dans sa couronne de montagnes viennent donner au ciel vie et relief. C’est somptueux.
 
678d6 L'Acheloos vu du pont de Tatarna
 
678d7 Pont entre l'Acheloos et le lac de Tatarna
 
Le lac Kremaston se déverse vers la mer Ionienne, en face de l’île de Céphalonie, et partiellement dans la lagune de Missolonghi, via le fleuve Achéloos ci-dessus, que j’ai pris en photo à partir du pont de Tatarna (seconde photo). Avec ses deux cent dix sept kilomètres de long, ce n’est pas l’Amazone avec ses quelque 6500 kilomètres, mais c’est le plus long fleuve de Grèce. Un mot d’Achéloos avant de parler de Tatarna.
 
Achéloos est, dans la mythologie grecque, le dieu de ce fleuve, fils d’Océan et de Thétys, l’aîné de tous ses frères les trois mille fleuves du monde. Océan et Thétys sont l’un des plus anciens couples connus des théogonies, donnant à Achéloos une origine remontant très loin dans les origines indo-européennes. De ses amours avec la muse Melpomène (à partir de l’époque classique, le nombre des muses précédemment variable de trois à sept se fixe à neuf, mais ce n’est qu’ensuite, et progressivement, qu’elles vont se spécialiser, Melpomène étant attachée au théâtre tragique) vont naître les Sirènes. On lui prête aussi des liaisons avec d’autres muses mais de façon indéfinie, donnant naissance à des sources, dont Castalie à Delphes.
 
Tatarna, à présent. Ici, il est dit sur le grand panneau : "Bataille du pont de Tatarna, 22 mars 1821. Célébration annuelle avec manifestation chaque 20 mai à 9h15 du matin". Le 20 mai n’étant ni la date de la bataille du pont, ni celle de Gravia que je vais évoquer dans un instant, ni celle de la mort d’Androutsos dont je vais parler également, je ne sais pour quelle raison elle a été choisie pour cette célébration. Ulysse Androutsos est né à Ithaque en 1788. Son père, un klephte, a été décapité par les Turcs. Ali Pacha, se souvenant de son amitié pour son père, le prend sous sa protection à Ioannina en 1806 et en fait l’un de ses gardes du corps. Ulysse part en 1820 lors de la rupture entre Ali Pacha et la Sublime Porte. Quand éclate la Guerre d’Indépendance, il y prend une part active du côté des Grecs, et entre autres il a tenu ce pont de Tatarna sur l’Achéloos au débouché du lac lors d’une héroïque bataille le 22 mars 1821. Plus célèbre encore et d’un grand retentissement a été son attaque de l’armée ottomane à Gravia le 8 mai de la même année pour l’empêcher de franchir le golfe de Corinthe vers Patras, ce qui a contraint les Turcs à aller le traverser plus loin, laissant le temps aux Grecs du Péloponnèse de s’organiser et de renforcer leurs défenses. Puis il est reconnu chef de l’insurrection pour l’est du continent, par les groupes paramilitaires qui mènent une guérilla de coups de main. Il en réussit un remarquable, de ces coups de main, à Athènes et prend l’Acropole en 1822. Accusé de collusion avec l’ennemi par John Kolettis, ancien médecin à la cour d’Ali Pacha à Ioannina et l’un des chefs de la révolution grecque, il démissionne de ces fonctions sans pour autant cesser de se battre pour l’indépendance. Mais en 1825 cette accusation d’avoir pactisé avec les Turcs le poursuit, il est emprisonné sur l’Acropole et finalement assassiné le 5 juin. Son corps sera jeté sur les rochers de l’Acropole pour faire croire que, s’étant évadé, il avait fait une chute dans le vide. Mais un garde avait été témoin de cette supercherie et, des années plus tard, l’a révélée. Il est enterré à Gravia, lieu de son exploit de 1821.
 
Notre journée va s’achever, après le retour à Missolonghi, par un en-cas typiquement grec dans une de ces gargotes sympathiques fréquentées par les étudiants. Puis nous déplaçons notre camping-car pour faire tourner notre générateur sans déranger nos nouvelles amies grecques, et revenons à notre emplacement pour la nuit, face à la lagune.
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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 17:43
677a1 Missolonghi
 
677a2 Mesolongi
 
677a3 Missolonghi
 
Nikopolis, Arta, hier nous sommes arrivés à Missolonghi et avons trouvé un grand espace vide en bordure de la lagune. Excellent parking pour passer la nuit, et assez loin de tout pour pouvoir mettre en marche notre générateur sans gêner personne. Nous avons passé là plusieurs nuits. Voici quelques photos de la lagune. Faible profondeur en certains endroits, calme de l’eau que pas une ride ne trouble, couleurs douces…
 
677a4 Missolonghi
 
677a5 Missolonghi, maisons sur pilotis
 
De l’autre côté, avec les montagnes en toile de fond, le paysage est très différent mais c’est également une lagune, où s’installent des fermes marines et des maisons sur pilotis qui donnent une personnalité très particulière au rivage.
 
677b Vieil hôpital de Missolonghi (1806)
 
Tout à l’heure, je vais être amené à parler de Byron, qui a été soigné à Missolonghi et y est mort. Or ce bâtiment, sur le fronton duquel une inscription porte la date de 1806, est l’ancien hôpital. Peut-être est-ce ici qu’on a soigné cet illustre personnage mais, en l’absence de toute indication, je ne saurais l’affirmer.
 
677c1 bateau de pêche sur la lagune de Missolonghi
 
Je disais que nous avions passé au bord de la lagune plusieurs nuits dans un site assez isolé pour utiliser notre générateur sans déranger le voisinage. Or le deuxième soir, alors que nous étions face à nos ordinateurs alimentés par le 220 volts de notre générateur, un gros camping-car est venu se garer tout contre le nôtre. Il y avait suffisamment d’espace pour qu’il s’installe à 20, à 50 ou à 100 mètres, mais nombreux sont les voyageurs qui se sentent plus en sécurité lorsqu’ils font bloc les uns avec les autres. Nous n’avons donc pas été étonnés outre mesure. Puis, au bout de quelque temps, toc-toc, on frappe à notre porte. Une dame, bien courtoisement, nous dit qu’elle essaie de dormir dans le camping-car voisin et que, si nous voulions bien faire silence, elle pourrait enfin fermer l’œil. C’est dit gentiment, et en entamant une conversation sociable, proposant que nous prenions le café ensemble le lendemain. Nous obtempérons, arrêtons le générateur, éteignons nos ordinateurs dotés de bien faibles batteries afin de conserver un peu d’énergie pour le lendemain, et allons nous coucher. Le lendemain, nous prenons un café avec notre voisine qui a nom Eirênê (prononcer Irini, qui signifie la paix) et sa sœur Viki (diminutif de Paraskevi, dont j’ai raconté l’histoire de la patronne, sainte Parascève, dans mon article du 31 décembre), ainsi que de deux amis qu’elles se sont faits ici. Puis, parce qu’au cours de la conversation nous avons dit que, oui, faire un tour en bateau sur la lagune serait intéressant, Irini se lève, et revient avec une dame, pêcheur, qui pour cinquante Euros nous emmènera cet après-midi. Les deux sœurs nous expliquant leurs difficultés financières, nous disons, bien sûr, que nous paierons le bateau et les invitons à nous accompagner. Début d’une amitié.
 
Nous embarquons. À bord, cette dame pêcheur ainsi qu’un homme, très sympathique mais avec qui la conversation, exclusivement en langue grecque, ne peut pour nous que se limiter à quelques onomatopées ou quelques gestes. Ce monsieur, étant donné le coût élevé de la vie en Grèce et le bas tarif de vente du poisson doit vivre sur son petit bateau, se nourrir essentiellement en prélevant sur le produit de sa pêche, comptant sur des amis à terre pour lui cuire son poisson. Pour que nous puissions débarquer sur un îlot où vivent des pêcheurs sur une ferme marine, nous devons nous transférer sur un canot car le tirant d’eau est insuffisant pour le bateau de pêche. Tandis qu’un employé de la ferme marine nous amène à terre, nous voyons s’éloigner notre bateau (photo ci-dessus). Il nous a donné rendez-vous dans quelque temps.
 
677c2 mouettes et bateau de pêche, Missolonghi
 
Il est parti plus au large. Celui-ci, qui revient, a manifestement fini sa journée de pêche, et il vide des poissons dont il jette à la mer viscères et têtes, ce qui attire ces nuées de mouettes.
 
677c3 ferme marine, lagune de Missolonghi
 
677c4 Missolonghi, pêcheur dans la lagune
 
Les fermes comportent de vastes enclos, filets tendus verticalement sur des rangées de pieux. Le filet touche le fond et monte plus haut que le niveau de la mer (il paraît qu’il y a des marées en Méditerranée…), de sorte que les poissons que l’on y met sont prisonniers mais disposent de plus d’espace que dans un petit vivier. Lors de notre visite, les "fermiers" étaient tous en train de discuter ou de bricoler dans la maison, mais j’ai pris à un autre moment, et en un autre lieu, la seconde photo qui montre un homme récupérant des poissons pris dans un piège (vert) pour les transférer dans un enclos.
 
677d1 pièges à poissons dans une ferme marine
 
677d2 pièges à poissons dans une ferme marine
 
677d3 pièges à poissons dans une ferme marine
 
Voilà, ci-dessus, comment sont faits ces pièges à poissons. Le poisson étant un animal dont les facultés intellectuelles sont, par modestie sans doute, bien cachées, lorsqu’il est entré par l’ouverture au milieu il n’est plus capable de retrouver la sortie. On connaît le test de la poule : au milieu d’un pré, on fixe un grillage de cinq mètres de long, mais le passage est absolument sans entraves de part et d’autre. Puis on dépose du grain ou, plus appétissant, de jolis asticots à son pied, au milieu, et on apporte la poule, que l’on place de l’autre côté du grillage, juste en face. Eh bien ce génial animal à l’encéphale gros comme une citrouille va se jeter sans fin contre le grillage sans imaginer un seul instant qu’il serait aisé de le contourner. Alors le poisson, qui ne parvient pas à égaler le dixième de l’intelligence d’une poule…
 
677d4 mise à l'eau du filet, lagune de Missolonghi
 
677d5 mise à l'eau du filet, lagune de Missolonghi
 
Mais laissons là cette ferme et ses innombrables lapins en liberté (pourquoi des clapiers, puisqu’ils ne quitteront pas l’île à la nage) qui vagabondent au milieu des détritus (le sol est jonché de canettes de soda et de bière, de paquets de cigarettes, de lambeaux de papier hygiénique, de bouts de bois, de vieilles ferrailles et autres richesses). Notre bateau s’est approché de nouveau et la petite barque à fond plat nous y a ramenés. Au milieu du bateau, le fin filet de pêche était entassé en une montagne jaune. Il s’agit maintenant pour le pêcheur de dérouler ce filet qui mesure plus d’un kilomètre de long. Sous l’auvent, il a fixé horizontalement une barre par-dessus laquelle il a fait passer l’extrémité du filet, puis à cette extrémité il a fixé une bouée qu’il a jetée à la mer. À présent, il a mis le moteur du bateau en marche et le filet, peu à peu, monte sur la barre, redescend vers les mains du pêcheur qui prestement en défait les nœuds ou l’empêche de se tortiller, puis plonge dans la mer. Ce kilomètre de filet qui lui glisse sur les paumes, tous les soirs pour se dévider, tous les matins pour remonter le poisson, lui laisse dans les mains des cals qui lui font la peau plus dure que du bois. Et avec cela, il n’a pas de quoi avoir un logement, et sur son bateau il n’y a ni eau, ni chauffage, ni aucun des éléments de confort minimum qu’offre le monde moderne. C’est triste et désolant.
 
677e Coucher de soleil sur la lagune de Missolonghi
 
Demain, ce pêcheur ira donc relever ses filets. En attendant, son bateau nous ramène à Missolonghi après le coucher de soleil sur la mer, que nous dégustons avec délectation. Il se trouve que, le lendemain soir, en ville, le hasard nous a mis en sa présence. Il venait de poser son filet et allait chez un ami faire griller le poisson de son dîner. S’il a compris notre question, et si nous avons compris sa réponse, il semblerait que sa pêche de la nuit précédente ait été bonne.
 
677f1a Korè de la Grèce à Missolonghi
 
677f1b Symbole de la Grèce à Missolonghi
 
Puisque j’ai pris le parti de parler de notre séjour à Missolonghi par thèmes plutôt que chronologiquement, voici maintenant plusieurs visites que nous avons faites sur le thème de l’indépendance de la Grèce et du rôle de Lord Byron. Nous sommes ici dans le Jardin des Héros, et une place d’honneur, bien évidemment, est réservée à ce monument intitulé Korê tês Hellados, soit Jeune fille [allégorie] de la Grèce. Je ne la trouve pas très jolie, cette sculpture, mais puisqu’elle "est" la Grèce indépendante je la respecte. Et puis c’est la tombe d’un grand héros de Missolonghi qu’elle surmonte, Botzaris. Mais je me réserve de parler de lui plus loin.
 
677f2 Byron à Missolonghi
 
Mais la vraie place d’honneur, à la croisée des deux allées perpendiculaires et en plein en face de l’entrée du jardin, cette place d’honneur est réservée à Lord Byron. Lordos Mpaïron, comme l’écrivent les Grecs. Non pas, certes, parce qu’il est un grand poète romantique, mais pour son rôle dans la lutte des Grecs pour se libérer de la domination ottomane.
 
Retour sur image. Après une escapade avec une maîtresse qui a accouché d’une petite Augusta en 1784, son père dilapide la fortune de sa femme puis revient auprès d’elle. Celle-ci met au monde en 1788 le baron George Byron –notre homme– puis, après la mort de son mari trois ans plus tard, ruinée, elle se retire en Écosse, à Aberdeen, avec son fils. Il a dix ans en 1798 quand il reçoit le très riche héritage d’un grand-oncle et il en a vingt et un en 1809 quand il hérite du titre de Lord mais siéger à la Chambre des Lords ne l’intéresse pas et il part faire un tour de Méditerranée, Lisbonne, Séville, Malte, et il touche la terre de Grèce à Preveza (où nous avons établi nos pénates le 12 janvier). Il se rend à Ioannina où il rencontre Ali Pacha (mon article du 19 décembre dernier). Ensuite il visite de grands sites tels que Delphes et Athènes, mais il se rend aussi à Constantinople. Au départ sans opinion dans l’opposition des Grecs à l’occupation par l’Empire de la Sublime Porte, peu à peu, au contact des populations et en intégrant de plus en plus héros et mythes de la Grèce antique dans son œuvre poétique, il devient un ardent philhellène. Il se marie en janvier 1815 à Annabella, une jeune femme jolie, intelligente et respectueuse de la morale traditionnelle, tout son contraire. Aussi bien vite, c’est-à-dire dès qu’elle apprend qu’elle est enceinte, va-t-il chercher auprès d’autres femmes la fantaisie qu’il ne trouve pas auprès d’elle. Par ailleurs, il a dilapidé l’héritage reçu dix-sept ans plus tôt et les huissiers saisissent les biens du couple. Annabella tente de le faire déclarer irresponsable de lui-même. C’est sa demi-sœur Augusta qui, en bons termes des deux côtés, servira de lien et d’intermédiaire entre mari et femme, et pourtant il semble avéré qu’ils aient été amants. C’est en tous cas la rumeur qui a circulé, l’obligeant à se cacher pour ne pas être lynché.
 
Père d’une petite Ada en décembre 1815, il ne la verra pas, pas plus qu’il ne reverra sa femme. Il part pour la France, la Belgique, la Suisse où il rencontre le poète Shelley auquel il se lie d’amitié. Ensuite, il passe à Milan où il rencontre Stendhal, et vit quelques années en Italie, dont Pise en 1822 : on le retrouvera sur une plage de Toscane en cette année 1822 lors de la découverte du corps de Shelley qui s’est noyé (voir mon article du 27 novembre 2009). Profondément philhellène désormais, il décide de tout faire pour aider à l’indépendance de la Grèce et part pour l’île de Céphalonie où il passe quatre mois. Il participe sur ses deniers personnels au financement de la flotte grecque et se rend à Missolonghi le 4 janvier 1824. Là, il recrute, équipe, rémunère et entraîne un corps militaire et veut attaquer Lépante (Naupacte) mais il a contracté la fièvre des marais et meurt le 19 avril de la même année. Je parlerai tout à l’heure de l’épopée de Missolonghi, de son siège, mais d’ores et déjà je peux dire que Byron, pour ce qu’il a fait matériellement, financièrement et moralement, est considéré comme l’un des plus grands héros de l’indépendance, et il a été honoré de funérailles nationales.
 
677f3 à la mémoire des héros de Missolonghi
 
Après ce long passage consacré à Lord Byron, faisons un petit tour dans ce jardin des héros. On tombe sur cette croix à la mémoire des héros de Missolonghi. Puisque le nom de la ville apparaît ici en grec je dois expliquer sa transcription en français. Le grec écrit Mesologgi. Cette transcription, adoptée en français, suit les règles de la transcription en anglais. Passons sur le E grec représenté par un I, car si le grec a eu, un temps, à prononcer I cinq sons différents du grec ancien, cette tendance ne joue plus depuis longtemps et le E serait la sixième. Il s’agit d’une déformation, l’oreille des Britanniques entendant un I quand les Grecs prononcent un É très fermé. L’anglais, comme le français, ayant tendance à prononcer Z le S entre deux voyelles, on a doublé le S du grec pour maintenir la prononciation. Devant G, K, KH, le G du grec se prononce comme un N, aussi trouve-t-on la syllabe LON quand le grec écrit LOG. Mais en fait, j’ai écouté très attentivement la prononciation des gens sur place et le N est à peine perceptible à l’oreille. Enfin, en anglais comme en français, le G devant E ou I se prononce comme un J (ou DJ), aussi pour maintenir sa prononciation l’anglais le fait suivre d’un H. Pas le français qui aurait plutôt tendance à laisser ici l’orthographe d’origine ou à faire suivre le G d’un U. Mais puisque l’usage est d’adopter la graphie anglaise pour ce nom, je m’y conforme.
 
677f4a Monument aux héros philhellènes, à Missolonghi
 
677f4b Monument aux héros philhellènes, à Missolonghi
 
Ce monument, fait de façon romantique en mêlant aux pierres des fûts de canons brisés et des boulets tombés sur la ville pendant son siège, a été dressé en l’honneur des héros philhellènes. Il y a dans ce jardin des tombes et des monuments à des Grecs, mais il s’agissait de célébrer les nombreux étrangers qui avaient embrassé la cause de la Grèce et sont venus se battre pour la liberté d’un pays qui n’était pas le leur, sans atteindre à la célébrité d’un Byron qui leur aurait valu un hommage individuel.
 
677f5a monument allemand, Missolonghi
 
677f5b monument aux Russes philhellènes, Missolonghi
 
677f5c monument suédois, Missolonghi
 
677f5d monument polonais, Missolonghi
 
Et puis il y a plusieurs monuments qui, pour ne pas être individuels, n’en sont cependant pas moins consacrés à une communauté nationale particulière. Ci-dessus, dans l’ordre, on peut voir les monuments aux Allemands, aux Russes, aux Suédois, aux Polonais. En ce qui concerne ce dernier pays, une solidarité naturelle peut s’expliquer par le fait qu’au terme de trois partages successifs dont le dernier en 1795, la Pologne n’existe plus, son territoire étant réparti entre la Prusse, la Russie et l’Autriche-Hongrie. La tentative de Napoléon de rétablir un duché de Varsovie sous protectorat français sera éphémère. À l’époque des luttes grecques pour se libérer des Turcs, Grèce et Pologne sont donc toutes deux occupées par des pays étrangers.
 
677f5e monument italien, Missolonghi
 
Cette colonne antique est dédiée aux Italiens. Je place ce monument à part parce qu’il me donne un doute sur le financement des autres. En effet, pour les autres, ils sont "à la mémoire des [nationalité] tombés…, etc." mais celui-ci dit "Le Peuple italien à ceux qui sont tombés à Missolonghi", sans même préciser, d’ailleurs, s’il s’agit d’un hommage de l’Italie comme nation à tous les morts de Missolonghi, Grecs et philhellènes de tous les pays, ou si, l’État grec ne finançant pas les monuments nationaux étrangers, chaque pays s’en est chargé pour son compte. J’ai parcouru tout le jardin, lisant attentivement chaque plaque, et je n’ai pas trouvé trace d’un monument aux Français ; si tel était le cas il faudrait penser qu’aucun gouvernement français n’a délié sa bourse pour le financer ou que, lassés de s’être battus pour la liberté des peuples à la suite de la Révolution, dont celle des Grecs en 1797, les Français ont préféré rester à se reposer sur les ruines du rêve napoléonien ; mais il semble qu’il n’en est rien et que malgré mon attention ce monument m’a échappé parce que dans son blog en mars 2010 l’ambassadeur de France évoque son déplacement à Missolonghi pour les cérémonies du souvenir et il écrit "c’est donc avec une certaine émotion que j’ai participé aux cérémonies officielles et déposé deux couronnes, l’une au monument grec, l’autre au monument français".
677f5f monument américain (1939), Missolonghi
 
Quant à ce monument aux Américains, il ne concerne pas la guerre contre les Turcs. L’inscription dit "À la mémoire des Américains qui se sont battus pour la liberté des Grecs à partir de l’an 1939". Pour un pays qui avait subi une occupation interminable, byzantine, vénitienne ou turque, les trois successivement ou l’une ou l’autre selon les régions, et ce jusqu’à seulement 113 ans plus tôt pour une bonne part du pays, mais moins pour les îles ioniennes et moins d’un quart de siècle pour l’Épire, l’occupation nazie et fasciste des Italo-Allemands signifiait un come back insupportable. Les armées américaines ont, à ce titre, mérité de figurer dans ce jardin des héros de l’indépendance.
 
677g1 Musée Byron Missolonghi
 
Comme complément et illustration de ce que nous venons de voir, nous avons visité le musée municipal de Byron et de l’Indépendance. Intéressant et instructif. Et gratuit, pour permettre au plus grand nombre d’y avoir accès. Ajoutons à cela un fonctionnaire très sympathique et compréhensif à l’entrée qui se contente de nous demander gentiment de ne pas être trop gourmands en photos, deux ou trois dans chaque section. Comment ne pas être satisfait de cette attitude bienveillante, comment ne pas dans ces conditions se soumettre à la limitation raisonnable ? Voici mon choix.
 
677g2a Missolonghi, la bataille de Klissova
 
677g2b Missolonghi, l'île de Klissova
 
Lors de notre tour en bateau sur la lagune, nous avons vu l’îlot de Klissova (seconde photo), objet du tableau de la première photo. Le 23 mars 1826, cent quarante deux hommes et trois femmes, armés de fusils et de quatre canons placés à l’église de la Sainte Trinité, résistent à une attaque menée par quatre à cinq mille combattants égyptiens bien équipés et bien entraînés par la France (la coalition turco-égyptienne comptait au total trente cinq à quarante mille hommes). Le combat a duré de l’aube au crépuscule, l’occupant a perdu selon les estimations entre 2500 et 3500 morts ou blessés, mais Klissova n’est pas tombée. Entre autres systèmes de défense, les Grecs avaient enfoncé dans le sable de la lagune, tout autour de l’île, des pieux pointus et tranchants dont l’extrémité supérieure n’émergeait pas de la surface de l’eau, de sorte que nombre de bateaux ennemis s’y sont empalés, la brèche les coulant ou les immobilisant. On a signalé aussi l’héroïsme d’un homme qui, avançant entre deux barques semblant vides et à la dérive, et les poussant à la main depuis Missolonghi, réussit à apporter aux assiégés de nouvelles munitions. Le peintre, un certain Saccalis, a placé son point de vue du côté du large, de sorte que l’on voie Missolonghi sur le continent à l’arrière-plan.
 
677g3 Missolonghi, 1826, la Sortie (Exodos)
 
Tableau peint en 1828 par E. de Lansac et intitulé Scène de l’Exode. Cette femme vient de tuer son fils sur le corps d’un combattant, peut-être son mari, et s’apprête à plonger dans son sein l’arme ensanglantée. En grec, exodos signifie sortie (dans les magasins, par exemple, on lit eisodos, entrée, sur une porte et exodos sur une autre). Cet événement tristement célèbre prend place deux semaines après la bataille de Klissova. En voici l’origine, puis le déroulement : l’Égyptien Ibrahim Pacha était venu aider les Turcs, incapables de prendre Missolonghi bien que l’ayant déjà assiégée trois fois. Il reprend le Péloponnèse, puis arrive à Missolonghi le 5 janvier 1825 et entreprend les travaux destinés à implanter son camp et à bloquer la ville. Le bombardement commence le 18 février, une avalanche de feu qui touche durement la ville, mais les habitants parviennent à résister aux assauts donnés. En avril, alors que plus de cent mille projectiles, boulets et bombes, sont tombés sur les assiégés, le ravitaillement ne peut franchir le blocus qui est total et les habitants souffrent de la faim, de la soif, de maladies. Après un an et quatre mois depuis l’arrivée d’Ibrahim Pacha, la mort est certaine si le siège se poursuit. Aussi, sur les 9000 habitants, deux mille se résolvent à mourir sur place, qu’ils soient trop faibles pour se déplacer ou qu’ils se sacrifient pour être les derniers défenseurs de leur ville, et les sept mille autres décident de tenter une sortie, un Exode, sous la conduite de chefs dont ce Botzaris qui est connu à Paris même de ceux qui ignorent tout de l’histoire grecque, puisque c’est le nom d’une station de métro du dix-neuvième arrondissement. Un amateur de Victor Hugo n’a pas non plus le droit de l’ignorer, si tant est qu’il ait retenu quelques vers des Orientales :
          Les Turcs m'ont poursuivi sous mon tombeau glacé.
          Vois ! ces os desséchés sont leur dépouille opime :
          Voilà de Botzaris ce qu'au sultan sublime
                  Le ver du sépulcre a laissé !
          Écoute : Je dormais dans le fond de ma tombe,
          Quand un cri m'éveilla : Missolonghi succombe !
 
À deux heures du matin dans la nuit du samedi 22 avril 1826 au dimanche des Rameaux, cinq mille femmes, enfants, vieillards, malades, tous armés, encadrés devant et derrière par deux mille hommes également en armes, tentèrent une sortie. Un Bulgare qui s’était échappé de la ville avait éventé le plan auprès d’Ibrahim Pacha qui laissa les assiégés sortir, mais massacra tous ceux qu’il put dès que les fuyards furent pris dans les obstacles du siège ou n’eut aucun mal à rattraper en rase campagne, avec sa cavalerie, ceux qui avaient réussi à les franchir. Seules, mille huit cents personnes en réchappèrent. Dès qu’il eut réglé ce problème, il entra dans la ville. Ceux qui y étaient restés enflammèrent leur poudrière afin d’être tués par l’explosion plutôt que de se rendre. Et ceux qui n’avaient pas été tués de cette façon le furent de la main des Turcs ou des Égyptiens ou, s’ils étaient valides, ils furent vendus comme esclaves. Puis Ibrahim Pacha fit exposer trois mille têtes coupées.
 
On a rapporté que plutôt que d’être massacrés ou vendus, nombre de ceux qui avaient tenté l’Exode se tuèrent sous les murs de Missolonghi. Des femmes, comme le montre le sujet de ce tableau dont la photo est ci-dessus, préférèrent tuer leur enfant avant de se tuer elles-mêmes. Certes, on est obligé de parler d’une défaite des Grecs à Missolonghi, mais cet épisode n’a pas été, loin de là, inutile à leur cause parce qu’il a enflammé l’indignation partout en Europe et a redynamisé ceux des Grecs qui auraient été sur le point de relâcher leur engagement. Les historiens s’accordent pour dire que l’indépendance des Grecs aurait certainement beaucoup plus tardé sans Missolonghi. J’ajoute que le roi Louis I de Bavière a, sur ses deniers personnels, racheté nombre de femmes et d’enfants grecs qui avaient été vendus comme esclaves en Égypte.
 
677g4 tenues à Missolonghi au 19e siècle
 
Ce qui concerne ces événements dramatiques est évidemment le plus touchant, le plus émouvant dans ce musée, mais aussi le plus intéressant sur un plan historique. Toutefois, je trouve que ces costumes, outre qu’ils sont beaux, permettent aussi de visualiser les événements dont on parle. Voilà pourquoi je les ai pris en photo avant de quitter les lieux.
 
677h1 Lord Byron à Misolonghi
 
677h2 Lord Byron à Messolonghi
 
Il existe une Association Byron de la Sainte Ville de Missolonghi. Son siège occupe un hôtel particulier près de la mer. Y étant passés de nuit (ma première photo), nous y sommes revenus de jour dans l’espoir de pouvoir y pénétrer. Bien sûr, la statue du héros se dresse devant le bâtiment.
 
677i1 Missolonghi, 1826, la Sortie (Exodos)
 
Ici encore, nous trouvons tableaux et gravures, qui représentent Byron ou des événements marquants de la Guerre d’Indépendance, dont comme on peut s’en douter les scènes terribles de mères se sacrifiant avec leurs enfants ou, comme ici, de combattantes emportant leur enfant. L’œuvre est de Pietro Narducci, et la gravure est de Giovanni Berselli.
 
677i2 centre Byron à Missolonghi
 
Les murs présentent également toutes les affiches concernant les activités de l’Association. Ici, il s’agit de la célébration 2005 de l’Exode. Vernissage de l’exposition "Révolution grecque et Philhellénisme européen" le dimanche 10 avril à 7h30 du soir au centre Byron sous l’égide de la municipalité de la Sainte Ville de Missolonghi.
 
Voilà ce que je peux dire et montrer de Lord Byron et des événements qui ont rendu célèbre le nom de Missolonghi dans le monde entier.
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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 16:27
Octave, celui qui deviendra l’empereur Auguste, veut se débarrasser de son rival Marc Antoine, un homme qui a combattu aux côtés de César, qui était présent lors de la reddition de Vercingétorix à Alesia, qui a pris part à la bataille victorieuse de la Pharsale contre Pompée, qui a été nommé consul en même temps que César début 44 (les consuls, à la tête de l’État, ont toujours été deux), qui accompagnait César au sénat le 15 mars 44 lorsqu’il a été assassiné, qui a lu son éloge funèbre le 20 mars. Malgré des aléas qui sont hors de mon sujet, Marc Antoine participe avec Octave et Lépide à un triumvirat et fait assassiner Cicéron (43) qui avait eu l’impudence, dans ses Philippiques, de vouloir le faire proscrire. Puis les triumvirs se partagent l’Empire, Octave reçoit l’Occident, Antoine la Grèce et l’Asie, Lépide l’Afrique. On se débarrasse de Lépide, accusé de ne pas avoir aidé Octave contre Sextus Pompée : il ne sera plus que Pontifex Maximus. Mais le partage de l’Afrique crée alors un différend entre Octave et Marc Antoine. Désirant faire la guerre aux Parthes, ce dernier convoque les rois de divers royaumes. Cléopâtre, reine d’Égypte âgée de 29 ans et, si l’on en croit Blaise Pascal, dotée d’un nez adorable ("Le nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé"), arrive sur un luxueux bateau dont l’équipage est travesti en muses et offre à bord un somptueux banquet à son hôte qui, séduit, lui tombe dans les bras.
 
À Alexandrie Cléopâtre accouche de jumeaux, puis d’un troisième enfant mais Marc Antoine est marié à Octavie, la sœur d’Octave qui, en 35, va le rejoindre. Lui ne veut pas s’encombrer de son épouse alors qu’il a une jolie maîtresse, il la renvoie. Il offre symboliquement le trône de ses conquêtes asiatiques à ces trois enfants qu’il a eus avec Cléopâtre. C’est pour Octave l’occasion de venger l’honneur de sa sœur bafouée et de se débarrasser d’un rival politique en se présentant comme le défenseur de Rome. Pour ne pas donner l’impression qu’il s’agit d’une guerre civile, il pousse le sénat à déclarer la guerre à la seule Cléopâtre, sachant bien que c’est en même temps attaquer Marc Antoine. En 31 avant Jésus-Christ, il déploie près d’Actium une armée nombreuse. Venu d’Alexandrie et passé par Athènes et Corfou, Marc Antoine prend position. Quand il veut contourner le camp d’Octave pour le prendre à revers, bon nombre de ses généraux croient qu’effrayé par le nombre de ses ennemis il se replie, et s’enfuient. Puis l’engagement a lieu sur mer le 2 septembre 31. Cléopâtre prend la fuite. Marc Antoine, dont le bateau est agrippé par un grappin ennemi, réussit à sauter sur un autre bateau et s’enfuit à son tour. Octave remporte ainsi sur Cléopâtre et Antoine la victoire décisive. Dans les mois qui suivent, à Alexandrie, les deux amants banquettent et s’amollissent dans le luxe. Octave avance sans rencontrer de vraie résistance. Quand il débarque à Alexandrie en 30, Marc Antoine se jette sur son épée et Cléopâtre se fait mordre par un serpent venimeux. La voie est désormais ouverte pour Octave qui se proclamera empereur en 27 avant Jésus-Christ et régnera jusqu’en 14 après Jésus-Christ.
 
Par conséquent hier, après notre visite du musée archéologique de Leucade nous nous sommes rendus à Aktio, nom actuel d’Actium. Mais là s’est installée une base aérienne militaire, accès strictement interdit, et même sur la route des panneaux interdisent l’arrêt et la photo, et des caméras surveillent non seulement les clôtures mais aussi le bitume et les bas-côtés. Je n’ai pas eu peur de me faire tirer dessus, de me faire jeter en prison ou de me faire infliger une forte amende, je ne pense pas que la situation politique et militaire du pays soit de nature à faire encourir ce genre de risques, mais plutôt de me faire confisquer ma carte mémoire avec toutes mes photos, voire mon appareil photo. Tant pis, nous avons respecté la loi, avons passé notre chemin et avons poursuivi notre route jusqu’au port de Preveza où nous avons passé la nuit.
 
676a1 Nikopolis
 
676a2Nikopolis
 
676a3 Nikopolis
 
Aujourd’hui, nous sommes à Nikopolis, étymologiquement la Ville de la Victoire. Parce qu’elle a été créée ex nihilo sur décision d’Octave, dès 31, pour célébrer sa victoire. Le but était aussi d’avoir une base militaire solide sur cette côte, aussi l’a-t-il peuplée en y offrant des terrains et des maisons à des soldats de son armée et à des vétérans, auxquels se sont rapidement jointes des populations des environs, heureuses de se mettre à l’abri, derrière ces remparts, des pillages de pirates ou de voisins turbulents.
 
676b1 Nikopolis
 
676b2 Nikopolis, Natacha sur le mur
 
676b3 Nikopolis
 
La ville a continué à vivre et à croître dans les siècles suivants. Ces autres murs datent des premiers temps de l’installation du christianisme dans la région, c’est l’empereur Justinien qui les a construits au sixième siècle de notre ère. Lorsque nous sommes arrivés et que je me suis garé devant l’entrée du site, trois chiens sympathiques sont venus attendre devant ma portière que je descende de voiture et que je leur dispense force caresses. Puis ils nous ont suivis partout, jouant à se poursuivre et à se battre amicalement. Ils nous ont perdus de vue un instant lorsque nous avons commencé à monter sur le rempart et, apparemment peu doués de flair, ils tournaient la tête en tous sens pour nous rechercher, nous les voyions d’en haut. On se rend compte, sur les photos ci-dessus, de la hauteur et de l’épaisseur de ces murs en se référant à l’échelle donnée par Natacha.
 
676c1 Nikopolis
 
Les murs de la ville sont encore imposants, mais des autres constructions il ne reste pas grand chose. En quelques endroits, on peut suivre un tracé de voie romaine avec son trottoir, mais il semble qu’elle ait été peu fréquentée parce qu’à la différence de ce que l’on peut voir ailleurs les roues des chars n’y ont pas creusé leur sillon. C’est au dixième siècle que les incessantes incursions de Bulgares ont poussé les derniers habitants à déserter Nikopolis et à aller s’installer dans la proche Preveza, comme nous-mêmes l’avons fait la nuit dernière.
 
676c2 site de Nikopolis
 
Comme on peut l’apprécier sur cette photo, le site de la nouvelle ville était fort bien choisi, suffisamment élevé pour offrir une vue qui assurait la sécurité, et un accès direct à la mer. Il paraît qu’Octave n’était pas un très bon stratège, mais qu’il avait d’excellents généraux comme conseillers militaires. Gageons que c’est un général qui lui a suggéré le choix de ce site.
 
676d1 Nikopolis, basilique paléochrétienne
 
Cette porte marque l’entrée d’une basilique. Il faut se méfier de ce mot, il peut recouvrir trois réalités différentes. Dans l’antiquité romaine, la basilique est un bâtiment qui regroupe le siège du tribunal et des activités d’échanges commerciaux. Puis, lorsque le christianisme a été autorisé par Constantin au quatrième siècle, des églises ont été construites, qui reprenaient le plan en trois nefs séparées par des rangées de colonnes qui était traditionnellement celui des basiliques de la justice, et on leur a tout naturellement donné le nom de basiliques. Et enfin de nos jours, parce que le mot grec basileus qui est à l’origine de basilique qui, morphologiquement, est un adjectif, signifie le roi, on appelle [église] basilique un édifice qui dépend directement du pape, le chef de l’Église catholique, le ‘roi’, sans aucun intermédiaire. Les autres églises et chapelles appartiennent à un monastère et dépendent de l’Ordre, ou ce sont des églises paroissiales qui dépendent de l’évêque du diocèse, lequel a son siège (sa cathèdre) dans l’[église] cathédrale. Ici, pour cette basilique, il s’agit d’une église paléochrétienne.
 
676d2 Nikopolis, l'odéon
 
La ville, importante, comportait des bains, un stade, un théâtre et, ici, un odéon. Mais l’accès en est fermé. J’ignore si c’est dû à la saison, si c’est dû aux fouilles car je sais que l’ensemble du site est encore l’objet de recherches, ou si c’est permanent pour des raisons de sécurité ou de conservation. Néanmoins, on voit que le bâtiment a souffert de l’agression du temps.
 
676e Nikopolis
 
Les fouilles ont permis de mettre au jour quatre basiliques paléochrétiennes. Celle que nous avons vue précédemment était hors les murs, celle-ci est intérieure. Elle a été édifiée du milieu à la fin du sixième siècle par deux évêques successifs portant tous deux le même nom de Doumetios, et elle a été consacrée à saint Dimitrios.
 
676f1 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
676f2 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
676f3 Nikopolis, basilique Agios Dimitrios
 
Certaines parties de cette basilique comportent des mosaïques de sol remarquables, comme cet oiseau, ou cette scène de pêche où un homme attrape un poisson à la main. Les mosaïques, comme on a pu l’observer sur l’arrière-plan de ma photo précédente représentant des ruines dont les murs ne font que quelques centimètres de haut, sont seulement protégées par un toit et l’accès n’y est interdit que par une corde. Les chiens, ne respectant nullement cette corde, sont allés s’amuser à se battre. Je frémissais pour cette pauvre vieille mosaïque bien fragile sous les pattes de jeunes chiens fous. Enfin ils se sont calmés, et celui-ci s’est seulement couché pour se reposer. Ouf, j’ai pu prendre mes photos sans redouter de catastrophe.
 
676g Arta
 
Arta est, à l’origine, une colonie de Corinthe, comme Corfou. Elle a été créée en 625 avant Jésus-Christ sous le nom d’Ambrakia, a été capitale du despotat d’Épire après la prise de Constantinople par les Francs de la quatrième croisade en 1204, est devenue ottomane en 1448 et vénitienne en 1717, puis après avoir été prise par les armées révolutionnaires françaises elle redevient ottomane jusqu’à ce qu’en 1881 elle entre dans le giron de la Grèce indépendante. Aujourd’hui, comme dans bien des endroits, il y a la ville moderne sans grand intérêt, et la ville ancienne qui, elle, recèle des églises byzantines avec des fresques, des musées. Nous tournons pendant près d’une heure sans pouvoir stationner. Excédés, sur un coup de tête, nous décidons de laisser tomber et de poursuivre notre route. Mais non sans retourner un peu à l’écart pour voir le fameux pont d’Arta.
 
Non loin du centre, ce vieux pont enjambe la rivière Arachthos. Ses piliers, construits en très gros blocs de pierre, datent de l’époque hellénistique que, je le rappelle, la convention fait commencer à la mort d’Alexandre le Grand en 323 et finir avec la mort de Cléopâtre en 30 avant Jésus-Christ. Le pont a subi plusieurs reconstructions et réfections, mais toujours sur ces mêmes bases. Notamment à l’époque byzantine, au début du despotat d’Épire c’est-à-dire au début du treizième siècle. Une terrible légende raconte que cette construction posait problème parce que chaque nuit ce qui avait été construit le jour s’effondrait dans la rivière malgré le soin et les efforts des très nombreux ouvriers employés à cette tâche. Puis, un jour, un oiseau mystérieux informa le chef du chantier que le pont ne tiendrait que si sa femme y était emmurée vivante, sacrifice auquel il consentit et, depuis, les restes de cette pauvre femme sont toujours là, enfermés dans l’une des piles qui a été son tombeau. Puis une réfection de 1612 a donné au pont son aspect actuel. En 1881, quand Arta a été rattachée à la Grèce alors que le reste de l’Épire devait encore être ottoman jusqu’à ce que la Grèce le conquière en 1913 lors de la Première Guerre Balkanique, un poste frontière gréco-turc est installé dans un édifice néoclassique que l’on peut encore voir sur la rive ouest, tandis qu’un "arbre d’Ali Pacha" est planté sur la rive est.
 
676h Arta
 
Près du pont, je remarque ce pavage de la rue. Mis à part le fait que je le trouve esthétique, je m’interroge sur sa signification. Cet oiseau à deux têtes n’évoque ni le drapeau turc actuel, ni celui de l’Empire Ottoman. Il n’est pas non plus dans les armes de la Grèce, ni ancienne ni moderne. Un temps, parce que nombre de Grecs orthodoxes vivent en Épire du nord qui appartient actuellement à l’Albanie, et parce que nombre d’Albanais musulmans ou parfois orthodoxes vivent dans la partie de l’Épire qui appartient à la Grèce, un état Épirote indépendant a été envisagé. Je me dis que cet oiseau pourrait bien représenter l’aigle à deux têtes qui figure sur le fond rouge du drapeau albanais. Cet aigle a les plumes des ailes plus ébouriffées, certes, mais il est difficile avec des pierres plus grosses que les petits cubes d’une mosaïque de représenter de tels détails. Quoi qu’il en soit, allons ce soir dormir à Missolonghi, sur le bord de la lagune.
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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 15:26
675a château à l'approche de Leucade
 
Nous sommes arrivés dimanche 9 au soir dans l’île de Leucade, et nous en sommes repartis ce matin mercredi 12. Nous y avons donc passé lundi et mardi, mais des photos ont été prises sur les quatre jours, ce qui permet de donner des éclairages variés. Je préfère parler du tout en un seul article. De la route qui va vers Leucade, on peut apercevoir ce fort sur une colline, le château de Grivas qui date de la guerre d’Indépendance.
 
675b1 fort Sainte-Maure devant Leucade
 
675b2 kastro Agia Mavra devant Leucade
 
Leucade, en grec Lefkada, est l’une des sept îles Ioniennes, comme l’était Corfou plus au nord. Mais celle-ci est toute proche du continent, et seule une lagune très peu profonde, guère plus de deux mètres de fond, l’en sépare. Un cordon littoral étroit et peu praticable fermait imparfaitement la lagune, aussi en 1987 a-t-on relié l’île à la terre ferme non pas par un pont, mais en transformant le cordon littoral en une digue supportant une route, seule une étroite ouverture étant ménagée sous forme de point ouvrant. Ainsi, on traverse la lagune au ras de l’eau, c’est une impression très séduisante. Et juste avant le pont ouvrant et la digue qui le prolonge, on passe au pied de ce fort Sainte Maure (Kastro Agia Mavra) construit au début du quatorzième siècle, quand les Vénitiens étaient maîtres de l’île. Il est au début du cordon littoral et fait donc partie de l’île de Leucade dont la ville de Sainte Maure qu’il renfermait a été capitale jusqu’à la fin du dix-septième siècle.
 
675b3a Lefkada, bateau à vendre
 
675b3b Leucade, bateau à vendre
 
Je profite de notre passage au pied du Kastro pour faire une pub (gratuite). Ce bateau est à vendre, c’est ce que signifie le mot grec politè que je transcris dans notre alphabet, pôleitai. Il y a même un numéro de portable. Bon, d’accord, il manque l’hélice et l’arbre qui doit l’entraîner, et il a besoin d’un petit coup de papier de verre ici ou là, mais s’il y a des amateurs…
 
675c1 Leucade
 
675c2 Lefkada
 
675c3 Leucade
 
Au début, en suivant la route, on voit que la lagune s’apparente plutôt à un marécage salé, avec des plantes et des joncs qui l’encombrent. Et puis on avance sur la digue, la surface de l’eau se dégage, et la ville de Leucade (comme pour Panama, par exemple, le nom est à la fois celui de la terre et celui de sa capitale) apparaît comme flottant sur la mer. Quand le temps est assez clair, la chaîne de montagne qui hérisse le continent apparaît, barrant l’horizon. Mais Leucade elle-même n’a rien à lui envier, car elle est très montagneuse et culmine à 1158 mètres. Les couleurs douces, le calme du paysage, sont un ravissement et la promenade le long de la mer est un enchantement.
 
675c4 Leucade
 
675c5 Leucade
 
De plus, en fonction de l’heure, de l’orientation du soleil et de la luminosité, le spectacle est sans cesse changeant. Ci-dessus, au crépuscule, les couleurs sont un camaïeu de rose mauve sur une surface d’un calme merveilleux. La surface de l’eau est si tranquille, si lisse, que les reflets sont aussi nets que dans un miroir.
 
675c6 Lefkada
     
Et l’eau est d’une transparence de cristal, qui révèle tout ce qui repose sur le fond. Comme ce petit vélo d’enfant dont le cadre rouillé et la carcasse légèrement recouverte de sable évoque les objets, statues, amphores, que l’on découvre dans les épaves de navires antiques. Mais je doute, ici, que ce vélo ait appartenu à l’enfant d’un pèlerin se rendant en bateau du Pirée à l’embouchure de l’Achéron pour consulter l’oracle des morts il y a deux mille ans.
 
675d1 Leucade
 
675d2 Leucade
 
675d3 Leucade
 
La ville est sympathique, son ambiance est vivante, animée, chaleureuse.. Il fait bon s’y promener, la circulation en bord de mer est ralentie et raisonnable, et la rue principale est piétonne, ce qui limite grandement le trafic dans les petites rues adjacentes. Je ne sais ce que devient cette ville en été quand les touristes s’y pressent, je lui souhaite de garder son âme, mais ce que je sais c’est qu’en janvier elle est adorable et que ces jours-ci le climat y est délicieux. Néanmoins, ce que j’y apprécie est plus une atmosphère que des monuments historiques. Quant au petit musée archéologique municipal installé dans les locaux de la mairie et que nous avons visité ce mercredi matin avant de partir (entrée libre), il comporte des pièces intéressantes, et en l’absence de panneaux l’interdisant j’avais commencé à en prendre quelques photos, quand je me suis vertement fait mettre au pas par une fonctionnaire sortie je ne sais d’où. Puisque c’était interdit je n’en publie donc rien. De nos promenades en ville, je ne publie que ces deux photos d’églises, ainsi que l’intérieur de la seconde.
 
675e1 Leucade, monastère de Faneromeni
 
En revanche, une petite route très étroite et en rude montée permet, en quelques kilomètres, d’accéder au monastère de Faneromeni. Ou Phaneromenê. Le verbe de départ signifie montrer. À la voix moyenne (en plus de l’actif et du passif, le grec a une voix qui indique l’intérêt du sujet) cela devient j’apparais, j’ai l’air de. Je crois que cette forme phainomai existe telle quelle en grec moderne avec ce même sens. L’adjectif phaneros signifie visible, évident (grec ancien et grec moderne). La terminaison –menos, -menê (au féminin) est celle du participe passé. Il s’agit donc de Celle qui est évidente, la Vierge, bien sûr.
 
675e2 Leucade, monastère de Faneromeni

 

C’est ouvert, on entre, on se balade, on visite. Pendant tout le temps de notre visite nous avons été seuls, sauf à un moment où nous avons aperçu, à l’autre bout de la cour, quelques religieux qui sont passés sans plus se soucier de nous. Mais la tenue doit être correcte, c’est-à-dire ne pas montrer d’épaules ni trop de jambes. Les femmes en jupe trop courte ou aux épaules découvertes sont priées de décrocher l’une de ces blouses extrêmement sexy qui sont suspendues dans l’entrée et de s’en revêtir. Mais les hommes en short sont contraints de s’abstenir d’entrer car ils ne sont pas autorisés à se parer élégamment de ces accessoires, le panonceau que l’on voit au-dessus disant ‘The robes are

only for the women’, et la même chose en grec.

 

675e3 Leucade, monastère de Phaneromeni

 

675e4 Leucade, monastère de Faneromeni

 

Comme on peut s’en rendre compte, l’ambiance, l’architecture sont radicalement différentes de celles d’un monastère catholique, sévèrement refermé autour d’un cloître. Par ailleurs, avant de parvenir aux bâtiments et tout de suite après avoir franchi le portail de ma première photo du monastère, nous nous sommes promenés dans un parc comportant d’immenses volières peuplées d’oiseaux exotiques et des enclos enfermant des cervidés et autres animaux.

 
675e5 Leucade, monastère de Faneromeni
 
675e6 Leucade, monastère de Faneromeni
 
L’intérieur de l’église, très riche, brillant, avec de belles boiseries et en particulier celles de l’iconostase, ne se démarque pourtant pas nettement des autres intérieurs d’églises que nous avons vus. Je remarque cependant au plafond cette grande fresque d’un Christ Pantocrator qui, sur ce fond en dégradés de bleus, est une excellente interprétation moderne de ce sujet très classique et généralement toujours répété dans le même style ancien.
 
675f1 Nydri, île de Leucade. En face, Skorpios
 
675f2 Onassis à Nydri
 
Arrivés dimanche soir, nous nous sommes établis le long de la mer, en pleine ville. Dîner, promenade nocturne. Lundi matin, promenade en ville puis, en début d’après-midi, nous partons vers le sud de l’île. En chemin, nous voyons Nydri, petite ville balnéaire avec son port de plaisance et son port de ferries, et face à laquelle se trouve l’île de Skorpios qu’avait achetée Onassis, où il s’est marié avec Jackie Kennedy et où il s’est fait enterrer. Sur le port de Nydri la municipalité a fait placer cette statue qui honore sa mémoire. La base porte cette phrase signée Aristote Onassis : "Les hommes construisent leur propre destin".
 
675g1 Vassiliki, île de Leucade
 
675g2 Vassiliki, île de Leucade
 
Tout au bout de l’île, à l’extrême sud, le port de Vassiliki est à moins de dix kilomètres de l’extrémité nord de deux autres îles Ioniennes, Céphalonie et Ithaque. Nous y serions bien allés, mais le ferry n’assure pas le service en hiver. Nous devrons nous embarquer à Patra, au nord du Péloponnèse. Mais peu importe, la petite ville de Vassiliki vaut le coup d’œil. Après une longue déambulation sur la côte et dans le bourg, nous nous installons pour la nuit le long de la mer.
 
675h1 cimetière très marin, île de Leucade
 
En remontant mardi vers la ville de Leucade, nous avons un peu flâné, par exemple nous arrêtant pour constater que le pauvre Paul Valéry, avec son Cimetière Marin, à Sète, n’est pas le seul au monde. Quoique celui-ci soit plus naval que marin. Finalement, je préfère racler mes souvenirs au fond de ma mémoire et évoquer le poème plutôt que la tombe :
 
            Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
            Entre les pins palpite, entre les tombes ;
            Midi le juste y compose de feux
            La mer, la mer, toujours recommencée
            Ô récompense après une pensée
            Qu'un long regard sur le calme des dieux !
 
675h2 Ile de Leucade, côte est
 
675h3 Ile de Leucade
 
675h4 Ile de Leucade, côte est
 
Continuant vers la capitale, nous traversons des paysages extrêmement variés de montagne et de mer, passant par la montagne, descendant dans des vallées, remontant pour dominer la côte, ses golfes, ses péninsules, ses îles, et parfois aussi retombant tout en bas pour longer des ports ou des plages. Reste, en arrivant, à nous installer pour la nuit. Puis ce sera, mercredi matin, la visite du musée et le départ, emportant de cette île le souvenir d’un lieu splendide et, encore plus important peut-être, très sympathique, un lieu qui parle à l’âme.
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Published by Thierry Jamard
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