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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 21:54

Après notre virée “en province” sur l’île de Corfou, nous voici revenus dans la “capitale”. Les deux premiers jours, nous ne faisons rien d’autre que nous promener. Nous avons essayé d’aller voir l’Achilleion (je vais en parler tout à l’heure), et parce que l’on nous en a vanté la vue au coucher du soleil et que les horaires que nous avons consultés lepermettaient, nous y sommes allés l’après-midi et nous sommes tombés sur une grille close. Les horaires affichés en ville et annoncés dans les guides sont ceux d’été. Mais peu importe, parce que la route est magnifique et traverse des petits villages sympathiques.

 

664a Corfou, Pontikonisi, monastère du Pantokrator

 

664b Corfou, Pontikonisi, monastère du Pantokrator 

En redescendant, nous nous sommes arrêtés plusieurs fois en chemin, et notamment pour contempler ce monastère Pontikonisi du Christ Pantocrator. Il ne se visite pas, et reste isolé sur son rocher. Deux précisions à son sujet. La première, c’est qu’en grec, nêsos (aujourd’hui, le êta n’est plus un E long ouvert et se prononce I, et la terminaison est également en I : NISI) signifie île (cf. le Péloponnèse, l’île de Pélops, ou le Dodécanèse, l’archipel de douze îles). Et pontiki désigne la souris. Pontikonisi est donc l’île de la souris. Il paraît qu’autrefois, le bosquet vu de loin avait vaguement la forme d’une souris, ce qui aurait justifié le nom. Non seulement la deuxième remarque, que je vais faire maintenant, n’a pas de rapport avec la première parce qu’elle ne concerne pas l’étymologie mais la mythologie, mais en outre l’une n’éclaire absolument pas l’autre. On sait qu’Ulysse est aidé par Athéna qui sans cesse veille sur lui, et qu’il est détesté par Poséidon qui cherche à lui nuire. C’est ainsi que selon la légende Poséidon aurait retourné le bateau d’Ulysse quille en l’air et l’aurait transformé en rocher, d’où le naufrage et le rejet sur la plage des Phéaciens dans l’épisode avec Nausicaa que j’ai raconté dans mon précédent article. Plusieurs îlots revendiquent d’être ce rocher, et Pontikonisi est l’un des candidats.

 

664c Kerkyra 

Un peu plus loin, un chemin permet de descendre au niveau de la mer, au bout de la piste de l’aérodrome. Cette piste s’achève dans la mer, de sorte que les feux d’approche sont sur des balises dans la mer. Et puis la route coupe la piste, de sorte qu’un feu passe au rouge pour arrêter les voitures quand un avion décolle ou atterrit. Je connais le panneau qui informe du passage d’avions à basse altitude, mais je suppose que c’est surtout pour éviter la surprise du conducteur, à ma connaissance il n’y a pas des masses d’aérodromes qui coupent des routes… Cela me rappelle une anecdote, du temps où j’étais apprenti pilote. La modeste piste en herbe du club était perpendiculaire à une petite route de campagne bordée de hauts peupliers, sauf bien sûr en face de la piste. J’étais en approche, et peut-être un peu trop bas, mais j’étais sûr de ne pas poser mes roues avant la ligne, et j’arrivais au-dessus de la route à plus de six mètres quand, sortant du rideau d’arbres passe un tracteur chargé d’une montagne de paille. À quatre-vingt dix kilomètres à l’heure, gaz coupés, il est impossible de redresser l’avion en quelques mètres, et un tout petit monomoteur à hélice qui se prend les roues dans un obstacle fait la culbute et s’écrase. Ouf, je suis passé au-dessus du tracteur, juste, juste, avant la remorque chargée. Vis-à-vis de mon instructeur je me devais, ensuite, de réussir un atterrissage impeccable…

 

664d Kerkyra

 

La photo précédente a été prise de la digue qui passe un peu plus loin que la piste et arrive à un tout petit port. Évidemment, je me devais de photographier cette barque baptisée Mon Amour, avec un cœur (oh que c’est touchant) et, après l’immatriculation, je ne sais ce qu’est ce Madame, le nom du modèle ou une fantaisie du propriétaire.

 

664e Corfou, monastère N.-D. Vlacherna 

Au bout de la digue, donc, un petit port. Derrière, une grande propriété à laquelle les visiteurs n’ont pas accès. Elle a nom Mon Repos et le manoir a été édifié en 1824. J’ai parlé, dans mon article des 9 et 10 décembre, du protectorat anglais et du haut commissaire britannique sir Thomas Maitland qui a sévi de 1816 à 1824. C’est son successeur qui s’est fait construire là sa résidence. Par la suite, lorsque Corfou a été rattachée à la Grèce indépendante, la résidence est revenue à la famille royale grecque. Et un prince grec qui s’est expatrié pour se marier est né là le 10 juin 1921. C’est le prince de Grèce et de Danemark Philip Mountbatten qui, après des études en Angleterre, est admis à l’École Navale en 1939, participe avec courage à la guerre (par la France, il a été décoré de la Croix de Guerre avec palme), puis reçoit la nationalité britannique et le titre de duc d’Édimbourg pour épouser la princesse Élisabeth. Lorsqu’en 1952 elle a accédé au trône, il est devenu prince consort.

 

664f Corfou, monastère N.-D. Vlacherna 

664g Corfou, monastère N.-D. Vlacherna 

Lorsque je parlais de Philip d’Édimbourg et de Mon Repos, on pouvait voir au loin une petite construction blanche. C’était un joli monastère avec son église, bâtis au dix-septième siècle sur une île, Notre-Dame, la Panagia de Vlacherna. Aujourd’hui, un quai le relie à la péninsule de Kanoni, mais sa grille est close. Le site est réputé, et il le mérite bien.

 

664h Le continent (Albanie, Grèce) vu de Corfou 

Mercredi 15, nous nous sommes de nouveau promenés le long de la mer. Je n’ai rien de particulier à raconter, et je ne montrerai que cette photo. Avant l’orage que nous avons eu à Arillas, nous avions eu une nuit de tempête sur notre parking de Corfou ville, la mer chahutait rudement les bateaux amarrés au pied de notre parking, à dix mètres de nous, et les vagues battaient le quai et y déversaient écume, algues et bouts de bois. Et on voit ici que cette pluie nocturne sur l’île était de la neige là-haut sur la montagne du continent. Lors de notre arrivée, les montagnes apparaissaient noires à l’horizon en Grèce continentale et en Albanie, et lors de notre promenade elles étaient toutes blanches. C’est magnifique pour les yeux, mais cela pose un problème pour la conduite, surtout avec un camping-car de 3,5 tonnes. Mais notre programme, lorsque nous aurons rejoint Igoumenitsa, nous fera longer la côte de sorte que, sauf imprévu, nous ne passerons pas par la montagne.

 

665a Sissi à l'Achilleion de Corfou 

Enfin, aujourd’hui jeudi 16, nous sommes retournés à l’Achilleion, le matin puisqu’il ferme ses portes l’après-midi. Il s’agit du palais que la célèbre impératrice d’Autriche Sissi s’est fait construire sur une hauteur, à une petite dizaine de kilomètres au sud de la ville. Elle avait découvert et aimé Corfou en 1862, elle a 53 ans quand, en 1890-1891, accablée par les morts qui se multiplient dans son entourage, sous-alimentée parce qu’elle est obsédée par sa ligne, malade des poumons depuis des années, elle décide de bâtir une belle résidence sur cette île dont le climat lui convient. Passionnée par la culture grecque antique, elle apprend le grec, et dédie palais et jardins à son héros préféré, Achille, d’où le nom qu’elle donne à la propriété, l’Achilleion. Sa statue nous accueille sur le seuil.

 

665b1a Porte de l'Achilleion, Corfou 

665b1b Zeus, hall de l'Achilleion, Corfou 

665b2 Porte de l'Achilleion, Corfou 

Les lourdes portes de ce palais néoclassique représentent des scènes mythologiques. Je ne crois pas me tromper dans mon interprétation de la première en voyant des divinités aux jambes en monstres marins, et l’une de ces divinités brandissant un trident, si je dis que le triomphateur sur son quadrige ne peut pas être Achille, fils de la déesse Thétis, divinité marine fille de l’Océan dont Poséidon est le dieu attributaire suite au partage de l’univers avec ses frères Zeus et Hadès. De plus, Achille est un jeune héros à qui le choix avait été offert entre une vie brève et glorieuse et une existence longue et obscure, et qui avait opté pour la première solution qui le faisait mourir jeune, or celui-ci avec sa barbe et ses traits mûrs ressemble davantage à Zeus et dans sa main ce serait la foudre qu’il brandit. Cette représentation, en outre, ressemble beaucoup à la statue en pied –foudre comprise– de Zeus dans le hall, au pied du grand escalier (seconde photo). Mais Zeus, que je sache, n’a jamais attaqué Poséidon. Alors je n’ai que des négations à avancer, et pas une seule proposition d’explication positive.

 

En revanche, la seconde image est très claire. Le jeune héros en armes est Achille. Il a le crâne rasé parce que l’on sait qu’il a sacrifié son abondante chevelure rousse. Avec lui, c’est son ami et écuyer Patrocle qui mène les chevaux. J’aime particulièrement le graphisme de ces portes, dynamique et élégant.

 

665c L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

665d L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

665e L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

On peut visiter un certain nombre de pièces du palais. Aussitôt franchies les portes, on pénètre dans ce hall. Sur la droite, se situe la chapelle. Les autres pièces, la plupart, ne sont pas accessibles pour elles-mêmes mais pour les objets qu’elles présentent, comme un musée de l’impératrice. La troisième de ces photos représente l’un des salons.

 

665f1 Sissi à l'Achilleion, Corfou 

Et puisque le musée de l’impératrice présente des souvenirs de Sissi, je vais en montrer quelques uns, en commençant par son portrait à l’âge de vingt-quatre ans (en 1862) par le peintre autrichien Franz Schrotzberg (Vienne 1811-Graz 1889). Peignant d’abord des scènes mythologiques, ce peintre voyagea à partir de 1839 en Italie du nord, en Allemagne, en Belgique, à Paris, à Londres, à la suite de quoi il s’orienta vers le portrait, où il aimait peindre la distinction féminine, ce qui lui fit choisir des dames de la haute aristocratie et de la cour impériale de Vienne. Il était membre de l’Académie de Vienne et titulaire de l’Ordre de François-Joseph.

 

665f2a Guillaume II à l'Achilleion, Corfou 

En 1898, alors qu’elle est descendue dans un hôtel de Genève, Sissi sort au bras de sa dame de compagnie, une jeune Hongroise, quand un homme s’approche et la frappe de ce qu’elle croit être son poing. Mais c’était la lame d’une lime qui n’a laissé sur sa peau qu’une très petite marque de sang, et elle va mourir une heure plus tard. Son palais de Corfou est alors racheté par Guillaume II (Berlin 1859-Doorn, Pays-Bas, 1941), l’empereur d’Allemagne et roi de Prusse (1888-1918), qui y viendra souvent, notamment tous les printemps de 1908 à 1914. C’est ce qui justifie ce tableau le représentant à bord de son bateau. Il est signé d’un certain B. Pinkas que je ne connais pas et qui n’est pas le célèbre Bulgare Julius Pincas (ou Pinkas, puisqu’il s’agit d’une transcription en alphabet latin d’un original en cyrillique) qui signait de son anagramme Pascin.

 

665f2b siège-selle du Kaiser à l'Achilleion, Corfou 

Quant à ce siège en forme de selle, c’est un escabeau pivotant qui a appartenu à Guillaume II. En effet, le Kaiser était féru d’équitation. Du fait d’un traumatisme à l’accouchement, il était légèrement infirme de naissance, souffrant d’une paralysie du bras gauche. Mais il considérait –à juste titre pour l’époque– que monter à cheval était une nécessité pour un prince ou un empereur et par ailleurs il a toujours cherché à dissimuler au mieux son handicap. Aussi s’est-il appliqué, au prix de grandes souffrances et difficultés, à s’initier à l’équitation et, sinon à devenir un cavalier accompli, du moins à pouvoir parader à cheval, à chasser à courre, etc. Et ce siège rappelant une selle est la manifestation de sa constante préoccupation et de son handicap surmonté.

 

665f3 Ulysse et Nausicaa à l'Achilleion, Corfou 

Lors de notre tour de l’île de Corfou, dans mon article précédent, j’ai amplement parlé de la rencontre d’Ulysse avec Nausicaa, à la suite du naufrage évoqué ici même, un peu plus haut, au sujet de Pontikonisi. Tombant, dans l’Achilleion, sur cette représentation, je ne pouvais manquer de la montrer en illustration de ce que j’ai raconté. C’est une œuvre de Ludwig Thiers, un peintre bavarois, professeur à l’École des beaux-arts d’Athènes en 1859. Quittant la dune où il dormait, Ulysse a cassé une branche feuillue pour cacher sa nudité, et sans révéler son identité il débite des paroles flatteuses aux pieds de Nausicaa, tandis que les servantes de celle-ci fuient, effrayées.

 

665f4 drapeau du yacht impérial à l'Achilleion, Corfou 

La notice dit seulement “Drapeau nautique en tissu du navire de plaisance impérial Hohenzollern”. Pas d’autre explication. Le drapeau porte la date de 1870, ce qui est de vingt ans antérieur à la construction de l’Achilleion par Sissi et de 28 ans antérieur à son acquisition par Guillaume II. Alors yacht impérial, oui, mais de l’impératrice d’Autriche Hongrie, ou de l’empereur d’Allemagne, cela n’est pas dit. Cependant, ce nom de Hohenzollern qui lui est donné et qui est celui du Kaiser a toutes les chances de désigner le propriétaire. Conjointement avec cette date de 1870, il porte la devise prussienne que l’on retrouve jusqu’à la fin du Troisième Reich “Dieu avec nous”. Et en effet, avec la pile que la France a prise en 1870 de la part des Prussiens, Dieu devait être avec eux !

 

665f5 majolique style oriental à l'Achilleion, Corfou 

Encore une dernière image concernant le palais de l’Achilleion. Il s’agit d’une belle et grande majolique aux dessins de style orientalisant.

 

665g1 L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

Le grand escalier d’honneur qui, du hall, monte à l’étage du palais est interdit au public, mais l’escalier extérieur, dans le jardin, donne accès à cette ample terrasse et à un salon au premier étage. Je néglige ici la reproduction des photos de l’album de Sissi présentées sur de grands panneaux, et je ressors pour voir le jardin à l’italienne.

 

665g2 L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

À vrai dire, si l’escalier qui mène du rez-de-chaussée à la terrasse est élégant et, de son balcon à mi-hauteur, offre une belle vue sur la mer, les jardins sont en piteux état. Arbres arrachés par le vent ou tombés par l’âge, herbe jamais tondue depuis des années, feuilles pourrissant sur place depuis l’automne… En montant, il ne faut surtout pas tourner la tête pour regarder par-dessus la rampe. C’est triste.

 

665g3a L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

665g3b L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

Mais heureusement, en haut, sur la terrasse dallée comme sur le jardin qui la prolonge en surplomb du promontoire où est construit le palais, l’entretien permet d’apprécier le goût de la décoration. Ce jardin est au bas de quelques marches au haut desquelles on accède en passant entre ces deux coureurs qui sont, je pense, des copies de ceux que nous avons vus au musée archéologique de Naples. Avant de l’écrire, je me suis reporté aux photos que j’avais faites au musée pour les comparer à ces statues de l’Achilleion mais je ne les avais pas prises sous le même angle, ce qui m’empêche d’affirmer avec certitude qu’il s’agit ici de copies. Mais je le crois fortement, conformément à l’impression que j’ai ressentie dans le jardin.

 

665g4 L'Achilleion, palais de Sissi à Corfou 

À présent le personnel va aller déjeuner, on va fermer l’Achilleion, je vais donc conclure. Pour la fin, j’ai réservé cette vue qui résume le vœu de l’impératrice. Elle aime l’Iliade et par-dessus tout son personnage central, Achille. Elle l’a fait représenter en plusieurs endroits et elle a appelé son château du nom de son héros favori. Et tout au bout de ce jardin en terrasse, cette grande statue d’Achille en armes sur un haut piédestal regarde le vaste panorama et veille sur cette île de Corfou.

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Published by Thierry Jamard
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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 21:36

663a Île de Corfou, Arillas

 

Ayant muni nos téléphones de cartes SIM grecques, et armés d’une clé 3G grecque pour nous connecter à Internet de n’importe où, nous sommes partis pour faire un tour de l’île de Corfou. Samedi, nous avons suivi, depuis la capitale, la côte qui longe la mer sur la falaise, profitant de quelques échappées splendides. Comme la route est peu fréquentée, nous avons pu passer la nuit sur un terrain vague en bordure de route, tout au nord de l’île, quelques kilomètres après Kassiopi. Puis, dimanche, nous avons poursuivi notre route, toujours aussi près que possible de la côte. Sur notre carte au cent millième, après Sidari, les routes sont jaunes, la grand-route rouge rentrant directement vers la capitale à travers le centre de l’île. Les routes jaunes, cela effraie Natacha. Il est vrai qu’en Italie, sur des routes jaunes, nous nous sommes parfois trouvés dans des situations délicates avec notre engin de sept mètres de long et je ne sais combien de large. Mais tant pis, parce que je suis à la poursuite de Nausicaa aux bras blancs.

 

663b Île de Corfou, Arillas

 

663c Arillas, île de Corfou 

 Après dix ans de Guerre de Troie et dix ans d’errances (dont quand même sept avec Calypso et un avec Circé), Ulysse a fait naufrage et a perdu, avec son bateau, les derniers compagnons qui avaient survécu à ses diverses aventures. La mer l’a rejeté sur une plage des Phéaciens, nu, couvert de sel, épuisé. Il s’est endormi, mais Athéna qui toujours veille sur lui a soufflé en songe à Nausicaa aux bras blancs, la fille du roi Alkinoos, qu’elle devrait aller laver ses robes et prendre le char attelé de mules parce que les lavoirs sont loin. Et quand s’est levée l’Aurore aux doigts de rose, Nausicaa s’est réveillée et est allée aux lavoirs du fleuve avec ses suivantes laver les vêtements salis. Puis elles étendent les vêtements bien propres sur les rochers de la plage pour les sécher au soleil, elles se baignent, s’oignent d’huile parfumée et déjeunent sur la plage. Après quoi elles se mettent à jouer à la balle. Comme Athéna veut que Nausicaa et Ulysse se rencontrent, elle fait rater à l’une des suivantes la balle que lui envoie la princesse, la balle tombe dans le fleuve et toutes poussent des cris perçants. Alors Ulysse, qui dormait dans les buissons, se réveille, casse une branche feuillue pour cacher sa nudité et se dirige résolument vers le groupe de jeunes filles. Effrayées par cet homme nu et couvert de sel, toutes s’enfuient, sauf Nausicaa aux bras blancs, car Athéna a mis le courage en son cœur. Avec des paroles flatteuses et prudentes, Ulysse lui demande de lui donner des vêtements et de le secourir. Elle lui apprend qu’elle est la fille d’Alkinoos, le roi des Phéaciens, et appelle ses servantes aux beaux cheveux pour leur dire de secourir Ulysse. Les servantes déposent près du fleuve de beaux vêtements et une fiole d’huile, et Ulysse se lave dans le fleuve, s’oint d’huile parfumée et s’habille, et les servantes lui donnent à boire et à manger.

 

J’espère que ma mémoire ne me trahit pas, parce que je n’ai emporté en voyage ni mon Guillaume Budé du texte grec, ni ma traduction de Victor Bérard. Mais j’ai suffisamment souvent lu le texte d’Homère et sa traduction pour en avoir des souvenirs assez précis. La suite, c’est qu’Alkinoos reçoit Ulysse avec tous les honneurs et lui fournit un bateau et un équipage pour rentrer à Ithaque. Mais les archéologues n’ont pas retrouvé le palais d’Alkinoos, ce qui m’occupe c’est donc la plage des Phéaciens où Nausicaa aux bras blancs a rencontré Ulysse aux mille ruses. Or ici je trouve le fleuve Vongos de l’autre côté de ce promontoire à droite sur ma photo, et ici à Arillas il y a une plage pour jouer à la balle, avec des rochers pour étendre le linge. Une rue sur laquelle nous avons passé la nuit borde la plage, ce qui ne permet pas de voir s’il y avait autrefois des dunes et des buissons où Ulysse avait pu s’endormir. Dans la nuit, nous avons eu un terrible orage, la foudre est tombée là, juste à dix mètres de notre capot, et si au matin il fait beau la mer moutonne, ainsi on peut imaginer comment la mer a ballotté Ulysse vingt jours avant de le rejeter sur la plage. Mes deux photos ont été prises du même endroit, l’une dimanche soir quand l’air était serein, l’autre lundi matin, le calme revenu après l’orage.

 

663d Corfou, nord de la côte ouest 

663e Corfou, nord de la côte ouest 

Mais ce n’est pas Arillas qui se dit la plage de Nausicaa. Ou du moins je ne l’ai lu nulle part. Alors nous dirigeons nos roues vers le sud, toujours en suivant la côte. C’est un peu difficile, parce que notre GPS qui a tout le reste de l’Europe dans le ventre n’a pas la carte de Grèce, et les panneaux indicateurs manquent souvent aux carrefours. Et puis les routes, conformément aux craintes de Natacha, sont souvent bien étroites et tortueuses. Ce qui nous retarde aussi, ce sont les haltes photos.

 

663f Île de Corfou, Ermones 

663g Île de Corfou, Ermones 

663h Ermones, île de Corfou 

Nous voici à Ermones, le bourg qui prétend posséder la plage où Ulysse a été rejeté par la mer, puis secouru par Nausicaa. Je ne sais qui a soufflé cette idée aux auteurs des livres que j’ai lus et aux habitants du lieu, mais ou bien j’ai rêvé le texte d’Homère et il n’a pas du tout raconté la scène telle que je crois me la rappeler, ou bien il est clair qu’il faut choisir une autre plage, Arillas ou je ne sais quelle autre. D’abord, ni sur la carte, ni sur le terrain je n’ai trouvé de fleuve à proximité, or il semblerait curieux, après avoir lavé le linge, d’aller l’étendre au soleil à de nombreux kilomètres. Ensuite, il n’y a pas d’autre plage à Ermones que celle où nous sommes allés, par une route extrêmement étroite où nous passions tout juste, qui se termine en cul de sac, et où je n’ai pu faire demi-tour qu’en mettant le porte-à-faux arrière au-dessus du vide, les roues arrière à quelques centimètres du vide. Mur rocheux à droite, falaise au-dessus d’une plage de rochers à gauche, ni autrefois ni aujourd’hui Ulysse n’aurait trouvé une dune et des buissons pour s’endormir, et il aurait été impossible aux jeunes filles de jouer au ballon sur cette très étroite plage de galets et de rochers. Je ne suis pas Schliemann, je n’ai pas trouvé le palais d’Alkinoos et ma proposition d’Arillas est entre parenthèses, mais je suis presque sûr que la proposition d’Ermones est fantaisiste.

 

Et sur ce, nous sommes retournés vers la capitale. Pendant ces trois jours nous avons vu des paysages somptueux, nous avons pénétré à l’intérieur du pays, mais nous n’avons pas fait de découverte archéologique qui fixe nos noms pour l’éternité dans le livre d’or des grands savants...

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 20:49

662a1 Corfou

 

Corfou, Kerkyra en grec. Cette île est à un jet de pierre du continent. À peu près à mi-chemin entre l’extrémité nord et le cap sud, sur la côte est se trouve la capitale de l’île, nommée Corfou (comme la capitale de l’état du Panama s’appelle aussi Panama). À ce niveau, sur le continent, c’est encore la Grèce, mais pour une langue de terre très étroite qui longe le rivage et derrière laquelle c’est déjà l’Albanie. Mais plus au nord, la vision que nous aurons jusqu’à la côte sera le rivage de l’Albanie.

 

662a2 Kerkyra 

Voilà ce que donne la côte du continent vue au téléobjectif. Dans la nuit, le vent a bien soufflé, et l’on voit comment la mer est hérissée et moutonne. Mais parlons un peu du passé fort original de l’île, distinct de celui de la Grèce et de celui de l’Italie. On y a découvert des objets datant du quatrième ou du troisième millénaire avant Jésus-Christ, d’autres de l’Âge du Bronze, vers 2000 avant Jésus-Christ. Puis en 734, délogeant des pirates dalmates ayant leurs bases sur la côte adriatique (la côte est), des Corinthiens sont venus fonder une colonie. Corfou s’est vite développée, de sorte qu’à leur tour les Corfiotes ont fondé des colonies, Epidamne et Dyrrachium (Durazzo, aujourd’hui Durrës) et, leur île devenant elle-même une mère-patrie, ils ont voulu s’affranchir de toute dépendance vis-à-vis de Corinthe. Ce qui n’a pas été du goût de Corinthe. Le conflit s’est envenimé, et l’on en est arrivé à une lutte armée : en 644 a lieu la première bataille navale de l’histoire grecque dans l’affrontement des deux cités, bataille dont Corfou est sortie vainqueur. Mais lorsque Syracuse, autre colonie de Corinthe, étant en lutte contre Gela a eu besoin d’aide, Corinthe et Corfou sont parties main dans la main vers la Sicile, ce qui n’a pas empêché le tyran de Gela de s’emparer de Syracuse en 485.

 

Ensuite, c’est la Guerre Médique, guerre de toute la Grèce contre les Perses. Corfou arme une puissante flotte, 60 navires, contourne le Péloponnèse (le canal de Corinthe n’a aujourd’hui que 108 ans), mais une tempête retarde le passage du cap Maleas (au sud, le Péloponnèse s’achève par trois “doigts”, le cap Maleas termine le “doigt” de l’est), et la flotte arrive à Salamine après la bataille (480). Le vainqueur de Salamine, le grand Thémistocle, était si ambitieux, si vaniteux, mais aussi tellement intéressé par l’argent qu’il détournait à l’occasion, qu’il a fini par être ostracisé en 471 et s’exiler à Argos, où il a fomenté des révoltes contre Sparte, ce qui lui a valu d’être persona non grata et de devoir partir. Corfou l’a alors accueilli en tant que négociateur car Corinthe et Corfou étaient en litige au sujet de l’île de Leucade située une petite centaine de kilomètres plus au sud, près de la côte grecque. Mais cette fonction menée à son terme, il est parti se mettre au service du roi de Perse.

 

Nous l’avons vu, Epidamne est une colonie de Corfou. Elle s’est développée, a pris de l’importance, et voilà qu’il arrive entre Epidamne et Corfou ce qui s’est passé entre Corfou et Corinthe, refus de se soumettre. D’où de graves tensions. Connaissant la rivalité entre Corfou et Corinthe, Epidamne trouve judicieux de faire appel à Corinthe, qui répond en envoyant une garnison en renfort. Corfou réplique en assiégeant Epidamne. Corinthe envoie sa flotte, affrontement, victoire de Corfou. Corinthe, furieuse, arme une autre flotte et envoie 150 trirèmes. Avec ses 120 trirèmes, Corfou craint de ne pas faire le poids et sollicite l’aide d’Athènes, qui envoie dix trirèmes, collaboration de démocrates contre l’oligarque Corinthe. Victoire de Corfou. Outragée de cette prise de position d’Athènes, Corinthe ne le lui pardonne pas, et cela constituera l’une des causes de la Guerre du Péloponnèse (431-404 avant Jésus-Christ). Parallèlement à cette guerre, Corfou doit faire face à une guerre civile entre démocrates et oligarques. Évidemment, trop heureux de ce prétexte, les belligérants se sont empressés de prendre parti et d’intervenir dans les affaires intérieures corfiotes, les Athéniens pour les démocrates et les Péloponnésiens pour les oligarques. Résultat, des milliers de morts, et ce n’est qu’avec la mort du dernier oligarque que le conflit a pris fin.

 

Le 5 septembre, à Syracuse, j’ai raconté une histoire sicilienne, comment Ségeste attaquée en 416 par Sélinonte que soutenait Syracuse, colonie corinthienne, avait appelé Athènes à l’aide. S’il s’agissait de taper sur des alliés de Corinthe, Athènes devait répondre présent, et Corfou, à la fois par haine de Corinthe et parce qu’elle se devait de soutenir Athènes qui venait de l’aider grandement, a envoyé des contingents. On se rappelle comment Syracuse a vaincu les Athéniens et les Corfiotes en 413, comment cinquante mille hommes ont péri, comment sept mille ont été enfermés dans les latomies, y ont été affamés, et comment les quelques survivants ont été vendus comme esclaves. Ceux des Corfiotes qui avaient pris part à l’expédition sicilienne sont donc inclus dans ces nombres. Corfou était affaiblie en hommes, son territoire dévasté. En 375, Sparte a pensé que c’était une proie facile, mais Athènes est intervenue et a sauvé l’indépendance de son alliée. Et puis les malheurs de Corfou ont continué, avec de perpétuelles attaques de pirates Illyriens (Albanie, Croatie). La reine d’Illyrie Teuta (231-227), après avoir chassé les Grecs de ses territoires, s’en est prise à Corfou, laquelle n’a pas eu d’autre solution que de faire appel à Rome. Et Rome, dont la reine avait assassiné un ambassadeur, n’a pas hésité à intervenir. En 229, elle prend Dyrrachium, en 227 elle vainc définitivement Teuta, qu’elle laisse gouverner l’Illyrie, mais sous sa dépendance, et en exigeant un tribut et une réduction de son territoire. Corfou, elle, entre dans l’Empire Romain, mais en gardant tous ses privilèges anciens et son indépendance.

 

662b1 Corfou, nouvelle forteresse 

662b2 Kerkyra 

662b3 Corfou, nouvelle forteresse 

Après la période romaine, vient la période byzantine. J’ai été trop long, je ne m’étendrai pas. Je note seulement un fait qui a retenu mon attention. Dans le sud de l’Italie, surtout dans les Pouilles, les Byzantins ont longtemps été présents, jusqu’à l’arrivée des Normands, qui ont mené une politique de conquêtes mais aussi de tolérance, n’empêchant de pratiquer leur culte ni les Musulmans, ni les chrétiens de rite grec. Nous avons visité là-bas tant de cathédrales que j’ai lu, pour chacune d’elles, des livres qui, accumulés, m’ont permis de voir combien l’arrivée des Normands est jugée comme positive et bienfaitrice. Or les quelques livres sur Corfou que je viens de lire présentent les Normands, qui d’ailleurs n’ont jamais réussi à s’établir de façon durable, comme des occupants, et chaque fois que les Byzantins les chassent c’est un bon débarras. De même, la domination des Angevins (1267-1386) est jugée très sévèrement. Preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de la subjectivité de l’histoire. Si je ne parle pas de l’époque byzantine, il est essentiel que j’évoque l’occupation vénitienne qui a suivi la domination angevine, et qui durant quatre siècles a fait de Corfou la seule terre grecque n’ayant jamais connu l’occupation turque ni l’influence de l’Islam. Les Vénitiens modernisent l’île, construisent entre autres la nouvelle forteresse des seizième et dix-septième siècles (photos ci-dessus) et bien des bâtiments d’habitation, des églises, etc. Auprès de ces aspects nettement positifs, il y en a d’autres qui ont du pour et du contre, comme l’obligation, sous peine de châtiments, de planter des oliviers, parce que Venise manque d’huile. Ainsi, Corfou se dote d’une richesse agricole qui dure aujourd’hui, mais a ressenti cela comme une contrainte dont, à l’époque, elle ne tirait aucun profit. Et puis il y a eu ce qui était considéré comme très pesant, l’obligation de pratiquer la langue italienne, la priorité donnée à l’Église catholique romaine face à l’Église orthodoxe, le Livre d’Or où étaient inscrits les nobles vénitiens jouissant de privilèges interdits aux Corfiotes. C’est pourquoi en 1797 ont été accueillis comme des libérateurs les soldats de la Révolution française qui ont commencé par brûler le Livre d’Or et planter un arbre de la liberté là où il avait été brûlé pour nourrir ses racines des cendres du livre, et ils rendent au grec sa place de langue officielle. Cela n’a pas duré, en 1799 une flotte russo-turque reprend l’île et en 1800 forme avec les autres îles ioniennes (Paxos, Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zanthe et Cythère) la République des Sept Îles. Mais aux termes du traité de Tilsit, signé en secret en juillet 1807 entre Napoléon et le tsar Alexandre Premier, les îles ioniennes reviennent dans le giron de la France, qui développe l’agriculture en introduisant la tomate, favorise l’éducation en créant l’Académie Ionienne dont le renom dans les sciences et les arts prendra une dimension internationale, en autorisant les maisons d’édition, que les Vénitiens interdisaient, en laissant des citoyens corfiotes accéder aux fonctions administratives. Cela ne dura ainsi que jusqu’à la chute de Napoléon en 1815. La Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche et la Prusse se mettent d’accord pour donner aux îles ioniennes une indépendance sous protection de la Grande-Bretagne, et le premier haut commissaire britannique, sir Thomas Maitland, arrive en 1816. Il laisse le souvenir d’une administration dure et oppressive, qui a suscité des mouvements de rébellion. Après sa mort en 1824, d’autres hauts commissaires viendront, qui seront plus humains. Ce ne sera qu’en 1863 que les îles ioniennes seront libérées de ce protectorat. Le 21 mai 1864, le drapeau grec est hissé sur le château de Corfou.

 

662b4 Corfou, rue Capo d'Istria 

Le Comte Ioannis Kapodistrias (1776-1831), en français Jean Capo d’Istria (sur la photo ci-dessus, on voit que la plaque de rue fait apparaître son nom en français) est né à Corfou du temps de l’occupation vénitienne ; membre du gouvernement de la République des Sept Îles de 1802 à 1807, entré au service du tsar comme diplomate de 1808 à 1815, puis ministre des Affaires Étrangères de Russie de 1816 à 1822, il démissionne de ces fonctions et renonce à sa belle carrière lors de l’insurrection grecque contre l’occupation turque et prend le parti des indépendantistes. En 1827 il est désigné pour être le premier gouverneur de la Grèce indépendante. Sa carrière est brisée par son assassinat à Nauplie en 1831.

 

662c1 Corfou, la vieille ville 

662c2 Corfou, la vieille ville 

662c3 Corfou 

Assez d’histoire pour aujourd’hui. Mais il m’a semblé important pour comprendre l’île de parler de son histoire si particulière, si mouvementée, et qui l’a marquée si profondément, non seulement dans son aspect physique mais aussi dans la personnalité de ses habitants. Maintenant, ces quelques images montrent à quoi elle ressemble, dans ses vieux quartiers où les immeubles hauts et étroits datent de l’époque vénitienne, dans sa grande esplanade moderne avec cette petite rotonde qui date du protectorat britannique et qui a été édifiée en l’honneur du détesté sir Thomas Maitland.

 

662c4a Corfou, Albert Cohen 

662c4b Corfou, Albert Cohen 

Sur cette maison la plaque dit, en grec, en français, en anglais : “Un enfant est né dans ce quartier et c’est ici qu’il a fait ses premiers pas. Cet enfant était Albert Cohen, 1895-1981”. Comment ne pas être ému en ce lieu où l’auteur de l’admirable Belle du Seigneur a passé ses cinq premières années, jusqu’à ce que, réchappant d’un pogrom, ses parents émigrent à Marseille.

 

662c5 Corfou, drame de la shoah 

Car un peu partout dans le monde, à cette époque, fleurit l’antisémitisme. C’est, en France, l’Affaire Dreyfus. À Marseille, alors qu’Albert Cohen n’est qu’un gamin de dix ans, un homme dans la rue le traite de youpin. Et puis vient le nazisme et ses atrocités monstrueuses, son racisme et sa Solution Finale. Ce superbe monument évoque ce drame. Curieusement, le texte de la plaque, apposée en 2001 conjointement par la Municipalité et par la Communauté Juive de Corfou, n’est rédigée qu’en anglais, comme si elle ne s’adressait qu’aux visiteurs étrangers, et tant pis pour les Grecs qui ne comprennent que leur langue maternelle. Elle dit : “Jamais plus, pour aucune nation. Dédié à la mémoire des deux mille Juifs de Corfou qui périrent dans les camps de concentration nazis d’Auschwitz et de Birkenau en juin 1944”.

 

662c6 Corfou, institut français Guillaume Apollinaire

 

En croisant cette rue, j’ai aperçu ce drapeau français. Intrigués, nous avons tourné pour voir ce dont il s’agissait. C’est l’Institut culturel français Guillaume Apollinaire, et l’agent consulaire de France est une jeune femme fort aimable qui y est professeur de français langue étrangère et avec qui, à ce titre, je n’ai eu aucun mal à communiquer dans ma propre langue.

 

662d1 Corfou, ancienne forteresse 

Revenons près de la mer. Sur un promontoire rocheux escarpé se dresse l’imposante ancienne forteresse, aussi appelée le vieux château. Les premières fortifications ont été construites ici au huitième siècle par les Byzantins. Rien ou presque n’y a été ajouté pendant des siècles, jusqu’à ce que la menace turque au seizième siècle pousse les Vénitiens à renforcer la protection et à construire un fort. Au pied du fort, un fossé ouvre sur la mer et permet l’accès de petits bateaux.

 

662d2 Corfou, ancienne forteresse 

Sur l’autre rive de ce fossé, un espace plan sépare le fort des vieilles murailles. Et au pied de ces remparts, tout du long, s’est développé un bidonville. Il occupe plus du double de la longueur de ce que l’on voit sur ma photo. C’est désolant, à la fois pour l’esthétique, mais bien sûr aussi, et surtout, pour les gens qui vivent là. D’autant plus que, fait rare dans ce genre d’habitat, ils tiennent à vivre dans la propreté. Il y a de grandes bennes à ordures, et pendant que nous suivions l’allée qui mène à la porte de la forteresse, nous avons vu deux personnes qui, leur sac d’ordures à la main, allaient le déposer dans une benne. Pas un papier, pas une boîte de conserve, pas une canette ne traîne sur l’herbe. Ne peut-on rien faire pour reloger dignement ces personnes et, par la même occasion, rendre à ce lieu un aspect plus agréable à l’œil ?

 

662d3 Corfou, ancienne forteresse 

662d4 Corfou, ancienne forteresse 

Nous allons pénétrer dans cette forteresse qui est malheureusement en bien mauvais état, faute d’entretien. Les murs côté mer se sont effondrés, et à l’intérieur la plupart des bâtiments historiques sont éventrés. Il y a, dans un bâtiment contemporain, un sympathique bar à la décoration moderne où nous avons passé un agréable moment en nous sustentant d’un bon sandwich et en nous rafraîchissant d’une boisson, mais ce n’était pas ce que nous étions venus chercher ici. Au-dessus de la porte, ce blason dit ISKHYS MOU Ê AGAPÊ TOU LAOU. Je ne sais si c’est du grec du seizième siècle, mais cela peut parfaitement être du grec ancien : “Ma force, l’amour du peuple”.

 

662e1a Corfou, ancienne forteresse, canon français 

662e1b Corfou, ancienne forteresse 

Des canons anciens sont exposés comme s’ils étaient prêts à tirer, mais il s’agit d’une collection qui témoigne des diverses occupations successives de Corfou. Je ne suis pas l’ordre chronologique, puisque je commence par la France. Ces canons fabriqués à Nantes en 1788 sont venus ici avec les armées révolutionnaires en 1797. On note que les mesures sont données en livres de Troyes. En effet, selon les pays, et en France même selon les régions du fait d’une histoire séparée (Bretagne, Alsace, Artois et Roussillon, etc.), la livre n’a pas partout le même valeur. Charlemagne, en 793, établit un système, ce qui n’a pas empêché les divers systèmes de coexister. Aussi, tout en laissant à chaque région sa mesure, en 1266 le roi Saint Louis (1214-1270) fixa ce que l’on a appelé la livre de Troyes à 12/10e de la livre de Charlemagne, avec un tableau de correspondance pour chacune des livres locales. Puis très exactement un millénaire, an pour an, après la livre de Charlemagne, en 1793 la Révolution Française a adopté le système métrique, imposé sur tout le territoire, et que la plupart des pays étrangers, peu à peu, ont également adopté. Cette livre de Troyes qui prévalait encore à l’époque de construction du canon et qui était désuète lors de son arrivée à Corfou valait environ 489 grammes. Vu la faible différence, le mot de livre a longtemps été utilisé, dans le système métrique, pour désigner le demi-kilo dans la langue parlée. Cela existe encore malgré une forte tendance à disparaître, mais dans les boutiques, il y a encore peu, on demandait couramment une demi-livre de beurre ou une miche de deux livres.

 

662e2 Corfou, ancienne forteresse, canon anglais

 

662e3 Corfou, anc. forteresse, mortier Sérénissime 

La première de ces deux photos montre un canon anglais de 1774. Or les Anglais à l’époque n’avaient jamais hissé leur pavillon sur Corfou. Le départ des Vénitiens était dû aux Français, celui des Français à une coalition russo-turque, et ce n’est dont qu’après 1815 que ce canon, qui avait déjà bien longtemps vécu, est arrivé ici. Quant à la deuxième photo, elle représente un mortier de la Sérénissime République de Venise datant de 1684, soit la pleine période de l’occupation et, en ce dix-septième siècle, il s’agissait encore de la crainte d’un débarquement des Turcs. La Grèce et l’Albanie, où régnait la Sublime Porte, étaient si proches…

 

662f Corfou, anc. forteresse, église Saint Georges 

L’église Saint Georges (Agios Georgios) a été construite par les Anglais du temps du protectorat, en 1840 (mon ami Bibendum dit 1830, mes sources locales disent 1840). Cette construction néoclassique située à la base de la citadelle imite un temple grec antique qui contraste violemment mais pas désagréablement, par ses formes et sa couleur, avec le vieux fort sur son éperon.

 

Voilà donc l’essentiel de ce qui a retenu notre attention à Corfou ville. En fait, j’ai trouvé notre visite intéressante, mais pas vraiment passionnante. La ville elle-même, détruite à 28% pendant la Seconde Guerre Mondiale par les bombardements allemands, est moderne et, gardant le souvenir du temps où elle était capitale de l’île et puis de la République des Sept Îles, elle a l’aspect d’une métropole où l’on peut trouver tout ce dont on a besoin. Reste, à présent, à découvrir l’île.

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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 00:26

660h1 Brindisi, castello di Terra

 

660h2 Brindisi

 

 

 

Cette fois-ci, c’est fait. Nous sommes partis. Cela a été très dur, tant ce pays est attachant. Nous avons franchi la frontière franco-italienne, à Vintimille, le 10 octobre 2009. Nous sommes sortis des eaux territoriales italiennes en cette nuit du 7 au 8 décembre 2010. Quatorze mois pleins, 424 jours. Natacha n’a passé que dix jours, en juillet dernier, en Pologne et Biélorussie, et moi je n’ai pas posé un orteil sur une terre autre qu’italienne depuis le début, sauf pour passer au Vatican, puisque c’est un état indépendant… Même lorsque nous nous sommes embarqués pour Capri, pour Ischia, pour Stromboli, pour Mozia, la coque du bateau n’a pas été baignée par une seule goutte d’eau extra-territoriale. Et l’Italie est si belle, si diverse, si attachante. Et voilà, nous sommes partis. À bientôt, Italie, nous reviendrons, c’est sûr.

 

Les deux photos ci-dessus ont été prises lors d’une dernière promenade italienne, le 5 décembre. Comme la veille pour monter au monument de la Marine, nous sommes passés sur l’autre rive du profond golfe de Brindisi, et de là nous pouvons voir le Castello di Terra qui héberge le commandement de la Marine Nationale et dont la photo est interdite côté rue. Puis le 6 nous avons pris nos billets pour la Grèce et avons occupé nos journées du 6 et du 7 à toutes sortes de courses de dernière minute, à des rangements, à l’échange dans les bagages de notre documentation sur l’Italie contre les guides et les cartes sur la Grèce qui commençaient à se demander s’ils allaient rester à moisir dans la soute jusqu’à la fin des temps.

 

661a1 Brindisi, embarquement vers Igoumenitsa 

661a2 Brindisi, embarquement vers Igoumenitsa 

661a3 Brindisi, embarquement vers Igoumenitsa 

Et le 7 en fin d’après-midi, nous nous sommes embarqués sur un ferry d’Endeavour Lines. Venant de Sicile, de Naples ou de Rome, les gros camions, les semi-remorques à destination de la Grèce, de la Turquie, de la Bulgarie, de la Roumanie, ont tout intérêt à effectuer la traversée par mer plutôt que de remonter jusqu’à Trieste et de passer par la Slovénie et les Balkans. C’est plus sûr, plus court, et donc aussi moins coûteux en moyens humains et matériels. Mais contrairement à certains ferries que j’ai eu l’occasion de prendre, le navire n’a qu’une seule issue. Si l’on entre en marche avant, il faudra ressortir en marche arrière et comme le débarquement doit être efficace et rapide, c’est l’embarquement qui se fait en marche arrière, voitures particulières comme camions. Sauf pour moi… parce que le porte-à-faux démesuré de notre camping-car racle le sol entre le quai horizontal et la pente prononcée de la passerelle.

 

661b1 Brindisi, il Castello a Mare, o Alfonsino 

661b2 Brindisi, il Alfonsino o Castello a Mare 

L’autre jour, ayant dû renoncer, côté terre, à visiter et même à photographier le Castello di Terra dont je montre ci-dessus une photo prise de loin, nous avions du même coup renoncé à aller vers le Castello a Mare, dont on ne peut approcher de l’îlot. Mais du bateau, nous le voyons fort bien, de jour pendant les opérations d’embarquement et de nuit lorsque le navire passe auprès de lui. Ce Château sur la Mer s’oppose au Château de Terre en ceci qu’il est construit sur un îlot alors que l’autre n’est qu’en bordure de mer, bâti sur la terre ferme. Lui aussi est occupé par la Marine Nationale qui l’a laissé se dégrader mais, confié depuis peu aux Biens Culturels, il va renaître, et il ouvre parfois ses portes aux visiteurs à l’occasion d’une exposition ou de quelque événement culturel. Voulu par le roi Alphonse d’Aragon en 1445, il est aussi parfois appelé Alfonsino. Il devait pouvoir servir d’abri à des navires en danger, aussi est-il construit autour d’un grand bassin pouvant accueillir des bâtiments au fort tirant d’eau, et il pouvait être fermé par une puissante chaîne. Mais sa décadence a commencé lorsqu’il a été attaqué et fortement endommagé par les tirs d’un navire français, Le Généreux.

 

Mon Guide Vert Michelin des Pouilles, édition italienne, dit que c’était en 1776, mais sur Internet j’ai trouvé un livre intitulé Paris pendant l’année 1799, volume 24, d’un certain Peltier et édité à Londres, qui raconte : “[…] Il lui apprenait que le vaisseau le Généreux était venu s’emparer de Brindisi ; que Monsieur Boccheciampe, après avoir été abandonné par une partie de ses troupes, s’était enfermé dans le château, que son feu avait fort endommagé le Généreux, tué le capitaine Lejoille qui le commandait, et que le vaisseau s’était même engagé dans les bas-fonds dont il avait eu beaucoup de peine à se tirer. Cependant Monsieur de Boccheciampe avait été pris par trahison après une vive résistance. La ville de Brindisi avait été ravagée. À la nouvelle de l’approche des Russes, le Généreux se retira précipitamment de Brindisi, sans emporter son pillage”.

 

Puis j’ai trouvé des extraits des délibérations de l’Assemblée Constituante : “LEJOILLE (Louis-Jean-Nicolas), chef de division commandant le vaisseau le Généreux tué devant le fort de Brindisi : 27 vendémiaire an VIII ; pension à sa veuve Cécile-Julie Le Baron et ses enfants, message du Directoire”. Un coup d’œil à ma table de concordance des calendriers, le 27 vendémiaire an VIII correspond au 19 octobre 1799 du calendrier grégorien.

 

Et une autre de la même année : “Lettre de condoléances au père du chef de division Lejoille, commandant le vaisseau le Généreux, tué devant le fort de Brindisi”.

 

661c Sortie du port de Brindisi 

Pour voir le château Alfonsino, pour voir s’éloigner Brindisi, je suis accoudé au bastingage à tribord. Lorsque je vois ce bateau pilote se diriger vers la droite, il va donc en sens inverse de notre ferry, cela signifie qu’il a fini sa mission, nous sommes sortis du port. Cette fois-ci, nous avons bien quitté l’Italie.

 

Partis à 19h30, nous ne sommes arrivés à Igoumenitsa qu’à 4h30 heure locale, c’est-à-dire une heure de plus qu’en Italie ou en France. Nous voulions voir Corfou, qui est sur notre route, mais en cette saison nous n’avons pas trouvé de bateau qui fasse escale à Corfou en venant de Brindisi. Tant pis, nous allons sur le continent grec à Igoumenitsa, et ferons ensuite un aller et retour vers Corfou. Le temps de trouver un endroit calme pour finir la nuit (en fait, pour dormir jusqu’à une heure de l’après-midi), de nous installer, il est plus de 5h30 quand nous nous couchons.

 

Le 8, c’est-à-dire aujourd’hui, nous avons fait un tour dans Igoumenitsa, qui est une ville moderne sans aucun intérêt. Nous avons donc voulu nous renseigner sur les ferries vers Corfou et sommes allés nous garer sur le parking du port d’où nous avions débarqué. Au guichet on nous explique qu’il y a un autre terminal pour les liaisons nationales, à cinq cents mètres. Nous retournons donc vers le camping-car, que nous n’avons pas abandonné plus de cinq minutes, et voyons deux jambes qui dépassent sous l’arrière. Nous nous précipitons, et un homme s’extrait de sous notre véhicule. “Pas un voleur, pas un voleur”, nous dit-il en français avec un accent étranger. Nous montons en voiture pour partir au plus tôt, quand j’entends un bruit bizarre à l’arrière. Je coupe le moteur et vais voir, un autre homme était en train de s’extraire lui aussi de sous notre véhicule. Je serais parti ainsi sans l’entendre, je l’aurais tué. Belle frousse. Devant le terminal des lignes nationales, des policiers m’ont aidé à tout inspecter, mais il n’y avait plus personne. Ils m’ont dit qu’ils entraient facilement en Grèce, mais que ce qui les intéressait c’était de passer en France pour les Africains, du Maghreb ou d’Afrique Noire, en Allemagne pour les Turcs et les Balkans, en Grande-Bretagne pour les Indiens et Pakistanais. Ils n’ont rien à faire d’aller de Grèce en Grèce soit, à partir d’ici, Corfou, Patra, Athènes. Ces pauvres types font le voyage sans rien, pas même un vêtement de rechange ou un vêtement chaud pour les pays plus nordiques vers lesquels ils se destinent au mois de décembre, ils prennent des risques fous (je parle des risques pour leur vie ou leur intégrité physique, ce qui est pire que de se faire prendre par la police), et ce qui les attend en Occident c’est le chômage, le squat à vingt par pièce, la ruse pour échapper à la police qui ne veut pas de clandestins. Le rêve, le mirage, la déception. Ensuite, si pour survivre ils chapardent, on s’écrie qu’avec tous ces étrangers, vous comprenez ma brave dame… Sûr, ce n’est pas un Blanc chef d’entreprise qui va voler au supermarché. Le racisme est facile. Ce qui ne veut pas dire que je suis favorable à l’introduction de tous ces gens qui sont trompés par leur rêve totalement chimérique. Mais si la Grèce est dans Schengen, pourquoi ses frontières sont-elles perméables ?

 

661d Départ d'Igoumenitsa vers Corfou 

Nous étions là pour une information sur les horaires et les prix. Les prix sont très raisonnables, et il y a un départ immédiatement. La jeune femme du guichet téléphone pour demander d’attendre le dernier client pour lever l’ancre. Nous fonçons récupérer le camping-car et embarquons. Nous n’avons pas trouvé intéressante de jour la ville d’Igoumenitsa, nous la regardons s’éloigner de nuit. Et cette nuit du mercredi 8 décembre, notre première nuit complète en Grèce, nous la passons sur un parking de Corfou, sous les murs de la ville et en bordure de la mer.

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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 00:11

660a1 Brindisi, monument à la marine

 

Nous voici de retour à Brindisi pour les tout derniers jours avant notre embarquement vers la Grèce. Brindisi est le seul grand port naturel de la côte des Pouilles, grâce à ce golfe profond qui ferait presque penser que l’on est au bord d’un fleuve, car on est sur une rive et on voit à très faible distance une autre rive, on voit certes la mer à droite, mais à gauche un coude empêche de se rendre compte que le plan d’eau se termine. Et sur l’autre rive, un grand monument blanc se dresse haut dans le ciel, c’est le monument à la Marine élevé en 1933, à l’époque de la grandeur voulue par le régime fasciste.

 

660a2 Brindisi, monument à la marine 

Quoique nous soyons encore sur la rive de la ville, j’anticipe en montrant la plaque fixée sur l’édifice : “Gloire aux marins de la nouvelle Italie qui, audacieux, ont affronté la mort parce qu’en se relevant la patrie s’est encore affirmée vainqueur sur les mers le 4 novembre 1933 sous le règne de Victor Emmanuel III”.

 

660b traversée d'une rive à l'autre à Brindisi 

On peut certes faire à pied le tour pour une dizaine de kilomètres aller et retour, ou aller en voiture, mais pour une somme très modique on peut aussi prendre la vedette qui sans cesse fait la traversée. C’est plus rapide, c’est amusant et c’est infiniment plus écologique parce que la pollution rejetée par ce seul bateau est bien inférieure à celle qu’auraient produite les multiples véhicules des passagers.

 

660c Brindisi 

Nous arrivons bientôt sur l’autre rive. De là on a une vue plus globale de la ville. Puis nous débarquons et nous nous rendons à quelques centaines de mètres au pied du monument.

 

660d1 Brindisi 

660d2 Brindisi

 

Il est possible de monter jusqu’au sommet, d’où l’on a une vue merveilleuse sur la ville et sur la mer à trois cent soixante degrés. Nous sommes allés un peu tard parce que la lumière est plus flatteuse quand le soleil décline. En regardant vers la droite, on voit le côté du château où l’on n’a pas accès parce qu’il est occupé par les services de la Marine Nationale, et les bateaux de guerre ancrés devant. Vers la gauche, c’est le centre ville, puis le port.

 

660e Brindisi, monument à la marine, tape de bouche améri 

En redescendant par l’escalier, nous pouvons apprécier des gravures sur les murs, représentant des navires étrangers d’armées amies qui ont été accueillis dans ce port, des manifestations, etc. Et à chaque étage, il y a une salle d’exposition montrant fanions et objets divers. Entre autres, il y a une belle collection de tapes de bouche. Autrefois, afin que l’eau de pluie ou des embruns ne pénètrent pas dans le fût des canons, dont la gueule qui devait cracher des boulets était large, on protégeait l’intérieur en fermant l’ouverture, la bouche du canon, avec un disque de métal appelé tape (en espagnol, una tapa, en italien un tappo est un couvercle, un bouchon). Aujourd’hui, on crée des tapes de bouche qui sont à la dimension des canons d’autrefois, parce qu’elles sont sans utilité matérielle, mais qu’elles représentent le bâtiment aux armes duquel elles sont frappées, et font l’objet de cadeaux offerts aux visiteurs de marque ou aux commandants des ports qui les accueillent. Cette tape provient d’un navire américain, l’USS Goodrich.

 

660f Brindisi, monument à la marine 

Redescendus, nous profitons du temps doux et de la belle lumière pour nous promener sur l’esplanade du monument ainsi que dans les jardins qui s’étendent à ses pieds. Comme en tout lieu qui évoque l’armée, celle d’aujourd’hui comme celles du passé, il y a des canons qui jouent un rôle signifiant en même temps que décoratif.

 

660g Brindisi 

Le soir tombe, les lumières de la ville s’allument, nous reprenons le bateau pour gagner la rive où nous attend le camping-car, au bord du quai, là où nous allons passer la nuit dans un site de choix. Du bateau qui nous ramène, on a cette vue intéressante sur la cité d’où émerge la colonne romaine qui célèbre la ville où s'achève la via Appia nouvelle, ou via Trajana.

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 23:11

659a1 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers

 

Ce soir nous avons quitté Lecce. La journée d’aujourd’hui a donc été consacrée à voir quelques monuments dont la visite nous semble intéressante, puis à nous promener longuement dans les rues de la ville pour lui dire au revoir. C’est d’abord vers l’université et le cimetière, situés hors les murs, que nous dirigeons nos pas. L’université est installée, ou du moins certains départements de l’université sont installés, dans un ancien monastère. Hier, je définissais ‘Tancrède (1140-1194), conçu en une union adultérine de Roger III, fils aîné de Roger II roi de Sicile et duc des Pouilles, avec sa cousine Emma de Lecce, fille du comte Achard II de Lecce’. C’est ce Tancrède de Hauteville, comte de Lecce, qui fonda en 1180 ce monastère et l’église attenante dont il assura la totalité du financement, et il les attribua aux Bénédictins. J’ai lu qu’il s’agissait peut-être d’un vœu fait à la suite d’un naufrage dont il avait réchappé, hypothèse qui, notons-le, ne s’appuie sur aucun document d’époque, et cette histoire ressemble trop à mon goût à celle de la construction de la cathédrale de Cefalù par son grand-père Roger II en 1131 pour être vraisemblable (mon article du 2 juillet 2010). Mais après tout, l’histoire peut bien se répéter. Plus tard, après une longue période de décadence et d’appauvrissement, en 1494 le roi des Deux-Siciles Alphonse II a doté de riches biens le monastère pour qu’il puisse en tirer des ressources et il y a installé des Olivétains, qui l’ont complètement restructuré. Il ne s’agissait pas de déposséder les Bénédictins, car les Olivétains (de Monte Oliveto Maggiore en Toscane, dont nous avons visité le monastère le 27 octobre 2009) appartiennent à l’ordre des Bénédictins. Il y a ici un très intéressant mélange d’oriental (voir la coupole ci-dessus), de médiéval normand de Tancrède, de Renaissance du roi Aragonais Alphonse.

 

659a2 Lecce, église Saints Nicolas et Cataldo 

L’église de Saint Nicolas et Saint Cataldo. D’abord un mot de ce dernier saint, pour résumer et rappeler ce que j’en ai raconté plus en détails dans mon article de ce blog le premier octobre dernier. Fils de Henrik Sambiak et d’Aclena Milar, un couple converti au christianisme, il est né entre 400 et 405 à Rachau, en Autriche. Il a trente ans environ lorsqu’en Irlande saint Patrick l’ordonne prêtre. On le retrouve pèlerin en Terre Sainte dans la seconde moitié du cinquième siècle. Puis il est évêque de Tarente pendant au minimum quinze ou vingt ans. Il meurt entre 475 et 480. Quant à saint Nicolas, j’en ai déjà parlé tant et tant de fois que je n’y reviens pas. La justification de ces deux patrons tient au fait que Cataldo de retour de Terre Sainte a débarqué sur la côte en face de Lecce, et saint Nicolas est le protecteur des navigateurs. Outre, comme je l’ai dit, pour la coupole, l’art musulman se retrouve dans les décorations végétales des portails, et sur cette façade dont l’économie générale date du dix-huitième siècle on remarque la rosace qui est, avec le portail, le seul élément conservé de l’église primitive.

 

659b1 Lecce, église Saints Nicolas et Cataldo 

659b2 Lecce, église Saints Nicolas et Cataldo 

À l’intérieur, la photo est interdite, ou presque, car on nous limite à deux clichés au choix. Je considère que les deux photos des saints patrons de l’église, san Cataldo à gauche et san Niccolò à droite, ne font qu’un cliché si je les joins en une seule image, aussi le fort aimable monsieur préposé à la garde de l’église s’est-il rangé à mes raisons, et j’ai pu photographier également le plafond de la sacristie. Ces peintures datent de 1600 à 1619.

 

659c1 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers 

659c2 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers

 

C’est lorsqu’ils ont pris possession du monastère tout à la fin du quinzième siècle, en 1494, que les Olivétains se sont attaqués à la restructuration, et donc les deux cloîtres qu’ils ont aménagés datent du tout début du seizième siècle. Comme on le voit d’après les panneaux le long des murs du cloître, il s’agit bien de bâtiments attribués à l’université et cette étudiante allongée entre les colonnes montre à la fois que les étudiants de Lecce peuvent s’offrir du bon temps et, par sa tenue légère, que le climat des Pouilles, en ce début décembre, est particulièrement doux.

 

659c3 Lecce, monastère de Sts Nicolas et Cataldo (univers 

Ah mais non, non, cette étudiante n’étudie rien et elle ne craint pas les variations climatiques. Bien évidemment, je plaisantais, même de loin je n’ai pas cru à une étudiante vivante, mais je trouve intéressante en même temps qu’amusante cette idée de placer –et avec humour– une sculpture moderne dans une université.

 

659d1 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus grec 

659d2 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus grec 

659d3 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus copte 

659d4 Lecce, musée de la papyrologie, papyrus hiératique 

À faible distance de ce monastère, de grands bâtiments modernes hébergent diverses institutions, parmi lesquelles un petit musée de la papyrologie. Outre de grands et nombreux panneaux explicatifs concernant la technique de réalisation de papyrus et l’histoire de l’utilisation de ce support, des vitrines présentent de nombreux fragments de papyrus. En voici quatre exemples où les spécialistes ont déchiffré les inscriptions et, pour les fragments les plus petits ou les plus lacunaires, ils ont réussi le tour de force de comprendre sinon tout, du moins ce dont il s’agissait. Visite passionnante, avec aussi des personnes compétentes et aimables. Ce sont des jeunes, et quoique je ne leur aie pas posé la question je suppose qu’ils sont étudiants de cette spécialité.

 

Sur ma première photo, c’est un papyrus grec du troisième ou deuxième siècle avant Jésus-Christ qui contient la stipulation d’un prêt.

 

Beaucoup plus récent, fin quatrième siècle de notre ère ou début cinquième, est cet autre papyrus grec sur ma seconde photo. Celui-là concerne l’enregistrement de plusieurs paiements en espèces et en nature au bénéfice d’un groupe de personnes, parmi lesquelles un avocat et un chamelier.

 

Ma troisième photo montre un papyrus copte du huitième siècle après Jésus-Christ. Il s’agit d’un reçu délivré pour “une mesure” de vin.

 

Enfin, le petit fragment montré sur la dernière photo date du deuxième ou du troisième siècle de notre ère. Il provient d’un papyrus hiératique où apparaît le nom du dieu Anubis, ce dieu égyptien qui est représenté avec une tête de chacal. Concernant la qualification de hiératique (du grec hiéros, sacré) par opposition à démotique (du grec dêmos, peuple), elle désigne une écriture utilisée par les prêtres, qui s’en réservaient l’initiation, et donc incompréhensible par le public, afin que l’accès à certains textes sacrés reste réservé au clergé, tous les autres textes étant rédigés en écriture démotique.

 

659e1 Lecce, Porta Napoli 

659e2 Lecce, Porta Napoli (pour Tarente) 

Ces visites, église, monastère, musée, ont eu lieu hors les murs de la Lecce ancienne. Nous nous dirigeons donc à présent vers la vieille ville, et sur cette grande esplanade se dresse cet obélisque dédié aux Tarentins. La base évoque l’origine des Tarentins, Crétois d’une part, parthéniens d’autre part. Selon la légende, les Crétois qui au temps de Minos s’étaient installés en Sicile durent quitter le pays en toute hâte après le meurtre de leur roi et alors qu’ils faisaient voile vers la Crète ils furent jetés par une tempête sur la côte de Tarente où ils décidèrent de s’établir. Lors de notre visite du musée archéologique de Tarente, le premier octobre dernier, j’ai expliqué l’origine spartiate des enfants nés d’une femme spartiate et d’un homme libre mais étranger, unions favorisées pour garnir les rangs des armées, mais lorsque les besoins guerriers de Sparte ont diminué ces hommes dits parthéniens (de l’adjectif grec parthénos, vierge, condition de leur mère lorsqu'elle a rencontré leur père) ont été fort énergiquement priés de vider les lieux, et ils sont allés s’établir à Tarente où ils ont été bien accueillis par la population locale, crétoise ou autochtone.

 

659e3 Lecce, Porta Napoli

 

659e4 Lecce, Porta Napoli 

Au fond de l’esplanade se dresse une grande porte de ville, la Porta Napoli. De curieuse façon, le côté ville est plan, nu, sans aucune sculpture ni inscription, alors que le côté extérieur comporte un fronton armorié et quatre colonnes. Lorsque Charles Quint eut fait construire à Lecce de nouveaux murs et un nouveau système de défense, cette porte fut construite en son honneur, en 1548, sur demande de la population et sur décision de Ferrante, le gouverneur de la Terre d’Otrante. Elle doit son nom, logiquement, au fait qu’elle ouvrait sur la route qui allait vers la capitale du royaume. Sous le blason des Habsbourg (Charles Quint était un Habsbourg qui, ai-je lu un jour quelque part, n’a jamais réussi à parler correctement l’espagnol) il y a une inscription qui célèbre le triomphateur sur les terres américaines, dans les guerres contre la France (il n’y a pas de quoi être fier) et sur le territoire africain, l’exterminateur des Turcs et le propagateur de la religion chrétienne. Il est probable que les quatre colonnes soient une allusion aux colonnes d’Hercule, ces deux rochers qui bordent le détroit de Gibraltar, l’un côté européen, l’autre côté africain, et qu’Hercule (ou plutôt Héraklès) avait franchis pour ramener les bœufs de Géryon. Elles marquent la limite entre le monde connu des Grecs et un univers inconnu et dangereux au-delà.

 

659f1 Lecce, chiesa di Santa Maria della Porta 

659f2 Lecce, chiesa di San Niccolò dei Greci 

Pénétrant dans la ville par cette Porta Napoli désormais isolée depuis que les murs ont été abattus en cet endroit (mais ils ont été maintenus en d’autres endroits, non loin, et c’est là, à leur pied, que nous sommes établis pour ce second séjour dans la ville), nous voyons tout de suite cette église Santa Maria della Porta. Lorsque la porte de ville, en 1548, fut construite, il existait tout contre les murs mais à l’extérieur une petite chapelle où était conservée une image miraculeuse de la Vierge. Quand, en 1567, une certaine Laura Macchia, infirme incapable de marcher depuis cinquante ans, fut soudainement guérie sans autre explication que l’intervention miraculeuse de la Vierge de cette chapelle, il fut décidé de reconstruire une vraie église intra-muros, laquelle église a subi une reconstruction en style néoclassique de 1852 à 1858, c’est l’édifice que nous voyons aujourd’hui, à plan octogonal surmonté d’une coupole hémisphérique.

 

L’autre église s’appelle San Niccolò dei Greci. Il y a toujours eu, à Lecce et dans toute la Terre d’Otrante, une nombreuse colonie grecque et albanaise pratiquant le rite grec. La chapelle qui leur était accordée fut donnée en 1575 aux Jésuites qui se sont empressés de mettre à la porte ces vilains hérétiques et ont construit là l’église del Gesù que nous avons vue avant hier premier décembre. Les Grecs, eux, ont erré quelque temps d’une église de rite grec à l’autre, jusqu’à ce qu’ils s’installent ici même, à San Giovanni del Malato, qu’ils ont rebaptisée Santa Maria dei Greci. Puis en 1765, l’église a été reconstruite en style baroque tardif, telle que nous la voyons aujourd’hui, mais des fouilles récentes ont permis de retrouver le plan de l’église médiévale où subsistent quelques traces de fresques. De nos jours, cette église est un très rare témoignage du maintien des traditions intactes du rite byzantin catholique et non orthodoxe), et elle dépend de l’Éparchie de Lungro dans la province de Cosenza.

 

659f3a Lecce, chiesa di Santa Chiara 

659f3b Lecce, chiesa di Santa Chiara 

Encore une église. C’est Santa Chiara, qui a remplacé en 1687 une église antérieure, du quinzième siècle. La décoration baroque a beau n’être pas aussi abondante que sur d’autres églises, on voit cependant au-dessus du portail central une grande couronne de fleurs soutenue par deux petits angelots et surmontée du blason de l’Ordre. Les chapiteaux, les hauts de colonnes, les dessus de niches sont également ornés de motifs baroques, végétaux ou humains, mais les statues qui garnissaient ces niches ont disparu. Aucune indication ne dit ce qu’elles sont devenues, volées, détruites, transférées…

 

659f3c Lecce, chiesa di Santa Chiara 

Devant cette même église Santa Chiara, le panneau interdit non seulement le stationnement, mais même l’arrêt. L’inscription en-dessous, illisible sur ma photo réduite, précise su tutta l’area, sur toute la place. Rien qu’en regardant la photo, on s’en serait douté.

 

659f4a Lecce, chiesa di San Matteo 

659f4b Lecce, chiesa di San Matteo

 

659f4c Lecce, chiesa di San Matteo 

Il nous reste encore plusieurs églises baroques à voir. Ici, c’est San Matteo, Saint Matthieu. J’ai choisi ce détail de deux visages grotesques qui se regardent dans un dessous de fenêtre. Je montre aussi un problème récurrent à Lecce, l’usure de cette pierre locale tendre. Certaines parties des édifices, plus exposées que d’autres aux intempéries, par leur orientation ou par leur position, sont particulièrement abîmées et des sculptures en viennent à ne plus rien représenter tant elles sont érodées.

 

659f5a Lecce, chiesa delle Scalze 

659f5b Lecce, chiesa delle Scalze 

Le dessus du portail de la chiesa delle Scalze, l’église des [Carmélites] Déchaussées, porte un bas-relief particulier. La notice explicative placée devant l’église parle pour cette frise du duel de David et Goliath. Étonné, je viens de chercher sur Internet et partout je trouve la même explication. Pourtant, j’ai l’impression de voir, entre les deux camps de tentes peuplés de cavaliers, à gauche un enfant nu qui, à la rigueur, pourrait avoir une fronde en main, mais à droite ce guerrier en casque moderne a l’air d’avoir un fusil en main. Pourtant, sur place cet après-midi, j’ai regardé attentivement, ce soir sur ma photo en bonne définition j’ai recommencé, je n’arrive pas à voir le duel de David et Goliath tel que je le connais par le texte. Voilà pourquoi je dis que ce bas-relief est particulier.

 

659f6a Lecce, chiesa del Carmine

 

659f6b Lecce, chiesa del Carmine 

Allez, encore une dernière église baroque pour justifier le surnom de Lecce de Capitale du baroque, et avant de quitter l’Italie pour la Grèce où, certainement, nous ne verrons pas du tout le même genre d’églises. Celle-ci est la chiesa del Carmine attachée au couvent de Carmélites. Dans le tympan au-dessus du portail central, dans cette couronne végétale, est représentée la Madonna del Carmine, un Couronnement de la Vierge qui porte dans ses bras l’Enfant Jésus. Les Carmélites étaient arrivées à Lecce en 1481 et s’étaient établies hors les murs. Quand, dans les années 1540, leur couvent a été détruit par un tremblement de terre, elles sont allées s’installer dans les murs et on trouve un contrat de 1592 avec un maître d’œuvre pour la construction du cloître. La première pierre de l’église actuelle a été posée le 15 juillet 1711.

 

659g1 Lecce, maison natale du ténor Tito Schipa 

Changeons (enfin) de registre. Sur les murs de la ville pendant notre promenade, j’ai relevé quelques détails intéressants. D’abord, cette plaque. Elle marque la maison natale du ténor Tito Schipa. Un chanteur d’opéra célèbre, l’un des plus grands du siècle passé, surnommé le Prince des Ténors, qui a fait une carrière internationale, une des gloires de Lecce dont le nom apparaît ici ou là, bar Schipa, hôtel Schipa, pharmacie Schipa… et pourtant, quand on parle de lui à des personnes implantées à Lecce depuis toujours, elles ont certes entendu parler de cette célébrité, mais ah bon ? Il est né à Lecce ? Non, je ne sais pas où. Eh bien voilà, moi je sais (depuis quelques heures). Et qui me lit sait aussi.

 

659g2 Lecce, plaque en l'honneur de Paul Bourget 

Cette plaque a été apposée en 1910 par la Ville de Lecce pour rappeler que Paul Bourget, dans son livre Sensations d’Italie, a célébré cette ville. S’agissant d’un auteur français, je me devais de relever cet hommage. En novembre 1890, venant de Brindisi il a passé six jours à Lecce, du 20 au 25, avant de gagner Tarente. Le chapitre commence par ces mots :

“Si la botte légendaire que forme l’Italie portait un éperon, la chère ville d’où j’écris ces lignes occuperait juste la place de la mollette. Je l’appelle chère quoique je ne la connaisse que d’aujourd’hui, mais c’est un si coquet, un si précieux bijou de ville et j’ai reçu pour elle ce coup de foudre de sympathie que l’on a pour les choses comme pour les personnes. […] Avant d’être venu ici, je n’attachais aux termes de baroque et de rococo qu’un sens de déplaisance et de prétention. Lecce m’aura révélé qu’ils peuvent être aussi synonymes de fantaisie légère, d’élégance folle et de grâce heureuse. […] …les contes de Voltaire auxquels la jolie ville pourrait si bien servir de décor, –tant elle a de clarté dans son ciel, de gaieté dans ses rues et d’esprit dans la dentelle d’ornements jetée sur elle, que le temps a jaunie sans en rien faner!

 

Tel est le style de Paul Bourget, de la page 227 à la page 280, pour parler de Lecce. Du début à la fin de ces trois chapitres, ce ne sont qu’éloges. Pas un mot de critique. Cela valait bien une plaque.

 

659g3 Lecce, allusion à la France 

Plus loin, je remarque le nom de cette crêperie, qui dans une orthographe qui lui est propre se réfère à travers les premiers mots de notre hymne national à la spécialité française, bretonne, des crêpes. À cette évocation, mon palais se rappelle le goût des bonnes galettes de sarrasin, des bonnes crêpes sucrées, dégustées là-bas, et j’en ai les larmes aux yeux d’émotion. Pavlov, vous connaissez ? Nous n’avons pas goûté celles qui sont proposées ici.

 

659g4 Lecce, graffito humoristique 

Et je terminerai sur ce graffito qui représente le Dottore Alemanno. J’ai un peu tourné dans les rues alentour en épluchant toutes les plaques sur les portes, les noms à côté des sonnettes, je n’ai pas trouvé de docteur de ce nom. Je n’espérais certes pas avoir la chance qu’il sorte au même moment de chez lui pour me donner l’occasion d’évaluer si la représentation est ressemblante, mais je voulais savoir si, vivant ou travaillant à proximité, il avait la possibilité de se voir en portrait sur ce mur. Quoi qu’il en soit j’ai trouvé assez amusante cette caricature pour l’utiliser en conclusion pour Lecce.

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 22:05

658a Lecce, château

 

Aujourd’hui, nous avons décidé d’aller voir ce château dit de Charles Quint. En fait, des documents du quatorzième siècle se réfèrent à lui, et les fouilles archéologiques montrent que dès le treizième siècle il existait, construit par un Normand, probablement Tancrède (1140-1194), conçu en une union adultérine de Roger III, fils aîné de Roger II roi de Sicile et duc des Pouilles, avec sa cousine Emma de Lecce, fille du comte Achard II de Lecce. Mais ce château était bâti en tant que résidence et n’avait que partiellement une fonction défensive, car il semble que cette fonction était confiée à l’amphithéâtre voisin. Défense devenue évidemment peu efficace face aux moyens techniques qui ont fait leur apparition à l’issue du Moyen-Âge. C’est Charles Quint au seizième siècle qui, on l’a vu, a décidé de déplacer et de renforcer les murs de la ville, et de renforcer les défenses en restructurant le château existant, et en l’amplifiant de façon considérable. L’ancien château comportait plusieurs salles, des cuisines, des magasins, deux jardins, un moulin, des prisons, une chapelle Sant’Angelo, un puits, un espace sanitaire. Le seizième siècle dans les années 1539-1549, avec Charles Quint, voit l’édification de quatre bastions, de courtines, et de beaucoup de bâtiments à l’intérieur des murs de l’ancien château. Un profond fossé entoure l’ensemble. Un bloc datant de la construction normande primitive et qui unit le corps est au corps nord, avait été conservé. En 1597 il est surélevé et l’intérieur est organisé de façon à offrir une luxueuse résidence.

 

658b1 Lecce, il castello 

658b2 Lecce, il castello 

658c1 Lecce, château 

658c2 Lecce, château 

Quelques images de l’intérieur du château. On voit qu’il appartient à diverses époques, mais la plus grande partie est marquée par l’esprit de la Renaissance. Toutefois, ce château n’est pas habituellement ouvert à la visite, seuls des groupes d’étudiants ou de spécialistes peuvent en faire le tour. Nous y pénétrons pour n’en voir que la cour et les parties de bâtiments qui mènent au musée.

 

658d Lecce, château, machine à presser le raisin 

Dans l’un des halls traversés, on peut voir cette curieuse machine. Elle constituait un grand progrès technique pour presser le raisin, étant capable de traiter entre dix et douze quintaux à l’heure. À l’origine, elle tournait à la force des bras, puis un moteur lui a été adapté. Le raisin pressé tombe sur une grille qui retient pulpe et pépins tandis que le jus s’écoule vers une cuve. Cette grille est oscillante pour éviter l’accumulation qui empêcherait l’écoulement du jus. Intéressant.

 

658e Lecce, château, musée de la cartapesta 

Pourtant là n’est pas le thème de ce musée. Il s’agit, comme je le disais hier, du musée de la cartapesta, c’est-à-dire de la réalisation de statues ou de décors en papier mâché. Et c’est dans ces belles salles du château que l’on peut découvrir cette technique.

 

658f1 Lecce, musée du papier mâché 

658f2 Lecce, museo della cartapesta

 

Et d’abord, des vitrines et des panneaux initient le visiteur aux méthodes de réalisation d’une statue. On voit que le squelette est constitué d’une armature en fer, sur laquelle la forme générale est donnée par un garnissage de paille. Seules les parties du corps apparentes seront réalisées en papier mâché. Le papier est mis à macérer dans un mélange d’eau et de colle, puis pilé dans un mortier de pierre pour en briser toutes les fibres et en faire une pâte. Ensuite on fait bouillir cette préparation, et on la presse pour en extraire l’excédent d’eau. Cette pâte réduite en feuilles humides est ensuite encollée pour être posée sur la forme préparée en plâtre et enduite d’huile de lin, et ainsi plusieurs couches de cartapesta sont posées successivement, plus ou moins épaisses, plus ou moins nombreuses, pour réaliser le modelé des formes. À l’étape suivante, la sculpture sèche dans un local fermé et chauffé à 30° en hiver, ou dans un local ouvert à l’air libre en été. Une fois séchée, la sculpture est brûlée sur toute sa surface avec des outils de fer de différentes formes que l’on chauffe avant de les appliquer. Après quoi les parties réalisées en papier mâché sont raccordées au squelette de fer et de paille.

 

Reste à réaliser l’habillement, en posant de grandes feuilles de cartapesta enduites de colle de farine sur leurs deux faces et auxquelles on donne forme avec des outils en bois. On procède de même ensuite au séchage et au brûlage. La sculpture achevée va être enduite de plâtre et de colle de lapin sur une épaisseur d’un centimètre environ et une finition au papier de verre fin rendra l’aspect parfaitement lisse. Une première coloration à la peinture à l’eau est suivie d’une couche de peinture à l’huile.

 

658f3 Lecce, museo della cartapesta 

658f4 Lecce, musée du papier mâché 

Ce n’est que lorsque la statue est terminée que l’on y place les yeux en cristal de Bohème, et que l’on réalise la jointure en posant des paupières en cartapesta ou, de nos jours, si la statue est de petites dimensions, avec une pâte synthétique. Comme on le voit, il s’agit d’un travail complexe et long qui réclame, outre les évidentes qualités artistiques propres à toute création, un savoir-faire élaboré. Mais le résultat est étonnant et digne des sculptures réalisées dans d’autres matériaux.

 

658g1 Lecce, musée du papier mâché

 

Voyons maintenant quelques unes des œuvres présentées dans le musée. Elles proviennent pour la plupart d’églises désaffectées ou de collections privées. Ici, ce sont deux personnages de crèche. Il ne s’agit donc pas de statues de grandes dimensions, mais on voit que même sur ce genre de petit sujet on parvient à obtenir des détails de qualité.

 

658g2 Lecce, musée de la cartapesta 

Un artiste inconnu a réalisé cet Ecce Homo au dix-huitième siècle. Pour que l’on puisse se l’imaginer, je précise qu’il mesure quatre-vingt deux centimètres de haut. Je ne commenterai pas ici l’intérêt artistique de cette représentation, je ne le montre qu’en tant que cartapesta. Sur le corps, le rendu de la peau n’est pas excellent, mais le visage est très réaliste, et la façon dont les yeux sont insérés permet de les rendre vivants et très expressifs.

 

658g3 Lecce, musée de la cartapesta 

La sainte Rita dont je présente ici le visage en gros plan est une statue grandeur nature puisqu’en pied elle mesure 1,66 mètre. C’est une œuvre du vingtième siècle, d’un artiste inconnu. Ici encore, l’auteur a recherché le réalisme maximum, et il a réalisé une statue qui serait presque digne du Musée Grévin. La technique de la cartapesta lui a permis de rendre le toucher du tissu, et les yeux de cristal ont une transparence qui exprime l’émotion de la sainte.

 

658g4 Lecce, musée de la cartapesta (Lucia Barata) 

658g5 Lecce, musée de la cartapesta (Lucia Barata) 

Nous changeons ici de secteur et abordons les œuvres qui n’ont pas de sujet religieux et qui ont été réalisées par des artistes contemporains. Lucia Barata est une artiste contemporaine qui a intitulé l'œuvre de la première photo Big Mamas Vittoria et la composition des cinq autres qui partagent la vitrine de ma deuxième photo portent simplement le titre de Mamas. Quoique ces œuvres soient réalisées avec la même cartapesta polychrome que les œuvres précédentes, on voit que, inspiration et sujet mis à part, bien sûr, cette technique se prête à la réalisation d’effets très différents.

 

658g6 Lecce, museo della cartapesta (Lucia Barata) 

Ce livre, puisque cette sculpture est intitulée Book – Vittoria Gaia, est de la même Lucia Barata. Ici, il y a union du papier naturel et du papier mâché pour un résultat créatif intéressant. En effet, dans l’art contemporain, les peintres mêlent bien dans le même tableau des collages et de la peinture, et depuis fort longtemps certains sculpteurs ont adjoint des accessoires de bois, de cuivre, d’argent ou d’or à leurs statues de marbre, alors pourquoi pas cette association de deux états du même matériau ?

 

658g7 Lecce, museo della cartapesta (Pietro Indino) 

Pietro Indino, l’auteur, appelle cette sculpture Testa di vecchio, c’est-à-dire Tête de vieil homme. Avec ce sujet et sa réalisation, nous revenons à un certain réalisme. En fait, je peux apprécier la qualité de la réalisation, qui est remarquable, mais je ne trouve pas grand intérêt à une œuvre qui ne cherche que la ressemblance formelle au modèle. Pour sainte Rita ou pour le buste de Christ, il ne s’agissait pas, du moins théoriquement, de faire œuvre de création, mais de susciter émotion, réflexion, prière, aussi je comprends le souci de réalisme des auteurs. Il n’en va pas de même pour ce vieil homme, et j’aurais aimé que l’artiste y mette quelque chose de lui-même, une marque de sa personnalité, de sa vision personnelle.

 

658g8 Lecce, musée du papier mâché (Cesare Gallucci) 

Cette Descente de croix (Depositione) est de Cesare Gallucci (vingt-et-unième siècle). Certes, il y a ici dans les attitudes, dans l’étude du corps du Christ mort, du réalisme, mais il y a aussi création. D’abord, la sculpture n’est pas polychrome, et elle n’est pas non plus laissée blanche, naturelle, mais il y a le choix d’une colorisation qui évoque le bronze, avec toutefois une légère différence de couleur entre la peau et les vêtements. D’autre part, le modelé de la matière n’est pas lisse, et comme bien des bronzes modernes les surfaces présentent des aspérités, des arêtes, qui n’existent pas sur la peau naturelle. Et enfin, ce genre de sujet permet à l’auteur de donner sa propre interprétation des sentiments des personnages. C’est comme pour une Annonciation, où Marie peut exprimer l’étonnement d’avoir été choisie, l’hésitation à accepter ce rôle, la stupeur de recevoir une si lourde charge, la soumission à la volonté de Dieu, la fierté d’assumer une telle fonction, etc., laissant à l’auteur le choix du sentiment ainsi que le choix des moyens de l’exprimer.

 

658h Lecce, Il dubbio di Narciso (Alba Gonzales)

 

Il y a également dans ce château de Charles Quint une autre section où sont présentées des œuvres sans rapport avec le papier mâché, comme ce bronze d’Alba Gonzales daté de 2002 et intitulé Le double de Narcisse. Le visage en léger relief que Narcisse voit dans l’eau à travers ce cercle qu’il tient en main et que l’on peut supposer être un miroir ne reproduit pas le corps ni le visage qui sont au-dessus de l’eau alors que le mythe suppose qu’il est amoureux de sa propre image. Mais l’artiste a voulu que cette image soit autre, qu’elle soit son double. Je pense qu’il n’est pas utile que je montre en gros plan ce qu’il fait de sa main gauche pour exprimer l’amour qu’il ressent physiquement pour ce double de lui-même. Car ici le mythe est clair, il veut s’embrasser lui-même puisqu’il se penche sur l’eau pour poser ses lèvres sur celles de son reflet, qui évidemment se trouble dès qu’il entre en contact avec lui, empêchant la réalisation de ce rêve sensuel. C’est pourquoi l’artiste a voulu pousser la sensualité jusqu’à la sexualité. Peu importe que je ne sois pas sûr de partager l’interprétation de cette artiste, je trouve intéressante sa réflexion et belle sa réalisation. C’est donc sur cette œuvre que je clos mon article d’aujourd’hui.

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 21:23

 

657a Lecce, Porta Rudiæ

 

Aujourd’hui, nous allons nous promener dans Lecce. Nous allons (j’adore ce mot italien) girovagare. Je l’aime encore mieux au gérondif, alors je modifie ma phrase, nous allons jouir de Lecce, girovagando par les rues. Désormais, nous sommes installés à l’est de la ville, sous les remparts, sur un parking bon marché et très tranquille. Évidemment, notre position n’est plus aussi centrale, mais nous sommes tout près d’une entrée de la ville qui donne sur une petite rue animée, vivante, sympathique que nous avons plaisir à parcourir et qui mène en quelques centaines de mètres à la cathédrale, qui est au cœur de la ville. Nous pénétrons en ville par la Porta Rudiæ, la plus ancienne porte de Lecce, qui porte le nom de l’ancienne cité vers laquelle elle donnait.

 

La porte d’origine s’est écroulée au dix-septième siècle, et la porte actuelle date de la reconstruction en 1703. Au sommet, on voit sant’Oronzo, l’évêque protecteur de la cité, et un peu plus bas, de part et d’autre, sont les statues des protecteurs secondaires, saint Dominique de Guzman et sainte Irène. On voit en dessous quatre colonnes, mais ce que l’on ne distingue qu’à grand-peine sur ma photo réduite, ce sont quatre bustes posés sur les chapiteaux des quatre colonnes. Et pour les identifier, ils sont accompagnés de légendes. Mais les légendes sont si haut placées, qu’elles sont quasiment impossibles à lire. Qu’à cela ne tienne, un panneau placé à hauteur d’homme, ce qui est plus logique, les transcrit. Mieux vaut, pour la logique chronologique, ne pas suivre l’ordre des statues.

 

Commençons par la deuxième : “Je suis roi et le fondateur de la cité, Malennius, fils de Dasumnus et petit-fils de Salo”. Au-dessus de la troisième colonne, on lit : “Je suis le roi Daunus, fils de Malennius, illustre par mon règne et par le maniement des armes”. Revenons à la première colonne : “Euippa, sœur de Daunus, qui ai survécu à mon frère, dans une main de femme j’ai su tenir le sceptre de mon grand-père”. Enfin sur la quatrième colonne : “Moi, Lizius Idoménée, par mon mariage avec Euippa, j’ai obtenu la cité que mon beau-père avait fondée et je l’ai agrandie”.

 

657b1 Lecce, palazzo à vendre 

657b2 Lecce, palazzo à vendre 

657b3 Lecce, palazzo à vendre 

Comme on peut le voir sur ce panneau, voici un palazzo à vendre. J’en ignore le prix mais après quelques travaux de restauration et de modernisation je suis convaincu qu’il ne doit pas être désagréable. Et sa situation dans cette rue au trafic limité et enviable. Avis aux amateurs.

 

657c1 Lecce, église Saint Jean Baptiste 

657c2 Lecce, chiesa di San Giovanni Battista 

657c3 Lecce, église Saint Jean Baptiste 

Poursuivons notre chemin. Voici l’église Saint Jean Baptiste. Nous sommes dans la ville qui se dit la capitale du baroque. Je ne sais pas si ce titre de capitale, qui revendique la suprématie, est justifié car d’autres villes, telle Raguse en Sicile, pourraient le revendiquer, mais il est vrai que le baroque domine à Lecce et qu’à chaque coin de rue l’œil est attiré par ces décorations surchargées, typiques de ce style.

 

657d1 Lecce, chiesa del Gesù 

657d2 Lecce, chiesa del Gesù 

657d3 Lecce, église du Jésus 

657d4 Lecce, chiesa del Gesù 

Il n’est pas nécessaire d’aller bien loin pour trouver une autre église. Celle-ci a été construite par les Jésuites, c’est la chiesa del Gesù. On la reconnaît au sigle de l’Ordre, encadré de deux très beaux anges fléchissant le genou. Je trouve amusant de constater que cet honneur est rendu à l’Ordre des Jésuites dans une grande sculpture bien visible au-dessus du portail, alors que Jésus lui-même est beaucoup plus petit, perché là-haut au-dessus d’une fenêtre, et écrasé par un immense aigle qui se détache du fronton sur fond de ciel. C’est un choix de décoration un peu nombriliste…

 

657e Lecce, chiesa di San Marco

 

Les guides recommandent l’église San Marco sur la grande place où se trouvent à la fois l’amphithéâtre romain et la statue de sant’Oronzo. Mais elle est toute enveloppée de bâches pour la réalisation de travaux sur sa façade, avec une immense publicité pour les sacs en cuir Dolly (jingle bags, disent-ils). Seule apparaît la petite porte latérale, mais elle est surmontée de ce beau lion ailé posant sa patte sur l’évangile, emblème de saint Marc, patron de cette église.

 

657f1 Lecce, Sainte Marie de Constantinople

 

657f2 Lecce, chiesa di Santa Maria di Costantinopoli 

Je vais revenir sur cette place, mais d’abord je continue mon tour des églises. Ici, c’est Santa Maria di Costantinopoli, encore une église baroque avec sa façade ornée d’une frise toute sculptée. Dans le tympan, au-dessus du grand portail, j’aime bien ces angelots ailés qui jouent sur la guirlande.

 

657f3 Lecce, Sainte Marie de Constantinople

 

657f4 Lecce, chiesa di Santa Maria di Costantinopoli
Cette église est ouverte. Nous y pénétrons pour voir un peu à quoi elle ressemble. En fait, il ne s’y trouve rien de bien original. Il y a certes quelques décorations qui évoquent le baroque, mais dans la nef, au premier coup d’œil c’est plutôt discret. En revanche, cette chapelle latérale dédiée à la Vierge Immaculée, entre ses quatre colonnes torsadées et fleuries, sous ces sculptures dont la figure centrale est difficile à identifier à cause des lumières brillantes du lustre, sans doute un Christ, est bien baroque. Tout l’autel, réalisé au dix-septième siècle, est en pierre de Lecce, le tabernacle est en marbre blanc, et la statue de Marie, parce que nous sommes à Lecce, est bien sûr en cartapesta, –en papier mâché.

 

657g1 Lecce, église Sainte Marie des Anges 

657g2 Lecce, chiesa di Santa Maria degli Angeli

 

Allez, encore une église. Cette fois-ci, c’est Sainte Marie des Anges. Ici, l’ambiance est totalement différente. D’abord, l’église fait un angle avec un autre bâtiment, et ensuite sa façade est beaucoup plus simple. Parce qu’elle est fermée je ne sais ce que révèle l’intérieur, mais nous ne sommes pas à l’extérieur dans le style baroque. Cette église est plus ancienne, elle remonte au seizième siècle. Pour exécuter les dernières volontés de son défunt mari, une noble Florentine crée l’église Santa Maria degli Angeli et le couvent attenant. En 1524, les Minimes de Saint François de Paule viennent s’y installer. La fondatrice, alors, leur lègue, par testament, en 1527, la concession d’une oliveraie pour leur assurer des revenus, et la somme de trois cents florins pour achever les travaux. Église et couvent étaient situés, lors de leur construction, hors les murs de la ville, mais voilà qu’à peine achevés les travaux, il faut s’y remettre parce que l’empereur Charles Quint décide que les murs de la ville seront repoussés pour englober une plus grande superficie, dont le couvent, qui se trouve partiellement sur le tracé de la nouvelle enceinte. Dans les années soixante du dix-neuvième siècle, les congrégations sont sécularisées, et les religieux doivent quitter les lieux. C’est en 1934 que l’église va être rouverte en tant qu’église paroissiale.

 

La lunette au-dessus du portail représente, œuvre de Francesco Antonio Zimbalo, une splendide Vierge assise sur un trône et couronnée par le chœur des anges. Elle porte sur ses genoux un Enfant Jésus se tenant debout et serrant dans sa main quelque chose que, même sur ma photo originale en grande dimension et meilleure définition, je n’arrive pas à identifier, mais qui ne semble pas être le globe terrestre que j’attendrais. Malheureusement, sa tête a été brisée. Ce Jésus est tout petit, sans proportion avec les autres personnages, et par ailleurs il n’est pas un nourrisson s’il tient sur ses jambes. Or, malgré cette invraisemblance, la sculpture est belle et harmonieuse.

 

657h1 Lecce, ex-couvent des Pères Célestins (conseil prov 

657h2 Lecce, ex-couvent des Pères Célestins (conseil prov 

Sur la première de ces photos, on voit encore une église. C’est Santa Croce, qui constitue le clou de la balade baroque. Par conséquent, c’est par elle que je finirai cet article, et pour l’instant je vais plutôt m’intéresser à ce grand bâtiment baroque, qui est l’ancien couvent des Pères Célestins et qui, après leur expulsion, est devenu aujourd’hui le siège du conseil provincial. C’est en 1352 que Gautier VI de Brienne, comte de Lecce et duc d’Athènes, crée un monastère pour les Pères Célestins et, l’année suivante, il leur fait attribuer l’église Santa Croce voisine. Mais, de même que nous l’avons vu plus haut, Charles Quint en 1549 fait modifier le tracé des murs et fait construire le château là où se trouve l’église. On va donc alors, simultanément, reconstruire le monastère que l’on voit sur cette photo et l’église Sainte Croix que nous verrons tout à l’heure. Tout en restant dans le baroque, on note une nette différence de style entre le rez-de-chaussée et le premier étage, ce qui est dû à un changement d’architecte. À l’époque napoléonienne, en 1807, l’Ordre des Célestins est supprimé, et leur monastère devient Palais du Gouvernement, ce qui impose une modification de la façade donnant sur la rue parallèle et, au cours des deux derniers siècles, de multiples réaménagements intérieurs pour adapter les bâtiments à leur usage administratif.

 

657i1 Lecce, amphithéâtre romain 

657i2 Lecce, amphithéâtre romain 

En attendant de retrouver Sainte Croix, assez de baroque. Nous sommes ici sur la grande place où San Marco est enveloppé de publicité, devant l’amphithéâtre romain. Je ne sais pas ce qui se prépare, mais tout plein de matériaux de construction y sont déposés et des ouvriers y édifient des bâtiments en vraie pierre mais seulement destinés à des représentations car reposant sur des structures en tubes et en planches. Probablement un spectacle, ou une crèche géante, mais sauf gros imprévu nous ne serons plus ici lorsque ce sera prêt parce que, cette fois c’est sûr, nous serons bientôt en Grèce.

 

657i3 Lecce, affiche anti caméras 

Sur un mur, cette affiche s’insurge contre les caméras partout. Elle dit que même pour qui n’a rien à cacher cette surveillance ne peut être admise. Avec la carte de crédit on peut savoir où nous sommes, à quel moment et ce que nous achetons, etc. L’affiche dit qu’une dictature qui veut tout savoir peut mettre des armées de policiers dans les rues, mais que les caméras font le même travail, de façon plus économique et plus discrète. Et si l’on pense que c’est moins dangereux parce que seulement matériel, on ne doit pas oublier qu’il y a un œil humain qui regarde les enregistrements. Suit le couplet politique sur le souhait sécuritaire des riches qui veulent espionner qui les met en danger, mais ne supportent pas eux-mêmes d’être surveillés.

 

657j1 Lecce, Sant'Oronzo sur colonne de Brindisi 

657j2 Lecce, Sant'Oronzo sur colonne de Brindisi 

C’est sur cette grande place du centre de Lecce que se dresse cette imposante colonne. Lors de notre passage à Brindisi avec notre ami Angelo, le 20 novembre, nous avons vu une grande colonne célébrant l’aboutissement de la via Appia, et la base d’une autre colonne. Cette autre colonne s’était effondrée en 1528. Mauvais présage, avait pensé la population, qui dès lors n’avait pas souhaité sa remise en place. Et puis, en 1657, les fragments récupérables ont été donnés à la ville de Lecce qui les a assemblés sur un haut piédestal et a posé tout au sommet la statue de son saint patron et protecteur, sant’Oronzo.

 

657k1 Lecce, cartapesta

 

657k2 Lecce, cartapesta 

657k3 Lecce, cartapesta 

Ici ou là, à Lecce ou ailleurs, j’ai eu l’occasion de parler de statues, de compositions en cartapesta, la spécialité de Lecce. Le style à la mode exigeant de multiples statues et décorations, l’usage du marbre ou d’autres pierres se révélait trop coûteux. Par ailleurs, le temps d’exécution des œuvres aurait nécessité un nombre d’artistes introuvable, les talents ne courant pas les rues. Ailleurs, à Palerme par exemple, on a multiplié les stucs, mais à Lecce on a imaginé cette technique du papier mâché. Demain ou après-demain, nous comptons visiter le château de Lecce qui héberge un musée du papier mâché, mais déjà tout au long des rues de la ville nous voyons des ateliers où l’on fabrique des statues ou divers objets, comme en témoignent cette affiche ou cet éléphant placé au milieu d’une rue piétonne. Ma troisième photo montre une vitrine dans le mur d’un bâtiment où un auteur anonyme a réalisé au début du vingtième siècle cette Madonna del Carmine en cartapesta polychrome.

 

657L1 Lecce, chiesa di Santa Croce 

657L2 Lecce, chiesa di Santa Croce 

657L3 Lecce, église Sainte Croix 

Et me voilà revenu, pour terminer, à la célèbre église Santa Croce, joyau du baroque. La voilà telle qu’elle apparaît au bout d’une rue, et de profil parce que la place extrêmement large mais peu profonde qui borde le monastère et l’église, comme nous l’avons vu précédemment, n’autorise qu’un recul très limité.

 

657m1 Lecce, église Sainte Croix 

Voici la célèbre rosace de la célèbre église de cette ville célèbre. Contrairement à ce que nous avons vu sur la façade de maintes églises ou cathédrales d’autres villes des Pouilles, cette rosace n’est décorée que sur le pourtour. Pas de ces rayons qui convergent vers une sculpture centrale et rejoignent l’extérieur avec un beau chapiteau. En revanche, le pourtour est très richement et très finement sculpté.

 

657m2 Lecce, église Sainte Croix 

657m3 Lecce, chiesa di Santa Croce 

657m4 Lecce, chiesa di Santa Croce 

Ces quelques sculptures donnent une idée de la décoration de la façade. Comme sous le balcon de bien des palazzi, la corniche en balcon est soutenue par des consoles ornées de grotesques et d’animaux. Cet homme avec une cuirasse sur le thorax et une tenue de légionnaire romain, un casque sur la tête, peine sous le poids. Sous ce balcon et au-dessus du niveau du portail une ligne de frise souligne la façade. La seconde photo ci-dessus montre l’un des cadres dont elle est constituée. Souhaitant terminer sur la troisième photo ci-dessus, je reviens aux consoles. Au-dessus du portail central, ce sont trois animaux. Et de part et d’autre, alternent un homme comme celui que j’ai montré, mais chacun avec son visage à lui et sa position propre, l’artiste ne se contentant pas de reproduire plusieurs exemplaires de la même sculpture, et un animal. Mais cette console-ci a cela de particulier que l’animal n’est pas seul. C’est une claire allusion à la louve romaine, car deux enfants humains se nourrissent de son lait. Et les divers animaux étant fabuleux, je n’aurais pas identifié une louve dans ce bizarre canidé s’il n’y avait eu la présence de ces enfants.

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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 00:24

656a1 Taranto, il castello

 

656a2 Tarente, le château 

Aujourd’hui, nous nous rendons de Massafra à Lecce, que nous n’avons visitée qu’incomplètement l’autre jour. La journée n’est normalement consacrée qu’au trajet, mais comme ce trajet n’est que de 110 ou 115 kilomètres par une bonne route, nous décidons de pénétrer dans Tarente, que nous aimons, au lieu de contourner la ville, puis nous prendrons le chemin des écoliers par des routes secondaires pour jeter un coup d’œil à Avetrana. En attendant, nous nous garons non loin du château de Tarente et restons un long moment à l’admirer et à contempler la mer.

 

656b Tarente 

Face à la mer, se dresse ce grand monument moderne qui ne comporte aucune inscription indiquant ce qu’il veut représenter, mais que j’aime bien.

 

656c Tarente 

Sur le front de mer, de l’autre côté de la large avenue, ce grand bâtiment est un témoin de l’ère fasciste. “Sous les auspices du roi d’Italie Victor Emmanuel III, la noble cité des Tarentins est rendue à sa dignité d’autrefois sous les applaudissements universels”, dit une inscription au-dessus de la porte. Je suis heureux que Tarente retrouve sa grandeur, mais je ne suis pas sûr que ce soit le fascisme qui soit l’illustration de ses qualités. Ni ce bâtiment massif, moins frappant cependant que ceux de l’EUR à Rome. Cela dit, je trouve absurde de ne pas reconnaître que le gouvernement de Mussolini a réalisé de grandes choses, telles que l’assèchement des marais au sud de Rome et le développement de l’agriculture, ou la construction de routes et autoroutes qui ont favorisé le développement du pays et assuré plus d’emploi à une époque où le monde occidental se débattait dans le contrecoup du Jeudi Noir américain. Mais il est difficile d’admettre que cela se soit fait au prix de la privation de liberté d’expression, au prix d’emprisonnements, de relégations, d’exécutions, par un Duce qui a pris le pouvoir par la force et non de façon démocratique, c’est-à-dire avec l’accord de la majorité des citoyens. Je trouve dommage que dans l’esprit de bien des Italiens avec qui j’ai eu l’occasion de parler durant cette année dans le pays, Mussolini garde une image positive parce qu’il a signé les accords du Latran accordant le Vatican à la papauté et parce qu’il a favorisé et accéléré l’essor du pays. Je pense que tout manichéisme est mauvais, qu’il est toujours nécessaire de considérer les divers aspects des choses et, quelles que soient les qualités des réalisations du régime fasciste de Mussolini, ses aspects négatifs sont pour moi rédhibitoires. Mais je me suis éloigné de mon sujet.

 

656d Avetrana, église Saint Jean Baptiste 

Et nous voici à Avetrana. Nous nous sommes attardés à Tarente, nous avons pris notre temps sur la route, nous avons dû nous garer un peu loin du château que nous sommes venus voir, et tout cela fait qu’il fait noir lorsque nous passons devant cette église Saint Jean Baptiste. Il n’est pourtant qu’un peu plus de dix-huit heures, mais les personnes qui sont en France doivent se rendre compte que nous sommes dans le même fuseau horaire mais à 18° est, alors que l’Alsace est sur 7° est, Paris à 2°21’ est, quant à Brest elle est carrément de l’autre côte du méridien de Greenwich, à 4°29’ ouest. Autrement dit, il fait encore grand jour à Brest, et pour un long moment, quand à Avetrana ou à Lecce nous sommes dans la nuit. Car l’inclinaison nord-ouest, sud-est de l’Italie est très prononcée, et nous sommes tout au bout du talon de la botte. Mais c’est terrible, ce soir je passe mon temps à glisser hors sujet. Je reviens à San Giovanni Battista.

 

C’est la sacristie qui a été construite d’abord, au seizième siècle, et pour être l’église à elle seule. On ne connaît pas la date de sa construction, mais il existe un indice certain qui permet de dire qu’elle est antérieure à 1563. En effet, le concile de Trente, qui s’est tenu de 1545 à 1563, impose de situer l’entrée des églises à l’ouest, à l’opposé du chœur qui doit être tourné vers l’est, vers Jérusalem. Or l’entrée de cette sacristie est au nord. Mais très vite on a décidé de construire une autre église et de consacrer ce local au rôle de sacristie. En 1603, lors d’une visite pastorale, l’évêque admire le chœur en bois mais note que la porte n’est pas encore achevée. D’autres phases de travaux suivront, et l’église prendra son aspect actuel en 1756.

 

656e1 Avetrana, château du 14e siècle 

656e2 Avetrana, château du 14e siècle 

656e3 Avetrana, castello XIV secolo

 

656e4 Avetrana, château du 14e siècle

 

Nous voici au château d’Avetrana. L’élément principal de défense, et le plus ancien, est la tour carrée de type frédéricien et qui est à coup sûr antérieure à 1378, à laquelle ont ensuite été adjoints des murs et des fossés qui entouraient la ville, ainsi que cette grosse tour d’angle, ronde et massive. Ce château a été construit sur d’anciennes fortifications médiévales du domaine agricole de Santa Maria della Vetrana (d’où le nom de la ville, Avetrana). Sur ma troisième photo ci-dessus, on voit une autre tour carrée, plus petite, plus basse, dont on ignore quelle fut la fonction. Sous le château, il existe de grands espaces à usage de casemates pour la protection de la garnison, mais que l’on a utilisés également comme lieux de stockage de matériel ou de vivres, notamment comme greniers, et comme caves. Cela dit, il s’agit aujourd’hui d’un bâtiment dont il ne reste plus grand chose du château qu’il a été, du fait des nombreuses modifications dont il a été l’objet de la part des rois aragonais et par la suite, du fait aussi des usages que l’on en a fait et du soin que l’on n’en a pas pris.

 

Alors que nous tournons autour, un monsieur très aimable, qui travaille dans le garage en face semble-t-il, est venu m’expliquer que, normalement, il devrait y avoir un éclairage sur le château, actuellement éclairé seulement par la lumière de la rue. Et en effet, on voit dans le sol de gros projecteurs qui sont éteints. C’est, me dit-il, parce que l’allumage est automatique, programmé, mais que la Municipalité n’a pas modifié la programmation en fonction du passage à l’heure d’hiver. On devrait donc voir le château illuminé une heure après la tombée de la nuit. Nous avons attendu un peu, mais comme rien ne venait nous avons pris la direction du camping-car.

 

656f Avetrana, palazzo Torricelli 

Sur le chemin du retour (à pied), nous nous arrêtons quelques instants devant ce beau palazzo Torricelli, dont le nom est celui de la famille originaire de Galatina qui en a été propriétaire. Un panneau placé près de la façade donne le nom des propriétaires successifs du palazzo, mais aucune indication sur sa construction ou son histoire. C’est un peu décevant. Bah, contentons-nous de le regarder, puis regagnons le camping-car pour mettre le cap sur Lecce.

 

Nous sommes actuellement installés sur ce parking très central de Lecce qui nous a accueillis lors de notre premier passage dans la ville et sommes bercés par le doux ronron du générateur que je vais à présent faire taire après avoir mis le point final à cet article et avoir refermé mon ordinateur, sa batterie bien rechargée.

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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 23:55

655a Massafra, la gravina

 

 

Nous voici donc à Massafra, à quelque dix-sept kilomètres du centre de Tarente. Encore une ville construite sur une gravina, ces vallées profondes et abruptes constituées par l’effondrement du plafond qui recouvrait une rivière souterraine, les sables et les calcaires poreux et fracturés du terrain ne retenant pas les eaux de pluie en surface. Et bien sûr, là où l’eau stagnait, des grottes naturelles dans les parois, grottes qui dès les temps les plus reculés ont servi d’abri à des hommes. Certains archéologues pensent avoir retrouvé les traces d’un village fortifié datant de 754 avant Jésus-Christ. D’autres traces dateraient du sixième siècle. Puis, au troisième siècle, Hannibal aurait laissé là une garnison de soldats carthaginois qui se seraient installés et auraient fait souche. Ce qui est sûr c’est que le bourg, situé en bordure de la via Appia, s’est développé en raison du trafic, du moins jusqu’à ce que l’empereur Trajan ôte à Tarente son rôle de débouché principal vers l’Orient en détournant la voie à partir de Bénévent en direction de Brindisi. Saint Pierre et saint Marc sont passés par Tarente et Massafra en se rendant à Rome, faisant de la ville l’une des premières à compter des convertis au christianisme, mais c’est aux sixième et septième siècles que se produit le complet basculement du paganisme au christianisme. Puis avec la civilisation byzantine et l’émigration vers l’Italie du sud de ceux qui fuyaient l’iconoclase, s’est développée la vie rupestre, habitat, églises et monastères. Mais du fait de la proximité de Tarente Massafra n’a jamais joué un rôle prépondérant dans la vie politique, le catépan byzantin étant à Bari. Toutefois, au dixième siècle, avec les Lombards, elle a été le siège du castaldat, bureau d’administration des biens de la Couronne jouissant également du pouvoir de gouvernement local et de justice.

 

On s’est aussi interrogé sur l’origine du nom de Massafra. Comme on n’en trouve trace que relativement tardivement, les hypothèses peuvent se baser sur des explications plus ou moins anciennes. De tout ce que j’ai lu, rien ne me paraît satisfaisant parce que les méthodes n’ont, je trouve, rien de scientifique. On se base sur l’histoire de la ville, et on imagine quelque chose qui sonne un peu comme le nom de Massafra, mais sans s’appuyer sur aucun document, aucun objet, aucun témoignage qui puisse justifier l’hypothèse. Ce n’est pas comme cela que j’ai appris à travailler pour mes recherches quand je fréquentais la Sorbonne. Par conséquent, ce que je vais dire maintenant n’a que la valeur d’hypothèses issues de la fantaisie de ceux qui les proposent. Massa-Afrorum, un groupe d’Africains (de la Carthage d’Hannibal, ancêtre de Tunis). Massa-fracta, un bloc (rocheux) fracturé. Massa-fera, un espace sauvage (en latin, fera, en grec thêra, désignent une bête sauvage). Et du grec byzantin Man-sapros, auquel on donne la traduction de lieu rupestre pour ermites, ce qui est intéressant, mais ne repose sur aucune étymologie vraisemblable ; en effet, on ne peut associer le mot germanique Man, Mann et le mot grec sapros ; par ailleurs, l'on associe à une grotte, mais le mot grec n’a rien à voir avec une grotte. Il dérive du verbe sepô, je pourris (je deviens pourri ou je fais pourrir), d’où sapros signifie mauvais, pourri, corrompu. Il faut donc beaucoup d’imagination pour voir là un lieu inconfortable pour homme… Mais après tout mes divagations philologiques reposent sur mes très lointains souvenirs de mes études, et peut-être ce que j’écris est-il aussi fantaisiste que ce que je lis.

 

655b1 Massafra, habitat rupestre 

655b2 Massafra, habitat rupestre 

Quoi qu’il en soit de l’étymologie du nom, l’habitat rupestre y est une réalité et donne lieu à un paysage urbain intéressant. Dans une rue, plusieurs parois ont été creusées d’un couloir dans lequel a été aménagé un escalier menant à l’entrée d’une habitation troglodyte. Ainsi, en montant l’escalier, on a d’un côté la paroi de la falaise servant de mur extérieur à la maison, et de l’autre un mur épais de cinquante centimètres à un mètre constitué du reste de la paroi rocheuse. L’escalier lui-même est construit en ciment ou en bois, mais je suppose qu’à l’origine il était lui-même taillé dans la roche vive. Les passages répétés pendant des siècles sur cette roche tendre ont probablement nécessité le remplacement des marches naturelles par un escalier construit de main d’homme.

 

655c1 Massafra, chiesa e convento di Sant'Agostino 

655c2 Massafra, église et couvent Saint Augustin 

Montant à pied de la grand-route, la via Appia, vers la ville haute, nous passons devant cette belle église de Saint Augustin avec son couvent, aujourd’hui fermés au culte comme à la visite, mais l’acoustique de l’église, excellente paraît-il, permet de l’ouvrir pour y organiser des concerts. Ils ont été fondés en 1560 pour accueillir les malades pauvres. Cette façade baroque est très légèrement convexe, allusion timide et discrète au style de mon cher Borromini à Rome.

 

655d1 Massafra, chiesa rupestre della Candelora 

En ville, dans le centre historique, suivant les indications de mon Guide Vert Michelin Puglia (en italien), nous nous sommes rendus dans un commissariat de police qui a appelé une guide pour nous emmener voir deux sites particulièrement intéressants. Nous commençons par la crypte della Candelora. Il s’agit d’une église rupestre dont, hélas, ont été détruits la façade et le vestibule.

 

655d2 Massafra, église rupestre de la Candelora

 

655d3 Massafra, église rupestre de la Candelora 

Néanmoins, il reste l’intérieur où, comme on l’aperçoit sur ces photos, il subsiste des fresques. Cet intérieur de l’église, large de 8,50 mètres et profond de six mètres, comporte six salles dont chacune est couverte d'un plafond différent, dont je montre deux exemples ci-dessus. L’autel était situé dans le dernier espace, celui qui était couvert de la coupole de ma deuxième photo.

 

655d4 Massafra, église rupestre de la Candelora, Présenta 

Il reste treize fresques datant du treizième siècle. Mais évidemment, la façade ayant disparu, elles se trouvent en plein air. Protégées des intempéries, certes, puisque le toit taillé dans la roche est toujours là et que cette grotte est suffisamment profonde et renfoncée pour que la pluie et le vent n’atteignent pas les parois peintes, mais l’humidité de l’air en hiver, les variations de température, et même la pollution de l’air dans notre civilisation moderne ont bien endommagé ces fresques. L’humidité qui imprègne la roche s’infiltre derrière l’enduit portant la couleur, permet l’introduction d’une couche d’air, puis l’enduit décollé se détache et tombe. Par ailleurs, dans certaines églises, particulièrement celles qui sont situées à la campagne, parce qu’aucun service de surveillance ou système électronique n’est prévu, les vols sont fréquents : ce sont des gens possédant une technique bien au point pour détacher les plaques d’enduit et les coller sur des toiles afin de les transporter. Heureusement, dans cette Candelora on peut encore admirer cette Présentation de Jésus au temple, ou si l’on préfère, cette Purification de la Vierge, puisque les deux cérémonies rituelles se déroulaient traditionnellement simultanément. Les couleurs sont belles, les attitudes des personnages, et notamment Jésus tendant son petit bras, sont pleines de vie.

 

655d5a Massafra, chiesa rupestre della Candelora 

655d5b Massafra, chiesa rupestre della Candelora 

Rare est cette représentation de Marie menant Jésus par la main. Oui, oui, j’ai le droit de dire menant par la main sans commettre un pléonasme car, contrairement à ce que l’on a souvent prétendu, le verbe mener est sans aucun rapport étymologique avec le mot main, mais avec le verbe latin minari, menacer. Désolé, je passe mon temps à disserter de linguistique, l’une de mes (nombreuses) marottes. Je reviens à la fresque. Je trouve très intéressante cette représentation de la maman tenant non la main mais le poignet de son fils sur le chemin, comme s’il voulait vagabonder seul et qu’elle l’en empêche. Quant à Jésus, avec son crâne rasé d’écolier sage, avec son petit panier d’œufs qu’il va porter chez sa maîtresse d’école, il est craquant.

 

655d6 Massafra, église rupestre de la Candelora 

Voyons encore une fresque. Je n’ai pas besoin de me creuser la tête pour identifier ces deux saints, puisqu’ils sont accompagnés de légendes. Ce sont saint Nicolas Pèlerin, ce Grec mort à Trani en 1094 dont j’ai parlé le 22 octobre, et saint Stéphane (ou Étienne).

 

655e1 Massafra, cellule rupestre d'ermite 

655e2 Massafra, cellule rupestre d'ermite 

655e3 Massafra, cellule rupestre d'ermite 

Tout contre la crypte de la Candelora, on trouve l’entrée d’une grotte dont les parois n’ont pas été retaillées, et qui ne donne absolument pas l’impression d’avoir été un lieu habité. Et pourtant, cette grotte a été occupée pendant des années par un ermite. On y remarque un trou près de l’entrée, par où sans doute sortait la fumée du feu que l’homme faisait dans ce coin. Et au plafond, il a travaillé la pierre pour pouvoir passer un crochet auquel il accrochait sa lampe à huile.

 

655f1 Massafra, église hypogée Saint Antoine abbé (10e-1 

Après la crypte de la Candelora, notre guide nous emmène ailleurs dans la ville, et nous pénétrons dans l’hypogée de Sant’Antonio Abate, Saint Antoine Abbé. Il s’agit d’un vaste espace, souterrain comme le nom l’indique, et qui était aussi un lieu de culte. On distingue bien par la disposition qu’en réalité il y a deux espaces communicants, mais autrefois ils étaient séparés, l’un étant consacré au culte de rite latin, l’autre au culte de rite grec.

 

655f2 Massafra, chiesa ipogea di Sant'Antonio abate (X-XI s 

655f3 Massafra, église hypogée Saint Antoine abbé (10e-1 

L’excavation de cette crypte remonte au dixième siècle ou au plus tard au début du onzième. Les murs en étaient intégralement revêtus de fresques, mais ici elles sont réellement en très mauvais état. On peut néanmoins encore y distinguer des personnages, comme cette Vierge. Tous ou presque ont été identifiés, mais je me demande bien comment parce que parfois on ne voit qu’un visage, sans aucun attribut qui, à moi le non-spécialiste, aurait donné une clé d’identification.

 

655f4 Massafra, église hypogée Saint Antoine abbé (10e-1 

655f5 Massafra, chiesa ipogea gia ospedale (X-XI sec.) 

655f6 Massafra, église hypogée ancien hôpital (10e-11e s 

L’hypogée est situé sous un bâtiment qui a été utilisé comme hôpital jusqu’à une époque très récente. On voit ici une grande salle de l’hôpital, ainsi que des cuves à eau (pour blanchisserie, je crois) et des cuvettes servant pour les bains de siège. Tout ce que l’on voit là, et qui était encore en usage après la Seconde Guerre Mondiale semble plus obsolète que ce qui est montré dans les Hospices de Beaune qui, eux, datent du quinzième siècle.

 

Après cette visite, notre guide nous quitte et, après l’avoir remerciée, nous nous baladons assez longuement par les rues de la ville avant de regagner le camping-car.

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