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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 23:55

Le peintre grec Konstantinos Parthenis est exposé à Athènes à la Fondation B. & M. Théocharakis du 26 février au premier juin. Comme, dans moins d’une semaine, nous allons partir visiter un bon nombre d’îles en mer Égée et que nous ne reviendrons pas à Athènes avant plusieurs mois, il n’y a pas de temps à perdre, vite, nous courons Leoforos Vasilissis Sofias, à côté de l’ambassade de France.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Né en 1878 à Alexandrie, en Égypte, il commence par travailler au Caire avec le peintre symboliste allemand Diefenbach, qu’il suit à Vienne en 1897. Il expose à Vienne, puis à Athènes, et à Paris au pavillon de la Grèce à l’Exposition Universelle de 1900. Il peint des paysages, mais aussi des icônes et des coupoles d’églises. En 1909 il se marie, et le couple va s’installer à Montmartre. Deux ans plus tard, déménagement vers Corfou, puis en 1917 vers Athènes. Il accumule expositions et récompenses, et en 1929 il obtient un poste de professeur à l’École des Beaux-Arts d’Athènes. Lors de la première participation de la Grèce à la Biennale de Venise en 1934, il fait partie de la sélection. En 1937, à l’Exposition Universelle de Paris, il reçoit la médaille d’or. En 1947, las d’être sans cesse en butte à l’opposition de ses collègues, il démissionne de l’École des Beaux-Arts. À Athènes en 1948, on lui décerne aussi une médaille d’or, mais d’obscures manœuvres de ses adversaires des cercles conservateurs parviennent à faire annuler ses prix, ce qui va l’amener à désormais rester chez lui et ne plus exposer. En 1966, ses étudiants montent une grande exposition rétrospective, à laquelle il ne se rend même pas. C’est à cette époque qu’il perd sa femme. Lui-même, malade, est hospitalisé en 1967 et meurt à l’hôpital.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Le mieux, pour apprécier l’œuvre de Parthenis, est de suivre la chronologie de sa production. Ce tableau, intitulé Paysage avec des sapins, est daté du 15 mai 1902 et a été réalisé à Ischl, en Autriche. En format 32x43 centimètres, c’est à peu de chose près un A3.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Ici, nous voyons des minarets, il est clair que nous ne sommes plus en Autriche. Cette huile sur toile, réalisée en 1904, représente un Paysage de Kavala. Mesurant 63,3x52 centimètres, le tableau est un peu plus grand.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Ce tableau a été réalisé, nous dit-on, à l’huile et au crayon, sur toile montée sur carton, entre 1905 et 1909. Il représente Hydra (cette île du Golfe Saronique). Nous sommes donc, on le voit, dans sa période de paysages. J’aime beaucoup ces tons doux et fondus. Avec 23x31,5 centimètres, il mesure à peine plus qu’une feuille de papier A4.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Cette huile sur toile montée sur carton est contemporaine de l’huile précédente, puisqu’elle est de 1905-1907. C’est l’Allumage des chandelles. Dans toute cette période, Parthenis s’est limité bien souvent à de petits formats puisque ce tableau est plus petit qu’une feuille de papier A4, avec 28,5x21 centimètres.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Cette Annonciation est très intéressante, parce que non conventionnelle, et la palette de tons pastels du peintre se cantonne au bleu et au rose. Cette toute petite huile sur carton (20,7x22 centimètres) se situe entre 1907 et 1910. Je la trouve magnifique. Il en a d’ailleurs peint diverses versions dans les mêmes tons.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Nous voilà arrivés en 1915-1917 avec ce Paysage de Corfou, une huile sur toile de 55 sur 63 centimètres. Toujours on retrouve son goût pour les arbres élancés, ifs, pins, peupliers. De quoi réjouir Freud!

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Parthenis est un peintre qui “me parle”, mais je dois avouer que ce tableau intitulé La Résurrection ne me convainc pas réellement. C’est une huile sur toile, plus grande que ce que nous voyons habituellement de lui (123,5x135,7 centimètres), qui date de 1917-1919.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Il est évident que ces deux tableaux ont été réalisés pour être présentés face à face, néanmoins Parthenis ne les a pas appelés conjointement L’Annonciation, mais L’Ange de l’Annonciation et La Vierge (Panagia) de l’Annonciation. Ce sont des huiles sur toile de 46x32 centimètres, qui ont été peintes vers 1920-1923. Elles proviennent de l’église Saint-Alexandre, de Paléo Faliro, cette banlieue d’Athènes où se trouvait le port antique avant la construction du Pirée et qui, aujourd’hui, offre une promenade très agréable en front de mer.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Dans cette exposition, les titres des tableaux, dates, techniques, origines, sont indiqués en grec, et en-dessous toutes les données sont ensuite traduites en anglais. Mais pour ce tableau, le titre est donné en français et en grec, et en-dessous en français et en anglais. Or il est daté de 1920-1927, alors que le peintre n’habite plus à Paris depuis un bon nombre d’années. Nul doute, par conséquent, qu’il a été réalisé pour une exposition en France ou dans un pays francophone. Ce titre, c’est Petite église de Céphalonie. Huile et crayon sur toile, 115,2x130,6 centimètres.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Dans cette même période (ici la fourchette est un peu plus large, c’est 1920-1930), voilà un Portrait d’Aristovouli Lopresti (115x109,5 centimètres), peint à l’huile sur toile. Que ce soient des paysages ou des portraits comme celui-ci, on retrouve quelques touches de couleurs fortes, sombres, et des couleurs délicates transparentes.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014
Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

En esquissant une rapide biographie de Parthenis, tout à l’heure, je disais qu’en 1937, à l’Exposition Universelle de Paris, il avait obtenu une médaille d’or. C’était avec ce tableau, Combat d’Héraklès avec les Amazones, peint à l’huile sur une toile de 116 sur 130,6 centimètres. Il ne l’a pas réalisée spécifiquement pour cette exposition, puisqu’il l’avait exécutée entre 1921 et 1927. Les arbres torturés, le ciel d’un bleu profond, composent une nature violente, dans laquelle s’exprime aussi la violence du héros, dont la peau sombre s’oppose à la carnation légère des Amazones, deux d’entre elles mortes, gisant au sol, une autre déjà abattue et cherchant à se défendre, visiblement sans espoir.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

La Fille au poisson rouge est une peinture à l’huile sur toile de 1925-1930, dans un format de 80x63,5. Alors que le Portrait d’Aristovouli Lopresti, original et personnel par le style et la couleur, était traditionnel pour le graphisme, représentant une personne de façon ressemblante (du moins je le suppose), nous n’avons pas ici le portrait d’une personne nommée, et le graphisme est résolument moderne.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Très éclectique, Konstantinos Parthenis a également peint des natures mortes, comme celle-ci, à l’huile sur toile, d’un format presque carré, 60,3x60,2 centimètres. Elle a été réalisée entre 1925 et 1935. En rédigeant, je me rends compte que très rares sont, parmi ses œuvres, celles qui sont datées précisément. Au début, oui, l’année est indiquée; puis la fourchette est de trois ou quatre ans; ensuite, nous voilà dans une fourchette de dix ans. Il est impossible qu’il n’ait pas été capable, après coup, de situer plus précisément son travail dans le temps. Je suppose donc que c’est après sa mort, et celle de sa femme, que l’on a cherché, à partir de l’évolution de son style, de ses voyages, de ses rencontres, de ses expositions, à dater des tableaux qu’il avait gardés chez lui, et d’ailleurs pour nombre d’entre eux il est indiqué qu’ils ont été donnés par une certaine “Sofia Partheni” à la Pinacothèque Nationale d’Athènes (c’est le cas de cette nature morte), or je sais qu’il a eu une fille prénommée Sofia, née en 1914. Les commissaires de l’exposition ne disent rien à ce sujet des dates floues.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Ici, entre 1930 et 1938, Parthenis a représenté l’Odéon d’Hérode Atticus, ce monument d’Athènes situé au pied de l’Acropole contre le flanc de laquelle s’appuient ses rangs de gradins. Huile sur toile, 47,3x70,3 centimètres.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Toujours dans ce même style qui lui est propre (et qui me plaît beaucoup, c’est d’ailleurs pour cela que je tenais tant à voir cette exposition), cette peinture à l’huile sur toile mesurant 80x75 centimètres représente Calypso. On se rappelle, bien sûr, les aventures d’Ulysse dans l’Odyssée d’Homère, où Calypso qui vit dans l’île d’Ogygie tombe amoureuse de lui après l’avoir recueilli quand il a fait naufrage, et le retient auprès d’elle pendant sept ans. Ici, sans doute parce que l’on a un repère d’exposition ou de vente (le tableau appartient à la collection d’art du parlement grec), il est seulement dit qu’il est antérieur à 1935.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Comme tout à l’heure pour le titre en français, ce tableau est nommé en italien avec un sous-titre grec, puis en italien avec le sous-titre traduit en anglais, donc probablement destiné à une exposition en Italie (notons cependant que si le père de Parthenis était grec, sa mère en revanche était italienne). Exposition qui aurait eu lieu en 1938, parce qu’il est dit “antérieur à 1938”. Or justement on sait que Parthenis a exposé à la Biennale de Venise en 1938, puisqu’il y a vendu une œuvre au Gouvernement italien. En tous cas, il n’a pas vendu ce tableau-ci qui, est-il dit, a été donné par Sofia à la Pinacothèque Nationale d’Athènes. Le titre, La Temperanza; et le sous-titre, Femme portant un couteau. Huile sur toile, 84,6 sur 62,2 centimètres. Si je donne toutes ces dimensions de tableaux, c’est parce que j’ai été frappé par la petitesse des premières œuvres, tandis que sans être monumentales, loin de là, les œuvres de la maturité sont nettement plus grandes.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014
Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014
Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Religion et patrie, tel est le titre de ce tableau de 1940-1950. C’est une huile sur toile de 95,1 sur 89,8 centimètres. Étant donné la fourchette englobée par cette fourchette de dates, il est vraiment dommage de n’avoir pas plus de précisions, car le tableau est susceptible d’interprétations différentes au fil des multiples événements de cette période. Il y a eu l’occupation italienne de la Grèce, puis l’occupation allemande, et la Seconde Guerre Mondiale a été suivie de la guerre civile où des militants communistes athées voulaient que leur pays se tourne vers l’URSS de Staline.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Situé dans la même fourchette 1940-1950, ce grand tableau d’un mètre trente sur un mètre cinquante, peint à l’huile sur toile, représente Ariane et Pégase (bien que le nom d’Ariane soit suivi d’un point d’interrogation entre parenthèses). Le fait qu’il y ait doute prouve que Parthenis n’a pas indiqué lui-même le titre du tableau ni son sujet. Je vois bien, en effet, en haut à gauche dans le ciel un cheval volant avec un homme qui s’accroche à lui, et je veux bien que ce soit Pégase et Bellérophon, quoique le cheval n’ait pas d’ailes et qu’il soit entouré d’hommes volant eux aussi, tout cela rappelant un peu Chagall, mais à ma connaissance il n’y a pas, dans la mythologie grecque, de lien entre Pégase et Ariane. Il est vrai cependant que cette femme, dans cette position qui la fait paraître éplorée, peut faire penser à Ariane qui, se réveillant sur le rivage de Naxos, voit s’éloigner le navire de Thésée qui vient de l’abandonner pendant son sommeil. Mais pourquoi le peintre aurait-il uni ces deux légendes dans un même tableau?

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Je terminerai notre petit tour dans cette exposition par cette peinture à l’huile sur toile de 129,3 sur 91,5 centimètres, qui date de la décennie 1950-1960, quand l’artiste s’est reclus à l’abri des turpitudes de ses pairs à son égard. Elle s’intitule Aphrodite. J’aime bien, quand je clos un article, rester sur une bonne impression, je choisis donc généralement un paysage, un tableau, un objet de musée qui me plaît bien. Aujourd’hui, je n’ai pas le choix, parce que c’est la chronologie qui m’impose ce tableau. Hélas il ne me parle pas… Je ne saurais dire pourquoi… Bon, alors il me reste à fouiller dans ma collection de photos pour en trouver une dernière.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Oui, celle-ci me plaît bien, et elle est aussi de 1950-1960. Elle a pour titre Paysage – petite chapelle. Cette peinture à l’huile et fusain sur toile mesure 115,4 sur 129,9 centimètres et il est dit qu’elle appartient aux héritiers de Nikolaos Parthenis, or le couple de Konstantinos avait eu un fils prénommé Nikolaos et né en 1911. Cette œuvre est bien dans la dernière manière de Parthenis, figurative mais résolument moderne. Elle reste fidèle aux grands arbres élancés, aux teintes légères ponctuées de quelques taches dures, mais les formes sont évoquées, stylisées, fondues.

 

1950-1960. Konstantinos Parthenis est mort en 1967, à quatre-vingt-neuf ans. Dans cette exposition, ne figure aucune œuvre postérieure à 1960. Cela signifie-t-il que dans les dernières années de sa vie il n’a plus rien produit? Ce serait surprenant, parce qu’un grand créateur cesse rarement de créer s’il n’y est pas contraint et forcé. Quand, très malade, Matisse n’a plus pu peindre, il s’est mis aux collages. Atteint de polyarthrite, Renoir continue de peindre et de sculpter et, sur son lit d’hôpital, quelques jours avant sa mort, il demande à l’infirmière de lui passer ses pinceaux. Parthenis aurait-il renoncé, lui?

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Published by Thierry Jamard
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25 février 2017 6 25 /02 /février /2017 23:55

C’est évidemment à la bataille navale de 480 avant Jésus-Christ que fait penser le nom de Salamine. En 490, Miltiade avait eu raison de la flotte de Darius, mettant fin à la Première Guerre Médique, dix ans plus tard c’est son fils Xerxès qui est défait dans la Seconde Guerre Médique. Dans mon article Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014, je montre la colline d’Aegaléo sur laquelle Xerxès s’était fait placer un trône d’or où il s’était installé pour se repaître de ce qu’il pensait être l’anéantissement de la flotte grecque, lui qui venait de prendre et de ravager Athènes. On peut imaginer sa consternation en voyant sombrer la quasi-totalité de ses navires de guerre.

 

Petit rappel des faits (j’ai mon Hérodote en main): Aux Athéniens qui consultaient l’oracle d’Apollon à Delphes, la Pythie avait dit “Zeus à la voix immense accorde une muraille de bois pour te protéger, toi et tes enfants, défense unique, inexpugnable. […] Par toi, ô divine Salamine, les femmes verront périr leurs enfants”. Les uns ont pensé que cette muraille de bois était l’antique palissade qui avait entouré l’Acropole, les autres ont imaginé que l’oracle voulait parler de navires, mais les morts annoncées à Salamine faisaient douter de cette seconde interprétation, car à Salamine s’était réfugiée la population d’Athènes incendiée. C’est alors que Thémistocle –qui, précédemment, avait fait construire cette flotte puissante en utilisant l’argent des mines de Lavrio (cf. mon article Lavrio daté 21 et 23 octobre 2011)– a fait remarquer que le dieu n’avait pas dit “funeste Salamine”, mais “divine Salamine”, signifiant par-là la mort de l’ennemi plutôt que celle des Athéniens. Après de longues discussions, il a été finalement décidé d’attendre plutôt les Perses face au Péloponnèse. En outre, un violent tremblement de terre est pris pour un présage défavorable. Du côté ennemi, Artémise, reine d’Halicarnasse et alliée des Perses, avait cherché à convaincre Xerxès de ne pas combattre la flotte grecque à Salamine, mais son avis n’a pas été retenu.

 

Désespéré de constater que son avis n’était pas suivi, “Thémistocle quitta discrètement la salle du Conseil et, dehors, fit partir pour le camp des Mèdes, dans une barque, un homme bien instruit des propos qu’il devait tenir. […] Il tint à leurs chefs ce langage: ‘Le chef des Athéniens m’envoie vers vous à l’insu des autres Grecs (car il est tout dévoué au roi et souhaite votre succès plutôt que le leur), pour vous dire que les Grecs sont terrifiés et décident de prendre la fuite: il ne tient qu’à vous d’accomplir à présent un exploit sensationnel, en ne leur permettant pas de vous échapper. Ils ne s’entendent pas, ils ne vous résisteront plus, et vous verrez la bataille s’engager en mer entre vos partisans et vos ennemis’. L’homme leur transmit ces renseignements, et il s’éclipsa”.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Ci-dessus vu près du phare N 37°52’38,64” / E 23°26’30,51”, un navire grec antique stylisé, avec ses rangs de rames et ses combattants derrière leurs boucliers. Hérodote a dénombré 378 navires provenant de toutes les cités grecques, continentales, insulaires, coloniales. Sur ce nombre, Athènes à elle seule en fournissait 180. Corfou, à la seconde place, en avait armé 60 mais une tempête l’avait empêchée d’arriver à temps, et ses navires n’ont donc pas été décomptés des forces grecques. En fait, Hérodote soupçonne Corfou d’avoir volontairement arrêté sa flotte au sud du Péloponnèse, pensant que Xerxès serait vainqueur: ainsi, elle se réservait de dire au Grand Roi qu’elle n’avait pas osé refuser de préparer une flotte, mais qu’elle l’avait retardée sciemment pour ne pas s’opposer à lui; mais, en ne se déclarant pas pour les Perses avant la bataille, elle se réservait de dire aux Grecs que c’étaient les vents étésiens les responsables du retard de sa flotte…

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Je me suis essayé à la cartographie. Je crois mon dessin assez fidèle à la réalité. La flotte grecque, qui n’a pas encore eu le temps de partir vers le Péloponnèse (sud-ouest sur ma carte) est encore dans le golfe d’Éleusis. La flotte perse, elle, est à Phalère. On voit que les passes, entre le golfe d’Éleusis et la pleine mer, sont extrêmement étroites, que ce soit du côté de Pérama à l’est ou du côté de Mégare à l’ouest. Croyant au message que leur a fait passer Thémistocle en secret, les Perses font manœuvrer leurs navires vers ces passes pour bloquer toute sortie des navires grecs. Ils agissent le plus silencieusement et le plus discrètement possible, mais Aristide, arrivant d’Égine, fait irruption dans la salle du Conseil et informe l’assemblée des chefs grecs. “Devant le Conseil, Aristide exposa la situation: il venait d’Égine, déclara-t-il, et il avait échappé non sans peine aux navires ennemis qui bloquaient le passage, car la flotte grecque était cernée tout entière par celle de Xerxès. Il leur conseillait donc de se préparer, dans l’attente d’une offensive de l’ennemi. Cela dit, Aristide se retira”.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Deux trières transfuges de l’armée de Xerxès, l’une de Tinos, l’autre de Limnos, font atteindre le total de 380 navires. Aux ordres de Thémistocle, les vaisseaux grecs qui sont dans le détroit de Pérama font d’abord mine de s’éloigner vers le nord; les Perses s’engagent dans le détroit pour les poursuivre; bien ordonnée, la flotte grecque enveloppe alors les vaisseaux perses, beaucoup plus nombreux, qui se retrouvent bousculés et en désordre dans un espace confiné. Ils tentent de reprendre le large en faisant demi-tour, mais ne parviennent pas à manœuvrer, se gênant les uns les autres, ajoutant à la pagaille. Quelques bâtiments grecs ont été coulés, mais en nombre sans comparaison avec le nombre de bâtiments perses détruits. En outre, les Grecs, peuples de la mer, savaient nager et lorsqu’un navire était coulé ceux qui n’avaient pas péri dans un corps à corps rejoignaient le rivage de Salamine à la nage. Les Perses et les Mèdes étaient des hommes de la terre, ils ne savaient pas nager, et tombés en mer ils se sont noyés en grand nombre. “Tandis que les Barbares en déroute cherchaient à se replier sur Phalère, les Éginètes, embusqués dans le détroit, se couvrirent de gloire car si les Athéniens, dans la mêlée, détruisaient tous les navires qui tentaient ou de résister ou de fuir, les Éginètes s’attaquaient à ceux qui sortaient de la passe, et les navires qui échappaient aux Athéniens les trouvaient devant eux”.

 

N 37°56’48,03” / E 23°33’05,07”. Ci-dessus, le monument élevé en 2006 en mémoire de cette grande victoire grecque du 23 (ou 29?) septembre 480 avant Jésus-Christ. Si cet endroit a été choisi, c’est parce que là auraient été enterrés les soldats grecs morts au combat.

 

Voilà, je crois, l’essentiel du récit d’Hérodote dans les vingt-deux pages qu’il occupe dans mon édition (édition d’Andrée Barguet, tome II, Folio Classique n°2130). Mais il y a bien des détails intéressants que je n’ai pas la place ici de citer, et pour qui souhaite se reporter au texte original (grec et traduction) il existe sur Internet (voir livre VIII à partir du chapitre 56):

http://remacle.org/bloodwolf/historiens/herodote/uranie.htm

Entre autres, les divers passages relatifs à Artémise qui montrent que le sexisme et la misogynie n’étaient pas de mise dans le camp de Xerxès: cf. livre VIII, 68-69, 87, 101-103.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

On ne peut pas dire que le port antique de Salamine ait laissé beaucoup de traces, mais il est encore discernable sous la mer. Étant donné son importance historique, il me faut bien le montrer ici.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

“Ajax conduit douze vaisseaux de Salamine”,

dit Homère au chant II de l’Iliade, dans le Catalogue des vaisseaux:

Αἴας δ᾽ ἐκ Σαλαμῖνος ἄγεν δυοκαίδεκα νῆας

 

C’est Ajax, le grand Ajax fils de Télamon, le roi de Salamine. Il sera souvent question de lui dans l’Iliade. Par exemple, dans un passage célèbre, Athéna et Apollon inspirent aux Troyens de faire se mesurer en combat singulier Hector pour Troie et un héros grec désigné par le sort. Neuf guerriers se portent volontaires pour affronter le redoutable Hector. Chacun d’entre eux met son signe dans le casque d’Agamemnon, on agite le casque, on tire un sort, c’est Ajax fils de Télamon qui ira au combat. Il s’écrie “Nul à son gré ne pourra me dompter, ou par force, ou par adresse, car je me flatte que Salamine, qui m’a vu naître et qui m’a nourri, n’a pas fait de moi un guerrier inhabile”. Il ne vaincra pas Hector, Hector ne le vaincra pas, car Zeus inspire à Hector ces paroles: “Ajax, c’est un dieu qui t’a donné la force, la valeur et la sagesse, et par ta lance tu l’emportes sur tous les Grecs. Cessons aujourd’hui cette lutte meurtrière; une autre fois nous combattrons encore, jusqu’à ce qu’un dieu nous sépare et donne la victoire à l’un des deux. Déjà la nuit est arrivée, il est bien aussi d’obéir à la nuit. Ainsi donc, retourne vers tes navires combler de joie les Grecs, surtout tes amis et tes compagnons; moi, dans la vaste cité du roi Priam, je réjouirai les Troyens et les chastes Troyennes, elles qui se rendent dans le temple pour implorer les dieux en ma faveur. Cependant, faisons-nous l’un à l’autre des présents glorieux, et que chacun des Grecs et des Troyens dise: Ils combattirent animés d’une rage meurtrière, mais ils se séparèrent unis par l’amitié”.

 

Car Ajax, avant d’être la “Tornade blanche” qui entretient votre cuisine (!), a été un grand héros. Son père Télamon était ami d’Héraklès qui, par amitié, a demandé à Zeus de lui donner un fils doté des meilleures qualités militaires. Prière entendue par le maître des dieux car, le jour de la naissance d’Ajax, un aigle, oiseau de Zeus, est apparu à ses parents. Les Grecs de l’époque classique lui rendaient un culte, et ce culte était encore en vigueur au deuxième siècle de notre ère, puisque Pausanias écrit: “On voit encore à Salamine les ruines de la place publique, le temple d'Ajax avec sa statue en bois d'ébène, et les Athéniens lui rendent toujours le même culte […]. On montre à Salamine, à peu de distance du port, une pierre, et les gens du pays disent que Télamon assis dessus, suivit des yeux le vaisseau qui emmenait ses fils à Aulis, où ils allaient joindre l'armée des Grecs”.

 

N 37°54’18,20” / E 23°25’08,73”. Même si je n’ai pas de photos pour la montrer ici, je dois quand même signaler qu’il y a sur l’île de Salamine une acropole mycénienne attribuée au royaume d’Ajax. Les coordonnées GPS que je donne correspondent à la route qui y donne accès. L’apogée du site se situe au treizième siècle avant Jésus-Christ puis, comme pour tous les autres sites mycéniens connus, subitement il est détruit au douzième siècle.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

N 37°52’41,40” / E 23°27’15,95”. Cette adresse GPS marque l’angle que fait la petite rue d’Euripide (ΟΔΟΣ ΕΥΡΙΠΙΔΟΥ) avec la route principale qui longe le rivage. Elle mène au sentier qui monte vers le sanctuaire de Dionysos, puis la caverne d’Euripide. Ici, sur mes photos, nous voyons le peu qui reste du sanctuaire de Dionysos.

 

Difficile de savoir exactement en quoi consistaient les Orgies, rites de célébration de Dionysos, car elles étaient mystérieuses et réservés aux initiés. Cela se passait de nuit. Le prêtre, un jeune homme, suit le cortège des bacchantes, femmes vêtues de peaux de bêtes, brandissant le thyrse dionysiaque, portant un serpent. Elles vont ainsi dans la montagne, en dansant. Puis on partageait un repas de viande crue et de sang. On a supposé qu’à l’origine, il y avait peut-être meurtre rituel, les initiés se nourrissant alors de la chair de l’homme sacrifié, mais à l’époque classique, dans les Orgies, il ne peut s’agir que de sacrifices d’animaux.

 

Toutefois, parce que nous sommes dans le sanctuaire de Dionysos et dans l’île de la fameuse bataille, il convient de citer un passage de la Vie de Thémistocle, de Plutarque: “Pendant que Thémistocle faisait un sacrifice sur la trirème du commandement, on lui amena trois prisonniers d’une beauté remarquable, magnifiquement vêtus, et tout chargés d’ornements d’or. On les disait fils d’Artayctus et de Sandaucé, sœur du roi. À peine le devin Euphrantidès les eut-il aperçus, qu’une grande flamme tout étincelante jaillit des victimes, et qu’un éternuement retentit à droite. Le devin prend la main de Thémistocle; il lui commande de donner à Dionysos Omestès les jeunes gens en offrande, et de les lui immoler. C’était, disait-il, le moyen d’assurer le salut des Grecs et leur victoire. Thémistocle, à cette singulière et cruelle exigence du devin, fut frappé de stupeur, mais la multitude, comme c’est l’ordinaire dans les conjonctures difficiles et dans les périls extrêmes, comptait bien plus, pour son salut, sur l’étrange que sur les moyens avoués par la raison: elle se mit à invoquer le dieu tout d’une voix et, menant les prisonniers au pied de l’autel, elle exigea, à toute force, que le sacrifice s’accomplît, comme le devin l’avait ordonné. C’est du moins ce que conte Phanias de Lesbos, philosophe, et homme savant dans les antiquités de l’histoire”. Serait-ce là comme un souvenir des sacrifices humains?

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Puisqu’il y a plus à dire qu’à voir en passant près de ce sanctuaire de Dionysos, poursuivons notre montée sur ce sentier. Nous voici à la caverne d’Euripide. Cette grotte naturelle très profonde a été découverte par le professeur Giannis Lolos, de l’université de Ioannina, en 1994. Il est spécialiste des civilisations préhistoriques et il y a découvert des objets qui prouvent une occupation très ancienne des lieux (dans quelques instants nous allons en voir au musée archéologique), mais il se trouve que de nombreux indices concordants démontrent que, sans aucun doute, c’est là qu’Euripide, ayant besoin de calme et d’isolement face à une nature grandiose, se cloitrait pendant des jours et des semaines pour composer ses tragédies. Il n’avait pas omis d’emporter avec lui une bibliothèque bien fournie.

 

En février 1994, au moment de la découverte de cette caverne, le journal Libération publiait un article: “Tandis qu'Aulu-Gelle, écrivain romain du IIe siècle, avait décrit l'endroit comme «répulsif et horrible», un anonyme avait eu la bonne idée d'être plus précis, en spécifiant que l'entrée de la grotte donnait sur la mer. «Pour la retrouver, nous avons dû déménager au moins 120 tonnes de terre», raconte Yannos Lolos, après plus de trois années de fouille. «C'est une grotte à stalagmites de 46 mètres de long, un véritable labyrinthe avec des corridors étroits, qui fut occupée, sur plus de cinq périodes, du Néolithique (5300-4500 av. JC) à la période franque (fin du XIIIe siècle-début du XIVe)»”. (Concernant l’orthographe du prénom du professeur, Γιάννης, dont le gamma initial est prononcé très doux, non occlusif, l’usage est en anglais de le supprimer; pas en français, je maintiens donc mon orthographe. Quant à la deuxième syllabe, -nis ou -nos, j’ai lu plusieurs articles en grec, tous donnent son nom avec un η, qui est en grec ancien un ê, et en grec moderne un i).

 

La raison pour laquelle il a choisi Salamine est claire: il y était né en 480 avant Jésus-Christ. Et même (mais cela ce n’est peut-être qu’une légende) précisément en septembre, le jour de la grande victoire grecque sur les Perses!

 

Ci-dessus, je montre d’abord la caverne, puis la vue depuis la caverne (on voit la “casquette” de roche au-dessus de ma tête), et enfin la vue panoramique depuis le seuil de la caverne. La terre que l’on voit à l’horizon, c’est l’île d’Égine. Alors oui, on comprend qu’Euripide ait pu y puiser l’inspiration. Loin des hommes qui refusaient, pour beaucoup d’entre eux, de reconnaître son génie et qui, pourtant bien sexistes eux-mêmes, l’accusaient de misogynie. Car il est vrai que dans plusieurs de ses pièces il n’est pas tendre avec les femmes, il y en a même eu qui ont formé le projet de l’assassiner et se sont rendues à sa caverne un jour où, par chance pour lui, elles ne l’ont pas trouvé. En fait, il se vengeait. Marié une première fois, il tombe un jour sur sa femme fort occupée avec un jeune esclave qui était né chez lui. Il divorce et se remarie, mais sa seconde épouse s’avère d’une dépravation extrême. Cependant, s’il voulait exorciser sa rancœur à l’encontre de deux femmes en particulier en mettant sur la scène des personnages méprisables, c’est le même Euripide qui, dans Mélanippe, écrit: “Le blâme masculin à l’encontre des femmes est infondé, ce n’est que pure médisance. Elles valent bien mieux que nous, je le proclame”.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Voilà. À présent nous redescendons vers la voiture. Il y a dans l’île d’autres lieux porteurs des traces de la civilisation de l’antiquité, mais en ces deux journées nous n’avons pas eu le temps de nous rendre partout. Reste à voir ce qui a été collecté dans le musée archéologique.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

N 37°57’47,86” / E 23°29’26,41”. Ainsi vu de l’extérieur, le musée archéologique de Salamine semble modeste. Que l’on ne s’y trompe pas! Il renferme des objets fort intéressants. En voici un florilège.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Comme je le disais tout à l’heure, quand le professeur Lolos a découvert la caverne d’Euripide, c’étaient des traces de civilisations préhistoriques qu’il cherchait. Et il a effectivement trouvé ce qu’il cherchait. Entre autres, la figurine de gauche sur ma photo, datant de l’époque néolithique (5300-4500 avant Jésus-Christ). Sculptée dans un beau marbre blanc sur lequel subsistent quelques traces de pigments rouges, elle représente une femme schématisée avec un nez, une bouche, un long cou, et puis des seins. C’est, paraît-il, un exemplaire unique dans le monde de l’Égée pour cette époque.

 

La figurine de droite est plus récente, elle remonte au quatrième millénaire avant Jésus-Christ et elle a été trouvée sur le plateau de Guinani (Γκίνανι) situé dans la même partie de l’île que la caverne, mais plus au nord, plus au centre de ce bras de l’île. Hormis la datation, le musée se contente de dire que c’est un galet représentant une figure schématiquement anthropomorphique. Alors oui, si c’est un humain, il est vraiment très schématique, et il faut avoir pas mal d’imagination pour se le représenter. L’incision horizontale sépare-t-elle la tête du tronc? En bas, il ne semble pas possible que cette petite incision verticale marque les jambes; serait-ce alors un sexe féminin? Ou bien, parce que généralement à cette époque les figurines sont anthropomorphiques, le musée avance-t-il cette interprétation à tout hasard, sans l’identifier mieux que moi?

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

C’est, comme pour la première figurine, dans la caverne d’Euripide qu’a été découvert ce bol peint. Il est situé dans la même fourchette de 5300-4500 avant Jésus-Christ.

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Ces figurines cycladiques, quand on nous dit qu’elles sont anthropomorphiques, c’est évident. Il est dit aussi qu’il y a un animal et un oiseau. Ah bon? Un animal ET un oiseau? Parce qu’un oiseau n’est pas un animal? Cela dit, dans cette boule ovoïde, j’avoue ne pas avoir tout de suite identifié un oiseau. L’autre animal, lui, semble être un chien, mais ailleurs j’ai vu des chevaux représentés de façon très similaire. Aucune date n’est indiquée.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Changement de lieu. C’est en ville, à Salamine-ville, rue des Thermopyles, que se trouvait une tombe du début de l’époque mycénienne, vers 1600 avant Jésus-Christ. Elle avait été utilisée pour neuf défunts et contenait tous les présents qui avaient été déposés auprès d’eux, surtout des vases dont la plupart étaient en albâtre. Il est probable que l’un des morts était un guerrier, parce que sa tombe contenait ses armes: armes de guerre et armes de chasse. Ci-dessus, mes photos représentent quelques-uns des objets qui ont été trouvés dans ces tombes. D’abord, deux haches; sur l’autre photo, ces petits disques sont des poids destinés à peser l’âme du mort pour évaluer ses mérites ou ses fautes.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Un peu plus tard, mais toujours pendant la période mycénienne, quatorzième ou treizième siècle, retour à la caverne d’Euripide pour un ensemble de bijoux. Le pendentif est en cristal de roche, les colliers sont faits de perles de faïence, de pâte de verre, de pierres.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Cet objet est une plaque de cuivre provenant d’une armure constituée ainsi comme d’écailles, et elle est originaire du Proche-Orient. C’est également le professeur Lolos qui a mis au jour un immense complexe de palais sur l’acropole mycénienne qui ne peut être que le palais d’Ajax fils de Télamon. Sur sa face interne, la plaque porte un hiéroglyphe égyptien se référant à Ramsès II (1279-1213 avant Jésus-Christ). Ce texte dit: “Ramsès, le bien-aimé de Dieu”. Comment cette plaque se retrouve ici, c’est difficile à dire. On a supposé que l’armure pouvait être un butin de guerre, à moins que ce ne soit qu’un souvenir rapporté d’un voyage.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Poursuivons notre avancée dans le temps. Ces deux vases ont été datés du treizième ou du douzième siècle avant Jésus-Christ.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Cette fois-ci, nous sommes à l’époque historique. Cet objet n’a rien d’original, nous en avons vu beaucoup dans différents musées. Cette lourde pierre était une ancre de navire et, quand les navires coulaient, naufrages de bateaux de commerce, trières de guerre éperonnées par l’ennemi, il est bien évident que l’on n’allait pas rechercher l’ancre au fond de la mer, si bien que de nos jours les archéologues en récupèrent beaucoup. Je ne montrerais pas celle-ci si elle ne provenait pas de Salamine, donc peut-être de la grande bataille de l’an 480.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Dans cette grotte découverte par le professeur Lolos, nombreuses étaient les trouvailles dont l’origine s’étalait du cinquième millénaire avant Jésus-Christ jusqu’à la toute fin de l’époque mycénienne, et il ne pensait pas à Euripide, quand il est tombé sur ce skyphos (récipient à boire) en terre cuite noire de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ, entre 430 et 420. La date fait que, peut-être, Euripide y a bu, puisqu’il est mort en 406… Dessus, a été gravé un graffito, où l’on peut lire très clairement ΕΥΡΙΠ (Eurip-). La fin du mot est brisée, mais il n’est pas nécessaire d’être un fin archéologue pour comprendre que c’est le nom d’Euripide. Mais les choses ne sont pas si simples, car la forme des lettres grecques a changé, le graphisme n’est pas le même depuis les premiers textes à la toute fin du neuvième siècle jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, on a pu dater cette inscription de la fin du deuxième siècle après Jésus-Christ, voire du début du troisième siècle. L’inscription est donc très largement plus tardive que la coupe qui la porte. Par ailleurs, on sait que si Euripide n’a pas eu de son vivant l’immense succès qu’il méritait, c’est parce qu’il était en avance sur son temps. En effet, tôt après sa mort cette littérature finement psychologique est devenue à la mode, et non seulement ses œuvres étaient représentées et lues, mais il y avait de véritables pèlerinages à sa grotte à l’époque hellénistique et à l’époque romaine impériale. On peut donc légitimement supposer que c’est un admirateur du grand homme qui, trouvant là un skyphos, y a gravé le nom de son idole, sans savoir, vraisemblablement, que cette coupe était vieille de sept cents ans environ et était contemporaine d’Euripide. C’est un grand tremblement de terre qui a mis fin à la fréquentation de la grotte d’Euripide et au sanctuaire de Dionysos.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Datant de peu après la période où Euripide a vécu dans cette caverne, cette poterie à figures rouges est de la fin du cinquième siècle ou du début du quatrième.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Ces stèles datant de la période 270-240 avant Jésus-Christ sont des édits des Salaminiens fidèles de la déesse Bendis. Les noms des citoyens qui sont honorés ici sont signalés par des lauriers gravés en couronne autour de leurs noms ou qui soulignent leurs noms. Mais Bendis… elle ne fait pas partie des grands dieux de l’Olympe bien connus. En fait, c’est une déesse d’origine thrace et comme le Pirée était un centre de commerce de céréales où les négociants thraces étaient nombreux, c’est dans ce port que son culte est d’abord arrivé. Ayant beaucoup de points communs avec Artémis, elle va parfois lui être assimilée, mais la plupart du temps elle continuera pendant deux ou trois siècles à être célébrée à part. Ainsi, sur l’agora de Salamine, à l’époque classique il y aura à la fois un sanctuaire d’Artémis et un sanctuaire de Bendis. Au début de la République, rédigée vers 385-370 avant Jésus-Christ, Platon fait parler Socrate qui assiste à la première édition du festival de Bendis, au Pirée. Cette célébration sera annuelle:

 

“J'étais descendu hier au Pirée avec Glaucon, fils d'Ariston, pour faire ma prière à la déesse et aussi pour voir comment on célébrerait la fête, qui avait lieu pour la pre­mière fois. Or j'ai trouvé bien belle la procession des habi­tants, et non moins magnifique celle que menaient les Thraces. Après avoir fait notre prière et vu la cérémonie, nous revenions à la ville. Nous ayant vus de loin prendre le chemin du retour, Polémarque, fils de Céphale, dit à son esclave de courir après nous et de nous prier de l'attendre. […] Quelques instants après, Polémarque arrivait, avec Adimante, frère de Glaucon, Nicératos, fils de Nicias, et un cer­tain nombre d'autres, qui revenaient de la procession. Alors Polémarque dit:

– Vous m'avez l'air, Socrate, de prendre le chemin de la ville pour vous en retourner.

– Ce n'est pas mal deviné, dis-je.

[…] Adimante à son tour prenant la parole:

– Peut-être aussi, dit-il, ne savez-vous pas qu'il y aura le soir une course aux flambeaux à cheval, en l'honneur de la déesse?

– À cheval! m'écriai-je; voilà qui est nouveau. C'est à che­val qu'ils tiendront et se passeront les flambeaux et se dispu­teront le prix? Est-ce bien cela que tu veux dire?

– C'est bien cela, répondit Polémarque. En outre il y aura une fête de nuit qui vaut la peine d'être vue. Nous sortirons après dîner, nous assisterons à la fête; nous y rencontrerons une foule de jeunes gens et nous causerons. Restez donc, et ne vous faites pas prier”.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Nous avons vu tout à l’heure les pauvres ruines du sanctuaire de Dionysos. Le musée affiche ce dessin de ce qu’a dû être le sanctuaire au début du deuxième siècle avant Jésus-Christ. C’est en 2000 que, collaborant avec le responsable des fouilles, le dessinateur G. Nakas a pu procéder à cette reconstruction. Il ne s’agit donc nullement d’une œuvre d’imagination, mais bel et bien d’une proposition scientifique de restitution à partir de l’étude des ruines.

 

Quant à ma seconde photo, elle est tout ce qui reste d’une statue de marbre de Dionysos. Rien qu’un fragment de main droite tenant un canthare. Cette statue était contemporaine du sanctuaire tel que restitué: fin troisième siècle ou début deuxième siècle avant Jésus-Christ.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Et pour finir, nous voilà beaucoup plus tard, à l’époque franque, au début du quatorzième siècle de notre ère. Et ces objets ont, eux aussi, été découverts dans la grotte d’Euripide. J’ai réuni ici sur la première ligne quelques bijoux (je crois que ce sont des boucles d’oreilles), et sur la seconde ligne à gauche c’est un bouton, et à droite deux boucles de ceintures.

 

Comme on peut le constater, la période archéologique couverte par ce musée est particulièrement vaste, preuve que Salamine a une longue, très longue histoire. Voilà pourquoi je déplore que les guides touristiques lui accordent si peu d’attention et que les Athéniens n’en connaissent que les plages et les tavernes, ignorant ses richesses culturelles. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ont tort d’en apprécier la nature, qui est ici fort belle…

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Published by Thierry Jamard
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23 février 2017 4 23 /02 /février /2017 23:55

“Salamine? Non, n’y allez pas, il n’y a rien à voir. C’est dévoré par les sites industriels”. Voilà ce que nous disait une Athénienne, impliquée dans le tourisme. Du côté maternel, je suis breton, adjectif synonyme de têtu, donc nous y sommes allés voir. Et nous n’avons pas été déçus, loin de là. Au contraire, une journée ne nous a pas suffi, nous avons refait la traversée le lendemain. Et parce que Salamine est tout près de la côte et de la route qui va d’Athènes à Corinthe, je ne peux qu’en recommander la visite à qui fait un petit séjour dans les parages.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Salamine, cela évoque immédiatement la célèbre bataille navale de 480 avant Jésus-Christ. Je n’en parlerai pourtant pas aujourd’hui, je réserve cela pour mon prochain article, Salamine dans l’antiquité. Dans le présent article je vais essayer de montrer le visage de la Salamine d’aujourd’hui.

 

Les Guides ne s’intéressent guère à Salamine. Je suis un chaud partisan du Guide Vert Michelin, mais celui qui traite des îles grecques ne consacre que deux pages à cette île, et en retirant la photo, l’encadré sur la bataille de 480, les hôtels et restaurants, il n’y a en tout et pour tout que 16 lignes de texte et pas de carte. Dans The Greek Islands du célèbre Eyewitness Travel Guides, où les pages sont imprimées sur trois colonnes, Salamine n’occupe qu’une colonne (en très petits caractères, il est vrai). Ce qui rend l’orientation très difficile pour le visiteur. Aussi ai-je noté, presque partout, les coordonnées GPS de ce dont je vais parler.

 

À commencer par l’embarquement de la voiture sur un bac. Pas de ferry, c’est tout près, et il y a un départ tous les quarts d’heure. Parce que ma publication intervient près de trois ans après notre passage, je préfère ne pas dire de prix, cela a pu changer, mais c’est plus que raisonnable.

N 37°57’51,56” / E 23°33’22,20”

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Si, avec ces bateaux abandonnés, je commence par donner une idée négative de l’île, tant pis, parce que je trouve qu’il y a quelque chose de romantique dans l’image d’un cimetière marin, d’un bateau qui se noie…

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Entre la péninsule de l’Attique et le Péloponnèse, le golfe Saronique se termine, tout au nord, par un autre golfe beaucoup plus petit que ferme presque complètement l’île de Salamine. Pas étonnant, alors, que le relief montagneux du continent s’y prolonge. Et ce n’est pas particulièrement plat!

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Comme partout en Grèce, de petites églises sont semées dans le paysage de Salamine, dans ces paysages ensoleillés leurs formes blanches sont tout à fait décoratives.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

N 37°56’26,62” / E 23°32’19,67”. Visiblement, ce petit théâtre n’est pas antique, mais c’est une excellente idée de la part de la municipalité d’avoir construit cette structure dont le style rappelle les théâtres de la Grèce classique, et où je suppose que doivent avoir lieu des spectacles ou des réunions, mais qui en outre offre un espace de repos pour le promeneur.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

N 37°57’51,10” / E 23°30’05,80”. Devant la mairie de Salamine (municipalité de la capitale de l’île) on peut voir ce canon et ce bateau de guerre. Sur la châssis du canon, une plaque dit “À la mémoire des trois cents soldats salaminiens du corps de G. Karaïskakis, novembre 1826 – avril 1827. Ce Georgios Karaïskakis a été l’un des chefs les plus brillants de la Guerre d’Indépendance. Dans mon article intitulé Arachova, Chéronée, Orchomène, daté du 24 mars 2014, je racontais quelle était la grande victoire remportée par les Grecs sur les Ottomans lors de la bataille d’Arachova, mais je ne citais pas le nom du chef du détachement grec: c’était Karaïskakis, en décembre 1826. Il mourra le 4 mai 1827, d’une blessure au ventre reçue la veille au cours d’une escarmouche.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
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N 37°52’38,64” / E 23°26’30,51”. Les côtes de Salamine sont incroyablement découpées. Des anses, des criques, de petits golfes, et à chaque fois une jetée et quelques barques ou quelques dinghies amarrés. Ici, l’un de ces sympathiques ports de poupées. Et ce souci d’esthétique: une œuvre d’art, ce globe terrestre, dans un paysage qui est par lui-même un chef d’œuvre.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

N 37°59’06,64” / E 23°26’08,67”. Petite visite au poète lyrique Άγγελος Σικελιανός / Angelos Sikélianos (1884-1951). Je ne sais si ce sont des admirateurs nationalistes ou les conservateurs enthousiastes de sa maison-musée qui ont drapé son buste de ce drapeau grec, mais ce geste prouve la dévotion qu’il suscite. Il n’est pas salaminien, puisqu’il est né et a grandi dans l’île de Leucade. Dans un grand projet humaniste d’union et d’amitié entre les peuples à travers le retour aux valeurs antiques, il s’installe à Delphes de 1924 à 1932 pour y développer son projet d’Union delphique. Dans ce pays où la presque totalité de la population se déclare orthodoxe, il insiste sur le fait que le christianisme est fondé sur les valeurs de la justice sociale. Pendant la guerre, il est énergiquement engagé dans les mouvements de résistance.

 

C’est dès 1933 qu’il loue cette maison de Salamine où il reviendra très fréquemment jusqu’à sa mort.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

N 37°59’03,64” / E 23°26’07,86”. Nous n’avons pas manqué de visiter le grand monastère de la Panagia Faneromeni, situé juste en face de la maison de Sikélianos. À quelques dizaines de mètres à l’est de l’entrée que j’ai située avec le GPS, c’est-à-dire vers la gauche en regardant l’entrée, part un chemin qui permet d’avoir une vue sur le flanc du monastère derrière son mur et derrière son jardin de pistachiers. J’avais négligé de prendre une photo en gros plan d’un pistachier: c’est Natacha qui m’a passé la troisième photo ci-dessus, dont elle est l’auteur. D’habitude, nous “travaillons” chacun pour notre compte, en fonction de nos centres d’intérêt et du regard que nous portons sur ce que nous voyons, mais une fois n’est pas coutume!

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Il y aurait eu ici un temple païen, mais les auteurs qui l’évoquent ne disent ni leurs sources, ni le dieu ou la déesse qui y était honoré. C’est l’hagiographie d’un certain Laurent qui prend le relais. Ce Laurent était un homme pieux, qui était marié et avait deux fils, et qui vivait à Mégare, ville sur le continent juste à l’ouest de Salamine. Or voilà que notre Laurent, dans son sommeil, fait un rêve. Il voit la Sainte Vierge (la Panagia) qui vient à lui et lui dit de se rendre à Salamine à un endroit qu’elle lui indique, et d’y restaurer pour elle une ancienne église. Réveillé, il s’y est donc rendu, et a découvert à l’endroit indiqué les ruines d’une église. Sa femme et lui, alors, édifièrent une nouvelle église, celle que nous voyons, et fondèrent un monastère. C’était en 1632. Ce Laurent, qui s’est fait tonsurer et est devenu moine, est mort en 1770 et a été canonisé par l’Église Orthodoxe. La Panagia, la “Toute Sainte”, est qualifiée ici de Faneromeni, “Révélée”.

 

Durant la Guerre d’Indépendance, le monastère a servi de base d’opérations. Ce Georgios Karaïskakis que j’évoquais tout à l’heure avait établi son camp sur une plage proche, et le monastère fonctionnait comme un hôpital pour les blessés de la guerre. Il accueillait aussi des résistants.

 

Nous voyons ici la façade du catholicon et la petite église des Saints-Apôtres qui lui est accolée et qui présente aujourd’hui quelques reliques de la Guerre d’Indépendance.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Ces quelques images permettent de se faire une idée de la richesse et de la magnificence du catholicon. Tout cela date de l’époque ottomane, bien longtemps après la conquête turque, mais l’influence byzantine est restée très forte.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Ce qui, surtout, rend célèbre cette église, ce sont ses fresques réalisées de 1719 à 1735 par le peintre Georgios Markos. Elle en est entièrement revêtue, et en dénombrant les personnages, il a été compté 3597 portraits très exactement. Ici, sous la coupole, un Christ Pantocrator. Par ailleurs, ce chœur des anges est très beau et expressif.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Les innombrables scènes représentées se répartissent selon les thèmes abordés. De façon très classique et très logique, il y a les événements de la vie du Christ tels que relatés dans les évangiles. La première de ces deux photos montre Jésus avec la Samaritaine (cette sainte Foteini des orthodoxes), et les apôtres tout étonnés de le voir en conversation avec une femme d’un peuple que l’on se doit d’éviter.

 

Ailleurs, ce sont des scènes de martyres. Ma photo montre un homme précipité du haut d’un mur. En haut de la fresque, je lis très distinctement μαρτύριον του αγίου Ιακώβου του Αδεφοθέου, ce que je peux traduite par Martyr de saint Jacques Adéphothée. J’ai beau chercher qui peut bien être ce saint Jacques, nulle part je n’ai trouvé trace d’un Adéphothée… Ce qui ne m’empêche pas d’admirer la fresque!

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Et puis l’Ancien Testament n’est évidemment pas oublié, avec cette image de la tentation d’Adam et Ève. Le démon tentateur a forme humaine, une tête, deux bras, ce n’est que le bas du corps qui s’enroule en forme de serpent le long du tronc de l’arbre, et il tend la pomme à Ève, qui ouvre la main pour la recevoir. Mais Adam n’est pas présenté comme l’innocent trompé par sa femme, ce n’est certes pas lui qui prend la pomme, mais il a entendu les paroles du Diable et il a déjà la main tendue pour goûter du fruit défendu.

 

Comme pour les catholiques, la nudité des corps était à cette époque choquante pour les orthodoxes. Mais comment faire, quand la Bible dit clairement qu’Adam et Ève étaient nus, puisqu’ils s’en sont rendu compte et en ont eu honte quand ils ont péché en croquant la pomme? Pour les saints, on fait parfois voleter un voile aux endroits censurés. Je me souviens avoir vu, alors que j’étais enfant dans les années 1950 (pas au Moyen Âge!!!) une religieuse retouchant une par une des images pieuses représentant une Vierge à l’Enfant, je ne sais plus de quel peintre célèbre, peut-être la Sainte Famille avec Saint Jean-Baptiste, du Caravage, en leur ajoutant au pinceau un pan de tissu sur le bas-ventre de l’Enfant Jésus… Pour nos premiers parents, puisque ce n’est pas possible d’imaginer voiles ou vêtements, parce que le hasard fait bien les choses ils sont en train de passer là où une branche feuillue va tout juste cacher ce qu’il ne faut pas voir. Ici, le peintre a fait un autre choix: les personnages sont tout simplement asexués. Entre les jambes de l’homme et celles de la femme, aucune différence.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

J’aurais été bien en peine d’interpréter cette grande fresque dont je ne montre que la partie gauche, le Christ trônant au centre, si je n’avais pas lu la légende qui y est inscrite. Il est dit que c’est la “parousia”, c’est-à-dire l’avènement de Jésus à la fin des temps. C’est le mot qu’emploie saint Matthieu dans son évangile: “Dis-nous, quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde?” Ainsi, ce que nous voyons, ce sont les saints, et leur ange derrière chacun d’eux.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

L’une des fresques les plus célèbres de cette église est celle du Jugement Dernier. Mais il me faut traduire ce qui y est écrit, parce qu’il y a un élément original qui n’est pas discernable sur ma photo non agrandie. Sur ma seconde photo, qui montre un détail, on peut lire –mais cela, on l’aurait compris sans l’inscription– ο ζυγός της δικαιοσύνης (la balance de la justice). Ce qui est moins évident, c’est δικαίων ψυχαί εν χειρί Κυρίου (les âmes des justes dans la main du Seigneur): pour traduire, j’ai agrandi mon  image, et ce n’est qu’alors que j’ai constaté que cette main qui sort d’un nuage derrière un dais contenait de tout petits bonshommes, représentant les âmes des justes. Car sur les murs, on ne voit cela que de loin, de plus l’église est sombre, impossible de deviner que cette main contient quelque chose. Puis la photo tout entière aux dimensions de mon écran d’ordinateur n’est pas beaucoup plus lisible que dans l’église. Aussi, sans ma curiosité de déchiffrement des inscriptions, je serais passé à côté de ce détail.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

N 37°54’30,00” / E 23°26’36,34”. L’île de Salamine affecte une forme de… comment dire? Un peu comme un C à l’envers, les pointes tournées vers l’ouest, mais un C très déformé… Chez Sikélianos, comme au monastère de la Panagia Faneromeni, nous étions sur la côte nord de la branche nord. Maintenant, nous voici dans la branche sud, et comme cette branche est épaisse nous sommes au milieu, dans une zone montagneuse presque inhabitée et très boisée. Là est venu s’établir le monastère d’Agios Nikolaos Lemonion, Saint-Nicolas-Lemonion. Le paysage est si grandiose et si beau qu’il m’a semblé nécessaire de commencer par le montrer.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Comme on peut le constater, c’est un monastère de bonne taille. L’endroit est propice à la méditation et à la contemplation. Découverte dans le campanile, une inscription donne la date de 1742. Fort bien, mais… malgré des études approfondies, les experts ne peuvent dire s’il s’agit de la date de fondation ou de celle d’une restructuration et d’une restauration. Dans mon récent article sur les monastères de l’île d’Andros, j’expliquais comment l’administration du roi Othon a décidé dans les années 1830 la fermeture d’office de la plupart des monastères orthodoxes de Grèce, sous prétexte de rationalisation. Celui de Saint-Nicolas a été victime de cette fermeture. Il a fallu attendre cent trente ans environ pour qu’en 1966 il retrouve ses fonctions de couvent.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

On sait très bien, au contraire, que cette petite église toute proche, Saint Jean Kalyvitès (“qui vit dans une masure”, donc “le pauvre”), au style byzantin très évident, date authentiquement du dixième siècle.

Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine aujourd’hui. Les 10 et 11 mai 2014

Mais revenons au monastère. Nous avons pu entrer, certes, mais pas visiter. Aussi me limiterai-je à montrer l’allée d’accès et l’intérieur, relativement sobre et simple pour une église orthodoxe, du catholicon.

 

Sans aborder ce qui a trait au passé antique, puisque comme je le disais au début ce sera l’objet de mon prochain article, il y aurait encore bien d’autres choses à voir, un musée ethnographique, des églises intéressantes, des paysages, des plages… mais malgré les deux jours passés à Salamine, nous n’avons pas eu le temps d’approfondir la visite de “cette île où il n’y a rien à voir”!!!

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 23:55

Nous avons vu Chora, capitale de l’île, dans mon premier article sur Andros, nous avons vu divers autres sites de l’île dans un second article, mais je me suis abstenu de parler des monastères, les réservant pour mon article d’aujourd’hui.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

Partant d’Andros par la grand-route qui se dirige vers la côte ouest de l’île, nous traversons Mesaria puis, à Koumani, nous tournons à gauche et après avoir un moment suivi la vallée la route se met à grimper dans la montagne puis dépasse Fallika. Nous arrivons à environ 500 mètres d’altitude, sous la crête de Tsirovlidi qui culmine à 722 mètres. De là, nous avons une vue splendide sur les environs, et notamment sur la côte et sur Chora.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

C’est dans ce site qu’est venu s’établir un monastère, le monastère de Panachrantou. Drôle de nom? D’abord, la finale –ou marque un complément de nom, tout simplement: “monastère DE la panachrantos”. Ensuite, l’adjectif achrantos: en grec ancien (je crois que le mot n’est plus en usage aujourd’hui), le verbe χραίνω (chrainô) veut dire toucher, badigeonner, souiller. Son participe passé χράντος (chrantos) signifie donc sali, souillé; et avec le préfixe privatif a-,  άχραντος veut donc dire non souillé, immaculé. Et d’autre part, παν- (pan-) signifie tout, et donc l’adjectif Panachrantos, la Toute Immaculée, s’applique à la Sainte Vierge. Voilà pour l’étymologie et la signification du nom de ce monastère.

 

Quant à ces très curieux alvéoles dans la roche derrière le monastère, je n’en connais pas l’origine, mais ils ne me semblent pas, a priori, avoir une origine naturelle…

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

L’origine de ce monastère est très ancienne. À l’origine, deux moines ermites auraient trouvé une icône représentant la Vierge, peinte par saint Luc en personne, et auraient formé le projet de construire un monastère à cet endroit. Cela relève de la foi pure et simple, non de l’histoire. En revanche, certains manuscrits semblent ne pas se référer à une légende, mais à la réalité quand ils racontent que Nicéphore Phocas, général de l’Empire Byzantin, aurait été drossé sur les côtes d’Andros par une tempête, en 921. Il était en route vers la Crète parce que cette grande île était depuis 824 aux mains des Arabes qui en avaient fait leur base pour leurs navires pirates, qui causaient des ravages dans toutes les îles de l’Empire, ainsi que dans leurs villes côtières. Plusieurs expéditions de l’Empire Byzantin s’étaient soldées par des échecs, et ce vaillant général avait bien l’intention d’essayer de venir à bout de ces trublions. Cela c’est historique, c’est sûr. Selon ces manuscrits, nos deux moines seraient venus à lui pour lui dire qu’ils possédaient une icône de la Vierge susceptible de lui assurer la victoire, disant qu’ils la prieraient pour lui et pour le succès de son entreprise, si toutefois il leur promettait de financer leur monastère s’il reprenait l’île aux Arabes. Ce qui est historique, c’est que Nicéphore Phocas a été victorieux, que la Crète est revenue dans le giron de Constantinople, et que Nicéphore Phocas a tenu sa promesse et qu’il a financé la construction. Tout cela était donc en 961, or en 963 (et jusqu’à sa mort en 969), notre Nicéphore est devenu empereur et il a continué à aider le monastère de la Vierge d’Andros. Il me faut ajouter que dans les archives du monastère comme dans celles de l’évêché (Métropole) ou celle du patriarcat, aucun document ne se réfère à ce monastère avant le seizième siècle.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

Voilà quelques images de ce monastère dont, en fait, je ne sais pas grand-chose. À part qu’il y coule plusieurs sources et que les deux fontaines de cet autel (deuxième et troisième photos ci-dessus) sont en réalité une source. Pour une raison que j’ignore, non seulement les guides ne disent rien de ce monastère, sauf parfois quelques mots au sujet des événements de 961, mais les sites Internet sont tout aussi pauvres, dans la librairie de Chora je n’ai pas trouvé de livre intéressant sur le sujet, et sur le site odysseus du ministère grec de la culture, je ne l’y ai pas trouvé du tout. Il est évident que tous les bâtiments ne remontent pas au dixième siècle, mais en reste-t-il quelques-uns? Ou beaucoup? De quand les bâtiments plus récents datent-ils? J’ai lu quelque part que le monastère datait de 1662, sans évoquer la fondation de 961, et sans donner la moindre référence de cette information. D’autres parlent du seizième siècle, ce qui est beaucoup plus tôt. Ce qui est dit assez souvent, c’est qu’il abrite de nombreuses reliques de saints, et que la principale d’entre elles est le crâne de saint Pantéléimon (saint Pantaléon), montré aux fidèles le jour de sa fête.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

On sait que c’est le métropolite (l’évêque) de Patras qui a donné le signal de l’insurrection contre l’occupation turque en 1821. Nombreux sont les monastères qui, dès le début, ont participé de façon très active, et souvent héroïque, à la Guerre d’Indépendance. Ces photos montrent des canons qui ont été utilisés à cette époque et que les moines qui vivent ici conservent en pieux souvenir de la lutte de leurs prédécesseurs. C’est d’ailleurs une tradition chez les Orthodoxes dépendant du patriarcat de Constantinople de prendre le parti de l’État s’il est orthodoxe (et en Grèce il n’y a pas séparation de l’Église et de l’État), de lutter dans le cas contraire (Guerre d’Indépendance, ou encore Monseigneur Makarios à Chypre), ce qui est un motif de tension avec le patriarcat de Moscou, qui est résolument du côté de Poutine, alors que ce dernier a été colonel du KGB en DDR (Allemagne de l’Est communiste) où les archives déclassifiées montrent comment il a pourchassé les Chrétiens qui pratiquaient leur religion.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

Même si les explications manquent, lors de la visite d’un monastère il est indispensable d’aller faire un tour dans le catholicon ou dans l’une des chapelles pour voir quel est leur aspect. Et ici, dans cette chapelle, on se rend compte qu’elle doit être très ancienne dans sa structure. Mais non pas cette Annonciation plus récente, et encore moins ces stalles que je crois modernes.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

Dans mon article sur Andros, j’ai cité Tournefort disant qu’il avait dû passer la nuit au monastère de la Vierge. Ce monastère de la Vierge à Andros, c’était bien sûr Panachrantou. Il disait qu’il n’avait rien de beau, chacun ses goûts mais ce n’est pas du tout mon avis. Et enfin il disait qu’on l’y aurait laissé jeûner malgré lui, à quoi je me suis empressé de protester que partout nous avions été bien accueillis. Il y a ici un moine réputé pour cuisiner excellemment des pâtes, nous n’avons pas pu rester pour y goûter et en profiter, mais avant que nous partions, on nous a priés de nous rendre dans ce petit salon, où il nous a été offert de ces œufs colorés qui sont traditionnels au temps de Pâques chez les Orthodoxes. Je crois que l’une des façons de les colorer consiste à les faire bouillir avec des pelures d’oignon. En outre, il y avait des loukoums, et on a beaucoup insisté pour que nous en mangions beaucoup. Alors oui, vraiment, l’accueil est chaleureux au monastère de la Vierge Panachrantos.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

Passons à un autre monastère, celui d’Agios Nikolaos (Saint Nicolas). Cette fois-ci, nous partons d’Andros vers le nord-ouest, nous allons monter dans la montagne, et à une altitude de 250 mètres, sous la cime de 498 mètres, nous parvenons au monastère. Celui-là date, paraît-il, du onzième siècle, et il aurait subi de grandes transformations en 1760. Mais… j’ai lu quelque part qu’il daterait du seizième siècle! Sur les deux premières photos ci-dessus, on aperçoit le dôme du catholicon, mais ce monastère comporte de très nombreuses petites chapelles disséminées, comme celle que nous apercevons de l’extérieur, par-dessus le mur, sur ma troisième photo.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

On pouvait apercevoir, tout au fond à l’arrière-plan de ma photo prise par-dessus le mur, le sommet d’une petite chapelle toute blanche. La voilà, cette chapelle hors les murs du monastère, isolée dans la montagne.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

De nombreuses chapelles, disais-je. Et beaucoup d’entre elles comportent des cloches. Quand on pense qu’au temps de l’occupation ottomane, les chrétiens n’avaient pas le droit de faire sonner des cloches… Et le fait d’occuper une position reculée, loin de tout, ne permettait pas davantage de les utiliser. En revanche, cette position a été très utile pendant la Guerre d’Indépendance, où le monastère a pu jouer un rôle très actif, possédant une imprimerie et un atelier de reliure, ainsi qu’une école secrète.

 

Comme les autres monastères, Agios Nikolaos possède beaucoup de reliques de saints. Mais la plus vénérable est une partie du crâne (authentique???) de Joseph d’Arimathie, ce disciple de Jésus qui, le Vendredi Saint, est allé demander à Ponce Pilate le corps de Jésus pour l’ensevelir, et le déposer dans un tombeau qu’il avait fait aménager pour lui-même.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

Ceci, c’est la belle cour d’entrée du monastère, avec un arbre vénérable, d’une dimension et d’une densité impressionnantes. C’est dans cette cour qu’est situé le bas-relief représentant saint Nicolas, le patron du monastère.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

C’est dans la même montagne que le monastère de Saint-Nicolas, mais sur l’autre versant, plus proche de Chora, que se situe le monastère d’Agia Marina (Sainte-Marine). Ici, il nous est dit clairement qu’il a été fondé en 1325 et …comment traduire ανασύστασι? Remise sur pied? en 1975.

 

On se souvient que le pape avait conditionné son aide aux indépendantistes grecs à leur allégeance la papauté et au catholicisme. Le roi Othon, lui, est catholique, fils du roi de Bavière. Il a promis que son fils, héritier du trône –s’il a un fils, mais ce n’est pas encore le cas– sera élevé dans l’orthodoxie, mais lui-même reste catholique, ainsi que son frère qui serait héritier en l’absence d’un fils. Or un synode, méfiant à l’égard du patriarche de Constantinople qui reste en pays musulman, décide de l’indépendance de l’Église grecque par rapport au patriarcat de Constantinople et la déclare autocéphale et soumise à l’administration du roi… catholique! Du coup, une grande partie du clergé conteste la validité des décisions du synode et cette autocéphalie condamnée par le patriarche de Constantinople. Cette contestation va être à son comble quand le roi, usant de son autorité de désormais maître de l’Église orthodoxe de Grèce et considérant qu’il y a trop de monastères dans le pays pour trop peu de moines, décide de regroupements: les 563 monastères d’hommes, pour environ 3000 moines, seront regroupés en seulement 151, soit 412 fermetures; quant aux religieuses, elles étaient 277 pour 18 couvents, elles sont regroupées dans 4 couvents. Le couvent d’Agia Marina à Andros est l’un de ceux qui ont été fermés par décision du roi. Les monastères, les terres qui en dépendent, le cheptel qui y est élevé, mais aussi les instruments du culte, ciboires, calices, etc., tout cela est vendu pour entretenir le clergé et les églises, ainsi que pour financer les écoles.

 

Non seulement les monastères catholiques –très peu nombreux, il est vrai– ne subissent aucun changement, mais c’est l’armée qui est envoyée pour contraindre sans ménagements les moines qui tentent de résister. Certes, les Turcs étaient musulmans, certes ils interdisaient l’usage des cloches, mais enfin ils n’intervenaient pas dans le culte, dans l’organisation des monastères, dans ce qui était financé par le travail des moines ou par la générosité des fidèles. Dans les campagnes, et dans une moindre mesure dans les villes, les monastères sont ressentis comme les porteurs de l’identité du peuple grec, aussi nombre de révoltes surgissent-elles, immédiatement réprimées avec violence. En 1844, un coup d’État contraint le roi Othon à accepter une constitution (σύνταγμα, syntagma, le nom donné à la grande place d’Athènes, face au parlement, ex-palais royal), mais on ne revient pas sur la réorganisation monacale.

 

Ce ne sera qu’en 1975 que le métropolite de Syros (dont dépend Andros) demandera au moine Kyprianos de restaurer ce monastère d’Agia Marina et de le rouvrir.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014
Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

Comme bien d’autres, ce monastère est censé devoir son origine à la découverte d’une icône miraculeuse. Si, comme indiqué sur la plaque, il a été fondé en 1325, c’est parce qu’un moine a vu sainte Marine qui lui apparaissait en songe, et qui lui indiquait une crevasse dans le rocher. Réveillé, le moine est allé voir à l’endroit indiqué dans son sommeil, et il y a trouvé une icône représentant la sainte. Il a alors construit un monastère à cet endroit-là.

 

Mais au seizième siècle, à trois reprises des pirates arabes débarquent, le pillent puis l’incendient. Et, à chaque fois, courageusement les moines le reconstruisent, et y établissent un couvent de femmes, qui en accueillera plus de cent. Ce succès ne l’a pas sauvé de la fermeture en 1833.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

Nous avons vu l’extérieur des bâtiments du monastère, il convient de voir son catholicon. Traditionnelle église orthodoxe, avec sa multitude de lampes à huile, avec ses icônes, avec ses boiseries.

Andros, trois monastères. Les 21, 23 et 25 avril 2014

Mais le plus important, c’est la rencontre avec un personnage exceptionnel. C’est le Père Kyprianos, qui a refondé le monastère d’Agia Marina, et qui est un homme merveilleusement accueillant et ouvert. Merci, Pater.

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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 23:55
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Dans mon dernier article, nous nous sommes promenés dans Chora, la capitale d’Andros. À présent, nous allons voir un peu la “province” de l’île. Je vais suivre un déplacement qui part de Chora et va grosso modo vers l’ouest puis vers le nord. Aucune chronologie dans cette succession de lieux puisqu’en réalité nous avons débarqué du ferry à Gavrio, à l’ouest et avons logé à Batsi, un peu au sud de Gavrio, sur cette même côte ouest. C’est de là que nous nous sommes rendus plusieurs fois à Chora, et que nous avons rayonné, au fil des jours, dans diverses directions.

 

Je commence donc par montrer des paysages de l’île, très verte grâce à ses nombreuses sources, très accidentée aussi puisqu’elle culmine à 995 ou 997 mètres selon mes divers documents (ma carte au 50000e donne 997). Allez, ne chipotons pas, disons “presque mille mètres”. Parcourir Andros, c’est être sans cesse émerveillé.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Un peu partout dans l’île, on voit ces curieux murets de pierre sèche. En effet, le sol est principalement fait de schiste qui permet de le détailler en pierres plates qui se prêtent bien à ce genre de construction.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Nous avons donc quitté Chora. Tout de suite, on passe près d’Ypsilou, à ne pas confondre avec Ypsili, sur la côte ouest, dont je parlerai tout à l’heure. Et juste après Ypsilou, c’est, à proximité de la route, le village de Lamyra d’où l’on a cette belle vue sur Chora.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

On le voit, Lamyra n’est pas une grande métropole, mais c’est un sympathique village qui a gardé son caractère typique. On est à peine sorti de la capitale, et on est déjà plongé dans l’Andros authentique.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

À peine un peu plus loin sur la route principale, on arrive à Mesaria (généralement transcrit en français Messaria, avec deux S, pour ne pas prononcer le S comme un Z). On est habitué, en Grèce, aux vieilles églises byzantines, mais celle de cette ville, légèrement à l’écart, est imposante pour une agglomération somme toute bien modeste. Elle date de 1158 et est dédiée au Taxiarque Mikhaïl (le grand archange Michel).

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Décidément, nous nous arrêtons à chaque tour de roue. Menitès est à toute petite distance au nord de la route. Je m’arrête un instant devant cet édicule qui témoigne de la foi ardente en la Panagia, la “Toute Sainte”, c’est-à-dire la Vierge.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

C’est également à Menitès que j’ai photographié ce mur de fontaines qui crachent l’eau par la gueule de beaux lions. En fait, l’eau qui coule de ces fontaines, ce sont des sources. Nous voyons là combien cette île a pu être riche.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Cette fois-ci, nous sommes passés de l’autre côté de la route, Fallika se trouve à deux ou trois kilomètres vers le sud. Là encore, le site naturel est bien conservé, ce petit cours d’eau calme, ce vieux pont, une atmosphère calme et romantique.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Et même ce cheval était là pour nous souhaiter la bienvenue dans son domaine. Il méritait bien que nous nous arrêtions quelques instants pour lui caresser le chanfrein.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Il faut que je la place quelque part, ma vue d’Ormos et de sa plage. Le problème, c’est que ce n’est pas sur mon itinéraire ou à proximité. Bah, puisque pour Fallika je suis parti un peu vers le sud, allons beaucoup plus loin vers le sud-est, jusqu’à surplomber la côte, d’où l’on a cette vue sur la belle plage et le bourg d’Ormos.

 

Retournons vers la route principale que nous suivions précédemment, qui relie en direction du sud-ouest Chora sur la côte est à la côte ouest, en suivant la vallée entre deux chaînes de montagnes qui barrent l’île transversalement. Ma carte donne sur la droite un sommet à 910 mètres et plus loin ce fameux Prophète Élie à 997 mètres, sur la gauche un sommet à 736 mètres. La route est donc bien encaissée.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Nous voilà à très peu de kilomètres au nord de notre route, à Melida, où l’on peut admirer une autre église byzantine, elle aussi dédiée au Taxiarque. Si j’en crois le Guide Vert Michelin, elle est du onzième siècle, mais le site officiel d’information d’Andros (en grec) la fait remonter au dixième siècle. De toutes façons, c’est très curieux, il est horriblement difficile de trouver des informations sur ces remarquables églises byzantines qui, par ailleurs, sont fermées. On vante, ici ou là, leurs remarquables fresques du douzième siècle, mais on ne peut pénétrer pour les voir.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

De même, je ne sais pas grand-chose de cette petite chapelle à quelques mètres de l’église byzantine et de son vieux cimetière. Et partout où nous allons, nous voyons peu de curieux. Ici pourtant, nous avons rencontré deux touristes grecs, lui vivant en Grèce, elle au Liban, des gens très sympathiques, nous avons un peu discuté avec eux, et comme nous ils étaient déçus de trouver porte close.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Au bout de la vallée, la route principale a atteint la côte ouest. Maintenant, elle va suivre la côte en remontant vers le nord-ouest, mais au sommet de la falaise. Nous arrivons maintenant au site de Palaiopoli, la capitale de l’île dans l’antiquité, habitée depuis le début du premier millénaire avant Jésus-Christ. Ce que raconte Hérodote et que j’ai évoqué dans mon précédent article, c’est donc ici que cela s’est passé.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Nous allons laisser la voiture et descendre voir de plus près ces ruines. Rude descente. Je n’ai pas compté les marches, mais selon Bibendum il y en aurait 1039. Las! le site est fermé. Et visiblement, il n’est pas fermé pour des questions d’horaire ou même de jour de la semaine; on ne visite pas, c’est tout. Rude remontée!

 

Alors je me limiterai à évoquer un phénomène relatif au culte de Dionysos, dieu du vin, de la folie, du théâtre, aussi appelé Bacchus. Pline l’Ancien, dans son Histoire Naturelle, l’évoque deux fois. Je citerai les deux passages parce que, quoiqu’ils se répètent, ils donnent aussi des informations complémentaires. Au livre II, chapitre 106, il dit: “Mucien, trois fois consul, croit que dans l'île d'Andros le temple de Bacchus a une source qui, aux nones de janvier, ne manque jamais à couler avec le goût de vin: on l'appelle Don de Jupiter” (en janvier, comme dans huit autres mois de l’année, les nones tombent le 5).

 

Puis, au livre XXXI, chapitre 13, il ajoute un autre fait tout aussi curieux: “Mucien dit qu'à Andros il coule de la fontaine de Bacchus pendant les sept jours consacrés tous les ans à ce dieu, du vin, qui redevient de l'eau si on le transporte hors de la vue du temple”.

 

Le grand voyageur Pausanias, de son côté, évoque aussi ce fait, et il ajoute: “Il faut croire les Grecs sur ce point”. Il n’a pas été, comme Plutarque, prêtre dans le temple d’un dieu, mais il présente la mythologie comme des faits auxquels il ajoute foi. Ce n’est pas comme le Romain Juvénal, qui lui est antérieur et qui écrivait “Qu’il existe des Mânes, un royaume souterrain, que la perche de Charon soit une chose réelle, […] même les enfants ont cessé d’y croire”.

 

Et maintenant, Tournefort, que je ne présenterai plus, nous le connaissons bien puisque je l’ai souvent cité, ne serait-ce que dans mon précédent article: “Le 27 novembre nous allâmes voir les ruines de Palaiopolis […]. On y trouve […] quelques inscriptions, qui ne sauraient être presque d'aucun usage; nous tirâmes ce que nous pû­mes de celle qui nous parut la moins effacée: il y est parlé du Sénat, du peuple d'Andros et des prêtres de Bacchus, ce qui me fit conjecturer qu'elle avait été placée sur les murailles ou dans le fameux temple de ce dieu, et que conséquemment elle pouvait marquer la situation de ce bâ­timent. […] Ce ruisseau me fit souvenir de la fontaine appelée le Présent de Jupiter; mais nous la cherchâmes inutilement; peut-être qu’elle s'est perdue dans ces ruines […]; cette fontaine, au rapport de Mucien, avait le goût du vin dans le mois de janvier, et ne devait pas être loin de l'endroit où nous nous trouvions, puisque Pline la pla­ce proche le temple de Bacchus, mentionné dans l'inscription dont on vient de parler: le même auteur dit que ce miracle durait sept jours de suite, et que ce vin devenait de l'eau si on l'emportait hors de la vue du temple. Pausanias ne parle pas de ce changement; mais il avance que l'on croyait que tous les ans pendant les fêtes de Bacchus, il coulait du vin du temple consacré à ce dieu dans l’île d'Andros: les prêtres sans doute ne manquaient pas d'en­tretenir cette croyance en vidant quelques muids de vin par des canaux cachés”. Tournefort ne croit donc pas à ce fait miraculeux. Ah là là, ces esprits forts, qui refusent de croire!

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Puisque ce musée archéologique de Palaiopolis nous est fermé, au moins voyons-nous sur la rue, devant le musée, ce sarcophage d’époque romaine (deuxième ou troisième siècle de notre ère). Il a été taillé dans une roche volcanique, l’andésite.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Pas besoin d’être géologue pour reconnaître une roche volcanique comme l’andésite; en revanche, je serais bien incapable de dire ce qu’est cette roche verte que je découvre en descendant sur la plage. Ces trous sphériques doivent être dus à des bulles de gaz emprisonnées, ce qui indiquerait ici aussi une origine volcanique, mais mes suppositions de néophyte sont peut-être absurdes…

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

À cinq ou six kilomètres plus au nord, autre site archéologique, autre arrêt au sommet de la falaise, autre descente en direction de la mer. C’est Ypsili, cet Ypsili que, tout à l’heure, j’ai dit qu’il ne fallait pas confondre avec Ypsilou, près de Chora.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Évidemment, c’est bien notre chance, le site est fermé. La plaque des horaires dit que c’est fermé le lundi et pendant les vacances –or aujourd’hui c’est le 23 avril, le mercredi de Pâques, les élèves grecs sont en vacances. Mais de toutes façons, cet élégant papier glissé sous plastique ajoute que le site archéologique est “κλειστός για το κοινό”, fermé au public. Et par-dessus le marché, un signe indique que la photo est interdite, au même titre que la cigarette et que les animaux. Quelqu’un, semble-t-il, avait collé un papier sur l’interdiction de photographier, papier qui a été retiré. Ce qui ne change rien, puisque le public n’a accès à rien du tout.

 

Pourtant Ypsili est intéressante. Fondée au neuvième siècle avant Jésus-Christ, elle atteint son plus grand développement au huitième siècle, puis, sans doute suite à un désastre majeur comme un violent séisme, elle va subitement décroître au septième siècle, se limitant aux environs immédiats de son acropole, jusqu’à être presque complètement abandonnée au cinquième siècle avant Jésus-Christ.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Tous les dépliants touristiques, tous les guides, s’exclament sur la végétation d’Andros, champs, forêts, du moins dans la moitié sud de l’île, là où les sources sont multiples, qui tranche avec l’aridité des autres Cyclades. J’ai lu un blog de touristes disant que les guides avaient dû rêver, qu’Andros ne jouit pas de la moindre verdure. Alors à défaut de site archéologique, j’ai pris à Ypsili ces deux photos. Est-ce un mirage, comme peuvent le soupçonner ces touristes, ou est-ce que cela confirme les guides et les dépliants?

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

En continuant sur cette grand-route, nous arrivons à Batsi. C’est la ville qui, dans une anse bien protégée, avec sa plage, avec son port de plaisance, s’est aménagée pour accueillir les touristes d’Andros. C’est là aussi que nous avons trouvé à louer une chambre. Mon blog n’est pas, n’a jamais été, un répertoire des bons hôtels, des bons restaurants, mais ici je crois bon de donner quelques indications. Nous étions logés à la Villa Dora. Non seulement c’était très confortable et agréable, mais les propriétaires sont extrêmement sympathiques. Et ces deux dames se seraient montrées très discrètes si ce n’avait pas été nous qui, en rentrant le soir, avions recherché leur compagnie, discutant fort longtemps sur la terrasse devant la maison. Nous avons quitté les lieux avec un goût d’amitié.

 

À Batsi, nous avons aussi apprécié une dame céramiste qui signe Melita (en grec attique, Melitta, avec deux T, signifie “l’Abeille”; en grec ionien et en grec moderne, c’est Melissa) ses créations et qui a choisi, bien sûr, l’abeille comme symbole. L’hiver, elle se fait potier, modelant toutes sortes de plats, de cendriers, de coupes, de tasses, de bols, etc., puis elle les décore elle-même de sujets originaux et très esthétiques. Au printemps et en été, elle ouvre sa boutique aux acheteurs. C’est une vraie artiste, qui a longtemps étudié cette spécialité avant de s’y lancer professionnellement. En grec ancien, technè c’est à la fois l’art et la technique; de même en latin, ars, artis a les deux sens, ces civilisations considérant comme un tout d’appliquer ses dons artistiques à la technique de l’artisanat. Nous, nos langues modernes préfèrent dissocier les deux, ce qui est hélas très réducteur, aussi avons-nous spécialisé le grec technè pour la technique, et le latin ars pour l’art, mais cela aurait fort bien pu être le contraire. Ou ne pas être du tout!

 

[Publiant en 2017 le récit de nos pérégrinations de 2014, j’introduis après coup un ajout à ce sujet. Étant “Ami du Louvre”, je reçois la revue Grande Galerie. Dans son n°37, au sujet de l’exposition temporaire Corps en mouvement qui a pour commissaire le danseur et chorégraphe Benjamin Millepied, ce dernier est interrogé par le journaliste du magazine:

“Vous vous intéressez au processus de création des artistes?

– Je viens du ballet classique. Pour moi, art et technique sont un tout. L’art ne va pas sans la technique, c’est primordial à mes yeux: les exercices de composition des sculpteurs, les techniques du dessin me parlent autant que les œuvres”.]

 

Hé oui, nous nous sommes laissé tenter par plusieurs objets, pour nous et aussi pour des cadeaux lors de notre retour en France.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

À quelque distance au nord-est du port de Gavrio, se dresse cette tour d’Agios Petros (Saint Pierre). Ouf! Quand même une antiquité qui n’est pas soustraite à  la vue des touristes. Cette tour de près de vingt mètres de haut et d’une circonférence de 9,40 mètres à la base est construite en schiste et comportait au moins cinq étages. Parce que, on s’en doute, du sommet on a une vue très étendue sur les environs et sur la mer, elle avait un rôle de surveillance et de contrôle.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

La route principale relie la capitale, Chora, au port de Gavrio en passant par la station touristique de Batsi. Il y a aussi un important réseau secondaire dans toutes les directions, des routes pas très larges mais de bonne qualité. Un jour, nous avons décidé d’aller jusqu’au nord de l’île, là où se dresse le phare. Une partie du trajet se fait sur des routes asphaltées, mais une autre partie n’est pas revêtue. Aucune difficulté cependant, le sol est bien damé, bien aplani, sans bosses ni nids de poule, et les paysages valent le déplacement.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

En passant, nous avons vu des projets d’urbanisation au milieu de nulle part, mais ces maisons restent inachevées. Cela, nous l’avons vu bien souvent en Grèce, la drachme n’était pas chère, la politique économique du pays était généreuse, particuliers et entreprises se sont endettés, et puis la crise est arrivée. Les entreprises achètent cher les matières premières et ne parviennent pas à vendre; les particuliers, quand ils ne se retrouvent pas au chômage, voient leur salaire réduit de 20 à 40 pour cent, et parfois même l’employeur déclare que pendant un mois ou deux il ne paiera pas le travail, faute de quoi il mettra la clé sous la porte et tout le monde se retrouvera au chômage, bref les débiteurs se retrouvent étranglés et les constructions de maisons individuelles comme les constructions de logements collectifs sont interrompues dans un état plus ou moins avancé. Et ces logements inachevés sont occupés par des locataires à titre gratuit, quadrupèdes velus à qui on veut manger la laine sur le dos.

 

Puisque j’aborde le problème économique, oui, il est vrai que bien des gens en Grèce ont échappé au paiement des impôts sur le revenu. Oui, il est vrai que bien des gens ont pu prendre leur retraite très jeunes et néanmoins être pensionnés, il y en a plusieurs parmi nos amis. Cela, on le conçoit, a mis l’économie du pays à genoux. Comme dans nos villes françaises, et même plus encore, les rues d’Athènes se remplissent de sans-abri. Pour ceux qui ont un toit, les apparences sont trompeuses: comme auparavant, les tavernes et les bars sont pleins, mais ce qui n’est pas visible pour le touriste de passage, c’est que les habitudes de vie facile ont rendu les Grecs peu raisonnables; pour maintenir tant bien que mal leur train des vie, ils vendent tous leurs bijoux, jusqu’à leurs alliances sans divorcer! Les jeunes couples, même avec enfants, reviennent vivre chez les parents pour économiser le loyer ou, s’ils étaient propriétaires, pour louer leur appartement; moyennant quoi on continue à s’offrir le restaurant et les vacances. Cela dit, la crise ne touche pas tout le monde, les marchands d’or se sont multipliés et achètent à bas prix à des gens qui ont besoin de liquidités un métal qu’ils revendent à l’étranger beaucoup plus cher; les plus riches, il y a longtemps que leur argent est en lieu sûr à l’étranger, et leurs puissantes voitures continuent de s’engouffrer derrière les hauts murs et les portails électrifiés de leurs somptueuses résidences, tandis que des docteurs d’université vont faire le ménage de leurs yachts (c’est le cas d’une de nos amies qui n’arrive plus à vivre avec son traitement de professeur à la fac et, pour parvenir à vivre et à entretenir ses enfants, pendant ses vacances, elle est femme de ménage sur un luxueux yacht privé).

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Je l’ai déjà dit, toute l’île est montagneuse. En conséquence de quoi la route suit souvent les hauteurs là où les courbes de niveau ne sont pas trop proches les unes des autres, parfois aussi elle plonge vers la côte, ce qui fournit au voyageur des points de vue variés et souvent admirables. Sur ma photo, on voit qu’ici il était extrêmement difficile de tracer une route le long de la mer, qui vient presque lécher la colline, mais cela constitue au contraire un endroit tout indiqué pour installer une ferme marine, là où les baigneurs n’ont que difficilement accès.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Ici au contraire, nous voilà près de la mer. Le littoral est plat et offre une belle plage de sable. Mais non loin, la montagne plonge dans la mer, la route va devoir remonter.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Et encore une belle plage de sable, dans une anse protégée, et où je pense que même au cœur de l’été la foule ne doit pas se presser. Mais évidemment, la rançon de cette tranquillité, c’est qu’à moins de posséder un 4x4, il faut marcher un peu pour y accéder.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Tout au bout de la route, nous sommes parvenus au phare. La lande, la roche, le ciel et la mer; le parfum des plantes aromatiques; l’espace et l’horizon. Vraiment, pour qui aime la nature, cela vaut vraiment la peine de venir jusqu’ici.

Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, hors de la capitale. Du 19 au 26 avril 2014

Nous revenions du phare vers notre résidence de Batsi en suivant une petite route qui zigzague quand brusquement je freine: j’ai bien cru voir une biche en liberté. Saisissant nos appareils photo, nous sortons de voiture. Oui, ce sont bien des biches. L’un des animaux a sur la tête ce qui semble être des cornes naissantes. Sans doute un mâle. Nous nous observons mutuellement, je prends une série de photos au téléobjectif quoique nous ne soyons pas bien loin, cela me donne des gros plans. Nous avons appris par la suite que c’est un hôtelier des environs qui a introduit ces animaux il y a quelques années, mais il ne les a ni enfermés, ni domestiqués. Ils sont donc à demi-sauvages, n’ont pas trop peur des humains mais s’en méfient quand même un peu. Ce n’est pas aussi exotique qu’un rhinocéros ou un tamanoir, mais pour le citadin que je suis c’est largement aussi plaisant.

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Published by Thierry Jamard
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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 23:55
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Ce court voyage que nous avons entrepris dans les Cyclades va prendre fin à Andros. Andros, c’est la plus septentrionale des Cyclades et un simple coup d’œil à la carte (ci-dessus, une capture d’écran de Google Earth à laquelle j’ai seulement ajouté les noms de quelques îles) pour se rendre compte que quelques petites fractures géologiques ont morcelé ce qui était une terre continue, l’Eubée, Andros, Tinos, Mykonos, qu’aujourd’hui seules des passes relativement étroites séparent: le détroit qui la sépare de Tinos au sud ne mesure guère plus d’un kilomètre de large. D’ailleurs, même sans regarder la vue satellite, quand on voit que l’île culmine à presque mille mètres (995 exactement), on comprend que ce n’est que parce que le sol subit de fortes poussées qu’une telle montagne a pu surgir ici, et ces poussées provoquent des fractures.

 

La superficie d’Andros en fait la deuxième plus grande Cyclade après Naxos. “L’île paraît beaucoup plus grande qu’elle ne l’est en réalité. Andros est à peu près de la même taille que Tinos”, écrit Lawrence Durrell. Andros 380 kilomètres carrés, Tinos 197, soit un peu plus que la moitié… Mais ne le contredisons pas, il détestait cela, il voulait toujours avoir raison, selon ce que raconte son frère Gerald Durrell dans Ma famille et autres animaux, un livre dont je me suis délecté et que je ne peux que recommander (traduction française, éditions La Table ronde, 2014). Ma seconde photo ci-dessus représente une carte de l’île d’Andros établie en 1419.

 

Avant d’aller plus loin, il me faut dire quelques motifs de fierté de cette île. D’abord, c’est elle qui a fondé en 656 avant Jésus-Christ la colonie de Stagire où est né Aristote en 384 (cf. mon article de ce blog Aristote et Stagire, daté du 18 août 2012), soit 272 ans plus tard, ce qui n’empêche nullement les gens, ici à Andros, de s’enorgueillir du fait que ce grand philosophe “a évidemment été élevé et éduqué à la manière d’Andros”. D’autre part, on rattache bien sûr la fameuse poétesse Sapho à l’île de Lesbos et parce que, dans ses poèmes, elle chante la beauté des jeunes filles de son cercle poétique, on attache la qualification de lesbienne à une femme qui en aime une autre. Sapho était-elle homosexuelle, ou seulement admiratrice de la beauté du corps féminin? En réalité, nul ne le sait. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elle était ou bien hétérosexuelle ou bien bisexuelle, car elle s’est mariée, et son mari nommé Kerkyla était d’Andros; et ils ont engendré une progéniture, une fille qu’ils ont appelée Kleida.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

En arrivant sur l’île on est un peu surpris: on débarque sur la côte ouest au port de Gavrio, qui n’est pas la capitale. À peu de distance vers le sud se trouve la ville touristique de Batsi, mais il faut traverser l’île d’ouest en est pour aller trouver, sur la côte est, la capitale. Ci-dessus, deux photos que j’ai prises de la capitale sur son promontoire, puis une gravure de 1841 représentée presque sous le même angle, et enfin une gravure tirée du livre de Tournefort intitulé Relation d’un voyage du Levant, voyage effectué de 1700 à 1702 et publié en 1717. Cette capitale est nommée Chora, ce qui n’est guère original puisque c’est ainsi que les Grecs appellent la plupart des capitales de leurs îles. Ou bien on appelle la ville principale du nom de l’île entière. Un habitant de Batsi peut très bien vous dire “cet après-midi, je vais à Andros”, alors qu’il est à Andros, mais seulement pour dire qu’il va à Chora.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

C’est d’ailleurs de la capitale qu’il s’agit dans ce magnet vendu dans une boutique d’articles pour touristes. Rédigé en grec, parce que l’île n’est pas très fréquentée par les touristes étrangers. Et je suis sûr que mes lectrices, vous mesdames, vous mesdemoiselles, n’y êtes jamais allées. En effet, le texte dit “Τα καλά κορίτσια μένουν στο σπίτι τους, τα κακά κορίτσια πάνε στην ΑΝΔΡΟ!” Ce qui signifie “Les bonnes filles restent à la maison, les mauvaises filles vont à Andros!” À Chora et surtout à Batsi, j’ai eu la chance de pouvoir converser longuement à bâtons rompus avec plusieurs autochtones, et je leur ai demandé si cette phrase tenait à une légende, ou à une tradition locale, mais personne n’a pu me dire d’où elle était tirée. J’aime bien ce genre d’humour (c’est pourquoi je l’ai photographiée et pourquoi je la publie), mais ce magnet donnerait plutôt mauvaise réputation à la ville, où je n’ai pas remarqué de femmes de mauvaise vie, comme on dit dans les familles respectables!!! Ou plus probablement il veut dire (ironiquement, j’espère, car les Grecs sont encore un peu machistes, mais quand même pas tellement attardés) qu’une femme raisonnable reste dans son emploi “naturel” de femme d’intérieur, à faire le ménage, la cuisine, la lessive, au lieu d’aller se distraire en ville!

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Avant de commencer notre visite, je montre encore une image ancienne. Comme presque toujours, la légende en grec de cette carte postale est traduite en français. La carte représente le “Marché à la Porte d’Entrée”.

 

Et je laisse Tournefort, à travers un extrait de ce même livre de 1717, nous présenter un peu plus Andros: “Les habitants de cette île sont tous du rite grec, excepté Mrs de la Grammatica, deux frères fort riches et fort zélés pour l’Église latine; c’est dans leur chapelle que le consul de France entend la Messe. L'évêque latin n'a que trois cents écus de rente; il arriva il y a quelques années à ce prélat, qui est homme d’esprit, appelé Mr Rose, une cruelle aventure: en passant d'Andros à Naxie sa patrie, avec ses ornements et sa vaisselle d'Église, il fut pris par les Turcs, dépouillé, bâtonné, mis aux galères, d'où il ne se tira que par 500 écus de rançon: on n’a pu découvrir de quel prétexte on s’était servi pour lui faire cet affront. L'évêque grec a 500 écus de rente, et beaucoup plus d'agréments dans cette île, bien fournie d'ailleurs de Papas et de Caloyer”.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

À la suite de la Quatrième Croisade dévoyée (1204) par laquelle les Francs se sont emparés de Constantinople et ont instauré un Empire Latin à la place de l’Empire Byzantin, Andros est tombée entre les mains de seigneurs vénitiens, et elle y est restée jusqu’à ce qu’en 1538 elle soit prise par le terrible pirate Barberousse devenu, depuis quelques années, Kapitan Pacha (grand amiral) de la flotte ottomane. On voit donc que, malgré plus de trois siècles de dépendance de Venise, les autochtones ne se sont pas convertis au catholicisme, et restent à près de cent pour cent orthodoxes, ce qui n’est pas le cas de bien des îles ayant appartenu à la Sérénissime, sa voisine Tinos par exemple devenue ottomane, il est vrai, seulement en 1715, où la majorité reste certes orthodoxe, mais où la proportion de catholiques est très élevée. Ci-dessus, les restes du fort vénitien d’Andros, construit de 1207 à 1233. Ce ne sont pas les séismes qui l’ont mis dans ce piteux état, il n’a pas été détruit par les Ottomans, et les intempéries n’y sont pour rien dans son effondrement. Les responsables sont les bombes de 1943. Hé oui, la guerre…

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Il a été démontré que cette chapelle dédiée à sainte Barbara était autrefois une église franque à deux nefs et à deux absides dédiée à saint Georges, comme le prouvent des documents du clergé catholique des dix-septième et dix-huitième siècles. Franque ne signifie pas française, c’est seulement que traditionnellement par “les Francs” on désignait les Occidentaux qui avaient pris possession de l’ancien Empire Byzantin dans les territoires qui sont aujourd’hui grecs ou turcs: elle était donc possession des catholiques vénitiens. On ne sait à quand remonte sa construction. D’après son plan, elle daterait de la fin du quinzième siècle ou du début du seizième, à moins qu’elle ne soit due aux Jésuites, et postérieure à 1533, date de leur installation à Andros. Comme on le voit, il y a un clocher avec une cloche, mais l’utilisation en était interdite par le cadi, sous prétexte que le son en aurait troublé le sommeil des musulmans morts. En 1652, Saint-Georges est indiquée comme église du château d’Andros (je montre en gros plan sa localisation sur la gravure de Tournefort), ce qui est logique puisque le quartier ne portait encore aucune autre construction, mais on apprend qu’en 1700 –donc à l’époque de Tournefort– l’église a été abandonnée par les jésuites et qu’elle n’a plus de portes; j’ai beau agrandir autant que je le peux l’image sur mon écran, ce détail n’est pas visible sur la gravure. On apprend qu’en 1720 le quartier s’est un peu construit sur le terrain appartenant à l’église, un loyer a donc dû être payé, mais cela n’empêche pas les finances du diocèse catholique d’être dans un état lamentable. Des travaux d’entretien sont effectués en 1749, mais il semble que peu après l’église ait été transférée aux orthodoxes. En effet en 1579, les Turcs qui étaient maîtres de l’île depuis quatre décennies interdirent aux chrétiens d’édifier de nouveaux lieux de culte, et cette interdiction a été maintenue jusqu’au début du dix-huitième siècle. En conséquence de quoi l’église a été partagée entre catholiques et orthodoxes, mais elle n’était pas adaptée au culte oriental qui requiert un sanctuaire séparé de la nef. Ainsi, vers le milieu du dix-huitième siècle a été bâtie cette église de marbre à une nef et adaptée au culte orthodoxe, qui a reçu le patronage de sainte Barbara.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Un autre passage de Tournefort porte sur un tout autre sujet: “Nous fûmes contraints de venir coucher au monastère de la Vierge. Cette maison n’a rien de beau, quoique les religieux soient fort riches: ils ont laissé perdre la bonne coutume […] de régaler les passants; nous y eussions jeûné malgré nous, sans Mr Gasparachi qui nous y envoya la moitié d’un mouton, d’excellent vin et des rafraîchissements. Le lendemain nous y vîmes à la messe beaucoup d’Albanaises bien parées et plus propres que les Grecques, dont les juste-au-corps sont beaucoup plus ronds et plus désagréables même que ceux que l’on porte dans les autres îles; ces juste-au-corps des dames d’Andros ont un gros bourrelet qui ressemble à un vertugadin” (le vertugadin est ce bourrelet qui faisait gonfler de façon démesurée les robes autour de la taille, comme dans le célèbre tableau des Ménines de Vélasquez. Je peux affirmer que, depuis le passage de Tournefort, la traditionnelle hospitalité de l’île, la philoxénia grecque, s’est rétablie, car partout à Andros nous avons été accueillis de la façon la plus sympathique et la plus chaleureuse. Quant à l’élégance des Grecques d’Andros… bah, elle ne se distingue pas de celle de toutes les Européennes, elle est due à Levi’s, à Zara, à H&M, à 1.2.3, à Kookaï, etc. La photo ci-dessus, que j’ai prise au musée Benaki à Athènes, montre un costume d’Andros. Pas si horrible que cela…

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Andros a un riche passé antique. Évidemment, un musée archéologique situé à Palaiochori nous attire comme des mouches sur du miel. Fermé. Une affichette (luxueuse et superbe) informe qu’il n’est ouvert que le samedi de 9h à 16h. C’est peu, mais nous attendrons: nous avons prévu une semaine à Andros, de samedi à samedi, mais l’horaire de notre bateau nous laisse quand même le temps de visiter ce musée avant d’aller nous embarquer. Las! On nous informe –oralement– que ce n’est que l’été, que le musée est ouvert le samedi. Le reste de l’année, il est hermétiquement clos. Quel dommage! Alors, comme je n’ai aucun objet archéologique à montrer ici, je vais laisser la parole à Hérodote.

 

Nous sommes en 480 avant Jésus-Christ. Les Perses viennent d’être vaincus par la coalition grecque à Salamine. Mais certaines cités grecques, dont Andros, espérant se soustraire à l’hégémonie athénienne, s’étaient tournées vers les Perses. Hérodote raconte que les Grecs, alors, “assiégèrent Andros: ils voulaient la détruire. Les premiers parmi les habitants des îles, les gens d’Andros ne donnèrent pas à Thémistocle l’argent qu’il réclamait. Thémistocle leur tint ce langage: les Athéniens étaient venus accompagnés de deux grandes divinités, la Persuasion et la Nécessité, de sorte qu’ils devaient absolument payer. Ils répondirent à cela qu’Athènes pouvait être grande et prospère, elle qui jouissait de deux divinités favorables, alors que les habitants d’Andros n’avaient que des terres bien pauvres, que deux divinités défavorables ne quittaient pas leur île et s’y trouvaient très bien, la Pauvreté et l’Impuissance, que les gens d’Andros, étant au pouvoir de ces divinités, ne donneraient pas d’argent, et que jamais la puissance des Athéniens ne serait plus forte que leur impuissance.

 

Ce qui montre que même dans ces circonstances dramatiques l’humour avait droit de cité. Mal en a pris, pourtant, aux gens d’Andros parce que, furieux de cette réponse, Thémistocle a investi l’île et en a ensuite tiré tout ce qu’il pouvait.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

À défaut de pouvoir montrer le musée archéologique, puis-je faire un pas de géant dans le temps et en venir au musée d’art contemporain créé par l’armateur Vassilis Goulandris et sa femme Eliza? Que nenni, quoique celui-là soit ouvert hors de la haute saison, car la photo y est interdite, comme c’est habituellement le cas pour les musées présentant les œuvres d’auteurs vivants ou décédés depuis peu, et qui ont encore les droits de propriété intellectuelle sur leurs créations. Je me contenterai de cette sculpture placée devant l’entrée. C’est un bronze de Michalis Tombros, il date de 1928 et est intitulé Torse d’une athlète américaine.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

À défaut de musées, faisons un petit tour en ville. Cette église, c’est celle de la Dormition de la Vierge, une église du centre de Chora, la plus grande, au début de la grand-rue.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Cette église, comme tout monument, a besoin d’être de temps en temps restaurée, elle a aussi besoin d’aménagements et d’améliorations. Aussi a-t-elle besoin que de généreux donateurs mettent la main à la poche. Pour pousser ceux qui hésitent à faire un geste autant que pour remercier ceux qui l’ont fait, des plaques de marbre portent gravés τα ονόματα των ευεργετών, les noms des bienfaiteurs. Et qui plus est, face à chaque nom figure le montant de son don. Cela permet de constater que, rien que sur la plaque de ma photo, neuf membres de la famille Empeirikos ont donné entre 2500 et 15000. La date n’est pas indiquée: s’il s’agissait de drachmes, ce serait entre 7,34 et 44 Euros ce qui, de la part de cette très riche famille (qui, au début du siècle dernier, était propriétaire de treize pour cent de la flotte de toute la Grèce!), semblerait bien peu pour mériter le titre de “bienfaiteur”. Je suppose donc que la plaque est récente et que les chiffres gravés sont exprimés en Euros. Il n’empêche: si une personne aux maigres revenus voulait se priver d’un plaisir pour offrir une petite somme dans la limite de ses moyens, ce ne serait pas très discret de la faire apparaître à côté de ces gros chiffres de la liste… ni très sympathique de la passer sous silence…

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Nous sommes en ce même début de la grand-rue. Sur une place le fronton de ce bâtiment porte une inscription qui annonce “Maison de retraite et hôpital d’Empeirikos”. Autre œuvre de bienfaisance d’un membre de cette même famille, créée en 1894. Contre le mur de façade, a été érigé un buste le représentant, en geste de gratitude.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Prenons cette rue piétonnière, l’artère principale de Chora. La chaussée en est dallée de marbre, s’il vous plaît! Le fait que beaucoup de Grecs athéniens possèdent une résidence secondaire à Andros, et parallèlement que relativement peu d’étrangers viennent à Andros à laquelle, d’ailleurs, on n’accède pas à partir du Pirée comme pour l’immense majorité des îles de l’Égée, mais du port de Rafina juste à l’opposé, sur la côte est de l’Attique, fait que les boutiques, ici, sont plus authentiques. Par ailleurs, celles qui cherchent à appâter le touriste de passage offrent un choix de babioles différentes puisque le public est différent. Et, que l’on s’arrête pour acheter son pain, choisir une carte postale ou boire un “frappé”, on ne peut manquer de tailler une bavette avec le patron ou avec un autre client. Ambiance sympathique assurée. Il est vrai que nous sommes en avril: j’ignore ce qu’il se passe quand se presse la foule de l’été; j’espère seulement qu’il en va de même.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

À l’autre bout de la rue principale, on débouche sur une petite place pleine de charme, ombragée par un grand platane. Le regard y est tout de suite attiré par deux choses, dont la première est ce curieux petit bâtiment de marbre, une fontaine construite en 1818, lorsque l’île était encore sous domination ottomane.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

L’autre chose qui attire le regard est ce buste de Théophilos Kaïris au sommet d’un haut socle en forme d’obélisque. Ce personnage (1784-1853) est natif d’Andros. Il étudie successivement à Andros, à l’âge de huit ans à Kydonies (aujourd’hui Ayvalik, sur la côte ouest de l’Asie Mineure), puis à Patmos, à Chios, et à 16 ans il revient à Kydonies. Devenu diacre, il part à 19 ans et, après un bref séjour en Suisse, il passe quatre ans à Pise, et trois ans à Paris. Dans ces pays il a étudié aussi bien les sciences pures que les sciences appliquées, la philosophie que la théologie. De retour à Kydonies, il va y enseigner à l’académie. Selon l’article de Wikipédia, il aurait enseigné… tout! à savoir les mathématiques, la physique, la chimie, la mécanique, la biologie, et puis aussi l’astronomie, la géographie, la météorologie. Imprégné de l’esprit des Lumières, il professait un enseignement résolument moderne, même lorsque cela lui faisait contredire les théories affirmées par l’Église orthodoxe.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Natif d’Andros, disais-je. Sur cette maison, une plaque dit “Dans cette maison, est né Théophilos Kaïris 1784-1853”. Comme on le voit, il s’y déroule de grands travaux. J’ignore si c’est, ou si ce sera, un musée Kaïris.

 

Parmi tous ses efforts pour introduire dans le monde grec des idées modernes et pour réformer la langue vulgaire dans le sens d’un rapprochement avec la langue antique, on ne peut être étonné d’apprendre qu’il s’est impliqué dans le mouvement d’indépendance de la Grèce. À Andros, une île d’armateurs, ses discours et son action ont permis que, dès le début de la guerre d’indépendance en 1821, de nombreux navires de commerce soient engagés dans des opérations militaires. Lui-même est allé au combat, menant des troupes. Très sérieusement blessé en 1822, il dut prendre le temps, à Andros, de se remettre avant de reprendre le combat. Ne se limitant pas à un rôle militaire, il s’est impliqué dans la politique en participant également aux assemblées nationales grecques, où il plaidait pour une constitution où étaient séparés les pouvoirs, selon la théorie de Montesquieu. C’est à ce moment de l’indépendance de la Grèce qu’en 1833 le diacre Kaïris est ordonné prêtre.

 

Mais après l’assassinat de Kapodistrias, la France, la Grande-Bretagne et la Russie mettent Othon sur le trône de Grèce, un roi héréditaire issu de l’Étranger, ce qui ne peut être du goût de Kaïris. Il refuse toute compromission avec ce pouvoir qu’il rejette, décoration, chaire de philosophie à l’université d’Athènes qui vient d’être créée, il refuse tout, et crée sur l’île d’Andros un orphelinat, en priorité pour les enfants dont les parents avaient été tués lors de la guerre d’indépendance, mais aussi pour d’autres jeunes, et sa réputation scientifique et philosophique a été telle, son succès a été tel, qu’il s’est également ouvert pour des adultes de divers pays et de toutes religions.

 

Quoique diacre puis prêtre orthodoxe, Théophilos Kaïris n’admettait pas les dogmes chrétiens, la Trinité, la nature divine de Jésus, etc., et sa religion, dite théosébiste, comme sa philosophie, étaient très proches du déisme d’un Voltaire ou d’un Rousseau. Comme l’avait fait un demi-siècle avant lui la Révolution Française, il crée un nouveau calendrier théosébiste, avec douze mois de trente jours de trois décades chacun, etc.  Ces théories lui ont valu, en 1839, l’excommunication prononcée par un synode orthodoxe. Après avoir été assigné à résidence dans trois monastères successifs, il est autorisé, en 1841, à s’exiler. Il va alors enseigner à Paris et à Londres. Quand une constitution, suite au coup d’état de 1843, reconnaît la liberté de conscience, il peut alors rentrer en Grèce et reprendre son enseignement à Andros. Mais en 1852 ses détracteurs parviennent à le faire juger pour prosélytisme en faveur “d'une secte non reconnue par l'État”, et le tribunal le condamne à deux ans et dix jours de prison. Malade, il ne survivra qu’une vingtaine de jours à sa condamnation et mourra en prison, à Syros. Des fidèles orthodoxes, avec leurs popes, ouvriront sa tombe le lendemain de son enterrement pour lui remplir le ventre de chaux vive, s’assurant ainsi qu’il ne resterait rien de son corps et que, sans plus de corps, il ne pourrait ressusciter à la fin des temps… En Grèce, la Cour de Cassation porte le nom du tribunal antique, celui qui avait lavé Oreste du meurtre de sa mère, l’Aréopage: quelques jours après sa mort, l’Aréopage réhabilite Kaïris, condamné sur une mauvaise interprétation du droit.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

La maison natale de Kaïris m’a amené hors de cette place où l’on a érigé son buste, il est temps de revenir à la rue principale qui se prolonge de l’autre côté de la place, cette seconde partie étant séparée de la première par une ancienne porte de ville. Pour prendre ma photo, j’ai déjà franchi la porte, et ce qui apparaît dans le fond est cette place ombragée du grand platane. Nous entrons maintenant dans la partie où les riches armateurs ont construit leurs somptueuses demeures.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Et tout au bout, juste avant le petit pont en dos d’âne –ou plutôt complètement en demi-cercle– qui enjambe l’étroite passe entre la pointe de la longue péninsule où est bâtie la ville et l’îlot du kastro vénitien, on parvient à une vaste place, une esplanade où se dresse depuis 1959 cette statue du Marin Inconnu, œuvre de ce Michalis Tombros dont nous avons vu tout à l’heure une autre sculpture devant le musée d’art contemporain. J’ai aussi parlé des bombardements de 1943 qui ont réduit à presque rien le kastro: ces mêmes bombardements ont détruit la grande maison de la famille Empeirikos qui se trouvait ici. Après la guerre, le terrain sur lequel elle était bâtie a été donné par les Empeirikos à la ville.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Sur cette place également, devant le musée nautique (que nous n’avons pas visité), ce canon de l’insurrection de 1821. La plaque est en si mauvais état que j’ai bien du mal à la traduire, il est dit qu’il a été placé ici en… les trois premiers chiffres sont 200, c’est sûr. 2006? Le 6 est moins sûr.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

À présent, promenons-nous un peu au hasard des rues, des sympathiques ruelles plutôt. Chora est une petite ville bien entretenue, calme, “bien élevée”.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

On a pu voir sur mes photos de la ville prises de loin, au début du présent article, que l’étroit promontoire de la péninsule de Chora possède une épine dorsale prononcée: dès lors que l’on s’éloigne un peu de la rue principale, il faut s’attendre à monter ou à descendre des marches. Cela aussi donne son cachet à la ville. Sur ma seconde photo, si l’on observe la première marche de ce haut escalier (la rue Vassilis et Eliza Goulandris), on constate que la rue perpendiculaire est elle-même en pente… Même ce chat roux qui gambadait avant nous s’est arrêté au milieu de l’escalier pour souffler un moment!

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Quand je disais qu’il y avait de belles maisons à Andros… Oui, celle-ci donne l’impression d’aisance. Et, preuve que l’île est calme et sûre, les grilles qui enclosent la propriété ne sont guère hautes. Il est vrai cependant que ces deux lions ensommeillés ne dorment peut-être que d’un œil.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Encore deux  images de l’architecture d’Andros. Tout cela est plus ou moins riche, mais fait preuve d’originalité. Ce n’est pas l’architecture cycladique classique, avec toutes ses maisons blanches que l’on voit sur les dépliants touristiques.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

J’ai beau être retraité maintenant depuis quelques années, quand je vois un établissement scolaire je ne peux empêcher mon cœur de vibrer! Grosso modo, la schola correspond à notre école primaire, le gymnasio(n) à notre collège et le lykeio(n) à notre lycée. Ce bâtiment abrite le gymnasio d’Andros, construit en 1926 aux frais de Stamatios Georgios Empeirikos et de sa femme Eugénie.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Je ne cesse de parler de familles illustres d’Andros, à propos d’un collège, à propos d’un hospice, à propos d’un musée, à propos d’une église, y compris Kaïris… Alors en voici d’autres. Ici, les bustes de Petros et Marika Kydonieus, qui ont créé et 1994 une fondation dont le but, comme centre culturel, est d’accueillir des événements artistiques, littéraires, théâtraux ou musicaux, ainsi que des expositions d’art moderne.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Pour d’autres, je ne dispose pas de portraits, mais en passant dans les rues j’ai pu remarquer des plaques sur les maisons. Sur ce bâtiment il est indiqué qu’ici est né et a grandi le sénateur et armateur Dimitrios Moraïtis (1866-1942).

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Ailleurs, sur cette maison la plaque dit “Dans cette maison est née le peintre Niki Karagatsi, 1914-1986, fille de Léonidas, et de Mina Karystinaki”. Je n’ai pas souvenir de posséder, dans ma collection de photos, une image de l’une de ses œuvres. Si j’ai des lecteurs curieux de savoir ce qu’elle a peint (et je trouve que c’est intéressant, j’aime bien), on peut facilement en voir sur Internet en mettant son nom sur Google. Au passage, signalons que Niki (Νίκη) en grec signifie “Victoire”.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Un jour, nous promenant en ville, nous sommes passés devant la salle de théâtre qui fait aussi cinéma, et il y avait affluence. En effet, on donnait le film Μικρά Αγγλία, Petite Angleterre, d’après le roman de Ioanna Karystiani. “La Petite Angleterre”, c’est le surnom que les marins, au début du vingtième siècle, donnent à l’île d’Andros, eu égard à sa riche flotte de commerce, l’Angleterre étant considérée comme la plus grande puissance maritime au monde. Or cette dame, dont les œuvres ont pas mal de succès et qui a été primée dans des concours de littérature, habite à Athènes et, comme beaucoup d’Athéniens, possède une résidence secondaire à Andros; et on nous dit qu’elle doit venir ce soir. Nous remercions la personne du théâtre qui nous a donné ces indications, et ressortons. Et que voyons-nous ? Ioanna Karystiani en personne. Oui, pas de doute, c’est bien elle, c’est bien celle de la photo. Elle s’est assise sur la pierre de seuil de la maison juste en face du théâtre, et elle consulte son smartphone. Nous hésitons, nous nous consultons, non, nous n’osons pas la déranger, surtout si aucun Andriote “de souche” ne s’approche d’elle. Nous nous éloignons et, depuis ce moment, nous n’avons plus cessé de regretter de ne pas avoir osé lui parler…

 

À la librairie, nous avons trouvé la traduction anglaise du livre, dont le titre est changé. The Jasmine Isle, c'est-à-dire L’Île aux jasmins. Nonobstant le fait que pas un seul jasmin ne pousse sur l’île d’Andros. En revanche, les rues de Chora et les rues d’autres bourgs d’Andros débordent d’une fleur qui lui ressemble un peu. Mais eu égard au fait que les Anglais pourraient se vexer que l’on compare leur royaume à une Cyclade (alors que, connaissant Andros, ils devraient en être fiers), l’éditeur de la traduction a préféré changer le titre. Mais c’est bien le même roman. Natacha l’a lu en anglais. J’ai préféré attendre notre retour en France pour en trouver l’édition française. Ce n’est pas le sujet de ce blog de commenter les œuvres littéraires, mais je vais faire ici une exception (alors que j’ai déjà évoqué plus haut le livre de Gerald Durrell!). Autour d’une histoire de famille et d’une histoire d’amour (pas du tout à l’eau de rose) dans le milieu des marins d’Andros, ce livre attachant fait revivre la vie des insulaires dans la première moitié du vingtième siècle. J’ai adoré, je ne pense pas que l’on puisse être déçu malgré le style très particulier dans lequel c’est rédigé, –ou traduit. La Petite Angleterre, éditions du Seuil, 2002.

 

Comme on le voit, Andros a donné le jour à bien des célébrités car, même si c’est l’une des plus grandes Cyclades, même si elle est proche du continent, même si la richesse et la générosité de ses armateurs a favorisé le développement culturel des habitants, ce n’est malgré tout pas un centre international connu et reconnu. Et pourtant elle le mériterait.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Une île, une ville de cette île sur une langue de terre qui s’avance comme une proue de navire dans la mer, une population d’armateurs et de marins, je me dois d’ajouter ces images de mer avant de conclure mon article. Nous sommes ici sur la côte nord du promontoire. Tout au fond, on aperçoit les restes du kastro vénitien sur leur îlot. Et puis, plantée sur un roc le long d’une jetée, une toute petite chapelle blanche; c’est la Panagia Thalassini, la Vierge de la Mer.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Enfin, cela n’est que pour m’amuser. Cet objet, sur le port, je ne sais ce que c’est ni à quoi il a pu servir, mais sa rouille, sa couleur, sa forme bizarre m’ont séduit pour une photo. Clic-clac, voilà, c’est fini pour aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 23:55

Déjà lors de notre visite de 2011 (mon article Délos. Mercredi 17 août 2011) nous avions visité ce musée au pas de course. Aujourd’hui, n’ayant même pas eu le temps de voir, sur le site de l’île, la totalité de ce que nous avions manqué la dernière fois, loin de là, notre visite du musée avant que la sirène du bateau nous rappelle que nous devions courir pour sauter à bord a été encore plus brève et bâclée. C’est d’autant plus dommage que les fouilles ont fourni au musée une foule d’objets et d’œuvres d’art tous plus intéressants les uns que les autres, et que chacun réclame un temps fou pour comprendre ce que l’on voit parce que les commentaires du musée sont soit absents, soit regroupés sur des panneaux loin des objets, dont il faut noter la référence pour s’y reporter sur le panneau. Conclusion: une troisième visite de Délos serait absolument nécessaire, mais je crains bien que nous ne puissions la programmer. Voici donc un tout petit complément de ce que j’ai montré la dernière fois.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Ah non, ce n’est pas seulement un complément, parce que ces fameux lions de l’esplanade, qui remontent à la fin du septième siècle avant Jésus-Christ, réclament qu’on les montre à chaque fois. Leurs copies sur le site, les lions authentiques à l’abri au musée.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Ce beau kouros est du cinquième siècle avant Jésus-Christ, peut-être vers 460-450, avec sa musculature bien dessinée. Il provient d’un atelier de Naxos.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Cette Héra dignement assise sur un trône est, quant à elle, l’œuvre d’un atelier de Paros qui a subi l’influence des ateliers attiques. Elle date des alentours de 500 avant Jésus-Christ.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Ces peintures dont le mouvement est plein d’expression ne font malheureusement l’objet d’aucune explication de la part du musée. Où les a-t-on trouvés, de quand datent-ils, à quel style peut-on les rattacher, autant de questions auxquelles je n’ai pas de réponse. Ce n’est pas une raison pour que je les passe sous silence: les voici donc.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Il en va de même pour ces peintures murales non commentées, non expliquées. Mais je ne crois pas trop m’avancer en disant qu’elles ont probablement été trouvées dans des maisons du quartier du théâtre, ce qui les ferait dater du deuxième ou du premier siècle avant Jésus-Christ, ou disons plus globalement de l’époque hellénistique.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Nous n’avons pas vu, sur le site, le Temple des Athéniens; mais ici cette grande sculpture bénéficie d’un commentaire qui nous dit qu’il s’agit de l’acrotère central du fronton est du Temple des Athéniens, daté 425-417 avant Jésus-Christ. Elle représente Borée et Orithye. Borée, c’est un dieu de la génération des Titans, qui incarnent les forces de la nature. Lui, c’est le vent du nord. Il, règne sur la Thrace, que les Grecs considèrent comme une région particulièrement froide. On appelle Hyperboréens (“au-delà de Borée”) les peuples qui habitent des régions lointaines vers le nord. Par exemple, l’ambre était importé de chez les Hyperboréens, et il se pourrait que cette résine fossile leur ait été vendue par des habitants de ce qui constitue aujourd’hui la Pologne ou la Lituanie. Par ailleurs, de nos jours, le vent du nord qui souffle parfois en tempête sur la ville de Trieste en Italie s’appelle “la Bora”, mot dont l’origine est rattachée, à n’en pas douter, au dieu Borée. Orithye, elle, c’est la fille d’Érechthée, le premier roi d’Athènes. Un jour que cette charmante jeune fille dansait avec ses amies sur le bord de l’Ilissos, le fleuve d’Athènes, voilà Borée qui arrive et qui l’enlève. C’est le sujet de cette sculpture. De part et d’autre, à l’origine, le groupe représentait deux compagnes d’Orithye qui fuient, effrayées, et en-dessous il y a aussi un animal qui fuit, dont on voit l’arrière train sur ma photo. Borée, donc, s’est saisi d’Orithye, il l’a emmenée en Thrace dans son royaume, et le fruit de ce viol, de ce rapt car l’union a duré et l’histoire ne dit pas si la jeune femme s’est accommodée de son sort, a été la mise au monde de deux garçons, Calais et Zétès, et deux filles, Cléopâtre et Chion.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Cette nymphe à l’élégant déhanché et dont le sculpteur a bien rendu le léger tissu qui colle à son corps, provient de la Maison de l’Hermès. Dans cette maison, un rocher sourd du sol de l’un des côtés de l’atrium, et ce rocher est creusé de deux niches dont l’une comporte une faille d’où coule de l’eau (encore de nos jours). Cette statuette de nymphe, divinité des eaux douces, haute de quatre-vingt-douze centimètres, protégeait cette source. Hellénistique des alentours de 300 avant Jésus-Christ, elle semble bien être une copie d’œuvre originale de la fin du quatrième siècle.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Cette mosaïque de sol est de la fin du second siècle avant Jésus-Christ ou du début du premier; elle provient du complexe d’habitations situé au nord du sanctuaire d’Apollon, et plus précisément de la dite Maison des Bijoux. À gauche, un casque sur la tête et une chouette à la main, on n’a aucun mal à reconnaître Athéna. À droite, cet homme nu en chlamyde porte sur la tête, si l’on regarde bien, un pétase, c’est Hermès. Mais au centre, de cette divinité assise sur un trône il ne reste presque plus rien, ce qui rend impossible son identification. Et comme elle semble bien, par sa position, être le personnage principal de la scène, on ne peut dire quelle est la légende à laquelle elle se rapporte.

 

Avare d’informations sur chacune des statues ou chacun des objets présentés, le musée affiche au contraire des explications générales extrêmement intéressantes. Ici, il est dit que, considérant le bas coût de la main d’œuvre et au contraire le coût élevé du marbre, les sols de mosaïque utilisant des résidus de taille de pierre, construction ou sculpture, voire des fragments de céramiques brisées, sont les plus économiques malgré le très grand nombre d’heures de travail qu’ils nécessitent. Le mosaïste venait travailler sur place avec ses assistants, et il plaçait les tesselles sur un lit de mortier préparé à l’avance. Non seulement ces sols très décoratifs étaient meilleur marché, mais en outre ils étaient faciles à entretenir.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Un silène est un satyre âgé. En grec, πάππος (pappos) c’est le grand-père. Le personnage représenté par cette statue datée de la deuxième moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ est appelé un papposilène. Mais en fait, il représente plutôt un acteur grimé en papposilène, à l’aide d’une peau de mouton sous son himation. Il tient, jetée sur son épaule gauche, une outre (les silènes aiment le vin), et dans sa main droite on voit un tympanon, instrument de musique circulaire tendu de cordes comme une cithare.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Quoique brisé à l’endroit fatidique, ce Priape en forme de stèle hermaïque provenant du quartier du théâtre et datant de la fin du second siècle avant Jésus-Christ ou du début du premier était visiblement ithyphallique, ce qui est curieux car en le regardant au niveau de la poitrine on se rend compte qu’il est hermaphrodite. Une poitrine menue, des attributs masculins très prononcés, y compris la barbe, mais hermaphrodite quand même, ce qui renforce encore son caractère de divinité de la fertilité.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

C’est de la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ que date ce Dionysos nonchalamment vautré sur un magnifique trône, dans une position d’abandon qui aurait fait jaser sur sa mauvaise éducation dans les salons huppés du dix-neuvième siècle. Jusqu’au cinquième siècle, Dionysos était un dieu viril et barbu. Par la suite, il apparaît nu, avec un corps délicat, de longs cheveux tombant sur ses épaules. Rien d’un guerrier musclé, rien d’un athlète, rien non plus d’un dieu digne et imposant. C’est lui qui, à travers l’ivresse ou à travers la fiction du théâtre, permet aux humains de voir le monde tel qu’ils le créent, ce qui les rend semblables à des dieux le temps de l’ivresse ou le temps de la représentation. Il était particulièrement honoré à Délos et à Mykonos.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

En août 2011, j’avais montré une danseuse de terre cuite. Il y en avait deux, je montre aujourd’hui l’autre danseuse. Il s’agit de représentations d’Aphrodite. Comme beaucoup des objets provenant des habitations de Délos, ces statuettes pleines de grâce datent de la fin du second siècle avant Jésus-Christ ou du début du premier.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Cette Cybèle est dite, de façon plus vague, d’époque hellénistique. Sur son beau trône ouvragé, cette statuette a été sculptée dans un marbre blanc recouvert de peinture polychrome dont il ne reste que quelques traces. Bien droite contre son dossier, l’air sévère, le bras gauche levé, cette Cybèle n’a rien à voir avec le Dionysos avachi ou l’Aphrodite dansant que je montrais précédemment.

Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, musée archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Cette tête féminine porte un voile. Le visage est assez abîmé, mais je lui trouve cependant une touchante beauté expressive, et c’est pourquoi je terminerai avec elle ce bref passage au musée archéologique de l’île de Délos. Ni sur la plaque laconique dans le musée, ni dans aucun de mes livres, je n’ai trouvé de commentaires sur cette statue, mais je suis tombé, dans la Revue des Études Anciennes, numéro 3 du volume 99 de l’année 1997, sur un article de Jean Marcadé portant sur une autre sculpture. Il y dit:

 

“J’étais encore membre de l’École française [d’Athènes] quand le regretté N. M. Kontoléon, alors en charge des Cyclades, obtint le retour à Délos d’une grande tête féminine voilée, en marbre, provenant des premières fouilles de Th. Homolle. […] J’avais été frappé […] par les analogies existant entre cette tête voilée colossale et la tête voilée de l’effigie de taille réduite A4129”. En annexe de l’article, il publie notre sculpture portant le numéro d’inventaire A7493 de face et sous chacun de ses profils (que je reproduis ci-dessus), et aussi la statue A4129 que je reproduis ensuite et qui, elle, est le sujet de son article. Ces deux pages de photos appartiennent à l’EFA (École française d’Athènes) et Ph. Collet. Parce que, par la suite, notre auteur parle de ces statues par leur code, il convient de bien se rappeler que ma photo est la A7493, et que sa statue en pied avec laquelle il la compare est la A4128. Il continue:

 

“Même disposition du voile entraîné un peu plus vers la tempe gauche, même ordonnance de la coiffure aux fines mèches ondulées, même torsion sensible du cou vers la droite accompagnée d'une légère inclinaison du visage, même ovale régulier où le menton petit et charnu se détache sous la bouche petite, expression grave, sinon mélancolique, dans les deux cas. Dans les deux cas aussi, on pense à une tête divine plutôt qu'à un portrait, fût-il de reine. A7493 a été trouvé près du Temple des Athéniens et A4129 fait partie d'un lot dans lequel figurent essentiellement des divinités. Il est très concevable que, dans ce dernier ensemble, auprès d'Apollon, Artémis et autres patrons de l'île, ait été présente telle déesse matronale qui avait déjà une effigie majeure dans le grand sanctuaire. Certes, entre la date d'exécution de la statue A4129 et celle de la tête A7493, on peut supposer un certain écart chronologique: la facture et l'esprit de la sculpture paraissent quelque peu différents. Pour ne parler que des têtes, le rendu du visage, plus juvénile peut-être, mais surtout plus mièvre, de A4129, et le sfumato du regard embué ne surprennent pas dans la dernière partie du IIe siècle av. J.-C., tandis que A7493 garde, dans sa majesté et dans son expression teintée de pathétique, le souvenir d'une création proche encore des modèles du second classicisme: le friselis minutieusement détaillé des mèches fines, séparées au-dessus du front triangulaire par une médiane raie, qui couvrent le haut des oreilles, le bandeau d'étoffe qui les maintient, rappellent d'ailleurs les Praxitelia capita. Des nuances sont sensibles; il reste malgré tout entre les deux œuvres déliennes une indéniable parenté, que l'interprétation à deux échelles très différentes ne suffit pas à effacer”. Son sujet n’est pas la sculpture que je montre, il parle ensuite d’autre chose. Il y revient pourtant plus loin:

 

“Les premiers éditeurs pensaient avant tout aux monuments funéraires du IVe siècle à propos de cette figure féminine drapée à la tête couverte. En l'occurrence, je crois plutôt que ce sont les reliefs votifs ou politiques qui mériteraient d'être pris en considération, et les représentations qui attestent la continuité d'une typologie de divinités péplophores du premier au second classicisme. Pour Athéna, pour Artémis long vêtue, la chose est manifeste […]. Seulement, si l'on peut croire que le corps auquel appartenait la tête A7493 reflétait assez fidèlement une œuvre du second classicisme […], l'interprétation finale du dernier quart du IIe siècle avant J.-C. […] n'en donne plus qu'une laborieuse reprise provinciale, artisanale, fort éloignée d'un véritable style classicisant. À quelle personnalité divine avons-nous à faire? À l'origine, dans le cercle (supposé) d'Euphranor, il pouvait s'agir de Léto et, à l'époque de l'Indépendance détienne, c'est le nom de Léto qui viendrait spontanément à l'esprit pour la tête A7493 réputée avoir été trouvée près du Temple des Athéniens. Héra, traditionnellement honorée à l'écart, sur les pentes du Cynthe, est moins probable. Déméter serait une meilleure candidate en raison de l'expression du visage […, mais A4129] paraît trop juvénile et la position de ses bras exclut trop évidemment un sceptre pour qu'on retienne l'identification avec Déméter du moins dans la version finale.

 

Eh bien voilà. Lieu de découverte, datation, tentative d’identification, nous sommes renseignés de façon satisfaisante, de la part d’un spécialiste qui a pris part aux fouilles.

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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 23:55

“Les Grecs appellent aujourd’hui Dili deux écueils de l’Archipel tout à fait abandonnés, et qui ne servent de retraite qu’à des corsaires et à des bandits”. Telle est la vision de Tournefort en 1700. Dili (orthographié en grec Δήλοι, Dêloi), est un pluriel parce qu’il englobe Délos et Rhénée.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Nous voici dans l’île de Délos. L’île n’est certes pas immense, mais la densité des ruines fouillées par l’École Française d’Athènes est telle qu’il y a vraiment beaucoup à voir. Et puis il y a cette colline du Cynthe (Kynthos), qui culmine à 113 mètres: ce n’est pas très haut, mais la pente est rude, et tout cela prend du temps. Or Délos est une île musée. Pas d’hôtel, pas même de bar ou de restaurant, on paie son ticket d’entrée et on repart avant 15h. Dans ces conditions, lors de notre première visite (mon article de ce blog Délos. Mercredi 17 août 2011) nous n’avions pu explorer que le sanctuaire et la partie nord de l’île. Il était donc indispensable de revenir pour voir le quartier du théâtre et pour monter vers les sanctuaires situés sur le Cynthe. Déjà, du bateau, lors de l’approche vers le port, on a un petit aperçu des constructions qui s’élevaient en bordure du port de commerce antique, et aussi un peu en retrait.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Le quartier du théâtre est un quartier d’habitations, très dense, et relativement bien conservé. Comme le trajet du port et du sanctuaire vers le théâtre, mais aussi vers les maisons, était très fréquenté, il s’y trouvait beaucoup de boutiques donnant sur la rue principale. Mais les boutiques faisaient corps avec les maisons, et dans le mur de façade aveugle (on ne perçait pas de fenêtres sur la rue, la lumière et l’air entraient par les ouvertures donnant sur la cour intérieure) il y avait en plus de la porte d’entrée vers les pièces d’habitation, une autre porte donnant dans la boutique.

 

Souvent, les archéologues ont posé une plaque devant les bâtiments pour dire le nom qu’ils leur ont attribué. Plaque en grec et en français, puisque les fouilleurs étaient français. Il m’a alors été facile de trouver dans la documentation dont je dispose les informations nécessaires. Parfois, même en l’absence de plaque, certains détails permettent d’identifier le bâtiment. Pour mes photos ci-dessus, je n’ai pas été capable de réaliser cette identification. Il y a, quelque part dans ce secteur, une maison du troisième siècle avant Jésus-Christ qui, du début au milieu du premier siècle, a fonctionné comme fabrique d’huile, avec un pressoir à olives pour l’huile de première pression à froid, et un autre pressoir pour l’huile non alimentaire (éclairage, par exemple). Mais est-ce la maison de mes photos? Je ne saurais le dire.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Me voilà arrivé à un endroit où j’ai des explications, même si les archéologues eux-mêmes patinent un peu. Cette maison avec deux colonnes originales, la moitié inférieure en marbre bleu lisse, la partie supérieure en marbre blanc cannelé, comporte des cuves dont les parois étaient recouvertes de mortier hydraulique, et une grande citerne. On a interprété cela comme des cuves pour des bains de teinture, et cette maison a reçu le nom de Maison du Teinturier. Et puis de nouvelles études laissent penser que ce serait plutôt un établissement de bains.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Dans une ruelle à côté, on tombe sur cette grande maison où nous sommes accueillis par les statues du couple des propriétaires. En fait, ce ne sont que les moulages en ciment, les propriétaires étant allés se réfugier à l’abri du musée. Certes, les Grecs de l’Antiquité étaient sexistes, leur société était fortement patriarcale, avec des femmes passant le plus clair de leur temps dans le gynécée occupées à des travaux de filage, de tissage, de couture, et chargées de l’éducation des enfants; mais ici, les deux statues reposent sur un seul socle, et le socle commun porte une inscription qui se rapporte à Madame. Elle s’appelle Cléopâtre, c’est une riche Athénienne du dème de Myrrhinoutta, en Attique, et son mari s’appelle Dioscouridès.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

De l’autre côté de la grand-rue, se trouve la maison dite de Dionysos, parce qu’elle recèle dans son patio une merveilleuse mosaïque de sol qui représente Dionysos sur un tigre. Je l’avais déjà publiée en août 2011, mais tant pis: puisque je l’ai de nouveau photographiée au musée, je publie ma nouvelle photo. Une copie de cette mosaïque a remplacé, sur le site, l’original. Les colonnes mesurent 5,60 mètres de haut, parce que la maison était sur deux niveaux. On peut voir aussi la margelle du puits, dont la pierre est usée, comme cannelée, par les cordes descendant et remontant les seaux. Il y a aussi une rigole pour l’écoulement des eaux usées.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Notre étape suivante sera plus loin dans cette rue principale nommée Rue du Théâtre. Si la maison de Dionysos était sur notre gauche, celle que nous allons voir est plus près du théâtre, mais sur la droite. Il n’y a cependant pas loin à traverser, parce que cette rue, qui mesure 5,35 mètres de large au départ, ne fait plus que 1,50 mètre à l’autre bout. On imagine la cohue dans cette rue très passante, surtout lors des représentations théâtrales.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Cette maison, on l’a appelée la Maison du Trident, puisque l’on y a vu ce trident représenté dans le sol en mosaïque. Je lis, sous la plume de Fotini Zafiropoulou, conservateur honoraire des antiquités, que la cour à péristyle est de style rhodien, avec des consoles qui représentent à gauche deux avant-trains de lions, à gauche deux avant-trains de taureaux. Quoiqu’elle apparaisse en petit sur ma photo, la console des lions est bien visible. Et la spécialiste ajoute, ce qui me paraît fort intéressant, que ces deux représentations d’animaux sont probablement liées aux divinités syriennes Atargatis et Hadad, “ce qui laisse à penser que le propriétaire de la maison était peut-être un marchand syrien”. Ce genre de déduction, qui donne vie à la maison et à son propriétaire, je trouve cela exaltant, et j’admire profondément ces spécialistes qui sont capables d’effectuer tous ces rapprochements. Intrigué, parce que je suis totalement ignorant de cette religion syrienne, j’ai un peu creusé la question. Atargatis est une déesse de la fertilité, dont la représentation est généralement accompagnée de poissons, mais que l’on trouve, sur des monnaies, chevauchant un lion, et dans son temple de Hiérapolis elle était soulevée par des lions. Quant à Hadad, son parèdre, il était souvent comparé à un taureau sauvage. Par ailleurs, nombre d’inscriptions, sur cette île de Délos, se réfèrent à ces dieux syriens. Alors, s’il y a à Délos tant de Syriens, pourquoi ne serait-ce pas l’un d’eux qui vivait dans cette demeure?

 

Avant de quitter cette maison, deux remarques me viennent à l’esprit. La première, c’est que l’immense majorité des demeures antiques que nous voyons se limitent à quelques colonnes de leur péristyle, à des murs détruits entre cinquante centimètres du sol et un mètre cinquante, alors qu’ici, derrière le péristyle nous voyons une maison presque en état d’être habitée, avec des murs et un toit. Et la seconde, c’est que ce mur derrière le péristyle est percé de portes et de fenêtres, ce qui est normal puisque c’est ainsi, en passant par la cour, que l’on va d’une pièce à l’autre, et que c’est sur la cour que, normalement, les pièces prennent le jour, mais cette maison comporte aussi une fenêtre donnant sur la rue, et cela c’est absolument exceptionnel dans l’architecture grecque.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Sur la place du théâtre, une maison éventrée laisse voir son sol de mosaïque géométrique. Il ne vaut pas, bien sûr, les fines représentations comme celle du tigre de Dionysos, mais je le trouve cependant du plus bel effet.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Nous sommes donc arrivés au théâtre. Les gradins, hélas, sont en terriblement mauvais état. En partant de la scène, il y avait une série de vingt-cinq gradins, au-dessus desquels courait sur tout le demi-cercle un couloir de circulation, le diazoma, puis du diazoma au sommet une autre série de quinze gradins. Le tout permettait à six mille cinq cents spectateurs de prendre place. La population de Délos a été estimée, pour le premier siècle avant Jésus-Christ, à environ trente mille habitants.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Au pied du théâtre, de l’autre côté de la scène, cette tranchée enjambée d’arches de pierre, c’est la citerne du théâtre, qui recueillait (et recueille) les eaux de pluie dévalant de la colline. Mesurant 22,50 sur 6 mètres, cette citerne construite de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ au début du troisième était recouverte d’un toit reposant sur les arches mais qui s’est effondré. En revanche, toute la superstructure s’est conservée en excellent état. Spon, qui a voyagé en 1675-1676, l’avait bien identifiée: “Sous l’endroit de la scène se découvrent en terre neuf voûtes séparées chacune par une muraille. Nous les prîmes pour des citernes, parce qu’à quelques-unes on voit un conduit qui y portait les eaux de pluie”.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

En passant derrière le théâtre sur la droite, c’est-à-dire au sud, on remarque un bâtiment comportant une immense fosse revêtue de mortier hydraulique, qui était donc une citerne. Huit mètres trente de profondeur, près de deux cent soixante-dix mètres cubes, c’est énorme. Je divise le volume par la hauteur, cela me donne une superficie de trente-deux mètres carrés, donc un carré de cinq mètres soixante-dix de côté. Et comme d’autre part le bâtiment comporte de nombreuses pièces, on suppose qu’il s’agissait d’une auberge. Toutefois, malgré la très forte probabilité, on n’a pas de preuve concrète que c’était une hôtellerie. Cela n’empêche pas d’admirer la belle porte au chambranle de marbre blanc donnant sur la rue.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Voyant ces dauphins dans la mosaïque de sol, les archéologues ont appelé Maison des Dauphins le bâtiment auquel nous accédons en commençant à monter vers la colline. Comme on peut s’en rendre compte lors de la visite de ces ruines, c’était une très riche et belle maison, sans doute l’une des plus luxueuses de Délos. Il est à noter que la superbe mosaïque des dauphins, fait exceptionnel (il n’en existe que cinq ou six exemples dans le monde grec du quatrième au premier siècle avant Jésus-Christ), est signée: Asclépiadès d’Arados. Arados est une île syrienne située à trois kilomètres de la côte, en face de Tartous.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

J’avoue ne pas repérer à quel bâtiment appartient ce mur, que je montre cependant parce que je le trouve intéressant avec ses blocs cyclopéens intégrés au milieu de pierres de petite dimension. Je l’ai photographié en allant de la Maison des Dauphins à l’Antre du Cynthe dont je vais parler tout de suite, Je suis donc passé près du sanctuaire appelé Sarapieion C puis près du sanctuaire qui avait été édifié par Ptolémée II, roi d’Égypte, pour Arsinoé, qui était sa sœur et qu’il avait épousée pour se conformer à la coutume des pharaons égyptiens qui, étant de sang divin, ne pouvaient épouser qu’une femme de sang divin elle-même pour que leur héritier et futur pharaon soit lui aussi de sang divin. Seule une sœur répondait à ces conditions. Et en tant que dieux, ils avaient, lui Ptolémée et elle Arsinoé, leurs temples. Mais par la suite, après leur mort, il a été décidé de substituer au culte d’Arsinoé le culte d’Agathè Tychè (la Bonne Fortune). Je ne saurais donc dire si le mur de ma photo appartient à l’un ou à l’autre de ces deux bâtiments.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Cette très curieuse construction débouche sur une sorte de grotte, que l’on appelle l’Antre du Cynthe. En grande partie naturelle, cette anfractuosité de la roche a été couverte de main d’homme. C’était le plus ancien lieu de culte d’Apollon sur l’île, c’est devenu par la suite un sanctuaire d’Héraklès. Ce sanctuaire datant de l’époque hellénistique, certains pensent qu’il a pu être fondé par Ptolémée II, qui prétendait descendre d’Héraklès.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Nous voilà déjà assez haut sur le mont Cynthe. Nous avons d’ici une belle vue sur l’ouest de l’île. En fait, cette photo n’est pas tout à fait à sa place, parce que je voulais d’abord montrer la situation de deux temples dont je vais tout de suite parler, à gauche le temple d’Héra avec, tout au bord de ma photo, son autel; et beaucoup plus à droite on distingue un toit à double pente au sommet d’un haut mur. On y reconnaîtra le temple d’Isis quand, tout à l’heure, je vais le montrer de face.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Je redescends donc vers les temples. Ici, dès la fin du neuvième siècle avant Jésus-Christ ou au début du huitième, se dressait un temple en l’honneur d’Héra. Il a été remplacé vers l’an 500 par celui que nous voyons aujourd’hui, avec ses deux fines colonnes d’un pronaos (qui est un peu l’équivalent du narthex des églises chrétiennes), et avec son autel de sacrifices à l’extérieur, l’ensemble constituant l’Héraion, ou sanctuaire d’Héra. Nulle part je n’ai trouvé l’explication de la petite sculpture de ma seconde photo ci-dessus, que l’on a un peu de mal à deviner sur ma première photo, contre le pilier du mur de droite. Peut-être ne fait-elle pas partie du mur de façade, il est possible qu’elle ait été trouvée sur le sol et placée là par la suite…

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Et le voilà, le temple d’Isis, avec sa statue de culte au fond de la cella et son autel sous la façade. Ce n’est pas le plus grand, loin de là, ce n’est pas le plus beau, le plus travaillé, il est simple. Mais juché sur la hauteur, majestueux dans sa simplicité, c’est l’un de ceux qui me touchent le plus.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Cette statue tout près du temple d’Isis, ces pierres éparses, sont les restes de sanctuaires des dieux égyptiens. Car Isis n’était pas la seule déesse égyptienne honorée ici. En fait, très vite elle a intégré le panthéon grec puis romain, beaucoup plus vite et surtout beaucoup plus profondément que les autres dieux égyptiens. Mais dans cette cosmopolite Délos où vivent beaucoup d’Égyptiens, ces gens avaient besoin de lieux de culte pour leurs dieux. Le temple d’Isis ressemble à un temple grec, le style des temples des autres dieux égyptiens était plus proche du style des temples d’Égypte.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Sur la première des deux photos ci-dessus, on reconnaît le temple d’Isis et, juste à sa droite, l’Héraion. Au premier plan, c’est la Maison de l’Hermès que nous allons voir en redescendant. Nous sommes au pied du mont Cynthe, on y voit, comme une saignée transversale, le chemin en escalier qui monte vers le sommet. Même en ce mois d’avril il fait déjà bien chaud et c’est l’heure où le soleil tape à la verticale, la montée est rude, mais nous ne pouvons nous en passer. Alors courage, nous grimpons.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Voilà, nous sommes arrivés au sommet, là où se situe le sanctuaire de Zeus Hypsistos. L’identification de ce sanctuaire n’a pu être réalisée que parce que l’on y a retrouvé une offrande. Car ce sanctuaire n’est absolument pas de type grec, on ne trouve rien de semblable ailleurs en Grèce. Cela est dû au fait qu’il s’agit d’une assimilation du dieu Baal à Zeus. Baal est un dieu phénicien de l’orage et de la foudre, et son nom désigne aussi “le maître”. Il n’est donc pas étonnant que le syncrétisme religieux l’ait fait honorer ici sous le nom du Zeus “le Très Haut” ou “Tout en Haut” (Hypsistos), mais que son sanctuaire soit d’un type étranger.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014
Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Je profite de ce que je suis sur le plus haut point de l’île de Délos pour regarder le paysage en bas. On y voit des murets de pierre sèche très anciens, visiblement d’époque byzantine, et puis ce grand espace plat limité par une parfaite parabole, dont malgré de longues recherches je n’ai pas trouvé l’explication.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

J’ai déjà évoqué, vue de loin, la Maison de l’Hermès, et sur ma photo nous la retrouvons en arrière-plan. Celle qui est en premier plan est dite Maison de l’Inopos, parce que ce cours d’eau sacré censé prendre sa source dans le Nil et qui était un torrent aujourd’hui à sec, faisait un coude dans ses parages. Curieusement, cette maison comportait deux portes. Dans son excellent livre que j’ai déjà évoqué plus haut, Fotini Zafiropoulou dit que le péristyle de cette maison “semble inachevé parce que la colonnade ne se déploie que sur les deux côtés”, comme on peut le constater sur ma photo, “et peut-être a-t-on voulu procéder à des modifications pour faire deux maisons, vu qu’il y a deux entrées au sud donnant sur le sentier”. Intéressante suggestion.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Et la voilà enfin, cette Maison de l’Hermès que deux fois déjà nous avons aperçue de loin. Elle s’appuie sur une colline sur la pente opposée de laquelle s’étage le théâtre. Son nom lui a été donné par les archéologues qui y ont découvert une tête de stèle hermaïque, œuvre de Callimaque (actif de 432 à 408 avant Jésus-Christ), le célèbre sculpteur athénien. Comme on le voit, c’est une imposante maison à plusieurs niveaux.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Nous sommes redescendus. L’heure du dernier bateau vers Mykonos approche. Nous nous sommes arrêtés brièvement au musée (trop brièvement, mais nous n’allons pas rentrer à Mykonos à la nage!), ce sera le sujet de mon prochain article. Il est 13h56 lorsque je prends la photo de cette ligne de magasins et d’entrepôts ci-dessus, les deux photos suivantes et qui vont conclure mon article ont été prises à 13h57, nous n’avons plus qu’à courir jusqu’au quai. Exceptionnellement aujourd’hui, l’île-musée ne fermera pas à 15h, mais le dernier bateau la quitte à 14h… manque de synchronisation entre les services du Ministère de la Culture et la compagnie privée de navigation… En repartant nous voyons, arrimé au quai, un yacht de plaisance. Ses heureux propriétaires vont pouvoir bénéficier d’une longue visite privée. Pas nous.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

En courant, nous passons près de la fontaine Minoé. Je l’avais déjà photographiée la dernière fois, tant pis je la publie de nouveau.

Délos, le site archéologique. Vendredi 18 avril 2014

Et enfin les si célèbres lions de Délos. Eux aussi, je les avais montrés. Mais ce serait leur faire outrage que de les négliger aujourd’hui. Alors sans avoir le temps d’aller jusqu’à l’esplanade qu’ils bordent, je mets le zoom en position téléobjectif et je leur tire le portrait.

 

Pendant notre visite, j’avais en main le dépliant donné avec le billet d’entrée. Il représente une carte du site avec les principaux monuments. J’étais donc conscient, en suivant mon trajet, de laisser de côté des bâtiments intéressants. Mais en lisant ensuite mes livres qui traitent de Délos, je me rends compte de tout ce que j’ai manqué. Je ne pouvais pourtant pas tout voir dans le temps dont nous disposions, ou alors j’aurais tout parcouru au pas de charge, sans pouvoir profiter de rien. Je crains qu’il ne nous soit pas possible de venir ici une troisième fois. Et pourtant il le faudrait… Je vais essayer de me montrer très pieux à l’égard d’Apollon et d’Artémis, peut-être m’accorderont-ils la faveur de revenir sur l’île qui les a vu naître?

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6 février 2017 1 06 /02 /février /2017 23:55
Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

Nous sommes revenus à Mykonos, mais c’est davantage pour nous rendre à Délos que nous sommes ici, cette Délos île musée qui ferme à 15 heures et que nous n’avons pu visiter que très partiellement lors de notre visite du 17 août 2011. Mais lors de notre précédent séjour à Mykonos nous étions dans un confortable hôtel hors de la ville, cette fois-ci nous avons opté pour une chambre en plein cœur de Chora, la capitale de l’île, et nous sommes hors de la période où des hordes de touristes dénaturent le charme grec cycladique de cette île qui se veut hyperbranchée. Nous débarquons du ferry, admirons le crépuscule.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

Impossible d’évoquer une Cyclade sans parler de ses moulins. Et c’est encore plus vrai de Mykonos qui s’enorgueillit de plusieurs moulins face à la mer.

 

Avant de nous lancer davantage dans notre petit tour, je cite le géographe grec Strabon (né vers 64 avant Jésus-Christ, mort vers 25 après Jésus-Christ): “Mykonos est cette île célèbre dans la Fable, sous le poids de laquelle furent écrasés les derniers géants tombés sous les coups d'Héraklès, ce qui a donné lieu au proverbe ‘tous en bloc sous Mykonos’, lequel s'adresse à ces écrivains qui sous un seul et même titre rassemblent les choses les moins faites pour aller ensemble. Myconiens est aussi le nom qu'on donne parfois aux chauves, la calvitie étant une infirmité très commune dans cette île”.

 

Et aussi Jacob Spon, médecin et botaniste, qui a voyagé en 1675-1676: “Il n’y a qu’un seul village dans l’île […]. Le nombre des habitants monte à peine à deux mille, et l’on y trouve quatre femmes pour un homme, parce que la plupart de ces insulaires sont mariniers ou corsaires, et il ne revient jamais la moitié de ceux qui vont chercher fortune. Les filles n’y sont pas cruelles, quoique pour la plupart elles soient très belles”.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014
Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

Puisque Spon me donne l’occasion de parler des femmes de Mykonos, j’en profite pour ajouter une gravure publiée par Tournefort qui, lui, a visité Mykonos en 1700. Ensuite, il publie trois planches détaillant leur costume, celle que je montre ici est la troisième.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

J’ai un guide historique et archéologique de Délos et Mykonos. Son auteur, Constantinos Tsakos, n’est pas n’importe qui, puisqu’il a été éphore des antiquités. Il dit que selon Hésychius le mot dérive de Mycôn qui signifie “tas de rochers”. Cela pique ma curiosité, je me jette sur le texte grec d’Hésychius (un grammairien du sixième siècle de notre ère, auteur d’un dictionnaire), et je trouve: “οἱ Μυκόνιοι διεβεβόηντο ἐπὶ γλισχρότητι. Γλίσχρον”, soit “Les Mycéniens découlent de la viscosité. Visqueux”. Mais je consulte mon Bailly, le grand dictionnaire grec-français, LA référence. Le mot Mycôn ne s’y trouve pas, et il dit que l’adjectif γλίσχρον, visqueux, en vient à qualifier quelque chose qui s’attache fortement, d’où tenace. Et il donne des références de textes antiques où le mot doit être interprété comme importun, et ailleurs ergoteur. Rien à voir avec ce que dit Tsakos, qui est un homme éminent. Comment se fait-il que son texte d’Hésychius et le mien ne disent pas la même chose? Il est vrai qu’avoir des tas de rochers dans la mer près de la côte n’a rien de désobligeant, tandis que d’être ergoteur et importun n’est guère flatteur pour les Mycéniens. Peut-être ceci explique-t-il cela.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

Cela a longtemps été, et c’est encore aujourd’hui, pour les uns un acte de piété, pour d’autres une coutume, pour d’autres encore un snobisme m’as-tu-vu, lorsque l’on a de l’argent, de se construire une chapelle privée. Fort bien. Mais le problème, m’a expliqué un “papas”, un prêtre orthodoxe, c’est que dans une chapelle ou une église consacrée une messe doit être célébrée au moins une fois l’an, et il y en a désormais tant et tant sur le territoire que les prêtres ne sont plus en nombre suffisant, car ils doivent officier en priorité dans les églises paroissiales. En conséquence les métropolites (évêques orthodoxes) exigent à présent qu’autorisation de construire une chapelle privée leur soit demandée, et elle n’est plus toujours accordée.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014
Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

Puisque j’avais déjà publié un article Mykonos, j’arrêterai là en ce qui concerne des vues de Chora, la capitale de l’île (c’est d’ailleurs le nom, “le pays”, donné à la plupart des capitales de petites îles), et je me limiterai aux deux photos ci-dessus pour la campagne. Un paysage très accidenté où la roche nue apparaît partout, des prés et des murets de pierre sèche, des constructions dont la pierre se fond avec celle de la montagne environnante.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

Si je reviens à Chora, ce n’est pas pour la ville en elle-même, mais pour cette église si particulière, si originale, la Paraportiani, composée de la réunion de cinq chapelles, quatre en bas et une superposée. La voilà telle qu’on la voit de la mer.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014
Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014
Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014
Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

Je l’avais déjà montrée lors de mon article de 2011, comment ne pas le faire? Mais cette fois-ci j’ai disposé de plus de temps pour tourner autour, et comme lors de l’un de nos passages c’était le moment où Hélios, sur son char de feu, va plonger dans l’océan du côté des Hespérides pour que ses chevaux se reposent en se baignant, et lui dans son palais d’or. Tout le monde parle du coucher de soleil de Santorin, celui de Mykonos n’est pas mal non plus. Il est ici pour moi l’occasion de publier mes nouvelles photos de la Paraportiani.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

La grande église de Mykonos est imposante et elle est loin d’être laide, mais je ne lui trouve pas le même charme qu’à la Paraportiani. Mais aujourd’hui, c’est le 18 avril, et –cela n’arrive pas souvent, mais cette année c’est ainsi–Pâques catholique et Pâques orthodoxe tombent le même jour, le 20 avril. Nous sommes donc en pleine Semaine Sainte.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014
Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

Semaine Sainte, et même plus précisément le Vendredi Saint. Cela donne lieu à une célébration religieuse et à une procession. Or les Grecs, pratiquants ou pas, se déclarent à plus de quatre-vingt-dix pour cent chrétiens orthodoxes, et lorsqu’il y a dans les grandes occasions (et aujourd’hui, la mort de Jésus sur la croix en est une) une procession, elle est toujours suivie par des foules considérables.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

Ce buste féminin, c’est celui de Manto Mavrogenous (Trieste 1796 – Mykonos 1848). C’est une personne riche et cultivée. Polyglotte, elle parle grec, la langue de sa famille et de ses origines, italien puisque née à Trieste, Turc, parce que son pays fait partie de l’Empire Ottoman, français parce que notre pays, en cette première moitié du dix-neuvième siècle, brillait par ses romanciers, ses poètes, sa lutte pour les libertés. Quand éclate la grande guerre d’indépendance grecque, elle va, sans compter, galvaniser les combattants, fournir aide et assistance aux réfugiés, aux philhellènes, et elle va utiliser sa fortune pour financer les frais des combats et payer soldats et marins. Intelligente, patriote, courageuse, généreuse et, ce qui ne gâte rien, extrêmement belle, Manto Mavrogenous est célébrée par les Grecs.

Mykonos. Du 17 au 19 aril 2014

Et pour terminer, une information importante. Dans ces toilettes publiques, les deux places de gauche vous sont réservées, Mesdames. Pour nous les hommes, ce sont celles de droite. La décence la plus élémentaire impose cette distinction, cela va de soi.

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4 février 2017 6 04 /02 /février /2017 23:55
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Il convient d’abord de placer l’île de Despotiko que les guides ignorent superbement. Ils n’en citent même pas le nom, alors que le musée archéologique de Paros regorge d’objets qui y ont été mis au jour. Je montre donc ci-dessus une copie d’écran Google Earth où l’on peut voir Antiparos au sud-est de Paros et Despotiko au sud-est d’Antiparos, et tout près.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

À l’époque géométrique puis à l’époque archaïque, la navigation était dense à travers la mer Égée. Le commerce, les échanges, les pèlerinages justifiaient que les navires recherchent des mouillages sûrs pour relâcher. Or il se trouve que la côte nord de Despotiko offrait un petit port bien abrité, d’autant plus qu’il était protégé en outre par un isthme qui reliait la petite île de Tsimintiri à l’île de Despotiko. Cet isthme, aujourd’hui, a été recouvert par la mer. Cette saisie d’écran de Google Earth permet de comprendre pourquoi un vaste sanctuaire a pu profiter de cet excellent mouillage, d’autant plus que là était le seul port possible pour accéder à l’île.

 

Il nous fallait donc absolument voir les lieux, fouler ce sol. Mais l’île de Despotiko est aujourd’hui inhabitée (à part un seul et unique berger qui y met ses chèvres à paître), et puisque les touristes n’y sont attirés ni par leurs guides, ni par les agences de voyages, il n’existe aucune liaison entre Antiparos et Despotiko. Les archéologues se rendent sur leur lieu de fouilles par leurs propres moyens. J’ai entendu dire qu’il existerait un projet d’organiser le site pour la visite et de prévoir des traversées. Ce sera peut-être ainsi dans deux ou trois ans, ce ne l’est pas actuellement en 2014. Tant pis pour nous.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Par chance, le patron de la taverne où nous avons déjeuné nous a dit connaître un marin pêcheur qui accepterait peut-être de nous emmener, et nous a mis en contact avec lui. Et cet homme a accepté fort gentiment. Et cela presque gratuitement, puisqu’il n’a pas demandé plus de 10€ tout compris. Son temps, son carburant, cela vaut bien plus. Il nous a déposés sur Despotiko, nous a proposé de revenir nous chercher au bout d’une heure, et de plus, au retour, il nous a fait voir des cavernes dont je parlerai tout à l’heure, sans que nous le lui demandions (nous en ignorions l’existence!). Cela, c’est bien la gentillesse grecque, la philoxénia grecque. J’ai eu la bêtise de ne pas penser à lui demander l’autorisation de publier sa photo, ce qui me contraint à m’abstenir. Je ne lui suis pas moins reconnaissant pour autant.

 

Mes photos ci-dessus montrent l’approche de Despotiko, puis le moment où, descendus à terre, nous voyons le bateau repartir pour nous laisser explorer tranquillement les ruines, et enfin le sympathique chien du bord, qui s’est révélé être un affectueux compagnon de traversée.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Quelques tombes néolithiques ont été dégagées, mais les fouilles, initiées seulement en 1997, concernent surtout des constructions remontant à l’époque géométrique et à l’époque archaïque, soit du neuvième au sixième siècles avant Jésus-Christ, appartenant essentiellement à un grand complexe de sanctuaire. Tout ce que l’on sait sur ce sanctuaire est dû au travail des fouilleurs et des archéologues, car on ne dispose d’aucune source antique, aussi curieux que cela puisse paraître pour un lieu de culte qui a fonctionné pendant plus d’un millénaire.

 

Plus de quarante morceaux d’au moins dix statues archaïques ont été trouvés, réutilisés comme pierres de construction. Ces statues ont été détruites peu après avoir été sculptées, ce qui fait penser à une destruction volontaire. Au vu des dates probables, on peut se demander si les Athéniens de Miltiade, en 490/489, ne seraient pas passés de Paros à Despotiko et se seraient alors attaqués au sanctuaire.

 

Ce sanctuaire a été en usage jusqu’au Bas-Empire romain. Dans les temps de l’antiquité tardive, on construit dessus des habitations d’une seule pièce chacune, où l’on vit jusqu’au début de l’époque byzantine. Puis les lieux sont désertés, mais on les retrouve habités à la fin de l’Empire Byzantin. Dans la deuxième moitié du dix-septième siècle, Daniel, un pirate français chevalier de l’Ordre de Malte, harcèle les îles de l’Égée, qui sont ottomanes, et va jusqu’à utiliser Despotiko comme base d’opérations. En 1675, près de Despotiko, la flotte ottomane lui livre bataille. Daniel a le dessous, il met le feu à son bateau et se réfugie avec ses hommes dans l’île, où il propose aux habitants une jolie somme s’ils le cachent pour qu’il ait la vie sauve, mais les habitants le font prisonnier et le livrent aux Ottomans. Comme on s’en doute, il sera mis à mort. La nouvelle de sa prise et de son exécution parvient aux oreilles d’autres pirates, dont Orange, Honora, Hugo de Crevelier, qui décident de le venger. Ils font immédiatement voile vers Despotiko et, quand les Ottomans libèrent le terrain, ils débarquent, pillent l’île et exterminent les habitants. L’île est de nouveau déserte. Déjà, à chaque fois que l’on construisait des habitations, on prenait colonnes, chapiteaux, pierres des temples antiques, or voilà qu’au dix-neuvième siècle, pour créer un parc animalier, on y revient pour encore une fois puiser dans les ruines des matériaux de construction.

 

Ici et là, de grands panneaux extrêmement bien faits donnent, en grec et en anglais (comme si l’on attendait les touristes) une foule d’informations sur le rôle des bâtiments, sur les époques, sur les trouvailles; mais à défaut de panneaux clairs placés devant chaque ruine expliquant ce que l’on voit, il est très difficile pour les visiteurs solitaires que nous sommes d’identifier chacune des constructions dont on voit les restes. Je pense que mes photos, ici, concernent les six bâtiments que les archéologues nomment, avec des lettres de l’alphabet grec, B, Γ, Ζ, Η, Κ, Λ (bêta, gamma, zêta, êta, kappa, lambda). Ils sont placés tout au long de la route que devaient suivre les visiteurs entre le port et le sanctuaire. Les deux petits bâtiments Κ et Λ semblent avoir été des tours d’observation.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Sur Tsimintiri qui, comme je le disais au début, est aujourd’hui une île mais dans l’antiquité était reliée au continent par un isthme, ont été mis au jour les restes de cinq bâtiments ayant fait partie du même sanctuaire. Comme nous n’y sommes pas allés voir, je ne peux rien en montrer. Revenons à Despotiko. Le bâtiment Γ, qui est rectangulaire et constitué de deux pièces de mêmes dimensions, est tourné vers l’île sacrée de Délos, ce qui ferait penser à un temple double honorant les jumeaux de Délos, Apollon et Artémis, qui sont les dieux patrons de Despotiko.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Les autres bâtiments, B (construit à la fin du sixième siècle, un rectangle de vingt mètres sur 9 comportant sept pièces), Z (construit à l’époque classique, cinquième ou quatrième siècle, quatre pièces donnant sur un atrium pavé qui leur est commun), H (un rectangle du sixième siècle comportant six pièces et mesurant vingt-trois mètres sur neuf) peuvent avoir été des entrepôts, des ateliers d’artisans, des boutiques de souvenirs ou d’offrandes, des maisons d’habitation.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Puisque nous venons de suivre la voie qui menait du port au sanctuaire, c’est logiquement le sanctuaire que nous allons voir maintenant. Ces bâtiments du premier plan, je suppose que ce sont ceux que les archéologues appellent le complexe sud. J’en parlerai tout à l’heure.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Ci-dessus, une hypothèse de reconstruction 3D du sanctuaire est proposée sur un panneau du site. C’est l’œuvre de G. Orestidis-S. Koulis, 2012. Sur la gauche, ce complexe sud est ce que je crois avoir identifié il y a un instant.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Nous voici au cœur du sanctuaire, dans les bâtiments baptisés A composés de cinq pièces. Même si ce que nous voyons aujourd’hui ne remonte pas si loin, c’est depuis le neuvième siècle avant Jésus-Christ qu’a lieu ici une activité cultuelle. Il convient d’y distinguer, dans les bâtiments dont nous pouvons voir les restes, trois phases successives. D’abord, vers 550 avant Jésus-Christ, la construction du temple (pièces A1 et A2). Très tôt après, en 540-530, la construction de l’hestiatorion, ou salle à manger (salles A3, A4 et A5). Enfin, vers 500, des travaux de rénovation de l’ensemble, avec l’édification d’une colonnade dorique en marbre.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Face au temple, se trouvait un βόθρος (bothros), trou carré en marbre sur une pierre duquel il y a une inscription au nom d’Hestia Isthmia, la déesse Hestia de l’Isthme. L’isthme c’est, bien sûr, celui de Tsimintiri. Et comme Hestia est la protectrice des marins et que nous sommes sur une île, et plus particulièrement une île dont le port accueille nombre de navires faisant relâche lors de routes à travers l’Égée, ce culte ici n’a rien d’étonnant. Il est venu s’ajouter à celui d’Apollon et d’Artémis à l’époque classique.

 

Par ailleurs, sur le dessin reconstituant les bâtiments, on remarque au milieu du téménos (l’espace consacré) une construction semi-circulaire: c’est un autel d’époque archaïque.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Sur leur flanc ouest, les cinq bâtiments A1 à A5 s’appuient sur un même mur sur une longueur de quarante mètres. Ce mur nous est parvenu, à une hauteur maximum d’un mètre cinquante.

 

Avant de quitter les bâtiments du temple, il convient de dire que ce sanctuaire a connu une grande affluence et qu’il était, à l’époque archaïque, en connexion avec tous les grands centres cultuels, comme le prouvent tous les objets trouvés sous le sol de ce bâtiment A: ils proviennent des Cyclades, de Corinthe, de l’est de l’Ionie, de Chypre, de l’Égypte du neuvième au sixième siècles, de Rhodes, de Phénicie (c’est-à-dire la Syrie et le Liban actuels). Trouvés sous le sol, disais-je? Oui, car ce n’était pas par désintérêt qu’on les enfouissait sous le sol, c’est au contraire par respect, pour les protéger, que l’on a placé là ces offrandes lors de la construction du temple. Entre autres, c’est là que l’on a retrouvé la statuette dédalique que j’ai montrée dans mon article sur le musée archéologique de Paros; elle constituait la statue de culte au septième siècle et, lorsqu’au milieu du sixième siècle on a construit le nouveau temple, elle aurait été en concurrence avec la nouvelle statue, si elle n’avait pas été brisée accidentellement par les maçons.

 

Il y a encore deux bâtiments que je n’ai pas repérés pour les prendre en photo, c’est le bâtiment Δ (delta) édifié en 550-525 au nord du temple, et où la grande richesse des fouilles signifie que c’était un lieu de culte; et, à l’est du temple, le bâtiment E (epsilon) édifié dans la seconde moitié du sixième siècle et qui comporte deux salles. Puis, à une date ultérieure, ont été construites une stoa au nord, une stoa au sud et une stoa à l’est.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Nous voilà arrivés au complexe sud, qui était enfermé dans une enceinte. Il comportait les bâtiments nommés Θ (thêta) et I (iota).

 

Le bâtiment Θ est intéressant, parce que ses trois pièces d’époque archaïque sont très particulières, uniques en Grèce. Sa pièce la plus au sud est pavée de plaques de schiste. À l’intérieur, il y avait un bassin oblong de marbre gris; il y avait aussi un muret bas, et trois blocs circulaires en calcaire avec des trous à la partie supérieure comme à la partie inférieure; dans le sol, une canalisation court à travers toute la salle puis sous le mur est, pour écouler de l’eau à l’extérieur; quant aux murs, ils étaient revêtus de plâtre hydraulique; et enfin, dans le sol également, les fouilleurs ont trouvé un grand bassin de terre cuite. Tout cela prouve que ce bâtiment comportait un bain (loutron) qui constituait l’équipement pour les ablutions de purification des prêtres et des visiteurs avant de pénétrer dans le sanctuaire.

 

Le bâtiment I comporte onze salles de dimensions variées. Les objets qui y ont été trouvés, des poteries attiques de qualité, permettent de le dater de l’époque classique. Dans les murs, des fragments de statues de kouroi servaient de pierres de construction: sans doute, ces statues archaïques étaient-elles brisées, aussi les a-t-on réutilisées ainsi (ce n’était pas impie, puisque ce n’étaient pas des statues de dieux).

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Pour qui s’intéresse aux ruines antiques, ces images ne sont pas indifférentes, mais malheureusement, je ne suis pas capable de les situer. Tout au plus, en voyant la seconde de mes trois photos ci-dessus, je me demande si ce cylindre de calcaire avec son trou au sommet n’est pas l’un des trois blocs décrits dans le bâtiment d’ablutions.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

C’est très bientôt l’heure du rendez-vous avec notre aimable convoyeur. En redescendant à travers cette prairie vers la mer, je prends quelques photos du paysage de l’île. En face, c’est Antiparos toute proche.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Comme je l’ai dit au début, ce marin qui nous transporte aime et admire son île, à juste titre parce qu’elle est exceptionnelle. Avant de nous ramener à notre point de départ, il se dirige plus à l’est de la côte d’Antiparos, pour passer sous des voûtes rocheuses et nous montrer des cavernes très pittoresques et très belles, sculptées par la mer.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Nous ressortons de cet espace enclos dans de hauts rochers, et à présent nous longeons la falaise. J’aime bien voir les lignes qui correspondent aux couches géologiques et aux mouvements telluriques qui les brisent ou les dévient de l’horizontalité.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Et puis encore quelques images d’anfractuosités, de grottes de la côte sud-est d’Antiparos. C’est beau, c’est sauvage, et ça se passe de commentaire. Merci Monsieur. Ευχαριστώ Κύριε.

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