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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 18:14

625a1 Bari, cathédrale San Sabino

 

625a2 Bari, cathédrale Saint Sabin 

  La cathédrale, dédiée à saint Sabin (San Sabino) avait été construite entre 1024 et 1040. Cette première cathédrale ne restera pas bien longtemps debout du fait des événements historiques opposant le roi, Byzance, la population. En 1154, Guillaume I, dit le Mauvais, nomme l’Émir des Émirs gouverneur du royaume, ce qui a le don de mécontenter grandement le peuple. En 1155, Manuel Comnène, empereur de Byzance, charge son général Michel Paléologue de reconquérir les Pouilles. Celui-ci s’empare de Bari mais l’année suivante Guillaume vainc l’armée byzantine et réprime durement la révolte des nobles. Ceux-ci, en 1160, assassinent l’Émir des Émirs, puis en 1161 font Guillaume prisonnier, saccagent son palais, tuent son fils Roger. Le clergé, aidé de la part de la population restée fidèle, le libère. Guillaume le Mauvais justifie alors pleinement son surnom en procédant à une féroce répression. Il saccage Bari, en détruit les monuments, n’épargnant même pas la cathédrale. Il faut la reconstruire. Les travaux commencent en 1170, dans le style roman apulien (l’adjectif apulien est utilisé pour les Pouilles, car l’ancien nom des Pouilles était l’Apulie). Sur la façade, la moitié supérieure de la rosace est entourée d’un bestiaire comme on en voit dans bien des églises du Moyen-Âge.

 

625b1 Bari, cathédrale San Sabino

 

625b2 Bari, cattedrale San Sabino 

Cette massive cathédrale présente une ligne légère grâce aux élégantes arcades de son flanc. La sorte de grosse tour ronde était en réalité le baptistère, mais depuis que l’on ne procède plus aux baptêmes par immersion (partielle), mais seulement en versant un peu d’eau sur le front du baptisé, l’ancien baptistère a été converti en sacristie. Au-delà se dresse ce haut campanile. Le recul inexistant m’a obligé à faire cette photo en contre-plongée accentuant encore la perspective.

 

625b3 Bari, cattedrale San Sabino 

625b4 Bari, cattedrale San Sabino 

625b5 Bari, cathédrale Saint Sabin 

Si la rosace de façade était ouvragée, avec ses animaux, cette fenêtre latérale n’a vraiment rien à lui envier. À la riche sculpture de l’encadrement s’ajoutent toutes sortes de sujets, comme cet éléphant ou ce sphinx. Mais on peut aussi remarquer, sous le sphinx, la décoration du chapiteau de la colonnette.

 

625b6 Bari, cathédrale San Sabino 

Il n’est pas rare dans les constructions du Moyen-Âge que les bâtisseurs utilisent des matériaux de réemploi. Certains entrepreneurs se spécialisaient dans la collecte de matériaux où les bâtisseurs allaient se fournir. C’est ainsi que les temples antiques ont été pillés de leurs colonnes. Ici, ce sont plus simplement des pierres de cimetière, où l’on peut déchiffrer le mot sepulchrum. En effet, après la destruction de la ville par Guillaume le Mauvais, la cathédrale s’est nourrie de ses propres pierres et de pierres de toutes autres destructions locales.

 

625c1 Bari, cathédrale San Sabino 

À l’intérieur, haute, noble, et cependant simple, cette église a gardé son style d’origine, elle n’a rien à voir avec les églises baroques que nous voyons partout depuis un certain temps.

 

625c2 Bari, cathédrale San Sabino 

625c3 Bari, cattedrale San Sabino 

Marques, également, de son époque d’origine, ces chapiteaux qui coiffent les seize colonnes séparant la nef centrale des bas-côtés. Là encore, nous retrouvons le bestiaire médiéval. Et puis, quoique les fresques recouvrant les murs des absides aient presque complètement disparu, il reste cependant cette très belle Vierge à l’Enfant avec son air triste dans sa toute simple robe rouge et avec ce voile byzantin sur la tête.

 

625d1 Bari, cathédrale San Sabino 

625d2 Bari, cattedrale San Sabino 

Toute différente est cette statue de Vierge plus maniérée, dans sa robe à fleurs et son grand manteau bleu étoilé comme un ciel de nuit d’été. Je me demande de quoi est faite cette statue, trop lisse pour être en bois, semble-t-il, d’un style qui n’est pas celui du temps où l’on travaille le plâtre pour autre chose que les stucs plaqués sur les murs. Je me demande si ce n’est pas de ce papier mâché dont on a usé dans le royaume de Naples quand les finances n’étaient pas suffisantes pour commander des œuvres en marbre.

 

625e1 Bari, cathédrale San Sabino, crypte 

625e2 Bari, cathédrale San Sabino, crypte 

Nous voici dans la crypte. Sa structure date de la première cathédrale, celle d’avant la destruction de Guillaume le Mauvais. Contrairement à l’habitude, ici l’on n’a pas pillé des temples antiques ou des villas romaines pour en réutiliser les colonnes. Les piliers et le plafond sont contemporains et de même style.

 

625f1 Bari, cathédrale Saint Sabin, crypte 

C’est dans la basilique Saint Nicolas et non dans cette cathédrale que le culte de saint Nicolas est le plus fervent. Néanmoins, ici, le devant d’autel de la crypte représente, en argent massif, l’un des miracles qu’il a réalisés, calmant une tempête pour des marins qui l’avaient imploré.

 

625f2 Bari, cathédrale Saint Sabin, crypte 

625f3 Bari, cathédrale Saint Sabin, crypte 

Et puis il y a les fresques. Guillaume le Mauvais a détruit la cathédrale mais nous avons vu qu’il n’avait pas été jusqu’à la crypte, et les fresques ont été préservées. Les dommages qu’elles ont subis sont heureusement peu importants et sont dus au temps et à l’humidité, non à l’action des hommes. Je choisis ici cette sainte Ursule dont je dois avouer que sans l’inscription près de sa tête j’aurais été bien incapable de l’identifier. C’est une princesse bretonne de Cornouaille qui a vécu au quatrième siècle. Seul problème, mais de taille, on lui fait rencontrer un personnage né au cinquième siècle, comme on va le voir dans un instant. Bref, elle s’est rendue à Rome en pèlerinage pour obtenir la conversion de son fiancé au christianisme et, passant par Cologne sur le chemin du retour, elle est tombée entre les pattes des Huns qui assiégeaient la ville. Lorsque les guerriers l’amenèrent à leur chef Attila (406-453), il conçut en la voyant le désir ardent de l’épouser, ce qui signifiait aussi qu’elle devait renoncer à sa religion, puisqu’il était le Fléau de Dieu. Il n’en a bien sûr pas été question. J’ajoute à titre personnel que peut-être aussi cette princesse raffinée n’avait nulle envie de se nourrir sa vie durant de viande attendrie sous la selle des chevaux. Furieux, Attila la fit périr sous un flot de flèches de ses archers, elle est sa suite. Je dis sa suite, sans préciser, parce que la légende veut que ce soit le massacre des onze mille vierges. Cela fait beaucoup de monde, même pour la suite d’une princesse. La vérité est sans doute dans l’une des deux explications suivantes. Ou bien l’inscription XI.M.V interprétée comme les mots latins undecim millia virgines, c'est-à-dire en français onze mille vierges, signifierait en fait onze martyres vierges, soit douze avec Ursule. Le nombre est moins faramineux. Ou bien, encore moins faramineux, la servante unique d’Ursule dans ce pèlerinage se serait nommée Undecimille, qui aurait été lu undecim millia, c’est-à-dire onze mille. Mais cette dernière interprétation, qui n’apparaît qu’en 1883 dans un dictionnaire de typographes, me semble artificielle car nulle part je n’ai trouvé trace de ce prénom, et je pencherais plutôt pour les onze vierges martyres.

 

Je n’ai nul besoin d’interprète ni d’inscription, en revanche, pour identifier dans la seconde photo de fresque une Madone, dont le style est clairement byzantin, tant pour les traits de son visage que pour son vêtement. Et puis les fresques byzantines utilisent essentiellement trois couleurs, le rouge, le bleu et le jaune (ou l’or), et l’on ne trouve aucune autre couleur sur ce mur.

 

625f4 Bari, cathédrale Saint Sabin, crypte 

Très différent est le style de cette splendide Madone peinte et habillée d’or. Elle est dite Odegitria, c’est-à-dire Qui montre la voie, car de la main elle montre Jésus. Dans le dialecte local, elle est tantôt désignée comme Madònne d’Odegìtria, et tantôt comme Madònne de Chestandenòbbue, c’est-à-dire Madone de Constantinople. La légende veut qu’elle ait été peinte de mémoire par l’évangéliste saint Luc qui, bien que n’étant pas l’un des douze apôtres, était un disciple de Jésus, et l’a donc fréquenté ainsi que sa mère. Mais l’analyse de l’icône fait apparaître une origine plus récente. Ce qui est vrai et sûr, c’est qu’une icône d’Odegitria existait à Constantinople, dans un grand sanctuaire auquel on accédait par une large avenue symbolisant le Christ Voie. Il y a de fortes probabilités pour que l’Odegitria de Constantinople authentique ait été détruite par les Turcs dès le septième siècle, mais reprenons la tradition légendaire. Quand l’historique empereur de Byzance Léon III l’Isaurien (675-741) décida de la lutte iconoclaste, ordonnant de détruire ou de brûler toutes les représentations religieuses, il aurait désigné nommément l’Odegitria. Deux moines basiliens décidèrent de la soustraire à ce sacrilège et s’en emparèrent puis, déguisés en marins, s’embarquèrent fin janvier 733 en emportant l’icône cachée au fond d’une malle, avec l’intention de la remettre entre les mains du pape Grégoire III (731-741). Pendant la traversée, ils demandèrent à des soldats qui voyageaient avec eux de bien vouloir les escorter jusqu’à Rome. Sur ces entrefaites, une violente tempête ayant contraint le vaisseau à se mettre à l’abri dans le port de Bari le mardi 3 mars 733, les soldats qui avaient découvert que le double fond de la malle contenait l’icône sacrée commencèrent à essayer de convaincre les moines de la laisser à la ville de Bari dont ils étaient originaires. La nouvelle se répandit en ville, l’évêque Léon Bursa intervint en personne et, la conviction ne suffisant pas, il força les deux Basiliens à se défaire de l’icône. Puis il fit porter l’Odegitria en grande procession jusqu’à la cathédrale, où on lui construisit dans la crypte un bel autel que l’évêque fit garder jour et nuit par deux moines basiliens et deux autres ecclésiastiques. Monseigneur Bursa décida en outre que, le premier mardi de mars, chaque année, serait célébrée l’Odegitria. Le 19 septembre 1772 on revêt officiellement l’icône de son manteau précieux.

 

Or, lors d’une campagne de restauration des années 1992-1994, des spécialistes locaux et étrangers ont examiné l’œuvre. Il apparaît qu’une peinture du seizième siècle recouvre une peinture originale de la fin du quinzième. Mais on ne sait rien de l’origine de cette imitation d’icône byzantine, ni ce qui s’est passé entre une description d’Odegitria à Bari faite par un certain abbé Grégoire dans un manuscrit de l’an 892 et l’apparition de ce faux. Fut-il réalisé suite à la disparition de l’original volé ou détruit accidentellement afin de ne pas décevoir la ferveur des fidèles ? Nul ne le sait. Mais depuis la révélation des spécialistes, la ferveur n’a pas tiédi. Toutes ces péripéties, néanmoins, n’enlèvent rien à la beauté de ce tableau.

 

625g1 Bari, cathédrale San Sabino, crypte, Mgr Nicomedo 

Contre un mur de la crypte a été placé ce buste en marbre de Monseigneur Enrico Nicodemo, archevêque de Bari de 1952 à 1973, conciliaire de Vatican II, fervent promoteur de l’œcuménisme avec l’orient. Qu’il ait participé au dépoussiérage de l’Église lors du concile et qu’il ait promu la paix avec les Églises orientales le fait placer haut dans mon estime et justifie que je place une image de son buste dans mon blog. J’ai beau avoir étudié, aimé, enseigné le latin, je trouve indigne d’un culte qui veut n’être pas qu’un signe mais une doctrine de vie de s’exprimer dans une langue que ne comprend qu’une partie infime des fidèles. Car même au temps de Louis XIV ou de Victor Hugo, à la campagne personne ne comprenait le latin. En ville, ni ouvriers, ni artisans, ni commerçants, ni la plupart des bourgeois ne comprenaient le latin (cf. le Bourgeois Gentilhomme). Quant à une doctrine qui prêche l’amour du prochain, qui enseigne un évangile où Jésus pardonne aux pécheurs, les luttes fratricides entre Églises qui ne divergent que sur des détails est incompréhensible. Bravo, Monseigneur Nicodemo, je vous respecte.

 

625g2a Bari, cathédrale San Sabino, crypte, ste Colombe 

625g2b Bari, cathédrale San Sabino, crypte, ste Colombe 

Sur le côté, dans la crypte, est exposée cette vitrine. Alors que j’étais en train de prendre mes photos, deux jeunes hommes s’approchent et me demandent, dans un anglais au fort accent slave, si c’est la sainte elle-même ou une statue. J’étais moi-même en proie au même doute. La couleur marron, l’apparence parcheminée, le défaut sur la joue font penser à une momie réelle. Elle aurait été décapitée, et l’on voit une couture à gros points sur son cou. Mais l’état de conservation, une apparence pas aussi décharnée que d’autres momies comme celle de Ramsès II (passés quelques siècles, il n’y a plus d’évolution du dessèchement), plaident en faveur d’une imitation, sans compter que la suture du cou semble un peu cicatrisée. Quoi qu’il en soit, j’ai un peu discuté avec eux. Ce sont deux Polonais en balade, mais Natacha, qui parle polonais, étant dans la cathédrale supérieure, c’est en anglais que nous avons conversé.

 

Quant à cette jeune fille, c’est sainte Colombe. Née dans une famille noble et païenne de Saragosse nommée Eporita, elle s’enfuit de chez elle et se rend à Vienne, en France, où elle se fait baptiser sous le nom de Colombe. Puis elle poursuit sa route et parvient à Sens, dans ce qui est aujourd’hui le département de l’Yonne. Nous sommes en 273, sous l’empereur Aurélien. Celui-ci veut lui faire épouser son fils, ce qu’elle refuse, désirant rester vierge pour consacrer sa vie au Dieu des chrétiens. L’empereur, alors, la fait jeter dans un bordel, en pâture aux hommes. Or on sait que ces établissements, du moins ceux qui relevaient d’une structure publique, étaient généralement situés dans des locaux sous les amphithéâtres (c’est sous l’amphithéâtre de la piazza Navona, à Rome, que de la même façon sainte Agnès a été placée). La cellule où devait être souillée Colombe était située non loin des cages de fauves destinés aux spectacles et, lorsqu’un homme a voulu s’approcher d’elle, une énorme ourse s’est évadée et est venue la protéger, contraignant l’homme à reconnaître que Colombe adorait le vrai Dieu. Aurélien décida d’en finir et de faire brûler à la fois l’ourse et la jeune fille. Mais de nouveau l’animal s’évada et une pluie providentielle éteignit le brasier préparé pour le supplice. Alors on en vint à la décapitation. Un aveugle qui avait invoqué Colombe et avait recouvré la vue lui offrit une sépulture. Elle a l’ours pour emblème, elle protège les colombes dont elle porte le nom, et on l’invoque en cas de sécheresse pour provoquer la pluie.

 

Tels sont, je crois, les éléments les plus intéressants de cette cathédrale. Mon prochain article concernera le château souabe de Bari.

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Published by Thierry Jamard
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29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 20:22

Nous voici à Bari, la capitale de la région des Pouilles. À l’époque romaine, Barium (Bari) est loin d’avoir l’importance de ses voisines Taras (Tarente) ou Hydruntum (Otrante). Mais les Byzantins s’y sont installés, et lors des guerres de Byzance contre les envahisseurs Lombards Bari a été la tête de pont en Italie de la ville du Bosphore, centre stratégique, et au dixième siècle elle devient le siège de l’administration de toutes les possessions de Byzance en Italie. En 1071, elle est prise par Robert Guiscard. Comme ses voisines, elle voit l’embarquement des Croisades. Puis le règne de Frédéric II est la charnière entre son époque brillante et son déclin de plus en plus prononcé sous les Anjou et les Aragonais. Arrive l’époque napoléonienne et le règne de Murat, salué par la population comme un retour à la grandeur, parce qu’il étend la ville en traçant de grands axes qui lui permettent de se développer harmonieusement sans toucher au centre ancien. De retour en 1815, les Bourbons (d’Espagne) poursuivront l’œuvre commencée selon les plans de Murat. Enfin, dans l’Italie unifiée de 1860, Bari trouve son rôle de métropole régionale, mais poursuit son développement de façon anarchique. Il y a donc trois Bari : l’attachante ville ancienne, la noble ville de Murat, la quelconque, désordonnée et laide ville contemporaine. Aujourd’hui, Bari dépasse allègrement les trois cent mille habitants.

 

624a1 Bari, Lungomare

 

624a2 Bari, Lungomare 

624a3 Bari, Lungomare 

Nous avons trouvé au cœur de Bari, à un quart d’heure à pied de la vieille ville, un parking gardé jour et nuit qui accueille les camping-cars en toute sécurité, propose une connexion électrique, vidange des eaux usées et des toilettes chimiques, provision d’eau sanitaire et de consommation. On est à l’étroit entre deux voitures, mais ainsi on est à l’abri des cambriolages de notre domicile infiniment plus vulnérable qu’un appartement, on ne dépend pas des passages de bus aléatoires et qui ne circulent pas en fin de soirée, on n’a pas de problèmes de circulation dans des rues étroites totalement impraticables avec un véhicule de la taille du nôtre, ni de problèmes de stationnement. Sauf deux ou trois fois en dix jours de séjour à Bari, nous ne bougerons pas le camping-car de notre parking, et chaque jour nous longerons à pied le front de mer. Je me suis quotidiennement posé une question à laquelle personne n’a su me répondre, jugeant même étrange ma question : Ces jets d’eau qui montent haut dans le ciel, mais fonctionnent à des heures variables, parfois la nuit et pas le jour, certains élevés et d’autres bas ou même arrêtés mais pas toujours les mêmes, ces jeux n’étant visiblement pas déterminés par une machinerie compliquée qui les programmerait, je me demande s’ils sont produits par des pompes électriques capricieuses ou si ce ne sont pas plutôt des pressions tectoniques, ou gazeuses souterraines, qui meuvent des pompes, ou des forces de courants marins, ou encore si ce sont des sources sous-marines canalisées, que sais-je encore ? On voit ces jets d’eau sur ma première photo (15h21), et sur la seconde rien ne fonctionne (15h12 un autre jour). Sur la troisième, de l’autre côté de cette grande jetée se trouve le port industriel de Bari, tandis que la vieille ville commence à gauche, au débouché de la jetée.

 

624a4 Bari, Lungomare 

Sur cette photo où l’on aperçoit vaguement, dans le fond, le château d’époque normande et souabe, nous sommes au débouché de la ville de Murat sur la vieille ville, et cette avenue du bord de mer est gagnée sur la mer. Le courant ramène dans cette anse les détritus jetés dans la baie, et l’on peut voir que malheureusement bien des gens confondent la mer avec les bennes à ordures placées un peu partout. C’est désolant. Dans la rue, on prend la dernière cigarette du paquet et, d’un geste naturel, on laisse tomber l’emballage à ses pieds. On mange une pizza sur un banc public et on laisse le carton sur le sol, à deux mètres de la benne. Un type, voiture garée le long du front de mer (sous un panneau d’interdiction, cela va de soi) refait le plein d’huile de son moteur puis, avant de refermer le capot, lance d’un geste large le bidon d’huile vide à la mer. Mais devant moi, une Noire fait un grand détour pour aller mettre son petit papier de bonbon dans une corbeille ; et après cela, évidemment, on va entendre des racistes dire : ces gens-là ne savent pas ce que c’est d’être propre.

 

624a5 Bari vu par Saint-Non

 

624a6 Bari vu par Saint-Non 

J’ai déjà eu l’occasion de parler dans ce blog de l’abbé de Saint-Non (il écrit Non avec N final, mais son titre d’aristocratie tient à Saint-Nom-la-Bretèche, avec un M) qui a publié dans les années 1780 le récit de son voyage en Italie, abondamment illustré de gravures réalisées d’après les dessins de l’un de ses compagnons de voyage du nom de Desprez. Il intitule la première Vue de la ville et du port de Bari, et l’autre Vue de l’entrée et d’une des portes de la ville de Bari dans la Pouille : ville anciennement appelée Barium ou Barinon.

 

624b1 Bari, vieille ville 

624b2 Bari, la città vecchia 

624b3 Bari 

Nous avons parcouru la ville en tous sens pendant dix jours, nous avons flâné dans ses ruelles, nous sommes allés deux fois voir le château, trois fois la cathédrale, cinq fois la basilique Saint-Nicolas. Chaque jour, je suis revenu au camping-car avec une moisson de photos, chaque soir j’ai rédigé mes commentaires. Et puis comme je suis très en retard dans la publication de mes articles, nous avons quitté Bari sans que j’aie publié ce fatras désordonné de notes partielles. Aussi, j’ai jugé plus logique et plus intéressant, avant de publier, de reprendre le tout et de l’ordonner par sujet plutôt que par date. Ainsi, j’ai structuré mes notes et mes photos en six thèmes :

 

1/ Promenades dans Bari

2/ La cathédrale San Sabino de Bari

3/ Bari, le château normand et souabe

4/ La basilique Saint Nicolas de Bari

5/ La pinacothèque provinciale de Bari

6/ Citadella della Cultura

 

Ci-dessus, des photos prises à la nuit tombée. Même en réglant la balance des blancs sur lumière artificielle chaude, elles sont rouges et je ne suis pas parvenu, avec l’excellent Photoshop, à obtenir une teinte neutre. Finalement, c’est en noir et blanc qu’elles rendent le mieux l’impression que j’ai ressentie en les prenant. La première est prise sur la place de la cathédrale, l’église étant dans mon dos. La seconde est une petite rue comme il y en a tant dans la ville ancienne. On se dirait dans un décor de Cinecittà ! La troisième montre l’entrée d’un riche hôtel particulier, un palazzo.

 

624b4 Bari, Ingredere has edes quisquis amicus eris 

624b5a Post tenebras spero lucem 

624b5b Bari 

Voici d’autres palazzi de la vieille ville. Sur le linteau de portail du premier palazzo, on peut lire l’inscription en latin "Ingredere has edes quisquis amicus eris" (Qui que tu sois entre dans cette maison, tu seras un ami). Comme toujours, le Æ du latin classique est remplacé par E dans ædes.

 

Le second palazzo mérite deux commentaires. La famille noble des Sforza est célèbre en Italie, elle a donné les ducs de Milan parmi lesquels, par exemple, Ludovic le More (1451-1508). Le frère de Ludovic, Galeas, a eu deux filles et un fils, et ce fils a eu un fils et une fille prénommée Bona. Cette Bona Sforza (1494-1557) est donc petite-fille du duc de Milan Galeas Sforza et petite-nièce du duc de Milan Ludovic le More. À cette époque, les Aragon régnaient sur le royaume de Naples, et le duché de Bari leur appartenait. Et comme la mère de Bona était Isabelle d’Aragon, fille du roi d’Espagne, à sa mort Bona a hérité du titre de duchesse de Bari. Plus tard, elle a épousé le roi Sigismond I de Pologne et a ainsi ajouté la couronne de reine de Pologne à celle de duchesse de Bari. Elle a vécu à Varsovie, mais sans jamais laisser Bari qu’elle a administrée personnellement, où elle est souvent revenue et où elle est morte. Elle est enterrée dans le chœur de la basilique Saint-Nicolas. Son rôle est de première importance, parce qu’elle a importé la Renaissance italienne en Pologne dans les arts, dans l’architecture, et son influence s’est étendue jusque dans la cuisine traditionnelle de Pologne parce qu’elle y a introduit les légumes méditerranéens. Mais à tort ou à raison (jamais aucune preuve dans un sens ou dans l’autre n’a pu être apportée) une accusation très grave pèse sur elle. En effet, elle était violemment opposée au mariage de son fils Sigismond, futur roi Sigismond II, avec Barbara Radziwill, une calviniste (alors qu’elle-même est catholique, originaire d’une Italie catholique et reine d’une Pologne catholique) lituanienne (alors que l’alliance entre Pologne et Lituanie est en fait une colonisation de la seconde par la première, les Polonais regardant de haut les Lituaniens). Mais Sigismond ne l’a pas écoutée et a épousé Barbara. Quelques mois après le mariage, Barbara meurt empoisonnée. On a vite fait de conclure que la main criminelle était celle de la belle-mère. Et peut-être –mais peut-être seulement– ces soupçons étaient-ils fondés. Tout cela pour dire que ce second porche de palazzo, le palazzo Zizzi (pour être décent, il ne faut pas oublier l’un des Z…) est celui de la demeure de son médecin personnel. Le palais datant du début du seizième siècle, c’est donc ce médecin lui-même qui l’a bâti.

 

 

Sur le linteau, cette inscription : " Post tenebras spero lucem" (Après les ténèbres, j’espère la lumière). C’est une phrase de la Bible, Livre de Job. Adaptée en Après les ténèbres, la lumière, c’est la devise des Calvinistes (pauvre Bona Sforza !) et ça a été celle du Chili dans le passé (remplacée par, en espagnol, Por la razón o la fuerza, soit Par la raison ou par la force). Ce médecin de la cour ducale de Bari, Onorato Zizzi, cher au cœur de Bona Sforza, dit un de ses contemporains, était un favori de la duchesse. Puis, victime d’une accusation injuste, il est tombé en disgrâce et a été emprisonné avant que soit achevée la construction de son palazzo. Enfin lavé des accusations, réhabilité, libéré, il a fait achever la construction et a fait graver cette inscription dont le sens et l’intention deviennent clairs. 

 

 Les deux visages d’hommes de chaque côté de la porte sont ceux de Iapige et de Barione. La fondation de Bari remonte aux temps fabuleux ; on prétend que cette ville, dont les anciens auteurs parlent souvent, portait autrefois le nom de Iapige, fils de Dédale, et son fondateur ; qu’elle devint la capitale de la province de Iapigie, et s’appela ensuite Bari, de Barione, général des milices Peucéziennes de la Grande Grèce (Lettres sur l’Italie, A. L. Castellan, Paris, 1819).

 

624c Bari, borne milliaire romaine 

Sous les murs de la vieille ville la municipalité a dessiné une promenade qui longe la mer (en italien lungomare) puis, quand en se dirigeant vers la ville de Murat on atteint la fin des hauts murs, la promenade est bordée de fûts de colonnes antiques qui, de tailles diverses, souvent brisés, provenant de toutes sortes de bâtiments d’époques différentes, n’auraient pas de grande signification dans un musée mais décorent intelligemment la pelouse. Et l’une des colonnes n’en est pas une, c’est une borne milliaire romaine d’époque impériale, la borne numéro 128 de la prolongation de via Appia par l’empereur Trajan. Le tracé de la via Appia entre Rome et Bénévent reste celui d’époque républicaine, mais ensuite au lieu de piquer sur Tarente comme précédemment, il rejoint Brindisi en passant par Bari.

 

 

624d Bari, Santa Maria del Buon Consiglio 

Utilisant, elle aussi, des colonnes romaines ainsi que des colonnes paléochrétiennes, l’église Santa Maria del Buon Consiglio était une basilique romane primitive à trois nefs dont on foule encore aujourd’hui le dallage. Tombée en ruines, l’église a été conservée en l’état sur son emplacement et constitue une belle décoration pour cette placette.

 

 

624e Bari, chiesa e convento di Santa Scolastica 

 

Tout près se trouvent le couvent et l’église de Santa Scolastica. L’histoire de ce complexe remonte à 1102, lorsque l’abbesse Agnès reçoit du gouverneur de Bari une donation pour construire un monastère qui sera achevé vers 1120. En 1856 la communauté a été dispersée et le couvent est devenu un hospice de vieillards tandis que l’église, reconstruite au douzième siècle, consacrée de nouveau en 1579 et totalement rénovée au dix-huitième siècle, conservait son usage liturgique. Nous sommes ici juste au-dessus du port et, en 1945, un navire de guerre a explosé avec ses munitions, endommageant les bâtiments.

 

624f1 Bari, chiesa del Gesù 

624f2 Bari, chiesa del Gesù 

En 1583, une ancienne église Sainte Catherine a été donnée aux Jésuites par le chapitre métropolitain. Lesquels Jésuites entreprirent de remplacer cette église et entamèrent les travaux en 1589 et, le 28 août 1595, était consacrée la nouvelle chiesa del Gesù.

 

"Charles III bannit [l’Ordre des Jésuites] de l’Espagne en prescrivant au roi de Naples, son fils, et au duc de Parme, son neveu, de prendre à son égard la même résolution. Le 3 novembre 1767, au milieu de la nuit, toutes les maisons de jésuites qui se trouvaient dans le royaume de Naples, monastères et collèges, furent investies par des officiers du roi et par la force armée ; les portes ouvertes ou brisées, toutes les cellules occupées et gardées ; les pères jésuites, les novices, les élèves, réunis dans un appartement de la maison ; les meubles séquestrés ; chaque homme ne conserva que ses vêtements ; après quoi tous les jésuites furent conduits sous bonne escorte au port ou au rivage le plus voisin et embarqués sur des vaisseaux qui mirent aussitôt à la voile. Les vieillards et les malades eux-mêmes furent contraints de partir avec les autres […]. On apporta cet empressement et ces rigueurs à l’expulsion des jésuites […] pour dérober au peuple, par la surprise et dans les ténèbres de la nuit, un traitement plein d’irrévérence et un spectacle digne de compassion. Le lendemain matin on lut dans la ville des édits qui portaient : ‘Nous, le roi, usant de la suprême puissance indépendante que nous avons reçue immédiatement de Dieu, inséparablement unie par sa providence à notre souveraineté pour le gouvernement et la conduite de nos sujets, voulons et ordonnons que la compagnie dite de Jésus soit abolie pour toujours et exclue à perpétuité de nos royaumes des Deux-Siciles’. […] L’expulsion des jésuites a été diversement jugée ; les hypocrites et les sots l’ont vue avec douleur, les sages avec joie, la multitude avec indifférence. Le reste du clergé séculier et régulier s’en est réjoui par suite de sa malveillance naturelle ou de sa jalousie contre les anciennes grandeurs et la fortune passée des jésuite"s. (Histoire du Royaume de Naples depuis Charles VII jusqu’à Ferdinand IV –1734-1825–, par le général Colletta, ancien ministre, Paris 1835 pour la traduction française).

 

Par conséquent, après cette expulsion de 1767, l’église est tombée sous la juridiction du diocèse et l’école, en 1769, est devenue école royale. En 1813, Murat a donné l’église à la municipalité pour en faire un théâtre, mais avant que cela soit réalisé le concordat de 1818 maintenait l’église dans son rôle liturgique. En 1848, on finit par la fermer au culte mais en 1885 elle a été rendue aux Jésuites de retour, dans l’attente de leur installation ailleurs, après quoi on l’a de nouveau fermée. En 1986, l’archevêque de Bari l’a confiée aux chevaliers du Saint-Sépulcre. Telle est l’histoire mouvementée de cette église de Jésus.

 

 

624g1 Bari, Sant'Anna 

624g2 Bari, Sant'Anna 

624g3 Bari, Sant'Anna 

Je vais tenter d’être moins disert au sujet de cette église Sainte Anne. Sur sa construction et son origine, on n’a pas de document. Le premier document qui la mentionne, en 1196, émane de l’impératrice Constance et confirme –confirme, cela veut dire que c’était déjà le cas précédemment– la possession de l’église à l’archevêque de Bari. On peut seulement dire, d’après l’étude de la construction, qu’elle est du onzième siècle. Cette façade est d’origine, mais elle a été exhaussée en 1508 par la duchesse Isabelle d’Aragon. Un certain Stéphane (Étienne), en 1207, rapporta de Constantinople un bras de saint Matthieu destiné à l’abbesse de Sainte Scolastique. L’histoire ne dit pas pourquoi ce bras fut déposé ici à Sant’Anna avant d’être transféré à Sainte Scolastique, puisque nous avons vu tout à l’heure que la construction du couvent et de son église sont achevés depuis près de quatre-vingt-dix ans.

 

Au début du seizième siècle, Sainte Anne devient le centre de culte des Lombards de Bari, et c’est pour eux qu’Isabelle d’Aragon a fait rehausser la façade, réaliser ce portail Renaissance et restructurer le bâtiment. Saint Ambroise étant le patron de Milan, la capitale des Lombards, c’est ce qui justifie la dédicace de l’église à ce saint dans le nouveau portail comme le dit une inscription (non visible sur ma photo). Et si l’on n’a pas oublié que Bona Sforza, duchesse de Bari après sa mère Isabelle, était de la famille des ducs de Milan, on comprendra le lien particulier qui l’attachait à cette église et à cette communauté. Par testament, elle lui a laissé un don perpétuel. Dans le mur médiéval ont été conservées de nombreuses petites sculptures à la dimension d’une seule pierre, dont je montre trois exemples ci-dessus mais sur ma photo de la façade on distingue non pas les sculptures elles-mêmes, la qualité est insuffisante, mais des pierres qui paraissent porter une tache plus sombre, cela est dû à l’ombre de la sculpture.

 

624h1 Bari, Santa Chiara

 

624h2 Bari, Santa Chiara 

À la fin du douzième siècle, trois facteurs ont favorisé la multiplication de la présence allemande à Bari, d’une part le règne d’un empereur souabe, d’autre part le séjour dû à l’attente d’un embarquement pour Jérusalem pour cause de pèlerinage ou pour cause de croisade, d’autre part enfin la naissance de l’ordre des Chevaliers Teutons avec un établissement à Bari. Cette église a été construite pour tous ces publics de fidèles sous le nom de Santa Maria degli Alemanni, ou Santa Maria Theotonicorum (Sainte Marie des Allemands ou Sainte Marie des Teutons). En 1492, Ludovic le More demande au pape Innocent VIII que l’église soit transmise aux Clarisses. Le pape accepte, l’église prend le nom de Santa Chiara (Sainte Claire), mais reste sous la dépendance de l’archevêque protecteur de l’Ordre Teutonique. En 1539, Bona Sforza fait un don pour la restructuration de l’église, qui se libère des Chevaliers Teutoniques. À partir du dix-neuvième siècle, la vie de l’église et de son couvent devient chaotique. En 1809 les Clarisses, comme les autres ordres religieux, sont dispersées. En 1815, le complexe est vendu aux Sœurs de Santa Maria del Buon Consiglio, mais après l’unification de l’Italie il est de nouveau nationalisé et, en 1861, les militaires en font une caserne. En 1897 on abat la partie supérieure du campanile. En 1934 la Confrérie de Saint Luc s’y installe et restaure les lieux, mais en 1975 l’église est définitivement fermée au culte et apparemment privée d’entretien. Pauvre sainte Claire !

 

 

624i Bari, St Jean Chrysostome (13e siècle) 

Cette église catholique de rite grec (byzantin) dédiée à saint Jean Chrysostome (San Giovanni Crisostomo) a été édifiée au treizième siècle, selon le petit panneau jaune que l’on voit sur ma photo, fixé à la façade. Mais ce n’est pas tout à fait exact. Vers le milieu du onzième siècle, sur une propriété privée, est édifiée une église de plan basilical à trois nefs nommée San Giovanni a Mare. Un document de propriété daté de 1091 fait référence au propriétaire (famille Passaro) et décrit une abside au bout de la nef centrale. Parce que, encore aujourd’hui, la fête paroissiale a lieu le 24 juin, fête de saint Jean Baptiste, cela confirme l’hypothèse que ce saint Jean de la Mer n’était pas l’évangéliste mais le Baptiste. À la fin du treizième siècle, les travaux n’ont pas construit l’église, mais l’ont complètement transformée, remontant le niveau de son sol et abattant les nefs latérales.

 

 Bari, sur l’Adriatique, tournée vers l’Orient, a toujours connu des flux migratoires beaucoup plus importants du côté de la mer que du côté de la terre. En outre, après la Seconde Guerre Mondiale, tant la ville que toute la région ont accueilli de nombreux réfugiés grecs. Aussi l’église a-t-elle été choisie pour être destinée au culte de rite byzantin. Son autel baroque a dû être remplacé par un autel carré et une iconostase a été dressée.

 

624j Boutique à Bari 

 Je dispose encore de bien d’autres photos d’églises, de palazzi, de ruelles typiques, mais je crois que j’ai déjà été bien trop long et que cet échantillonnage donne une idée de la richesse architecturale de Bari. Je vais donc terminer mon article sur les promenades en ville avec cette affiche placardée sur la porte d’une boutique qui vend un peu de tout, sur la place de la cathédrale. Elle dit : "Nous vendons du riz joyeux pour les mariages. Ne tache pas les vêtements". Le riz que nous consommons à la maison, américain, thaï ou basmati ne tache pas les vêtements quand il est cru, je peux l’affirmer. Cuit, et surtout beurré, il n’en va pas de même. Si le riz vendu ici se distingue des autres, ce n’est donc pas cru, mais cuit. D’accord, mais l’usage, ici, est-il de balancer des louches de riz cuit à la gueule des jeunes mariés ? Difficile, dans ces conditions, de rester allègre, même avec la garantie que la robe de mariée ne gardera pas de traces.

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Published by Thierry Jamard
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4 décembre 2010 6 04 /12 /décembre /2010 00:05

Oui, deux jours pour cet article. Plusieurs des lieux intéressants, château, cathédrale, église byzantine, nous les avons vus deux fois, sur chacun de ces deux jours. Il serait donc arbitraire de parler des uns pour lundi et des autres pour mardi, et il serait absurde de parler de telle sculpture de la cathédrale pour lundi et de telle autre pour mardi. Mieux vaut donc un article unique, plus long, avec plus de photos, mais regroupant nos visites. 

 

623a1 Otrante

 

623a2 Otranto 

623a3 Otrante 

623a4 Otrante dans le Voyage de Saint-Non

 

Nous sommes donc venus passer la nuit à Otrante, mais sans en voir quoi que ce soit, le parking équipé pour camping-cars étant situé sur une route à proximité immédiate de la ville, mais en dehors. Avant de pénétrer dans la ville par un temps très agréable, soleil et nuages sans pluie, nous longeons le port aux eaux claires. Un port où la légende fait arriver Énée, le héros de l’Énéide –l’épopée de Virgile– lorsque, sa ville de Troie ayant été prise et détruite par les Grecs, il fuit se réfugier en Italie où sa race donnera naissance aux jumeaux Romulus et Rémus. La légende donne ainsi des racines très antiques à la ville de Rome que Romulus fonde en 753 avant Jésus-Christ. En fait, ce sont des Crétois qui fonderont la ville sous le nom de Hydros. Hydros mènera des guerres fréquentes contre sa voisine et rivale Tarente, mais elle finira par s’allier à elle contre Rome. Funeste idée, car Rome va les conquérir toutes deux. Otrante devient alors un municipium sous le nom d’Hydruntum. C’est ce nom, latinisation du nom grec, qui donnera en italien le nom d’Otranto. Ci-dessus, la vue sur la ville lorsque l’on en approche. Je joins une gravure tirée de l’ouvrage de Saint-Non publié en cinq volumes au cours des années 1780, le Voyage pittoresque, ou Description des royaumes de Naples et de Sicile.

 

 

 Nous ne sommes qu’à 72 kilomètres d’un cap de la côte d’Albanie, à moins de 100 kilomètres de la côte nord de Corfou, île grecque dont la moitié nord est en face de l’Albanie et la moitié sud en face de sa métropole, la Grèce continentale. Otrante est la ville la plus orientale d’Italie, en contacts permanents avec l’Orient depuis l’Antiquité. Dès 192 avant Jésus-Christ, c’est le port d’embarquement normal vers toutes les villes d’orient. Au premier siècle après Jésus-Christ, c’est saint Paul qui, venant d’Antioche, y débarque et baptise "les premiers esclaves de l’Occident". Au début du deuxième siècle, l’empereur Trajan crée pour la via Appia un nouveau tracé qui la fait déboucher non plus à Tarente mais à Brindisi, sur la même côte qu’Otrante, à moins de quatre-vingts kilomètres, mais cela n’empêche pas Otrante de rester un port essentiel avec, au quatrième siècle, des bureaux pour le commerce vers la Grèce, Durazzo (Durrës, en Albanie), Constantinople et… la Pologne. À la chute de Rome, Otrante tombe sous la coupe de Constantinople et devient byzantine, agent principal de transfert de la culture de Byzance vers le monde occidental. L’énergie de sa résistance aux invasions lombardes lui a permis de n’être occupée qu’un an en 748. En 1070, Robert Guiscard, notre Normand bien connu, conquiert la ville, et désormais le courant passant par Otrante s’inverse, la ville devenant la principale tête de pont de la culture occidentale vers le monde oriental. Et nous voici au temps du Souabe Frédéric II de Hohenstaufen, roi de Sicile ; l’historien Rohrbacher (1789-1856), prêtre, professeur d’histoire de l’Église au séminaire ecclésiastique de Nancy, commente : "Le mois d’août 1227 approche, date à laquelle, selon le traité de Saint-Germain, l’empereur Frédéric II devait partir en Terre Sainte sous peine d’encourir ipso facto l’excommunication. Ses précédentes tergiversations et ses interminables atermoiements avaient tiédi le zèle de nombreux croisés (ils étaient environ quarante mille). Ceux de France et d’Allemagne, obligés d’attendre à Otrante et à Brindisi et peu habitués à la chaleur excessive de cette région d’Italie, se virent exposés à des maladies épidémiques. Plusieurs personnages illustres, parmi lesquels les évêques d’Augusta et d’Angers, en furent victimes. Le duc Louis de Thuringe, Landgrave de Hesse, mari de sainte Élisabeth de Hongrie et chef principal de la Croisade, fut frappé d’une fièvre froide et mourut à Otrante le 11 septembre".

 

623a5a Otranto

 

623a5b Otrante 

En 1480, le sultan Mehmet II, qui occupe tout l’est de l’Europe, veut faire la jonction avec l’Espagne musulmane. Il envoie sur Otrante dix-huit mille soldats. Otrante résiste, mais elle est quand même prise. Toutefois, même occupée, elle continue la résistance de l’intérieur, ce qui donne le temps à l’Occident de s’organiser. Furieux, les Musulmans prennent huit cents hommes de la population d’Otrante et les mettent devant le choix entre renier le Christ ou être décapités. À quoi ils répondent unanimement : "Plutôt mourir mille fois de n’importe quelle mort que de renier le Christ". Et les huit cents, dont l’évêque et les prêtres, sont décapités et jetés sans sépulture. Le monument ci-dessus, datant de 2002, a été dressé à la mémoire de ces martyrs.

 

623a6 Otrante, fortifications aragonaises 

Treize mois plus tard, en 1481, la ville est reprise par les troupes d’Alphonse d’Aragon. On recueille alors ce que l’on peut des corps décapités et en putréfaction et on les enterre dans la cathédrale, qui est restaurée après avoir été transformée en mosquée et dont on agrandit l’abside latérale droite pour accueillir les corps des martyrs. Puis, la même année, on entreprend de construire les fortifications aragonaises que l’on voit encore aujourd’hui pour éviter que de tels drames se reproduisent. Au seizième siècle, Charles Quint restructurera le château aragonais et construira les Tours Côtières pour protéger la ville contre les incursions de pirates. De 1808 à1815, Napoléon maintiendra à Otrante une garnison de douze mille soldats par sécurité pour s’opposer à l’Empire de la Sublime Porte, et il fera duc d’Otrante le terrible Fouché, le boucher de Lyon.

 

623b1 Otrante, ruines de l'Immacolata 

623b2 Otrante, ruines de l'Immacolata 

La porte que nous franchissons pour pénétrer dans la ville est la Porta a Mare. Autour de cette porte se trouvait autrefois une église, l’Immacolata, que l’on peut reconnaître dans ces ruines où il reste un autel de chaque côté de la porte. Au-delà même des outrages du temps, ces autels avaient été l’objet d’actes de vandalisme, et c’est grâce au mécénat d’un café de la ville qu’ils ont été restaurés courant 2009. Mais l’abandon de cette ancienne église est antérieur à la construction de la cathédrale, qui a repris la consécration à l’Immaculée.

 

623c1 Otrante 

623c2 Otrante 

Cette ville, comme tant et tant d’autres en Italie, a conservé son centre ancien inchangé depuis des siècles avec ses vieilles petites rues étroites et zigzaguantes sur le pavage irrégulier. Nous nous sommes un peu baladés au hasard, pour le plaisir.

 

623d1 Otranto, castello aragonese 

623d2 Otrante, château aragonais 

Nous voici à présent au château que les rois d’Aragon ont construit pour défendre la ville et auquel Charles Quint a ajouté la marque de sa patte. Déjà dans l’Antiquité, les Grecs puis les Romains parlent du château d’Otrante, mais on n’en a plus aucune trace. Robert Guiscard s’étant rendu maître de la ville en 1070 y construit un château, probablement à l’emplacement d’un édifice antérieur mais le grand tremblement de terre de 1088 qui a secoué toute la région des Pouilles a abattu beaucoup de maisons et les murs du château. Ce n’est qu’en 1228 que le Souabe Frédéric II le restaure comme attesté par une bulle du pape Alexandre IV du 5 septembre 1256. Mais après avoir conquis la ville en 1480, les Turcs procèdent à de grands changements. Ils abattent murailles et château et transforment la cathédrale en mosquée. Tout était donc à refaire quand le roi de Naples Ferdinand Premier (généralement appelé Ferrante d’Aragon) chasse les Turcs et leur reprend Otrante. Entre autres travaux, il reconsacre la cathédrale, élève des murs, construit un petit château.

 

623d3 Otrante, torre Alfonsina 

Cette tour est la Tour Alphonsine, du nom du roi Alphonse d’Aragon, père de Ferrante qu’il a eu non pas de sa femme Anne de Savoie, petite-fille de Charles VII de France, mais de sa maîtresse bien-aimée la Valencienne Giraldona Carlino, considérée à la cour de Naples comme la reine. Et c’est derrière cette tour et s’appuyant sur elle qu’est construit le château aragonais. Mais nous avons vu tout à l’heure que Charles Quint l’a remanié, amplifié, lui a donné en 1537 l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui, même s’il a souffert du passage des troupes napoléoniennes puis de son utilisation comme prison, comme école, comme ensemble d’habitations.

 

623d4 Otrante, château aragonais

 

623d5 Otrante, château aragonais 

Une grande restauration générale a été entreprise en 1986. Elle a été l’occasion de découvrir des choses très intéressantes, notamment un pilier de soutien du pont qui permet de mieux comprendre la technique de construction, diverses structures sous les détritus qui encombraient les fossés, une tombe, etc. Ces éléments sont actuellement encore à l’étude. Mais comme on le voit sur ces photos la cour du château est aujourd’hui parfaitement en état. Il s’y trouve même des boulets prêts à être placés dans la gueule des canons. Hélas les personnes chargées de l’aménagement n’avaient visiblement pas de dons militaires, les canons étant dirigés contre leurs propres murs et les munitions étant d’un calibre manifestement inadapté…

 

623d6 Otranto, castello aragonese 

623e1 Otranto, castello aragonese 

La visite du château n’est pas d’une grande richesse, beaucoup de pièces sont vides même si par leur forme elles ne sont pas sans originalité comme cette salle circulaire, mais elle comporte cependant trois points forts. Le premier est constitué par ces pièces du rez-de-chaussée où subsistent des fresques jolies et intéressantes.

 

623e2 Otrante, musée du château 

623e3 Otrante, musée du château 

623e4 Otrante, musée du château 

623e5 Otrante, musée du château 

Le deuxième point fort est une salle contenant des objets et qui constitue un petit musée. Ainsi, on peut y voir cette reproduction d’une vieille photo représentant la façade d’une maison, la Casa Carozzini, aujourd’hui détruite. Or son balcon était en pierre sculptée, posé sur une avancée de la construction. Sur la photo ci-dessus qui suit la reproduction, on reconnaît clairement le côté du balcon. On peut deviner sur la reproduction que sur la longueur du balcon des sculptures sont délimitées par des cercles, il s’agit de têtes d’hommes dont je montre un exemplaire. Et puis on ne peut évidemment voir l’autre petit côté du balcon, mais il paraît qu’il était constitué de la pierre représentée sur ma dernière photo.

 

623e6 Otrante, château, expo temporaire

 

Le troisième point fort était une exposition temporaire Picasso qui est terminée, mais il y a encore deux ou trois œuvres cubistes contemporaines. J’ignore si elles coexistaient avec l’exposition Picasso en tant que témoins de la survie du cubisme ou si elles ont été placées là pour la remplacer et lui faire suite, mais je ne suis pas en admiration. La technique cubiste est appliquée ici de façon assez peu convaincante, le montage des panneaux n’apporte rien à la perspective, et si la nudité tout à fait naturelle n’a rien de choquant dans l’art elle donne ici l’impression d’être volontairement agressive. Sans doute est-ce moi qui suis d’une autre époque et qui ne comprends pas cette œuvre, mais elle ne me plaît pas.

 

623f1 Cathédrale d'Otrante 

623f2 Cathédrale d'Otrante 

Nous voici devant la cathédrale. La façade de cette église d’époque normande a été dotée au seizième siècle de ce portail et de cette rosace Renaissance. Ils sont splendides. La rosace est un peu endommagée, mais on peut encore voir la finesse de sa dentelle de pierre dont on comprend la fragilité.

 

623f3 Otranto, la cattedrale 

Ce qui fait la réputation de cette cathédrale, c’est en particulier la mosaïque qui recouvre tout son sol, quoique le plafond à caissons de 1693 en bois doré de style mauresque vaille le coup d’œil. À une petite distance du centre ville, se trouvent les ruines d’un célèbre monastère, San Nicola di Casole, qui a rayonné de la culture gréco-byzantine dans tout le bassin méditerranéen du onzième siècle à 1480, qui a donné le choc initial du déclin. Il comportait une université gratuite (enseignement, vivre et couvert) ouverte à toute personne qui le souhaitait. Et c’est dans cette ambiance qu’un moine artiste, le Père Pantaleone, se rendait chaque matin du monastère San Nicola à la cathédrale et ne rentrait que le soir pour réaliser, de 1163 à 1165, les huit cents mètres carrés de la mosaïque commandée par l’évêque et composée de plus de six cent mille fragments de couleur. Il avait effectué tous les dessins et dirigeait de très près les travaux, n’hésitant pas à mettre la main à la pâte. Mais on voit sur ma photo de la nef que le sol est intégralement habillé de plastique. Je ne sais qui est autorisé à fouler le tapis qui y trace une allée, mais des cordons interdisent de s’avancer sur ce plastique pour essayer de distinguer quelque chose au travers. Idem dans le bas-côté gauche. Il paraît qu’on restaure la mosaïque.

 

623g1 Otrante, la cathédrale

 

623g2 Cathédrale d'Otrante 

623g3 Otranto, la cattedrale 

Seul est accessible le bas-côté droit. Il y a bien des machines et des outils dans l’autre bas-côté, mais nous avons passé plusieurs heures dans l’église, sur deux journées de semaine et non pas en week-end ou en jour férié, et à aucun moment un ouvrier n’est apparu. Peut-être devrons-nous revenir dans dix ou douze ans pour que les travaux soient terminés et les bâches de plastique enlevées… Pourtant les représentations sont passionnantes, tout au long d’un arbre de vie se succèdent des scènes de la Genèse et autres livres de l’Ancien Testament, des scènes mythologiques, des scènes en relation avec le cycle des chevaliers de la Table Ronde, le zodiaque, le travail de l’homme au fil des saisons, les monstres de l’Apocalypse, des scènes du Paradis et de l’Enfer. Certaines des représentations sont pré-dantesques, comme si Dante avait pu connaître la mosaïque d’Otrante et s’en inspirer. Nous avons pu trouver à acheter un petit livre titré Suggestioni e analogie tra il mosaico di Otranto e la Divina Commedia. Je suppose qu’il n’est pas besoin que je traduise ce titre (sauf peut-être TRA qui signifie ENTRE). Tant dans ce livre que dans un autre qui décrit la cathédrale, il y a de nombreuses illustrations avec leur explication, mais malheureusement une seule porte sur ma troisième photo, c’est paraît-il une harpie. Pour les autres, il me reste à tenter de comprendre par moi-même. Dur, dur. Sans doute sur la première cet être au corps de taureau et à tête d’homme est-il le Minotaure, quoique dans mes livres il y ait un Minotaure qui n’est pas celui-ci. Quant à la deuxième photo, ce loup qui dévore une chèvre, je reste sec, à moins qu’il s’agisse de montrer que le mal existe encore dans le monde. Mais cela ne m’empêche pas d’admirer ces dessins naïfs, pleins de vie et de mouvement. Et quand on pense que c’est un homme seul qui a réalisé tout cela, c’est encore plus admirable.

 

623g4 Cathédrale d'Otrante, Vierge à l'Enfant 

Derrière l’autel de l’abside latérale, le mur est tapissé d’ossements humains derrière une vitre. Ce n’est pas comme dans le local près de l’église des Capucins, à Rome, le désir de montrer la vanité de la vie sur terre et le peu de valeur du corps, qui est poussière et qui retournera en poussière, ce sont les ossements des huit cents martyrs d’Otrante, victimes des Turcs en 1480. Et devant ce mur macabre on peut admirer cette splendide Vierge à l’Enfant, en bois, du quatorzième siècle.

 

 

623g5 Cathédrale d'Otrante 

 "Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil", écrivait Victor Hugo à propos de l’île de Chio. Il aurait aussi bien pu le dire d’Otrante en 1480, bien sûr. Les murs de la cathédrale étaient intégralement couverts de fresques. Mais d’une part l’Islam interdit la représentation humaine, et d’autre part le christianisme et l’Islam divergent à partir du Nouveau Testament puisque pour un Musulman Jésus est le dernier prophète avant Mahomet alors qu’il est Dieu pour un chrétien, et donc la plupart des fresques représentaient des personnages non reconnus par l’Islam. Les Turcs ont méthodiquement supprimé toutes les fresques. Toutes, sauf une. En effet, leur religion donne un rôle important à Marie, ils la respectent, et grâce à cela ils ont épargné sa représentation.

 

623g6 Cathédrale d'Otrante 

 Cette photo prise du bas-côté droit montre l’abside latérale, celle qui comporte les trois vitrines d’ossements ainsi que la Vierge en bois doré. Je publie cette image pour plusieurs raisons. D’abord, elle permet de se situer, de replacer les martyrs d’Otrante par rapport à la cathédrale. Ensuite, elle permet d’apprécier la décoration de la cathédrale qui, vue de la nef centrale, ne donnait pas une vraie idée de l’ambiance, sauf peut-être par son plafond. Entre autres, il y a ce portail baroque et cette grille de 1711. Et puis, sur le côté, il y a cet orgue du dix-huitième siècle. Et enfin, en haut, entre l’orgue et l’entrée de la chapelle absidiale, on remarque le petit balcon de l’évêque. Très émouvante est, derrière l’autel, une pierre que je ne montre pas parce qu’en photo on ne voit rien qu’une dalle de pierre, mais il s’agit de la dalle sur laquelle ont été décapités les huit cents martyrs.

 

623g7 Cathédrale d'Otrante 

623g8 Cathédrale d'Otrante 

 Descendons vers la crypte. En haut de l’escalier qui y mène, on peut voir ces quatre colonnes sculptées en 1524 par un artiste du nom de Riccardi. Ce même artiste a sculpté dans cette cathédrale les colonnes de l’autel des martyrs, un bénitier qui se trouve maintenant au musée diocésain, etc.

 

623h1 crypte de la cathédrale d'Otrante 

623h2 crypte de la cathédrale d'Otrante 

 

La crypte du onzième siècle, dès que l’on y pénètre, frappe par sa forêt de quarante-deux colonnes sur cinq nefs qui donne un peu l’impression (en tout petit) de la mosquée cathédrale de Cordoue, en Espagne. Toutes les colonnes sont différentes. Il y en a en granit, d’autres en marbre. Il y en a des lisses et des cannelées. Il y a des chapiteaux ioniques, corinthiens, byzantins, islamiques, asiatiques, égyptiens, syriens, persans… Et pourtant on n’a nullement l’impression de désordre ou d’hétérogénéité, seulement de richesse et de diversité.

 

623h3 dans la crypte de la cathédrale d'Otrante 

J’étais en train de descendre les marches vers cette extraordinaire crypte, quand le curé de la paroisse m’a demandé de dare una mano, de donner un coup de main. Oui, pourquoi pas. Avec trois autres hommes, nous le suivons à la sacristie. Il s’agit de descendre cette statue de la Vierge dans la crypte. Eh bien, je vous jure que le bois n’est pas léger, d’autant plus que j’étais du côté du pied et que mon collègue ne se donnait pas grand mal… Mais voilà, c’est un peu grâce à ma participation si l’on peut voir cette Madone ici. Ce n’est sans doute pas la plus belle de celles que nous avons vues dans toutes les églises visitées, sa silhouette est un peu lourde (au figuré cette fois-ci), mais le petit Jésus est un bébé adorable. 

 

623h4 crypte de la cathédrale d'Otrante 

623h5 crypte de la cathédrale d'Otrante 

623h6 crypte de la cathédrale d'Otrante 

Heureusement, les Turcs n’ont pas détruit les fresques de la crypte. Notamment, dans l’abside centrale, cette Vierge à l’Enfant –que je préfère cadrer en gros plan sur son visage– qui date de l’origine. En effet, si la construction de la cathédrale, en commençant par sa crypte, a démarré vers 1080, soit une dizaine d’années après la prise de possession d’Otrante par Robert Guiscard, cette Vierge a été peinte tout à la fin du onzième siècle ou au tout début du douzième.

 

Peut-être un peu plus récentes sont ces fresques représentant saint François d’Assise, reconnaissable d’une part à sa robe de Franciscain, et d’autre part, bien sûr, à ses stigmates. Sur sa représentation en pied, la marque du clou apparaît clairement sur sa main droite qui tient le pied du crucifix, et sur l’autre représentation on voit Jésus sur sa croix, dans le ciel, curieusement muni d’ailes, et de chacune de ses cinq plaies part un trait de sang qui va imprimer sa marque sur saint François d’Assise.

 

623i1 Otranto, chiesa Bizantina San Pietro 

623i2 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

623i3 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

623i4 Otranto, chiesa Bizantina San Pietro 

La cathédrale d’Otrante, comme toute la ville, a longtemps été de rite grec. Lorsque les Normands décidèrent de la construire, c’est parce que l’ancienne église byzantine était devenue beaucoup trop petite. Et cette église byzantine, San Pietro, existe encore. Mais elle est fermée. Toutefois, parce que nous pleurions à chaudes larmes de ne pouvoir la visiter et que le flux lacrymal risquait de noyer la mosaïque de la cathédrale sous sa bâche en plastique, la personne qui, à la sacristie, tient la librairie, en a pris la clé et nous y a accompagnés. Quel bonheur ! Du coup, nous avons pleuré de joie, mais nos larmes, cette fois-ci, se sont écoulées en torrents tumultueux dans le caniveau. Cette petite église en croix grecque à trois absides, construite à la fin du neuvième siècle ou au début du dixième par des Grecs byzantins de rite grec a été décorée de fresques réalisées du dixième au treizième siècle.

 

623j1 Otranto, chiesa Bizantina San Pietro 

Certes, on peut voir que les fresques qui en recouvraient intégralement les murs ont souffert au cours du temps, mais il en reste encore beaucoup, et de splendides. Nous avons pu tout photographier mais je vais être raisonnable et me limiter.

 

623j2 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

623j3 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

623j4 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

Ceci est la voûte de l’abside gauche. Il s’agit de la partie la plus ancienne, peinte au dixième siècle, tout de suite après la construction. Sur la moitié gauche de la voûte, on voit le Lavement des Pieds, et sur le côté droit la Cène. Le dessin, les couleurs, les attitudes des différents personnages, les expressions, tout est admirable.

 

623j5 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

La fresque de cette Vierge est un peu plus récente, mais son joli visage, la douceur de ses traits, la tendresse de son regard, retiennent l’attention. C’est une Descente de Croix, et ce regard s’adresse à son fils mort (sur le détail que je montre ici, on voit la main de Jésus en bas à droite). Et derrière elle, les Saintes Femmes sont également très belles. L’artiste n’a pas joué le réalisme, car Marie ne peut tenir le corps de Jésus dans cette position sans effort apparent, et d’autre part si elle a enfanté à quinze ou seize ans, si le Christ a été crucifié à trente-trois ans, elle devrait avoir environ quarante huit ans mais elle en porte tout juste la moitié. L’intention de l’artiste était donc d’exprimer l’émotion et il y est parvenu de façon esthétiquement remarquable.

 

623j6 Otrante, église byzantine Saint Pierre 

 Je terminerai par cette Annonciation qui décore l’arc de l’abside centrale. Je la trouve très byzantine dans le dessin, dans les couleurs, dans la composition. Et puis parce que le sujet est traditionnel et extrêmement courant, j’aime bien pouvoir comparer la façon dont il est interprété. Voilà pourquoi par cette fresque je termine notre visite de la basilique Saint Pierre et je conclus nos deux jours passés à Otrante.

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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 01:05

622a1 Gallipoli

 

622a2 Gallipoli 

 

 

Nous avons quitté Tarente et entamons le tour du Salento, la Messapia des Grecs, cette presqu’île qui constitue, grosso modo, le talon de la botte italienne, partie inférieure de la région des Pouilles (Puglia en italien), le Salento représentant environ 35 à 40% de cette région. Et, toute la région des Pouilles s’étalant en bande étroite du nord-ouest au sud-est, la presqu’île du Salento qui en est la partie postérieure suit le même axe. Sur la côte ouest, nous nous arrêtons à Gallipoli, une très jolie petite ville, comme le dit son nom, déformation du grec Kalè Polis, Belle Ville.

 

622b1 Gallipoli, Santa Maria del Canneto

 

622b2 Gallipoli, Santa Maria del Canneto 

Nous promenant, nous tombons d’abord sur cette petite église, Santa Maria del Canneto, construite à la fin du dix-septième siècle (1696) sur les restes d’une précédente église qui avait été administrée par les Chevaliers Teutons de Saint Jean. La dédicace à Marie du Canneto est due à un épisode miraculeux que racontent les gens de cette ville. Un jour, près du port, dans les décombres laissés par un grand incendie, des pêcheurs trouvèrent une image de la Vierge parfaitement intacte, et depuis la population lui voue une grande dévotion. On raconte aussi une autre histoire. Andrea, un pêcheur de soixante treize ans, trop fatigué pour pêcher encore s’était reconverti à récolter des roseaux. Un jour, il trouve au milieu d’un canneto (lieu où poussent des canne, des roseaux) un tableau de la Vierge qui lui sourit. Stupéfait de ce miracle, il rapporte le tableau chez lui mais quand, le lendemain matin, il se réveille, le tableau a disparu. Il pense qu’on le lui a volé dans la nuit, mais retournant chercher les roseaux abandonnés par lui la veille, il retrouve la toile au même endroit. C’est alors que l’on décida de construire une église à cet endroit. Pendant la construction, Andrea était devenu bien vieux et craignait de ne pas voir l’église achevée, mais alors qu’il était sur le point de rendre le dernier soupir, la Vierge vint le prendre par la main et le mena voir la pose de la dernière pierre. Ce tableau circulaire sur toile, dont je n’ai vu qu’une reproduction, est assez joli, mais il a été placé dans l’abside et une reproduction a été peinte sur bois au plafond de l’église que nous n’avons pu visiter, portes et grilles en étant hermétiquement closes.

 

622b3 Gallipoli, Santa Maria del Canneto

 

622b4 Gallipoli, Santa Maria del Canneto 

Puisque nous ne pouvons entrer, nous devons bien nous contenter de l’extérieur. Au-dessus du portail, sous le portique d’entrée, on peut voir cette petite sculpture qui, je pense, représente une Visitation : Élisabeth, enceinte de Jean-Baptiste, salue "la mère de [son] seigneur" quant Marie, enceinte de Jésus, vient lui rendre visite. Marie est toute jeune, Élisabeth est plus âgée puisqu’elle ne se croyait plus en mesure d’enfanter, et cette image est bien conforme à cela. De plus, cette église a été le siège d’une confraternité laïque qui avait une particulière dévotion pour la Vierge de la Visitation.

 

Sur le côté gauche du porche, derrière les grilles, cette grande statue représente Marie protégeant son église. Ni sur papier, ni sur Internet je n’ai pu trouver la moindre indication sur cette statue, provenance, date , etc. Mais j’aime bien cette représentation très humaine, ce visage qui n’est pas celui d’un mannequin impersonnel et bien lisse.

 

622c1 Gallipoli, fontaine dite hellénistique 

Un peu plus loin sur le port, cette fontaine est dite hellénistique. Or l’époque hellénistique commence conventionnellement en 323 avant Jésus-Christ avec la mort d’Alexandre le Grand, mais cette fontaine a des origines très vagues et, transportée d’un autre lieu, a été installée ici au début du seizième siècle. La face que montre ma photo est postérieure, elle porte l’emblème de la ville et les armes du roi Philippe II d’Espagne (en effet, à cette époque nous sommes dans une possession espagnole gouvernée par un vice-roi).

 

622c2 Gallipoli, fontaine dite hellénistique 

622c3 Gallipoli, fontaine dite hellénistique 

L’autre face, la face ancienne, est ornée de trois nymphes qui étaient ou devinrent des sources. Dircè, jalouse de la beauté d’Antiope, la traitait comme une esclave. Les fils d’Antiope la vengèrent en attachant Dircè à un taureau furieux qui la traîna et la déchira sur les rochers. Ayant alors pitié d’elle, les dieux la transformèrent en une source. Byblis, animée d’une passion coupable pour son jumeau Caunos qui s’apprête à se marier, provoque la fuite de ce dernier, horrifié par les sentiments incestueux de sa sœur. Byblis, alors, de douleur devient folle, erre dans toute l’Asie Mineure et va se jeter du haut d’un rocher quand, prises de pitié, les Nymphes la transforment en une source aussi intarissable que ses larmes. Salmacis est une naïade fille de Poséidon qui, quoique condamnée à la virginité par son service auprès d’Artémis, tombe éperdument amoureuse du fils d’Hermès et Aphrodite, pour cela appelé Hermaphrodite, qui a hérité de la beauté conjuguée de ses deux parents. Un jour qu’il se baigne dans la fontaine dont Salmacis est la nymphe, elle se saisit de lui contre son gré et supplie son père Poséidon de l’unir à lui à jamais. Entendant sa prière, Poséidon joint pour toujours leurs deux corps, faisant d’Hermaphrodite un être à la fois masculin et féminin. Le but est de montrer les conséquences des vices, la jalousie pour Dircè, l’amour incestueux pour Byblis, la luxure pour Salmacis. Il paraît qu’une inscription latine nomme ces nymphes. J’ai eu beau la chercher, je n’ai rien trouvé, mais je crois sur parole le petit texte qui le dit, et cela me donne l’occasion de repenser à mes souvenirs de mythologie. En revanche, je suis bien incapable de dire quelle est la nymphe de ma dernière photo, toutes trois gisant sur le sol dans des positions sinon identiques, du moins similaires.

 

Mais je disais que la fontaine dite hellénistique a des origines très vagues. Que le texte (que je n’ai pas trouvé) soit en latin signifie qu’elle est postérieure à la conquête romaine de 265 avant Jésus-Christ, ce qui peut correspondre à l’époque hellénistique, mais peut aussi être beaucoup plus tardif. Or la légende de Salmacis n’est racontée par aucun auteur grec, et apparaît pour la première fois chez Ovide, dans les Métamorphoses, publié aux alentours de l’an 1. Sauf si la légende se trouvait déjà dans un texte antérieur disparu (car de la littérature ancienne ne nous est parvenue qu’une très petite partie), elle est postérieure à la fin de l’époque hellénistique, conventionnellement fixée au suicide de Cléopâtre en 30 avant Jésus-Christ. Et la fontaine serait même postérieure aux Métamorphoses d’Ovide. Voilà pourquoi j’écris fontaine dite hellénistique.

 

622d1 Gallipoli, cathédrale Sant'Agata

 

622d2 Gallipoli, cattedrale Sant'Agata 

Rendons-nous maintenant à la cathédrale de Gallipoli, consacrée à sainte Agathe (Sant’Agata). Près de la fontaine dont je viens de parler se trouve un pont. Il mène à l’île qu’occupe la ville ancienne. Et le point le plus élevé de l’île était un espace sacré dans l’Antiquité. C’est là qu’a été construite une église romane dédiée à saint Jean Chrysostome, remplacée à partir de 1629 par cette cathédrale, dont la façade a été achevée en 1696.

 

622d3 Gallipoli, cathédrale Sainte Agathe 

622e1 Gallipoli, cathédrale Sant'Agata 

À l’intérieur, du fait des travaux on ne peut pas vraiment apprécier la perspective vers l’autel, sinon que l’espace est vaste et haut. Mais au-dessus de la nef le plafond est magnifique, orné en outre de belles fresques représentant des épisodes de la vie de sainte Agathe.

 

622e2 Gallipoli, cathédrale Sainte Agathe

 

Les artistes ont quelquefois des idées bizarres. Sortant de la chaire comme s’il s’agissait de celui du prêtre, un bras en bois brandit un crucifix. L’effet produit est plutôt amusant, mais je suis bien sûr que là n’était pas l’intention de son auteur.

 

622e3 Gallipoli, cathédrale Sant'Agata 

L’autel de l’Immaculée est de style purement baroque, comme en témoigne ce détail, sur ma photo. Mais des vandales ont barbouillé toute la décoration de cet autel à la peinture grise, et seulement récemment la pierre a été nettoyée et restaurée. Je disais tout à l’heure que les artistes ont parfois des inspirations curieuses, mais qu’est-ce qui peut bien passer dans la tête de ceux qui commettent de tels actes ? Évidemment, je trouve intolérable de décapiter des statues comme cela a souvent été le cas pendant la Révolution française –entre autres–, mais au moins y a-t-il une idée derrière cela, il s’agit de détruire des symboles de la religion. Mais peindre des colonnes et des sculptures qui ne représentent ni ne symbolisent ni Dieu ni ses saints…

 

622f1 Gallipoli, cathédrale Sant'Agata 

Dans le transept, haut dans un angle, je ne me serais pas arrêté bien longtemps devant cette peinture si le nom de cet évêque n’était peint en-dessous. Il s’agit de saint Janvier, san Gennaro, dont nous avons suivi la procession et le miracle à Naples le premier mai. Nous le retrouvons, cinq mois plus tard et à pas mal de kilomètres de distance, cela vaut bien un petit bonjour.

 

622f2 Gallipoli, cathédrale Sant'Agata

 

L’auteur de cette Vierge, intitulée Madonna del Soccorso, est inconnu. Dommage parce qu’il ne manque pas de talent. Il a limité au maximum les effets, l’image est simple mais expressive.

 

622f3 Gallipoli, cathédrale Sant'Agata 

Pas de gros plan sur le supplice de sainte Agathe, le peintre se complaît trop dans l’horreur de la représentation cruelle et sanglante, avec l’un des bourreaux qui presse le sein arraché au-dessus de la tête d’Agathe pour l’arroser de son propre sang, tandis que l’autre bourreau s’attaque à l’autre sein. Ce peintre un tantinet sadique est Giovanni Andrea Coppola, un artiste de Gallipoli, dont le style est toujours dans le terrible. Il a peint cette toile en 1650.

 

622f4 Gallipoli, cathédrale Sant'Agata 

Cette toile du napolitain Nicola Malinconico (1663-1721), appelé vers 1700 par l’évêque de Gallipoli, représente le mariage de Marie, thème généralement désigné comme les Épousailles de la Vierge. Nous sommes ici dans la même chapelle où se trouve la Madone du Secours que nous avons vue précédemment. Elle se trouve au centre, au-dessus de l’autel, tandis que les murs des côtés portent deux grandes toiles de ce peintre, la Fuite en Égypte et ces Épousailles.

 

622f5 Gallipoli, cathédrale Sant'Agata 

Revoici le Coppola, pour cette Assomption de la Vierge, peinte avant le Supplice de sainte Agathe, en 1645. Le sujet étant par nature moins sanglant, on peut mieux apprécier la mobilité des personnages, le mouvement de leurs vêtements. Je ne raffole pas de ces angelots soutenant Marie qui s’élève sur un nuage, mais en soi la composition est intéressante.

 

622g1 Pouilles, côte ionienne 

Quittant Gallipoli, nous descendons vers l’extrémité de la presqu’île du Salento. Nous allons bientôt quitter cette mer Ionienne que nous suivons depuis notre tour de Calabre, à Reggio, à Crotone, à Rossano, à Tarente en entrant dans les Pouilles, et aujourd’hui à Gallipoli.

 

622g2 Salento, entre mers Ionienne et Adriatique 

622g3 Salento, entre mers Ionienne et Adriatique 

Et nous voici au bout de la péninsule, tout au bout. Sur la partie droite de ces deux photos, c’est la mer Ionienne, sur la partie gauche la mer Adriatique. Il commence à être un peu tard, le ciel s’assombrit, mais on voit encore bien comment ce cap sépare les deux mers.

 

622h1 Puglia mare Ionico 

622h2 Péninsule du Salento, côte ionienne 

Nous serons bientôt dans un monde où le soleil se lève sur la mer et se couche sur la terre. Pour un fils de Bretonne, ce n’est pas très correct. Aussi revenons-nous de quelques centaines de mètres sur nos pas, face à la mer Ionienne, pour contempler le coucher de soleil. Après ce spectacle, nous remontons dans le camping-car et, longeant toujours la côté, nous nous arrêtons à Otrante pour passer la nuit dans une sosta découverte sur Internet. Quand nous arrivons, il y a deux camping-cars tous rideaux baissés, un bus en stationnement, mais personne aux alentours. Je vais voir, à pied, un peu partout, personne. Tant pis, nous nous installons, branchons l’électricité, et ce n’est que tard que quelqu’un frappe au pare-brise. Oui, nous avons eu raison de nous installer, on fera les papiers demain. Mais mieux vaut que l’on se déplace, parce qu’ici, demain très tôt, de nombreux bus vont venir. Sympathique, on nous fait confiance. Et de plus, pour la visite d’Otrante, c’est tout près de la ville.

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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 22:30

Aujourd’hui, nous avons visité le musée archéologique de Tarente. Admirable. Merveilleux. Les mots me manquent… Non seulement sa richesse est exceptionnelle, mais il s’y ajoute deux qualités d’importance. La première, c’est la variété des objets présentés, pas seulement de magnifiques poteries, mais aussi des objets plus rares, comme des bijoux. Et la seconde qualité c’est que si l’on veut faire des photos on doit remplir un document d’identification (pour éviter, je suppose, une publication sans autorisation mais de façon anonyme) donnant le motif pour lequel on souhaite photographier, daté, signé, mais ensuite on porte un badge qui permet aux surveillants de salles de constater que l’on photographie en toute légalité, et on s’en donne à cœur joie. Je dois, une fois de plus, procéder à un choix impitoyable pour me limiter à un nombre de photos (presque) raisonnable. Ma présentation ne va pas suivre un ordre chronologique, mais va plutôt adopter un classement par genres, mosaïque, objets de la vie quotidienne, poterie, terre cuite…

 

621a Tarente, musée archéologique

 

Je commence par ce singe amusant qui, fait exceptionnel dans ce musée où tout est clairement et amplement expliqué, ne comporte aucune étiquette informative mais, comme on ne pourrait en douter en voyant son style, il est égyptien car son socle est gravé de hiéroglyphes.

 

621b Tarente, musée archéologique, mosaïque romaine 

Après ce préambule, disons qu’il y a de splendides mosaïques. Je n’en choisis qu’une, cette scène où un lion attaque un cheval. Les animaux sont décrits avec réalisme, mais l’arrière-plan est incroyablement moderne avec ces touches de couleur qui ne peignent pas un paysage mais évoquent une atmosphère. À la fin du dix-neuvième siècle, en 1898, ont été découverts à Tarente, dans le jardin de l’Institution Maria Immacolata (proche d’où était le forum julio-claudien), les vestiges d’une luxueuse demeure du deuxième siècle après Jésus-Christ, dont trois pièces étaient revêtues de somptueuses mosaïques. Le sol de la pièce où figure ce lion est divisé en cadres par ces motifs de tresses, et cette scène sanglante n’est que l’un des cadres. On peut juger de la beauté de ces mosaïques.

 

621c Tarente, musée archéol., casque apulo corinthien 

Passons aux accessoires de la vie quotidienne. Et cette vie quotidienne, pour un soldat en campagne, consiste en son équipement. Voici un casque apulo-corinthien en bronze. Tarente est dans la région des Pouilles, anciennement Apulie. Mais corinthien… je ne sais pourquoi. En effet, Corinthe n’est pas Sparte. Or, parce que seuls des Spartiates pouvaient servir dans l’armée spartiate et qu’au huitième siècle avant Jésus-Christ Sparte avait besoin de soldats pour la guerre de Messénie dans laquelle elle était impliquée, la cité décida de donner la citoyenneté aux enfants engendrés hors mariage par une Spartiate célibataire et un citoyen libre mais non spartiate. Ces enfants étaient appelés parthéniens (le mot grec parthenos signifie vierge). Puis, en 706 avant Jésus-Christ, le besoin de soldats étant devenu moindre, la cité change de politique et oblige les parthéniens qui n’avaient pas combattu à quitter la ville. Ils partent donc et débarquent dans ce golfe où ils fondent la ville de Tarente (Taras en grec). Je n’ai pas connaissance de guerre de Tarente contre des Corinthiens, ni provenant de Corinthe, ni d’une colonie corinthienne. J’aime bien ce casque avec ses deux yeux près du nez et son grand nez pointu. La tige au sommet n'est pas une antenne radio mais était destinée à y fixer le cimier et les deux tiges latérales devaient porter des plumes. Nul doute que là-dessous le guerrier avait fière allure.

 

621d Tarente, musée archéol., monnaies grecques (Grande G 

Le quotidien, c’est aussi le maniement de monnaie. Voici six pièces. Elle pouvaient être en or, en argent ou en bronze, mais celles que je présente sont toutes en argent. Sur quelques unes, on lit distinctement le mot TARAS en caractères grecs, l’indication de provenance étant essentielle dans les échanges, parce que la cité émettrice était garante du poids de métal de chaque pièce, définissant ainsi sa valeur. Or trois systèmes coexistaient. Dans le système rattaché à Égine, une drachme pèse 6,16 grammes, mais on tombe à 4,36 grammes dans le système d’Eubée et d’Attique, tandis que dans le système qui se rattache à Corinthe la drachme ne pèse que 2,90 grammes. Voilà pourquoi la monnaie doit obligatoirement dire quelle cité l’a émise, mais l’usager doit aussi savoir quel est le système utilisé par la ville émettrice.

 

En bas à droite, Héraklès étouffe entre ses bras contre sa poitrine le lion de Némée. Il convenait de savoir que Némée était dans l’orbite de Corinthe pour savoir la valeur de cette drachme. En bas au milieu, aucun doute, cette chouette est le symbole d’Athènes. Au-dessus, en haut au milieu, on remarque trois éléments. D’une part, le nom de la cité émettrice, Taras, et donc notre Tarente ; d’autre part, une petite chouette, et donc nous sommes dans le système d’Eubée et Attique, autour d’Athènes ; et enfin un homme chevauchant un dauphin. Pour avoir travaillé sur cette légende dans le cadre de mon mémoire de maîtrise de religion grecque, je connais bien le sujet. Indépendamment de la réalité historique de la fondation de la ville, une tradition légendaire lui crée un lien avec la Crète. En effet Taras, un fils du dieu Poséidon et de la nymphe Satyria, une fille de Minos le roi de Crète, fit naufrage en Méditerranée dans la mer Ionienne, aussi Poséidon, pour sauver son fils, lui envoya-t-il un dauphin sur le dos duquel le jeune homme arriva sur cette terre d’Apulie où il fonda une ville qui prit son nom. Depuis, cet homme à cheval sur un dauphin est le symbole de la ville.

 

Complètement hors de mon sujet, j’ai envie de raconter une autre légende. Il y a en effet trois récits de la fondation de Tarente. L’une est la légende de Taras avec son dauphin. Une autre, la vraie, historique, est celle des parthéniens privés de leur citoyenneté et exclus de la cité. La troisième part de la base historique et lui adjoint un épisode qui est peut-être légendaire, peut-être réel. Les parthéniens, indignés de cette mesure injuste, voulurent se révolter et se choisirent pour chef un certain Phalanthos. Le soulèvement se déclencherait lorsque Phalanthos en donnerait le signal en mettant son bonnet sur sa tête mais le complot fut éventé et, plutôt que de procéder à une action spectaculaire, les Spartiates empêchèrent simplement Phalanthos de coiffer son bonnet. Quand les parthéniens comprirent que leur complot avait été découvert, ils partirent précipitamment. L’oracle de Delphes avait prédit à Phalanthos qu’il fonderait une colonie en Apulie avec succès quand il pleuvrait d’un ciel serein. Or sa femme, qui s’appelait Æthra, c’est-à-dire… "Ciel Serein" (!) , pleura lorsqu’elle apprit l’échec de la tentative de soulèvement de son mari et sa fuite de Sparte. Ces larmes, c’était cette pluie annonçant le succès de sa tentative de fonder une colonie. Il alla avec ses compagnons d’infortune là où l’oracle de Delphes lui avait dit d’aller et il créa Tarente.

 

621e1 Tarente, musée archéol., cuiller décorée 

621e2 Tarente, musée archéol., cuiller décorée 

Nous voici dans la maison, nous nous intéressons aux travaux ménagers, avec cette casserole à très long manche. La longueur du manche permet d’éviter de se brûler, d’abord en restant à distance du feu, mais aussi parce que le métal conduit la chaleur, mais celle-ci décroît à mesure que l’on s’éloigne du point chaud. Voilà pourquoi, afin de ne pas obliger le cuisinier ou la cuisinière à se tenir trop loin du récipient, d’autant plus que plus on est loin, plus le poids paraît important (je ne suis pas physicien, mais je crois que c’est ce que l’on appelle le moment d’une force), ce manche s’enroule en spirale pour être plus long sans trop éloigner ses extrémités l’une de l’autre. Mais si j’ai choisi de montrer cette casserole, ce n’est pas pour disserter sur des lois physiques dont les souvenirs scolaires sont lointains et que je connais mal, mais parce que je trouve à la fois jolie et amusante cette décoration avec une grenouille.

 

621e3 Tarente, musée archéol., couronne 3e s. avt JC 

621e4 Tarente, musée archéol., collier, bracelet, anneau 

Que les féministes se rassurent, je n’associe pas ces bijoux féminins aux travaux domestiques comme le maniement des casseroles. En effet, d’une part à la maison c’est moi qui, de très loin le plus souvent, opère à la cuisine, au quotidien comme lors des invitations, et d’autre part le maniement des casseroles était laissé aux esclaves, hommes ou femmes, alors que ces bijoux en or appartenaient, à n’en pas douter, à des dames de condition. Cette couronne en or et bronze représentant des feuilles d’olivier est un délicat travail d’orfèvrerie trouvé du côté de Foggia, une ville du nord des Pouilles, datant des dernières décennies du troisième siècle avant Jésus-Christ.

 

Les objets de ma deuxième photo proviennent de la province de Tarente et sont du début du troisième siècle avant notre ère. Nous sommes quelques décennies après la mort d’Alexandre le Grand en 323, son empire immense a été partagé entre ses généraux, et c’est à Ptolémée qu’est échue l’Égypte. Pour se faire reconnaître par les Égyptiens comme leur souverain, il a jugé bon d’adopter les usages des pharaons, et en particulier celui d’épouser sa sœur, d’où son surnom de Philadelphe ("qui aime sa sœur"). De ce couple est sortie la dynastie ptolémaïque. Ma photo ne permet pas, hélas, de distinguer la figure féminine sur la bague du fond, mais elle a été identifiée comme un personnage de la famille royale des Ptolémée. Bien que très petit sur cette image, on distingue mieux le bracelet du premier plan, en or torsadé terminé par deux têtes d’antilope. Quant à ce collier en nappe à maille double, il ressemble comme un frère à des colliers contemporains que l’on voit au cou des femmes et dans les devantures des bijoutiers. De nos jours encore, ce travail d’une incroyable précision, d’une incroyable finesse, est réalisé à la main, de façon artisanale. Pour avoir vécu sept ans à Saint-Amand-Montrond, troisième ville de France après Paris et Lyon pour le poids d’or travaillé, ainsi que pour avoir été voisin du lycée professionnel Jean Guéhenno comportant l’unique section française de bijouterie, pour avoir fréquenté mon collègue proviseur, ses élèves, je sais que les artisans artistes se voient confier un certain poids d’or, rentrent travailler à domicile, réalisent des bijoux dont l’un des modèles est absolument identique à celui-ci et restituent à la société pour laquelle ils travaillent les bijoux confectionnés qui sont soigneusement pesés pour vérifier que l’employé n’a rien gardé pour lui. Les outils, il y a vingt-trois siècles comme aujourd’hui sont le creuset, la pince, de bons yeux et des mains merveilleusement habiles.

 

621e5a Tarente, musée archéol., boîte coquillage 

621e5b Tarente, musée archéol., boîte coquillage

 

Cette petite boîte à bijoux figure un coquillage (techniquement, un pecten jacobæus) en argent. Elle est dotée d’une toute petite charnière pour pouvoir s’ouvrir comme le coquillage et le côté plat est très joliment décoré d’une Néréide assise en amazone sur le dos d’un monstre marin. Derrière la charnière, une inscription donne même un nom (au génitif) : [appartenant à] Opaka Sabaleida.

 

621f1 Tarente, musée archéol., femme au miroir 

Des bijoux, puis une boîte à bijoux, par conséquent en passant aux poteries le lien est logique avec ce lécythe trouvé à Tarente en 1942 et datant du quatrième siècle avant Jésus-Christ (entre 330 et 320), qui représente une femme à la toilette, contemplant son image dans un miroir. Évidemment, cela m’intéresse quand j’identifie une scène mythologique, mais je trouve des scènes domestiques encore plus intéressantes, parce que plus touchantes. C’est la vie, c’est le quotidien d’il y a deux mille quatre cents ans. L’artiste a peint sa femme, ou sa fille, ou sa maîtresse, en train de se regarder, enfin quelque chose qu’il a vu et qu’il a eu envie de représenter. Ce que je lis ici est donc double, un petit détail de la vie de cette femme et l’image qui s’est gravée dans l’œil du peintre et qui lui a donné l’envie de la représenter.

 

621f2 Tarente, musée archéologique, rhyton 

Je ne m’attarderai pas sur ce rhyton (coupe à boire) en forme de tête d’âne, trouvé dans une tombe du cinquième siècle avant Jésus-Christ à Rutigliano, près de Bari. Sur le col du vase, des sportifs dans une scène de palestre.

 

621f3 Tarente, musée archéol., Circé 

Si je montre ce lécythe c’est parce qu’il représente la magicienne Circé, qui avait transformé les compagnons d’Ulysse en animaux, chacun selon sa nature profonde. Ulysse, informé, a su déjouer son sortilège et l’a obligée, sous la menace de son épée, à rendre leur apparence humaine à ses compagnons (je raconte en détail cet épisode de l’Odyssée dans mon article du 28 février dernier). Ici, on voit Circé assise, occupée à ses philtres, et l’un des compagnons d’Ulysse transformé en lion. Ma photo ne peut tourner autour du vase, mais il y a de même un sanglier, un chien et un taureau.

 

621f4 Tarente, musée archéologique 

Tout à l’heure, je rassurais les féministes sur l’attribution des travaux ménagers aux femmes, mais ici je ne peux rien faire, la scène est machiste. Sur ce cratère de 380 avant Jésus-Christ, ce jeune homme nu qui tient son étole de la main se retourne vers la jeune femme qui le suit, un sourire aux lèvres, un plat plein de gâteaux dans une main, dans l’autre main un lécythe qui est un vase contenant de l’huile parfumée. Elle s'apprête à le régaler puis à l'oindre d'huile. Il séduit, elle court après lui. Désolé, Mesdames, cela se passe encore parfois ainsi aujourd’hui, ce qui prouve que la société est bien lente à évoluer.

 

621f5 Tarente, musée archéol., naissance de Dionysos 

J’en finirai avec les poteries en montrant ce cratère apulien de 400 ou 380 environ avant Jésus-Christ découvert en 1898 dans une tombe du côté de Bari. On y voit la naissance de Dionysos qui, selon la légende, serait sorti de la cuisse de Zeus. Quand on dit d’un vaniteux qu’il se croit sorti de la cuisse de Jupiter (le dieu que les Romains ont assimilé au Zeus des Grecs), c’est à cette légende que fait allusion cette expression. Il naît couronné de pampre et il est accueilli sur l’Olympe par les autres dieux.

 

621g1 Tarente, musée archéol., combat Grec et Amazone 

621g2 Tarente, musée archéol., Troïlus et Achille 

Sur ma première photo, cette métope en pierre tendre du troisième siècle avant Jésus-Christ représente une scène de combat entre un guerrier grec et une Amazone. De la même époque à peu près est l’acrotère de ma deuxième photo. C’est une scène tirée non pas de l’Iliade bien qu’il s’agisse d’un épisode de la guerre de Troie mais d’une autre épopée antérieure à l’Iliade et perdue, les Chants Cypriens. Au cours de la guerre de Troie, un jeune fils du roi Priam, Troïlos –dont le nom est formé de la jonction des noms Troy et Ilos, les fondateurs légendaires de Troie, d’où il faut voir que sa mort serait le présage de la perte de Troie–, qui aime ses chevaux, est sorti de Troie avec sa sœur Polyxène pour aller les abreuver à un puits proche d’un temple d’Apollon. Là, Achille les prend en embuscade mais quand il les voit il est si frappé par leur grande beauté qu’il est pris d’un désir ardent, il saisit par les cheveux Troïlos qui s’enfuyait et tente de le désarçonner, mais Troïlos refuse de céder aux pulsions sexuelles de son ennemi, lui échappe et se réfugie au pied de l’autel d’Apollon. Achille le poursuit alors jusque là, le tue et le décapite puis jette sa tête aux Troyens accourus pour le secourir. Ce meurtre auprès de l’autel est un sacrilège, aussi Apollon donnera-t-il à Pâris, à la fin de la guerre, l’occasion de tuer Achille. Ainsi, la mort de Troïlos, située au début de la guerre de Troie annonce-t-elle le dénouement, mort d’Achille d’une part, prise et destruction de Troie d’autre part. On voit ici Troïlos à cheval, qui tente de se débarrasser d’Achille pour fuir vers le temple d’Apollon.

 

621g3 Tarente, musée archéol., scène de banquet (2e s. a

 

Nous sommes au deuxième siècle avant Jésus-Christ, et l’on a trouvé cette terre cuite dans une tombe du côté de Brindisi. Quatre personnages –apparemment deux couples– sont étendus sur des lits pour banqueter, et deux serviteurs sont auprès d’eux. Le deuxième siècle, c’est l’époque hellénistique tardive, et l’on voit à travers ce sujet que ces personnages qui sont déjà bien romanisés, avec cette tunique caractéristique d’Italie centrale, ont quand même conservé dans cette ancienne colonie du bout de l’Italie des manifestations culturelles propres à la culture grecque.

 

621g4 Tarente, musée archéol., ménade endormie (2e s.avt

 

Trouvée en 1909 dans une tombe située au cœur de Tarente, cette terre cuite du deuxième siècle avant Jésus-Christ représente, étendue sur une peau de bête jetée sur une roche, une ménade endormie, son manteau ne couvrant que ses jambes. Le travail de sculpture est assez fruste, mais le mouvement du corps abandonné, la tête reposant sur les bras, le manteau qui a glissé et même le jeu de la couleur, font de ce petit objet une œuvre d’art.

 

621h1 Tarente, musée archéol., poupée (4e s. avt JC) 

Impossible de ne pas admirer cette poupée articulée en terre cuite datant du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Elle est beaucoup plus jolie que bien des poupées d’aujourd’hui, avec toute notre technique et tous nos moyens. Moins sophistiquée que ces mannequins hollywoodiens que l’on donne aux petites filles en mal d’identification, et par là plus proche de l’enfant qui a joué avec elle et qui a été enterrée avec elle. Car dans l’Antiquité comme aujourd’hui, il existe deux types de poupées, le bébé qui permet à l’enfant de s’identifier à ses parents en soignant et éduquant le jouet, et l’adulte sur lequel l’enfant va projeter son souhait d’identification, guerrier bodybuildé ou femme évaporée. Cette poupée-ci est une adulte qui propose une identification raisonnable et cela, j’apprécie.

 

621h2 Tarente, musée archéol., acrobate (fin 4e s. avt JC 

C’est à Tarente, en 1934, qu’a été trouvée cette terre cuite polychrome du quatrième siècle avant Jésus-Christ représentant un numéro d’acrobate. Il était fréquent, pour distraire ses invités lors d’une réception, que l’on loue les services de musiciens, d’acrobates ou d’autres artistes de divers types. J’aime cette statuette qui fixe le mouvement avec un grand réalisme et qui a choisi en outre une pose à la plastique très esthétique.

 

621h3 Tarente, musée archéol., élégante, 3e s. avt JC

 

Cette très belle femme du troisième siècle avant Jésus-Christ a rencontré les archéologues en 1959 alors qu’elle promenait son élégance raffinée sur le Corso Umberto à Tarente. Drapée dans son grand himation (manteau) pourpre, elle est parée de discrètes boucles d’oreilles, et sur ses cheveux soigneusement coiffés et retenus dans un bandeau de tissu assorti à la couleur du haut de son manteau, elle a placé un fin diadème d’or. Tout en elle exprime la noblesse, le fier port de tête, le regard direct, la distinction avec laquelle elle s’enveloppe de son manteau. C’est l’une des pièces que je préfère dans ce musée, à la fois d’une grande beauté et significative du style de son temps, l’époque hellénistique dans cette colonie d’Apulie.

 

621h4 Tarente, musée archéol., femme survolée par Eros 

C’est dans l’arsenal militaire qu’en 1909 a été trouvée cette terre cuite polychrome datant du dernier quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire du début de l’époque hellénistique, traditionnellement initiée à la mort d’Alexandre le Grand en 323. Cette statuette représente le dieu de l’amour Éros survolant une silhouette féminine. Je ne saurais dire si la femme est sa mère, la déesse Aphrodite, car tous deux sont souvent représentés ensemble, ou s’il s’agit d’une femme qu’il veut favoriser d’une passion amoureuse, mais c’est cette seconde version que je voudrais privilégier, parce que je la trouve plus romantique. Éros est en train d’émouvoir le cœur et le corps de cette jeune femme nue.

 

621h5 Tarente, musée archéol., couple enlacé, début 3e 

Un peu plus tardive (premières décennies du troisième siècle) est cette terre cuite découverte aux environs de Brindisi. Après l’élégante aristocrate, après la femme qui tombe amoureuse, voici une autre scène de la vie, un couple enlacé qui s’embrasse sur un lit. Certes, ce n’est pas un simple baiser parce que le vêtement de la femme tombe et la laisse d’ores et déjà presque nue, mais dans les attitudes on sent que ce n’est pas seulement sensuel, ce n’est sûrement pas vénal, il y a aussi de la tendresse dans ce geste, c’est un couple qui s’aime.

 

621h6 Tarente, musée archéol., mère et fille, 3e s. avt 

Encore une terre cuite polychrome du troisième siècle avant Jésus-Christ. Elle a été trouvée dans une banlieue de Tarente en 1969. Cette femme en longue robe qui s’enroule dans un châle donne la main à une petite fille. L’enfant donne l’impression de marcher près de sa mère très sagement, elle est raisonnable, elle lève légèrement sa robe dans sa main. La maman regarde sa petite fille avec une grande tendresse, elle lui parle. Non, je ne cherche pas à créer un scénario sorti de mon imagination, je trouve que cela découle de façon évidente de ce que l’artiste a représenté et c’est pourquoi cette scène me touche. C’est cela, je crois, le talent, être capable d’exprimer des sentiments particuliers à partir d’une situation qui, a priori, pourrait présenter plusieurs interprétations.

 

621i1 Tarente, musée archéol., icône byzantine, 13e siè 

621i2 Édouard Balladur 

Je terminerai cette visite du musée par une image qui n’a rien à voir avec tout ce que nous avons vu. D’abord pour l’époque, le treizième siècle de notre ère. Ensuite pour le sujet, nous sommes passés de la mythologie grecque antique à la religion chrétienne, une Vierge à l’Enfant. Enfin pour le support et le style, une icône byzantine. Je cadre sur un détail, les visages de Marie et de Jésus. Ce ne sont pas les traits des personnages qui ont retenu mon attention, la Madone n’est pas particulièrement jolie, quant à Jésus il a une tête d’adulte intellectuel, je lui trouve des faux airs d’Édouard Balladur. Il est vrai que cet ancien premier ministre était né à Smyrne (ou Izmir), en Turquie d’Asie, sur la côte de la mer Égée. Sa famille avait de lointaines racines arméniennes, ce qui certes est une autre ethnie, mais l’Arménie historique s’étendait sur une grande partie de l’actuelle Turquie orientale et des mélanges de sang, volontaires en période de paix ou contraints, par viol, en d’autres périodes, ont nécessairement eu lieu. Tout cela pour dire qu’entre les visages byzantins, c’est-à-dire de la Turquie d’Europe, et ceux des Arméniens d’Izmir, des traits communs ne peuvent surprendre. En revanche, je serais surpris que Balladur ait été pris pour le Petit Jésus, mais ce dernier point je ne le commenterai pas.

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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 21:30

620a1 Tarente, front de mer

 

620a2 Tarente, pollution 

620a3 Taranto, inquinamento 

Tarente n’est sans doute pas la ville la plus inoubliable de notre long périple, mais elle est néanmoins intéressante parce que sa terrible ceinture industrielle qui crache sa pollution et souille le paysage à des kilomètres à la ronde enserre un centre urbain ancien qui ne manque pas de charme ni de monuments intéressants. Ci-dessus, le front de mer et deux vues de la pollution. La dernière de ces trois photos porte un grand tag significatif (je l’ai pris aussi de face pour qu’il soit lisible, mais mieux vaut le transcrire ici : "Basta inquinamento… Taranto vuole un futuro diverso !!!" Ce qui veut dire : "Assez de pollution… Tarente veut un futur différent !!!"

 

Comme le musée archéologique que nous avons vu ce même jour regorge de choses intéressantes, j’ai le choix entre sabrer encore plus dans ma sélection de photos, ou couper cet article en deux, ici la ville et dans un autre article le musée. Comme on peut le supposer en connaissant ma diarrhée photographique, je choisis la deuxième solution.

 

620b1 Tarente, temple dorique (6e s. avt JC) 

Fondée en 706 avant Jésus-Christ par des Grecs venus de Sparte (je dirai le détail de cet épisode dans mon article sur le musée, à propos d’une monnaie), la ville appelée alors Taras se développa et acquit rapidement une suprématie sur toutes les cités de Grande Grèce. Mais beaucoup plus tard, sa prise de position en faveur d’Hannibal lui valut la vengeance des Romains et dans un deuxième temps le déroutement de la via Appia qui, de Rome, aboutissait à Tarente et dont un nouveau tracé la faisait déboucher à Brindisi a sinon donné le coup de grâce, du moins considérablement affaibli la cité. Ce temple dorique a été élevé dans la première moitié du sixième siècle avant Jésus-Christ, disons entre 100 et 150 ans après la fondation de la ville.

 

620b2 Taranto, una strada 

620b3 Taranto, palazzo Calò (s. XVIII) 

Comme dans toutes ces villes du Mezzogiorno, Tarente comporte un dédale de petites rues en pente ou en escaliers, étroites, typiques. Et aussi un peu partout des palazzi aux façades fières ou décrépites, qui cachent des cours intéressantes que l’on aperçoit quand un habitant ouvre la porte. Cet animal bizarre, avec une tête et une crinière de lion mais assis comme un singe, orne l’entrée du palazzo Calò du dix-huitième siècle.

 

620b4 Tarente, palais épiscopal 

620b5 Tarente, palais épiscopal 

Ceci est le palais épiscopal. Il n’y a pas de documents sûrs donnant la date de sa construction mais il paraît que l’on a la quasi certitude qu’il est du onzième siècle. Puis, à partir du seizième siècle, chaque évêque y est allé de sa transformation, de son agrandissement, si bien qu’il ne reste plus grand chose de l’édifice original, et que le palais d’aujourd’hui est un agrégat de bâtiments d’époques diverses et de styles divers.

 

620c1 Taranto, cattedrale San Cataldo 

620c2 Taranto, cattedrale San Cataldo 

620c3 Tarente, cathédrale San Cataldo

 

Mais le plus intéressant est la cathédrale San Cataldo. Sa façade baroque est décorée de statues –ici saint Marc et son lion–, avec sur la corniche au-dessus du porche ces anges amusants. Ici avait été construite au septième siècle une basilique à trois nefs, puis dans la seconde moitié du dixième a commencé la construction du corps principal de la cathédrale actuelle, poursuivi à l’époque normande (seconde moitié du onzième siècle). Les travaux étaient, semble-t-il, terminés en 1160. Nous verrons tout à l’heure ce qui s’est passé à l’intérieur, mais pour l’instant nous voyons cette façade de 1713.

 

620c4 Tarente, cathédrale San Cataldo 

620c5 Tarente, cathédrale San Cataldo 

Le bâtiment original apparaît à l’extérieur, puisque la décoration intérieure a tout modifié, et sur le flanc, puisque la façade a été refaite. Cependant, même si ce que l’on voit est de l’origine, l’aspect en est différent parce que les chapelles latérales ont été supprimées : en sont témoins toutes ces arches qui ont été murées. Perdue au milieu du mur de l’autre côté, on peut voir cette petite sculpture où un personnage assis en bénit un autre agenouillé. De qui s’agit-il, je l’ignore. Peut-être du Christ et d’un disciple, car ni l’un ni l’autre ne portant de mitre, je pense que le saint à qui est dédiée cette cathédrale, l’évêque san Cataldo, n’est ni celui qui bénit, ni celui qui est béni.

 

620d1 Tarente, cathédrale San Cataldo 

Dans un château de Rachau, en Autriche, au tout début du cinquième siècle vivait le couple de Euco Sambiak et Aclena Milar que des missionnaires venus de Gaule (on ne parlera de France qu’après tout le haut Moyen-Âge) avaient convertis au christianisme. Convaincus et fervents, ils élevèrent leur fils Cataldo, né aux alentours de 400 ou 405 dans les valeurs de leur foi. À leur mort, Cataldo distribua tout son héritage aux pauvres, devint disciple de saint Carthag en Irlande où il fut ordonné prêtre puis nommé évêque par saint Patrick, après quoi, en habit de pèlerin, il se rendit en Terre Sainte. Tout cela est sans doute authentique, mais là commence la légende. Alors qu’il était prosterné sur le Saint Sépulcre, Jésus lui est apparu, lui disant de se rendre à Tarente pour évangéliser de nouveau la ville, retombée dans le paganisme. Il s’embarqua alors sur un navire grec et au terme d’un long voyage mit pied à terre à onze kilomètres de Lecce, en un lieu que l’on appelle aujourd’hui Marina di San Cataldo. Arrivé à Tarente, il se mit à l’ouvrage. Un jour, une tempête s’était levée et agitait le Mar Grande, l’une des rades de la ville. San Cataldo lança alors à la mer un anneau, et instantanément la tempête se calma, mais à l’endroit où était tombé l’anneau surgit une source d’eau douce au sein de la mer. Désormais, cette source porte le nom d’anneau de San Cataldo. Un 8 mars entre 475 et 480, il mourut et fut enterré à Tarente. Puis on oublia sa sépulture pendant de longs siècles. En 927, les Sarrasins détruisirent la cathédrale de Tarente. Alors, comme je l’ai dit tout à l’heure, en ce dixième siècle on entreprit d’en rebâtir une nouvelle. En 1071, alors que l’on creusait des fondations pour une autre partie de cette nouvelle cathédrale, on mit au jour une grande tombe où les restes de l’homme qui avait été enterré portaient une petite croix en or comme beaucoup de corps enterrés au haut Moyen-Âge, mais au dos un déchiffra le nom gravé de CATALDUS. En 1107 ses restes furent placés sous l’autel principal, et en 1151 on réalisa une urne en argent, on y mit les reliques et on les transféra dans le bras droit du transept. San Cataldo a été institué patron de Tarente et la cathédrale lui a été dédiée.

 

620d2 Tarente, cathédrale San Cataldo 

620d3 Taranto, cattedrale San Cataldo 

Faisons à présent un petit tour dans l’église. De la mosaïque du sol il ne reste pas grand chose, mais ce que l’on peut encore en voir est très beau. Sur ma photo de la nef, on peut constater que les colonnes sont différentes les unes des autres, ce qui prouve qu’elles ont été récupérées d’édifices antiques divers. Les chapiteaux aussi sont différents. Celui que je présente a été daté du onzième siècle, planté sur une colonne attique. Bien en face de l’objectif, cet aigle est identique à celui de la chaire de Canosa, dans le nord des Pouilles, où nous avons l’intention de passer… un jour. Dans l’angle à gauche, ce paon se réclame de l’iconographie paléochrétienne et rappelle certains chapiteaux de la crypte de la basilique Saint Nicolas de Bari, où nous comptons bien nous rendre… un jour (!).

 

620d4 Taranto, cattedrale San Cataldo 

Sur le côté gauche du chœur est implanté ce bel orgue à la riche décoration baroque. Comme on peut s’en rendre compte en voyant cet intérieur, ce n’est que de l’extérieur qu’apparaît la structure ancienne. D’ici, on ne se douterait jamais que cette église a été construite pour l’essentiel entre le dixième et le douzième siècles.

 

620d5 Taranto, cattedrale San Cataldo 

Dans le bas de l’église, sur la contre-façade, est cette Vierge. Elle donne l’impression d’être moderne, sinon contemporaine, pour le décor du fond, pour les attitudes, pour l’Enfant Jésus qui est un vrai bébé, mais les couleurs passées et écaillées, la dorure éteinte, l’encastrement dans le mur se doivent de donner des doutes. En effet, elle date du seizième siècle.

 

620e1 Taranto, cattedrale San Cataldo

 

620e2 Tarente, cathédrale San Cataldo 

620e3 Tarente, cathédrale San Cataldo 

En haut de la nef de droite s’ouvre la chapelle de San Cataldo d’un style baroque unique, édifiée à partir de 1657. La profusion de marbres multicolores en marqueterie est incroyable. Ma seconde photo montre le devant de l’autel. C’est superbe et cela représente un travail inimaginable. Quant à la voûte de la chapelle, elle est ornée, bien entendu, d’une grande fresque qui recouvre l’intégralité de sa surface et représente La Gloire de san Cataldo. J’ai coupé le ciel nuageux où volent des anges autour de Dieu le Père et de Jésus, pour montrer la Vierge accueillant le saint évêque. Tout autour, des saints en adoration s’appuient sur des nuages. Dans mon petit livre sur la cathédrale, j’ai lu leurs noms, saint Joseph, sainte Catherine d’Alexandrie, saint Marc, saint Roch, saint Sébastien, saint Laurent, saint Paul, etc. mais c’est si loin, ils sont si petits, que même avec cette information je suis incapable de voir qui est qui, aussi je préfère arrêter là mon énumération.

 

620f Tarente, cathédrale San Cataldo 

Et puis dans cette chapelle il y a aussi, bien entendu, la statue reliquaire de saint Cataldo en argent. Cette statue a une histoire mouvementée, beaucoup des évêques successifs étant intervenus. On a vu qu’une urne en argent avait été réalisée en 1151. En 1346, on fond cette urne pour réaliser un demi-buste. En 1465, on complète le corps de la statue, les Tarentins ayant spontanément contribué avec enthousiasme pour couvrir l’achat du métal. Mais les évêques ont chacun leur goût et ils procèdent à des modifications esthétiques. En 1580, on remplace la mitre et la crosse. Beaucoup considérant que la statue était un peu basse, en 1637 on double son socle. En 1804, on remplace par une base unique travaillée finement les deux socles superposés. Et puis en 1892, l’archevêque considéra que la vieille statue avait assez duré. Il n’en conserva que la base de 1804, la crosse et la mitre de 1580, il fait fondre la statue ancienne, il y fait ajouter l’argent d’autres objets anciens et fait réaliser une nouvelle statue, grande de près de deux mètres. Mais le 2 décembre 1983, cette riche statue a été volée. L’archevêque ne voulut pas laisser sa cathédrale sans statue de son patron. Il fit réaliser en argile une copie de la statue, qu’il envoya pour faire fondre sur ce modèle une nouvelle statue. Financièrement, il ne pouvait être question de la faire en argent massif, aussi fut-elle réalisée en laiton plaqué d’argent. Toutefois mains, pieds, tête et mitre sont quand même en argent massif, et on la replaça sur le socle de 1804 qui, lui, n’avait pas été volé. Opération terminée dès le 8 septembre 1984. Une collecte exceptionnelle a permis de réunir les fonds nécessaires pour réaliser une nouvelle statue en argent massif, certes sensiblement plus légère que l’ancienne, qui a pris place sur le piédestal le 30 avril 2003. Je n'ai trouvé nulle part l'information sur le sort des reliques de san Cataldo. Puisque l'on avait fondu l'urne originale pour en faire une statue, c'était une statue reliquaire. Si les reliques étaient dans le socle elles y sont encore, mais si elles étaient dans le corps de la statue, elles ont été volées en 1983.

 

620g Tarente, cathédrale San Cataldo 

Sur ma photo de la chapelle, on voit que des statues la garnissent dans des niches le long des murs. En voici une. D’une part elle ne porte pas d’auréole, d’autre part je ne vois vraiment pas à qui on pourrait bien l’identifier. Aussi, en la regardant, ai-je imaginé qu’il s’agissait d’une allégorie d’une vertu. Je me trompais complètement parce que, renseignement pris, c’est sainte Thérèse. Il est vrai que cette sainte est souvent représentée sous son voile, sans auréole.

 

620h1 Taranto, cattedrale San Cataldo 

Ressortons de cette chapelle de san Cataldo. Je remarque cette statue très maniérée, recherchée, fortement colorée mais au joli minois. C’est sans aucun doute sainte Cécile, avec son instrument de musique. Je ne sais pourquoi cette statue excessive en tout, qui devrait m’horripiler, en fait me plaît bien. Mais je suis conscient que c’est un goût bizarre parce qu’elle n’a rien d’artistique.

 

620h2 Tarente, cathédrale San Cataldo 

Au-dessus d’un autel latéral est placée cette icône. J’aime le regard doux de la Vierge et la façon dont la lumière rayonne de Jésus. Le visage de Marie est entouré des lettres grecques ΜΡ et ΘΥ, soit dans notre alphabet MR et ThU. Ce sont la première et la dernière lettre des deux mots Mêtêr Théou, Mère de Dieu. C’est l’appellation habituelle, en alternance avec ΘΣ, ThS, pour le mot Théotokos, génitrice de Dieu.

 

620i1 Tarente, cathédrale San Cataldo, crypte

 

620i2 Tarente, cathédrale San Cataldo, crypte 

620i3 Tarente, cathédrale San Cataldo, crypte 

Mais ce n’est pas tout. Sous le transept, il y a une crypte. Basse, reposant ses lourdes arcades sur de lourds piliers sans chapiteaux, elle n’est cependant pas sombre parce qu’elle est suffisamment surélevée pour disposer de fenêtres et recevoir la lumière du jour. Ici, pas de décorations baroques, tout est simple, nu.

 

620j1 Tarente, crypte cathédrale, Cataldo, M.-Madeleine, Z 

Nu, oui, à l’exception des fresques peintes entre le treizième et le quinzième siècles. Sur ce triptyque palimpseste (c’est-à-dire repeint sur une ancienne fresque) on voit à gauche san Cataldo dans sa tenue d’évêque. Au milieu, c’est Marie Madeleine avec sa longue chevelure traditionnelle, et à droite ces deux personnages sont Zosime et sainte Marie l’Égyptienne. Née à Alexandrie en 344, cette Marie quitte sa demeure et sa famille à l’âge de douze ans. C’est une petite vicieuse débauchée, qui vit de ses charmes. À l’âge de 29 ans, le hasard la met en présence d’un groupe de pèlerins qui s’apprêtent à s’embarquer pour la Terre Sainte. Elle est alors prise de l’envie de se joindre à eux pour voir du pays, pour changer d’air et, n’ayant pas d’argent pour payer sa traversée, elle déclare qu’elle saura bien comment donner l’équivalent de la valeur du passage, ce qui fait rire les pèlerins qui comprennent l’allusion. Et à bord elle s’offre gratuitement, s’amusant même à séduire ceux qui dans un premier temps ne voulaient pas d’elle. Arrivée en Palestine, elle continue à jouer de ses charmes pour le plaisir de débaucher des pèlerins mais lorsqu’elle veut s’introduire auprès du Saint Sépulcre, elle ne peut entrer et a la vision de Jésus qui lui dit que dans son état moral elle ne pourra accéder près de lui. Elle s’amende alors, elle fait le vœu de changer de vie et du même coup elle peut aller se prosterner devant le Saint Sépulcre. Après ce prodige, elle se retire dans le désert, ne mangeant que ce qu’elle y trouve, c’est-à-dire presque rien, et mène cette vie de pénitence et d’austérité en ermite dans le désert pendant 47 années, ce qui la mène à l’âge de 76 ans lorsqu’elle rencontre Zosime, un moine attaché à un monastère de Palestine qui, arrivé à un haut degré de science et de piété, était parti dans le désert pour y chercher un degré supérieur. Marie était complètement nue, avec une immense chevelure blanche qui, dit son hagiographie, la faisait ressembler à un mouton. Zosime a d’abord peur devant cet être qu’il n’identifie pas pour une femme, mais quand elle l’appelle par son nom et lui demande de lui jeter son manteau pour qu’elle puisse y envelopper sa nudité, il comprend que cette femme tellement maigre qui sait son nom par intuition sans l’avoir jamais rencontré est de ce degré supérieur de sainteté qu’il est venu chercher, il lui donne son manteau et tombe à ses genoux pour recevoir sa bénédiction. Parce que depuis quarante-sept ans elle n’a jamais rencontré personne, il lui donne cette communion qu’elle n’a pas pu recevoir (tel est le sujet de ce troisième volet du triptyque que je montre), et tous deux se promettent de se retrouver en ce même lieu dans un an. Cela nous mène donc aux 77 ans de Marie, en l’an 421. Au jour dit, Zosime se rend dans le désert, à l’endroit de cette rencontre, et il y trouve le corps de Marie, enveloppé dans le manteau qu’il lui a donné l’année précédente. Elle venait de mourir. Voilà donc qui sont ce Zosime et cette sainte Marie l’Égyptienne. Vie dissolue, rencontre avec Jésus, repentir et amendement, longue chevelure, les points communs avec Marie Madeleine sont nombreux et ont souvent suscité des rapprochements, tellement même que parfois on a attribué à Marie Madeleine une retraite dans le désert dont jamais le Nouveau Testament ne parle. Mais cela me fait supposer que Marie Madeleine sur le deuxième volet et Marie l’Égyptienne sur le troisième ne constituent pas une rencontre de hasard mais un rapprochement voulu par l’auteur de la fresque.

 

620j2 Tarente, crypte cathédrale, san Cataldo

 

620j3 Tarente, crypte cathédrale, Zosime et Marie l'Égypt 

Ce premier gros plan reprend l’image de san Cataldo. Alors que les deux autres volets du triptyque sont de la couche inférieure du palimpseste datée du milieu du treizième siècle, le saint évêque fait partie de la seconde peinture, en couche supérieure, datée du quatorzième siècle. Cela, mis en évidence par les techniciens de l’analyse physique et chimique de la fresque, est aussi perceptible dans la différence de style qui marque une légère évolution par rapport au second gros plan.

 

Il y a encore d’autres fresques très belles dans cette crypte, mais il me faut être raisonnable et savoir me limiter. Je suis déjà allé trop loin avec plus de trente photos, alors que pour cette même journée du premier octobre un autre article est en attente de rédaction concernant le musée archéologique, dont mes yeux sont encore éblouis.

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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 19:58

Lundi 27 septembre. Nous partons du camping de Catanzaro un peu tard, mais aujourd’hui nous avons seulement l’intention de jeter un coup d’œil à Crotone, ne serait-ce que pour y saluer Pythagore, dont c’est la ville. Mais, dixit le guide Michelin, cette colonie achéenne fondée dès 710 avant Jésus-Christ était célèbre dans l’Antiquité pour la beauté de ses femmes, ce qui justifie bien un détour (quoiqu’elles aient dû prendre un sacré coup de vieux, depuis le temps). Et, toujours selon Bibendum, il y a en outre un splendide trésor d’Héra au musée archéologique et le centre ancien comporte de beaux palais et un château aragonais. Las, las, nous ne pouvons pas entrer dans la ville avec notre grand camping-car, nous ne trouvons pas de parking sûr proche de transports en commun, cela nous énerve et, sur un coup de tête (partagé, mais dans le même sens pour éviter le choc), nous renonçons à Crotone et ne cherchons pas davantage. Nous avons seulement l’intention de faire des kilomètres pour nous rapprocher de Rossano, à une centaine de kilomètres mais après environ 70 kilomètres je trouve toute une file de poids lourds arrêtés. Ne comprenant pas ce qu’ils font là, je remonte la file sur deux kilomètres (on se croirait à la frontière entre Pologne et Biélorussie, sauf que ce serait sur cinq kilomètres) et, à l’entrée du village de Camigliano, nous tombons sur un barrage routier. Au milieu de la route des tables, des chaises, des gens qui festoient au son de la musique, et sur le côté un grand feu de joie où rôtissent des viandes. Je demande ce qui se passe, on me dit que c’est une manifestation pour maintenir l’hôpital que le Gouvernement veut fermer. Ils manifestent depuis ce matin et ils ont l’intention de rester toute la nuit. Demi-tour, et nous allons chercher un coin calme dans le village précédent pour y passer la nuit.

 

Mardi 28 septembre. Nous reprenons la route. La file de camions s’est allongée. Entre la montagne à l’ouest et la mer à l’est il n’y a que la route principale, la voie ferrée et une petite route qui dessert les maisons le long de la mer. Comme on nous dit que les manifestants ont décidé de rester jusqu’à ce que le Gouvernement cède (pour franchir la frontière polaco-biélorusse, 24h "suffisent", ici ça risque fort d'être bien pire), nous repartons un peu plus loin, franchissons un passage à niveau et prenons la route côtière. Hélas, les manifestants ont bien calculé, car elle rejoint la route principale à cent mètres en amont du barrage. Nous sommes coincés, bien coincés. Seule solution, monter dans la montagne, loin, très loin, et redescendre en aval du barrage. Nous en profiterons pour voir deux lacs réputés du parc national de la Sila, là-haut dans la montagne, le lac Arvo et le lac de Cecito.

 

618a1 Entre Cirò et Savelli

 

618a2 Entre Cirò et Savelli 

 Lors d’une petite halte, nous faisons un tour à pied, ce qui permet de fixer le camping-car dans le paysage. Je crois qu’ici, nous ne sommes pas encore dans le parc national, mais la nature est intacte, magnifique.

 

618a3 Entre Cirò et Savelli

 

 

618a4 Entre Cirò et Savelli 

 Sans cesse, la route s’élève. Il y a quelques minutes, nous étions sur ce viaduc, et maintenant il apparaît tout petit, en bas. Les lacets se succèdent pour escalader les collines et les monts. Dès que le bas-côté le permet, nous nous arrêtons quelques instants, pour admirer le paysage, à l’œil nu d’abord, et puis aussi à travers le viseur de l’appareil photo. Je tiens à la fois à garder le souvenir de ces splendeurs et à en faire profiter par procuration ceux qui me lisent.

 

618b Camping sur le lac Arvo 

 Enfin, nous arrivons près du lac Arvo. Le parc a installé un camping officiel, immense, et très sauvage. Certains se plaindront sans doute que les emplacements ne soient pas délimités, mais l’espace est si vaste, dans la forêt et sur l’herbe près du lac que l’on n’a nul besoin de haies, de lignes, de barrières. Quand nous sommes arrivés –mais il est vrai que ce n’est plus la saison– on nous a dit d’aller nous installer où nous voulions, il suffit de repérer où il y a des bornes pour la connexion électrique. Nous avons choisi d’être un peu plus loin du lac (gare aux moustiques), dans la forêt.

 

618c1 Le Lac Arvo 

618c2 Le Lac Arvo 

618c3 Le Lac Arvo 

 Bien évidemment, nous n’avons pas manqué d’aller faire un tour sur les bords du lac pour y contempler le coucher de soleil. Somptueux. Ce lac est très vaste, mais du fait de ses contours légèrement en zigzag on ne capte pas immédiatement du regard toute son étendue. Par la route, le tour représente environ 35 kilomètres.

 

618d1 Le Lac Arvo 

618d2 Le Lac Arvo 

Mercredi 29 septembre. Même si cela nous prend du temps, nous décidons d’une part de faire le tour du lac Arvo, d’autre part d’aller jeter un coup d’œil au lac Cecito. Bien sûr, nous nous arrêterons ici ou là sur les rives, mais avant de partir nous avons envie de faire une vraie promenade à partir de notre camping. Brève par nécessité, mais promenade. Pas la simple halte photo.

 

618d3 Le Lac Arvo 

618d4 Le Lac Arvo 

618d5 Le Lac Arvo 

 Nous voilà partis. Et ce ne sont, comme prévu, que de petites haltes que nous faisons autour du lac Arvo. Mais cela nous suffit pour voir, en bout, combien à la fin de l’été son niveau est bas. Cela a beau être très différent d’un lac bien plein jusqu’à ses rives, je trouve que ce paysage ne manque pas de charme.

 

618e1 Près du lac de Cecito 

618e2 Le lac de Cecito 

 Indubitablement, le lac de Cecito est très beau également, mais il n’est pas aussi saisissant que le lac Arvo. Peut-être cela est-il dû à sa situation, au tracé de la route, ou même à l’heure du jour où nous le voyons. En revanche, nous admirons les belles vaches qui paissent auprès du lac. Nous n’en faisons pas le tour, nous nous contentons de le longer sur dix ou douze kilomètres parce qu’après avoir quitté le lac Arvo, notre prochaine étape de visite est Rossano, à 110 kilomètres de petites routes de montagne.

 

619a1 Site de Rossano

 

619a2 Site de Rossano 

 Et nous voici arrivés à Rossano. Un grand parking gratuit nous accueille à l’entrée de cette ville qui a été au Moyen-Âge la capitale du monachisme grec byzantin en Europe. Les moines installés ici sont venus pour la même raison que ceux de la Cattolica de Stilo que nous avons visitée il y a trois jours, dimanche dernier. En suivant la route des voitures, on peut monter par le tunnel, mais nous choisissons de monter par le vieux petit chemin qui serpente sur le flanc de la colline. Dans cette ville, nous allons nous promener par les vieilles rues typiques, mais nous allons particulièrement visiter deux monuments.

 

619b Rossano, le lion de st Marc devant l'église 

 Le premier est le plus frappant, c’est une église consacrée à saint Marc, et c’est pourquoi sur la toute petite place devant l’église, a été placé un grand lion, symbole de l’évangéliste. Sa gueule tient un robinet, je suppose qu’il y coule parfois, ou qu’il y coulait autrefois, une fontaine.

 

619c1 Rossano, église byzantine San Marco 

619c2 Rossano, chiesa bizantina San Marco 

619c3 Rossano, église byzantine Saint Marc 

 Mais ce qui mérite vraiment la visite, c’est l’église. Je disais il y a un instant que les moines de Stilo et ceux de Rossano avaient fui leur établissement précédent pour les mêmes raisons, et nous avions vu leur église byzantine. En voici une autre, à peine plus récente, puisqu’elle est à cheval sur le dixième siècle et le onzième. Et elle aussi est belle et bien caractéristique.

 

619d Rossano, église byzantine San Marco 

 Nous pensions la voir d’extérieur seulement parce qu’il n’était plus très tôt cet après-midi quand nous sommes arrivés, mais les portes en étaient grandes ouvertes. Sans doute n’y a-t-il pas ici de voleurs parce que même si les murs ne sont pas couverts de tableaux, même si les statues ne sont pas innombrables, il pourrait y avoir des personnes tentées par une razzia. Sans compter les vandales qui iraient écrire sur les murs blancs. Heureuse ville !

 

619e1 Rossano, église byzantine San Marco 

619e2 Rossano, église byzantine Saint Marc 

 Voilà à quoi ressemble l’église byzantine San Marco de Rossano. De lourdes arcades blanches délimitant trois nefs, plan calqué sur le plan dit basilical des basiliques paléochrétiennes, lui-même hérité des édifices antiques où avaient lieu les jugements, et appelés basiliques.

 

619f1 Rossano, église byzantine Saint Marc 

L’autel est constitué du placement judicieux sur quatre discrets pieds modernes d’une très belle pierre antique. Voilà un objet pour la sécurité duquel j’ai peur, car je me rappelle une aventure survenue alors que j’étais encore professeur à Pontoise, autant dire que ce n’est pas hier (Et ceci se passait dans des temps très anciens, comme dit Hugo pour Booz endormi). J’ai eu dans ma classe plusieurs des enfants d’un certain Monsieur Hyest, agriculteur et, les enfants comme les deux parents étant très intéressants et sympathiques, j’avais lié des liens amicaux avec la famille. Et c’est ainsi que j’ai appris que Monsieur Hyest avait un jour, dépierrant un champ de maïs, remarqué que plusieurs pierres semblaient superposées et, en homme intelligent et avisé, avait préféré ne pas y toucher et il avait averti des services archéologiques. Tout près, passait une ancienne voie romaine appelée la Chaussée de César et il avait ainsi découvert une ancienne hôtellerie des deuxième et troisième siècles de notre ère. Les fouilleurs ont ensuite mis au jour une multitude d’objets et monnaies perdus là par les visiteurs. Parmi les fragments de bâtiments, une pierre de seuil portant la marque d’usure faite par les passages de roues de voitures et une rigole pour faire coulisser la porte ainsi que, sur le côté, l’emplacement de la petite porte battante pour le passage des cochers quand la voiture avait été rangée et les chevaux pansés. Une pierre d’un modèle presque unique au monde et pesant plus de deux tonnes. En attendant de pouvoir la transporter, on l’avait réenterrée après sa découverte, mais ni cette précaution ni son poids n’évitèrent sa disparition. Alors cette pierre d’autel…

 

 

619f2 Rossano, église byzantine Saint Marc 

 Dans cette église écrasée par ses épaisses arcades toutes blanches, avec un mobilier minimum dont cette simple pierre d’autel, ce grand Christ pendu au plafond sous la coupole est vraiment impressionnant et son visage exprime, sans l’affectation de traits torturés, sans excès de sang partout, une profonde souffrance et cela, je trouve, a un impact beaucoup plus fort.

 

619g1 La cathédrale de Rossano 

619g2 La cathédrale de Rossano 

 Un autre monument remarquable de Rossano est sa cathédrale. Contrairement à ce que l’on trouve généralement, un bourg groupé autour de sa cathédrale posée au sommet d’une colline ou autre éminence, ici la cathédrale se découvre de haut. À un premier petit oratoire du sixième siècle destiné aux ermites et fréquenté entre autres par le moine Efrem (580-582) a succédé un autre bâtiment plus ample fin huitième, début neuvième siècle et l’actuelle cathédrale est peut-être du onzième siècle décidée par Robert d’Hauteville (Robert Guiscard) lors de la conquête de la ville en 1059-1060, mais elle a été achevée au plus tard courant douzième.

 

619h1 La cathédrale de Rossano 

619h2 La cathédrale de Rossano 

619h3 La cathédrale de Rossano 

 L’église comporte trois vastes nefs élégamment décorées. La construction initiale des onzième et douzième siècles (car des siècles précédents seuls quelques éléments avaient été conservés) a été profondément remaniée au dix-huitième siècle sans pourtant en modifier la structure, mais il est clair que la décoration et l’aspect général ne datent pas du Moyen-Âge. Ils sont fortement influencés par le baroque du sud italien.

 

619i1 La cathédrale de Rossano 

 Baroque également est cette chaire. Dans une église catholique, je n’oserai pas appeler Hermès un buste terminé en socle, et pourtant cet atlante (personnage qui joue le rôle de pilier) en est bien un… Et la blancheur de son marbre sur le fond coloré de la chaire lui donne un relief intéressant.

 

619i2a La cathédrale de Rossano 

619i2b La cathédrale de Rossano 

Cet autel dressé dans la nef est surmonté de la fresque de la Vierge Achiropita, c’est-à-dire non faite de main d’homme (j’explique le mot au sujet d’une autre Achiropita vue à la cathédrale de Taormina, le 19 septembre), peinture qui daterait, d’après des études stratigraphiques et de micro prélèvements, de l’époque d’Efrem pour une première fresque en sous-couche, et du huitième siècle pour le visage actuellement visible. Parce que ce siècle est celui des iconoclastes, la première aurait pu être détruite par eux, et la seconde repeinte après leur passage. Réutilisant certains murs anciens et les décapant, les bâtisseurs du onzième siècle découvrirent cette fresque et l’estimèrent de nature divine. Lors de sa visite en 1193, le roi Tancrède donna trois onces d’or pour que l’on fasse brûler devant elle une lampe perpétuelle (très brièvement, Roger I est le frère de Robert Guiscard et premier roi de Sicile, Roger II est son fils, et le fils aîné de Roger II aura, d’une liaison extra conjugale avec Emma, fille du comte de Lecce, un fils bâtard, Tancrède de Lecce, qui est donc l’arrière-petit-fils de Roger I et l’arrière-petit-neveu de Robert Guiscard. Ce Tancrède est couronné roi de Sicile en 1190 et, en 1191, il conquiert les territoires continentaux, Calabre entre autres : sa tante Constance, fille de Roger II, avait épousé Frédéric Barberousse dont elle avait eu Henri VI à qui revenaient ces territoires continentaux. C’est donc son cousin que Tancrède a spolié). Dès avant cette époque et encore de nos jours, cette Vierge Achiropita est l’objet d’une grande vénération, et elle a donné son nom à la cathédrale, Maria Santissima Achiropita.

 

 

619j Rossano, un graffito romantique 

 Nous ressortons de la cathédrale. Sur un mur, je vois cette phrase romantique d’un amour déçu et longuement fidèle. Cédant à mon goût pour les graffiti, je la photographie. Elle dit : "Je cesserai de t’aimer le jour où je retrouverai dans l’océan toutes les larmes que j’ai versées pour toi".

 

619k Métaponte IMG 7428 

Ce graffito, je l’ai vu lors de la promenade que nous avons faite en ville après la visite de la cathédrale. Puis nous sommes redescendus vers le camping-car par la voie directe, c’est-à-dire par le tunnel moderne et sans charme, mais nous avons décidé de gagner Tarente dès ce soir, soit 160 ou 170 kilomètres, et il est déjà plus de dix-neuf heures. En route, nous croisons Sibari, l’héritière de Sybaris, puis Metaponto, la Métaponte dont le Voyage de Saint-Non montre le temple de Junon que j’ai scanné ci-dessus, dessiné par Desprez, architecte pensionné par le roi à Rome. Nous ne nous arrêtons pas, nous contentant de verser une larme de regret à la vue des panneaux indicateurs méprisés. À Tarente, après avoir tourné sans succès pendant plus d’une heure à la recherche d’une sosta camper équipée, nous nous rabattons sur un petit parking calme en ville pour passer la nuit.

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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 22:19

617a1 Arrivée sur Stilo

 

Nous longeons la côte est de Calabre mais arrivés à un certain point un détour s’impose, nous ne pouvons manquer de tourner vers la petite ville de Stilo, située à environ quinze kilomètres dans les terres car une visite essentielle nous y attend. Mais cette route secondaire nous permet de voir une nature très belle. Quant à ce que nous voyons là, ce n’est pas une autoroute en construction, mais le lit d’une rivière à sec. D’ailleurs, on peut comparer sa largeur avec celle de la route qui la coupe sur un pont et où nous sommes passés précédemment.

 

617a2 Stilo 

617a3 Stilo 

Comme on le voit, Stilo est plus qu’un village, c’est un gros bourg situé sur une colline déjà un peu élevée, environ quatre cents mètres, au pied d’une montagne qui le domine nettement. Retiré, loin de tout, Stilo a su se préserver des ravages de l’urbanisme désordonné et anarchique qui défigure les sites anciens.

 

617b Stilo

 

Aux portes de la ville, on peut voir ce bâtiment à la curieuse toiture en dôme un peu conique qui n’a rien d’une église ou d’une chapelle. Mais il est bien beau dans ce paysage montagneux.

 

617c1 Stilo, La Cattolica 

617c2 Stilo, La Cattolica 

Mais ce n’est pas pour cela que nous sommes ici. Un peu plus haut dans la montagne, bien cachée hors de la vue de la ville, se trouve une merveilleuse petite église byzantine du dixième siècle, peut-être même du neuvième, nommée La Cattolica. Elle apparaît soudain au détour de la petite route qui monte vers elle. On monte encore, on tourne encore, et enfin on se gare pour approcher à pied dans l’allée. Dommage, des échafaudages gâchent un peu la vue sur la façade, surtout du fait que les travaux sont agrémentés de voyants filets de plastique rouge.

 

L’Hégire de Mahomet a lieu en 622. Dès les années 632-640, l’Islam se répand en Syrie, en Égypte, où fleurissaient de très nombreuses communautés monastiques, moines ou anachorètes. Des monastères sont rasés, moines et moniales sont massacrés. Cela provoque des vagues de départs, de fuites, notamment vers la Sicile. Puis des empereurs byzantins, se référant à une interdiction de représenter Dieu énoncée dans la Bible, ordonnent la destruction des représentations religieuses, peintures et statues, ce sont les iconoclastes. Le premier iconoclasme est de 730, le second de 813. Là encore, cela provoque des fuites de moines avec leurs statues, vers l’Italie du sud ou la Sicile. Mais les Arabes sont en Tunisie depuis le septième siècle, ils multiplient les razzias dans la proche Sicile, et en 827 ils entreprennent la conquête de l’île. Des moines anachorètes qui avaient fui les iconoclastes et, déjà, les Arabes, ont de nouveau pris la fuite, ont quitté la Sicile et sont venus s’installer sur cette côte est de Calabre.

 

617d1 Stilo, La Cattolica 

617d2 Stilo, La Cattolica 

On peut, à pied bien sûr, grimper au-dessus, passer sous un pylône de ligne à haute tension et découvrir l’église côté toits avec ces quatre curieuses coupoles à tambours percées de fenêtres simples et la cinquième, centrale, plus haute, dont les fenêtres sont géminées. De là, on distingue les pentes du toit qui, à angle droit, semblent témoigner d’un plan en croix grecque alors qu’au sol c’est un simple carré, flanqué de trois absides. Ce nom de Cattolica n’était attribué qu’aux églises pourvues d’un baptistère, et cette église qui apparaît comme si petite était pourtant la chiesa madre, l’église mère des cinq paroisses de la région. Elle était régie par un protopape (archiprêtre) à l’époque byzantine, devenu vicaire perpétuel par la suite, et qui avait le privilège d’être enterré à l’intérieur. Ainsi, on a retrouvé dans une sépulture de marbre des restes humains portant au doigt une bague de valeur. De rite grec à sa création, elle est passée au rite romain en 1577.

 

617d3 Stilo, La Cattolica (scan) 

Quoique l’entrée soit libre, un homme est installé juste derrière la porte, pour surveiller que l’on ne vole pas le patrimoine italien sur nos cartes mémoire. La photo est interdite et bien surveillée par deux yeux dans un espace de 7,50 mètres sur 7,50 mètres. Le petit livret en vente à la buvette, sur le parking, est très sommaire et ne montre qu’une seule photo des fresques intérieures, et encore cette photo est en noir et blanc et si horrible qu’on ne voit rien. J’ai donc scanné une carte postale, elle non plus pas bien belle, et avec le scanner bas de gamme que nous avons dans le camping-car. Ce n’est guère significatif de la merveille que nous avons admirée.

 

Ce petit espace est soutenu par quatre colonnes de marbre dont le diamètre, la hauteur et la forme sont différents parce qu’elles ont été récupérées sur des monuments antérieurs, tout comme l’ont été aussi les colonnettes des fenêtres géminées sur la coupole centrale. Et puis je parlais des merveilleuses fresques. À la fondation de l’église, fin neuvième siècle ou début dixième, on a peint des saints guerriers authentiquement byzantins. Puis, datant du onzième siècle lors de la conquête normande, dans l’abside centrale figure un saint Jean Chrysostome. À l’époque souabe, un crépi coloré est ajouté, représentant une Annonciation. Saint Jean Baptiste et divers autres saints figurent sur une couche de crépi du quatorzième siècle. Cinquième couche, cinquième (et enfin dernière) période, c’est l’époque angevine, le quinzième siècle. Dans le style gothique (pour moi, je ne vois que le style gothique, mais il paraît qu’il faut y voir le style gothique valencien…), il y a une représentation de la Dormition de la Vierge, intitulée Le Sommeil éternel de la Vierge. Le manteau de Marie est brodé de lys, ce qui n’est pas étonnant puisque ce sont les lys de France, le premier Anjou à régner sur le sud de l’Italie en 1282 (Charles Premier) étant le plus jeune frère de saint Louis. Sur le côté de la Dormition, on peut voir un hérétique qui tente de profaner le corps de la Madone, et un ange lui tranche les mains de son épée.

 

617e Stilo, complexe San Francesco, tour de garde 

Mais la petite ville de Stilo est elle-même intéressante. Faisant partie du complexe du monastère et de l’église de San Francesco, cette tour est à la fois affectée à la garde et au rôle de campanile. Elle date du quatorzième siècle.

 

617f1 Stilo, San Francesco 

617f2 Stilo, San Francesco 

L’église San Francesco a été bâtie au quatorzième siècle mais un tremblement de terre, en 1783, a contraint à la reconstruire partiellement. Dans mon article sur le volcan Stromboli, mardi dernier 22 septembre, je montrais que c’était la Calabre qui était à l’avant-garde de la plaque européenne sous laquelle s’enfonçait la plaque africaine. Il n’est donc pas étonnant que les tremblements de terre soient aussi fréquents et aussi dévastateurs que ceux dont on a eu l’occasion de parler en Sicile ces derniers mois.

 

617f3a Stilo, San Francesco 

617f3b Stilo, San Francesco 

Les murs ont relativement nus, à part ces quelques petites fresques dans leurs cadres de stuc. Elles sont pleines de vie et de naturel, mais malheureusement elles sont en assez mauvais état.

 

617g Stilo, église St François, statue de st Michel 

Quant aux statues, assez nombreuses, elles ne dénotent pas un sens artistique de très haut niveau, mais je vais en montrer plusieurs parce que je trouve amusantes, ou intéressantes, ces représentations. Ici, le visage de saint Michel est digne de celui d’un mannequin de plâtre dans la vitrine d’une boutique de vêtements pour homme, tandis que son costume guerrier ne donne pas dans la sobriété. En outre, il a vaincu le dragon de la domination des Bourbons en faveur de l’unité de l’Italie, parce qu’il porte sur son casque trois immenses plumes, verte, blanche et rouge, aux couleurs du drapeau italien.

 

617h1 Stilo, église San Francesco

 

617h2 Stilo, église San Francesco 

Les représentations de la Vierge abondent dans cette église, et elles ne sont pas, elles non plus, très artistiques. Sur son petit nuage peuplé d’angelots, Marie est toute en mouvement, la main sur la poitrine, mais son visage est joli et le petit Jésus est un bébé adorable. L’autre représentation n’a rien à voir. Tenant un mouchoir sur le bas-ventre de Jésus parce qu’il faut être correct dans une église, elle se penche avec attention vers les deux personnages agenouillés devant elle. Nous sommes dans l’église de saint François, je m’attendrais donc à voir saint François d’Assise et sa disciple sainte Claire (santa Chiara), mais Franciscains comme Clarisses, à ma connaissance, sont vêtus de brun, et je vois plutôt dans ce vêtement celui des Dominicains. Je suppose donc que ce sont saint Dominique et sainte Catherine de Sienne.

 

617h3 Stilo, église San Francesco 

617h4 Stilo, église San Francesco 

Ces deux représentations sont complètement fantaisistes. Certes, la robe bleue pour Marie n’est pas une obligation, et si l’artiste a voulu représenter les épousailles de la Vierge, il l’a habillée en mariée, non pas du temps de Jésus, mais en mariée contemporaine. Mais jamais, ni en tableau, ni en statue, je n’ai vu Marie se marier en l’absence de Joseph. Cette représentation n’a de sens que dans le cas d’un groupe. Même si la plupart du temps l’Annonciation est un groupe de la Vierge et de Gabriel, on peut représenter ce que les Italiens appellent l’Annunziata, la Vierge recevant ou ayant reçu l’annonce, soit parce que l’archange peut être supposé faire l’annonce dans son esprit sans se matérialiser, soit parce que la réaction de Marie mérite d’être interprétée en elle-même, alors qu’ici elle n’exprime rien du tout. D’ailleurs, cette robe ressemble plus à une robe de communiante des années cinquante qu’à une robe de mariés.

 

Toute différente est l’autre statue. Même si la robe et la cape de Marie sont plus classiques, mère et fils sont coiffés d’un chapeau campagnard traditionnel. Ils sont entourés de moutons, l’un d’entre eux lèche le pied de Marie qui tient en main quelques épis qu’elle vient de glaner tandis que Jésus, comme font les enfants, a cueilli un petit bouquet de fleurs des champs dont il serre la tige dans son petit poing. C’est une scène de genre assez jolie, sympathique, que j’aime bien. On aperçoit, sur le flanc du socle en forme de roche, une inscription. Elle signale que cette sculpture, œuvre d’un certain Capaldo réalisée en 1908, est propriété du prêtre Vincenzo Papaleo. Faisant l’impasse sur les autres statues de la Vierge et préférant rester sur la vision plaisante et sociologiquement intéressante de celle-ci, je ressors de cette église.

 

617i1 Tommaso Campanella (Stilo) 

Sur la place devant l’église se dresse une grande statue de Tommaso Campanella. Ce grand homme, ce philosophe, est en effet natif de cette petite ville de Calabre perdue dans la montagne.

 

617i2 Tommaso Campanella (Stilo)

 

617i3 Tommaso Campanella (Stilo) 

Sur le socle est gravée cette inscription : "Io nacqui a debellar tre mali estremi, tirannide, sofismi, ipocrisia". Je suis né pour combattre trois maux extrêmes, la tyrannie, les sophismes, l’hypocrisie. Concernant sa philosophie, c’est éloquent. Et puis ce panneau indicateur dirige le visiteur vers sa maison natale. Il dit : "Maison natale de Tommaso Campanella (1568-1639). Quand il naît dans cette maison en 1568, personne ne pouvait présager que Jean-Dominique Campanella, fils d’un pauvre cordonnier illettré, était destiné à devenir le plus grand philosophe du début du dix-septième siècle et mourrait à la cour de France, comblé d’honneurs par Richelieu et Louis XIII, en 1639.

 

Pourquoi appelle-t-on Tommaso celui qui a été baptisé Giovan Domenico ? C’est parce qu’il est entré dans les ordres, comme Dominicain, et il a choisi saint Thomas d’Aquin comme patron pour son nom religieux. Ses théories fondées sur la sensation et l’amour de Dieu ne sont guère goûtées pat l’Église catholique, aussi sera-t-il arrêté à Naples et condamné pour hérésie en 1590, mais on le libère à la condition qu’il aille s’enfermer dans son couvent de Calabre. Mais il considère que si on le libère, il est libre. Et il parcourt l’Italie, diffusant ses théories. À Padoue, il rencontre Galilée et se lie à lui. C’est sulfureux, à cette époque. Finalement, après plusieurs années, il rentre en Calabre, mais il veut imposer ses idées à la fois politiques et religieuses, ce qui lui vaut un transfert à Naples, la torture pour lui faire avouer et abjurer ses convictions, puis la prison. Vingt-sept ans de prison, de 1599 à 1626. Il se rend alors à Rome. Rome, la gueule du loup. Il est bien sûr arrêté de nouveau, subit trois ans de prison avant d’être relâché en liberté surveillée. Il trompe alors cette surveillance en partant pour la France. C’est, comme le dit le panneau indicateur, l’époque de Richelieu. Quoique le cardinal soit connu entre autres pour son siège de La Rochelle contre les Protestants (1628, un an avant la libération de Campanella), la France de cette époque est éclairée. Un siècle plus tôt, François Premier y recueillait le dernier soupir de Léonard de Vinci. Richelieu crée l’Académie Française en 1635 et Descartes publiera le Discours de la Méthode en 1637. C’est dans ce cadre que Campanella finit sa vie, à Paris, le 22 mai 1639.

 

617i4 Tommaso Campanella (Stilo) 

617i5 Tommaso Campanella (Stilo) 

Voilà donc un résumé de sa vie. Nous descendons la petite ruelle fléchée et nous trouvons devant cette modeste maison. Comme on le voit avec ce linge qui sèche sous le porche, elle est habitée, il n’en a pas été fait un musée. De plus, il est clair que ce balcon de briques n’est pas d’époque. Mais le corps de bâtiment est authentique et il est émouvant de se trouver sur l’humble lieu de naissance de cet homme à la vie si intense, si dense et si mouvementée. J’avoue ne connaître de sa philosophie que ce que je viens d’en lire sur Internet, c’est pourquoi je ne fais que l’évoquer, le lecteur intéressé pouvant s’informer de même que moi d’un clic de souris. Toutefois, cette existence dans laquelle, sur 71 ans, il en a passé plus de 30 en prison, dans laquelle il a été poursuivi, torturé, justifie pleinement ses mots sur la tyrannie et sur l’hypocrisie.

 

617j1 Stilo, vin artisanal 

617j2 Stilo, vin artisanal, le moût 

617j3 Stilo, vin artisanal 

In vino veritas, dit le proverbe latin. La vérité est dans le vin. En nous promenant en ville nous voyons, par la porte ouverte d’une cave, deux hommes occupés à faire leur vin artisanal. Natacha veut prendre une photo, ils nous invitent à entrer. Le pressoir, le moût, le vin –ou plutôt le jus– qui s’écoule. Ils sont sympa, ils nous invitent à goûter un verre de leur vin jeune d’une semaine. Il n’a pas encore le goût du vin, même du vin nouveau, mais ce n’est certes plus du jus de raisin. Et c’est bien loin d’être de l’eau, cette eau où les sages veulent plutôt voir la vérité. Je cite Arsène Houssaye : "Mademoiselle Guimard venait de rouvrir son théâtre de ville ; on devait donner La Vérité dans le vin. L’archevêque de Paris obtint que cette pièce ne serait pas représentée. ‘Il paraît, dit la danseuse, que Monseigneur ne veut pas que la vérité sorte du tonneau plus que du puits’". Néanmoins, après un seul verre, je peux reprendre le volant. Environ soixante-dix kilomètres plus loin, au Lido di Catanzaro, nous trouvons un camping qui nous accueille pour la nuit.

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25 novembre 2010 4 25 /11 /novembre /2010 00:30

615a Plafond du duomo de Messine détruit en 1908

 

La Sicile est l’un des pays dans le monde qui sont perpétuellement ravagés par les phénomènes naturels. Quand ce ne sont pas des éruptions volcaniques, ce sont les tremblements de terre. J’ai longuement parlé ces derniers temps du tremblements de terre du Val de Noto qui en 1693 a détruit tant de villes –dont Catane–, j’ai aussi parlé de l’éruption de l’Etna qui a sévi en 1669 et dont la coulée de lave a tout emporté sur son passage –dont Catane–, ces événements provoquant souvent en prime un raz de marée. Aujourd’hui, nous sommes à Messine, qui a été détruite à 90% par un tremblement de terre en 1908. Mais là, pas question de rebâtir en baroque ou en quelque autre style uniforme, on a construit comme on l’a pu, chacun dans le style de son goût ou de son budget. Le résultat en fait une ville sans grand charme. Si je raconte cela, c’est parce que ce matin nous sommes allés visiter le musée de Messine, et que nous sommes d’abord tombés sur cette poutre peinte récupérée dans les décombres de la cathédrale, en 1908. Cette cathédrale datait des alentours de 1260.

 

615b1 Antonello da Messina, polyptyque de st Grégoire IMG 

615b2 Antonello da Messina, polyptyque de st Grégoire IMG

 

615b3 Antonello da Messina, polyptyque de st Grégoire IMG 

Au palazzo Abatellis de Palerme, j’avais admiré ô combien l’Annunziata d’Antonello da Messina (1430-1479). Ici au musée de Messine, il y a deux de ses œuvres. Ceci est le polyptyque de saint Grégoire qui représente une Vierge à l’Enfant entre les volets de saint Grégoire et de saint Benoît, tandis qu’au-dessus c’est une Annonciation, avec l’archange Gabriel à gauche et la Vierge annoncée (en italien l’Annunziata) à droite. La partie centrale supérieure a été perdue et l’on ignore ce qu’elle pouvait représenter, vraisemblablement un Christ en croix ou une déposition de croix. Le tableau a été commandé en 1473 par l’église et le couvent de Sainte Marie Hors les Murs et Saint Grégoire. Les six éléments étaient assemblés dans un cadre en bois doré de style gothique tardif, qui a disparu il y a longtemps, probablement dès le seizième siècle. Cette malheureuse œuvre a beaucoup souffert. En effet, si au seizième siècle on a retiré le cadre, c’était pour disperser chacun des six tableaux et lorsque l’on a voulu les réunir, on n’a pu remettre la main sur l’un d’entre eux. Et puis en 1842, le polyptyque a été nettoyé, mais alors vraiment bien nettoyé, avec des substances abrasives qui ont emporté la couleur. Enfin, en 1908, le couvent devenu musée s’est complètement effondré sur tout ce qu’il contenait, dont le polyptyque. Dans la catastrophe qui affectait toute la ville, la priorité a consisté à rechercher les disparus, avant de dégager les ruines du couvent. Or immédiatement après le séisme et pendant plusieurs jours une forte pluie a détrempé la ville et quand, enfin, on a retrouvé le tableau dans les ruines il avait fortement souffert de son séjour prolongé dans l’eau. En particulier l’Annunziata en haut à gauche et saint Grégoire en bas à droite avaient été endommagés. On s’est attaqué à la restauration en 1912 en s’aidant de photographies qui, fort heureusement, avaient été faites quelque temps avant le sinistre. Une ultime restauration de 2005-2006 effectuée en prévision d’une exposition à Rome, aux Écuries du Quirinal, a permis, en ôtant un vernis intempestif, de découvrir les somptueuses décorations florales de la robe de la Madone.

 

Antonello da Messina a très soigneusement composé son polyptyque. L’attention est naturellement attirée par le panneau central avec la Vierge, et au centre de ce tableau central la main de Marie est ouverte et suggère un mouvement tournant en direction du spectateur, elle s’adresse à nous. La parfaite harmonie entre la mère et l’enfant est évoquée par une même orientation de la tête, tournée un peu à gauche du spectateur et légèrement inclinée, par une même direction du regard, par un même air intense et attentif accompagné d’un même demi-sourire bienveillant. Chaque détail est intéressant, comme la pomme dans la main droite de Jésus, et les cerises qu’il prend de l’autre main dans la main de sa mère. Il aurait fallu que je multiplie la publication de détails pour pouvoir tout étudier…

 

615b4 Antonello da Messina, Madonna col Bambino e un France

 

L’autre œuvre d’Antonello da Messina est un petit tableau de 16 centimètres sur 11,9 représentant une Vierge à l’Enfant bénissant avec un Franciscain en adoration. C’est un Allemand de Berlin qui en était propriétaire depuis 1930, pour sa collection privée, puis le tableau a été mis en vente aux enchères chez Christie’s, à Londres, en 2003, sans que l’on en connaisse l’auteur. C’est ainsi que le musée de Messine a très vite reconnu la patte du maître et a pu l’attribuer à Antonello en l’acquérant. Cette attribution est essentiellement basée sur une comparaison avec la Madonna Salting de la National Gallery de Londres, pour l’ovale du visage de la Vierge, les yeux juste entrouverts et dirigés vers le bas, la forme de la bouche et du nez, et aussi pour la position de trois quarts qui se retrouve dans nombre d’œuvres de ce peintre. Typique aussi du travail de cet artiste, le travail sur la finesse de la main et des doigts. Avant qu’il ne soit échu dans cette collection allemande, on ignore tout de l’origine et du trajet de ce tableau. Vu ses dimensions très réduites, on suppose qu’il était destiné à un usage de dévotion privée, et d’ailleurs il possède une autre face peinte, sur laquelle un visage de Christ est très effacé, probablement pour avoir été quotidiennement soumis au baiser de son propriétaire. On avance une date comprise entre 1465 et 1470. Indépendamment de tous ces détails historiques et techniques, j’adore ce tableau pour la beauté des traits et des expressions, pour le naturel des personnages qui, pleins d’humanité, conservent malgré cela (ou peut-être plutôt grâce à cela) une forte valeur mystique.

 

615c1 Christ à la colonne (début 16e siècle) IMG 2392

 

J’aime tellement Antonello da Messina que je me suis éternisé sur ses œuvres. Je vais essayer d’être plus bref avec les autres. Ce Christ à la colonne est d’un auteur non identifié qui l’a peint au début du seizième siècle et se rattache à l’école d’Antonello. La bouche charnue entrouverte, les yeux pleins de détresse dirigés vers le Ciel (détresse, oui, car un peu plus tard, sur la croix, Jésus dira, selon saint Matthieu "Eli, Eli, lamma sabacthani", "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné", qui fera dire qu’il délirait et croyait s’adresser au prophète Élie). Et puis il y a le travail sur les cheveux, le modelé du corps, le jeu des ombres… Encore un très beau tableau.

 

615c2 peintre flamand, la Vierge et l'Enfant Jésus IMG 240

 

C’est un peintre flamand du quinzième siècle non identifié, peut-être un disciple de Petrus Christus, qui a peint cette Madonna col Bambino, cette Vierge à l’Enfant. Même si Antonello a beaucoup étudié les peintres flamands et a en particulier adopté leur souci du détail, je trouve qu’il y a un monde entre lui et un Flamand comme celui-ci, dont il est contemporain. Ne seraient-ce que les traits du modèle. D’autre part, Marie appuie tendrement sa joue sur la tête de Jésus, Jésus prend Marie par le cou, mais en dehors de cette expression de l’amour de l’un pour l’autre on ne peut relever aucun parallélisme dans la position de la tête ou du corps, dans la direction des regards, dans l’interprétation que l’on peut donner des sentiments qu’ils éprouvent. Ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas cette Vierge, mais je suis frappé par la différence de vision des deux peintres.

 

615d1a Salvo di Antonio, Vierge à l'Enfant, st Jean, st Pi

 

615d1b Salvo di Antonio, Vierge à l'Enfant, st Jean, st Pi

 615d1c Salvo di Antonio, Vierge à l'Enfant, st Jean, st Pi

 

Autre tableau que j’aime, cette Madonna col Bambino (encore une) entre saint Jean l’Évangéliste (à droite) et saint Pierre (à gauche). Cette œuvre a été attribuée sans une certitude absolue à Salvo di Antonio, dont les dates ne sont pas connues mais qui produisait déjà en 1493 et qui était encore en vie en 1522. Pâle, fine et délicate, Marie est une toute jeune fille, presque adolescente encore, ses yeux sont pleins d’intelligence et de profondeur, mais elle est songeuse, comme si elle s’inquiétait pour ce qui attend Jésus et sur le poids de son rôle. Le contraste est fort entre elle et saint Pierre, au teint bronzé, au crâne dégarni, à la couronne de cheveux blancs et à la barbe blanche bien taillée, au léger prognathisme, le regard baissé vers Jésus, plein d’amour et d’admiration respectueuse. Il va de soi que la scène est symbolique, puisque saint Pierre ne connaissait pas Jésus enfant et que saint Jean était plus jeune que Jésus.

 

615d2a Giovannello da Itala, santa Chiara IMG 2409 

615d2b Giovannello da Itala, santa Chiara IMG 2411 

Giovannello da Itala (répertorié entre 1504 et 1531), qui a peint ce grand tableau de santa Chiara (sainte Claire), l’a entouré de petits cadres représentant des épisodes de sa vie. Née à Assise en 1193, Chiara était une jeune fille de la haute société qui, le soir du dimanche des Rameaux, 18 mars 1211, alors qu’elle avait juste dix-huit ans, ayant résolu de consacrer sa vie à Dieu et de vivre dans la pauvreté absolue, était sortie de la maison paternelle par la porte de service et s’était rendue auprès de François d’Assise, qui n’était pas encore canonisé. Puisqu’elle veut vivre dans la pauvreté et l’abandon à Dieu, il lui coupe les cheveux, l’habille d’une simple tunique et l’envoie dans un monastère bénédictin à quatre kilomètres d’Assise. La très vive opposition de son père ne l’a pas empêchée de persister, ni n’a empêché ses deux sœurs puis sa mère de la rejoindre. Bientôt, elles seront une cinquantaine de jeunes filles et de femmes. François d’Assise donne alors à Claire une règle calquée sur celle qu’il avait voulue pour les Franciscains et fait d’elle, contre son gré, la supérieure de l’ordre. Le pape et les cardinaux étaient très réticents et auraient voulu qu’elle accepte des dons et que cette communauté possède des biens, mais Claire continuait dans son idée de pauvreté absolue, qui pendant ce temps faisait de plus en plus d’adeptes, les communautés se multipliant. Finalement, c’est seulement quelques jours avant sa mort survenue le 11 août 1253 que la règle des Clarisses conforme à ses vœux lui était remise approuvée par le pape. Ici, nous voyons Claire et ses consœurs se faisant couper les cheveux par des Franciscains.

 

615d3a Henri Met de Bles, histoire de st Jean Baptiste IMG 

615d3b Henri Met de Bles, histoire de st Jean Baptiste IMG 

615d3c Henri Met de Bles, histoire de st Jean Baptiste IMG 

De la même façon que pour le tableau de sainte Claire, une peinture centrale est entourée de petits cadres reprenant les épisodes marquants de la vie et de la mort de saint Jean Baptiste. Le peintre serait, avec un point d’interrogation, Henri Met de Bles (vers 1480-vers 1550). J’ai choisi de montrer ici l’épisode de sa naissance, dans un somptueux intérieur de style flamand. Sa mère, sainte Élisabeth, étant sur son lit d’accouchée, il est donc naissant, mais il est représenté debout sur un tabouret. Les femmes qui s’occupent de lui ne le soutiennent pas et d’ailleurs il a les jambes bien droites comme un enfant qui n’est pas si bébé, il a les yeux ouverts, il est fait comme une poupée. Sur ma deuxième photo il est amené par des gardes pour être décapité à la demande de Salomé (le 17 mars dernier, je racontais en détail sa vie, devant le crâne qui serait le sien et que l’on peut voir dans l’église San Silvestro in Capite, à Rome). Cette demande avait été inspirée à Salomé par sa mère Hérodiade. La femme en blanc que l’on voit ici est donc l’une d’elles deux, mais sur la dernière image, où le corps de Jean Baptiste est tombé à terre, c’est à cette femme que la tête est remise, et de plus on voit que son visage est très jeune. Il s’agit donc de Salomé. Toutes ces représentations sont très riches, en détails, en décors, en costumes, en couleurs.

 

615e1 Alibrandi, Présentation au temple IMG 2430 

615e2 Marsala, Chiesa Grande, Présentation de Jésus au te

 

Cette Présentation au temple, sur la première photo, est de Girolamo Alibrandi (1470-1524) et elle date de 1519. En la voyant ici, j’ai été très étonné parce que je me rappelais avoir vu cette peinture à Marsala, dans la Chiesa Grande, et je me suis alors demandé si celle de Marsala n’était pas une copie. Mais ici, dans ce mauvais état, sans aucun doute c’est un original. Le petit écriteau explicatif dit seulement qu’elle provient de l’église San Nicolò. Pour mesurer mon erreur, je me suis reporté à mon article du 17 août à Marsala, où je publiais la seconde de ces photos et où j’écrivais : "C’est la Présentation de Jésus au temple, qui correspond aussi, quarante jours après la naissance, à la purification de Marie, le sang de l’accouchement étant, dans la religion hébraïque, impur au même titre que celui des règles. En bas à gauche, mains jointes, c’est Antonio Lombardo, archevêque de Messine mais précédemment archiprêtre à Marsala, qui en 1593 a commandé cette toile à Antonello Riccio (dont le nom signifie hérisson, ou oursin) et l’a donnée à cette église qu’il aime et à laquelle il continue de penser après l’avoir quittée pour assumer ses fonctions à Messine. Devant un autel on voit Marie qui tend Jésus à Siméon, représenté en prêtre, et près d’elle Joseph, tête penchée, apporte les deux colombes prescrites par le rite. Au pied de l’autel, étendue au sol dans une position de transe qui n’est pas sans évoquer la sibylle, c’est la prophétesse Anne qui, selon saint Luc, loue Dieu et annonce à travers cet enfant la rédemption qu’il a promise à son peuple". Tiens, Monseigneur Lombardo n’apparaît pas sur le tableau de 1519. Tout s’explique. La copie de Marsala est ancienne, et le détail qui me manquait à cette époque est que le tableau commandé par l’évêque de Messine en 1593 était à cette époque-là une copie d’un tableau qu’il avait vu au siège de son nouveau poste, qui lui plaisait, et qu’il a voulu offrir à la ville dont il était originaire. Il ne s’agit donc pas d’un faux photographique moderne, mais d’une copie ancienne. À Marsala, j’avais oublié, ou négligé, de citer les mots de saint Luc : "Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser. Elle était fort avancée en âge, et elle avait vécu sept ans avec son mari depuis sa virginité. Restée veuve, et âgée de quatre vingt-quatre ans, elle ne quittait pas le temple, et elle servait Dieu nuit et jour dans le jeûne et dans la prière. Étant survenue, elle aussi, à cette même heure, elle louait Dieu, et elle parlait de Jésus à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem". Pas de doute, elle fait bien jeune pour ses quatre vingt-quatre ans !

 

615f1a Caravage, Résurrection de Lazare IMG 2454 

615f1b Caravage, Résurrection de Lazare IMG 2456 

615f1c Caravaggio, Resurrezione di Lazzaro IMG 2457 

Nous voici à présent dans une salle très sombre, où sont présentées deux œuvres elles-mêmes très sombres. Même sans parler de photo, il faut un moment pour que la vue se fasse à l’obscurité. De peur que des irresponsables, sans respect pour les couleurs qui pourraient être détruites par des éclairs puissants, n’utilisent un flash, trois gardiens sont tapis dans l’ombre et taillent une bavette. Bon, disons que le musée doit en placer un ici et que l’ennui, le désir de compagnie et de conversation a incité les deux autres à apporter des chaises et à s’entretenir avec leur collègue plutôt que de faire les cent pas à travers d’autres salles.

 

Le peintre qui a l’honneur de cette salle obscure n’est autre que le Caravage. Oui, Caravaggio en personne. Ce premier tableau représente la Résurrection de Lazare. On en a le contrat daté du 6 décembre 1608, qui ne mentionne pas le nom du peintre mais c’est le marchand et banquier originaire de Gênes, Giovan Battista de’ Lazzari qui a commandé… une Madone avec saint Jean Baptiste et d’autres saints, destiné à l’église de Messine des Padri Crociferi, les Pères Porte-Croix. Et puis dans le bulletin de livraison du 10 juin 1609 apparaît le nom du peintre et le sujet du tableau achevé, la Résurrection de Lazare. Le sujet a été choisi par le Caravage lui-même. Certes le commanditaire avait prévu un saint Jean Baptiste dont il porte le nom, mais l’artiste a voulu plutôt honorer son nom de famille. D’autre part, les Crociferi portant une grande croix cousue sur la poitrine de leur soutane, la critique a vu dans les bras de Lazare ouverts en croix une allusion à l’habit des destinataires du tableau. Le Caravage a toujours privilégié les compositions en diagonale, et ici il utilise les deux diagonales. L’une des diagonales qui reçoit la lumière dans ce tableau sombre est le corps mort de Lazare prolongé vers le haut par les visages de ses sœurs. L’autre diagonale est constituée des têtes des hommes et s’achève vers le bas par le bras gauche de Lazare. Et puis, rompant ces deux directions, le bras vêtu de rouge de Jésus se tend à l’horizontale pour ressusciter son ami. Jésus, ainsi laissé dans l’ombre, prend toute sa force dans le tableau. Ce bras, cette main, surgis de la gauche, me rappellent précisément le bras, la main, très semblables, mais issus de la droite, quand Jésus désigne Matthieu pour lui dire de le suivre, dans l’église romaine de Saint Louis des Français. Les sœurs se penchent sur leur frère avec tendresse, amour, tristesse, tandis que deux des hommes, celui qui soulève la pierre tombale et celui qui est juste au-dessus, se retournent avec colère vers Jésus qui a tardé à venir sauver son ami alors qu’il était encore en vie (il sent déjà, lui objectera-t-on quand il demandera à reprendre le mort dans son tombeau). Mais derrière, un autre se tourne vers Jésus, il y a de l’espoir dans son regard, peut-être de la foi. Et au milieu de tous ces sentiments mêlés, au milieu de ce tumulte de l’existence humaine, le bras de Jésus exprime la force divine, je n’ose pas dire indifférente aux rumeurs du monde, mais sereine en face de l’émoi humain.

 

On sait à quel point notre Caravage était violent et bagarreur. En 1606, pour le meurtre du chef de la milice intervenu dans un duel faisant suite à une rixe, il est condamné à mort et fuit Rome pour éviter l’exécution de la sentence. En 1607 il s’installe à Malte, mais là il est coupable d’une rixe dans la maison de l’organiste de la cathédrale, et on l’accuse en outre de relations homosexuelles avec le fils d’un haut dignitaire. Il est jeté en prison mais, sans attendre une nouvelle condamnation à mort, il parvient à s’évader et arrive en Sicile. C’est l’époque de ses tableaux les plus sombres, au propre et au figuré. Il est sous le coup de deux condamnations à mort, on ne peut l’oublier quand on le voit peindre la Décollation de Jean Baptiste, ou quand il choisit lui-même le sujet de ce Lazare qu’il ne représente pas sortant du tombeau, mais mort. Un peu plus d’un an après la livraison de ce tableau, et sans savoir que le pape venait de signer sa grâce, il est mort le 18 juillet 1610 à l’hôpital de Sainte Marie Auxiliatrice, à Porto Ercole, au sud de la Toscane, alors qu’il essayait de se rendre à Rome. J’ai lu à son sujet une information très récente, puisqu’elle date de 2010. Dans l’ossuaire d’une église de cette localité de Porto Ercole, des ossements ont été identifiés comme étant les siens grâce à une étude au carbone 14, avec une probabilité de 85%.

 

615f2a Caravage, Adoration des bergers IMG 2458 

615f2b Caravaggio, Adorazione dei pastori IMG 2460 

Et voilà l’autre tableau du Caravage présenté dans cette salle obscure qui augmente encore l’effet dramatique tout en préservant les couleurs des œuvres. Même si le sujet de cette toile n’est pas dramatique puisqu’il s’agit de l’Adoration des bergers. Comme toujours chez le Caravage, selon le style qui lui est propre et qu’il a créé, le décor est réduit au minimum, le sujet est dans l’ombre et se détache seulement par un rai de lumière, et la composition suit une diagonale. Ce tableau, commandé par le sénat de Messine et destiné à une église de Capucins (détruite en 1908), a été réalisé à la même époque que la Résurrection de Lazare, c’est-à-dire pendant le séjour de l’artiste à Messine, de la fin de 1608 à l’été de 1609, quand les caractéristiques des œuvres du Caravage sont le plus affirmées. On note la pauvreté de la scène, Marie à même le sol dans sa robe rouge toute simple et avec un fichu sur la tête tient son bébé tout contre elle dans une attitude pleine de tendresse. Il est difficile de distinguer sur ma photo les outils de charpentier de saint Joseph ou le panier avec une serviette, autant d’éléments qui montrent une vie humble. Mais face à cela, les bergers enveloppés dans leurs grandes houppelandes sont pleins de respect. Eux-mêmes sont présentés comme humbles et pauvres, mais on voit que malgré l’égalité de condition apparente, ils se sentent en présence de quelqu’un qui les dépasse. Ils viennent honorer et adorer Jésus dans les bras de Marie, dans une attitude d’accueil, sans doute pas étrangère à l’intention de se référer aux Capucins, qui font vœu de pauvreté et se consacrent à l’accueil des nécessiteux, puisque cette toile leur était destinée.

 

615g1 Musée de Messine, Vierge du Carmel, 1650 IMG 2484 

615g2 Musée de Messine, Vierge du Carmel, 1650 IMG 2485 

615g3 Musée de Messine, Vierge du Carmel, 1650 IMG 2486 

Quittons notre cher Caravaggio. Cette œuvre est de provenance inconnue, mais elle a été datée de 1650 et identifiée comme une Vierge du Carmel. L’habillage en argent repoussé et ciselé, qui recouvre une peinture sur toile, représente les prophètes Élie et Élisée tenant les pans de la grande cape de Marie. Sous cette cape, Marie a les bras ouverts comme une Vierge de Miséricorde. En haut, entre deux chérubins, avec une auréole en triangle de la Sainte Trinité, c’est le Père Éternel que je montre en gros plan. En bas, autour du croissant de lune, on voit les hiérarchies religieuses à gauche et laïques à droite. Au dix-septième siècle, Messine était célèbre pour le travail de ses orfèvres sur argent, et cette œuvre admirable en est une bonne illustration mais quelques années plus tard c’est un revêtement d’or qui sera réalisé pour la Madone de la cathédrale de Messine. La peinture à l’huile, elle, a été attribuée à Giovan Battista Quagliata, un peintre de Messine. Je montre également ce visage en gros plan parce que je trouve intéressants l’ovale parfait du visage, la bouche, petite, bien ourlée, charnue, les yeux baissés, attentifs à quelque chose que nous ne voyons pas, le port noble sur un long cou, le maquillage appuyé mais distingué, le relief et la vie extraordinaires que prend cette représentation de la Vierge. Désolé, je n’ai pas su rendre en photo le merveilleux de cet ensemble dont, au musée, l’argent est si brillant, un peu comme il apparaît sur ma dernière photo, mais c’est vraiment une très belle œuvre, impressionnante.

 

615h1 Meuble, manufacture napolitaine, 17e siècle IMG 2468

 

615h2 Meuble, manufacture napolitaine, 17e siècle IMG 2472 

Maintenant, nous changeons complètement de secteur, et en chemin nous trouvons ce meuble napolitain de la première moitié du dix-septième siècle, en bois plaqué ébène avec des incrustations d’ivoire, qui provient d’un monastère nommé Santa Maria della Scala. Pas d’autre précision sur l’écriteau. Ce soir j’ai cherché sur Internet, parce que dans ma mémoire je ne retrouve qu’un célèbre monastère de ce nom à Sienne, et une église sans monastère, avec le pluriel delle Scale, à Raguse. Et Internet me donne également Milan et Messine. Dans le cas de ce meuble, aucun doute, c’est Messine. Les appliques d’ivoire sont très fines, pleines de vie, amusantes. J’en montre donc une en gros plan.

 

615i1 Musée de Messine, majolique IMG 2532 

615i2 Musée de Messine, majolique IMG 2533 

615i3 Musée de Messine, majolique IMG 2530 

Nous arrivons à présent dans le département des majoliques. Elles sont l’œuvre de Domenico da Venezia, un peintre et céramiste né vers 1520 ou 1525 et mort à Venise entre 1569 et 1574, célèbre pour l’harmonie chromatique de ses poteries. Ici, il semble inutile de dire les titres indiqués sur les étiquettes, tête d’homme, tête de femme, Vénus. Mais il est plus intéressant de dire que parmi les très nombreuses poteries de ce maître, j’ai vu toutes sortes de thèmes, des portraits, des sujets mythologiques (Vénus, Daphné), des sujets historiques (Mucius Scævola), des sujets bibliques (David et Goliath, Judith et Holopherne), des trophées, des fleurs.

 

615j1 Musée de Messine, majolique IMG 2537 

Ces deux pots ventrus datent de la moitié du dix-huitième siècle et proviennent de Caltagirone. Le soir du premier septembre, il y a un peu plus de trois semaines, nous nous sommes promenés dans cette ville réputée pour ses céramiques et qui, outre les innombrables boutiques qui vendent ces productions, est abondamment décorée de carrelages, sur les contremarches de son grand escalier, sur ses murs. Mais à part une ou deux devantures d’antiquaires, nous n’avions vu que des productions modernes, poteries, statues, carrelages. Ici l’on peut voir ce qui a rendu la ville célèbre dans le passé.

 

615j2 Musée de Messine, majolique IMG 2547

 

Radicalement différentes sont la forme et la décoration de ce pot, provenant lui aussi de Caltagirone. Les spécialistes pensent même pouvoir l’attribuer à un atelier en particulier, celui d’Antonino et Letterio Lo Nobile. Il date du dernier quart du dix-huitième siècle. Je le trouve particulièrement décoratif.

 

615k1 Musée de Messine, Vierge à l'Enfant IMG 2609 

615k2 Museo di Messina, Madonna col Bambino IMG 2660 

Nous ressortons. Dans la cour du musée, il y a divers objets, mais ils ne sont pas à proprement parler exposés, ils sont là sans notice explicative, sans la moindre étiquette de date, de provenance, d’artiste. Cela ne m’empêche pas de trouver très belles ces deux Vierges à l’Enfant, extrêmement différentes. La première est bien en chair, elle porte des cheveux courts, son bébé est potelé, et dans la présentation, dans l’attitude, on voit une dame de la haute société avec son bébé, mais sans rien qui rappelle les traditionnelles Madones. De plus elle est assise, mais pas sur un trône, c’est une mère fatiguée qui s’assied quelques instants sur un muret ou un banc dans un jardin public. C’est tellement inhabituel que j’en viens à me demander si c’est bien une Madone et non pas la statue d’une commanditaire, une noble qui aurait souhaité son portrait avec son enfant. La seconde, au contraire, est de présentation très classique, aussi je préfère cadrer sur son très beau visage et sur celui de Jésus au regard intense.

 

615k3 Musée de Messine, AnnonciationIMG 2642 

Sur un mur est fixée cette Annonciation. J’aime bien ce sujet, parce qu’il est tellement rabâché en peinture, en sculpture, en bas-relief, qu’il est intéressant de voir l’interprétation qu’en donne l’artiste et de la comparer à tout ce que l’on a déjà vu. Ici, pas de colombe du Saint Esprit qui arrive pour transmettre la conception miraculeuse et virginale de Jésus, l’archange Gabriel et Marie sont agenouillés face à face, tout près l’un de l’autre, le visage de Gabriel n’a rien de souriant ni d’avenant, c’est un messager, rien de plus, et Marie pose une main sur sa poitrine (moi ?), elle écarte l’autre bras en signe d’étonnement.

 

616a de Messine au continent (San Giovanni) 

Quand nous sommes entrés en Sicile, on nous a vendu un aller et retour valable trois mois. Trois mois ? Nous avons souri, nous reviendrons sur le continent bien avant. Cela se passait le 29 juin dernier. Aujourd’hui 25 septembre, nous nous dirigeons vers le port de Messine. Il n’y avait pas de quoi sourire, avec cette validité de trois mois du billet de retour. Mais ça y est, nous sommes sur le bateau. Pour notre deuil de la Sicile, le ciel est noir (cette photo a été prise à 14h44, heure attestée par l’horloge interne de mon appareil, ce n’est donc pas la nuit). Nous sommes sur le pont supérieur, et le véhicule blanc à côté du bus rouge foncé est notre domicile ambulant.

 

616b de Messine au continent (San Giovanni)

 

J’aime bien ce détroit de Messine, surtout quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle (Baudelaire). De gros nuages, une mer grise, c’est très beau.

 

616c de Messine au continent (San Giovanni)

 

616d Scylla entre la Sicile et le continent 

En regardant sur notre gauche, c’est-à-dire vers le nord, on retrouve cette gravure du Voyage de Saint-Non qu'avait acheté fort cher notre ami Alfonso de Padula et qu’il nous avait autorisés à photographier. Le titre en dit Vue du rocher de Scylla et d’une partie de la côte de la Calabre ultérieure prise du phare de Messine et en traversant le détroit. De très petits caractères précisent Dessinée par Desprez et Gravée par Varin. C’est cette Scylla dont le corps s’achevait par six gueules de chiens qui avalaient tout ce qui passait à leur portée, ce qui avait coûté la vie à six compagnons d’Ulysse. Sur le pont supérieur, nous n’étions pas à portée, et tant pis pour les gens, nombreux, qui ne respectent pas l’interdiction répétée partout de rester près des voitures pendant la traversée. Du fait de la position de notre camping-car nous sommes sortis parmi les premiers, mais j’ignore combien de voitures sont restées immobilisées sans conducteur pour cause de l’appétit des chiens de Scylla. Débarqués à San Giovanni, nous nous rendons immédiatement à Reggio di Calabria.

 

616e Reggio de Calabre, guerriers de Riace 

616f Reggio de Calabre, guerriers de Riace 

Là, nous souhaitons vivement voir les célèbres Guerriers de Riace mais, arrivés devant le musée, nous le trouvons fermé. Non pas pour un jour ou deux, mais pour plusieurs mois. Il est en complète rénovation. De l’extérieur, au-dessus des échafaudages, on voit des pièces sans fenêtre. Mais un monsieur fort aimable, voyant nos mines déconfites, nous demande si ce sont les Guerriers que nous souhaitions voir et, à notre réponse positive, il nous informe que pendant les travaux ils sont en dépôt au siège du conseil régional, eux-mêmes en travaux de restauration mais visibles par les visiteurs. Nous nous rendons donc au conseil régional de Calabre et, en effet, dans le hall un bureau est installé avec des hôtesses, et sur le côté, derrière un grand mur de verre, dans le laboratoire de restauration, nos hommes sont là, sur la table d’opération. Mais la photo est strictement interdite, et les hôtesses sont là à quelques mètres. Ce que je montre ici, ce sont donc des scans de cartes postales…

 

Ces deux statues de bronze ne sont pas exactement contemporaines. Celle de gauche, appelée Guerrier A, a été réalisée entre 460 et 450 avant Jésus-Christ, tandis que celle de droite, Guerrier B, est un peu plus récente (entre 430 et 420). On parle des bronzes de Riace parce qu’ils ont été découverts en 1972 au fond de la mer, à environ 200 mètres au large de Riace (ville située sur la côte est de Calabre. Normalement, demain nous traverserons cette commune), sans doute suite au naufrage du bateau qui les transportait bien qu’aucune épave de navire n’ait été retrouvée aux alentours. Simple conjecture, on suppose que ces statues, dont on a la certitude qu’elles proviennent de Grèce, étaient destinées à Rome, les Romains pillant les œuvres d’art des pays qu’ils conquéraient, comme d’ailleurs Napoléon l’a fait, ou les Nazis lors de la Seconde Guerre Mondiale.

 

Ces guerriers mesurent respectivement 1,98 et 1,97 mètre. Les corps avec les jambes, ont été fondus en une seule pièce selon la technique de la cire perdue, des traces de soudure au niveau du cou, des épaules et des chevilles montrant que tête, bras et pieds ont été coulés à part. Par ailleurs, les mèches de cheveux ont toutes été soudées une à une sur la tête d’abord coulée chauve. Le guerrier A est doté de lèvres réalisées dans un métal très riche en cuivre pour les rendre plus rouges, et rapportées ensuite, tandis que ses dents ont été recouvertes d’une feuille d’argent. Il possède des yeux en ivoire, avec un évidemment là où était insérés iris et pupille, malheureusement perdus. Dans la position où il est aujourd’hui, et alors que l’on ne peut s’en approcher, je n’ai pas pu voir ces détails, mais sur les photos que j’ai vues, c’est saisissant de réalisme. Le guerrier A, plus âgé, plus agressif et décidé, émeut 85% des femmes hétérosexuelles, selon une très sérieuse étude psychologique américaine. Le guerrier B repose lui aussi sur sa jambe droite, mais la jambe gauche fléchie ne s’avance pas comme celle de son collègue pour aller résolument à l’ennemi, il donne l’impression d’être plutôt prêt à reculer, il est plus hésitant.

 

Ces attitudes ont amené quelques chercheurs à proposer une identification des héros représentés par ces statues. Ils seraient liés à l’épisode mythique qui a donné naissance à la tragédie d’Eschyle intitulée Les Sept contre Thèbes. On sait qu’après l’abdication d’Œdipe et le suicide de Jocaste, sa mère puis sa femme, leurs deux fils Étéocle et Polynice s’étaient mis d’accord pour régner sur Thèbes un an chacun à tour de rôle. Mais au terme de la première année, Étéocle a refusé de céder sa place à son frère (même si ce n’est pas lui qui a dit "J’y suis, j’y reste !"). D’où la guerre, où à chacune des portes de Thèbes un champion d’Étéocle affrontait un champion de Polynice. Apparaissent ici deux personnages, Tydée et Amphiaraos. Tydée, impliqué dans la guerre devant l’une des sept portes, est opposé à Mélanippos, qui le blesse mortellement au ventre. Amphiaraos, alors, tue Mélanippos et lui coupe la tête qu’il apporte à Tydée. Tydée fend le crâne et en dévore le cerveau, terrible geste d’anthropophagie qui fait renoncer Athéna à son projet de lui conférer l’immortalité. Puis l’expédition tourne à la déroute complète des assaillants de Thèbes, tandis qu'Étéocle et Polynice s'entre-tuent. Amphiaraos alors s’enfuit dans l’espoir d’échapper à la mort mais Zeus ouvre la terre sous ses pas et l’engloutit. Ces chercheurs identifient l’agressif et cruel guerrier A à Tydée et le plus craintif guerrier B au fuyard Amphiaraos, mais leur hypothèse est loin de faire l’unanimité chez les spécialistes.

 

Après être sortis des locaux du conseil régional et y avoir vu quelques autres merveilles issues du musée, nous décidons de ne pas nous attarder davantage dans cette ville et nous prenons immédiatement la route. Nous faisons environ soixante-dix kilomètres en suivant la côte qui descend vers le sud par l'ouest puis remonte vers le nord par l'est et, les campings de la côte étant tous fermés ou complets, nous décidons de passer la nuit en autonomie sur le parking d’une petite gare, à Brancaleone.

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21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 23:25

614a1 Strombolicchio

 

Notre bateau vers Milazzo et le camping-car ne partant que ce soir, nous avons le temps de dormir un peu ce matin pour nous reposer des fatigues de l’ascension du Stromboli, avant d’aller prendre notre petit déjeuner une demi-heure avant que ne soit dégarni puis fermé le buffet. Puis nous laissons nos bagages dans le hall de l’hôtel sous l’œil que nous espérons vigilant de la réception nos ordinateurs sont là…), et nous partons nous balader. Nous avions vu le Strombolicchio depuis le bateau en arrivant, j’en ai montré hier une photo vu des pentes du volcan, le voici à présent vu du village, c’est-à-dire de pas trop haut.

 

614a2 le Stromboli 

614a3 le Stromboli 

Alors qu’il fait très beau, chaud, et qu’en regardant vers la mer il n’y a pas un nuage dans le ciel comme le montre ma photo du Strombolicchio, en revanche le volcan est menaçant, il attire et retient des nuages noirs, il reste sombre, sans que l’on distingue bien ce qui émane de ses cratères ou ce qui vient se condenser sur sa tête. Je me demande d’ailleurs si ce ne sont pas ses cendres qui s’accrochent dans l’humidité naturelle de l’air pour former ces masses noires. J'ajoute qu'en retirant hier soir ma chemise, je l’ai trouvée sale comme si je l’avais portée huit jours sans me changer. Quant à mon pull-over qui avait été beige, il est à présent impossible de le porter, il est devenu gris avec des traînées noires. J’aime ce paysage à la sauvage dureté.

 

614b1 Pouzzolane sur la plage de Stromboli 

La plage est noire, on a pu le voir sur ma photo d’hier. Mais de près, on se rend compte que ce n’est pas du sable volcanique. C’est bien volcanique, mais ce sont de toutes petites pierres de lave, extrêmement légères. En fait, elles se sont solidifiées en refroidissant, emprisonnant des bulles de gaz, si bien que le volume qu’elles occupent dans ma main n’est que partiellement fait de pierre, le reste étant des bulles gazeuses évidemment bien plus légères que la pierre de lave. C’est à Pozzuoli, ou en français Pouzzoles (où nous avons séjourné au cœur du volcan Solfatara du 7 au 15 juin derniers), que ces pierres ont été décrites, d’où le nom de pouzzolane.

 

614b2 Surveillance du Stromboli 

Pour éventuellement prévoir une évacuation, le volcan est surveillé en permanence. Mais malgré tous les appareils le risque existe. Il y a sans cesse, plusieurs fois par heure depuis des siècles, de petites éruptions comme celles que nous avons vues cette nuit, mais la dernière grande éruption avec coulée de lave a comporté des épisodes imprévus, en particulier elle a provoqué un raz de marée, disons un tsunami, selon le mot désormais utilisé. Et nous allons voir tout à l’heure que le risque d’accident est réel, à titre individuel comme pour l’ensemble de la population.

 

614c1 Stromboli, église Saint Vincent

 

Mais en attendant, nous sommes montés au village et nous voici sur la place principale, là où se trouvent la boutique où j’ai loué mes chaussures hier et où Natacha a loué une lampe frontale à fixer sur son casque, un bar où l’on peut aussi consommer une pizza réchauffée au micro ondes ou un gâteau, et puis l’église qui est dédiée à saint Vincent, San Vincenzo.

 

614c2 Stromboli, église Saint Vincent

 

614c3 Stromboli, chiesa San Vincenzo 

La façade n’a rien d’exceptionnel, mais pour accéder à la nef, le portail en dur est doublé de splendides portes en vitrail. On le voit, il y a deux vitraux pour les battants et deux autres vitraux de part et d’autre. Je n’ai pas trouvé l’explication de cette scène représentant un roi et un pape, au Moyen-Âge si j’en crois le style des vêtements.

 

614c4 Stromboli, église Saint Vincent 

L’intérieur paraît au premier coup d’œil assez simple et dépouillé, mais en regardant mieux il ne manque pas d’éléments baroques dans cette frise de stuc qui court tout autour de l’église, au-dessus des piliers. Le baroque chargé à l’extrême, je peux trouver cela beau sans pour autant l’aimer, mais ici, plus discret, c’est décoratif et cela me plaît bien.

 

614c5 Stromboli, église Saint Vincent 

Le mobilier aussi est assez beau, comme cette chaire. Dans beaucoup d’églises, j’ai été surpris, comme ici, par ces chaires sans moyen d’accès. On réalise une belle chaire, et puis le prêtre est obligé d’y grimper au moyen d’une vulgaire échelle inesthétique, sans compter qu’aucune porte ne s’y ouvrant il doit donc, une fois parvenu au haut de son échelle, enjamber le rebord en retroussant sa soutane, puisque tout cela est largement antérieur au concile Vatican II, au pape Jean XXIII et à l’abandon de la soutane il y a moins de cinquante ans. Alors, ici comme ailleurs, je regarde, j’apprécie le beau travail décoratif, et je repars sans comprendre.

 

614d1a santa Lucia, église Saint Vincent, Stromboli 

614d1b santa Lucia, église Saint Vincent, Stromboli 

Si, dans cette église, j’apprécie le portail, les stucs, la chaire, en revanche je suis loin de tomber en pâmoison devant les statues. J’en donne deux exemples, en commençant par santa Lucia. La finesse de réalisation des mains et des doigts, le mouvement du vaste manteau, l’opposition des couleurs sont, à mon avis, assez réussis, mais je n’aime pas la tête renversée en arrière, l’affectation du regard tourné vers le Ciel, la main sur le cœur. Je suppose que les martyrs, même offrant leur souffrance et leur vie à Dieu, devaient avoir peur de ce qu’ils allaient endurer, mais il leur fallait aussi une puissante résolution et une foi très ferme pour ne pas céder et abjurer leur religion interdite. Je ne vois rien de tel dans cette statue. Et puis il y a ce mauvais goût des yeux sur un plateau. Je sais bien que c’est l’élément obligé qui permet d’identifier le personnage, mais ces deux grosses billes qui regardent le Ciel dans la même direction que sainte Lucie, c’est vraiment trop.

 

614d2 santa Lucia, église Saint Vincent, Stromboli 

Décidément, il y a plus de dévotion ici pour santa Lucia que pour saint Vincent, le patron de l’église, car voici une autre statue qui lui est consacrée. Attention, Lucie, si tu mets ton plateau à la verticale, tes yeux vont tomber. À moins qu’ils ne soient collés à la colle Uhu (publicité gratuite). Lucia, nous l’avons vu quand nous avons visité la cathédrale de Syracuse le 4 septembre, est une riche aristocrate qui a distribué sa grosse dot aux nécessiteux. Ici, malgré sa couronne sur la tête, elle a une bonne bouille ronde de petite paysanne, elle a des mains épaisses de fille qui travaille manuellement, elle ne sait pas comment draper son grand voile rouge. Cette statue est peut-être moins prétentieuse que l’autre, elle est plus simple, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit plus réussie. Mieux vaut maintenant ressortir de cette église.

 

614e1 Stromboli, croix française disparue 

614e2 Stromboli, croix française disparue 

À quelques pas, je tombe sur ce mur qui porte deux trous au-dessus d’une plaque. Je ne sais si la plaque est fixée profondément dans le mur, ou si, peut-être, ce n’est pas une plaque, mais un texte gravé directement dans le mur. Toujours est-il qu’il apparaît clairement que l’objet de l’inscription a disparu. Je lis sur la plaque : "Croix monumentale sanctifiée au contact du sépulcre de Notre Seigneur Jésus-Christ, érigée par de nobles Français le 22 août 1902 dans leur vingt-quatrième pèlerinage en Terre Sainte sous la direction du Révérend Père Bailli et du Père Gerbier". Volée, déplacée, détruite… je l’ignore.

 

614f1 Stromboli, Institut de géophysique et de vulcanologi 

614f2 Stromboli, Istituto Nazionale di Geofisica e Vulcanol 

 Nous redescendons vers la plage, puis nous longeons le port et soudain nous voyons au bord de la rue un petit bâtiment qui porte l’inscription Istituto Nazionale di Geofisica e Vulcanologia. L’entrée étant libre, nous entrons. Et nous tombons sur des choses passionnantes. Il y a beaucoup à lire, à voir, mais aussi nous sommes accueillis par deux étudiants de ces spécialités qui sont là pour donner des explications. Ils ont nom Claudia Pelliccioli, de l’université de Milan, et Umberto Ciavarella, de l’université de Bari. Ils sont passionnés par leur spécialité et leur enthousiasme ainsi que leurs connaissances les rendent passionnants. Et comme, de plus, ils sont accueillants, gentils, patients, sympathiques, cette visite constitue une conclusion très riche et plaisante de cette escapade à Stromboli. Je ne sais s’ils liront ces lignes un jour, mais si c’est le cas je voudrais à la fois les féliciter et les remercier.

 

Ici, hors de l’âge des volcans des îles Éoliennes, on voit un schéma qui montre la dérive des continents, comment la plaque africaine passe sous la plaque européenne au niveau de la Calabre, qui sépare la mer Tyrrhénienne à gauche et la mer Ionienne à droite. Cet enfoncement de la plaque africaine provoque une surpression sous la plaque européenne, qui se fissure et, par ces fissures, s’échappe le magma chassé par la pression. Telle est l’origine des volcans Éoliens. C’est également ce déplacement des continents qui provoque les rides montagneuses de Calabre. Grâce à ce schéma, tout devient clair.

 

614f3 Obsidienne du Stromboli

 

614f4 Bombe volcanique du Stromboli

 

 

 

Parmi les objets exposés, il y a cette obsidienne. Les volcans recèlent toutes les richesses de la terre, toutes les pierres précieuses et semi-précieuses. Le Stromboli est notamment riche en obsidiennes, ce qui justifie en italien le nom de l’hôtel où nous avons passé la nuit, Ossidiana. Mais il y a aussi cet énorme caillou. Et ce caillou est ce que l’on appelle, en raison de sa forme, une bombe volcanique. Lorsqu’un fragment de lave liquide est projeté haut dans le ciel, le frottement dans l’air à la montée comme à la descente lui confère une forme aérodynamique, comme l’air façonne aussi la goutte d’eau qui tombe du robinet. Ce morceau de lave retombe, parfois assez loin du cratère d’où il est issu. Comme il s’est solidifié en se refroidissant dans l’air avant l’impact sur le sol, il conserve sa forme. Concernant cette bombe-ci, un détail fait froid dans le dos : lorsqu’elle a été trouvée, en avril 1996, elle se trouvait sur un sentier quotidiennement suivi par les touristes qui, comme nous, recherchent des images fortes. Si quelqu’un était passé précisément à ce moment-là, ce ne sont pas seulement les visions qui auraient été fortes, mais surtout le choc sur la tête. Si, à Gela, Eschyle est mort en recevant une tortue sur le crâne (un aigle avait saisi une tortue dans ses serres et, pour en briser la carapace, de même que les oiseaux de mer lâchent de haut les coquillages qu’ils ont pêchés pour briser leur coquille sur des pierres, de la même façon il avait lâché la tortue de haut, prenant le crâne chauve d’Eschyle pour un caillou, selon ce que racontaient les mauvaises langues de l'Antiquité), le malheureux touriste aurait eu besoin d’un casque blindé.

 

Encore une chose importante (je ne joins pas ma photo, elle se limite au texte en italien, je préfère donc rédiger moi-même en français). Il est dit que le Vésuve, ce Vésuve sur lequel nous sommes montés le 9 mai, est le volcan du monde qui présente le plus haut risque. En cas de réactivation, on pourrait s’attendre à une colonne éruptive haute de 17 kilomètres, avec retombées de pierres ponces et de cendres sur la zone sous le vent. Le déplacement de la colonne générera alors des flux pyroclastiques qui dévasteront un espace où vivent actuellement cinq cent cinquante mille personnes, plus d’un demi million. Ensuite, les pluies provoqueront des coulées de boues quand elles entraîneront les cendres accumulées sur les flancs escarpés du volcan. Enfin, les remontées de magma provoqueront des tremblements de terre qui ajouteront encore des dégâts à tout le reste. Cela n’est pas le scénario d’un film catastrophe, c’est la réalité de ce que les vulcanologues prévoient sans pouvoir avancer de date. Effrayant par l’ampleur des destructions, mais heureusement les spécialistes pensent être en mesure de voir venir l’éruption et donc on pourrait faire évacuer tout cet espace pour que la catastrophe matérielle ne soit pas aussi une catastrophe humaine. Toutefois, même s’il n’y a pas catastrophe humaine, ce sera un affreux drame humain car des masses de gens perdront tout.

 

614g Hotel Ossidiana, Stromboli 

Et voilà, nous devons dire au revoir à ces sympathiques jeunes gens et nous diriger vers l’embarcadère car l’heure de notre bateau approche. Nous repassons par l’hôtel pour récupérer notre valise (ouf, elle n’a pas été volée. Mon ordinateur n’a pas disparu).

 

614h1 Le bateau du retour à l'approche 

614h2 Le bateau du retour à l'approche 

Nous n’attendons pas bien longtemps sur le quai, nous voyons d’abord notre bateau arriver sur ses skis puis, approchant, il ralentit et doucement retombe sur la surface de la mer. Il est redevenu un bateau classique que rien ne distingue particulièrement. Arrivés sans encombres à Milazzo, nous retrouvons notre maison roulante consciencieusement gardée dans le garage où nous l’avions laissée hier matin. C’est la fin de notre équipée au volcan Stromboli.

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