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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 19:09

Ce que nous avons fait hier n’est pas passionnant. Nous avons tourné dans Messine et autour de Messine, nous avons parcouru presque 150 kilomètres à la recherche d’un camping ou d’une aire pouvant nous accueillir. Finalement, nous avons trouvé à nous poser dans un camping presque au bout de la presqu’île de Milazzo, après avoir acheté des billets pour nous rendre à Stromboli aujourd’hui. Il a également fallu réserver une nuit d’hôtel par Internet, et nous préoccuper de l’endroit où laisser le camping-car en sécurité pendant deux jours. Ce matin nous avons mis le réveil à 4h30 (dur, dur), nous avions rendez-vous avec le garage pour qu’il nous ouvre ses portes à 6h30, le garage clos d’un hôtel, et à sept heures nous étions sur le quai pour nous embarquer.

 

613a1 Navigation vers Stromboli

 

613a2 Navigation vers Stromboli 

Stromboli est la plus éloignée des îles Éoliennes de notre voyage. Il y en a bien une autre qui est encore plus éloignée et plus isolée, mais ce n’est pas dans la même direction. Notre bateau, dès qu’il est sorti du port, prend de la vitesse et se dresse sur des patins qui lui permettent de diminuer sa trace sur l’eau et de flotter plus vite. Il va faire escale dans chacune des îles de son parcours.

 

613b1 L'arrivée sur Stromboli

 

613b2 L'arrivée à Stromboli 

Ça y est, nous sommes en vue de Stromboli. L’île est un volcan et il semble que, même si d’un côté la pente est douce, il n’y ait pas de plaine. Le petit village de maisons blanches s’étale sur le bas de la pente. Puis nous débarquons et laissons là notre bateau rapide. Dans un premier temps, nous allons vers notre hôtel, à cent mètres du débarcadère, pour y laisser notre valise. La chambre n’est pas prête, on nous offre un jus de fruit pendant que nous attendons. Puis nous nous installons et allons faire un petit tour. Dans des petits kiosques ou dans des bureaux, partout, plusieurs propositions sont faites aux visiteurs. L’une des possibilités est d’aller en bateau voir depuis la mer les jets de pierres incandescentes que crache le volcan et l'espèce de coulée incandescente qu'ils laissent sur un flanc de la montagne, et l’autre d’effectuer l’ascension vers le sommet pour voir de plus près les phénomènes éruptifs. Et comme le rouge des projections est plus spectaculaire sur ciel sombre, la plupart des départs pour l’ascension sont entre 16h00 et 16h30 et, la montée étant rude et longue, il fait complètement nuit lorsque l’on arrive en vue du cratère. Nous achetons nos billets pour cette dernière solution.

 

613c1 Stromboli 

613c2 Stromboli 

613c3 Stromboli 

Nous allons grimper, mais auparavant je montre ces trois vues de ce versant de l’île où nous nous trouvons. Vers le centre, c’est le volcan, sombre, dénudé. Et de l’autre côté, la mer bleue sous un ciel bleu. Il y a quand même un petit bout de plage au sable volcanique noir. Il fait beau, il fait chaud, mais on nous a prévenus, il est indispensable d’emporter une polaire car là-haut on a beau être tout près du feu, il fait froid.

 

613d Notre guide dans l'ascension du Stromboli 

Sans doute sommes-nous un peu masochistes, parce qu’en plus du froid, on nous a promis du vent (il faut aussi avoir un coupe-vent), on nous a prévenus qu’il n’était pas question de prendre nos billets si nous n’étions pas en parfaite condition physique et aptes à fournir un effort soutenu (avec signature d’un papier à ce sujet),vu le danger de la descente de nuit il faut disposer d’une lampe de poche ou, mieux, d’une lampe frontale, nous avons reçu, en même temps que nos billets, un casque de chantier de port obligatoire… Eh bien tout cela ne nous a pas rebutés, et nous nous sommes retrouvés à 16h30 dans un groupe de quinze personnes, dont seul un couple était anglophone, je ne sais de quel pays, tous les autres, des Français, effectuant un circuit, les îles Éoliennes et l’Etna, organisé par Nomade Aventure, cet organisme spécialisé dans les voyages à thème. Ces Français étaient encadrés par une jeune fille qui étudie le français à l’université et envisage de se professionnaliser dans ce type d’accompagnement. Très sympathique, très ouverte, nous avons un peu discuté en chemin. Et notre guide, que voici ci-dessus. En avant !

 

613e Strombolicchio 

613f1 Stromboli

 

613f2 Stromboli vu du volcan

 

Nous entamons la montée. Nous avons à peine parcouru deux cents mètres quand, catastrophe ! La semelle de ma chaussure de randonnée se décolle complètement. Il faut dire qu’elles ont fait du chemin, ces chaussures. Mais il m’est impossible de continuer ainsi. Gentiment, le guide stoppe le groupe et taille quelques bâtons de marche dans des bambous pendant que je cours louer une paire à la boutique et reviens essoufflé quelques minutes plus tard. Et l’on repart. La montée est rude, mais que c’est beau ! Non loin, un îlot se dresse dans la mer. C’est Strombolicchio. On raconte que c’est un bouchon de lave qui a sauté comme un bouchon de champagne quand une éruption s’est produite et est retombé dans la mer. Mais en fait l’explication scientifique est différente. Il s’agit d’un volcan vieux d’environ trois cent mille ans dont la lave occupant la cheminée s’est solidifiée, et le volcan lui-même, autour de cet agglomérat, a disparu, victime de l’érosion, de l’éclatement au contact de l’eau de mer, etc. Ne reste que le contenu de la cheminée, à savoir un neck. Cela dit, ce surprenant rocher fait de l’effet. Vu sa nature et son origine, il est dépourvu de la moindre goutte d’eau douce. Ce que l’on entrevoit à son sommet n’est donc pas une maison, mais un phare alimenté par l’énergie solaire.

 

Les deux photos suivantes montrent la vue que l’on a sur le village, qui devient bien petit dans le champ de vision car on monte très haut, le sommet se situant à 926 mètres. Quand je disais que l’ascension était plutôt dure, on devine que partir du niveau de la mer et atteindre neuf cents mètres en deux heures et demie n’est pas une sinécure. J’ai transpiré comme jamais encore dans ma vie. Et dire qu’en haut on aura froid…

 

613g1 Ascension du Stromboli 

613g2 Ascension du Stromboli

 

613g3 Ascension du Stromboli 

Voici trois images de l’ascension de notre groupe. Oui, la pente est abrupte. Il arrive parfois que le sentier longe le flanc pour monter moins fortement, mais la plupart du temps on pointe vers le sommet. Sur la première de ces photos, on voit Natacha qui grimpe courageusement avec son sac sur le dos. En général elle n’aime pas trop que je publie des photos d’elle, mais là, en plein effort, je ne lui demande pas son avis.

 

613g4 Ascension du Stromboli 

Nous sommes presque arrivés en haut, la nuit tombe, on s’offre une petite pause dans ce paysage grandiose. Néanmoins, il reste encore un peu de chemin à parcourir, parce que l’on se rend au sommet pour voir d’en haut les bouches du volcan qui sont situées sur un flanc, un peu en dessous.

 

613h Stromboli, émission gazeuse 

Depuis un moment, nous entendons de sourdes explosions, mais ne voyons rien de particulier. Puis, soudain, alors que nous sommes encore en marche, on voit ce puissant dégagement de fumée noire. Et maintenant, les explosions sont toutes proches.

 

613i Stromboli, explosion volcanique 

613j Stromboli, volcan actif 

613k Stromboli, explosion volcanique 

Et puis nous arrivons en vue des bouches du volcan. C’est incroyablement spectaculaire. Malheureusement, mes photos ne sont pas belles. D’abord, il est très difficile de faire la mise au point, parce que dans l’attente de l’explosion la cellule de l’appareil photo est aveugle dans la nuit. Et ensuite, même en réglant sur la sensibilité maximum, la vitesse est trop lente pour fixer les pierres incandescentes dans leur vol. Mais tant pis, je mets quand même trois de mes photos, ce sont des souvenirs de cette soirée inoubliable.

 

Il ne faut pas croire que la descente soit aisée. La montée sur les pierrailles était peut-être même moins difficile que la descente dans les sables et les cendres horriblement meubles sous le pied. Et nous nous sommes attardés, il faut redescendre sans reprendre haleine, à un rythme très soutenu. En tout, notre équipée était prévue pour durer cinq heures mais nous ne sommes de retour que près de cinq heures et demie après être partis pleins de fougue et d’entrain. Le groupe était sympa, nous allons manger une pizza en compagnie de nos coéquipiers et de nos guides. Puis retour à l’hôtel pour un repos bien mérité.

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Published by Thierry Jamard
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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 23:18

612a1 Taormina, théâtre antique

 

Hier, nous n’avons pas pu visiter le théâtre antique, et puisque nous devions revenir nous avons également réservé la visite de la cathédrale pour aujourd’hui. Nous prenons donc le bus pour nous rendre en ville et dirigeons nos pas vers le théâtre antique. C’est tout d’abord son entrée monumentale qui s’offre à nos regards dès que nous avons franchi le baraquement de la billetterie.

 

612a2 Taormina, théâtre grec 

612a3 Taormina, teatro antico 

Nous voici dans la cavea, c’est-à-dire l’enceinte semi-circulaire en amphithéâtre où les spectateurs prenaient place. Elle est bien décevante pour deux raisons. La première est que cette cavea est en très mauvais état, la plus grande partie en est détruite et, puisqu’on n’en retrouve pas les pierres effondrées au centre, c’est qu’elles ont dû être réutilisées pour d’autres constructions, au Moyen-Âge ou même plus tard. Et la seconde est que pour y donner des représentations contemporaines (ces temps-ci un chanteur y donne un récital), on a remplacé les sièges manquants par des banquettes de bois et, pire que tout, pour plus de confort offert aux spectateurs des premiers rangs qui, je suppose, paient leur place plus cher, on a mis des sièges en plastique. Heureusement (malheureusement pour les fesses sensibles) il reste quelques gradins originaux en pierre.

 

612b1 Taormina, théâtre antique 

612b2 Taormina, théâtre grec 

Côté scène également beaucoup de choses ont été détruites, néanmoins on peut imaginer encore comment se présentait le théâtre. Il suffit pour cela d’y jeter un regard filtrant, puis de fermer les yeux et de reconstituer les lieux tels qu’ils ont pu être. Comme on peut le constater, derrière la scène contemporaine en bois il reste des pans de murs et quelques colonnes. D’autre part, les galeries circulaires qui couraient tout autour du théâtre peuvent encore être parcourues et aux extrémités leurs voûtes ont résisté sur quelques mètres.

 

612c1 Taormina, théâtre grec 

612c2 Taormina, théâtre grec 

Mais la destruction n’est pas seule à avoir gâté ce théâtre grec. La construction aussi. Car lorsque les Romains sont arrivés, avec leur folie des grandeurs ils ont voulu amplifier la construction. Avec eux, le bâtiment a atteint une hauteur considérable. Les Grecs bâtissaient en pierre, les Romains bien souvent en brique et en béton, aussi peut-on repérer facilement comment de la brique est venue exhausser les murs initiaux avec un entassement de cailloux liés par du ciment derrière un parement de brique, comment des colonnes devenues trop courtes ont été noyées dans des murs qui les dépassent très largement. Autant dire pour conclure cette visite que je suis un peu déçu de ce que j’entends souvent vanter comme étant un remarquable témoignage de la civilisation grecque de Sicile.

 

612d1 Taormina 

612d2 Taormina 

612d3 Taormina

 

Mais lorsque l’on est dans la galerie supérieure, en haut des gradins, ou sur la plate-forme où est installée la librairie et boutique de souvenirs, c’est autre chose que le théâtre qui est éblouissant. C’est la vue. Comme l’indique une plaque, on est à une altitude de 252 mètres et l’on domine le plateau sur lequel est construite la ville et qui plonge presque à la verticale jusqu’à la mer. La ville se masse sur le bord de la falaise. Au fond, on voit le massif de l’Etna, énorme, menaçant. Et pour notre visite nous avons eu la chance d’avoir le temps idéal, pas de pluie mais un ciel couvert qui accentue encore le terrible danger que représentent les fréquentes éruptions dévastatrices de ce volcan.

 

612e Effet de nuages sur Taormina 

C’est en tous cas cette impression que je ressens. La montagne est noire, le ciel est sombre, mais les rayons du soleil filtrent à travers les épais nuages, mêlant ombres et luminosité. Sans doute, parlant du théâtre grec puis romain, je suis ici hors sujet, mais Natacha et moi sommes restés longtemps en haut de la cavea à contempler ce spectacle, avec plus de plaisir, je l’avoue, que devant le théâtre lui-même.

 

612f1a Cathédrale de Taormina 

612f1b Cattedrale diTaormina

 

Nous voici maintenant sur les lieux de la seconde visite programmée, la cathédrale de Taormina. Le corso Umberto I, après avoir franchi la Tour de l’Horloge, longe le flanc de la cathédrale. Et d’ores et déjà je suis arrêté par cette porte latérale. Une belle ogive, un beau portail, et dans les angles supérieurs de l’encadrement, deux amusantes sculptures de pierre.

 

612f2 Cathédrale de Taormina

 

Et nous arrivons face à cette curieuse façade dont les créneaux évoqueraient une église fortifiée, à ce détail près que l’église n’a rien d’un bâtiment fortifié et n’a jamais exercé ce rôle ni n’en a eu l’intention. Sans doute est-ce une volonté architecturale de mettre un peu de fantaisie dans cette façade simple datant, comme l’ensemble de l’édifice, du treizième siècle.

 

612f3 Cathédrale de Taormina 

Mais le portail, lui, a été ajouté à la Renaissance. Je m’arrête un bon moment à contempler l’encadrement. En effet, les montants comme l’encadrement en sont finement sculptés. Comme on le voit sur la photo de gauche dans le montage ci-dessus, une série de cercles superposés contiennent des représentations de personnages. La plupart sont des saints comme le révèlent leurs auréoles, mais il y a aussi des rois couronnés. Deux gros plans sur la droite, je reprends cet homme avec l’épée sur l’épaule qui ne peut être autre que l’apôtre saint Paul dont c’est là l’attribut habituel, et l’évangéliste saint Luc. Habituellement, chaque évangéliste est accompagné de son symbole, le bœuf pour saint Luc, le lion pour saint Marc, l’aigle pour saint Jean ou l’humain pour Matthieu, selon ce qu’évoque le début de chaque évangile. Il est moins fréquent quoique ce ne soit pas exceptionnel que le symbole remplace le saint, mais ici la grosse patte à sabot fendu qui tient le livre de l’évangile, je trouve cela comique. J’aime beaucoup toutes ces représentations, tout autour.

 

612f4 Cathédrale de Taormina 

612f5 Cathédrale de Taormina, séisme de 1693 

Cette cathédrale est consacrée à saint Nicolas de Bari, mais c’est surtout de la dévotion de la ville à Marie que je souhaite parler ici. En effet la plaque ci-dessus, rédigée en latin et qui demande un petit temps de déchiffrement parce que les abréviations et sigles remplaçant des lettres, voire des syllabes, sont omniprésents dans le texte, sans compter les Æ qui sont notés E, mais je crois être parvenu à tout remettre en place. Après le D.O.M. (Domino Optimo Maximo, à Dieu très bon, très grand, selon une formule utilisée par les Romains à l’adresse de Jupiter), il est dit : "En l’an 1693, le troisième jour avant les Ides de janvier (le 11 janvier) à la vingt-et-unième heure, en raison de la colère d’en-haut, en Sicile beaucoup de cités et de lieux se sont effondrés sous l’élan du tremblement de terre et les autres cités et lieux ont subi de très grands dommages. La célèbre ville de Taormina, sous la protection de la Mère de Dieu, s’en est sortie indemne. C’est pourquoi les Taorminiens firent le vœu de défendre l’Immaculée Conception et de célébrer un tel jour à perpétuité en jeûnant et en recevant la Sainte Eucharistie ; et firent poser cette [pierre] dans ce Temple de l’Image non faite de main humaine Don Marc Marchisana e Pagano, Jean-Baptiste Del Giudice, Don Pierre Martiano et Jérôme Coruaija, pères de la Ville". Je n’ai rien à ajouter à ce texte qui dit tout, sauf ce qu’est cette image non faite de main humaine. Je l’expliquerai dans un instant.

 

612g1 Taormina, cathédrale 

Auparavant, je voudrais montrer ce beau lion de marbre situé à l’entrée du chœur, du côté droit (ainsi réduite, ma photo de la nef ne permet plus de distinguer ce qu’est cette petite tache claire devant le siège épiscopal, près d’un piédestal et du cierge pascal). Je ne peux donc manquer de le montrer en gros plan, avec sa tête d’homme de Neandertal.

 

612g2a Taormina, cathédrale, Vierge non faite de main [hum 

612g2b Taormina, cattedrale, Madonna non fatta da mano [uma 

Voici cette Vierge sans visage. Elle est appelée en grec Acheiropoieta ou Achiropita. On identifie, au centre, CHEIR, du grec Kheir, la main (comme dans chiromancie –divination par les lignes de la main–, chiropracteur –celui qui agit par les mains–, chirurgien –qui travaille avec ses mains–, etc.). Le mot s’achève avec POIETA, du verbe poieô, je fais. Quant au A initial, dit A privatif, il a valeur négative (comme dans asocial –qui n’est pas social–, amnésique –qui n’a pas de mémoire–, apathique –qui n’a pas de ressenti, d’où qui ne réagit pas–, etc.). Ce mot exprime donc qu’elle n’a pas été faite par une main, autrement dit qu’elle est miraculeuse. Ce visage qui est censé être peinture d’origine céleste est presque complètement effacé. J’ai photographié cette série de trois images réalisées par une reconstruction numérique, qui est placardée à côté et qui montre comment le visage était à l’origine.

 

Cette œuvre peinte sur bois, vêtue d’argent repoussé et décorée de pierres dures est, à n’en pas douter, d’époque byzantine. Elle a été retrouvée au fond d’un puits où il est probable qu’elle a été descendue pour être cachée et ainsi échapper à la destruction au temps où les Arabes occupaient la Sicile et n’avaient aucune tendresse pour les représentations des chrétiens puisque l’Islam interdit la représentation humaine, Dieu ayant créé l’homme à son image et la représentation de Dieu étant impie. Mais sa présence en cet endroit a été expliquée comme un don direct de Dieu, et le tableau aurait été descendu là par des anges.

 

612g3 Taormina, cathédrale, Vierge d'Antonello Gagini 

Tout autre est cette Vierge d’albâtre sculptée dans les premières années du seizième siècle par Antonello Gagini. Le visage doux et lisse, un peu triste et pensif, est remarquable. J’ai beau aimer de façon presque inconditionnelle ce que fait Antonello Gagini, le presque met ici un petit bémol. Jésus est tellement rigide, et il ne repose sur rien, flottant en lévitation à quelques centimètres au-dessus du pan de la robe de Marie qu’elle tend entre ses mains. Si j’avais voulu éviter d’écrire ces propos critiques, il m’aurait fallu présenter un gros plan du visage de Marie. J’aurais alors été dithyrambique.

 

612g4a Taormina, cathédrale, sainte Agathe 

612g4b Taormina, cathédrale, sant'Agata 

Avant de sortir de cette belle cathédrale qui contient beaucoup de choses intéressantes, je voudrais encore montrer notre amie sainte Agathe dont on a beaucoup parlé à Catane. Ici, rien ne dit qui a réalisé cette statue, que je trouve très belle. Son visage n’est sans doute pas aussi fin que celui de la Vierge de Gagini, mais il est remarquablement humain, il reproduit sans aucun doute de façon extrêmement fidèle celui de la jeune femme qui a servi de modèle à l’artiste. Et puis Agathe est habillée comme l’étaient les femmes nobles de l’Empire romain, et le drapé, le travail sur les plis du tissu, sont admirables. La coiffure aussi a été très étudiée. Si j’aime cette statue, ce n’est pas seulement parce qu’elle est réaliste et conforme au vêtement qu’a dû porter la sainte, mais parce qu’elle est humaine, elle est presque vivante, elle est très expressive, elle me touche. Alors elle peut bien tenir en main un livre qui est peut-être un évangile qu’elle a enseigné aux catéchumènes, ou le symbole de son niveau d’éducation et de savoir, ou un cahier puisqu’elle tient aussi en main une plume, sa main droite peut bien brandir des tenailles enserrant le sein qu’elles viennent de lui arracher (mais qui est encore en place sous sa robe), peu m’importent ces accessoires. Cette statue me plaît par elle-même, plus que son socle qui se complaît dans la représentation du supplice mais qui pourtant est assez réussi, et je suis content de terminer notre visite de la cathédrale sur cette œuvre.

 

612h1 Taormina, dans une vitrine 

612h2 Taormina, dans une vitrine 

En redescendant vers le bus qui va nous ramener à notre camping, nous nous arrêtons devant une devanture amusante. Elle présente des figurines diverses, un savant qui agite ses éprouvettes, un ophtalmologiste qui fait lire un patient, ou encore cette scène de massage ou cette secrétaire devant l’interminable listing qui sort non d’une imprimante mais de sa machine à écrire. Tout cela est drôle, bien observé, intelligemment caricaturé. Allez, en avant, vers la gare routière.

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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 02:02

Nous voici donc à Taormina. Le camping étant en bordure de mer, le car qui nous mène en ville monte, monte, monte. Car Taormina occupe un site magnifique au sommet de la haute falaise. Nous nous dirigeons droit vers le célèbre théâtre antique, mais les grilles en sont fermées. Pourtant, là, bien en évidence, une plaque laisse penser que le samedi, en pleine journée, il est ouvert aux visites. De l’autre côté des grilles, deux dames discutent le coup dans l’allée. Je leur fais signe, elles s’approchent, je demande si le théâtre ne se visite plus, si les Grecs sont revenus et ont repris leur théâtre aux Romains. Elles sourient (par politesse), répondent que non, nous sommes toujours dans une colonie romaine, et que d’ailleurs elles ne parlent pas grec (je ne sais si le latin est leur langue maternelle, mais elles me répondent en italien et apparemment sans accent latin). Mais le Cavaliere a fait le déplacement de Rome pour inaugurer un festival, alors pour raison de sécurité, n’est-ce pas, on boucle les endroits où il doit passer. Mais demain, pas de problème, on rouvre les grilles. Je m’étais bien dit, aussi, que ce déploiement de carabiniers, de soldats, de policiers patrouillant dans les rues n’était pas courant, mais j’avais supposé qu’un gang de pickpockets avait été signalé et qu’il s’agissait de protéger les touristes. C’eût été avec un excès de zèle parce qu’en repartant, Natacha m’a fait remarquer un soldat couché sur un toit, fusil à lunette en main, prêt à tirer sur le premier voleur de portable. Bref, nous décidons de voir la ville aujourd’hui, et le théâtre demain.

 

 

 

611a1 Taormina, odéon (1er s. après JC)

 

611a2 Taormina, odéon (1er s. après JC) 

611a3 Taormina, odéon (1er s. après JC) 

Nous voici devant un petit odéon romain datant du premier siècle de notre ère. Ce genre de tout petit théâtre n’était pas destiné à la représentation de pièces, mais plutôt à des concerts de musique ou à des lectures publiques de poésie. Mais, comme on le voit sur mes photos, il était construit comme les grands théâtres en amphithéâtre en demi-cercle, et l’on avait accès aux gradins de la cavea par des galeries couvertes qui en faisaient le tour. Quant à la brique, elle est typique des Romains, les Grecs n’utilisant que la pierre.

 

611b Taormina, palazzo Corvaja 

En face, le palazzo Corvaja est, pour la partie que j’en montre, très ancien. Il abrite le musée d’arts et traditions populaires siciliens, que nous ne visiterons pas, mais je pénètre quand même dans la cour pour admirer cette tour carrée qui constitue le noyau initial du palais et date de l’époque arabe, c’est-à-dire avant le onzième siècle. L’escalier, lui, a été ajouté au treizième siècle, avec son palier et le balcon qui le protège, en même temps qu’a été construite l’aile dont on aperçoit un petit bout de mur sur la gauche. Une autre aile, sur la droite, s’est également ajoutée à la tour et a refermé la cour au quinzième siècle.

 

611c1 Taormina, San Giuseppe 

611c2 Taormina, San Giuseppe 

À deux pas de là, un mariage se célèbre dans une église que nous avons envie de visiter. Tant pis, continuons notre chemin, nous la visiterons au retour. Nous suivons le corso Umberto I, bordé de boutiques de luxe et encombré d’une foule encore très dense en cette mi-septembre, mais il est vrai que c’est le week-end. Nous arrivons à une très jolie petite place, la piazza IX Aprile. Cette église, c’est San Giuseppe. Sa façade est intéressante mais assez simple, on est donc surpris en entrant de découvrir ces colonnes engagées aux chapiteaux corinthiens qui se fondent dans les frises de stucs, et puis des stucs encore et des stucs toujours partout sur les murs, un intérieur baroque bien chargé.

 

611c3 Taormina, chiesa San Giuseppe 

611c4 Taormina, chiesa San Giuseppe

 

La décoration des murs comporte aussi ces petites fresques. Ce personnage, comme ses collègues des autres fresques, est visiblement un prophète. Sans doute devrais-je être capable, d’après le texte de son rouleau, de le replacer dans la Bible et de l’identifier, mais ne le pouvant pas je laisse à mes lecteurs le soin de le faire. Et, quel qu’il soit, je le trouve décoratif.

 

Je montre aussi une scène du Chemin de Croix, la douzième station. Ce sont de petits tableaux en bas-relief assez fouillés dans la position et l’expression des personnages, dans la composition. Et leur emplacement dans un cercle lui-même inscrit dans un carré met bien en valeur la représentation.

 

611c5 Taormina, chiesa San Giuseppe, Immacolata 

Cette Vierge moderne en bois, de ligne pure, est tout à fait de mon goût. Non pas vraiment pour le serpent ou pour le croissant de lune sous ses pieds, mais pour sa ligne pure et élancée, légèrement penchée en déséquilibre avant, le visage juvénile mais grave, le geste de ses mains fines. La petite plaque que l’on voit sur son socle l’attribue à Vincenzo Cadorin (Venise 1854-1923) et précise qu’elle a été exposée à la biennale de Venise. Elle a été donnée à cette église par la famille qui en était propriétaire.

 

611d Taormina, sous la Tour de l'Horloge 

Nous ressortons de l’église. La piazza est barrée par une tour sous laquelle s’ouvre en plein cintre une voûte qui donne accès à la dernière partie du corso. Sous cette voûte, sur le côté gauche, est située cette Vierge à l’Enfant. Je n’ai trouvé aucune indication à son sujet, mais tant son apparence que la façon dont elle est encastrée dans le cadre de pierre me font penser qu’elle est ancienne. Pour ma part, je la trouve très belle.

 

611e Taormina, Excalibur piazza IX aprile 

Nous ne franchissons pas cette porte, nous reviendrons demain ou un autre jour visiter la cathédrale qui se trouve au-delà. Sur la place IX Aprile cette voiture, une Excalibur, attire le public comme des mouches sur un pot de miel. Les gens se prennent en photo à côté, je ne sais pas si c’est pour faire croire, lors de leur retour au bureau, qu’ils ont loué cette voiture pour leur week-end. Je voulais ma photo, mais sans ces clowns ; j’étais sur le point de renoncer quand, ô miracle, j’ai profité de dix secondes avant qu’une autre dame en bermuda sollicite de la part de son gros mari une photo toutes dents dehors, pose langoureuse devant la portière. Et comme le propriétaire de la voiture n’arrive pas, on se permet de s’appuyer à la carrosserie.

 

611f1 Taormina, Santa Caterina d'Alessandria 

611f2 Taormina, Sainte Catherine d'Alexandrie 

611f3 Taormina, Sainte Catherine d'Alexandrie

 

Nous voici de retour à la piazza Vittorio Emanuele pour visiter l’église où nous avons respecté la cérémonie de mariage tout à l’heure. Cette place, c’est le forum de la ville romaine. Il était entouré de temples, cette église en remplace un, sans toutefois se trouver exactement au même emplacement. Elle est dédiée à sainte Catherine d’Alexandrie, c’est la chiesa Santa Caterina d’Alessandria. D’extérieur, elle ne paierait pas de mine sans son portail baroque mêlant le marbre rose des colonnes et de l’entablement du portail à la pierre blanche locale. En haut, on reconnaît la patronne de l’église, tenant sous une épée cette tête terrassée et portant sur son bras la palme du martyre. Cette statue datant de 1705 est attribuée au sculpteur Paolo Greco.

 

611f4 Taormina, Sainte Catherine d'Alexandrie 

Il s’agit d’une petite église à nef unique, assez courte et plutôt large, construite dans la première moitié du dix-septième siècle. Ici, pas de stucs ni de décoration débordant partout, mais de lourdes colonnes torsadées géminées encadrant l’autel, et d’autres encore sur les côtés. C’est le début du style baroque.

 

611f5 Taormina, Santa Caterina d'Alessandria 

Je disais que cette église remplace un temple, mais pas exactement à la même place. En effet, lors des derniers travaux de restauration ont été mises au jour sous son sol ces ruines de mur d’époque gréco-romaine contre lesquels était adossé le petit odéon que nous avons vu précédemment. L’église est donc partiellement sur l’odéon, elle enjambe le mur et déborde sur le forum.

 

611g1 Taormina, Santa Caterina d'Alessandria 

611g2 Taormina, Sainte Catherine d'Alexandrie 

611g3 Taormina, Sainte Catherine d'Alexandrie 

611g4 Taormina, Sainte Catherine d'Alexandrie 

Sur ma photo de la nef, on pouvait distinguer sur le côté droit une statue. C’était celle-ci, sainte Catherine d’Alexandrie. Visitant le musée du palazzo Abatellis de Palerme le 3 août dernier, j’ai longuement raconté la vie, le supplice et la mort de cette sainte. Opposée à cinquante philosophes païens dans une joute d’arguments elle leur a si bien tenu tête que c’est eux qui se sont, tous, convertis au christianisme, ce qui leur a valu d’être mis à mort sur ordre de l’empereur. Cet homme qu’elle tient traditionnellement sous son épée dans ses représentations a pourtant une tête qui semble être de philosophe. J’ai lu quelque part que ce devait être le symbole de ses persécuteurs, mais je suppose plutôt qu’il s’agit non pas certes d’un philosophe mais d’une allégorie de la philosophie païenne car elle a convaincu les philosophes mais elle a terrassé leur philosophie. Elle est représentée tenant un livre ouvert pour signifier sa situation de jeune aristocrate cultivée. J’aime bien la tentative de cet être terrassé, qu’il soit allégorie, philosophe, persécuteur ou démon, de se débarrasser de cette épée qui le transperce en la saisissant à deux mains.

 

Cette statue datant de 1493 a été réalisée par un sculpteur non identifié. La réalisation est fine, le style du visage pourrait être d’un Gagini, mais la ligne du corps un peu courtaude n’a pas l’élégance que l’on attendrait de ces artistes, le drapé manque de souplesse. Le socle, qui nous informe sur la date de réalisation, représente en son centre sainte Catherine entre les deux roues dentées qui sont censées déchiqueter son corps, et encadrée de deux bourreaux.

 

611h1 Taormina, église Sainte Catherine, Vierge 

611h2 Taormina, église Sainte Catherine, Christ 

Nous terminerons notre visite de cette église et de la ville de Taormina, du moins pour aujourd’hui, avec ces deux dernières images. Une Vierge qui donne l’impression, mouchoir en main et air triste, d’être une Vierge de Douleur, une Addolorata. La représentation, couverte d’or, est riche, l’expression est bien rendue. Quant à l’autre photo, c’est un gros plan sur le visage du Christ sur un grand Crucifix. Je voulais finir par cette image, parce que je trouve le visage extrêmement impressionnant de beauté douloureuse.

 

Il nous faudra revenir pour voir ce théâtre romain que la présence de monsieur Berlusconi a fait fermer au public, et nous devrons aller jusqu’au bout du corso Umberto I pour visiter la cathédrale de Taormina. En attendant, nous regagnons notre camping.

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 02:50

610a Aci Trezza, Faraglioni dei Ciclopi

 

Hier, nous avons fait nos bagages, rangé le camping-car, effectué les opérations nécessaires, vidangé les eaux usées, fait le plein d’eau propre, et nous avons quitté Catane. Après avoir passé la nuit dans un petit village de la côte, nous sommes allés ce matin voir les Faraglioni dei Ciclopi, les Récifs des Cyclopes. Nous sommes ici dans le port d’Aci Trezza.

 

 Il y a quelques jours –vendredi dernier 11 septembre–, devant un bas-relief représentant Ulysse sur le point d’aveugler le Cyclope Polyphème, je racontais comment le Cyclope dévorait ses prisonniers et comment, pour échapper à ce sort, Ulysse et les survivants de ses compagnons avaient crevé son œil unique et s’étaient évadés en se suspendant à la laine des moutons, sous leur ventre, leur maître palpant leur dos mais ne pouvant voir. Et comment Ulysse, enfin libre et s’éloignant sur son bateau, s’était moqué de lui en lui criant qui il était en réalité. Et je disais que le géant Polyphème, furieux, avait tenté de le couler en lançant dans la mer, mais bien sûr toujours en aveugle, des rochers énormes qui, heureusement pour notre héros, l’ont manqué.

 

610b Aci Trezza, Faraglioni dei Ciclopi 

610c Aci Trezza, Faraglioni dei Ciclopi 

Ces énormes roches étaient beaucoup plus grandes que la profondeur de la mer, et c’est leur partie supérieure qui émerge encore aujourd’hui. Et si par le plus grand des hasards ce n’était pas Polyphème qui avait jeté ces roches à la mer, alors il faudrait chercher ailleurs l’explication de leur curieuse présence ici. On pourrait alors penser qu’il s’agit d’une très ancienne coulée de lave de l’Etna vers les fonds marins. La différence de température subite entre ce qui se trouve à l’extérieur, au contact de la mer, et la lave intérieure se refroidissant plus lentement provoque l’éclatement en prismes verticaux de la croûte externe. Il y a même des gens qui ne savaient pas que faire de leur temps et qui se sont amusés à mettre en une belle équation mathématique la loi d’échelle de la genèse des colonnes basaltiques, c’est un certain Lucas Goehring avec ses collègues, des originaux de l’université de Toronto. Je dispose même de l’équation. Mais oui, mais oui. Mais ici, à la différence des Orgues de Bort, dans notre Massif Central national, il s’y est ajouté par la suite un soulèvement des fonds marins qui a fait émerger ce que nous voyons aujourd’hui.

 

610d Aci Trezza, Faraglioni dei Ciclopi 

Tout cela est infiniment plus tordu que l’explication odysséenne, et aussi infiniment moins poétique. Mais cela ne change rien à la beauté surprenante de ce paysage. Pour ne pas repartir trop tôt, nous avons décidé de déjeuner dans un restaurant de poissons. Du seuil, tout le long du front de mer, on nous hélait pour aller dans des salles vides. Les prix des menus étaient aussi extravagants que l’équation de Goehring. Et puis nous voyons un restaurant bondé. Nous approchant, nous découvrons des prix très raisonnables. On attend un peu, une table se libère, nous nous installons et dégustons un excellent repas, gentiment servi, rapidement… Impossible de comprendre pourquoi les autres en sont réduits à faire sans succès la retape sur le trottoir au lieu de baisser leurs prix si hors saison il n’y a plus de touristes gogos qui s’installent à la première terrasse venue. Mais après tout, c’est leur problème, pas le mien. Après une dernière promenade le long de la mer, nous nous décidons à remonter en camping-car et à partir vers Taormina. Ce soir, nous sommes installés dans un camping à quelques kilomètres de la ville, en bordure de la plage privée de ce camping.

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 02:07

Nous avons visité, vendredi dernier 10 septembre, la cathédrale de Catane dédiée à sainte Agathe, patronne de la ville. Et la ville rend un culte fervent à sa sainte patronne, comme en témoignent trois autres églises qui lui sont dédiées et sont regroupées dans un espace restreint. Ce sont ces églises que nous sommes allés voir aujourd’hui.

 

Agathe est née d’une famille noble de Catane et son martyre est intervenu le 5 février 251, date attestée (mais je vais montrer une plaque qui dit 252). Son hagiographie lui donne quinze ans à ce moment-là, mais elle avait fait des études historiques et juridiques, elle était diaconesse comme l’attestent les écrits relatant son martyre, comme le veut la tradition catanaise et comme le suggèrent sa robe blanche et son pallium rouge, consécration qui ne pouvait avoir lieu avant la vingt-et-unième année. En outre, nous allons voir que l’on a tenté de faire jouer en sa faveur une loi s’appliquant aux jeunes de 20 à 25 ans, chose impossible si elle n’avait eu que quinze ans. Il faut donc faire remonter sa naissance vers l’an 230 au plus tôt.

 

L’empereur Dèce avait édicté une loi obligeant les chrétiens à abjurer publiquement leur foi et à sacrifier aux divinités païennes. Aussi le proconsul Quintien, ayant appris que la diaconesse Agathe instruisait les catéchumènes, préparait les enfants au baptême et les baptisés à la communion et à la confirmation, la fit-il comparaître devant lui fin 250, mais il n’obtint ni abjuration, ni sacrifice aux idoles, en conséquence de quoi il la confia pour un mois de "rééducation" à une femme qui était soit une courtisane très corrompue, soit une prêtresse de Vénus s’adonnant à la prostitution sacrée. Malgré les menaces et la pression psychologique, cette femme n’obtint, on s’en doute, aucun résultat. Elle remit sa patiente entre les mains de Quintien. Agathe en rééducation ! Comme quoi les méthodes maoïstes ou staliniennes n’avaient rien de neuf. Le proconsul la traduisit devant son tribunal et la jeta en prison, où elle fut fouettée, puis torturée par pincement du bout de ses seins avec des tenailles, et lui arrachant enfin la poitrine. Tout cela semble historique et réel. S’y ajoute le miraculeux, saint Pierre venant la nuit dans sa prison la réconforter et soigner ses blessures. Enfin, elle fut soumise au supplice des charbons ardents, à savoir être roulée nue sur les braises. Elle rendit le dernier soupir dans la nuit, au fond de la cellule où on l’avait jetée après cet horrible martyre. On parle du voile de sainte Agathe. C’est un voile rouge, honoré en procession, et utilisé pour essayer de stopper les coulées de lave de l’Etna. On dit que ce voile est le pallium dont Agathe s’était revêtue pour comparaître devant le proconsul. Une autre légende veut qu’une dame de Catane ait couvert le corps d’Agathe d’une étoffe blanche pour la protéger un tant soit peu des brûlures, et que le tissu se soit miraculeusement teint en rouge au contact des braises. Ce voile, qui selon les analyses serait effectivement du troisième siècle environ, est conservé à la cathédrale avec les reliques d’Agathe. Évidemment, le merveilleux se mêle à l’historique dans l’hagiographie de sainte Agathe, néanmoins on se rend compte que, dans son cas, les faits attestés sont nombreux et que l’essentiel de sa biographie est réel.

 

J’ai fait allusion, plus haut, à une loi romaine, la Lex Lætoria, permettant à tout citoyen qui jugerait le comportement des autorités judiciaires comme un abus de pouvoir dans le procès d’un jeune de 20 à 25 ans, d’opposer une actio polularis. Et cela eut lieu lors du procès d’Agathe, mais le proconsul refusa d’en tenir compte. Ce refus, la condamnation d’Agathe, sa mort, provoquèrent une insurrection populaire contre Quintien, lequel dut s’enfuir pour échapper au lynchage.

 

La croyance populaire attribue à la sainte patronne de Catane de nombreux miracles que même l’Église catholique ne reconnaît pas tous. Un an après la mort d’Agathe, le premier février 252, l’Etna a craché de la lave et la coulée, détruisant sur son passage plusieurs villages, continuait les jours suivants son avancée vers Catane. Le 5 février, jour du premier anniversaire de sa mort, le voile de sainte Agathe présenté devant la lave a arrêté la coulée. Ou encore, le 5 février 1169, un violent tremblement de terre dont l’épicentre était situé tout près de la ville et accompagné d’un raz de marée a secoué toute la région, alors que la population de Catane était concentrée dans la cathédrale, précisément pour honorer la sainte en ce jour anniversaire de sa mort. La voûte de la cathédrale s’est effondrée, tuant l’évêque Aiello, quarante quatre moines et de nombreux fidèles laïcs. Les survivants se sont précipités vers le coffre contenant le voile et, dès qu’ils le prirent en main la secousse cessa instantanément. On fait aussi intervenir la sainte pour d’autres éruptions volcaniques, tremblements de terre, raz de marée, épidémies de peste, etc. sans compter les Ostrogoths en 535, les Musulmans en 1127 et la colère de Frédéric II en 1231.

 

609a1 Catane, Sant'Agata alla Fornace

 

609a2 Catane, Sant'Agata alla Fornace 

609a3 Catane, Sant'Agata alla Fornace

 

Ce récit était nécessaire, je crois, pour comprendre les représentations de sainte Agathe, tableaux, statues, et la foi ardente des Catanais en sa protection, ainsi d’ailleurs que la justification de l’édification d’églises en ces lieux. Nous commençons par Sant’Agata alla Fornace, Sainte Agathe au four, ou à la fournaise. Cette église se trouve sur la place de l’amphithéâtre romain dont j’ai parlé l’autre jour, et à l’emplacement des brasiers où a eu lieu le dernier supplice, d’où son nom. Suite au tremblement de terre de 1693, cette église fut la toute première reconstruite, ce qui lui valut d’être la cathédrale de Catane par intérim, si l’on peut dire.

 

609b1 Catane, Sant'Agata alla Fornace 

609b2 Catane, Sant'Agata alla Fornace

 

Parce que l’église San Biagio, intra muros, avait été détruite elle aussi, l'évêque décida d’en transférer la dédicace sur cette église reconstruite, qui était hors les murs, ce qui fait que désormais elle s’appelle San Biagio in Sant’Agata alla Fornace. On peut y voir ces peintures en incroyable trompe-l’œil. Sur ma photo, et surtout du fait du mauvais état de la partie inférieure, on se rend compte que ce n’est qu’en deux dimensions, mais quand on est dans l’église, très claire mais malgré tout moins qu’en extérieur, on a du mal à ne pas croire qu’il y a des sculptures et des colonnes.

 

609b3 Catane, Sant'Agata alla Fornace 

Je ne peux quitter cette église sans montrer un tableau représentant la préparation du supplice qui va avoir lieu à l’endroit même où je suis. On voit comme le veut la tradition Agathe dans sa robe blanche et drapée dans son voile rouge. Le voile conservé avec les reliques mesure environ quatre mètres de long. Des hommes préparent les charbons ardents, un autre va pour arracher les vêtements d’Agathe. L’artiste a voulu rendre la scène vivante et réaliste, notamment avec cet homme en bleu accroupi auprès de la fosse à charbon et s’adressant à l’un de ceux qui activent le feu. Je préfère ce genre de représentation qui laisse deviner les souffrances et le martyre plutôt que ce qui ressemble presque à l’appel au sadisme lorsque le supplice lui-même est représenté. Car évidemment, si l’on choisit de représenter le martyre, il faut nécessairement qu’il montre la cruauté des uns et la souffrance de l’autre, faute de quoi il perd sa signification.

 

609c1 Catane, Sant'Agata al Carcere

 

609c2 Catane, Sant'Agata al Carcere 

Une petite rue juste à la gauche de la façade longe le flanc de l’église et mène à une autre église, c’est Sant’Agata al Carcere, Sainte Agathe à la Prison. Construite au début du seizième siècle, elle a été plusieurs fois agrandie jusqu’à ce que le tremblement de terre de 1693 la détruise presque entièrement. Elle a alors été reconstruite au dix-huitième siècle, et a subi de nouveau un agrandissement dès 1760. Après 1762, le célèbre architecte Francesco Battaglia (1701-1788) récupéra le portail roman du duomo qui pouvait être reconstitué à partir de ses éléments tombés à terre mais dont la nouvelle façade du duomo n’avait que faire, et réussit à l’inclure harmonieusement ici. Il est en effet très décoratif, mais ne donne absolument pas l’impression d’un bricolage, je trouve qu’il s’intègre parfaitement.

 

609d1 Catane, Sant'Agata al Carcere 

609d2 Catane, Sant'Agata al Carcere

 

On ne peut manquer de trouver une statue de saint Pierre, puisqu’il est venu voir et soigner sainte Agathe dans sa prison. Vous voyez, c’est bien moi, j’ai ma clé à la main et le curé de la paroisse m’a mis un petit crucifix sous le pied.

 

Cette représentation de sainte Agathe est traditionnelle. Mais heureusement pour elle, elle n’a pas toujours cet air un peu benêt, ces grosses joues rebondies et ce double menton de bon vivant, et la couronne basculée sur le front presque jusqu’aux sourcils.

 

609d3 Catane, Sant'Agata al Carcere 

609d4 Catane, Sant'Agata al Carcere 

Par une porte ouvrant dans le mur droit, on accède à ce qui fut la prison où a été enfermée et où est morte Agathe. Il y a été placé un autel surmonté de la statue de la sainte et, comme le cachot se termine par une sorte de corridor vers la grille du soupirail, une statue de saint Pierre a également été placée là. L’histoire étant authentique, je trouve humainement impressionnant d’être là où cette jeune fille, ou cette jeune femme, a souffert ce martyre. Je trouvais moins émouvant l’emplacement des charbons ardents parce que le lieu en lui-même n’évoque plus rien. Mais cette prison basse, sombre…

 

609e Catane, sur le mur de Sant'Agata al Carcere 

Plus haut, sur ma photo de l’extérieur de l’église, on pouvait apercevoir un tag. Le voici en gros plan. "Jésus protège Catane", dit-il. Je ne sais si c’est pour contester le rôle de sainte Agathe, c’est Jésus qui peut protéger la ville, pas ses saints, ou si c’est pour préciser que les saints sont des intercesseurs, non des acteurs de la marche du monde.

 

609f1 Catane, Sant'Agata la Vetere 

609f2 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Et nous voici à la troisième église de cet ensemble. C’est Sant’Agata la Vetere, Sainte Agathe la Vieille. Elle aussi s’est écroulée en 1693 et a été reconstruite au dix-huitième siècle, mais des dalles de verre au sol permettent de voir les bases de l’ancienne église mises au jour par les fouilles. Ici se trouvait une basilique paléochrétienne, l’antique cathédrale de Catane qui a conservé ces fonctions jusqu’en 1091, date à laquelle le duomo est devenu cathédrale à sa place.

 

609f3 Catane, Sant'Agata la Vetere

 

609f4 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Dans cette église ont été conservées pendant huit siècles les reliques de sainte Agathe. Cette plaque rappelle les principales dates, mais il faut les corriger. On a vu qu’elle était née au plus tard en 230, et que cette date de 238 est fantaisiste, il s’agit de lui donner quatorze ans au moment de sa mort. Quant à sa mort, elle est documentée en 251 et non en 252. En conséquence, le premier miracle que la croyance populaire lui attribue, l’année suivante, est de 252 et non 253, et là encore la date de l’éruption de l’Etna est connue. Les autres dates sont exactes et donc en 1040, après 789 ans, le général byzantin Georges Maniace, estimant que les reliques n’étaient pas en sécurité dans cette Sicile encore occupée par les Musulmans, jugea bon de les transporter à Constantinople. Elles y restèrent 86 ans, jusqu’à ce qu’au début de 1126 deux soldats de l’armée byzantine, un Français nommé Gilbert et un Calabrais du nom de Goselino, estimant que la sainte n’avait rien à faire à Constantinople et qu’elle ne risquait plus rien dans une Sicile dominée par le Normand Roger II et pacifiée, ne demandèrent rien à personne et volèrent les reliques qu’ils apportèrent à l’évêque de Catane Maurizio, lequel les plaça dans le Duomo le 17 août de la même année. La dernière date est complètement fantaisiste puisqu’il est dit que sainte Agathe repose dans sa majestueuse basilique construite par Roger de l’année 1004 à aujourd’hui. Non seulement je ne comprends pas bien ce qui est de 1004 à 2010, il semble que ce soient les reliques, mais le texte dit que c’est la construction de la basilique. De toute façon les reliques n’y sont, selon la plaque elle-même, que depuis 1126, et la construction ne peut avoir été réalisée en 1004 par Roger, car Roger II n’est né qu’en 1095 et Roger I en 1031, soit 27 ans après cette date. D’ailleurs, il n’est arrivé en Italie qu’en 1055 et il n’entre en Sicile qu’en 1061.

 

609g1 Catane, Sant'Agata la Vetere 

609g2 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Voici deux représentations de sainte Agathe. La première, en buste, nous la connaissons, nous l’avons vue dans l’église précédente, mais ici elle n’est pas parée comme une châsse, couverte de bijoux et de colliers, sa couronne est bien plantée sur sa tête, et puis elle n’a pas l’air d’une bêtasse rondouillarde comme l’autre. La seconde représentation, en pied, est beaucoup plus classique. Il est étonnant que sa robe, blanche selon la tradition, soit ici verte, mais elle porte de façon élégante son grand voile rouge, son visage est intelligent et son regard est triste, tant ses vêtements luxueux que sa posture et la grâce de son geste démontrent son origine aristocratique. Ce n’est sans doute pas une œuvre d’art mais je ne trouve pas cette statue désagréable à regarder.

 

609g3 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Dans aucune de ces églises le moindre petit écriteau ne donne une explication de ce que l’on voit. Je ne sais ni qui a peint ce tableau, ni quand, ni ce qu’il représente, et l’interprétation en est d’autant plus difficile que je ne montre là que la partie inférieure, tout le haut étant invisible, complètement dans l’ombre. Peut-être est-ce saint Pierre qui rend visite à sainte Agathe, mais je ne sais ce qu’il tient en main, sûrement pas ses clés. Je ne m’explique pas non plus la présence de ce page portant un flambeau. Je présente quand même cette photo, parce que j’aime bien la lumière et la composition de cette partie du tableau.

 

609h1 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Cet autel latéral est en marbres de différentes couleurs et il est orné de bronzes. C’est à la fois élégant et sobre, ce qui est surprenant dans la Catane du dix-huitième siècle qui s’adonne plutôt à l’exubérance du baroque tardif.

 

609h2 Catane, Sant'Agata la Vetere

 

609h3 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Particulièrement original est cet imposant meuble en bois abritant cette statue. Et la statue elle-même est sans doute une Vierge, mais dans sa grande robe noire avec sa ceinture en forme de croix ce n’est pas une pietà puisqu’il n’y a pas de Christ mort sur ses genoux ou déposé devant elle, quant à la Vierge de Douleur elle a généralement soit un, soit sept poignards plantés dans le cœur. Peut-être est-ce une sainte que je n’identifie pas. Quoi qu’il en soit, cette toute jeune femme avec l’air affligé dans sa robe noire fait de l’effet.

 

609i Catane, maquette des 3 églises de Sainte Agathe

 

Devant cette dernière église, sur le parvis, cette maquette est intéressante. Elle permet de voir comment sont disposées ces trois églises. On voit derrière l’amphithéâtre romain du premier plan la façade de Sant’Agata alla Fornace. Derrière, à gauche, on voit le clocher de Sant’Agata al Carcere percé de ses trois niches qui dans la réalité abritent les cloches et surmonté d’un fronton blanc entouré de deux statues blanches elles aussi. Sant’Agata la Vetere nous tourne le dos, tout derrière.

 

609j1 Catane, bastion de la Sainte Prison 

609j2 Catane, bastione del Santo Carcere 

Je voulais présenter ces trois églises à la suite l’une de l’autre, mais je reviens à présent auprès de la seconde où a été construit un bâtiment défensif solide, appelé le Bastion de la Sainte Prison puisqu’il jouxte cette église et que peut-être –mais je ne dispose pas d’un plan pour confirmer ou infirmer– il a été édifié au-dessus de la prison que j’ai visitée cet après-midi. Je dis bien au-dessus, parce qu’il ne peut l’avoir contenue, étant bien plus récent. Sur son mur, mais presque entièrement cachée par le feuillage de l’arbre sur ma première photo, est fixée une lourde plaque portant un haut-relief que je montre sur ma deuxième photo. Ici placé, le sujet ne saurait surprendre. Sous deux têtes d’angelots souriants, saint Pierre rend visite à Agathe dans sa prison. Il a ses clés du Paradis dans la main gauche et de l’index droit il indique le Ciel à la jeune martyre. Elle a offert sa vie pour sa foi, elle aura le bonheur éternel auprès de son Dieu. Telle est, je crois, la conclusion logique de cette journée qui lui était consacrée.

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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 16:18

Aujourd’hui, Natacha et moi devions avoir des activités différentes, moi statique dans le camping-car à rédiger mon blog après m’être dûment alimenté des lectures adéquates, elle courant à la faculté des Lettres pour rechercher en bibliothèque ce qui concerne ses sujets d’étude. Et puis mon portable a sonné, la faculté est située dans un ancien monastère, c’est magnifique, on peut avoir une visite guidée, si je ne viens pas la rejoindre je risque de le regretter en voyant ensuite ses photos. Le problème, c’est qu’il me faut du temps. Non pour éteindre l’ordinateur et courir vers l’arrêt de bus à cent mètres du camping, mais pour attendre le prochain bus qui doit passer dans vingt minutes, puis un quart d’heure de trajet, puis une vingtaine de minutes à pied. D’autant plus que deux bus programmés ne sont pas passés, ce qui fait que j’ai attendu le troisième une bonne heure, en plein soleil, sans rien pour m’asseoir, et sur le bord d’une route sans trottoir, sans bas-côté, avec des voitures qui passent à toute allure. Mais, une fois arrivé, il est vrai que cela en valait la peine.

 

608a1 Catane, San Nicolò 

608a2 Catane, San Nicolò 

608a3 Catane, San Nicolò 

Nous avions rendez-vous piazza Dante, sur le parvis de l’église San Nicolò l’Arena. Cette église est la plus grande de toute la Sicile. Commencée en 1558, elle a été complètement détruite par deux événements qui se sont succédé en moins d’un quart de siècle, la coulée de lave de l’éruption de l’Etna en 1669, puis le tremblement de terre de 1693 dont j’ai eu amplement l’occasion de parler précédemment, qui n’a pas vraiment endommagé les travaux en cours mais qui a été cause que l’on a stoppé la construction pour vingt ans. Qu’à cela ne tienne, on s’est remis courageusement à l’ouvrage mais en 1735 l’argent venant à manquer, on a interrompu les travaux. Un grand portique peuplé de statues devait soutenir un fronton, mais on avait juste commencé à en monter les colonnes quand il a fallu tout arrêter, les colonnes elles-mêmes n’étant pas terminées. J’ajoute qu’à l’intérieur a hélas été détruit par des saccages un orgue grandiose de 2916 tuyaux qui avait nécessité treize ans de travaux, et qui était capable de reproduire le son de tous les instruments de musique.

 

608a4 Roberta à la fac de Lettres et philo de Catane 

608a5 Roberta à la fac de Lettres et philo de Catane 

Mais j’ai juste le temps de contempler l’extérieur de cette église –d’ailleurs fermée– car Natacha arrive. Elle est enthousiaste, à la fois à l’idée de ce que nous allons voir, de ce qu’elle voit de l’extérieur, et aussi, et surtout de sa rencontre avec une jeune étudiante de cette faculté de Lettres et de philosophie installée dans l’ancien monastère bénédictin, Roberta (les photos d’elle ont, bien évidemment, été prises par Natacha. Je me dois de respecter le copyright !), avec qui elle a passé les presque deux heures pendant lesquelles elle m’a attendu, qui l’a guidée là où se tient un bureau d’information, qui a discuté avec elle de façon paraît-il très intelligente en même temps que très sympathique et agréable. Bref, quelqu’un de bien dont elle a l’adresse e-mail et avec qui elle correspondra sûrement.

 

608b1 Catane, université (monastère San Nicolò l'Arena) 

608b2 Catane, université (monastère San Nicolò l'Arena)

 

608b3 Catane, université (monastère San Nicolò l'Arena) 

608b4 Catane, université (monastère San Nicolò l'Arena) 

Voici la magnifique façade baroque de ce monastère bénédictin, avec en particulier les fenêtres "nobles". On voit que l’architecte a joué sur les couleurs, une pierre blanche contrastant avec le noir de la lave volcanique. Mais quelques mots sur ce monastère. C’est le plus grand monastère bénédictin, devant celui de Mafra au Portugal. L’Écossais Patrick Brydone (1736-1818) a été l’accompagnateur et le guide de plusieurs gentlemen dont, de 1767 à 1771, le jeune Lord William Fullarton en Italie, en Sicile, à Malte. Dans le récit de ce voyage qu’il a publié en 1773, il qualifie ce monastère de "Versailles sicilien".

 

Dès la seconde moitié du douzième siècle, on bâtit sur les pentes de l’Etna, à Nicolosi, une chapelle et un hôpital pour accueillir les moines malades de deux monastères voisins. Puis Frédéric III d’Aragon, roi de Sicile de 1295 à 1337, décida que l’on construirait là un monastère et, les moines qui s’y installèrent ayant une particulière dévotion pour saint Nicolas de Bari (Bari est sur la côte est des Pouilles, face à l’Albanie, et les reliques de saint Nicolas y sont conservées) dédièrent leur monastère à San Nicolò, et le sol étant sablonneux à cet endroit ils ajoutèrent "l’Arena", qui signifie "le sable" (à l’article près) en latin et en espagnol, l’Espagne étant le pays d’origine du souverain (en italien, cela se serait dit la sabbia). Dès lors, le monastère prit de l’importance, se développa, s’enrichit considérablement. Les reines Éléonore d’Anjou et Blanche de Navarre s’y rendirent souvent. Mais à la fin du quinzième siècle et au début du seizième, les brigands qui sévissaient en Sicile mettaient en grand danger un monastère si riche et si isolé. Et quand l’un des deux autres monastères fut détruit par une éruption de l’Etna en 1536-1537, ce fut le déclencheur d’une migration de tous ces moines vers la ville de Catane, plus loin du cratère et surtout bien protégée des incursions derrière ses murs.

 

608c Catane, monastère San Nicolò l'Arena, limite lave 16 

Le vice-roi de Sicile Juan de la Cerda était présent lors de la pose de la première pierre en 1558 et les moines commencèrent à occuper les lieux en 1578, quoique les travaux ne soient pas achevés. Mais j’ai évoqué tout à l’heure l’éruption de 1669. La coulée de lave de l’Etna s’est dirigée lentement vers le monastère. On a prié saint Nicolas patron du monastère, on a prié sainte Agathe patronne de Catane, et la lave avançait toujours. Alors on a retroussé les manches et on a construit une énorme levée de terre à la frontière du monastère. Et la lave a buté dessus et a épargné la construction. Ma photo ci-dessus, prise d’un balcon du monastère, montre à quelle effroyablement faible distance des bâtiments la lave s’est arrêtée. Mais peu avant d’atteindre cette butée, une langue de lave s’est détachée de la coulée principale et est allée détruire l’église voisine, comme je le disais plus haut. Vingt-quatre ans plus tard, le tremblement de terre de 1693 n’a pas été trop dommageable pour l’église dont les murs n’étaient pas encore montés bien haut, mais il a abattu le monastère sur les moines dont la plupart ont été tués. Les moines survivants, alors, voulurent transférer leur monastère un peu plus loin, sur le territoire de la commune de Montevergine où ils commencèrent les travaux, mais la Municipalité de Catane s’y opposa et exigea leur maintien au même endroit. Les travaux commencèrent en 1702 et se poursuivirent sur tout le dix-huitième siècle. Le plan est différent de celui de toutes les congrégations de Catane, parce que l’on a voulu arrêter le rez-de-chaussée à l’aplomb du mur de lave, comme je le montre, et le projet était de construire une autre aile prolongeant le deuxième étage au-dessus de la coulée, c’est-à-dire douze mètres plus haut, projet grandiose qui n’a pas été réalisé. Lors de l’unification de l’Italie, quand les congrégations furent dispersées et leurs biens nationalisés, en 1866 le monastère fut partagé entre des casernes (et les militaires abattirent certaines parties du cloître qui avaient résisté au séisme de 1693 mais qui les gênaient pour leurs exercices), des écoles, le musée qui a par la suite été transféré au palazzo Ursino (voir mon blog à la date d’avant-hier samedi 11 septembre), ainsi que deux savants célèbres, le professeur Tacchini (1838-1905) avec son observatoire d’astrophysique et Annibale Riccò (1844-1919) avec son laboratoire de géodynamique. Bombardé pendant la Seconde Guerre Mondiale, le monastère a souffert une nouvelle fois. Tout le monde en a déménagé et il a été donné à l’université qui avait besoin d’espace, avec ses soixante mille étudiants. Car cette université, l’une des plus anciennes d’Italie et même du monde, préexistait à l’installation de ses sections littéraires dans le monastère bénédictin puisqu’elle avait été fondée en 1434. Toutefois, la bibliothèque communale occupe encore une partie des locaux. Elle a ouvert en 1869, composée pour une très grande part de la bibliothèque des bénédictins confisquée en 1866, et des bibliothèques des autres congrégations religieuses confisquées dans les mêmes conditions. Puis, en 1925, le baron Ursino a légué sa propre bibliothèque. Aujourd’hui, il y a plus de deux cent mille livres, sans compter les manuscrits, parchemins, gravures et estampes, photos, périodiques.

 

608d Catane, université (monastère San Nicolò l'Arena) 

Avant d’entrer dans les bâtiments, je remarque ce calicot. "Proches de Laura", voilà un texte surprenant pour une manifestation étudiante. Une condisciple exclue injustement ? Pas du tout. Le premier juillet dernier, une étudiante de 34 ans, Laura Salafia, a été atteinte par une balle perdue lors d’un règlement de compte de la mafia dans la rue, juste devant l’entrée de la faculté alors qu’elle venait pour passer un examen d’histoire du cinéma. Laura a été touchée au cou et une vertèbre a été atteinte. Le criminel a été arrêté vingt-quatre heures après son acte, mais cela ne change rien aux conséquences. J’ai cherché des nouvelles sur Internet. En date du 15 août, soit un mois et demi après les faits, l’homme visé est rentré chez lui et l’étudiante a été transférée dans un centre de réhabilitation. Ces nouvelles datent d’un mois et il semble que son état soit stationnaire. Avant-hier, je publiais la photo d’une affiche anti-mafia. C’est vrai, c’est affreux.

 

608e1 Catane, université (monastère San Nicolò l'Arena)

 

608e2 Catane, université (monastère San Nicolò l'Arena) 

Des deux cloîtres, celui-ci est le plus récent, il date du dix-huitième siècle et l’édicule central, exemple d’éclectisme du dix-neuvième siècle, a été ajouté en 1842. En fait, ce cloître… n’est pas un cloître. Il n’a jamais été le lieu de prière et de méditation que sont par destination les cloîtres, mais un jardin d’hiver où les moines venaient prendre le thé ou le café. Ils y accueillaient les étrangers qui effectuaient le traditionnel Grand Tour. D’ailleurs, le premier étage du monastère servait d’hôtel pour les voyageurs européens.

 

608f1 Catane, monastère San Nicolò l'Arena, voie romaine 

608f2 Catane, monastère San Nicolò l'Arena, villa romaine 

608f3 Catane, monastère San Nicolò l'Arena, villa romaine 

  Les bâtiments ont été construits à l’emplacement d’une ancienne villa romaine. D’ailleurs, dans la cour entre la place Dante et la façade, on peut voir ce fragment de rue antique. À l’intérieur du monastère, les restes de la villa romaine sont bien visibles depuis une passerelle, et ce fragment de mur révèle les riches peintures d’une demeure patricienne. Je trouve absolument merveilleux d’être étudiant dans ce cadre, de contempler quotidiennement, en se rendant à la bibliothèque, ces traces de la civilisation romaine. D’autant plus que ces étudiants sont des littéraires. J’ai regardé sur les murs les titres des cours auxquels ils sont censés s’inscrire. Philosophie, littérature, latin, grec ancien, langues étrangères, philologie, linguistique. Tous ou presque sont à des degrés divers concernés dans leurs études par l’Antiquité. Il est donc logique, s’ils ont choisi l’une de ces voies, qu’ils soient sensibles à ces traces du passé.

 

608g Catane, monastère San Nicolò l'Arena, bibliothèque 

Même si cette bibliothèque de la faculté appartient aux bâtiments du monastère et non à ceux de la villa romaine, ils n’en sont pas moins pleins de charme. Certes, je reste très attaché à ma chère Sorbonne, où j’ai fait mes études supérieures, certes elle est très belle, certes elle ne date pas d’hier, mais je dois reconnaître que cette faculté des Lettres n’a rien à lui envier.

 

608h Catane, monastère San Nicolò l'Arena, blason 

Un peu partout dans le monastère, on retrouve ce blason avec les trois boules, mais ici je l’ai photographié principalement en raison de cette tête joufflue, bouche ouverte, que je trouve très amusante.

 

608i1Catane, monastère San Nicolò l'Arena, église 

608i2Catane, monastère San Nicolò l'Arena, église

 

608i3Catane, monastère San Nicolò l'Arena, église 

Nous voici dans l’église. Je disais plus haut qu’elle était fermée, oui son grand portail est fermé sur la place Dante, mais nous y accédons par l’intérieur du monastère. C’est la plus vaste église de Sicile. Étonné, j’évoque la cathédrale de Palerme, mais notre guide est formelle, cette église San Nicolò l’Arena est plus grande que la cathédrale de Palerme. L’intérieur est très nu, il n’y a rien, à part les restes de son orgue monumental qui n’est plus désormais si monumental puisqu’il a été mutilé par vandalisme.

 

608j1 Catane, monastère San Nicolò l'Arena, réfectoire 

608j2 Catane, monastère San Nicolò l'Arena 

608j3 Catane, monastère San Nicolò l'Arena

 

Le réfectoire est un lieu très important dans la vie du monastère. Tous les moines y prennent leur repas ensemble. Mais ce sont des images de la cuisine que je montre ici, cuisine qui occupe deux niveaux. Le sol du niveau supérieur en a été refait, mais conforme à l’original. Les deux niveaux sont en communication de deux façons. L’une, ce sont trois trous, trois sortes de puits comme celui que l’on voit sur ma première photo, et que l’on aperçoit aussi dans le plafond du niveau bas, sur ma seconde photo. L’autre, c’est cet escalier d’accès, situé dans un angle.

 

608j4 Catane, monastère San Nicolò l'Arena 

608j5 Catane, monastère San Nicolò l'Arena 

608j6 Catane, monastère San Nicolò l'Arena 

Pour finir, je voudrais montrer le splendide grand escalier qui embrasse tout le hall, et qui est décoré de stucs néoclassiques. Nous sommes dans un monastère dédié à saint Nicolas, aussi les stucs représentent-ils des épisodes de sa vie. J’aime particulièrement, sur cette dernière photo, les trois petits enfants qui ressortent vivants du saloir où le boucher les avait déposés coupés en morceaux, et conservés pendant sept ans avant que saint Nicolas les ressuscite.

 

608k1 Chiara Ponzo, étudiante à Catane 

J’en resterai là pour cette visite. Nous avons vu bien d’autres choses mais je dois être raisonnable et savoir me limiter. Il me faut cependant ajouter quelques mots concernant notre guide. Chiara Ponzo est une étudiante toute jeune qui prend en charge les petits groupes de touristes qui souhaitent en savoir plus sur l’histoire et la configuration des bâtiments qui hébergent son université. Intelligente et cultivée, elle est capable de ne pas débiter le boniment des guides, mais de présenter ce qu’elle a appris de façon vivante, personnelle, intéressante. De plus, je pense qu’il suffit de voir sa photo pour se rendre compte que c’est quelqu’un d’ouvert et sympathique. La visite était en italien, mais elle se souciait de savoir si je comprenais. Et puis elle est à la fac de Lettres, elle étudie la littérature, la philologie, la linguistique, je ne peux qu’apprécier ! Merci, Chiara.

 

608k2 Katia Alberio, à l'accueil à l'université de Catan 

Je dois dire aussi un mot de Katia Alberio. Elle est à l’accueil, elle reçoit les visiteurs, elle les affecte à une visite, elle est également chargée de percevoir le prix de la visite et elle est responsable de la petite librairie où nous avons trouvé des livres intéressants. Avec le sourire, elle explique, elle conseille, elle parle des livres qui sont proposés. Et elle parle français. Et puis, comme elle doit rédiger un reçu pour toute somme perçue, elle m’a demandé mon nom. Un nom étranger est toujours un peu difficile à orthographier, mais généralement mon prénom présente plus de difficultés que mon nom de famille, et pourtant elle l’a écrit sans hésitation. Et comme nous avons un peu discuté ensuite, elle m’a dit que dans son livre de français, en classe, le héros s’appelait Thierry…

 

Voilà donc les contacts que nous avons eus dans cette faculté des Lettres, trois contacts sympathiques. Roberta, Chiara, Katia. Merci à vous trois.

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Published by Thierry Jamard
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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 00:39

 

607a1 Catania, palazzo Ursino di Federico II

 

607a2 Catane, palais Ursino de Frédéric II de Souabe 

L’empereur souabe Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250) a été un immense souverain, très admiré et qui reste dans la mémoire populaire quelqu’un qui a beaucoup fait pour son pays. J’ai pu le vérifier, même auprès de gens peu instruits qui ne savent pas très bien ce qu’il a fait, mais qui sont sûrs que ce qu’il a fait était bien, et particulièrement bon pour la Sicile. Dans la fresque de l’histoire de Sicile que j’ai publiée le 5 juillet, on peut voir qu’en effet il jouissait d’une personnalité peu commune et d’une très brillante intelligence. Il a laissé aussi des traces tangibles de son règne sous forme de châteaux un peu partout. C’est le cas du palazzo Ursino de Catane que nous allons visiter aujourd’hui, pour lui-même (un peu) et pour les collections qu’il abrite (beaucoup).

 

607a3 Catane, palais Ursino 

Dans une niche creusée sur le mur du château, l’aigle impériale est là pour nous rappeler les origines impériales de cette construction et cette époque où la Sicile était l’objet de toutes les convoitises en raison de sa richesse et de sa position stratégique en Méditerranée.

 

607b Catane, palazzo Ursino, Tour des Martyrs 

De l’intérieur du château, je ne montrerai que cette image, parce que les grandes salles ne sont pas tellement originales ni intéressantes, ne serait-ce que du fait qu’elles donnent plus l’impression d’être un musée qu’un bâtiment historique. Mais ici, dans cette tour dite "des Martyrs", la voûte du plafond avec ses arêtes en plein cintre est surprenante et splendide. Elle vaut vraiment le coup d’œil.

 

607c1 Catane, Ursino. Korè drapée (âge archaïque) 

Dans une vitrine, sont exposés de nombreux petits bronzes antiques, pas plus grands que l’index. En voici trois. D’abord, cette Korè (Proserpine) qui joue avec le drapé de sa robe. Les formes rudimentaires témoignent de son âge puisqu’elle est d’époque archaïque, mais elles ont aussi quelque chose d’extrêmement moderne, précisément parce qu’elles sont épurées jusqu’à n’évoquer que l’essentiel. Un corps féminin, un geste.

 

607c2 Catane, Ursino. Bœufs au joug (7e-6e siècle avant J 

Désolé, je n’ai pas pu isoler cette paire de bœufs sous le joug du bout de papier qui renvoie à l’information dactylographiée. Laquelle information dit que c’est un couple de bœufs (merci, je m’en serais douté) du septième ou du sixième siècle avant Jésus-Christ. La vitrine étant horizontale, sur une table, et ce bronze étant près du bord, je ne peux photographier ces bœufs que d’en haut, mais après tout ce n’est peut-être pas plus mal parce que, ainsi, on voit bien leur joug et comment il est constitué, ainsi que leurs gros yeux et leurs grandes cornes. Expressif et décoratif.

 

607c3 Catane, Ursino. Guerrier en cuirasse (1re moitié 5e

 

Ce guerrier nu sous sa cuirasse date du début du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Le musée a fort bien réalisé pour le maintenir debout un petit crochet de Plexiglas transparent aussi discret que possible. Hélas, les jambes de ce bronze ont été brisées, et de plus un pied manque. Mais curieusement, sa main droite posée sur la tige qui le soutient donne l’impression que c’est un invalide de guerre qui a perdu un pied sur le champ de bataille et qui s’appuie sur sa béquille. Il est amusant aussi de constater que si le nu est absolument naturel dans l’art, sous cette cuirasse qui ne couvre que le torse et s’évase au bas du ventre cette nudité devient presque impudique.

 

607d1 Catane, Ursino. Enfant jouant avec un porcelet 

De la même façon que pour les bronzes, une vitrine sur une table présente de petits sujets en terre cuite. Difficile, ici encore, de choisir. Je me limite à deux sujets. Le premier est ce petit garçon qui joue avec un porcelet. Aucune indication de date ne figure pour ces sujets, seulement ces quelques mots de description. Description que je ne mets pas en doute parce que de la peinture blanche reste sur le vêtement du garçonnet et sur le corps de l’animal. Mais je trouve que l’on dirait plus un marcassin qu’un porcelet, je le verrais plutôt en noir avec son épi de poils raides sur la nuque. En revanche je ne suis pas sûr du tout que ce personnage soit un enfant, ni qu’il joue. Il me donne l’impression d’être un jeune homme qui prend l’animal par les pattes postérieures avec l’intention de l’égorger. Peu importe. J’aime ce mouvement, ce dynamisme de la représentation, et cette scène saisie sur le vif.

 

607d2 Catane, Ursino. Aphrodite se séchant au sortir de l'

 

Quant à la deuxième terre cuite, elle représente Aphrodite qui se sèche en sortant de l’eau. Le vaste vêtement qu’elle avait jeté par dessus son épaule gauche passe derrière son dos, barre ses fesses en diagonale et, devant, elle retient l’autre pan du tissu en serrant les genoux. Elle a entre les mains une petite serviette dont elle se sèche la nuque. Le naturel, le quotidien de ce geste, la grâce dans le mouvement sans rien de l’affectation aguicheuse de la Callipyge (voir mon blog en date du 28 avril), le lourd drapé du tissu qui retombe jusqu’au sol, tout cela fait de cette statuette un objet absolument charmant.

 

Heureusement, j’ai reçu une éducation morale extrêmement rigoureuse, et mes parents m’ont toujours donné l’exemple, le modèle d’une probité rigoureuse et sans compromis. Parce que sinon… je serais peut-être devenu un pilleur de musées. Quand je vois toutes ces œuvres, il m'arrive souvent de me dire : "Si je volais, disons trois pièces de cette salle, qu’est-ce que je choisirais ?" et ici, sans nul doute, cette adorable Aphrodite aurait fait partie de mon choix. Mais, non, non, rassurez-vous, je n’ai rien volé du tout, aucune alarme n’a retenti, je suis reparti avec des regrets… mêlés de la vaniteuse satisfaction de me dire que je suis honnête malgré tout.

 

607e1 Catane, Ursino. Torse colossal (1e siècle après JC) 

Ce torse colossal (on voit la taille du petit panonceau à côté) date du premier siècle après Jésus-Christ. Ce fragment d’une statue d’empereur romain a été découverte à Catane en 1737 et, du fait que les archéologues le situent au début du siècle, il a dû représenter l’empereur Trajan. La musculature à la fois puissante et fine, le mouvement du corps, sont admirables. Mais l’idée de voler cette sculpture ne m’a pas effleuré. Trop lourd, pas assez discret pour passer la porte devant les gardes.

 

607e2 Catane, Ursino. Héraklès (2e siècle après JC)

 

Celui-ci, c’est Héraklès, reconnaissable à la peau de lion dont il se couvre, le lion de Némée qui ne pouvait être tué parce qu’insensible aux blessures des flèches ou des épées et qu’il a étouffé en le serrant contre sa puissante poitrine. Parce qu’il date du deuxième siècle de notre ère, mieux vaudrait l’appeler Hercule, avatar latin de l’Héraklès grec, puisqu’à cette époque il y a longtemps que Rome a conquis Catane et la Sicile.

 

607e3 Catane, Ursino. Aveuglement de Polyphème

 

Le cyclope Polyphème dont Ulysse et ses compagnons ont un temps été prisonniers vivait dans une grotte proche de Catane. Nous irons très probablement voir les roches qu’il a jetées à la mer, à quelques kilomètres d’ici. Cette stèle de la fin du deuxième siècle de notre ère représente le moment où Ulysse le rend aveugle, je ne pouvais donc manquer de montrer cette photo, même si techniquement (toutes mes excuses) elle est bien mauvaise. On représente généralement le cyclope avec un seul œil au milieu du front. Le mot cyclope est composé du mot grec qui évoque le cercle (cycle) et du nom ancien et poétique qui désigne l’œil, d’une racine indo-européenne *okw- où le O est suivi d’une gutturale sourde à appendice labio-vélaire qui donne C en latin (cf. un oculiste, ou féroce, à l’œil d’animal sauvage) et P en grec (optique, ou Calliope, la muse aux beaux yeux). Le cyclope est donc, étymologiquement, l’être à l’œil rond, ou sans doute plutôt celui qui voit tout autour. Dans les représentations tardives, il n’est plus représenté avec son œil unique, mais avec deux yeux. Peut-être faut-il y voir la conséquence du rationalisme qui rejette les êtres monstrueux sans rapport avec les réalités imaginables par un esprit scientifique et matérialiste. Cette stèle est un peu postérieure au poète Juvénal (vers 65-vers 128 de notre ère), qui écrivait déjà : "Qu’il existe des Mânes, un royaume souterrain, que la perche de Charon soit une chose réelle, […] même les enfants ont cessé d’y croire".

 

En marge de ce problème du nombre d’yeux, la légende veut que ce fils du dieu des mers Poséidon soit un géant horrible et sauvage, qui vit dans une caverne, se nourrissant de la chair crue des moutons qu’il élève, géants eux aussi. Ulysse, en abordant, avait débarqué du vin. Mais Polyphème se saisit de lui, l’enferma dans sa caverne avec douze de ses compagnons. Le vin qu’Ulysse lui avait offert ne l’a pas empêché de dévorer tout de suite plusieurs de ces nouveaux prisonniers, mais il promit à Ulysse que pour le remercier de lui avoir offert de boire un tel nectar il le mangerait en dernier. Puis il lui demanda son nom, il se méfiait, parce qu’un oracle lui avait dit qu’il serait aveuglé par Ulysse. Et Ulysse répondit "Je m’appelle Personne". Alors le cyclope, qui ne buvait jamais de vin et ne se méfiait pas de ses effets, tomba endormi sous l’effet de l’alcool. Ulysse et ses compagnons survivants prirent alors un énorme pieu que Polyphème avait placé dans sa caverne pour alimenter le feu, ils en taillèrent l’extrémité en forme de pointe, ils le durcirent au feu et l’enfoncèrent dans l’œil du cyclope. Aveugle, il sortit de sa caverne, en vérifiant que seuls ses moutons sortaient avec lui, en tâtant leur dos pour s’assurer qu’aucun dos dépourvu de laine ne franchissait la sortie. Mais Ulysse et ses compagnons s’étaient suspendus sous le ventre des moutons, s’agrippant à leur longue laine, de sorte que Polyphème ne s’aperçut de rien, et roula la pierre devant l’issue de sa caverne, convaincu que ses prisonniers s’y trouvaient toujours. Puis il appela ses frères Cyclopes à l’aide. Mais quand, à la question de qui l’avait aveuglé, il répondit "Personne", ils le prirent pour fou, et s’en retournèrent. Entre temps, Ulysse avait rejoint son navire et s’éloignait déjà, lui criant qu’il était Ulysse et se moquant de lui. Alors Polyphème se saisit d’énormes rochers et les lança au hasard dans la mer, mais aucun d’entre eux ne toucha le navire du héros. Voilà d’où viennent les rochers auxquels j’ai fait allusion au début de mon commentaire de cette photo. J’ajoute que de cet épisode de l’Odyssée date la haine vengeresse de Poséidon contre Ulysse qui avait aveuglé son fils.

 

Dans cette représentation, le cyclope est grand, mais comme un vrai géant qui pourrait exister. Si l’on suppose que les autres personnages mesurent entre 1,70 et 1,80 mètre, Polyphème ne dépasse pas deux mètres et quelques centimètres, ce qui est conforme au possible, et même pas tellement rare chez nos basketteurs actuels. Le mouton du premier plan est si petit que je vois mal comment les hommes ont pu se suspendre sous son ventre. On voit près de la couche la coupe de vin vidée et jetée là. Tout cela lié aux deux yeux du cyclope en fait une scène très vivante et pleine de réalisme. Nous sommes au moment où Polyphème vient de tomber endormi, et nos héros vérifient que son sommeil est profond avant de passer à l’action.

 

607f1 Catane, Ursino. Sarcophage de Camarine (fin 6e sièc 

Ce sarcophage de terre cuite sans aucune décoration a beau dater de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ, il est bien banal. En fait, si je mets ici sa photo, ce n’est qu’un prétexte, car j’ai lu sur le petit panneau descriptif qu’il avait été trouvé à Camarine, Camarine était une ville sur la côte au sud-ouest de Raguse, et ce nom apparaît dans le célèbre poème d’André Chénier où une jeune fiancée se noie en allant se marier, symbolisant la vie brisée du poète, né en 1762 et attendant dans les geôles de la Révolution le moment où on va le mener à la guillotine. Il sera décapité en 1794, à l’âge de 32 ans. Ce poème me touche, m’émeut, au-delà même de la musique des mots et des rimes, au-delà de l’évocation colorée des promesses que la vie ne tient pas toujours. Voilà pourquoi j’ai eu envie de saisir au vol ce prétexte que constitue la publication de cette photo.

 

            "Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.

            Un vaisseau la portait aux bords de Camarine.

            Là l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement

            Devaient la reconduire au seuil de son amant […].

            Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,

            Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles

            L’enveloppe. Étonnée, et loin des matelots,

            Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

            Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine.

            Son beau corps a roulé sous la vague marine […].

            Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée.

            Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée.

            L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds.

            Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux".

 

607f2 Catane, Ursino. Allégorie de l'Afrique (2e siècle a

 

Cette mosaïque du deuxième siècle de notre ère représente une allégorie de l’Afrique. C’est décoratif, mais ce n’est pas aussi magnifique que bien des mosaïques que nous avons vues depuis que nous sommes en Italie, ou même en Sicile (je pense par exemple à l’extraordinaire Villa romaine du Casale vue il y a quelques jours, le premier septembre). En revanche, il est intéressant de voir à travers cette allégorie la représentation que se faisaient de l’Afrique les Romains de l’Empire. Le deuxième siècle, c’est celui de Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, Marc-Aurèle, Commode. Depuis longtemps, Rome et ses provinces, particulièrement la Sicile, avaient des relations commerciales avec l’Afrique –relations commerciales ou guerrières, d’ailleurs–, et avaient intégré de nouvelles provinces, l’Afrique Punique (côte tunisienne) depuis la prise et la destruction de Carthage en 146 avant Jésus-Christ, la Cyrénaïque (Libye) de 74 à 67, l’Égypte en 30, la Mauritanie (Maroc, nord-ouest de l’Algérie) en 40 après Jésus-Christ, la Numidie (Algérie) de 193 à 211. Et pour cette allégorie, on a choisi un soleil brûlant.

 

607g1a Catane, Ursino. Lécythe attique, préparation du ch 

607g1b Catane, Ursino. Lécythe attique, char attelé, 510- 

On ne peut visiter un musée d’antiquités en Sicile sans voir de nombreuses poteries. C’est fascinant. Sur ce lécythe attique datant des alentours de 510 ou 500 avant Jésus-Christ, l’artiste a représenté l’attelage d’un char. D’un côté, deux hommes amènent chacun un cheval, et chaque cheval regarde l’homme qui le tient par la bride pour l’atteler au char que l’on voit derrière. De l’autre côté, les deux autres chevaux du quadrige ont été amenés, le char est attelé, et à présent les deux chevaux du centre se regardent l’un l’autre. Une scène bien observée et un vase extrêmement décoratif.

 

607g2 Catane, Ursino. Lécythe attique, Amazones (début 5e 

Cet autre lécythe attique est un peu plus récent, il est du début du cinquième siècle avant Jésus-Christ et représente des Amazones. La ligne des chevaux, épurée et stylisée, est intéressante, mais le vernis est malheureusement assez écaillé.

 

607g3 Catane, Ursino. Lécythe attique, Nikè en vol (milie 

Encore un petit coup de pouce pour avancer dans le temps, et nous voici au milieu de ce même cinquième siècle. Cet autre lécythe attique représente une Nikè (c’est-à-dire une Victoire) volant. Car la Victoire vole vers celui qu’elle veut faire triompher. On se rappelle les grandes ailes déployées de la célèbre Victoire de Samothrace, au Louvre. Ici elle n’a pas la même grandeur, la même noblesse, mais elle est amusante avec son drôle de petit couvre-chef, avec ses ailes assez courtes, avec ses fesses bien rondes, et puis son visage semble dubitatif, elle ne sait pas bien qui elle veut favoriser, elle regarde vers la terre, où ces humains sont en train d’en découdre, elle ne se hâte pas parce que sa position verticale et ses jambes pliées ne donnent pas l’impression d’un vol rapide, d’ailleurs sa robe flotte librement vers le bas, elle n’est pas plaquée sur son corps par le vent de la vitesse.

 

607g4 Catane, Ursino. Rhyton attique, crocodile saisissant 

Ce vase est un rhyton attique, et encore de quelques années plus jeune puisqu’il a dû être réalisé entre 430 et 410 avant Jésus-Christ. Je parlais tout à l’heure des relations avec l’Afrique, mais au sujet de la Rome impériale. Ici nous sommes 600 ans plus tôt, il ne s’agit pas des Romains mais des Grecs, et plus précisément des Athéniens puisque même si nous sommes en Sicile cette céramique est attique. La relation n’allait sans doute pas couramment, en ce cinquième siècle, jusqu’à l’Afrique Noire, mais les contacts étaient très suivis et fréquents avec l’Égypte, or parmi les Égyptiens vivaient de nombreux Noirs, les uns comme marchands, les autres comme esclaves. Le sujet de ce rhyton est atroce (tiens, encore le oc- désignant les yeux, dont je parlais tout à l’heure à propos des cyclopes. Atr- évoque une couleur sombre, le noir. Étymologiquement, être atroce c’est avoir le regard noir, jeter des coups d’œil sombres). Atroce –au sens moderne– parce que terriblement cruel. Un crocodile a attrapé un Noir et va le dévorer. Cela confirme la localisation, car ce n’est ni au Maghreb, ni dans le désert libyen que l’artiste a pu voir des crocodiles, mais bel et bien dans le Nil.

 

607h1 Catane, Saint François d'Assise 

En sortant du musée du palazzo Ursino, nous allons faire un tour vers la rue Crociferi, autant pour nous dégourdir les jambes en marchant après avoir très longuement piétiné devant des œuvres si accrocheuses qu’elles nous faisaient oublier la fatigue, que parce qu’il s’agit de l’une des rues de Catane reconstruites en baroque après le tremblement de terre de 1693. Mais nous voici devant l’église Saint François d’Assise.

 

607h2 Catane, Saint François d'Assise 

607h3 Catane, Saint François d'Assise 

L’église est ouverte, nous entrons. Là-bas à gauche, entre la grande nef et le bas-côté, une vitrine dorée avec une lumière bleue nous intrigue. En m’approchant, je vois que c’est la statue du saint qui baigne dans ce rayon bleu. J’ignore si c’est censé représenter le bleu du Ciel où il doit naviguer avec cet ange plus petit que lui qui le soutient sous l’aisselle pour l’aider dans son vol ascensionnel, mais pour moi il donne surtout l’impression qu’on l’a enfermé dans une cabine à ultraviolets dans un but de traitement assainissant. Peut-être a-t-on compris, si l’on est très perspicace, que je ne suis pas réellement convaincu par la beauté de cette statue et de sa mise en scène ?

 

607h4 Catane, Saint François d'Assise 

Beaucoup plus belle à mon goût est cette grande chaire baroque blanche et dorée. Le baroque, je trouve cela très intéressant à regarder et à étudier, je trouve qu’il y a de très belles œuvres baroques, mais que je sois capable de les juger belles ne signifie pas que j’en raffole. En fait, le baroque est trop chargé pour me plaire, je préfère la sobriété. Cependant, cette chaire qui reste dans une juste mesure, je dois avouer qu’elle est loin de me déplaire.

 

607i1 Catane, via Crociferi 

607i2 Catane, via Crociferi 

Nous y voilà. Je ne montrerai que cette façade dans la via Crociferi, à titre d’exemple. Catane est une grande ville, et alors qu’ailleurs la population locale est parfois en minorité face aux visiteurs, ce n’est pas le cas ici. Aussi n’a-t-on pas particulièrement entretenu les bâtiments pour en faire un décor. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas intéressant de venir se promener dans cette rue, bien au contraire, mais tout simplement que les photos que j’en ai prises ne m’inspirent pas.

 

607i3 Catane, via Crociferi 

607i4 Catania, via Crociferi 

Cette rue étroite et en pente de la colline où est la ville haute vers la mer donne une perspective intéressante, que j’aime bien. Et puis le réseau de voies se croise et les tracés des urbanistes font que les rues ne se coupent pas toujours à niveau, ce qui donne des perspectives de la rue supérieure sur la rue inférieure et parfois un immeuble de la rue d’en bas dispose, sur le flanc de son quatrième étage, d’une porte donnant directement sur la rue d’en haut.

 

607i5 Catane,plaque d'égout avec éléphant 

Nous sommes à Catane. Le symbole de la ville, u Liotru, est omniprésent. Je ne dois donc pas oublier de montrer l’effigie de ce célèbre éléphant sur la plaque de fonte de l’égout. Il est souligné par les lettres SPQC. Beaucoup de villes d’Italie ont adopté ce sigle en l’adaptant à leur cas. La Rome antique, au temps de la République, précédait le texte des décisions, ou le signait, du sigle SPQR, qui représente Senatus PopulusQue Romanus, le Sénat et le Peuple Romains. Ici, il faut donc lire Senatus PopulusQue Catanianus.

 

607j1 Catane, affiche anti mafia 

Et maintenant pour terminer, jetons un petit coup d’œil à ce que pensent, à ce qu’expriment les Catanais. Ce n’est pas la première fois que je montre l’intérêt que je porte aux murs des villes. Quand je pense que pendant des années, toute ma carrière, ou du moins la partie de ma carrière où j’ai été chef d’établissement, j’ai fait recouvrir de peinture le plus vite possible les graffiti qui apparaissaient sur les murs de mon lycée, je ne me reconnais plus aujourd’hui, lisant avec intérêt et gourmandise tout ce qu’exprime la voix du peuple, affiches, affichettes, tracts, graffiti. Il est vrai que les lycéens préfèrent, en France, les grands tags qui sont leur signature, une sorte de prise de possession, mais n’expriment ni pensée, ni sentiment.

 

Je commence par une affiche contre la mafia. "Mais non ce n’est pas un homme d’honneur… Le mafieux est un homme de merde !" dit cette affiche qui par ailleurs, sous des photos de mafieux connus et reconnus, énumère leurs méfaits.

 

607j2 Catane, manifestation universitaire 

Nous déplaçant à pied dans Catane, nous n’avons nul besoin de lire ce panneau. Heureusement car il est entièrement recouvert. Ce n’est pas un sens interdit parce que le rouge n’est qu’une couronne, mais entre l’interdiction à tous véhicules, la limitation de vitesse, de poids, de dimensions, c’est le mystère. Mais vu mon intérêt, que dis-je mon intérêt ? ma passion pour la linguistique, mes efforts (insuffisamment concluants) pour parler l’italien, mon passé de professeur de langues anciennes, ma pratique de l’espagnol lors de mes années chiliennes, et jusqu’à mon manuel de finnois lors du voyage familial en Finlande il y a des années, il est clair que je ne peux que souscrire au désir des auteurs de cette affichette. "La faculté des langues doit rester à Catane. Un point c’est tout !" et c’est bien vrai qu’un pourcentage non négligeable de jeunes de Catane doit ressembler à bon nombre de jeunes Français dans ce domaine, à savoir que la vocation vraie et forte qui fait choisir une voie quels que soient les sacrifices nécessaires est assez rare, et que souvent on fait son choix parmi les spécialités offertes sur place, soit par manque d’imagination, soit pour plus de facilité et de confort, soit enfin pour raisons économiques parce qu’il revient beaucoup moins cher de continuer à occuper sa chambre chez ses parents que d’aller vivre en cité universitaire ou de louer une chambre chez l’habitant, de partager le repas familial que de prendre ses repas au restaurant universitaire ou de faire sa popote seul, sans compter les frais de déplacement. Délocaliser une faculté c’est laisser perdre des vocations, et c’est particulièrement grave pour les langues étrangères à notre époque où le monde est ouvert, où les langues sont de plus en plus nécessaires, tant pour le Britannique qui vient vivre en Dordogne que pour le Sicilien à qui les vagues de touristes qui déferlent sur son pays parlent leur langue nationale, qu’il soit leur boulanger, leur hôtelier, qu’il soit ingénieur chez Fiat dont le Ducato est le jumeau du Jumper réalisé en collaboration avec Citroën, qu’il soit médecin et veuille participer à un congrès international…

 

607j3 Catane, graffiti épicurien

 

Plutôt que d’attraper un coup de sang en m’énervant, je préfère passer à autre chose de très joli pour terminer mon article d’aujourd’hui. C’est un graffiti en anglais (tiens, celui-là est un Sicilien qui a pu étudier cette langue étrangère). "La vie est courte, on n’a pas le temps. Aime-moi". C’est très épicurien, et en même temps très direct. Ronsard disait de même "Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain / Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie". Moins abrupt, mais dans le même esprit. "Carpe diem, quam minimum credula postero", avait écrit avant lui Horace (oui, je sais, j’ai déjà dit que je l’aimais beaucoup, je l’ai cité plusieurs fois. Nous avons même l’intention d’aller jusqu’à Venosa lorsque nous serons revenus sur le continent, pour aller le saluer dans sa ville natale), c’est-à-dire "cueille le jour (profite du jour présent), fais le moins possible confiance au futur". Voilà, je suis satisfait de ma conclusion sur l’urgence de l’amour.

 

 

 

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5 novembre 2010 5 05 /11 /novembre /2010 01:40

606a Musée archéologique de Syracuse

 

Nous avons visité mardi dernier le fabuleux musée archéologique de Syracuse, nous y avons vu des milliers d’objets très intéressants et très beaux, mais la photo y est interdite, je ne peux commenter ce que je ne peux montrer. Par ailleurs, des flèches et des cordons obligent à suivre un itinéraire déterminé. Je veux bien qu’au Louvre, pour la Joconde où des foules nombreuses se pressent et se bousculent, un service d’ordre soit organisé, mais pour ce musée où, en ce jour de septembre, en semaine, les visiteurs sont –ce que je déplore– si peu nombreux, cela ne se justifie en rien. Surtout quand un garde vous empêche de revoir ce qui vous a plu sous le prétexte que cela signifie revenir sus ses pas dans un itinéraire à sens unique alors qu’aucun autre visiteur n’apparaît à l’horizon… J’étais déçu et furieux ce matin-là. D’autant plus déçu, je le répète, que les collections sont magnifiques et passionnantes. J’ai donc, à la sortie, exprimé mon humeur dans le livre d’or. C’est peu lisible sur la photo, je transcris :

 

 "Une richesse remarquable, des objets magnifiques. Mais il y a deux choses que je ne comprends pas. D’abord, pourquoi il est interdit de faire des photos (même sans flash, sans trépied, sans but commercial ou de publication) alors qu’ailleurs c’est autorisé (Palermo, Napoli, etc.). L’autre, c’est ce labyrinthe de barrières et de cordes avec des employés qui vous obligent à suivre le fléchage. On se croirait en camp de concentration. Cela gâche le plaisir. Quel dommage !" puis je mets mon nom, la date et mon adresse Internet. Je déteste la lâcheté de l’anonymat et par ailleurs je pense que le directeur va me mettre un petit mot de réponse, d’explication ou quelque chose. J’attends.

 

N.B.: Très en retard dans la publication de mon blog, j’ai rédigé ces lignes il y a pas loin de deux mois. Ce retard me permet, au moment de la publication, de préciser qu’au bout de ce délai je n’ai toujours pas reçu la moindre réponse de la part du musée. Le français étant la deuxième langue étudiée par tous les élèves après l’anglais, et même la première langue étrangère pour ceux de générations plus anciennes, je ne peux imaginer que mon commentaire n’ait pas été compris. Ou bien personne ne lit le livre d’or, alors à quoi bon en mettre un à la disposition du public, ou bien on se moque éperdument des visiteurs et de leur avis. Dans l’un comme dans l’autre cas, il y a un responsable, conservateur, directeur ou autre, qui n’est pas à la hauteur des fonctions qui lui sont confiées.

 

606b1 Sosta camper Siracusa 

606b2 Sosta camper Siracusa 

Mercredi nous avons quitté notre "sosta camper" de Syracuse. Nous n’y étions pas mal et les personnes qui la gèrent sont aimables. Ce n’est pas un camping, mais cela a l’avantage d’être en ville. Il y a des sanitaires à la disposition des clients et l’on peut en outre se connecter au 240 volts. Je ne cherche donc pas à critiquer, je veux seulement montrer ce détail amusant. Le Padre Pio est un Capucin né en Campanie près de Bénévent, qui a reçu les stigmates –non reconnus officiellement par l’Église catholique–, qui est mort en 1968 et à qui sont attribués de nombreux miracles. Le pape Jean-Paul II l’a canonisé en 2002 et il est extrêmement populaire dans tout le sud de l’Italie et en Sicile. On voit son effigie un peu partout. Mais sa place est-elle dans les sanitaires, comme ici ? C’est l’arbitre que la tradition veut que l’on expédie aux chiottes, pas les saints Capucins !!!

 

606b3 Sosta camper Siracusa 

Cela, c’est différent mais non moins curieux. En effet (je passe sur la correction linguistique et orthographique de l’anglais) on invite les utilisateurs, arbitres ou pas, de ces lieux à ne pas jeter le papier dans la cuvette, mais dans la corbeille posée à côté. Eh bien, chers amis, croyez-moi, le spectacle n’est pas ragoûtant en fin de journée…

 

606c1 Catane, amphithéâtre 

606c2 Catania, amfiteatro

 

606c3 Catane, amphithéâtre

 

Mais cela c’est du passé. Aujourd’hui nous sommes à Catane –Catania en italien–, installés dans un confortable camping à quelques kilomètres de la ville et après avoir effectué le trajet dans un bus qui passe sur la grand-route juste devant le camping, nous nous sommes promenés dans cette belle cité.

 

Au centre d’une vaste place, un petit escalier mène en contrebas à ces ruines de l’amphithéâtre romain. À la suite du tremblement de terre de 1693 qui avait dévasté Catane, la reconstruction avait enseveli cet amphithéâtre qui était situé, dans l’Antiquité, à l’extrémité nord de la ville. Mais un sauvetage de 1750 a permis de laisser au jour ces ruines qui, pour n’être qu’une petite partie de l’édifice de l’origine, n’en sont pas moins un témoin impressionnant et de bonnes dimensions. Dans son intégralité, son ellipse de 136 mètres sur 114,50 couvrait quatorze mille mètres carrés aplanis dans la colline de lave volcanique, tandis que les gradins étaient partiellement adossés à cette colline éventrée. L’arène elle-même se développait sur quatre mille deux cents mètres carrés. Un couloir couvert courait sous les gradins de la cavea et un autre couloir à ciel ouvert encerclait l’ensemble. Pour les spectateurs venant de la ville basse, de très nombreux escaliers disposés dans la cavea permettaient de rejoindre les gradins, tandis que les spectateurs venant de la ville haute pouvaient accéder directement aux rangées supérieures de gradins. Il est très probable qu’un portique à colonnes ioniques, tout en haut des rangées de l’amphithéâtre, augmentait encore sa capacité. Ainsi, on a calculé qu’il pouvait accueillir au minimum quinze mille spectateurs. L’architecture, très sobre, jouait cependant sur l’opposition entre le noir de la pierre de lave et le rouge de la brique cuite. En outre, le portique de la cavea était en marbre et très probablement les sièges étaient eux aussi revêtus de marbre.

 

Construit au temps des Antonins, au milieu du deuxième siècle après Jésus-Christ, cet amphithéâtre est longtemps resté en usage, mais faute d’entretien ses structures étaient partiellement en ruines à la fin du cinquième siècle, au temps de l’empereur Théodoric. Puis au onzième siècle les rois normands y ont puisé des matériaux de construction pour la cathédrale, et au seizième siècle c’est Charles Quint qui y a trouvé les pierres de son mur d’enceinte défensive.

 

606d1 Catane 

606d2 Catane 

Juste en passant, ces deux photos pour donner une idée de la décoration de la ville. La première représente un bronze vu sur un mur, et la seconde un pied de réverbère.

 

606e1 Catania, palazzo San Giuliano (1738) 

606e2 Catania, palazzo San Giuliano (1738)

 

Nous rendant à la cathédrale, nous traversons cette grande place bordée à droite comme à gauche de deux très grands palais. Sur le fronton de celui de gauche, je lis "Università degli Studi", mais quand on passe sous le porche on se rend compte que ce n’est pas, ou que ce n’est plus, une université.

 

606e3 Catania, palazzo San Giuliano (1738)

 

Ce palazzo San Giuliano a eu l’honneur d’héberger des personnalités de tout premier rang. Des plaques de marbre fixées aux parois du porche donnent les noms des illustres hôtes du palais. J’en choisis deux qui évoquent des personnages pour lesquels des explications sont inutiles tant ils sont célèbres et, par ailleurs, je pense que toute traduction est inutile, même les abréviations étant les mêmes qu’en français, S.M. pour Sa Majesté et S.A.R. pour Son Altesse Royale. Seulement, peut-être, la date du 13 au 17 janvier 1881.

 

606f1 Catania, Siculorum Gymnasium 

606f2 Catania, Siculorum Gymnasium

 

Le grand bâtiment, sur la droite de la place, porte l’inscription "Siculorum Gymnasium". Ce n’est pas –ou ce n’est plus– un lycée, mais bel et bien des bâtiments universitaires, même si cette très grande ville comporte plusieurs sites universitaires. Aujourd’hui, ceux-ci sont l’objet d’une manifestation

 

606f3 Catane, Siculorum Gymnasium 

606f4 Catane, Siculorum Gymnasium 

Cette manifestation ne nous empêche pas d’entrer voir comment se présente l’intérieur. Il ne se présente pas mal du tout, c’est un très beau palazzo qui s’organise autour d’une cour centrale à portiques sur deux niveaux. De la galerie du haut on apprécie encore mieux que d’en bas le magnifique sol de la cour, qui joue sur la lave noire et une pierre blanche. Heureux étudiants !

 

606f5 Catane, Siculorum Gymnasium 

Sur les murs, tout autour, des plaques de marbre listent les noms d’anciens élèves du Gymnasium qui se sont ensuite illustrés dans toutes sortes de disciplines. J’ai lu attentivement toutes ces listes, et l’image de mon niveau culturel en a pris un sacré coup dans l’aile parce que pas un seul nom n’a évoqué la moindre chose dans ma mémoire, pas plus en littérature qu’en médecine ou en physique. Alors mieux vaut (pour ma vanité) ne pas en publier les photos. Consolation, j’ai trouvé, en épigraphe en haut d’une plaque commémorant la création de l'établissement, une phrase d’Aristote en grec. Il dit "Une preuve de ce que l’on sait et de ce que l’on ne sait pas, c’est d’être capable d’enseigner".

 

606g1 Catania

 

Déjà sur mes photos des deux palais de la place et sur ma photo du réverbère, on pouvait voir que le sol des rues est pavé de larges dalles noires de pierre de lave volcanique jointoyées de ciment blanc. Au milieu de la place, le sol porte cette effigie d’un éléphant, car l’éléphant est le symbole de la ville de Catane.

 

606g2a Catania, U Liotru 

606g2b Rome, éléphant de S. Maria sopra Minerva 

Symbole de la ville de Catane, grâce à celui qui, place de la cathédrale, orne cette fontaine sur ma première photo. La seconde revient à Rome, sur le parvis de Santa Maria sopra Minerva pour montrer l’éléphant surmonté d’un obélisque, monument dû au Bernin. En effet, c’est le célèbre architecte Gianbattista Vaccarini (1702-1769) qui, en 1735, a dessiné cette belle place baroque et a placé en son centre cette fontaine destinée à faire un clin d’œil à celle de Rome. L’éléphant est une sculpture romaine antique que Vaccarini a placée sur ce haut socle et qu’il a surmontée d’un obélisque égyptien authentique portant des inscriptions hiéroglyphiques concernant le culte de la déesse Isis. Et tout en haut, il a placé les insignes de sainte Agathe, patronne de la ville, et une grande croix.

 

606g3 Catania, U Liotru 

Au huitième siècle, à Catane, vivait un nécromancien nommé Héliodore, ce qui, en dialecte local, donne Liotru. Et comme ce mage qui avait le pouvoir de changer les hommes en bêtes, selon la légende, avait aussi pu utiliser comme monture cet éléphant auquel il avait donné vie pour se rendre de Catane à Constantinople, on a fini par donner le nom de Liotru à l’éléphant lui-même. Avec l’article U, cette fontaine porte donc u Liotru. Si les Romains ont sculpté cet animal ici en Sicile, ce n’est en aucun cas pour faire référence aux animaux qu’Hannibal a utilisés contre eux lors de la Deuxième Guerre Punique, et cela pour trois raisons. D’abord, il s’agissait d’un très mauvais souvenir, qu’ils n’auraient pas aimé exhiber en statue. Ensuite, ils avaient suffisamment la manie du grandiose pour ne pas représenter en aussi petit les énormes éléphants d’Hannibal. Enfin, ces bêtes étaient passées directement d’Afrique en Espagne d’où était parti Hannibal, sans transiter d’aucune manière par la Sicile. Une première explication serait qu’un Romain aurait voulu orner l’atrium de sa villa de cet animal exotique, connu parce que parfois opposé à des fauves sur l’arène de l’amphithéâtre, et nécessairement de taille réduite pour ne pas encombrer sa villa. Mais la seconde explication, la plus probable, est tout autre. En effet, on a retrouvé en Sicile, près de Catane, les restes de deux éléphants nains datant des temps préhistoriques et il semble que la population locale ait perpétué le souvenir de ces animaux à travers les millénaires et les peuplements, colonisations, conquêtes qui se sont succédé sur cette terre. L’artiste aurait reproduit, aux dimensions dans lesquelles les éléphants siciliens étaient restés dans la mémoire de la tradition, les formes des éléphants réels vus aux jeux du cirque.

 

606g4 Catane, U Liotru

 

606g5 Catane, l'Éléphant 

Vraiment, Monsieur le pigeon, vous manquez de respect pour u Liotru, ainsi perché sur son arrière train. Mieux vaut regarder de face la mascotte de Catane et son symbole que l’on retrouve un peu partout.

 

606g6 Catane, fontaine de l'Éléphant 

Sous u Liotru, la fontaine de l’Éléphant est ornée de délicates sculptures comme celle-ci, qui jouent avec la couleur des différentes pierres employées.

 

606g7 Catania, fontana dell'Amenano

 

Au fond de la même place, cette Fontana dell’Amenano est éclipsée par sa célèbre rivale, pourtant elle vaut le coup d’œil, à cheval sur la petite rivière Amenano qui coule aujourd’hui recouverte sur la plus grande partie de son parcours urbain mais qui autrefois coulait à l’air libre à travers toute la ville. Il faut dire que, contre elle, cette fontaine a son emplacement fort discret et, surtout, l’odeur pestilentielle de sa rivière qui nous a fait fuir asphyxiés à demi.

 

606h1 Catane, le Duomo 

606h2 Catane,le Duomo 

606h3 Catania, il Duomo 

Puisque nous sommes depuis un moment sur la place de la cathédrale, voyons à quoi ressemble ce duomo. La deuxième photo fait apparaître, au fond, l’abbaye de Sainte Agathe. La façade baroque à trois étages, œuvre de ce Vaccarini omniprésent à Catane, est bien proportionnée. L’église a été construite par le Normand Roger I, juste après la conquête de la Sicile sur les Musulmans à la fin du onzième siècle, sur d’anciens thermes romains du deuxième siècle après Jésus-Christ ou, selon d’autres archéologues, du troisième siècle. À cette époque, avant que les coulées de lave ne fassent un barrage, on était tout près du rivage de la mer. L'église a été inaugurée en 1094 mais elle a été bien endommagée par le séisme de 1169, puis jetée à bas par celui de 1693 et a été reconstruite au dix-huitième siècle.

 

606i Catane, fouilles sous le Duomo

 

Toutefois, en certains endroits, des fouilles réalisées en 1952 sous le sol du duomo actuel laissent apparaître les bases des colonnes et des fragments des murs qui ont appartenu aux thermes romains des origines. L’abside, elle, est normande. S’il y a une différence de niveau importante entre le sol romain et le sol de la cathédrale c’est parce que le séisme de 1693 avait laissé au sol une couche de décombres telle que l’on ne savait où transporter tout cela et que, de toute façon, cela représentait un travail long et important, de sorte que l’on a préféré reconstruire sur la surface de ces décombres, en les maintenant en place.

 

606j1 Catane, le Duomo

 

Notre fameux abbé Vaccarini, qui était un architecte palermitain de génie, a voulu réemployer des matériaux d’édifices antiques ou provenant de l’église normande, non pour piller ce qui avait subsisté depuis les Romains ou ce qui avait résisté aux phénomènes telluriques, mais pour affirmer une continuité entre le passé et le présent, tant par les choses que par les styles. Et il a réussi le tour de force d’adapter sa façade baroque légère et relativement étroite à cette nef et à cet édifice dont les structures portantes sont énormes et massives.

 

606j2 Catania, il Duomo

 

606j3 Catane, le Duomo 

L’abside, comme je le disais tout à l’heure, est normande, elle a résisté aux séismes successifs. Ses fenêtres étroites et rares, en forme de meurtrières, sont dues au fait que l’église devait avoir également une fonction défensive. Ce n’était pas réellement une église forteresse comme il en existe en divers endroits en Europe, mais elle en avait cependant certains caractères. On y voit une fresque représentant le Triomphe de sainte Agathe. Cette sainte, martyrisée en 251 sous l’empereur Dèce, est la patronne et la protectrice de Catane. Ses reliques sont conservées dans une chapelle latérale, fermée par une grille et à laquelle on n’a pas accès. Je crois que la ferveur pour Agathe est telle que l’on craint un peu les débordements si le public catanais a accès à sa tombe.

 

606k1 Catane, tombe de Bellini 

606k2 Catane, tombe de Bellini 

Ce duomo contient aussi la tombe du célèbre musicien catanais Vincenzo Bellini (1801-1835). Une dalle au sol, une grille basse tout autour, un grand monument de marbre blanc couvert d’une sculpture simple, sans grande originalité. C’est surtout ce bronze fixé au bas du monument qui a accroché mon regard. En bas à droite est gravée une date, Firenze 1877, mais rien ne dit ce que représente cette élégante scène. La tenue vestimentaire ne peut être celle du dix-neuvième siècle, au temps de Bellini. Ce n’est donc pas un épisode de sa vie. Je n’y vois pas non plus une allégorie antique de la musique, ni les Grecs ni les Romains ne s’habillant ainsi. Alors, sans plus chercher à comprendre, je contemple cette œuvre que je trouve belle, et peut-être un de ces jours lirai-je quelque chose qui m’éclairera. Mais pour l’heure, nous allons retourner prendre notre bus pour rentrer au camping.

 

 

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4 novembre 2010 4 04 /11 /novembre /2010 02:20

Hier, nous nous sommes promenés en ville, il était important de prendre le pouls de Syracuse en compagnie de notre cicérone Angelo, nous avons aussi vu le duomo et la fontaine Aréthuse, mais aujourd’hui c’est du sérieux : nous allons visiter le parc archéologique de Syracuse. Nous commençons par un bon moment d’inquiétude parce qu’Angelo, qui est toujours ponctuel à la minute près, n’apparaît pas à l’heure dite. Or il n’a pas de téléphone portable et nous ne connaissons ni le nom, ni l’adresse de son hôtel. Mais il arrive enfin, avec une demi-heure de retard sur l’heure du rendez-vous.

 

605a Syracuse, autel de Hiéron II (3e siècle avt JC)

 

Nous voyons d’abord ce monumental autel de sacrifices de Hiéron II. Ce Hiéron est un tyran de Syracuse qui a régné extrêmement longtemps, cinquante cinq ans, de 270 à 215 avant Jésus-Christ. Cette longévité lui donnera le triste privilège de prendre part à la Première Guerre Punique (264-241), puis au début de la Seconde (218-202). Même si les rapports entre Grecs et Carthaginois en Sicile ont souvent été belliqueux, ils se partagent l’île et voient d’un très mauvais œil Rome, une troisième puissance, la convoiter. Aussi Hiéron juge-t-il bon, dans un premier temps, de s’allier à Carthage. Mais Rome lui inflige une cuisante défaite en 264, lui impose le paiement d’un très lourd tribut viager sur quinze ans et exige sa collaboration. Ainsi, c’est la flotte syracusaine qui va ravitailler l’armée romaine en Sicile, et des contingents syracusains viendront renforcer les troupes romaines. Partant d’Espagne en 218 avec éléphants, cavaliers et fantassins, Hannibal provoque la Seconde Guerre Punique. À la mi-octobre, il franchit les Alpes dans les premières neiges et sous le harcèlement des autochtones. Scipion, qui était un génie militaire, ne voulait pas d’affrontement direct avant le printemps parce que ses troupes n’étaient pas prêtes. Mais le 25 décembre 218, Hannibal est face aux Romains à Trébie, et il inflige à Rome une terrible défaite. Hiéron reste fidèle à son traité de 264 et Scipion pourra compter sur des effectifs qu’il lui envoie en renfort (500 mercenaires crétois comme archers, et 1000 autres mercenaires d’infanterie légère) afin que pareil désastre ne se reproduise plus, et disposera aussi de blé syracusain. Mais cela n’épargnera pas à Rome la cuisante défaite du lac Trasimène le 21 juin 217. Ce fidèle allié de Rome meurt en 215 avant Jésus-Christ.

 

Voilà pour l’homme qui a fait non pas construire, mais directement tailler sur place dans la roche cet autel gigantesque de 198 mètres sur 23. Tous les ans, on procédait à ce que l’on appelait une hécatombe (ἑκατόμϐη en grec, de ἑκατόν –hécaton– qui signifie le nombre cent, et βοῦς –bous– qui signifie le bœuf), soit le sacrifice de cent bœufs. Cette tradition cultuelle avait des origines très anciennes, mais très tôt les cités qui, à la différence de la riche Syracuse, n’avaient pas les moyens de sacrifier tant de têtes de grand bétail utilisaient le mot malgré un nombre plus restreint de bovins, ou pour d’autres types d’animaux. Ce sacrifice avait lieu le douzième jour du mois appelé pour cela hécatombaion, correspondant à peu près au signe du cancer : depuis les alentours du 20-22 juin jusque vers le 20-22 juillet. Dans le chant I de l’Iliade, Homère décrit une hécatombe offerte en l’honneur d’Apollon : "Autour de l’autel, tous disposent la magnifique hécatombe, ils lavent leurs mains et portent l’orge sacrée. Alors Chrysès prie à haute voix pour les Grecs, en élevant ses mains vers le ciel. […] Après qu’ils ont prié et qu’ils ont répandu l’orge sacrée, les guerriers dressent la tête de la victime, l'égorgent, et la dépouillent ; ils coupent les cuisses, les enveloppent de graisse, et deux fois les recouvrent de lambeaux sanglants. Le vieillard embrase le bois desséché, y répand un vin noir, et près de lui de jeunes hommes tiennent dans leurs mains des broches à cinq pointes. Lorsque les cuisses sont consumées, et qu’ils ont goûté les entrailles, ils divisent les restes de la victime, les percent, les font rôtir avec soin, et les retirent des flammes. Ces apprêts terminés, ils disposent le banquet, commencent le repas, et se rassasient de mets également partagés. Après avoir chassé la faim et la soif, les jeunes gens remplissent les coupes de vin, et font les oblations". Il s’agit là d’une hécatombe propitiatoire, mais l’hécatombe rituelle de juillet se déroulait sensiblement de la même façon. Pour Syracuse qui sacrifiait ainsi réellement cent bœufs le même jour en une seule cérémonie, il fallait un autel suffisamment grand. Puis, ce jour-là, maîtres et esclaves partageaient le repas sacré d’égal à égal.

 

605b1 Syracuse, Oreille de Denys 

605b2 Syracuse, Oreille de Denys

 

605b3 Siracusa, Orecchio di Dionisio 

Ensuite, nous nous rendons à l’Oreille de Denys (Orecchio di Dionisio). Cette grotte longue de 65 mètres, étroite, en courbe et contre-courbe, d’une hauteur surprenante de 23 mètres (on peut la jauger à la taille des touristes sur ma photo), est une ancienne carrière de pierre, aussi étonnant que cela puisse paraître. On commençait l’extraction, comme il est naturel, par le haut, là où la pierre affleure. Au fur et à mesure que l’on descendait, on suivait la veine, ce qui pouvait dessiner des zigzags, mais aussi on allait en élargissant la carrière vers le bas, ce qui donnait au couloir une section verticale de forme triangulaire. L’acoustique est remarquable dans cette grotte, aussi lorsque nous y sommes entrés, avons-nous profité de quelques vocalises très, très passablement artistiques modulées par un touriste pour le plus grand amusement de sa femme et de son fils. Et lorsqu’ils sont sortis, vérifiant qu’il n’y avait personne dans les environs (par respect humain…), j’ai déclamé quelques vers de Baudelaire. J’étais au fond, Natacha et Angelo à l’entrée, et ils m’ont paraît-il entendu avec une parfaite clarté.

 

Dans mon article précédent, j’ai montré les restes de murs grecs que nous avons vus lors de nos promenades d’hier et d’aujourd’hui, et qui ont été élevés par le tyran Denys l’Ancien (431-367 avant Jésus-Christ). Lorsque, cent cinquante ans plus tard, Hiéron avait dans un premier temps choisi l’alliance avec les Carthaginois, ce n’était pas une tradition syracusaine, parce que Denys en avait été un farouche adversaire. Lorsqu’en 397 il s’empare de Mozia lors d’un épisode que j’ai raconté dans mon article du 21 août à propos de notre visite de cette île, cet homme charmant et délicat fait crucifier tous les Grecs qui, dans l’île, s’étaient rangés aux côtés des Carthaginois. Les Carthaginois aussi, d’ailleurs, il les exécute jusqu’au dernier et les faisant égorger, passer au fil de l’épée, jeter du haut des remparts. Comme on le voit, il savait raffiner sa cruauté. Par exemple, il empoisonna sa mère. Ou encore, selon Élien, dans un combat où il aurait pu sauver son frère, froidement il le laissa périr. Selon Cicéron, il déclarait "Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent". On conçoit qu’un tel comportement lui ait fait craindre les conspirations, aussi racontait-on qu’il s’arrangeait pour que ceux qui auraient pu s’opposer à lui aillent se réfugier au fond de la grotte pour comploter, et qu’il allait discrètement les écouter en restant loin d’eux, près de l’entrée, invisible du fait de la forme en S du corridor. Mais c’était sans doute une légende. Cependant le Caravage visitant ce lieu, s’appuyant à la fois sur la légende et sur la forme qui rappelle celle du pavillon de l’oreille, a appelé la grotte l’Oreille de Denys. Et le nom lui est resté.

 

Cette "Oreille" est célèbre et remarquable en raison de son acoustique et de sa forme, mais autour il y a bien d’autres grottes artificielles formées par d’anciennes carrières, on en a dénombré douze au total. Elles sont appelées latomies. Et ces latomies, après avoir été épuisées pour l’extraction de pierres de bonne qualité, ont souvent été utilisées comme prisons. Cela me donne l’occasion de parler à la fois de démocratie et d’histoire. En effet, après une série de tyrans jusqu’au cinquième siècle, une démocratie s’est instaurée à Syracuse. C’est Denys qui y a mis fin en se faisant confier le pouvoir absolu. Cette éphémère démocratie gouvernait la cité à l’époque de la Guerre du Péloponnèse. Sélinonte, soutenue par Syracuse, menaçait gravement Ségeste, laquelle fit appel à l’aide d’Athènes. En 415 les Athéniens, libérés de la Guerre du Péloponnèse depuis six années, arrivèrent avec 130 navires, 5100 hoplites (fantassins), 30 cavaliers ainsi que 700 frondeurs et 180 archers crétois et assiégèrent Syracuse. Je passe sur les divers événements de la guerre, et en 313 les Athéniens perdent une bataille décisive. Lors de la retraite, une partie des Athéniens tentent de partir en suivant le lit d’un fleuve, mais ils sont massacrés par les Syracusains qui, sur les deux rives, les attendent et les prennent en tenaille. Les autres, conduits par Démosthène, sont encerclés et se rendent contre la promesse qu’aucun d’entre eux ne serait tué ni affamé. Mais –et c’est là que je veux remarquer que même les démocraties, parjures et cruelles, peuvent se comporter de façon digne de la pire des dictatures– les Syracusains s’empressent d’exécuter Démosthène, et ils enferment les autres dans les latomies, dont cette fameuse Oreille de Denys, ne leur donnant presque aucune nourriture ni boisson, les laissant périr ainsi mais ne leur offrant en outre aucun moyen d’ensevelir ceux, très nombreux, qui mouraient. Ce supplice a duré soixante-dix jours de famine au milieu des cadavres pourrissant à la chaleur du soleil sicilien, au terme desquels il n’y avait presque plus de survivants. Presque plus, et les quelques hommes qui avaient réchappé des latomies ont été vendus comme esclaves.

 

605c1 Syracuse, parc archéologique

 

605c2 Syracuse, parc archéologique 

605c3 Syracuse, parc archéologique 

Laissons donc ces lieux chargés d’une bien horrible histoire. Ces trois photos montrent la même chose en "zoomant". On voit ainsi dans quel paysage se dresse la falaise qui a été creusée de galeries d’extraction de pierres, aussi utilisées comme habitations troglodytes.

 

605d1 Syracuse, parc archéologique 

605d2 Syracuse, parc archéologique 

Nous arrivons au théâtre. Juste derrière la cavea, c’est-à-dire l’hémicycle de gradins destinés aux spectateurs, on voit cette rangée de cavités creusées dans la roche et qui ont dû servir de tombes. Et dans l’une d’elles jaillit cette source qui forme une abondante fontaine.

 

605e1 Syracuse, théâtre antique 

605e2 Syracuse, théâtre antique

 

605e3 Syracuse, théâtre antique 

605e4 Syracuse, théâtre antique 

Et nous voici au théâtre. Il a beau être moins bien conservé que d’autres théâtres grecs que nous avons vus, cela ne l’empêche pas d’être impressionnant et émouvant quand on se rappelle que c’est là, sur cette scène, qu’en 472 avant Jésus-Christ a été donnée la première des Perses d’Eschyle, cette grande, cette magnifique tragédie. Je l’aime d’autant plus, cette pièce, elle m’a d’autant plus marqué, qu’elle faisait partie du programme de ma licence à la Sorbonne et que c’est ce génial professeur Fernand Robert qui était chargé du cours. Fernand Robert dont j’aurai l’occasion de reparler en Grèce, à Épidaure. J’ajoute que cet autre poète que je vénère, Pindare, dont on a vu hier qu’il chantait les louanges de Syracuse, aimait venir ici assister à des représentations théâtrales.

 

Le théâtre est immense. Avec ses 138 mètres de diamètre, ses 67 rangs de gradins et sa capacité d’accueil de quinze mille spectateurs c’est l’un des plus grands monuments de l’Antiquité. Tout comme l’autel de Hiéron, mais avec évidemment une tout autre dimension, il n’a pas été construit, il a été creusé directement dans la roche.

 

605f1 Syracuse, amphithéâtre romain 

605f2 Syracuse, amphithéâtre romain 

Syracuse a été conquise par les Romains en 212 avant Jésus-Christ, trois ans après la mort du tyran Hiéron II. Les Romains aimant infiniment mieux les jeux du cirque que les représentations théâtrales, ils n’ont pas résisté au désir de créer un amphithéâtre au premier siècle de notre ère, lui aussi creusé pour la moitié de sa cavea dans la roche vive. Sur la première de ces deux photos, on voit cette moitié de gauche avec sa pierre blanche. Mais de l’autre côté, la configuration du terrain ne se prêtait pas au creusement, au contraire il a fallu remblayer et construire des gradins avec des blocs de pierre. Lesquels blocs, lorsque les jeux du cirque ont disparu avec l’avènement du christianisme, ont été pillés et réutilisés pour d’autres constructions. Sur ma deuxième photo on voit qu’il ne reste pas grand-chose. Dans sa cavea ovale dont le grand axe mesure 140 mètres et le petit axe 119 mètres, il pouvait accueillir vingt mille spectateurs.

 

Au centre de l’arène, on distingue une fosse. Le 9 juin, à Pozzuoli, j’ai expliqué à quoi servait cette fosse, elle contenait les accessoires qui devaient apparaître dans l’arène, les machineries qui les faisaient monter, des appareils qui pouvaient projeter de la fumée. On ne voit que l’ouverture supérieure, mais la fosse est beaucoup plus grande et un couloir mène à la galerie de pourtour de l’amphithéâtre. Ainsi, lorsqu’il ne s’agissait pas d’un simple combat de gladiateurs mais de la figuration d’une scène de guerre, des troupes pouvaient surgir sur le champ de bataille. Je ne dispose d’aucun document parlant de cette fosse, je ne sais donc ses dimensions, mais elle est à l’évidence bien inférieure aux 42 mètres de long de la fosse de Pozzuoli.

 

605f3 Syracuse, amphithéâtre romain

 

605f4 Syracuse, amphithéâtre romain 

Encore deux images de cet amphithéâtre, la galerie circulaire et une porte d’accès. Avec ce monument romain d’époque impériale, nous avons fini notre visite du parc archéologique. Mais avant de conclure cet article, je voudrais dire un mot de l’un des illustres enfants de Syracuse.

 

Il s’agit d’Archimède. Il est né ici vers 287 avant Jésus-Christ. L’épisode le plus connu de sa vie par le grand public est le bain qu’il était en train de prendre quand, se rendant compte que son corps était plus léger que dans l’atmosphère, il a eu la révélation du principe qui porte son nom : Tout corps plongé dans un liquide en équilibre est soumis à une poussée verticale dirigée de bas en haut et égale au poids du liquide déplacé. Ne pensant qu’à sa découverte, il s’est élancé hors de sa baignoire et courait nu à travers les rues de Syracuse, criant "Eurêka !" c’est-à-dire "J’ai trouvé !" jusqu’à ce qu’on le ramène à la raison et qu’on le couvre pudiquement. Car selon l’image traditionnelle du savant, Archimède était très distrait. Quand il s’absorbait dans ses calculs et ses recherches, il oubliait de boire et de manger, ses esclaves devaient le mettre de force devant ses plats. Ils devaient aussi le traîner aux bains. Par respect pour sa valeur scientifique, lors de la prise de Syracuse, les Romains avaient interdit aux soldats de lui faire le moindre mal. Lui, traçant des schémas et alignant des chiffres avec son doigt dans le sable humide de la plage, il n’a pas vu arriver un soldat romain qui lui demandait qui il était. Il ne l’a pas entendu non plus lui poser la question et la réitérer. Le soldat alors, convaincu que ce n’était pas le grand homme qu’il convenait d’épargner, le transperça de son épée. Ainsi mourut Archimède en 212, sans avoir été conscient que sa cité passait aux mains des Romains.

 

En dehors de ces épisodes folkloriques et peut-être en partie légendaires, c’était un mathématicien (calcul extrêmement approché de la valeur de Pi, calcul de la surface déterminée par un arc de parabole), un physicien (principe d’Archimède, explication du principe du levier : "Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde"), un ingénieur (invention de la vis d’Archimède, de la vis sans fin et du pignon denté, création de miroirs géants concentrant la lumière du soleil sur les voiles des ennemis pour enflammer leurs navires, catapulte, bras articulés pour harponner les navires ennemis). S’il était un rêveur, on voit que ses rêves étaient très concrets.

 

Je voulais "dire un mot de l’un des illustres enfants de Syracuse". J’en ai dit beaucoup plus d’un. Je me tais (pour aujourd’hui…).

 

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Published by Thierry Jamard
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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 18:49

"J’aimerais tant voir Syracuse

  L’île de Pâques et Kairouan…

 

 Avant que ma jeunesse (???) s'use 

Et que mes printemps soient partis

J'aimerais tant voir Syracuse

Pour m'en souvenir à Paris"

 

Ce que je vais dire est sans doute iconoclaste, mais de retour à Paris je préférerai me souvenir de l’île de Pâques, de Florence, de Sienne, de Rome, de Naples, de Palerme, d’Agrigente, de Raguse, de Noto et de bien d’autres que de Syracuse. Oui, Syracuse est belle, l’île d’Ortygie principalement, mais je n’ai pas eu le souffle coupé comme dans d’autres villes d’Italie ou de Sicile.

 

603a1 Syracuse, murs grecs

 

C’est en 1977-1978 que, creusant le sol pour faire un raccordement au réseau d’égouts, on a mis au jour ces murs de fortifications grecques datant de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ ou du début du quatrième. Ce sont ici les uniques témoins des murailles construites par le tyran Denys l’Ancien pour protéger sa ville contre les risques carthaginois. Difficile, dans ce que l’on voit dans ces quelques pierres au milieu de la chaussée, de reconnaître ce que les archéologues y ont vu, à savoir des murs épais, deux tours carrées de 8,35m de côté, et entre les tours une porte à deux entrées (piétons et véhicules) ouvrant sur une rue qui longeait ensuite le flanc sud du temple d’Apollon.

 

603a2 Syracuse, temple d'Apollon 

Temple d’Apollon que voici. C’est idiot, je ne m’oriente pas très bien, je crois que ces colonnes regardent vers l’ouest, le flanc sud serait donc perpendiculaire au fond, le long de la façade blanche que l’on voit sur ma photo… mais peut-être après tout ces colonnes sont-elles au sud… De toute façon, cette partie de la rue dont je parlais précédemment n’existe plus, ou alors elle est encore à découvrir dans le sol. L’édifice est le plus vieux temple de style dorique de Sicile, il date du sixième siècle avant notre ère. Une inscription devrait ne laisser aucun doute sur son attribution à Apollon, mais Cicéron, passé là alors que le temple remplissait encore son office religieux païen, le dit attribué à Artémis. Mais il est vrai qu’Apollon et Artémis étant jumeaux et très liés l’un à l’autre, il n’est pas à exclure que le temple leur ait été dédié à tous deux, quoique ce ne soit pas l’usage. Ou, ce qui se produisait parfois, le temple a changé de consécration entre sa fondation et, cinq siècles plus tard, le témoignage de Cicéron. C’est en tous cas ce qui lui est arrivé à coup sûr quand les Byzantins en ont fait une église chrétienne. L’arche ouverte dans le mur, et que l’on aperçoit très vaguement sur ma photo, date de cette époque. Et puis les Arabes sont arrivés, ils ont conquis la Sicile avec Syracuse, et ils ont utilisé le monument comme mosquée. Et quand les Normands de Roger d’Hauteville leur ont repris l’île, ils ne les ont pas chassés, ils leur ont permis de continuer à pratiquer leur culte islamique, mais ils leur ont quand même repris le temple pour le réutiliser comme église. Et aujourd’hui, on n’y célèbre plus ni Apollon, ni Artémis, ni Jésus, ni Allah, l’édifice est effondré et il n’en reste que ces quelques vestiges.

 

 

603b Syracuse, église San Cristoforo (14e siècle) 

En nous promenant ici et là dans la ville (j’adore le mot italien "girovagando"), j’ai photographié quelques sculptures que je trouve intéressantes. Ce Christ bénissant se trouve au-dessus du portail de l’église San Cristoforo (Saint Christophe), édifice du quatorzième siècle.

 

603c Syracuse 

 

Je regroupe ici quatre sculptures trouvées sur des bâtiments civils, ce que l’on appelle en français un hôtel particulier, en italien un palazzo. En fait, ce même mot palazzo va de l’hôtel particulier (palazzo Beneventano de Scicli, vu le 30 août, à comparer à l’Hôtel Carnavalet à Paris) au palais (palazzo dei Normanni à Palerme, vu le 9 juillet). Ces sculptures, presque toutes sur des bâtiments baroques, sont pour la plupart des grotesques ou des animaux. En haut, ces deux enfants sont de minuscules télamons (ou atlantes, au choix, voir mon article du 26 août). En bas à gauche, cette énorme gueule béante au-dessus d’un petit enfant qui vole sous le linteau et dont la tête émerge, prête à être engloutie par le monstre, cette tête est en fait mi-homme, mi-fauve, la frontière entre les deux semble ici ténue. Tandis qu’à droite, sur un angle de mur, la bouche ouverte est beaucoup trop petite pour dévorer l’être qui, mains dans le dos, peut-être liées, visage renversé, regarde qui le surplombe et peut-être le menace. Cet être est féminin, on lui voit de la poitrine, un joli modelé de ventre de femme, pas la bedaine d’un buveur de bière, mais soudainement le bas de son corps se transforme en quelque chose qui ressemble à de la plume ou à de la végétation. À moins que ce ne soit une vraie femme qui émerge de la terre au milieu de plantes. Amusantes ou intéressantes mais toujours belles, j’aime ces sculptures.

 

603d1 Syracuse, église du collège des Jésuites (17e siè 

603d2 Syracuse, église du collège des Jésuites (17e siè 

Nous passons ici devant l’église du collège des Jésuites, qui a été construite au dix-septième siècle. Là encore, les sculptures au-dessus du grand portail sont très élaborées, même s’il ne peut, en cette circonstance, s’agir de grotesques ni de monstres. On peut apprécier la remarquable finesse du travail de la pierre pour la couronne ou pour la robe des anges, tout autant que pour les chapiteaux corinthiens des colonnes.

 

603e1 Siracusa, chiesa dello Spirito Santo (secolo XVII) 

603e2 Syracuse, église du Saint Esprit (17e siècle) 

Sur ce quai, encastrée entre de vieilles maisons, se dresse l’église du Saint-Esprit (la chiesa dello Spirito Santo), du dix-septième siècle. Trônant sur le fronton loin au-dessus du portail, cet aigle est très beau mais très surprenant car on représente généralement l’Esprit Saint sous la forme d’une colombe, et l’aigle et les autres oiseaux de proie sont ses prédateurs naturels. La Fontaine, dans Les Deux pigeons, écrit (je cite de mémoire cette fable que j’aime) :

 

"Quelque plume y périt, mais le pis du destin

 

Fut qu’un certain vautour à la serre cruelle

Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé

        Semblait un forçat échappé.

Le vautour s’en allait le lier quand, des nues,

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le pigeon profita du conflit des voleurs,

S’envola, s’abattit auprès d’une masure…"

 

Je comprends bien qu’il s’agit de l’emblème impérial plutôt que d’un symbole religieux, il n’empêche que cet aigle me fait souvenir qu’un siècle plus tôt, en 1527, les troupes de l’empereur Charles Quint avaient mis Rome à sac. Alors si la colombe du Saint-Esprit plane en permanence au-dessus de la tête du Saint Père pour lui inspirer son infaillibilité, cette année-là l’aigle l’avait bien emportée dans sa serre cruelle, la blanche colombe.

 603e3 Syracuse, église de l'Esprit Saint (17e siècle) 

 

603e4 Syracuse 

 En regardant bien, on se rend compte que ce n’est pas une colombe, mais un pigeon noir qui, effrayé par l’aigle de Charles Quint, s’est réfugié sur le clocher, tout là-haut. Et l’aigle a beau tendre le cou, tout en bas de ma photo, il ne l’aperçoit pas. L’autre photo, qui fait se rencontrer à l’angle, la rue des Sirènes avec le Saint Esprit… Il est des impies qui préfèrent écouter la voix des sirènes… Rude concurrence !

 

603f1 Syracuse, fontaine de Diane, Moschetti 1906 

603f2 Syracuse, fontaine de Diane, Moschetti 1906 

  Cette Fontaine de Diane, œuvre de Moschetti de 1906, est, je trouve, assez élégante et décorative. Certains détails, comme celui-ci, sont amusants. Il s’agit d’une sirène –on voit que sa jambe est remplacée par une forme serpentine, mais ce n’est pas un serpent parce que ce membre se termine en queue de poisson, c’est donc un genre de murène. Elle chevauche un monstre marin et montre à l’enfant (lui aussi à jambes de murène) comment se servir d’un harpon. Le geste est à la fois maternel et didactique, elle a un demi-sourire sur les lèvres et l’air amusé de la maman qui tente de corriger les maladresses de son enfant.

 

603g Siracusa 

  Encore une photo de sculpture à la porte d’un palazzo. Le fauve semble être un lion, mais sa crinière est bien courte. Elle existe pourtant, ce n’est donc pas une lionne. Quant à la proie, je ne saurais non plus définir sa race. Je sais bien que l’artiste n’avait certainement pas d’intentions zoologiques scientifiques, mais cette sculpture ne me donne pas l’impression de vouloir formuler une interprétation artistique des formes. Le cubisme, par exemple, réinterprète le réel, je doute que ce soit là l’intention.

 

603h1 Siracusa 

Du parvis de la cathédrale, au haut des quelques marches, on a cette vue sur le palazzo Beneventano del Bosco et sur sa belle façade baroque, son portail entouré de colonnes, ses balcons en courbes et contre-courbes, ses sculptures.

 

 

603h2 Syracuse, le château de Frédéric II 

 Syracuse se termine au sud par l’île d’Ortygie, reliée par un pont au reste de la ville. Le temple d’Apollon, la cathédrale, l’entrelacement de petites rues bordées de palazzi, tout cela se trouve à Ortygie, tout comme le château souabe de Frédéric II, ci-dessus, tout à la pointe extrême de l’île. Et aussi les murs de Denys l’Ancien que nous avons vus au début de cet article. Mais il ne faut pas en conclure que la ville grecque ancienne est confinée dans Ortygie et que la ville moderne s’étale au-delà. Ce n’est qu’à moitié vrai, car le théâtre antique et la zone archéologique sont à quinze ou vingt minutes à pied vers le nord, au milieu de quartiers modernes il est vrai. Au fait, je parle depuis des mois de Frédéric II de Souabe sans dire où se trouve cette région, parce que pour moi qui ai vécu deux ans en voisin c’est évident ; mais qui n’est pas familier des rives du Rhin peut fort bien l’ignorer. Or ici, j’ai vu un dépliant touristique qui traduit "svevo" par "suédois", ce qui est totalement faux. Frédéric II est allemand, il n’a rien à voir avec la Suède. La Souabe est une région historique mais pas administrative d’Allemagne, au contact de l’Alsace et de la Suisse. C’est grosso modo le sud-ouest du pays. Voilà pourquoi, quand j’étais à Guebwiller, il me suffisait de franchir le Rhin pour me retrouver en Souabe chez Frédéric II. Il est amusant de me retrouver à présent en Sicile, trente ans plus tard, chez lui également.

 

603h3a Siracusa, Elio Vittorini 

603h3b Sircusa, Elio Vittorini

 

 

Cet immeuble porte la plaque ci-dessus. Elio Vittorini, né ici en 1908 et mort à Milan en 1966, romancier, journaliste, éditeur, traducteur de Faulkner et de Steinbeck ("protagonista della letteratura italiana"), a énergiquement lutté contre le fascisme par ses actes et par ses écrits ("assertore di libertà").

 

603h4 Syracuse, fascistes 

Et maintenant, quelques graffiti. J’aime bien lire sur les murs, dans d’autres articles j’ai déjà mis quelques photos qui expriment la vie. La plupart du temps, ce sont des déclarations d’amour, parfois très poétiques, très recherchées, assez jolies. D’autres fois, ce sont des mots durs contre un garçon volage, contre une fille infidèle. Ou de l’humour. Je ne dis pas que cela n’existe pas en France, mais chez nous ce qui domine, ce sont les tags. Il arrive aussi que des idées politiques soient exprimées, comme ici. Le 25 avril évoqué ici, c’est le soulèvement populaire antifasciste en 1945. "La canaglia nazifascista è travolta dall’impeto dell’insurrezione popolare : bisogna annientarla" titre le journal communiste L’Unità le 25 avril 1945, soit "La canaille nazifasciste est mise en déroute par l’élan de l’insurrection populaire : il faut l’anéantir !". "L’Italia è libera, l’Italia risorgerà" titre de son côté Il Popolo, journal démocrate chrétien : "L’Italie est libre, l’Italie renaîtra". Celui qui, sur ce mur, traite de charognes ceux qui célèbrent cette date sont donc des fascistes. Mais alors qu’en Allemagne (ou en France) les néonazis sont reconnaissables, blouson de cuir, crâne rasé, croix gammée, en Italie beaucoup de gens sont nostalgiques de Mussolini, qu’ils soient assez âgés pour avoir connu ce temps-là ou qu’ils fassent référence à des faits sociaux ou historiques. "Vous savez, c’est lui qui a donné le Vatican au pape. Sans lui, notre pauvre Église n’aurait pas eu de siège". "Regardez où nous en sommes, tout le monde est menacé par le chômage. Avec lui, même à l’époque de la grande crise économique, c’était le plein emploi". "Tout le sud du pays était en friche, le sud de Rome était envahi de marais malsains, il a mis en valeur les campagnes, il a assaini les marais, il a construit des villes". Évidemment, tout cela est vrai, mais aussi il a déporté des opposants, il a emprisonné ses adversaires, il a confisqué la liberté des citoyens, il a pactisé avec le diable hitlérien, la contrepartie a été bien lourde. Il n’empêche, ce genre de graffiti fasciste n’est pas forcément le fait d’asociaux violents, et ce n’en est peut-être que plus inquiétant.

 

 

603h5 Syracuse, propos racistes 

 

Après le fascisme, le racisme. Il est vrai que l’un va rarement sans l’autre. Pour comprendre ces photos, il faut savoir que cette espèce de W est en réalité deux V accolés, signifiant VIVA. Et quand le signe est inversé tête en bas, il veut dire À BAS. En haut et en bas, ce sont des jugements orduriers contre les Arabes. Le premier associe son pays aux pays hyper développés et capitalistes, le Japon et l’Amérique, et cela de façon absurde en opposition à aucun pays en particulier, mais à une "race", à une ethnie. L’autre, celui du graffiti du bas, est encore plus ignoble. L’insulte pure, gratuite. C’est si stupide, si haineux, si violent, que cela se passe de commentaires. Entre les deux, un Marocain exprime en français quelque chose qui tient sans doute aussi du racisme, mais qui, au moins, se passe de vulgarité et d’agressivité contre "l’autre". À droite, nous ne sommes plus sur la palissade métallique, mais sur le fût d’un lampadaire. L’auteur célèbre les Noirs. Alors que le Marocain se réfère à une nationalité, à une religion, celui-ci se réfère à une couleur de peau, à un groupe ethnique. Mais enfin, comment la découverte génétique que la race humaine est unique, que 100% des gènes sont identiques chez les Blancs, les Noirs, les Jaunes, découverte qui n’est plus désormais si récente, n’est-elle pas plus diffusée ? Ou bien ceux qui parlent ainsi sont-ils négationnistes, non pas comme ceux qui prétendent que les chambres à gaz n’ont pas existé et donc que des documents ont été falsifiés, mais comme ceux qui ne croient pas aux découvertes scientifiques, qui pensent que les savants s’illusionnent et que les siècles futurs reviendront sur leurs conclusions. Après tout c’est le droit de chacun de croire ou de ne pas croire en la science, mais lorsque les conséquences sont au détriment d’autres hommes cela devient plus grave.

 

603h6 Syracuse, baignade interdite 

 

J’ai déjà dit qu’en Italie ce qui n’est pas interdit est permis et que ce qui est interdit est toléré (sauf en ce qui concerne les photos dans certains musées). C’est pourquoi, devant ce panneau interdisant la baignade dans la zone portuaire, on peut voir deux personnes à l’eau, un peu loin ce point noir est la tête d’une femme qui a fait des allers et retours à la brasse pendant un long moment, et au premier plan à droite c’est la silhouette d’un homme faisant trempette, nageant un peu sous l’eau, reprenant pied. Et avant que je ne pense que la photo, juste sous ce panneau, pourrait être intéressante, il y avait aussi deux enfants de 10 ou 12 ans qui se baignaient. Mais le mieux, le plus savoureux, c’est qu’un peu plus à gauche, impossible à cadrer en même temps que les baigneurs et le panneau (en grand angle mon zoom est limité à 18mm), deux policiers en exercice, un homme et une femme, étaient très occupés à discuter avec force gestes et à fumer leur cigarette en regardant vers la mer. Il est impossible qu’ils n’aient pas vu, mais ils sont repartis faire tranquillement leur ronde sans être intervenus. Or il ne s’agit pas là d’être répressif ou non, mais de mettre des personnes hors de danger, sans qu’il soit nécessaire pour autant de verbaliser. Mais les défenses n’étant qu’indicatives…

 

603i1 Syracuse politique 

603i2 Syracuse camion de Fribourg 

 Dans une rue, stationne ce camion de pompiers de style ancien, qui a été acheté à la ville suisse de Fribourg, si j’en crois cette inscription sur la portière ainsi que ce blason que je reconnais. Je lis "Fribourg. 1965. Service du feu". Cette voiture est à usage de propagande politique. Le nom du parti n’est pas cité, je lis seulement, en cercle autour d’une photo d’homme barbu, chevelu "Un visage propre. Liste Franco Greco". J’ai consulté son site, il est candidat à la mairie de Syracuse, sans étiquette de parti. Sur le flanc du camion, le grand titre est "Il est temps d’urgence morale!!!". Et puis je lis, au hasard "Oui à l’égalité de tous face aux besoins, à une cité ouverte, hospitalière, cultivée, responsable, solidaire", "Oui à la vraie croissance culturelle, afin que l’unique pouvoir fort soit le savoir", "Loin des intrigues, près des gens".

 

603j Syracuse, installation électrique 

 Qui sait me lire comprend que je ne me fais pas critique du haut de ma grandeur. Les différences m’intéressent, m’amusent, m’instruisent. J’ai envie de montrer ici un remarquable désordre électrique que l’on retrouve dans le hall de la plupart des immeubles anciens, et cela ne veut pas dire que je trouve ces Siciliens incapables de tout. Je me contente de constater qu’ils n’attachent pas la même importance aux mêmes choses que moi et que la plupart des Français. Et peut-être ont-il raison de consacrer leur temps à d’autres choses qui ont certainement plus d’importance, si ces installations, dans cet état, leur permettent de s’éclairer, de se climatiser, de se chauffer, d’allumer leurs ordinateurs et, en tout premier lieu parce que c’est l’essentiel, de recharger la batterie de leur "telefonino", leur portable. Ce qui ne signifie pas que, rentré en France, j’en ferai autant, parce que ma culture cartésienne est différente, parce que mon œil est habitué à plus de rigueur et d’ordre, etc. Et je ne supporte pas que, constatant une différence culturelle, on se croie obligé de l’évaluer en termes de supériorité et d’infériorité.

 

603k1 Syracuse, lessive

 

OK, OK, je me calme et je passe à autre chose. Dans toute l’Italie, et de plus en plus en allant vers le sud où le soleil est plus chaud et brille plus de jours par an, donc tout particulièrement en Sicile, les fenêtres et les balcons sont équipés de fils pour étendre le linge. Ici, je trouve comique cette rangée de slips et cela me rappelle une anecdote. Dans l’un de mes postes d’adjoint, mon proviseur était une dame charmante que j’aimais beaucoup. N’occupant pas son logement de fonction parce qu’elle disposait d’un appartement à elle à faible distance, elle avait logé gratuitement dans une pièce au rez-de-chaussée la jeune assistante britannique. Les assistants étrangers sont des étudiants qui, au milieu de leur cursus ou à la fin, viennent passer une année en France où ils sont chargés de faire de la conversation avec les élèves, ils ont un service de douze heures par semaine seulement, mais reçoivent un salaire extrêmement modeste et ni leur voyage, ni leur hébergement ne leur sont offerts par l’État. Cette année-là, notre assistante était une très jolie fille, très soignée. Devant l’immeuble des logements de fonction, une allée, une étroite pelouse plantée d’une ligne de quelques arbres, et puis la grille le long du trottoir. Ingénument, notre assistante avait tendu une corde entre deux arbres et elle y avait aligné une délicieuse collection de minuscules culottes de couleurs délicates, ornées de fleurettes, de dentelles ou de broderies, qu’elle avait lavées à la main dans sa chambre et qu’elle souhaitait laisser sécher au vent parfumé de l’automne. Descendant le matin pour aller au bureau, j’ai trouvé cette exposition entre rue et immeuble absolument désopilante, mais quand le proviseur, qui n’avait pourtant rien de la vieille fille confite dans son jus, qui était mariée et mère d’un brillant ingénieur, a su ce que son lycée exhibait à la vue des passants, elle a bondi au plafond et s’est précipitée pour faire tout enlever dare-dare à la pauvre fille qui ne comprenait pas en quoi son innocente lessive pouvait offusquer des regards. Cela dit, les slips de ma photo ont infiniment moins de charme.

 

603k2 Syracuse, vitrine éducative 

 Puisque je parlais lycée, voici une image concernant l’éducation des jeunes, même s’il ne s’agit pas précisément de programmes officiels. Il était déjà assez tard et nous rentrions vers le camping-car, la rue était pratiquement déserte. Entre ces quatre jeunes garçons et nous, les ruines des murs grecs que je montre sur ma toute première photo d’aujourd’hui. Ils étaient si occupés à regarder et à commenter entre eux la devanture qu’ils ne se sont pas retournés et ne nous ont pas vus de l’autre côté de la rue et de l’enclos des ruines. Si peut-être, en classe, ils ne sont pas toujours attentifs, voilà une leçon d’anatomie dont ils n’ont pas perdu une miette.

 

603k3 Siracusa, Viva santa Lucia 

 Mais à quelques pas de là, santa Lucia veillait, et je suis sûr que du Ciel elle faisait en sorte que les pensées de ces quatre enfants soient entièrement tournées vers le désir de connaissance et d’éducation (scientifique). Car avec la paire d’yeux qu’elle porte sur un plateau, c’est une patronne vigilante. Viva santa Lucia !

 

Voilà. J’ai montré quelques images de Syracuse, de la vie en ville. Pendant ces deux jours en compagnie d’Angelo, Sicilien pure souche qui connaît bien la ville, nous n’avons quand même pas vu que des insultes racistes, des slips en train de sécher et des gamins devant des boutiques olé-olé. Je voudrais à présent parler de deux monuments incontournables de l’île d’Ortygie.

 

604a Syracuse, duomo 

604b1 Syracuse, duomo, soubassement temple d'Athéna 

 Le premier, c’est le duomo. Situé sur une grande place bien dégagée, il dresse sa blanche façade avec une grande élégance. Cette façade date du dix-huitième siècle car la précédente s’était effondrée sous l’effet de la secousse sismique de 1693, mais l’église en elle-même est infiniment plus ancienne, comme en témoigne son soubassement antique.

 

604b2 Syracuse, duomo, colonnes du temple d'Athéna 

Ici s’élevait au sixième siècle avant Jésus-Christ un temple dont le dieu dédicataire n’est pas connu. Lorsque, en 410, la coalition grecque l’emporta sur les Carthaginois lors de la glorieuse bataille d’Himère, le butin prélevé sur l’ennemi fut colossal, aussi l’employa-t-on en grande partie pour élever, sur les bases du temple précédent, un grand sanctuaire à la déesse guerrière Athéna. L’édifice a traversé l’époque romaine, puis la cité s’est christianisée et au septième siècle de notre ère, à l’époque byzantine, au lieu de l’abattre et de reconstruire une église, on a monté des murs entre les colonnes pour en faire un espace fermé, et le temple d’Athéna est devenu une église chrétienne. L’histoire montre que, lorsque la religion change, on adapte ou on remplace. Je dis cela en pensant à l’Espagne où, à Córdoba, la mosquée a été récupérée en cathédrale, et à Séville où, à l’exception du minaret devenu campanile (la Giralda), on a rasé la mosquée pour construire "une église si grande que ceux qui la verront nous prendront pour des fous". À Syracuse, les civilisations qui se sont succédé ont toutes respecté l’édifice, devenu mosquée à l’arrivée des Arabes, consacré de nouveau au christianisme lors de la conquête normande. Sur ma photo du flanc gauche du duomo, on voit que les colonnes du temple d’Athéna ont été conservées, et le mur qui les relie est le très vieux mur du septième siècle.

 

604b3 Syracuse, duomo, colonnes du temple d'Athéna

 

604b4 Syracuse, duomo, colonnes du temple d'Athéna

 

À l’intérieur aussi, ces mêmes colonnes sont visibles, car leur diamètre dépasse largement l’épaisseur du mur. Leur forme cannelée, fuselée et pourtant massive, donne beaucoup de noblesse au bâtiment. Intelligemment, les architectes ont utilisé la même pierre à douze siècles d’intervalle pour que l’ensemble soit uniformément de ce blanc éclatant légèrement doré.

 

604c1 Siracusa, duomo 

604c2 Syracuse, duomo 

Mais, après cet historique architectural, reprenons notre visite. Nous avons gravi les quelques marches qui nous ont amené au porche. Ses arcades sont fermées par de belles grilles ouvragées qui donnent sur la place et, heureusement, cachent un peu les toiles des restaurants étalant leurs terrasses.

 

De l’autre côté, c’est le portail d’entrée qui s’ouvre entre ces deux colonnes torses sculptées de pampres et de grappes de raisin. En relation avec les paroles dans le rituel de la messe, "Toi qui nous donnes ce vin, fruit de la vigne et du travail des hommes", ce vin qui, consacré, chez les protestants symbolise, chez les catholiques devient, le sang de Jésus répandu pour racheter les péchés du monde.

 

604d Syracuse, duomo 

La nef centrale n’est pas séparée des bas-côtés, comme d’habitude, par une rangée de colonnes soutenant la voûte, mais par un mur percé d’arcades. Au centre du temple grec d’Athéna se trouvait le naos, cette pièce fermée qui contenait la statue de la déesse et à laquelle seuls avaient accès les initiés. Lorsque les Byzantins ont fait de ce naos la nef principale, ils ont mis les bas-côtés –constitués de l’espace entre le naos et les murs extérieurs élevés par eux entre les colonnes– en communication en ouvrant ces grandes arcades. Par conséquent, ce que l’on voit à droite et à gauche de cette photo, c’est le très vieux mur du naos antique élevé voilà deux mille six cents ans et percé d’arcades il y a mille trois cents ans.

 

604e Syracuse, duomo

 

Dans le bas de la nef, je remarque cet amusant bénitier très décoratif, et qui malgré sa masse paraît léger parce que sa vasque n’est soutenue que par les fins bras de ces enfants.

 

604f Syracuse, duomo 

Les chapelles latérales ouvrant dans le bas-côté droit sont plus récentes. Elles sont fermées par des grilles ouvragées comme celle que nous avons vue sous le porche extérieur.

 

604g1 Syracuse, duomo, Madonna col Bambino 

604g2 Syracuse, duomo, ste Catherine d'Alexandrie

 

604g3 Syracuse, duomo, santa Lucia

 

Sur la photo qui montre l’alignement des colonnes antiques à l’intérieur du duomo, on entr’aperçoit des statues le long des panneaux. J’en choisis ici trois, qui sont des œuvres de la famille Gagini. La première est une Vierge à l’Enfant de Domenico Gagini. Pour les deux autres, si fines, je préfère cadrer sur des détails. Elle émanent toutes deux de l’atelier Gagini. En effet Antonello, l’un des deux fils de Domenico, a transformé l’atelier paternel en véritable industrie, il a absorbé l’atelier d’un Lombard, nombre de sculpteurs travaillent pour lui, dont ses cinq fils, il possède près de la cathédrale de Palerme un grand atelier et sur le port un autre local qui lui sert de salle d’exposition des œuvres achevées en attente d’embarquement.

 

Ma seconde photo est un fragment de la statue de sainte Catherine d’Alexandrie. Le 3 août dernier, devant une peinture la représentant, j’ai raconté son histoire et comment, mise par l’empereur en présence de cinquante philosophes païens chargés de contrer ses arguments, elle avait si brillamment défendu la cause du christianisme que les cinquante philosophes se sont convertis, ce qui leur a valu le martyre de la part de l’empereur. Je pense qu’il ne faut pas voir ici, sous son pied, une tête de philosophe (ils sont des chrétiens qui ont reçu le baptême du sang. Et puis, pourquoi seulement la tête ?), mais bien plutôt une allégorie de la philosophie antique païenne vaincue par les arguments de sainte Catherine. Mais cette tête aux pommettes saillantes, aux yeux clos, à la bouche légèrement entrouverte, à la moustache et à la longue barbe ondulées, terrassée sous la sandale victorieuse de la sainte, je la trouve absolument superbe. C’est l’œuvre d’un Gagini, mais en l’absence de tout panonceau explicatif je ne saurais être trop définitivement affirmatif, quoique ce style, cette "patte" me semble être celle d’Antonello.

 

Et la dernière photo cadre sur le visage de sainte Lucie. Nous l’avons vue tout à l’heure, en petit, dans une niche, dans la rue. Ici, c’est une grande statue d’Antonello Gagini. Cette santa Lucia est la patronne de Syracuse, mais son culte est répandu un peu partout et particulièrement en Scandinavie, surtout en Suède. Parce que son nom est en relation avec le nom de la lumière, parce que son martyre touche à ses yeux, sa célébration –le 13 décembre– y a remplacé une ancienne fête païenne célébrée en hiver, où les nuits se prolongent une grande partie de la journée –voire toute la journée au-delà du cercle polaire–, fête qui voulait éloigner l’obscurité et les mauvais esprits qu’elle recouvre. Ce jour-là, dans chaque famille suédoise, les jeunes filles portent une longue robe blanche ceinturée de rouge, et la plus jeune se ceint la tête d’une couronne de bougies blanches allumées. Puis, à la famille réunie, la sainte est censée apporter sur un plateau du café et des brioches au safran. Mais nous sommes en Sicile, revenons-y donc, avec l’histoire de la sainte. Lucie, une noble Syracusaine, convainc sa mère Eutykhia, hémorroïse inguérissable depuis quatre ans, d’aller prier sainte Agathe, protectrice de Catane, sur son tombeau. Là, Lucie tombe endormie et voit en songe Agathe qui lui dit : "Ma sœur Lucie, mieux que moi, c’est ta foi qui guérit ta mère, et tu seras pour Syracuse ce que moi je suis pour Catane". Quand elle se réveilla, Lucie trouva sa mère guérie et désormais chaque jour les deux femmes distribuaient aux pauvres leurs richesses. Or Lucie était fiancée à un soldat romain païen, mais elle décida de ne pas donner suite, de rester vierge et de consacrer sa vie à Dieu. Le fiancé, apprenant cette décision ainsi que la distribution de ce qu’il attendait en dot, dénonça sa fiancée au préfet, comme sectataire d’un culte interdit. En effet, nous sommes au tournant du troisième et du quatrième siècles, la plupart des auteurs disent en 303 ou 304 après Jésus-Christ sous l’empereur Dioclétien, quelques uns disent en 310, c’est-à-dire au temps de Maxime. Traduite devant le préfet elle a refusé de sacrifier aux idoles, ajoutant que de toute façon elle garderait son corps pur, le Saint Esprit habitant les chastes. Alors le préfet l’a menacée de la jeter en pâture à la prostitution, mais elle a répondu que son corps ne serait pas souillé si son cœur le refusait et restait pur. Quand le préfet a appelé des hommes pour la violer afin, pensait-il, de chasser cet esprit qu’elle disait saint, ils se sont retrouvés impuissants. Quand il a attaché ses jambes à deux bœufs pour l’écarteler, ces animaux n’ont pu avancer. Quand il l’a aspergée d’huile bouillante et de poix et l’a fait jeter dans un brasier, les flammes se sont écartées d’elle. Alors, pour en finir et pour châtier cette gorge qui proférait des paroles hostiles au paganisme, il lui fit arracher les yeux et transpercer la gorge d’un coup de poignard. Lucie est habituellement représentée portant une paire d’yeux sur un plateau.

 

604h Syracuse, fontaine Aréthuse 

604i Siracusa, fonte Aretusa 

Quittons maintenant le duomo. L’autre célèbre monument d’Ortygie est la fontaine Aréthuse. En Grèce, dans le Péloponnèse, coule le fleuve Alphée, du sud-est au nord-ouest et passe à Olympie avant de se jeter dans la mer Ionienne. Or Alphée, dieu du fleuve, était tombé amoureux d’Artémis, la vierge chasseresse, qui l’avait fui jusqu’en Sicile, à Syracuse. Parmi les naïades suivantes d’Artémis, l’une d’entre elles nommée Aréthuse suscita elle aussi l’amour d’Alphée (un chaud lapin, ce fleuve). Pour lui permettre d’échapper à ce dieu trop entreprenant, Artémis la changea en source, mais Alphée alors vint mêler amoureusement ses eaux à celles d’Aréthuse. Cette légende explique qu’une source d’eau douce surgisse dans cette île d’Ortygie, à quelques mètres à peine de la mer. Il existe aussi une version plus récente de la légende, imaginée par les poètes d’époque alexandrine et un peu différente. La naïade Aréthuse, chasseresse comme Artémis dont elle était l’une des suivantes, après une journée de chasse épuisante, se baignait nue dans le fleuve Alphée car elle se croyait seule. Elle nageait ingénument quand Alphée fut pris d’un ardent désir d’elle. Terrorisée, elle s’enfuit, poursuivie par le dieu. Essoufflée, à bout de forces après une longue poursuite, elle implora l’aide d’Artémis, qui l’enveloppa d’un nuage pour la cacher aux yeux d’Alphée. Mais le dieu fleuve, qui avait vu où elle avait disparu, attendit patiemment à cet endroit qu’elle réapparaisse. De peur, elle se transforma en source. De nouveau visible, elle aurait risqué que le fleuve mêle ses eaux aux siennes, alors la terre s’entrouvrit, et la source Aréthuse se mit à couler sous la terre, sous la mer, loin, très loin, jusqu’à l’île d’Ortygie, à Syracuse.

 

604j Syracuse, fontaine Aréthuse 

Dans l’eau douce de la source Aréthuse, croissent et se développent magnifiquement ces plantes. Les papyrus d’Aréthuse sont très célèbres, je ne risque donc pas de me tromper en disant que ma photo représente des papyrus, mais quand je vois la finesse de la tige de cette plante, je trouve incroyable qu’elle puisse servir de support à l’écriture. En fait, je crois qu’on en faisait des lanières en la coupant dans son épaisseur, et que l’on entrelaçait ces lanières perpendiculairement. Puis on humidifiait cette sorte de toile et on la pressait fortement pour en faire ces feuilles de papyrus sur lesquelles écrivaient les Égyptiens après en avoir enduit de colle l’une des faces. C’est ce que tient étalé sur ses genoux le célèbre Scribe accroupi du Louvre.

 

604k Syracuse, fontaine Aréthuse 

J’en finirai avec la fontaine Aréthuse en montrant cette œuvre évidemment moderne qui a été placée sur le bord. En l’absence de toute indication, je ne peux donner le nom de l’artiste. L’emplacement près de la source aidant, je n’ai en revanche aucun doute sur le sujet représenté, c’est visiblement Alphée poursuivant Aréthuse. Et je trouve que cette représentation d’un dieu fleuve et d’une naïade donne très bien, en effet, une impression de liquide courant. Ils ne reposent pas sur le sol, mais ne donnent nullement l’impression de voler. Les formes sont fluides, souples. C’est donc sur cette vue qui m’est agréable que je conclurai l’article du jour.

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Published by Thierry Jamard
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