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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 23:55
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Les Cabires, nous les avons déjà vus à Samothrace. Je dis leur nom, je ne devrais pas, c’est interdit, ils pourraient se venger. En général, afin d’éviter ce sacrilège, on les appelle les Grands Dieux. Selon les légendes, Héphaïstos, le dieu de Limnos, est généralement considéré comme le fils de Zeus et de sa femme Héra, et comme le père des Cabires, qui sont selon les traditions au nombre de trois, quatre ou sept, et qui sont honorés d’un culte à mystères. Aussi ne sait-on quasiment rien de ce culte, sans compter qu’ils n’apparaissent dans aucune légende qui leur soit associée. Mais ils ont ici, à Limnos, leur sanctuaire.

 

Ce que l’on sait, c’est qu’il s’agissait d’un culte chthonien, car on a retrouvé des serpents de terre cuite. Diverses hypothèses ont été avancées par les chercheurs, j’ai lu beaucoup de rapports, mais chacun échafaude sa théorie, après avoir consciencieusement démontré que les autres théories étaient fausses.

 

La pièce de monnaie ci-dessus, qui est dédiée aux Grands Dieux, et par conséquent doit en représenter un, je l’ai photographiée au musée numismatique d’Athènes en octobre 2013. Il est dit qu’elle date du second siècle de notre ère, et provient de Thessalonique où, à ma connaissance, il n’y avait pas de sanctuaire des Grands Dieux. Si, donc, la ville a frappé des pièces à leur effigie, c’était en référence à l’un des sanctuaires proches, c’est-à-dire celui de Samothrace ou celui de Limnos. Mais ces dieux protégeaient les marins, et Thessalonique était (et est encore) un grand port. C’est pourquoi les marins constituaient l’essentiel des effectifs des initiés aux mystères.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Les ruines archéologiques du sanctuaire se situent dans un site d’une beauté à couper le souffle. Rien que pour cela, il vaut la visite. Mais je suis bien en peine de commenter ce que nous voyons. En effet, les guides et les dépliants touristiques se contentent d’évoquer l’existence du site. Et encore, certains l’ignorent totalement. Sur place ou dans les librairies, on ne vend aucun document à son sujet, livre, fascicule, rien. Le ministère de la culture grec publie un site Internet fort bien fait, en grec et en anglais. Son adresse en anglais: http://odysseus.culture.gr/index_en.html et je l’ai bien sûr consulté. Dans l’onglet “sites archéologiques” (il faut de nouveau réclamer la langue anglaise), on clique sur la rubrique “index alphabétique”, puis sur la lettre L. Ni à Limnos, ni à Lemnos on ne trouve le moindre site… Alors cliquons sur la lettre C ou sur la lettre K pour les Cabires. Il y a bien un Kabireion, sanctuaire des Cabires, mais il est à Thèbes. Alors si même le ministère de la culture ignore celui de Limnos… Et si je veux aller prier les Grands Dieux avant une traversée par mer? C’est le ministère de la culture et des cultes!

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Je suis donc réduit à montrer quelques vues du sanctuaire sans pouvoir rien en commenter. Ce que je sais, c’est qu’il y avait essentiellement deux espaces différents, et nous avons vu tout à l’heure une ligne de colonnes qui appartenait à l’un d’entre eux. Ici, quelques vues de détails, dont je ne sais pas ce qu’ils représentent. Sur la seconde photo ci-dessus, on distingue au milieu un petit panonceau bleu. Ah, enfin une explication? Nenni! C’est simplement pour interdire l’accès.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Et encore cet espace du sanctuaire, avant de passer à autre chose. Il serait pourtant intéressant de savoir à quoi pouvaient servir ces deux petites niches et cette zone plus étroite, surélevée de deux marches.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Dans mon premier article sur cette île, que j’ai intitulé Limnos, faisons connaissance, j’ai très brièvement évoqué Philoctète, qui utilise la terre miraculeuse de Limnos pour soigner sa blessure. Le moment est venu de raconter cette histoire. Mais comme, dans son Télémaque, Fénelon raconte l’histoire de Philoctète en s’inspirant de très près des sources grecques, parfois même en en livrant presque une traduction mot à mot, en voici de très larges extraits. Notons seulement que, selon une vieille coutume qui perdurera jusqu’au milieu du vingtième siècle, voire parfois plus tard, Fénelon “traduit” les noms des dieux grecs en leur équivalent chez les Romains. Ainsi Héraklès devient Hercule, et Asclépios devient Esculape:

 

Héraklès brûle dans la tunique de Nessos: “De l'autre main il tâchait en vain d'arracher de dessus son dos la fatale tunique; elle s'était collée sur sa peau, et comme incorporée à ses membres. À mesure qu'il la déchirait, il déchirait aussi sa peau et sa chair; son sang ruisselait et trem­pait la terre”.

Héraklès s’adresse alors à Philoctète: “Où es-tu donc, ô mon cher Philoctète! Philoctète, la seule espé­rance qui me reste ici-bas? À ces mots, je me hâte de courir vers lui; il me tend les bras, et veut m'embrasser; mais il se retient, dans la crainte d'allumer dans mon sein le feu cruel dont il est lui-même brûlé. Hélas! dit-il, cette consolation même ne m'est plus permise. En parlant ainsi, il as­semble tous ces arbres qu'il vient d'abattre; il en fait un bûcher sur le sommet de la montagne; il monte tran­quillement sur le bûcher; il étend la peau du lion de Némée, qui avait si longtemps couvert ses épaules lors­qu'il allait d'un bout de la terre à l'autre abattre les monstres, et délivrer les malheureux; il s'appuie sur sa massue, et il m'ordonne d'allumer le feu du bûcher. Mes mains, tremblantes et saisies d'horreur, ne purent lui refuser ce cruel office”.

Héraklès: “Je te laisse ce que j'ai de plus précieux sur la terre, ces flèches trempées dans le sang de l'hydre de Lerne. Tu sais que les bles­sures qu'elles font sont incurables; par elles tu seras invincible, comme je l'ai été, et aucun mortel n'osera combattre contre toi. Souviens-toi que je meurs fidèle à notre amitié, et n'oublie jamais combien tu m'as été cher. Mais, s'il est vrai que tu sois touché de mes maux, tu peux me donner une dernière consolation; promets-moi de ne découvrir jamais à aucun mortel ni ma mort ni le lieu où tu auras caché mes cendres”.

Partant pour Troie, Ulysse souhaite disposer des armes invincibles d’Héraklès et, sachant l’amitié qui lie Héraklès et Philoctète, il tâche d’arracher à ce dernier le secret de la tombe où peuvent être dissimulées ces armes: “Il ne put jamais néanmoins m'arracher le secret de la mort d'Hercule, que j'avais juré de ne dire jamais; mais il ne doutait point qu'il ne fût mort, et il me pressait de lui décou­vrir le 1ieu où j'avais caché ses cendres. Hélas! j'eus horreur de faire un parjure, en lui disant un secret que j'avais promis aux dieux de ne dire ja­mais; mais j'eus la faiblesse d'éluder mon serment, n'osant le violer; les dieux m'en ont puni: je frappai du pied la terre à l'endroit où j'avais mis les cendres d'Hercule. Ensuite j'allai joindre les rois ligués, qui me reçurent avec la même joie qu'ils auraient reçu Hercule même. Comme je passais dans l'île de Lemnos, je voulus montrer à tous les Grecs ce que mes flèches pouvaient faire. Me préparant à percer un daim qui s'élançait dans un bois, je laissai, par mégarde, tomber la flèche de l'arc sur mon pied, et elle me fit une bles­sure que je ressens encore. Aussitôt j'éprouvai les mê­mes douleurs qu'Hercule avait souffertes; je remplissais nuit et jour l'île de mes cris: un sang noir et corrompu, coulant de ma plaie, infectait l'air, et répandait dans le camp des Grecs une puanteur capable de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute l'armée eut horreur de me voir dans cette extrémité; chacun conclut que c'était un supplice qui m'était envoyé par les justes dieux. Ulysse, qui m'avait engagé dans cette guerre, fut le premier à m'abandonner”.

Les Grecs partent, laissant Philoctète seul à Limnos: “Je demeurai, presque pendant tout le siège de Troie, seul, sans secours, sans espérance, sans soulagement, livré à d'horribles douleurs, dans cette île déserte et sauvage, où je n'entendais que le bruit des vagues de la mer qui se brisaient contre les rochers. Je trouvai, au milieu de cette solitude, une caverne vide dans un rocher qui élevait vers le ciel deux pointes semblables à deux têtes”.

Près de dix ans, donc, ont passé. Durant la guerre, Achille est mort, Patrocle est mort, Ajax fils de Télamon est mort… Décidément, les Grecs ont besoin des armes d’Héraklès. Ulysse accompagné de Néoptolème, le fils d’Achille, se rendent enfin à Limnos auprès de Philoctète: “Cependant Néoptolème me disait: Sachez que le divin Hélénus, fils de Priam, étant sorti de la ville de Troie par l'ordre et par l'inspiration des dieux, nous a dévoilé l'avenir. La malheureuse Troie tombera, elle ne peut tomber qu'après qu'elle aura été attaquée par celui qui tient les flèches d'Hercule: cet homme ne peut guérir que quand il sera devant les murailles de Troie; les enfants d'Esculape le guériront”.

Philoctète hésite. Il n’a nulle envie de suivre cet Ulysse qu’il exècre parce qu’il l’a abandonné seul sur cette île. Mais Héraklès lui apparaît et lui demande de partir. Alors finalement Philoctète prend la décision: “Ô jour heureux, douce lumière, tu te montres enfin, après tant d'années! Je t'obéis, je pars après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre! adieu, nymphes de ces prés humides! Je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer. Adieu, rivage, où tant de fois j'ai souffert des injures de l'air! Adieu, promontoire, où Écho répéta tant de fois mes gémissements! Adieu, douces fontaines, qui me fûtes si amères! Adieu, ô terre de Lemnos! laisse-moi partir heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis”.

 

Telle est la version que Fénelon a reprise. Mais dans le deuxième chant de l’Iliade, aux vers 718 et suivants, on peut lire: “Les hommes de Méthonè, de Thaumakia, de Mélibœa et de la rocailleuse Olizôn, avaient pour chef Philoctète qui excelle au tir à l’arc, sur sept vaisseaux. […] Et lui, dans une île, il était couché, en proie à de grandes douleurs, dans la divine Lemnos où l’avaient laissé les fils des Achéens, souffrant de la mauvaise blessure d’un redoutable serpent d’eau”.

 

Et de même, dans la célèbre tragédie de Sophocle, vers 266-268: “…souffrant d’un mal horrible, déchiré de la morsure horrible de la vipère homicide”.

 

Le bas-relief de marbre, sur ma photo, est daté d’avant le milieu du deuxième siècle après Jésus-Christ; je l’ai photographié en octobre 2011 au musée archéologique de Vravrona (Brauron), en Attique, mais je ne l’avais pas publié à l’époque: cf. mon article Brauron (Vravrona). Jeudi 13 octobre 2011. Cet homme qui gît sur le sol de la caverne, c’est bien sûr Philoctète. La notice du musée dit qu’il est à Limnos “according to the version of the tragic poet Euripides”, selon la version du poète tragique Euripide. Il est vrai qu’Euripide a écrit un Philoctète, mais la pièce est perdue, on n’en possède que de très courts fragments. C’est évidemment le Philoctète de Sophocle auquel cette notice veut faire allusion. Ensuite, il est dit que “Philoctète, plutôt âgé et malade, est représenté appuyé dans une grotte. En arrière-plan, derrière l’entrée de la grotte, deux têtes d’hommes sont visibles. La première, avec une barbe épaisse et un pilos [bonnet de feutre] conique est identifié à Ulysse. L’autre, probablement Diomède, avec des cheveux épais et bouclés et une barbe, dépossède Philoctète de son arc et de son carquois”. C’est bien, de le voir représenté dans sa grotte, mais à présent il nous faut aller voir sa grotte, qui est juste au-dessous du sanctuaire des Grands Dieux.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Quoi? C’est interdit? Il est interdit de descendre vers la grotte de Philoctète parce que le sentier est dangereux, est-il dit en grec, et répété en anglais. En-dessous, un autre panneau, rédigé seulement en grec, dit qu’il est “interdit d’accéder à la grotte de Philoctète, en raison de la dangerosité due à la chute de roches”. Mais pendant dix ans, chaque jour pour aller chasser ou pour rapporter de l’eau douce, Philoctète a emprunté ce sentier. Alors malgré les risques de nous prendre un rocher sur le crâne, nous sommes descendus voir.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

En dehors des possibles chutes de rochers, le chemin n’est certes pas plat et bien entretenu, mais il n’est guère difficile. Les cailloux roulent un peu sous les pieds, on distingue des velléités de tailler des marches ici ou là, mais la descente s’effectue sans encombres.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Ainsi, c’est donc dans cette grotte aujourd’hui occupée par la mer que, selon la tradition, le héros de l'Iliade aurait passé les dix années qu’a duré la Guerre de Troie. Beaucoup d’éléments laissent penser, aujourd’hui, que vers le treizième ou le douzième siècle avant Jésus-Christ une guerre a mis fin par le feu à la ville de Troie. Des textes en linéaire B citent des noms qui ressemblent à ceux de héros d’Homère, tels que celui d’Agamemnon. Par conséquent, sans doute y a-t-il un fond de vérité dans l’épopée de l'Iliade. Mais de là à tout prendre à la lettre, il y a une marge, une très large marge. Peut-être Philoctète a-t-il été inventé pour représenter les personnes soignées d’une morsure venimeuse avec de la terre de Limnos.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Et même si, très vraisemblablement, ce dessin gravé dans la roche est moderne, car je pense que les éléments se seraient chargés de l’effacer durant tant de millénaires, je veux me persuader de croire qu’il est l’œuvre de Philoctète meublant sa solitude et tentant d’oublier sa souffrance en dessinant sur le rocher. Il ne nous reste plus qu’à remonter et à quitter les lieux.

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Published by Thierry Jamard
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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 23:55
Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014
Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014

Ce samedi 24 mai, nous sommes en train de nous préparer pour aller visiter le musée archéologique de Myrina qui, paraît-il, contient quelques merveilles, parmi lesquelles cette célèbre sirène dont j’ai montré une reproduction dans l’atelier de poterie de Konstantina Despoteri, à Kontopouli (mon premier article sur Limnos), et aussi des céramiques de l’âge du bronze et d’autres des époques archaïque, classique et hellénistique. Bref, nous nous préparons fébrilement, tout excités à la pensée de ce que nous allons voir et admirer. Et soudain, le camping-car se met à danser, comme si nous roulions à vive allure sur une route criblée de nids de poule, ou comme si un ouragan nous secouait violemment. Pas de nids de poule, pas d’ouragan, c’est un fort séisme. Nous sommes ici au bout de la faille nord-anatolienne qui court tout au long des montagnes de la chaîne Pontique, en suivant la côte nord de l’Asie Mineure. Cette Asie Mineure qui est poussée vers le nord-ouest par la plaque d’Arabie. Je disais “fort séisme”, car 6,5 sur l’échelle de Richter, ce n’est pas rien, mais ce n’est pas non plus ce qu’il y a de pire, et heureusement d’après les informations que nous avons il n’a pas fait de victimes, ni en Grèce, ni en Turquie. 266 blessés quand même en Turquie, mais le séisme n’en est qu’indirectement responsable, car c’est la conséquence de mouvements de panique, des gens qui ont sauté par la fenêtre, d’autres qui sont tombés dans les escaliers, etc. Lorsque je vivais au Chili, j’ai connu bien pire, des centaines de morts, et à la maison je me rappelle les meubles qui couraient d’un mur à l’autre… Bon, allez, c’est fini, on ne va pas attendre pour savoir s’il y aura des répliques, nous partons pour le musée.

 

Las! Las! Le personnel du musée est dehors, dans le petit jardin. Interdiction formelle d’entrer dans le bâtiment. Ce bel hôtel néoclassique a été ébranlé, des plafonds se sont effondrés, ingénieurs et architectes vont venir l’examiner pour savoir s’il peut être réparé, mais il serait dangereux d’y pénétrer, le reste des plafonds peut tomber, voire des murs s’écrouler, à plus forte raison si le séisme connaît des répliques. Même en courant, pour aller vite fait nous chercher un catalogue que nous aurions acheté à défaut de voir les objets eux-mêmes. Et le temps de l’expertise, puis le temps de trouver le financement, et enfin le temps des importants travaux à effectuer, il va se passer des années. Nous aurons quitté Limnos depuis fort longtemps.

 

Mais le pire de tout (puisque personne n’a été tué), c’est qu’en s’effondrant les plafonds ont paraît-il écrasé des vitrines, brisant des céramiques de Poliochni vieilles de cinq à six mille ans.

Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014

Grosse, très grosse frustration, donc, pour le musée archéologique de Myrina. Nous allons compenser avec le sanctuaire d’Artémis. Mais, je ne saurais trop dire comment cela se fait, il est sur le terrain privé d’un hôtel. L’hôtel aurait-il pu obtenir l’autorisation de s’établir sur un site archéologique? Non, je suppose que, plus probablement, il était déjà établi quand les vestiges antiques ont été découverts. Selon le panneau, il est donc possible de le visiter chaque jour sauf le lundi, entre 8h30 et 15h00.

Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014
Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014

Mais un gérant d’hôtel n’est pas un archéologue passionné, et le site n’est guère entretenu. Quelques pierres éparses mangées par la végétation… Non, décidément, moi qui étais venu prier Artémis, la vierge chasseresse de Délos, je ne peux guère adresser mes prières qu’à quelques lapins (et encore. Car je n’en ai même pas vu un seul). C’est lamentable.

Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014
Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014
Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014

Mais heureusement, si le site historique du sanctuaire d’Artémis est décevant, en revanche il n’en va pas de même du site de la ville préhistorique. Parce que les visiteurs ne se pressent pas en grand nombre à l’entrée, le site est fermé, mais un monsieur extrêmement aimable ouvre à la demande, et il nous a accompagnés. Ce qui est agréable, c’est qu’il ne donnait aucunement l’impression de nous surveiller comme si nous étions des vandales prêts à voler un ustensile de cuisine (nous allons en voir dans un instant) ou à graver nos noms dans la pierre; il était là par convivialité, et aussi pour faire quelques commentaires sur ce que nous voyions, car vu le peu de visiteurs il n’y a presque aucun panonceau ou écriteau pour décrire ce que l’on voit.

Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014

Dans le bâtiment, au contraire, on dispose de maquettes permettant de se rendre compte de l’étendue du site et de sa disposition; on est frappé, entre autres, par la densité de l’urbanisme. Le spot est un peu trop violent pour la photo, il contraste trop, mais en regardant “avec les yeux” et non pas à travers un viseur et sur un capteur, c’est beaucoup moins gênant.

Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014
Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014
Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014

Bien sûr, dans ces conditions, sur le site il est assez difficile d’identifier précisément ce que l’on voit. La plupart des bâtiments devaient être des habitations, mais quant à définir l’usage de chaque pièce… Et même, je ne saurais dire si les plus grands de ces espaces étaient des pièces ou des cours. Sur certains murs (ma seconde photo), il y a un enduit, et il est hors de question de supposer qu’un archéologue ait pu vouloir consolider un mur antique avec un ciment moderne. Certes, Arthur Evans a tout bétonné à Cnossos, en Crète, mais il y a de cela plus de cent ans. Et puis c’était Evans!!! Alors, ici, ou bien c’est un mortier hydraulique et nous sommes devant une citerne, ou bien C’est du plâtre autrefois recouvert de fresques qui ont disparu. À Akrotiri, dans l’île de Santorin, où le site est un peu plus ancien que celui de Myrina, les fresques ont été préservées par les cendres volcaniques qui les ont recouvertes et protégées, tout comme beaucoup plus tard, au premier siècle de notre ère, les fresques de Pompéi. Mais ici ces ruines étaient en plein air, ou recouvertes de terre, donc dans l’humidité des pluies d’hiver. Cela dit, en raison de l’exiguïté de la pièce, je pencherais plutôt pour la citerne.

Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014

Sur ma photo de la maquette du site, on a pu se rendre compte qu’une rue traversait l’agglomération, et qu’il y avait aussi quelques autres rues. Nous en voyons une ici, avec un bon pavage et un caniveau sur le côté.

Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014
Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014

Pour le reste, il n’est pas difficile d’identifier un puits, par exemple, mais il est d’autres circonstances où une explication donnée par un archéologue ne serait pas superflue. Par exemple, je serais bien en peine de dire la raison de ce mur avec une grosse excroissance arrondie, et coiffé d’une pierre creusée d’un trou. Un mortier? Un pivot? Et, derrière, ce mur semble assez noir: était-ce un four? Et si oui, four de cuisine? Four de potier?

Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014
Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014
Archéologie à Myrina. Du 21 au 31 mai 2014

Comme on peut le voir sur ma première photo ci-dessus, au milieu des ruines de l’agglomération les fouilleurs ont laissé sans aucune protection un récipient trépied sur le sol, là où il a été trouvé. Il est du même type que celui de ma seconde photo, mais ce n’est pas le même. Et ailleurs il y a encore d’autres ustensiles, comme on le voit sur ma troisième photo. Ce sont des témoins de la vie qui se déroulait là à l’époque de la Guerre de Troie.

 

Ce site préhistorique de Myrina n’est pas, c’est vrai, le plus intéressant de ceux qui nous avons vus à travers cette Grèce que nous sillonnons en tous sens depuis plusieurs années, Il vaut néanmoins une petite visite pour se plonger dans la préhistoire de Limnos. Car Limnos, à l’époque, ce n’était pas que Poliochni (mon sixième article sur Myrina).

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17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 23:55
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014

Nous voici dans la ville dont le nom honore le dieu Héphaïstos que Zeus, son père, avait saisi par le pied et avait lancé du haut de l’Olympe, et qui s’était écrasé au sol dans l’île de Limnos, là où les habitants l’ont soigné, lui ont construit un sanctuaire et ont établi son culte. Et une ville s’est peu à peu développée ici depuis un millier d’années avant Jésus-Christ. Mais en 1555, Belon écrit à son sujet: “Quant à la ville d’Ephestia, maintenant dite Cochyno, elle est pour l’heure présente en tout et par tout déshabitée et ruinée”.

 

Mais d’abord (et j’en suis désolé), il faut en passer par quelques mots sur la transcription de ce nom. En grec, on écrit Ηφαιστεία. Dans l’antiquité, sur la voyelle du début, on mettait un “esprit rude”, équivalent d’une aspiration. Même ne se prononçant plus, on notait cet esprit rude jusqu’à la réforme de l’orthographe du grec démotique en 1982. Ensuite, il y a ce problème de la lettre Η (êta), qui se prononçait Ê et qui aujourd’hui se prononce I. La première syllabe est donc transcrite Hé-, Hi-, É-, I-. Quatre orthographes différentes selon les textes, les guides, les panneaux.

 

Deuxième syllabe: le φ (phi) était en fait un P aspiré, c’est pourquoi on le transcrit généralement par PH (cf. philosophie, pharmacie, etc.), mais souvent les noms grecs modernes sont transcrits avec un F (cf. Soufli, la ville de la soie, en Thrace); quant à la diphtongue AI (on écrit généralement le nom du dieu Héphaïstos avec un tréma pour bien marquer la prononciation diphtonguée), elle se prononce aujourd’hui È, comme en français. Là encore, quatre transcriptions possibles: -phai-, -phè-, -fai-, -fè-.

 

Et la fin du mot: pas de problème avec le A final, mais avant il y a le EI, diphtongue en grec ancien, mais aujourd’hui prononcé comme un simple I. Donc transcription -teia ou -tia.

 

Et comme chaque éditeur ou imprimeur ne fait pas le choix du “tout moderne” ou celui du “tout ancien”, les variations d’orthographe en français sont infinies. Héphaisteia et Ifestia sont, à mon avis, les deux seules admissibles. Mais on trouve assez souvent Hifaistia ou Héfestia; on a vu tout à l’heure que Belon écrivait Éphestia. Essayez donc de mettre dans Google l’une ou l’autre de toutes les combinaisons orthographiques possibles, et vous verrez l’infinie variété des choix effectués par les auteurs des articles. Pour Limnos, île vivante, j’ai choisi la transcription moderne, mais pour ce que les habitants actuels appellent Ifestia, qui est une ville morte, une ville du passé, j’opte pour la graphie correspondant à la prononciation du passé, Héphaisteia.

Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014

Le site antique d’Héphaisteia est situé dans un petit “désert”, où s’est construite cette maison dont je ne sais pas trop qui elle abrite, des gardiens du site, des ouvriers, ou peut-être des paysans qui élèvent un maigre bétail. Mais ce qui est clair, c’est que ceux qui ont construit ce bâtiment ont ramassé quelques fragments de ruines antiques qu’ils ont inclus dans les murs. Certains disent que la ville est morte lorsqu’au troisième siècle la population convertie au christianisme a déserté cette cité dominée par des sanctuaires païens et est allée s’installer un peu plus loin, à Kotsinas, au sud-ouest. Le Guide Vert Michelin, lui, situe l’extinction de la ville au onzième siècle, tandis que les deux livres grecs que j’utilise disent l’un le dixième siècle, l’autre le douzième siècle. Je suppose qu’il faut considérer d’une part un simple déplacement du centre urbain à l’époque paléochrétienne, et une décrue progressive du dixième au douzième siècle jusqu’à l’extinction finale. Mais il semble bien que la ville, malgré son déplacement, ait été la plus importante de l’île depuis le sixième siècle avant Jésus-Christ et jusqu’au dixième ou onzième siècle après Jésus-Christ. Un autre élément est à prendre en compte, qui est bien entendu progressif, c’est le comblement du port par les alluvions, qui en ont peu à peu réduit l’espace utilisable, jusqu’à le rendre complètement impraticable.

 

Il me faut aussi préciser un changement très important. Les Pélasges avaient été remplacés par des Grecs, comme je l’ai expliqué dans mes articles précédents, quand en 511 avant Jésus-Christ les Perses ont débarqué et ont détruit Héphaisteia de fond en comble. Un peu plus tard, au cours du deuxième quart du cinquième siècle, des colons d’Athènes sont arrivés et ont trouvé la totalité de l’île complètement déserte. Ils se sont installés et ont créé une clérouquie, c’est-à-dire une colonie militaire où les terres sont attribuées par lots suite à un tirage au sort. On vit désormais typiquement à l’athénienne, les formes politiques de gouvernement sont calquées sur celles d’Athènes, la vie est organisée de la même façon que dans la mère patrie, et notamment les tombes que les archéologues ont mises au jour témoignent des rites funéraires athéniens.

Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014

Longtemps, nous nous sommes promenés dans les ruines du site. En dehors du théâtre par lequel je terminerai parce qu’il est ce que l’on peut voir de plus significatif, les vestiges sont peu parlants. Néanmoins, ne serait-ce que pour la vue, cela vaut la peine d’y faire un tour. Sans compter que l’accès au site est gratuit (mais attention, comme presque tous les sites archéologiques de Grèce, il ferme dès 15h).

Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014

En arrivant, les colons athéniens ont donc trouvé des sanctuaires rasés. Ils vont les remettre en état, et helléniser les divinités qui y étaient l’objet d’un culte. Le principal sanctuaire avait été dédié à la Grande Déesse, qui était une Déesse Mère venue d’Asie Mineure, honorée principalement dans des sociétés de type matriarcal, et entre autres à Tekkeköy, sur la côte de la Mer Noire (juste à l’est de la grosse “bosse” que fait la côte), dont certains font une cité des Amazones. Dans la foulée, considérant cette même Grande Déesse, mais aussi à proximité d’Héphaisteia les traces d’une forteresse marine de l’âge du bronze qui rappelle par bien des détails une forteresse de Tekkeköy, on peut se demander s’il n’y avait pas en ces lieux un établissement d’Amazones, une société de type matriarcal, qu’évoquerait l’épisode légendaire de l’assassinat de tous les hommes de l’île, que j’ai raconté dans mon article sur Myrina.

Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014

Dans l’espace entouré de cordes de ma première photo ci-dessus, le petit panonceau que l’on aperçoit mais qui est illisible à l’écran informe qu’il s’agit d’un sanctuaire. Un seul mot, ΙΕΡΟ (hiéro) en grec, SANCTUARY en anglais. De qui? D’Héphaïstos, de la Grande Déesse, d’une autre divinité? On ne nous le dit pas. Pourtant, si les archéologues ont identifié un sanctuaire plutôt que le mégaron d’une maison, c’est bien parce qu’ils ont déterré des offrandes, voire une statue de culte. Ils gardent leur science pour eux, les égoïstes. Sur la deuxième photo, pas plus de précisions, c’est un autel. Point final.

 

Et l’on recommence avec les deux photos suivantes, qui représentent, alignés l’un derrière l’autre, un sanctuaire et son autel. Et regardons bien, sur la troisième photo, le bâtiment qui apparaît sur la droite, entre le sanctuaire et quelques colonnettes, parce que c’est à lui que je viens maintenant.

Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014

Le voilà de face, ce bâtiment que je signalais. Ici, les archéologues n’ont rien indiqué. Nous venons de voir deux sanctuaires proches l’un de l’autre: est-ce un troisième sanctuaire dédié à une troisième divinité? Comme pour les autres, ses murs sont bordés de banquettes, en revanche ici je ne vois pas d’autel à proximité. Il est d’autant plus dommage de ne pas savoir de quoi de quoi il s’agit que, dans toutes ces ruines, c’est l’un des bâtiments les mieux conservés.

Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014

Et de la même façon, je n’identifierai pas ces bâtiments. À première vue, on pourrait penser qu’il s’agit d’habitations, mais certaines pièces sont si exigües que cela me donne des doutes. Des hommes travaillent sur le site, ce ne sont pas des archéologues parce qu’ils manient la pelle d’une façon qui pourrait briser le vase en céramique ou laisser échapper la pièce de monnaie, ce sont donc des travaux d’aménagement et l’on peut espérer que lorsque tout sera terminé des panonceaux viendront, sur chaque bâtiment, en dire tout ce que l’on aura pu en tirer.

Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014

Et maintenant, nous terminerons avec le théâtre d’époque hellénistique, qui est en bien meilleur état, il est directement “lisible”. Il faut préciser cependant qu’il a été copieusement restauré. C’est en 2010 qu’après de longs travaux il a pu s’ouvrir à une représentation d’Œdipe Roi, la grandiose tragédie de Sophocle.

Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014
Héphaisteia, théâtre et site à Limnos. Les 27 et 29 mai 2014

Ces quelques vues permettent de mieux se rendre compte de l’état du théâtre après sa restauration. Évidemment, s’il s’y produit une représentation lors de votre passage à Limnos, c’est une occasion à ne pas manquer, à condition de ne pas commettre l’erreur dont souffrent, pendant deux heures, les touristes inexpérimentés: cette erreur consiste à oublier d’apporter un coussin ou un oreiller, n’importe quel accessoire qui rendra la pierre moins dure aux postérieurs sensibles…

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 23:55

Poliochni est une ville contemporaine de la Guerre de Troie. Elle existait bien avant, elle a dû être abandonnée vers cette époque. Lorsque, en 1923, le directeur de l’École italienne d’Archéologie d’Athènes, Della Seta, a commencé à effectuer des recherches à Limnos, il espérait y trouver des traces d’une civilisation grecque préhistorique et des “Tyrrhéniens” de l’époque archaïque, sans savoir au juste ce qu’il pourrait découvrir. Et ce sont ses étudiants qui, procédant à des fouilles à l’été 1930, sont tombés sur le site de Poliochni. Les fouilles y ont ensuite été poursuivies jusqu’en 1936. Deux autres campagnes de fouilles, en 1951-1953 et en 1956 ont eu lieu, après le nettoyage du site des mines qui avaient été enterrées par les troupes allemandes d’occupation. Quant, tout heureux et excité en croyant que l’on a découvert un objet antique, on veut l’épousseter et qu’en réalité c’est une mine qui vous saute au nez, on est déchiqueté avant d’avoir eu le temps de s’en apercevoir.

 

Lors de fouilles en été 2009, il a été découvert des traces de présence humaine datant de douze mille ans avant Jésus-Christ, mais on n’en sait pas encore davantage sur ce premier habitat, parce que les fouilles sont en cours, et n’ont pas encore été publiées. Ce qui est clair, en revanche, c’est qu’au quatrième millénaire avant Jésus-Christ, les habitants du lieu commerçaient avec les autres populations de l’Égée, avec la Crète, avec la Carie en Asie Mineure, avec les Phéniciens. Rapidement, la ville de Poliochni a pris de l’ampleur, s’est développée et a monté de puissants murs pour protéger les nombreuses maisons qui s’étaient construites. Son âge d’or s’est situé au début de l’âge du bronze, c’est-à-dire de la fin du quatrième millénaire à la fin du troisième. Le déclin a alors commencé et s’est poursuivi tout au long du second millénaire jusqu’à sa complète chute dans les derniers siècles de ce second millénaire.

 

Les tablettes mycéniennes, on le sait, étaient rédigées en grec, mais dans un alphabet appelé linéaire B qui était syllabique: les consonnes n’étaient jamais seules, il existait trois signes différents pour écrire BA, BE et BO. Par ailleurs, les sons R et L étant très proches (cf. le portugais, qui pour dire blanc ou merci, c’est-à-dire [je suis votre] obligé, dit branco et obrigado), seules était transcrites des syllabes en R. Alors quand, sur certaines tablettes mycéniennes du palais de Pylos, on découvre des esclaves RA-MI-NI-JA, on comprend LEMNIA, lemniennes. En ce treizième siècle avant Jésus-Christ, ces tablettes témoignent de la condition sociale des Lemniens, l’île n’existe plus en tant que communauté indépendante et libre.

 

À l’époque de la Guerre de Troie, le volcan de Limnos était encore actif, mais une série de tremblements de terre très violents l’a fait s’effondrer, ne laissant qu’un énorme cratère. Parallèlement à ces événements, la ville de Poliochni a été complètement désertée. Du moins provisoirement, car nous retrouvons la ville habitée à l’époque classique, mais c’était alors Héphaisteia (mon prochain article) qui était une cité importante.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

La ville était très étendue, en haut de la falaise qui surplombe la mer. Dans le bâtiment destiné à l’information des visiteurs, une maquette permet de se rendre compte de la disposition des lieux. Mes deux photos montrent la même maquette, vue dans l’une et l’autre directions.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Nous sommes au bord de la falaise, et voilà le superbe décor qui s’offre à la vue. Les gens, à cette époque, étaient tout à fait sensibles à la beauté des paysages, mais bâtir une ville au haut d’une falaise n’était pas un choix fait pour des raisons esthétiques. Cela constituait en effet une sécurité en cas de tentative d’attaque venue de la mer.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Nous sommes descendus pour voir le port de la ville, mais il n’en reste pas le moindre vestige antique. La route non plus n’a rien d’ancien. Mais les jolies fleurettes qui poussent sur les côtés n’ont peut-être pas changé.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Remontons vers le site préhistorique. Ici, les archéologues ont, devant nombre d’endroits, indiqué ce dont il s’agissait, ce qui va me permettre de le dire à la suite de mes photos. La ville s’étant développée sur plusieurs millénaires, il serait souhaitable que je puisse aussi dire à quelle période appartient tel bâtiment que nous voyons. Or cela n’est dit nulle part sur le site. Pire, Della Seta avait trouvé simple d’attribuer un code de couleurs à chaque strate des fouilles, et le professeur Luigi Bernabò-Brea, qui a mené les fouilles dans les années 1950, a conservé ce code de couleurs pour chacune des périodes de la ville. Les nombreux et intéressants panneaux explicatifs situés dans le bâtiment près de la maquette se réfèrent à ces codes de couleurs, et sur le site les panonceaux indiquant l’usage de chaque bâtiment sont eux-mêmes de la couleur adéquate, encore faut-il être initié à ces codes. Au moment où je rédige le présent article, j’ai trouvé l’information qu’à la fin du tome I d’un ouvrage de ce Bernabò-Brea, intitulé Poliochni, città preistorica nell’ isola di Lemno, cette correspondance était indiquée. Les droits d’auteur courant soixante-dix ans après leur mort, et Bernabò-Brea étant mort en 1999, il est hors de question de trouver ce livre sur Internet. Je l’ai cherché en bibliothèque, je ne l’ai pas trouvé. Dans les catalogues des libraires, en France, il n’est pas référencé. J’ai donc adressé à la secrétaire de l’École archéologique italienne d’Athènes un courriel dans lequel j’explique ce que je fais, comment je travaille et, en joignant le lien de quelques-uns de mes articles du présent blog, je lui demandais s’il serait possible qu’elle scanne pour moi cette seule page, ce qui respecte les droits d’auteur sur tout ce qui est recherche, description, réflexion, rédaction, bref tout ce qui est création. Je précise que j’ai rédigé ma lettre en langue italienne. Pas de réponse. Est-ce elle qui n’a pas jugé bon de me répondre? A-t-elle transmis mon courriel à un bibliothécaire? À un archéologue? Je ne sais. Ce que je sais, c’est que la Scuola Archeologica Italiana di Atene ne se soucie pas de l’intérêt que porte un Français aux recherches de ses archéologues, ni de la publicité qu’il peut lui faire à travers son blog.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Il était pour moi hors de question de lire tant et tant de panneaux intéressants que j’ai pris en photo pour les étudier calmement sur mon écran d’ordinateur, mais sans comprendre à quelles périodes ils se réfèrent. Or sur le site de Myrina un tableau donne ces correspondances. De même, sur le site de Poliochni un tableau donne ces correspondances, mais pas les mêmes! (mes deux photos ci-dessus). Il me semble fort improbable que des archéologues travaillant sur deux sites contemporains l’un de l’autre usent de codes différents, mais en l’absence de l’information que j’aurais pu trouver dans le livre de Bernabò-Brea je ne sais qui croire. Dans ce qui suit, je me référerai au second tableau, puisqu’il est sur le site dont je parle, mais sans certitude, hélas…

 

On nous dit, par exemple, que l’on a retrouvé en tout sept sceaux sur le site. Trois de la période bleue, un de la période verte, deux de la période rouge et un, en ivoire, de la période jaune. Cela permet de comprendre qu’aucun des sceaux retrouvés ne se situe hors du troisième millénaire si la période bleue commence en 3000 (tableau de Myrina), mais selon le tableau de Poliochni la période bleue commencerait en 3200. Très intéressant aussi, les armes étaient des haches et des marteaux de pierre lors des périodes bleue et verte, et sont remplacées par des poignards, têtes de lances, haches de guerre, en bronze à partir de la période rouge. Néanmoins, on retrouve quelques armes de pierre à la période jaune, ce qui a fait supposer qu’il s’agissait plutôt de marques de pouvoir que d’armes d’usage. Jusqu’à présent, on n’a pas localisé de cimetière, ce qui ne permet pas de bien distinguer les hiérarchies sociales; cependant, les armes nombreuses ici ou là, les vases de pierre importés des Cyclades, les objets de bronze et d’or témoignent d’un peuple de guerriers et de l’existence de riches individus.

 

Pas de cimetière, disais-je. Même les tombes isolées sont extrêmement peu nombreuses. Elles se résument à trois inhumations dans de simples fosses, en dehors de l’agglomération, à la charnière de la période noire et de la période bleue (3200 avant Jésus-Christ); et puis, dans l’agglomération, deux enfants dans des urnes placées horizontalement sous le sol de maisons, et deux crémations dans des poteries également sous le sol de maisons, ces quatre inhumations datant de la période jaune (2400-2100), et enfin à la période brune (2100-1700) deux adultes emmurés dans une maison avec de pauvres offrandes. Ces seules neuf sépultures, c’est bien peu pour avoir une idée de la population.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Ici, nous longeons le mur d’enceinte de la ville. Ces murs datent de la fin de la période bleue (qui s’étend de 3200 à 2700 avant Jésus-Christ). Dans un premier temps, à la période noire (avant 3200), les premiers habitants sédentaires vivaient dans des huttes circulaires ou ovales, dont la structure était construite en pierre sèche. C’est au début de la période bleue que sont construites des maisons à abside. Contemporain de la construction de ces murs d’enceinte, apparaît le plan rectangulaire allongé.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Cette rue est la rue principale. En un endroit, le sol en était jonché de fragments de poteries. Parce que l’on ne peut imaginer, en ce lieu, une activité de potier, les archéologues supposent que dans cette rue très passante des marchands avaient installé leurs étals sur le trottoir et que tout a été jeté à bas par le puissant séisme qui a mis fin à la période jaune (2100 avant Jésus-Christ).

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Parce qu’en marchant dans les rues qui datent de plus de quatre mille ans les touristes les abîmeraient (même si bien peu nombreux sont les visiteurs du site, du moins en ce mois de mai), on peut le parcourir tout entier en suivant un chemin de bois.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Les visiteurs intéressés et peu pressés sont encore moins nombreux. Les rues et allées latérales leur sont ouvertes. En les empruntant, nous avons pu ainsi aller voir de près divers bâtiments.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Ici, le panonceau nous dit qu’il s’agissait d’une place publique. Il est jaune, elle date donc de cette même période que la rue principale que nous avons vue. Mais on y a trouvé des pots de céramique datant de la période brune (2100-1700 avant Jésus-Christ), et des bols de la période violette (1700-1400), ce qui veut dire que la vie avait repris dans ce secteur. Mais après la fin de cette période violette, le site a été abandonné pour une raison inconnue, car il n’y a pas trace de grand incendie comme il y en a eu au milieu de la période bleue, au milieu et à la fin de la période rouge, pas de séisme majeur non plus comme il y en a eu lors de la période verte ou à la fin de la période jaune, ni d’inondation comme à la fin de la période bleue. Plus aucun objet, plus aucune construction avant qu’apparaisse un cimetière byzantin des douzième et treizième siècles de notre ère.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Ce puits, cette petite canalisation datent, si j’ai bien compris, de la période jaune (2400-2100). Il me faudrait mieux comprendre le plan de la ville pour savoir s’ils se situent à l’intérieur de la cour d’une propriété, ou dans l’espace public. Apparemment, ce serait plutôt l’espace public, mais je serais imprudent si je l’affirmais.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Il est extrêmement important, ici, de noter la date de cette structure. Elle est de la période bleue, soit 3200-2700 avant Jésus-Christ. En effet, cette salle toute en longueur de cinquante mètres carrés, avec son entrée sur l’un des petits côtés et des banquettes sur deux niveaux tout le long des grands côtés, semble bien être un bouleutérion. On traduit généralement le mot par “sénat”, c’est en réalité une salle de délibérations. Elle pouvait contenir une cinquantaine de participants et représente la plus ancienne structure démocratique en Europe. La plus ancienne d’Europe… c’est ce que j’écrivais déjà au sujet d’une salle du palais de Malia, en Crète, selon les découvertes et les interprétations du très compétent Henri Van Effenterre. Pas question de mettre en doute les assertions de ce grand archéologue. Pourtant, le palais de Malia date du tout début du deuxième millénaire, tandis que la salle que nous voyons à Poliochni est de mille ans antérieure. Mais Van Effenterre écrivait en 1963, à une époque où les fouilles de Poliochni étaient loin d’être terminées, et leur interprétation commençait à peine. Si je parle ici de démocratie, il ne faut cependant pas imaginer que, comme au temps de Périclès, tous les citoyens étaient appelés à prendre part aux délibérations. Ni même, très probablement, qu’il s’agissait d’une démocratie représentative, où des députés élus siégeaient au nom de leurs électeurs. Les membres du conseil étaient sans aucun doute membres d’une oligarchie aristocratique, mais même ainsi on voit que ce n’est pas un roi qui prend ses décisions de façon autocratique. Rien non plus ne permet de dire si ces membres étaient les chefs de chacune des grandes familles, ou s’ils étaient élus parmi des représentants de ces familles.

 

Il est à noter enfin que cette période bleue à laquelle remonte cette salle de délibérations est antérieure au niveau 1 de la ville de Troie, sur la côte d’Asie Mineure qui fait face.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

La salle de ma photo était un grenier de la période bleue (3200-2700 avant Jésus-Christ), donc contemporain du bouleutérion. Outre cette salle, des morceaux de faucille en silex et des pierres de meules sont la preuve que l’on cultivait des céréales. Ailleurs, on a trouvé des hameçons en os et d’autres en métal, qui nous indiquent que l’on pêchait, et des pointes de flèches signifient peut-être que l’on chassait. La capacité de ce grenier, deux cent soixante mètres cubes, représente, selon le calcul des archéologues, deux cents tonnes de céréales. Ils n’en restent pas là, et calculent que, vu le rendement moyen de la terre à cet endroit et avec les méthodes agricoles de l’époque, la surface cultivée devait être d’environ mille trois cent cinquante hectares.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Tous ces morceaux de céramique, par terre, sont totalement en désordre, et ne constituaient donc pas un revêtement de sol. Nul doute, alors, que se déroulait en ce lieu une activité de potier.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

En comparant avec ce que l’on voit ici, on se rend compte que cela n’a rien à voir. En effet, sur cette photo, il est clair que le sol était revêtu de terre cuite.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Dans ces salles, il y avait “à l’évidence” une forge. Où se trouve cette évidence? Le panneau explicatif qui donne l’information ne le précise pas. Au moins comprend-on que nous sommes devant un bâtiment de l’âge du bronze. D’ailleurs, on distingue vaguement le petit panonceau, qui est jaune (2400-2100 avant Jésus-Christ).

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Ce mégaron de sept mètres cinquante sur deux mètres soixante-dix a été reconstruit plusieurs fois aux périodes verte et jaune (entre 2700 et 2100; nous le voyons ici dans son état de la dernière période). Peut-être était-ce un bâtiment public, ce que laisserait penser sa situation isolée donnant sur une place publique. Tout à l’heure, je parlais de deux squelettes retrouvés emmurés dans un bâtiment. C’était ici, dans ce mégaron, et ma seconde photo ci-dessus, publiée sur un panneau dans le bâtiment du site, les montre lors de leur découverte au cours des fouilles. Ce sont deux adultes, l’un avec les bras étendus, l’autre avec le péroné fracturé par une grosse pierre. Ils gisaient sous une couche de pierres d’un mètre d’épaisseur. C’est l’effondrement du bâtiment qui les a tués et ensevelis. Si l’on regarde l’image des codes de couleurs de Poliochni, on constate que c’est un tremblement de terre qui a mis fin à la période jaune, et c’est dans cette catastrophe que sont morts ces deux adultes.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Le petit panonceau jaune placé sur le mur, tout à droite de ma première photo ci-dessus, nous informe que cette pièce est un mégaron. Et, près de ce panonceau, de l’autre côté du mur, on aperçoit comme une forme en plexiglas. C’est, comme le montrent les photos suivantes, la protection de poteries laissées sur place, et par conséquent c’est ce mégaron qui apparaît sur la gauche de la seconde photo. Et en effet, accotées à son flanc, quatre petites pièces servaient de réserve. J’ai évoqué tout à l’heure les céréales, la pêche, peut-être la chasse. On a pu identifier aussi que les habitants de Poliochni élevaient surtout des moutons et des chèvres, et très peu de bœufs et de porcs. Ils mangeaient aussi du lièvre. Chassé? Élevé? Et puis ils se nourrissaient beaucoup de mollusques, calamars, crabes, oursins, toutes sortes de coquillages. On a identifié la présence de chiens, de renards, de tortues, mais on ne sait si ces animaux servaient de nourriture. En outre, les os et les coquilles de tous ces animaux pouvaient être utilisés pour fabriquer des aiguilles, des petits couteaux, des poinçons, des spatules, etc., ainsi que des éléments de parure.

 

Pour revenir à notre mégaron, qui mesure environ trente-cinq mètres carrés et date de la période jaune (2400-2100 avant Jésus-Christ), il convient d’ajouter que de l’autre côté de la cour, en face du mégaron, il y avait des dépendances, dont on a supposé que ce pouvaient être des étables pour les animaux. Outre les grandes jarres que je montre, on a retrouvé aussi un foyer, un pot tripode pour cuisiner, plusieurs poteries domestiques, et une grande quantité de poids de tension laissant penser qu’il y avait un métier à tisser. Et puis, très notable, il y avait un sceau en ivoire du type du nord de la Syrie. Tous ces éléments sont la preuve que cette maison était celle d’un important personnage.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Encore un mégaron. Avec ses deux piliers au milieu pour soutenir le toit (on nous dit qu’il y en a deux, mais je n’en vois qu’un…), il couvre une surface de presque cinquante mètres carrés. Il remonte à la période rouge, soit 2600-2400 avant Jésus-Christ.

Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014
Poliochni, de l'âge du bronze aux Byzantins. Dimanche 25 mai 2014

Le mégaron, c’est la pièce à vivre, c’est la salle principale de la demeure ou du bâtiment public. Ces visites m’amènent, pour finir, à parler de deux autres éléments de la vie quotidienne, d’une part le four de ma première photo, dont le panonceau jaune signifie qu’il faut le situer dans la deuxième moitié du troisième millénaire avant Jésus-Christ, et puis un mortier pour lequel aucune datation n’est proposée au visiteur.

 

Quoique l’échelle de datation ne soit pas claire, puisque les panneaux explicatifs, à Myrina et à Poliochni, sont contradictoires et que l’École Archéologique Italienne d’Athènes n’a pas daigné répondre à ma question, cette visite de Poliochni est d’un grand intérêt, car on y voit une ville dont les parties les plus anciennes ont cinq mille ans. Lors de la Guerre de Troie, les Achéens étaient en relations avec Limnos, probablement sur son site de Poliochni; or Hérodote situe cette guerre dans la première moitié du treizième siècle, Thucydide dans la seconde moitié du même siècle, tandis que pour Diodore de Sicile ou pour Démocrite, elle a eu lieu au douzième siècle. Or le panneau de datation de Poliochni fait déserter le site à l’issue de la période violette, vers 1400 avant Jésus-Christ, soit au tout début du quatorzième siècle, ce qui veut dire que la ville de Limnos avec laquelle commerçaient les Grecs pendant la Guerre de Troie n’est pas Poliochni, et qu’il faut chercher un autre site non encore mis au jour. Ou bien que cette Guerre de Troie n’a rien de réel et qu’Homère, en composant son épopée au huitième siècle, en a situé certains épisodes dans une ville qui n’existait plus à l’époque des faits décrits. Le tableau de Myrina, lui, fait s’achever la période violette en 1200, ce qui rend à Poliochni son rôle lors de la Guerre de Troie. Ce doute est une raison de plus de me faire désirer ardemment savoir quelle est la vraie datation du site.

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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 23:55

Myrina, Kotsinas, Moudros… Je ne vais pas continuer ainsi à consacrer un article à chaque village de l’île de Limnos. En dehors de l’archéologie et de quelques sites remarquables, faisons ici un petit tour de l’île.

 

Un petit tour qui va commencer de façon très statique, avec quelque chose que nous n’avons pas vu, parce qu’il n’en reste rien: un pourtant célèbre labyrinthe de l’antiquité. Déjà au premier siècle après Jésus-Christ, du temps de Pline l’Ancien, il n’en restait pas grand-chose. Il le compare à celui de Crète (avec le Minotaure) et à un autre en Italie: “Celui de Lemnos est semblable; seulement il est plus remarquable, à cause de ses cent cinquante colonnes, dont les fûts dans l'atelier étaient si parfaitement suspendus, qu'un enfant suffisait pour faire aller le tour où on les travaillait. Il a été construit par les architectes Smilis, Rhoecus et Théodore. Il en subsiste encore aujourd'hui des restes, misérables il est vrai: mais ceux de Crète et d'Italie ont complètement disparu”.

 

Et ces “restes misérables” avaient fini de disparaître à la fin du dix-huitième siècle, quand Choiseul-Gouffier publie son voyage: “Lemnos était encore célèbre par son labyrinthe. Malheureusement il n’en reste aucuns vestiges; et ce qu’en disent les historiens ne fait qu’exciter la curiosité, sans la satisfaire”.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Dans quel ordre présenter ce que nous avons vu dans l’île? Suivre la chronologie de nos visites? Adopter un ordre alphabétique des noms des lieux? Suivre un fil géographique? Tout cela est artificiel, mais il faut bien choisir. Je choisis l’ordre géographique, en commençant pat la pointe à l’extrême sud-est de l’île. Ou plus précisément à 2,5 kilomètres (à vol d’oiseau) au nord de cette pointe. Là on trouve, dans un beau paysage sauvage qui surplombe la mer, une église étonnamment grande pour ce genre d’endroit. Et en contrebas, accroché à la falaise, ce petit édicule et son chemin d’accès dallé. Cela, c’est l’église d’Agios Sozon.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Tout près dans les terres, au nord-ouest, se trouve le village de Fisini. Au passage, jetons un coup d’œil à son église Saint Jean-Baptiste, avec son clocher détaché.

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Au-dessus de cette porte, on peut lire ce que je transcris en “Apothèque 1957”. Apothek pour un germaniste, aptieka pour un russophone, c’est une pharmacie, et de même en français le pharmacien était un apothicaire. Mais non, non, non, ne croyez pas que les Grecs soient arriérés, ou négligents pour leurs pharmacies. “Thèque”, c’est l’endroit où l’on place quelque chose: bibliothèque, les livres; discothèque, les disques; œnothèque, le vin. Et “apo”, c’est de, à partir de, hors de. Autrement dit, l’apothèque c’est là où l’on place ce que l’on met dehors, ce que l’on retire, et donc une remise, un débarras. Ouf! Cette porte convient mieux à un débarras qu’à une pharmacie!

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Cette aile sud-est de Limnos, nous y reviendrons dans mon article sur l’antiquité à Poliochni, mais aujourd’hui nous remontons au nord jusqu’à l’isthme qui relie les deux moitiés de l’île, à Repanidi. Ici, il y a deux églises tout près l’une de l’autre, la nouvelle ayant été construite en 1928 pour remplacer l’ancienne, abandonnée. Elles ont été, l’une après l’autre, consacrées à Agios Georgios, Saint Georges. C’est ce saint que je me serais attendu à trouver sur ce superbe bas-relief, mais je vois des ailes à ce personnage, et avec son épée c’est donc l’archange saint Michel.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Dès 1285, des documents évoquent le village de Repanidi qui, au quatorzième siècle, va devenir une dépendance du monastère de l’île de Patmos. Mais ce village était plus au nord, alors que sur le site où nous sommes a été construite cette église post-byzantine. Ce n’est qu’au début du dix-neuvième siècle que la village se déplace pour se reconstruire autour de l’église que nous voyons. Il y a un témoignage, en 1858, concernant Saint-Georges, église paroissiale de Repanidi.

 

Cette église, avec ses trois absides, mesure environ dix-neuf mètres sur douze. Après la consécration de la nouvelle église en 1928, celle-ci va être utilisée comme chapelle funéraire et va être laissée à l’abandon. Le toit laissait passer l’eau, les joints de maçonnerie se délitaient, les éléments de bois de sa structure, les poutres de sa charpente, son plafond pourrissaient, et finalement son sol en parquet a craqué et s’est enfoncé. Cela, sans parler des dégâts subis par les fresques, les stucs, les boiseries de l’iconostase ou de la cloison isolant l’espace réservé aux femmes du reste de l’église.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Cette cloison isolant l’espace des femmes est le seul et unique exemple de ce type de séparation en bois sculpté et ajouré existant encore à Limnos. Hélas, pour sa restauration, il était emmailloté de plastique lors de notre visite, de sorte que nous n’avons pu le voir, et que, en conséquence, je ne pourrai le montrer. Car en 1998 on s’est préoccupé du grave état de délabrement de cette vieille église témoin de son époque. Il a fallu douze bonnes années pour mûrir le projet de restauration, mais surtout pour trouver les fonds nécessaires. Finalement, les travaux ont pu être lancés en 2011-2013, la restauration a été mise en œuvre et, quoiqu’un an se soit écoulé depuis la fin théorique de ces travaux, on peut constater sur mes photos que ce n’est pas terminé et qu’un élégant habillage de plastique cache encore bien des choses à l’œil avide des visiteurs. On a consolidé et renforcé les fondations, on a construit un nouveau toit, les murs ont été restaurés. Quant aux éléments intérieurs en bois, ils ont été traités et assainis lorsqu’il était encore possible de les sauver, et sinon ils ont dû être purement et simplement remplacés. Puis on s’est occupé des huisseries de marbre, et du sol. Et comme tout n’est pas fini, il a bien fallu mettre ces grands plastiques sur les lieux où l’on travaille, et aussi sur ceux que, terminés, il convient de protéger de nouveaux dommages dus aux mouvements du chantier.

 

On peut voir, cependant, l’iconostase de bois finement sculpté qui a été restaurée. Et heureusement, on a pu récupérer assez correctement les icônes qui la décorent. Sur la porte royale, c’est-à-dire l’accès central au sanctuaire, derrière l’iconostase, est représenté ce Christ sortant du calice. Si, dans le calice, c’est pour les chrétiens le sang de la mort du Christ, il convient de voir dans cette image la représentation de la Résurrection. De façon très traditionnelle, de part et d’autre, les icônes représentent une Vierge à l’Enfant et un Christ tenant le livre de la Parole.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Quoique je ne voie ici ni dragon, ni princesse à sauver parce que menacée par le monstre, ni cheval, je me demande si le saint de la première de ces photos ne serait pas saint Georges, le patron de l’église. Pour les trois personnages de la seconde icône que je présente, j’ose à peine avancer une hypothèse pour le personnage central, qui serait le Christ couronné, en tenue d’empereur byzantin (quoique l’église soit post-byzantine), mais même en supposant que mon hypothèse soit juste, je n’ai personne à proposer pour les deux hommes qui l’entourent. La troisième icône est d’interprétation plus aisée, c’est une Zoodochos Pigi, une Source qui procure la Vie, et cette source, bien sûr, c’est Jésus. J’ai expliqué cela en long et en large dans mon récent article sur Kotsinas.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Je voudrais encore montrer une icône de l’église, cette Vierge à l’Enfant au visage si doux, aux traits si fins, dont la restauration est sans doute trop léchée (à moins que l’icône ne soit pas ancienne), mais dont le style est resté très byzantin. On remarque, sur le bas du cadre, un petit écriteau. Il dit “veuillez ne pas embrasser les icônes”. En effet, les Orthodoxes baisent les icônes des saints qu’ils révèrent et qu’ils prient. Certains, même, font le tour de toutes les icônes de l’église, baisant chacune d’entre elles et se signant trois fois à chaque fois. Et ces milliers de lèvres, parfois humides, risquent d’user la peinture et de faire disparaître la représentation, aussi la plupart du temps les icônes sont protégées par une vitre, et c’est la vitre que l’on embrasse. En outre, c’est beaucoup plus hygiénique, parce que de temps à autre quelqu’un passe un chiffon imbibé d’alcool ou, au moins, d’un produit nettoyant, ce qui n’est pas possible directement sur la peinture. Alors si l’on expose des icônes sans protection il est indispensable de spécifier qu’il vaut mieux prier de façon moins démonstrative.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Nous sortons de Repanidi. Nous quittons le village, ou plutôt nous croyons le quitter quand nous apercevons, bien dissimulée derrière un bouquet d’arbres, une petite chapelle toute blanche. J’aime souvent autant ces petites chapelles sans prétention que les grandes églises, même quand elles n’ont rien de très exceptionnel. Il me faut donc m’arrêter.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Et c’est vrai qu’il n’y a rien de très remarquable ici, d’autant plus que l’iconostase n’a plus ses portes: on ne peut donc y célébrer une messe, puisque dans le rite orthodoxe le prêtre célébrant doit, en de nombreux gestes sacerdotaux et prières, être dissimulé à la vue des fidèles. Mais peut-être malgré tout continue-t-on à y célébrer des offices de temps à autre, fermant l’iconostase avec des rideaux que l’on ôte durant les longues périodes sans messe, pour ne pas les laisser exposés sans utilité à la poussière, voire à l’humidité de l’hiver. D’ailleurs, comme on peut le constater, des fidèles continuent d’orner la chapelle de fleurs fraîches.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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À Repanidi, nous étions à l’entrée de l’isthme qui lie les deux moitiés de Limnos. Ne franchissons pas cet isthme, partons dans la branche nord-est de l’île, franchissons le bourg de Kontopouli. Nous arrivons à Agios Alexandros, où le dernier recensement n’a trouvé aucun habitant. C’est un petit village tristement abandonné. Et cette tristesse n’est pas exempte d’un certain charme mélancolique…

 

Des documents du patriarcat, datant de 1320, font état d’un monastère de Chloé sur le territoire de ce village, monastère dont on suppose qu’il a pu se situer sur le sanctuaire des Cabires (mon futur article numéro 9 sur Limnos) situé à moins de 2,5 kilomètres à l’ouest des restes actuels du village, comme il était fréquent de christianiser ainsi d’anciens sites païens. D’ailleurs, faisant face au site archéologique des Cabires, de l’autre côté de la baie, un long promontoire porte le nom de Cap Chloé. Si cette localisation est exacte, cela confirme que le village était étendu au quatorzième siècle. Au milieu du dix-neuvième siècle, dans tout ce secteur nord-est de l’île, personne n’habitait plus, mais la terre était cultivée. Puis, avec la culture du coton, les villages se sont quelque peu repeuplés, si bien qu’au milieu du vingtième siècle une petite école fonctionnait ici. Le recensement de 1961 dénombrait 87 habitants à Agios Alexandros, et 32 élèves inscrits à l’école, mais certains d’entre eux venaient de hameaux des environs. Vingt ans plus tard, il n’y avait plus qu’un habitant solitaire dans le village, qui s’est éteint avec lui.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Revenons vers l’isthme, passons dans l’autre aile de l’île et suivons la route qui file vers l’ouest. Là nous parvenons au village de Dafni lové au creux de la montagne. Jusqu’en 1956 le nom du village était Sverdia, mais parce qu’il s’y trouvait un énorme laurier-rose, on a trouvé plus poétique de changer son nom en Dafni, qui veut dire Laurier (un laurier-rose se dit pikrodafni).

 

Ce sont des marins de Limnos qui ont apporté de Malte les pierres avec lesquelles on a construit en 1858 cette église consacrée aux saints Anargyres (les saints “Sans-Argent”, les frères Côme et Damien, l’un chirurgien, l’autre pharmacien, qui soignaient les pauvres gratuitement, et pour cela ainsi surnommés. Chrétiens, ils ont subi le martyre à l’époque de Dioclétien, au tout début du quatrième siècle). Ce sont des Grecs émigrés aux États-Unis qui, plus tard, ont financé la construction du clocher.

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Maintenant, nous piquons vers le sud-est pour rejoindre la rive ouest du profond golfe qui sépare les deux moitiés de l’île. Sur cette rive, nous allons trouver Néa Koutali, mais en chemin nous saluons ce sympathique habitant de Limnos. Car c’est vrai: j’ai dit, et je répète, qu’en Grèce en général, et à Limnos en particulier, les gens vous réservent un accueil très chaleureux, mais cela ne doit pas faire oublier que les animaux peuvent aussi être fort sympathiques, comme cet âne qui est venu vers nous pour recevoir nos caresses. C’est touchant, non? Alors que les jolies Lemniennes ne sont pas venues me demander de les caresser, elles.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Nous voilà donc à Néa Koutali, un joli petit port avec ses barques de pêcheurs. Pour des embarcations de cette dimension, la cale sèche n’a pas besoin d’être gigantesque! Mais elle est très utilisée, car la peinture des barques est impeccable, et pas seulement pour son étanchéité, car ici on aime la mer, on aime son bateau et on le bichonne.

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Mais si, nous l’avons vu dans mon précédent article sur Moudros, Limnos a accueilli un énorme camp de réfugiés russes fuyant les Bolchéviques, lors de l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie à la suite du Traité de Lausanne, beaucoup de Grecs d’Asie Mineure se sont eux aussi installés à Limnos. Mais eux, pas dans un camp de réfugiés en transit, ils se sont établis. Sur le socle de cette statue, est gravé le mot Mikrasiatissa. Micrasia, la Petite Asie, en grec c’est ce que nous appelons l’Asie Mineure, ou l’Anatolie. Asie Mineure, ou Petite Asie, c’est bien la même chose, alors que l’Anatolie fait référence au Levant. La Mikrasiatissa, c’est la Femme d’Asie Mineure, allégorie du peuple grec installé depuis plusieurs millénaires sur une terre dont il doit s’arracher, et qui arrive déraciné dans cette petite île. Pour citer deux noms que tout le monde connaît, Hérodote et Thalès étaient originaires d’Asie Mineure. Là aussi se trouve Phocée, d’où des colons grecs sont partis pour fonder Marseille. Les racines étaient donc profondes et très anciennes.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Il y a moins de trois kilomètres entre Néa Koutali et Portiano, un peu plus au sud. Dans mon article sur Moudros et les événements de Gallipoli et des Dardanelles, j’ai évoqué Portiano, sur la rive opposée du même golfe, car c’est ici que Winston Churchill investi d’un commandement avait établi son quartier général. Avant de passer aux souvenirs historiques, voici la maison où est établie l’agence consulaire de France. Nous n’avons certes pas essayé de pénétrer, mais en nous voyant nous approcher et prendre des photos, le chien est resté très placide, je ne peux donc dire s’il aboie en grec ou en français.

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De même qu’à Moudros, il y a à Portiano un cimetière militaire mais, comme il est dit sur cette affichette fixée à la grille, “L’église et le cimetière resteront fermés jusqu’à nouvel ordre”. Grosse chaîne et cadenas. Pourquoi? Apparemment, cela ne me regarde pas, puisque ce n’est pas dit. Bien, passons notre chemin.

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Mais il est quand même nécessaire, dans ce lieu chargé d’histoire, de faire une halte devant le monument aux morts. Ici, ce sont les Grecs de la municipalité de Portiano, pas les soldats des forces du Commonwealth et de France qui sont morts en tentant de forcer les Dardanelles.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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Portiano n’est pas à proprement parler sur la mer, mais réellement tout près. Et l’on est bien évidemment encore sur le territoire de Portiano lorsque l’on arrive sur la côte. Ici, cette stèle est elle aussi en souvenir des Dardanelles, elle marque le cimetière musulman. Il y est dit “Cent soixante-dix hommes du Corps Égyptien du Travail sont enterrés près de cet endroit”. Non, je ne suis pas capable de lire ces caractères arabes, mais sur l’une des faces le texte est en anglais. Je ne publie pas ma photo de la plaque en anglais parce que, gravée sur marbre blanc, les caractères ne font aucun contraste et sont difficilement visibles sur ma photo originale; alors une fois réduite… Ce Corps était constitué de travailleurs égyptiens sollicités par la Grande-Bretagne, et qui s’engageaient librement pour gagner un peu plus d’argent qu’en restant dans leur pays à exercer des métiers subalternes payés une misère. “Librement”, disais-je, mais ensuite ils étaient quand même encadrés par des soldats britanniques en armes! On donne ici leur nombre, mais aucun nom. Ils sont enterrés anonymement.

 

Texte en anglais sur l’une des faces, et j’ai supposé que c’était le même texte sur toutes les faces. Anglais d’un côté, arabe sur un autre, et? Quelle langue sur la troisième plaque, qui a été soigneusement martelée afin d’en effacer complètement le texte? Car enfin, si c’était en grec, il n’y avait aucune raison de l’effacer; turque? Mais depuis 1912 l’Égypte est un protectorat britannique, et je ne vois pas pourquoi, sur cette île qui n’est plus aux mains de l’Empire Ottoman, on aurait écrit en langue turque quelque chose concernant des Égyptiens travaillant pour des Britanniques sur le sol grec.

 

En fait, je feins de poser ces questions ingénument, mais ce qui n’est dit nulle part, c’est que, outre les cent soixante-dix Égyptiens, ont aussi été enterrés dans ce cimetière musulman cinquante-sept Turcs, prisonniers de guerre. Autant que je sache, ils n’ont pas été exécutés, mais les conditions de détention étaient horribles, il y avait des épidémies, peu à manger, leur mort a pu être considérée comme “naturelle”, en le disant vite. À moins que certains n’aient tenté de s’évader et aient été abattus. Je n’ai trouvé aucune information sur ces soldats prisonniers, eux aussi anonymes. Et, quoique je n’aie pas davantage maintenant l’explication de la suppression de l’inscription, on peut penser qu’elle est le fait d’un ressentiment grec (ou britannique) à l’encontre des Ottomans qui ont résisté aux Dardanelles.

Villes et villages de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
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À partir de Portiano, la route pique vers le sud-ouest et, en moins de quatre kilomètres, on arrive à Kontia, un gros bourg, le plus gros de l’île, je crois, après la capitale Myrina, même si, comme partout dans l’île, il perd des habitants qui migrent vers l’étranger. Ici, ni l’attrait de la ville (Myrina, par exemple), ni l’attrait d’une capitale (Athènes, Thessalonique), qui fait quitter le village où l’on est né. C’est principalement l’appel des États-Unis ou de l’Australie. Et ceux qui partent ne font rien de leur maison. Peut-être personne ne veut-il acheter? Cela fend le cœur de voir de belles propriétés à l’abandon, se dégrader peu à peu.

 

Dans mon prochain article, le sixième sur Limnos, nous allons voir des bâtiments encore plus dégradés, car nous serons à Poliochni, une ville du temps de la Guerre de Troie!

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Published by Thierry Jamard
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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 23:55
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Le soleil se couche sur Moudros. Je ne résiste pas à l’envie d’en prendre des photos. La première, je la prends à 20h02. La seconde, deux jours plus tard, mais presque à la même heure, 20h05. Puis je me déplace, je vais sur le môle pour ne plus voir que la mer dans le golfe et à l’horizon la côte est de la branche ouest de l’île. Il est 20h11. Voilà, j’ai présenté Moudros, sur la côte ouest du profond golfe au sud de l’île de Limnos.

 

Mais outre ses paysages et ses couchers de soleil qui, comme dans toute l’île et dans bien des endroits de Grèce, sont enchanteurs, Moudros fait parler d’elle à titre militaire. Au moment de la Première Guerre Mondiale, Winston Churchill devient Premier Lord de l’Amirauté. En Belgique et dans le nord de la France, la guerre s’enlise dans les tranchées. Après avoir pensé à prendre l’ennemi à revers par la Baltique, lorsqu’il voit la Turquie s’engager dans la guerre aux côtés de l’Allemagne, il pèse de tout son poids pour engager la Grande Bretagne en mer Égée. Il voudrait, en prenant le détroit des Dardanelles, bloquer Constantinople et s’en emparer, ce qui obligerait la Turquie à sortir de la guerre, il s’assurerait ainsi la maîtrise de la mer Noire, et pourrait établir la jonction avec la Russie alliée (il ne pense pas que bientôt les Bolchéviques vont renverser le tsar, prendre le pouvoir et sortir de la guerre). Il obtient enfin que la décision soit prise dans ce sens et quitte ses fonctions ministérielles pour redevenir militaire, avec le rang de major (commandant) à la tête d’un bataillon de fusiliers écossais. Début 1915, la flotte alliée va être basée dans le port de Moudros et occupera la baie. Lui, Churchill, s’installe de l’autre côté de la baie, à Portiano, juste en face de Moudros. Il a quarante ans et la terrible défaite subie à Gallipoli, sur les Dardanelles, qui aura coûté la vie à 46000 Anglais, Écossais, Français, Australiens et Néo-Zélandais et à 65000 Turcs de l’autre côté a bien risqué de sonner le glas de sa carrière politique. Mais il n’en a rien été, puisque l’on sait le rôle qu’il a joué dans la Seconde Guerre Mondiale.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Nous allons très bientôt reparler de la bataille de Gallipoli, mais provisoirement repartons trois ans en arrière. En effet, il y a cent deux ans, en 1912, l’île de Limnos rejoignait la Grèce indépendante. Donc, en 2012, ce grand panneau mural a été placé à Moudros, et a été laissé en place depuis, pour célébrer “1912-2012 un siècle de liberté le Limnos”.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

On peut se rendre compte, sur la photo précédente, que ce long panneau montre beaucoup d’images. Ici j’en ai sélectionné seulement quelques-unes. D’abord, “La flotte grecque au complet”. Or je remarque (c’est peu discernable sur la photo réduite dans le cadre du blog, mais bien visible sur l’image originale, et bien évidemment aussi au naturel sur le mur) que le navire du centre porte, sur deux de ses mâts, un pavillon français. Je sais que quelques unités françaises ont pris part aux Guerres Balkaniques aux côtés des Grecs, mais d’une part il est bien dit ici “flotte grecque”, et d’autre part on peut lire son nom sur la coque du navire: ΨΑΡΑ (Psara). C’est le nom d’une île grecque, et c’est écrit en caractères grecs. Je ne m’explique donc pas la présence de ces drapeaux français sur ce navire grec…

 

Sur la seconde photo, sont représentés les quatre destroyers de la flotte grecque. Ou plutôt, ce mot américain de destroyer n’ayant été adopté dans la marine française qu’après la Seconde Guerre Mondiale, je devrais plutôt dire, pour l’époque, les quatre contre-torpilleurs.

 

Sur la troisième photo, on voit l’explosion d’un navire turc. Je ne sais d’où a été tirée cette affiche, mais dans le bas elle est rédigée en grec du côté gauche, et en français du côté droit. Je copie ce texte: “Le torpilleur grec fait sauter le cuirassé turc ‘Fetih Boulend’ au port de Salonique le 19 octobre 1912”.

 

Enfin, la quatrième photo ne dispose d’aucune légende, d’aucun commentaire. C’est, à l’évidence, l’équipage d’un navire réuni sur le pont, mais j’aurais aimé savoir si c’était pour une remise de décoration ou seulement pour une présentation, peut-être pour une revue par l’amiral (une chose est sûre, les marins ne sont pas en tenue de combat), et par ailleurs on ne dit pas non plus le nom du navire.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Parce que, peut-être, tout le monde n’a pas en tête la carte du sud-est de l’Europe au début du vingtième siècle, l’un des panneaux propose aussi une carte des Balkans à la veille de la guerre de 1912. On voit ainsi que tout le nord de la Grèce, avec [Thes]salonique, mais aussi des îles comme la Crète, ou à droite face à l’Asie Mineure l’île de Lesbos, entre elle et Salonique notre île de Limnos, au-dessus Imbros et Samothrace, sont de même couleur que la Turquie: Tous ces territoires appartiennent encore à l’Empire Ottoman, mais au terme de la guerre la situation va changer et ils vont rejoindre la Grèce indépendante. Toutefois l’île d’Imbros, aujourd’hui appelée Görçeada, reviendra à la Turquie.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

En 1912, Eleftheros Venizelos est premier ministre de Grèce. Il convient de fédérer des États contre l’Empire Ottoman, et en tant que voisin direct la Bulgarie est très importante. Le hic, c’est que la Macédoine est disputée entre les deux pays, et d’ailleurs on sait que de nos jours, après l’éclatement de la Yougoslavie, le nord de la Grèce avec Pella, la capitale de Philippe II et d’Alexandre le Grand, est le centre de la Macédoine historique, tandis que le pays limitrophe au nord se réclame du même nom de Macédoine et, pour éviter la confusion, à l’international on parle en français d’ARYM (Ancienne République Yougoslave de Macédoine), et en anglais de FYROM (Former Yougoslav Republic Of Macedonia). Venizelos propose alors: vainquons d’abord l’Empire Ottoman, nous discuterons ensuite du partage de ses dépouilles. Et comme à la suite de cette guerre la Grèce a acquis bon nombre de ses territoires antiques, dont Limnos, Venizelos est regardé, à juste titre sans doute, comme un grand homme.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

J’ai dit que j’allais reparler de Gallipoli. Le moment est venu. Puisque la base de l’opération des Dardanelles était à Moudros, c’est ici qu’a été créé le cimetière militaire où les soldats de tous les pays qui ont pris part aux combats du côté des Alliés ont été enterrés. Il est émouvant d’y pénétrer.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Première étape en mars 1915, échec de la tentative de forcer le détroit des Dardanelles. Deuxième étape en avril, le débarquement de troupes britanniques et françaises au cap Hellès (aujourd’hui Seddülbahir Çıkarması) tout au bout de la longue péninsule qui détermine, face à la côte asiatique, le détroit des Dardanelles, ainsi que le débarquement des troupes australiennes et néo-zélandaises (Australian and New-Zealand Army Corps: ANZAC) un peu plus au nord, sur la côte ouest de la même péninsule, sur des plages qui ont pris le nom de “Plages Anzac”, mais la défense militaire autant que la configuration du terrain n’ont pas permis une pénétration profonde. Troisième étape, début août a lieu un nouveau débarquement, sur les mêmes plages Anzac et surtout plus au nord, dans la baie Suvla, où la côte ouest de la péninsule fait une pointe. Même s’il a semblé au début que les opérations tournaient à l’avantage des Alliés, cette nouvelle tentative s’est soldée par un nouvel échec. Alors on conclut avec une quatrième étape, le retrait des troupes, cette fois-ci sans une seule perte humaine, après la boucherie des trois autres opérations. C’est la baie Suvla et les plages Anzac dans la nuit du 19 au 20 décembre 1915, le cap Hellès dans la nuit du 8 au 9 janvier 1916. Le 30 octobre 1918, c’est à bord du HMS Agamemnon de la Royal Navy, dans la baie de Moudros, qu’est signé l’armistice entre les Alliés et la Turquie. Aux termes de cet armistice, fin 1918 les forces britanniques peuvent pénétrer dans la péninsule de Gallipoli pour ramasser les corps de soldats laissés sans sépulture. Sur les trente-six mille soldats du Commonwealth qui ont trouvé la mort à Gallipoli, vingt-deux mille ont une tombe dans l’un des trente-et-un cimetières militaires de la péninsule, mais seulement neuf mille d’entre eux ont été identifiés. À défaut de pouvoir mettre les noms des treize mille autres sur une tombe, on les a gravés sur le mémorial dressé au cap Hellès, et on y a ajouté les quatorze mille noms des soldats dont les restes n’ont pas eu de sépulture individuelle.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Dans le cimetière de Moudros où nous sommes, ont été enterrés 672 soldats du Royaume Uni, 98 d’Australie, 47 de Nouvelle Zélande, 4 de Terre-Neuve, 64 d’Inde, et 2 dont il est dit “autres”, soit au total 887 tombes. Signalons que de l’autre côté du golfe, à Portiano, il y a aussi un cimetière militaire pour les tués de Gallipoli, qui compte 348 tombes. C’est impressionnant, c’est terrible.

 

Et puis on se déplace dans le cimetière, on lit des noms, des origines, des dates de naissance et de mort, des âges. Ce n’est plus la grande foule des morts, ce sont des individualités. Ci-dessus, la tombe d’un Écossais et la tombe d’un Néo-Zélandais. Je ne peux m’empêcher de penser, devant ces tombes, au Premier homme, d’Albert Camus, ce roman autobiographique où âgé de quarante ans et pour répondre à la demande pressante de sa mère il se rend à Saint-Brieuc pour trouver, au cimetière, la tombe où a été enseveli son père, mort à la guerre pendant la Première Guerre Mondiale, ce père qu’il n’a pas connu et qui lui est indifférent. Puis, lisant sur la pierre ses dates de naissance et de mort, il se rend compte que lui, le fils, est à présent bien plus âgé que le père, qui alors prend substance, réalité, et dont la recherche va devenir si importante au plan psychologique que Camus va sentir nécessaire d’écrire ce livre si peu romancé que seuls les noms ont été changés. Comme on le sait, un terrible accident de voiture tranchera le fil de la vie de l’auteur alors que seule une première partie du livre a fait l’objet d’une rédaction rapide, d’un premier jet, remplie de notes sur ce qu’il faudra modifier, retrancher, ajouter, déplacer. Et c’est ce récit poignant qui me vient à l’esprit en voyant les pierres tombales de ces jeunes hommes –cet Écossais, est-il écrit, était un adolescent de dix-neuf ans!– qui ne sont plus des morts anonymes.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Puisque les Français ont pris part à cette campagne de Gallipoli et qu’ils ont payé de leur vie tout comme les soldats du Royaume Uni et du Commonwealth, il y a aussi un monument aux soldats français.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Mais ce cimetière n’est pas consacré qu’aux victimes des années 1915-1916 à Gallipoli. En effet, je vois ici la tombe d’un marin, chauffeur sur le HMS Trafalgar (ici, le H de HMS signifie Her Majesty’s Ship, parce qu’il s’agit d’une reine, Victoria), mort à 22 ans à Lemnos. 1893? Je ne vois pas de quoi il peut s’agir. Mes recherches sur Internet ne me donnent aucun combat de la flotte britannique dans les parages cette année-là. Il faut donc penser qu’il s’agit d’une mort accidentelle ou de maladie, mais en service.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Ici, la plaque d’un certain Piotr Koumchatski mort le 6 avril 1921, et d’une femme, Maria Kariakina, morte le 29 mai 1921, dont, elle, on sait qu’elle était née cinquante ans plus tôt. Je crois que j’aurais cherché longtemps, et peut-être pas trouvé, le pourquoi de leur enterrement dans ce cimetière si une plaque sur un mur proche n’avait pas donné d’explications.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Le général Denikine, commandant en chef des Forces Armées du sud de la Russie (Armée Blanche) s’est replié en 1920 sur Novorossisk (au nord de la Mer Noire, un peu au sud-est du détroit de Kertch qui sépare l’est de la Crimée du continent). Des raisons politiques l’amènent à démissionner et à partir pour Londres, laissant le commandement au général Wrangel. En 1921, les Bolchéviques reconquièrent ces territoires, et les opposants “blancs” évacuent la Crimée et Novorossisk. Ils sont cent cinquante mille, dont vingt-six mille cosaques du Don. Le seul pays qui ait reconnu le gouvernement “blanc” de Russie plutôt que les “rouges” du bolchévisme, c’est la France. Aussi est-ce la marine française basée à Constantinople (ville occupée puisque défaite en 1918) qui est chargée de réguler cette évacuation.

 

Tant de monde, tous ces hommes, Constantinople ne peut les absorber et leur donner du travail. On ne peut, non plus, continuer à les considérer comme une armée régulière, même si Wrangler n’a pas renoncé à reprendre le combat un jour si l’occasion s’en présente. On va donc donner à ces gens le statut de réfugiés, et les stationner dans un camp dans l’attente d’une répartition dans divers pays. Finalement, une situation pas tellement différente de celle des Syriens en Europe de l’ouest. Cent trente navires français amènent en une semaine cette foule de réfugiés à Constantinople, mais il faut trouver une solution. Les Balkans, la Tunisie, en acceptent, mais plus de cent mille restent “sur les bras” de la marine française. Après de rudes négociations avec le gouvernement britannique qui ne voulait pas se mêler de cette affaire, enfin Londres donne son accord pour qu’un camp de réfugiés soit établi dans l’île de Limnos qui est sous mandat britannique, mais à condition que la France assume tous les frais et toutes les responsabilités. Depuis la campagne de Gallipoli, il y a là des baraquements et des tentes pouvant accueillit environ dix mille personnes, et la Croix-Rouge dispose d’un hôpital de campagne de deux cents lits. Ce seront les Cosaques qui iront à Limnos, ceux du Don et quelques autres, au total près de quarante mille hommes. Quatre fois la capacité du camp initial…

 

La plaque en anglais dit: “Près de cet endroit sont enterrés 28 soldats russes et une femme qui sont morts en 1921 dans l’évacuation de Novorossisk”. Et en russe: “Ici sont ensevelis 28 militaires du Corps des Cosaques du Don et l’épouse d’un colonel de l’Armée Blanche, internés à Lemnos en 1920-1921. Souvenir éternel”.

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 23:55
Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Sur la côte nord de l’île de Limnos, entre les deux “ailes” du papillon (un peu difforme, le pauvre, reconnaissons-le), se creuse le profond golfe de Pournia tout au fond duquel, bien abrité, se love le joli petit port de pêche de Kotsinas. Je lis dans le guide qui nous a été remis, par ailleurs très bien fait, quelque chose qui me frappe. Ce sont deux propositions d’étymologie de ce nom, qui ne me convainquent pas. La première le fait dériver de l’adjectif kokkinos, qui signifie rouge (un adjectif bien utile, que chacun apprend au restaurant, en commandant du vin rouge, κόκκινο κρασί. En phonétique grecque, on n’a pas d’exemple du son K devenant TS, et cela indépendamment du fait que la terre, ici, n’est pas plus rouge qu’ailleurs. L’autre proposition serait une déformation de kótinos, mot qui désignerait l’olivier sauvage. On ne dit pas à quelle époque, mais le mot (que j’ignorais totalement) ne doit pas être en usage actuellement, parce que dans le texte grec du guide, la signification “olivier sauvage” est donnée entre parenthèses après le mot kótinos. Cette étymologie n’est pas invraisemblable, une consonne sifflante pouvant se développer entre un T et une voyelle, et rien ne s’oppose à la croissance d’oliviers dans la région.

Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Cette jeune femme guerrière s’appelle Maroula. En 1453, le grand conquérant turc Mehmet II s’est emparé de Constantinople. L’événement, qui met fin à l’Empire Byzantin et que les historiens prennent comme charnière entre le Moyen-Âge et les Temps Modernes, est si important que ce sultan est connu pour cet exploit, et l’on ne parle guère de la suite de sa vie, qui se poursuit jusqu’en 1481 avec de nouvelles conquêtes. Dans les années 1460 il conquiert l’Asie Mineure, en 1475 il s’empare de la Crimée, qui restera ottomane jusqu’à ce qu’elle soit cédée à Catherine II de Russie en 1792. Nous arrivons ainsi à 1478, quand les Turcs tentent de s’emparer de Limnos. Les habitants luttent courageusement. Lorsque cette Maroula voit son père s’écrouler mort, folle de rage et de douleur elle se saisit de l’épée tombée près de lui et se met à combattre avec héroïsme à sa place. Ce que voyant, les autres habitants de l’île redoublent de courage et d’ardeur et parviennent à repousser l’ennemi qui se rembarque et s’enfuit. Hélas, dès l’année suivante, les Turcs reviendront, et parviendront à vaincre Limnos, qui deviendra ottomane et le restera jusqu’en 1912. Les événements qui font de Maroula cette héroïne magnifique sont peut-être en partie légendaires, mais les autochtones sont fiers de la représenter comme le prototype des Lemniens indomptables.

Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Au passage, je remarque ces rails de bois qui ont dû servir à hisser sur la colline des matériaux de construction ou je ne sais quoi d’autre.

Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

La statue de Maroula est située sur une colline, au sommet de laquelle on accède par ce petit chemin et, sur la même esplanade du sommet, se trouve cette église qui date du quinzième siècle, très spéciale, parce que lieu de pèlerinage. C’est la Zoodochos Pigi (le G, quoiqu’entre voyelles, ne se prononce pas comme un J, et en grec il est très doux, non occlusif, c’est presque comme un Y, c'est prononcé presque comme pilli). Et près de l’église ce très original clocher. Suspendue à cette grosse branche, la cloche est très accessible!

Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Nous voici dans l’église, et cette peinture explique ce que signifie le nom de Zoodochos Pigi. Le mot Pigi (Πηγή) désigne une source. En grec moderne, le verbe δέχομαι (comme d’ailleurs en grec ancien) signifie recevoir, accepter, et il donne le substantif δοχός (dochos), “qui reçoit” (dans les mots d’origine indo-européenne, et le grec est une langue indo-européenne, la voyelle alterne E/O, comme on le voit dans géniteur et gonade, dans lecture et logique, dans pédicure et podologue, etc.). Quant à la première partie du mot, le verbe ζώω (zôô) signifie vivre, zoon désigne tout être vivant (d’où le jardin zoologique), et zoé c’est la vie. Il s’agit donc de la source d’où l’on reçoit la vie, qui donne la vie. Et pour comprendre la signification de cette Zoodochos Pigi qui est le nom de l’église et la représentation de cette peinture, il suffit de se reporter à l’évangile de saint Jean: “Celui qui boira de l'eau que moi je lui donnerai n'aura plus jamais soif, et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle”.

Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Mais nous allons voir le pourquoi de cette appellation ici précisément. D’abord, arrêtons-nous un instant devant cette Annonciation que je trouve assez belle, avant de nous diriger vers ce qui explique le pèlerinage des Orthodoxes en ce lieu.

Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Pour cela, il faut descendre les marches “innombrables”, dit la tradition, de cet escalier que l’humidité rend glissantes et franchir l’étroite porte d’une crypte qui est une sorte de cave.

Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Et là, entre les murs suintants de cette pièce exiguë, on découvre un trou dans le sol, et auprès un seau avec une corde autour de l’anse. Car au fond de ce puits sourd une eau considérée comme miraculeuse par les fidèles. On comprend mieux maintenant le sens de la représentation dans l’église, une mère avec son fils dans les bras, qui reçoivent la guérison pour l’un ou l’espérance d’une longue vie pour l’autre. Par ailleurs, si l’on se rappelle le baptistère que nous avons vu à Paros et que je montre dans mon article La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014, on est frappé par la ressemblance, une cuve en forme de croix, un socle au milieu où le prêtre administrait la baptême. Ici, c’est Jésus en personne, dans les bras de Marie, qui est au centre, et c’est le symbolisme du baptême chrétien qui fait passer d’une vie mortelle à la vie éternelle dans le Christ. Ainsi, il n’est pas nécessaire d’attribuer des miracles à cette eau, il suffit de penser à son symbolisme.

Kotsinas (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Et voilà. Il nous reste à remonter les marches “innombrables” en faisant bien attention de ne pas glisser et se retrouver en bas sans l’avoir voulu. Car cette eau sur la pierre de l’escalier n’est pas l’eau de la source souterraine…

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 23:55
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Myrina, la capitale de l’île de Limnos, s’est développée autour d’un gros promontoire rocheux où se trouve le kastro à cent vingt mètres au-dessus de la mer et d’une petite baie bien protégée par un autre promontoire, offrant ainsi un port très petit mais excellent parce que bien protégé et aux eaux très profondes. C’est ce que l’on peut voir sur la capture d’écran Google Earth© ci-dessus et sur les photos dont la première montre la roche sur laquelle s’élève le kastro, et la seconde l’autre roche, avec au sommet l’église Saint-Nicolas, et à ses pieds le port des ferries et des gros chalutiers. À noter que si l’on demande à Google Earth de représenter les routes, il apparaît que les ferries partent du port de plaisance où accostent aussi certains bateaux de pêche, ce qui est faux, et par ailleurs impossible: je ne sais pas si le tirant d’eau serait suffisant, mais j’ai bien vu de mes yeux (troisième photo) qu’il n’y a pas de possibilité d’embarquer et de débarquer de gros véhicules.

 

À l’origine, des populations néolithiques ont occupé le promontoire. Nombre d’ouvrages parlent de l’arrivée à Poliochni, sur la côte est de l’île (mon futur sixième article sur Limnos) de colons venus d’Asie vers 4000 avant Jésus-Christ; il semble que l’occupation du promontoire de Myrina, si elle n’a pas été simultanée, soit intervenue très tôt après, donc il y a près de six mille ans.

 

Entre ces populations néolithiques et la fondation de Myrina à l’époque mycénienne, entre le treizième et le douzième siècles avant Jésus-Christ, il faut faire un petit tour par les légendes.

 

On se rappelle qu’Ariane, la fille du roi de Crète, Minos, était tombée amoureuse de Thésée, le fils du roi d’Athènes, dès qu’elle l’avait vu arriver, destiné à être donné en pâture au terrible Minotaure, être mi-humain, mi-taureau, dans le Labyrinthe. Elle lui avait alors fait promettre de l’épouser si elle lui donnait le moyen de retrouver la sortie, pour le cas où il échapperait au Minotaure. Marché conclu, et Ariane donne à Thésée le fil à dévider à l’aller, pour n’avoir qu’à le suivre au retour. Vainqueur du Minotaure, Thésée revient et se sent obligé d’embarquer Ariane avec lui. Mais lors d’une escale dans l’île de Naxos, ils se reposent sur la plage et, sans réveiller Ariane, Thésée reprend la mer. Racine fait dire à Phèdre, sa sœur, les vers célèbres

“Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée”.

Mais selon les légendes, il arrive qu’elle ne meure pas à Naxos parce que, la voyant en larmes, le dieu Dionysos, à la fois pris de pitié et ému par sa beauté, décide de l’épouser. De leur union serait né, dans l’île de Limnos, un petit Thoas. Devenu grand, il devient roi de l’île, et c’est lui qui fonde une ville à laquelle il donne le nom de sa femme, Myrina. Voilà pourquoi il fallait bien évoquer cette légende.

 

C’est tout? Eh bien non. Thoas et Myrina ont une fille, Hypsipyle. Dans mon précédent article j’ai fait allusion à Aphrodite, épouse d’Héphaïstos, qui le trompe avec Arès, et qui se retrouve prise au piège d’un filet que son mari fait tomber sur les amants (“pas moyen pour les malheureux de bouger ni de se relever”, dit Homère). Tous les dieux, conviés à voir les amants emprisonnés, se moquent d’eux. Et les femmes de Limnos qui, dit la légende, “étaient encore vertueuses” (!), ont pris le parti du mari contre son infidèle épouse, négligeant le culte d’Aphrodite. Enfin libérée, fuyant sa honte, Aphrodite a bien vite regagné son île de Chypre, mais furieuse contre les femmes de Limnos elle les a punies de leur attitude à son égard en leur donnant une odeur épouvantable. La légende ne dit pas quelle partie de leur corps empuantissait l’atmosphère, mais c’était de toute façon de nature à éloigner d’elles leurs maris, qui ne partagèrent plus leurs lits, au profit d’esclaves ou de prisonnières. Puisque leurs maris ne leur servaient plus à rien, elles décidèrent de se débarrasser d’eux et, la nuit où ces messieurs célébraient les mystères de Dionysos, elles les assassinèrent. Bon débarras. C’est alors qu’elles commencèrent à penser, un peu tard, que seules dans leur île, entre femmes, elles ne pourraient pas avoir de descendance, et que Lemnos serait bientôt déserte. Par chance pour elles, c’était précisément à l’époque où, en quête de la Toison d’Or, les Argonautes faisaient voile vers la Colchide; et justement ils ont fait escale à Lemnos. Cela faisait un moment qu’ils naviguaient, sans femme à bord, et nombre d’entre eux agréèrent l’invitation de ces dames dans leur lit. L’histoire ne dit pas si la puanteur avait quitté les Lemniennes ou si les Argonautes s’étaient mis des pinces à linge sur le nez, mais le fait est que neuf mois plus tard des bébés braillaient dans les berceaux. On raconte que ces femmes colériques auraient d’abord accueilli les arrivants les armes à la main, et qu’elles leur auraient proposé l’hospitalité à la condition qu’ils s’unissent à elles. Pas très romantique, tout cela.

 

Tous les hommes de Limnos avaient été massacrés avant le passage des Argonautes. Tous? Non, car Hypsipyle qui devait tuer Thoas, son père, l’a dissimulé dans un coffre de bois qu’elle a jeté à la mer. Il a dérivé jusqu’à arriver à… selon les légendes, ce serait à Chios, ou en Tauride, ou à Sikinos (une Cyclade entre Ios et Folegandros). Se gardant bien de dire ce qu’elle avait fait, Hypsipyle a été désignée pour devenir la nouvelle reine de l’île, puisqu’elle était la fille du roi supposé défunt. Elle a même offert des jeux funèbres à son père. Étant la reine, c’est Jason, le chef des Argonautes, qu’elle a accueilli dans son lit. De leur union vont naître deux garçons (ces garçons n’étant pas jumeaux, cela suppose que l’escale des Argonautes a duré un bon moment). Mais voilà que, d’une façon qui n’est pas dite, les femmes de Lemnos ont appris que Thoas était vivant parce qu’Hypsipyle l’avait épargné, elles voulurent alors la mettre à mort, cette traîtresse. Mais Hypsipyle réussit à s’enfuir de nuit sur une barque. Las! Elle a croisé la route de pirates qui se sont emparés d’elle et l’ont vendue comme esclave au roi de Némée (dans le Péloponnèse). Ses aventures, et celles de ses fils qui l’ont retrouvée plus tard à Némée, ne sont pas terminées, mais puisque ce n’est plus à Limnos ce n’est plus mon sujet d’aujourd’hui.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Puisque j’ai commencé à montrer des images du port, je continue sur ce thème. Sur une photo prise au téléobjectif depuis le kastro, on peut voir où, lorsque nous “résidions” dans la capitale, nous avions placé le camping-car: tout au bout du parking, sur la jetée du port. C’est la fenêtre de la cuisine qui donne sur le parking, celle de l’autre côté, le salon, salle à manger, bureau (hé oui) donne sur la mer, ainsi que la toute petite fenêtre de la “chambre à coucher”. Quant à ce bateau, le Panagia M, qui a été notre voisin à chaque fois que nous passions la nuit à Myrina, il porte le même nom (celui de la Vierge) qu’une poissonnerie de la rue principale: intégration verticale, de la production à la vente, les poissonniers pêchent eux-mêmes le poisson qu’ils vendent au détail tout frais dans leur boutique. Transport minimum, pas d’intermédiaires.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Et encore ces quelques vues du port. Nous avons fait la connaissance de deux Français, Guy et Catherine, qui effectuent de grands voyages à bord de ce catamaran, notamment plusieurs traversées de l’Atlantique. Nous avons partagé avec eux quelques promenades dans l’île, et sur ma seconde photo ci-dessus nous nous faisons de grands au revoir. Et puis j’ajoute une photo prise dans la douce lumière de l’aube (il est 6h20). “L’Aurore aux doigts de rose”, comme l’appelle Homère.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Sur la vue satellite, on a pu se rendre compte que la ville s’étendait un peu derrière le port, à l’est, mais que l’essentiel s’étalait au nord de la roche du kastro, le long de la large baie tournée vers l’ouest. Ma première photo, je l’ai prise du kastro, la seconde sur la jetée au pied du kastro. Certes, les maisons sont blanches, mais le style, l’ambiance, cela n’a plus rien à voir avec les Cyclades. Dans ce nord de la mer Égée, nous sommes dans un autre monde. Comme dans les Cyclades, la population est grecque, comme les Cyclades l’île a été sous la férule ottomane, et ce ne sont pas les quelques petits degrés en plus de latitude nord et de longitude est qui suffisent à justifier ces différences: entre Myrina de Limnos et Chora d’Andros, il n'y a que deux degrés nord et un degré est…

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Décidément, ce kastro autorise des vues bien intéressantes sur la ville. Sur mes photos, on ne voit personne dans les rues, et j’ose dire qu’il s’agit d’une rue commerçante, de la rue principale, etc., ce qui laisserait penser que la ville est morte. En réalité, ces photos sont prises en plein milieu de la journée, les grilles des boutiques sont baissées, les portes sont cadenassées, tout est fermé, et puis quoique l’on ne soit qu’au printemps il fait déjà chaud, et de plus même s’il ne faisait pas chaud il y a les habitudes: on est dehors le matin assez tôt, ou le soir à la fraîche. En outre, il est vrai aussi qu’il n’y a jamais foule, comme je le disais dans mon article précédent. Les touristes se pressent à Santorin ou à Mykonos, pas à Limnos. Il n’y a donc que la population locale, guère plus, et l’on est dans une ville d’un peu plus de cinq mille habitants, soit non pas un village ni même un gros bourg, mais une ville de dimensions très modestes.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Pour un Musulman, cinq fois par jour à l’appel du muezzin on se consacre à la prière, mais auparavant il est nécessaire de procéder aux ablutions rituelles. Aussi les Turcs ont-ils disposé des fontaines un peu partout dans les villes qu’ils ont occupées. Souvenir de l’occupation ottomane, on voit ici une fontaine qui date de cette époque. Intelligemment, les Grecs n’ont pas systématiquement détruit tout ce qu’avaient fait les Turcs, même si, dans le cœur de beaucoup des gens auxquels nous avons parlé, il reste un ressentiment à leur encontre. La libération de l’île et son rattachement à la Grèce remontent à 1912, aucune personne vivante actuellement n’a connu l’époque où Limnos était ottomane il y a 102 ans, et il faudrait trouver un vieillard d’au moins 115 ans pour qu’il puisse avoir été conscient de la situation politique.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

La nuit de notre arrivée à Limnos, en quittant le ferry, nous n’avons pas tout de suite trouvé le parking du port de plaisance et de pêche, pour stationner et finir la nuit, et nous nous sommes garés en bordure de la rue qui longe la petite plage avant d’entrer en ville. Et là, dans l’herbe, a été placé cet élégant bas-relief tout à fait dans le style des sculptures antiques.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Un drapeau russe auprès d’un drapeau grec? Étonnant a priori, mais la pierre gravée au-dessus de laquelle flottent ces deux drapeaux en fournit l’explication. Je suis arrivé à comprendre ce qui est dit en grec en-dessous, mais en russe… c’est Natacha qui m’a confirmé que ce qui est dit là est bien strictement la même chose que ce que je venais de lui traduire. Pour ceux qui lisent l’une ou l’autre de ces langues (ou les deux), désolé, une fois réduite ma photo n’est plus lisible, la qualité en est trop faible. Il est dit: “En mémoire des marins russes du comte A. Orloff et du vice-amiral D. Seniavine pour leur collaboration à la libération de la Grèce. Limnos 1770-1807”.

 

Ce comte Orloff (1737-1808) n’est pas celui dont le nom a été donné au rôti de veau avec fromage et lard, qui avait un cuisinier français inventif mais qui durant toute sa carrière s’est battu contre la France et a même occupé Montmartre en 1814. Non, le comte Orloff dont il est question ici est Alexeï Orloff (1737-1808), qui pendant la guerre russo-turque commencée en 1768 commandait la flotte russe de la Baltique. Parce qu’à l’époque la Russie de Catherine II ne possède pas de débouché sur la Mer Noire, il doit contourner toute l’Europe par l’ouest et l’Océan Atlantique pour rejoindre la Méditerranée, puis par le sud du Péloponnèse il gagne la mer Égée et les côtes d’Asie Mineure. Toute la flotte ottomane est concentrée à Çeşme, le port juste en face de l’île de Chios dont il n’est séparé que par une étroite passe. Là, Orloff remporte une victoire éclatante, détruisant la totalité de la flotte ennemie, en proie à un incendie qui se transmet de vaisseau à vaisseau. Mais pour ouvrir l’accès de la mer d’Azov où la Russie a un port, il faudrait forcer plusieurs détroits, les Dardanelles vers la mer de Marmara, le Bosphore vers la mer Noire, puis le détroit de Kertch, et Orloff doit y renoncer. Voilà pour Orloff et 1770.

 

L’autre nom, à présent. Dmitri Seniavine (1763-1831) est un amiral russe. En 1807, nous sommes en pleine épopée napoléonienne, face à cette menace Angleterre et Russie sont alliées. La France, elle, est alliée avec l’Empire Ottoman. Seniavine arrive et prend l’île de Ténédos (aujourd’hui Gozca, plein est de Limnos, tout près de la côte d’Asie Mineure), il brûle la ville, il comble le port, et de là il va bloquer les Dardanelles. Évidemment, quand les Anglais arrivent, il les laisse passer, mais il empêche le ravitaillement de Constantinople. Plus d’alimentation, c’est la famine. Le sultan est prêt à lâcher tout ce qu’on lui demande, ses navires, et le renvoi, voire l’emprisonnement, du corps diplomatique français. Quand le sultan décide d’attaquer, Seniavine est vainqueur à deux reprises, une trêve est signée.

 

Orloff en 1770, Seniavine en 1807, ont l’un et l’autre infligé une bonne raclée au sultan ottoman. Il n’en fallait pas plus aux Grecs pour se réjouir, et pour célébrer ces deux hommes à l’époque où, de plus en plus, mûrit l’idée qu’un affrontement ouvert, de grande envergure, contre les Turcs dont l’armée est de moins en moins forte permettrait à la Grèce de relever la tête et de retrouver sa liberté et son indépendance.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Le kastro, c’est-à-dire le château fort que nous allons maintenant visiter a beaucoup souffert au cours des siècles. Mais lui-même a été construit en utilisant la totalité des matériaux qui constituaient l’acropole antique… Il y a d’abord eu les guerres russo-turques dont je viens de parler au sujet d’Orloff et de Seniavine. Puis, comme conséquence de l’échange de populations de 1922, beaucoup de Grecs d’Asie Mineure se sont installés à Limnos et, pour construire leurs maisons, ont généreusement puisé dans ce grand réservoir de pierres taillées sans que les autorités y voient le moindre inconvénient. Durant la Seconde Guerre Mondiale, les Allemands ont pris possession de l’île, qui a été abondamment bombardée par les Alliés, le kastro en particulier, bien entendu, tantôt parce qu’il servait de refuge à l’armée des Nazis (chaque matin, des soldats allemands allaient en ville chercher des hommes et les contraignaient à les suivre pour un travail forcé, aménager des nids de mitrailleuses, creuser galeries et tunnels en taillant dans la roche, etc.), tantôt parce que le port, tout proche, était visé et qu’à l’époque, à défaut de précision dans les bombardements, on arrosait copieusement tout le secteur. Et puis il faut bien dire aussi que jusqu’aux années 1970, ni les archéologues, ni les politiciens ne se souciaient de ce qui était postérieur à l’Antiquité ou à l’Empire Byzantin. En particulier les châteaux francs étaient complètement délaissés. Mais depuis 1992, des campagnes de restauration ont été menées, grâce auxquelles ce que nous allons voir a pu être sauvé.

 

Je viens de parler de l’occupation allemande. Au château de Myrina comme dans les autres villes et pays occupés, les Nazis n’ont rien eu de plus pressé que d’amener le drapeau grec et de le remplacer par le leur, hélas trop connu. Mais chaque matin, ils le retrouvaient en lambeaux, et devaient en hisser un neuf. Comme personne d’autre que les soldats allemands ou les hommes menés dans ces murs pour le travail forcé ne pouvait y avoir accès, on a menacé ces hommes de les passer par les armes ainsi que leurs familles si cela se reproduisait, ne fût-ce qu’une seule fois. Mais la nuit suivante, soit pour se saisir du coupable, soit par curiosité, soit parce qu’il souffrait d’insomnie, un soldat est resté à regarder et quelle n’a pas été sa surprise de constater que des corbeaux venaient se jeter sur le drapeau nazi et le déchirer à coups de bec et de patte. On n’a jamais su pourquoi ces corbeaux patriotes respectaient le drapeau grec et s’attaquaient au drapeau ennemi. En trouvaient-ils les couleurs agressives? L’aigle était remplacé par la svastika, ce n’était donc pas pour se battre contre l’oiseau, et d’ailleurs ils ne touchaient pas au drapeau jaune avec l’aigle à deux têtes de l’Église orthodoxe grecque.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Les plus anciennes fortifications remontent aux temps préhistoriques, et les archéologues ont relevé ici ou là quelques éléments de murs cyclopéens qui semblent de même époque que l’acropole de Mycènes, et il a également été retrouvé sur l’isthme reliant le rocher du kastro à la terre ferme des traces de murs d’époque classique. Mais c’est l’empereur byzantin Andronic 1er Comnène qui fonde le premier château sur ce promontoire. Sur le site, le panneau explicatif bilingue grec/anglais dit “θεμελίωσε το κάστρο το 1186 / founded the castle in 1186”. Pas de doute, donc, apparemment sur la date de fondation, en 1186. Mais sur Wikipédia, je lis que cet empereur est mort le 12 septembre 1185. Étonné, je cherche un peu, et je trouve, à la page 133 d’un livre de Charles Diehl, Figures byzantines, après le récit d’atrocités (on lui a coupé la main droite, on l’a laissé sans soins, on l’a martyrisé): “Ainsi mourut, au mois de septembre de l’année 1185, à l’âge de soixante-cinq ans, l’empereur Andronic Comnène, après avoir rempli tout le XIIe siècle du bruit de ses aventures”. Par conséquent, ou bien le château a été fondé par Andronic 1er, et donc entre septembre 1183 et septembre 1185, ou bien il a été fondé en 1186, mais par son successeur Isaac II Ange. Même si à un an près, ou même à quelques années près, cela n’a pas pour nous une importance fondamentale, cette incohérence méritait d’être relevée.

 

Il se passe bien peu de temps avant que les Croisés ne prennent Constantinople en 1204 et instaurent un Empire Latin. Les Vénitiens s’installent à Limnos. De 1207 à 1214, ils vont construire le château (rappelons que par ce mot, il faut comprendre quasiment une ville à l’intérieur de murailles, puisqu’à Myrina la superficie du château est de 14,4 hectares, soit cent quarante-quatre mille mètres carrés. À titre de comparaison, le palais de Versailles couvre soixante-sept mille cent vingt-et-un mètres carrés) et, au sein du château, le palais ducal. Les Byzantins reprennent Limnos en 1279, et retouchent les fortifications.

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Plus tard, ce sont les Génois qui se retrouvent en possession de Limnos, mais les historiens ne sont pas d’accord sur la date du début de cette domination, 1355 ou 1440. La famille génoise qui règne ici, c’est celle des Gattilusi, dont ma photo montre le blason. En fait, ce blason a par la suite été utilisé comme simple pierre dans un mur du château, et placé à l’envers; j’ai ici fait pivoter ma photo de 180°. C’est de l’époque Gattilusi que datent le chemin de ronde, les tours de défense que nous avons vues tout à l’heure, et le plan général du château tel que nous le voyons aujourd’hui.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Mais de la conquête de l’île par les Ottomans en 1479 et jusqu’à son rattachement à la Grèce libre lors des Guerres Balkaniques en 1912, Limnos a été aux mains des Turcs et, à l’intérieur du plan des Gattilusi, ce sont les Ottomans qui ont construit la plupart des bâtiments existant actuellement et que je vais montrer. Les dernières grandes restaurations effectuées l’ont été par l’amiral turc Cezayirli Gâzi Hasan Pacha, libérateur de Limnos après le siège de l’île par les Russes d’Orloff en 1770, au cours de la première guerre russo-turque. Je dis “libérateur”… de son point de vue et de celui du sultan (il était vice-amiral et a été nommé amiral trois mois plus tard), mais les Grecs ont toujours vu dans les Russes des “frères orthodoxes” et ont longtemps espéré que leur indépendance leur serait donnée par eux. En désespoir de cause, ils l’ont finalement conquise eux-mêmes.

 

Lorsque Mehmet II a pris Constantinople en 1453, c’est grâce à son artillerie, qui était encore très peu diffusée. Auparavant, on construisait des murailles très hautes pour que leur escalade soit difficile, mais il n’était pas nécessaire de les prévoir très épaisses. Le développement de l’artillerie a complètement révolutionné l’architecture des remparts. En effet, on les a construits de plus en plus épais, afin qu’ils résistent aux tirs de boulets, mais ils n’avaient plus à être aussi hauts, puisque l’ennemi n’escaladait plus, mais entrait par des brèches pratiquées à coups de canon. C’est donc en ce sens qu’ont évolué les murs du kastro, comme on dit pour les châteaux francs, puis ceux du château ottoman, tel que nous le voyons: ils sont épais de 3,08 mètres.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

On accédait au château par trois portes, dont celle de mes photos ci-dessus est la principale. Du fait que le promontoire est constitué de falaises abruptes et très hautes, c’était évidemment le côte de l’isthme, à l’est, qui devait être le plus sérieusement protégé. Un assaillant venant par mer pouvait aisément être bombardé depuis le château, tandis que les canons des navires de guerre ne pouvaient pas grand-chose contre des murailles si haut situées et si épaisses du fait de l’angle d’attaque des boulets.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Puisque, comme je le disais, le “château” est une enceinte renfermant tout un ensemble de bâtiments, il était parcouru de rues qui, du fait de la dénivellation, étaient parfois, comme sur la photo, en escaliers.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

À présent, voici l’un des bâtiments qui date du début de l’occupation ottomane, d’abord vu de l’un des bouts, puis de l’autre bout d’un côté et de l’autre. C’était la caserne ottomane. Lors des fouilles, il était possible de distinguer au sol les bases de murs délimitant à l’intérieur cinq petites pièces le long du mur qui est encore debout avec ses fenêtres (sans doute les chambres des officiers), et derrière ces pièces une autre sur toute la longueur (donc, probablement, une chambrée pour les soldats). La superficie totale devait être d’environ quatre-vingt-dix mètres carrés. Mes photos 2 et 3 permettent de se rendre compte qu’aujourd’hui le visiteur ne peut plus discerner au sol ces bases de murs. Sur le côté est, il y avait en outre une cour close de cinquante mètres carrés.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

À ce grand rectangle enterré, je ne vois sur ma photo aucun accès, et maintenant, devant mon ordinateur et loin du kastro, je ne suis plus capable de dire de quoi il s’agit. Mais sa construction soignée et son bon état de conservation justifient que je le publie.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Ici en revanche, j’ai bien noté en prenant ma photo qu’il s’agit de la poudrière, soigneusement enterrée pour être à l’abri des tirs. Comme cette construction date du début de l’ère ottomane et qu’à l’époque il n’y avait pas à Limnos d’artillerie, on a supposé que l’usage premier avait pu en être un cachot, reconverti ensuite en poudrière. Des murs extérieurs de deux mètres de haut dont une très faible partie se situe au-dessus du sol, un chemin de ronde à l’intérieur autour du bâtiment de la poudrière qui fait environ quatre-vingts mètres carrés, aux murs épais et au toit voûté, ce bâtiment est situé loin de tous les autres pour des raisons de sécurité.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Pour vivre il faut de l’eau, et la stocker en grande quantité est d’autant plus nécessaire si l’on craint d’être un jour soumis à un long siège. Il y a donc des citernes enterrées, comme sur ma première photo et, peut-être (?), sur la seconde.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Et pour finir, le refuge et ses trois cents mètres carrés. Refuge, lui aussi souterrain, bien évidemment. Il est composé de deux parties et comporte trois salles voûtées, avec une communication, voûtée elle aussi entre les deux parties. Deux des trois salles sont compartimentées par des cloisons. Des indices ont permis aux archéologues de s’apercevoir qu’une partie du bâtiment servait de citerne pour recueillir les eaux pluviales. En effet, les grandes citernes de la ville n’étaient plus accessibles si l’on était confiné dans ce souterrain.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Et, pour que l’on comprenne mieux les explications données, le site propose des illustrations, parmi lesquelles cette coupe et le plan de l’ensemble. Sur la coupe verticale, on voit des cheminées, qui servaient à la fois à donner de la lumière à l’intérieur, mais aussi à offrir une aération. Imaginons en effet une foule assez nombreuse confinée ici à une époque où l’éclairage électrique n’existait pas. Allumer des torches aurait supposé du combustible, huile ou résine, et aurait consommé de l’oxygène. Par ailleurs, même sans feu, les respirations de nombreuses personnes dans un espace réduit auraient rapidement absorbé tout l’oxygène et auraient rejeté assez de dioxyde de carbone pour que tous soient asphyxiés. Je me suis livré à un petit calcul simple (hé oui, hélas, ma formation est littéraire…): si je me rappelle bien ce que j’ai appris je ne sais plus où, au lycée, dans des revues scientifiques, en discutant avec des profs de biologie ou des médecins, l’être humain absorbe environ 1,5 gramme d’oxygène (pur, pas d’air) par minute et il y a 1440 minutes dans 24 heures. C’est énorme, car en multipliant l’un par l’autre, on obtient 2,160 kilogrammes, ce qui doit représenter environ 1,5 mètre cube. En cas de nécessité, si l’on entasse des gens non pas comme des sardines en boîte ou des Parisiens dans le métro aux heures de pointe, mais assez serrés quand même, à raison de trois par mètre carré, sur cette surface ils vont être neuf cents et consommer 1350 mètres cubes d'oxygène pur par 24 heures, et comme il y a environ 21 pour cent d’oxygène dans l’air, il va leur falloir 6428 mètres cubes d’air. J’arrête là le calcul, parce que si je connais la surface au sol, je ne connais pas la hauteur, donc le volume du local de refuge. Mais on voit que cette aération est nécessaire, bien sûr. Ce qui est inquiétant, c’est que le dioxyde de carbone est plus dense que l’oxygène, que la ventilation se fait par le haut et sans aucun système de brassage ou d’accélération, et qu’étant sous le niveau du sol on ne peut compter sur ce qui existe à la surface, à savoir un espace entre le bas des portes et le sol. Et à la suite de tous ces beaux calculs qui sont peut-être complètement faux vu mon niveau scientifique, mon cerveau est en ébullition, je pose le point final.

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Published by Thierry Jamard
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2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 23:55

Fabuleuse Limnos! Paysages et mythologie! Pourquoi, mais pourquoi n’est-elle donc pas plus connue? Je rêvais de la visiter parce que son volcanisme avait donné lieu aux légendes du dieu forgeron Héphaïstos, mais une fois sur place j’ai découvert dix fois plus, vingt fois plus que ce que j’étais venu y chercher. Embarqués sur le ferry le 21, nous n’avons débarqué que le 22 au port de Myrina, sur l’île de Limnos. Repartis vers Lesbos le 31, cela représente neuf journées de visites. Et en ces neuf journées, nous avons vu tant de choses que j’ai dû tout répartir sur dix articles qui paraîtront étalés sur un mois. Commençons par la traversée et quelques généralités.

 

Et tout d’abord, un mot sur le nom de cette île. C’est Λήμνος, avec un η, lettre qui se prononçait ê en grec ancien. Lemnos. Cette lettre, que nous appelons êta, aujourd’hui s’appelle ita parce qu’elle se prononce i. Limnos. Ce changement de prononciation n’est intervenu que vers la fin de l’Empire Byzantin mais, dans une pièce de théâtre que je me suis amusé à écrire, je triche en faisant remonter cette évolution phonétique au temps d’Œdipe:

ANTIGONE – Mais Papa, tu te rends compte que tu parles antique? Les jeunes, ils ne prononcent plus comme ça. Maintenant, et pour des millénaires, on ne dit plus Hadès, Korè, Déméter, la lettre êta est devenue ita, on dit Hadis, Kori, Dimitir. Et en classe on nous a dit que les Quarante de l’Académie Thébaine vont probablement bientôt décréter que c’est la prononciation officielle.

ŒDIPE – Ah ça, pas question. On serait la risée des autres Grecs. Ici en Béotie on passerait pour des ploucs, si on prononçait comme ça. Je n’ai pas envie qu’un jour on traite de Béotien un homme inculte. Et puis, si l’êta devient un ita, l’alphabet deviendra un alphabit’, ce serait ridicule. De toute façon, je décrète que l’on ne changera rien à la prononciation du grec, l’êta restera un êta, je suis le roi et l’êta c’est moi.

 

Ainsi donc, puisque tout le monde autour de nous ici dans l’île parle de Limnos, je choisis de prononcer ainsi. Mais mes lecteurs, s’ils ont envie de voir eux aussi les fabuleuses choses que j’ai vues doivent savoir que, peut-être, dans leur agence de voyages on leur parlera de Lemnos. C’est la même île. Et quand, plus bas, je ferai des citations, je respecterai l’orthographe et la prononciation de l’auteur. Tantôt Limnos, tantôt Lemnos.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

D’abord, il faut savoir que le ferry ne part pas du Pirée, mais de Lavrio, bien plus au sud dans la péninsule de l’Attique, et sur la côte est. En fait, c’est beaucoup plus logique, puisque le Pirée est sur la côte ouest de l’Attique: le navire devrait partir vers le sud, puis virer plein est, doubler le cap Sounion, et virer alors vers le nord pour passer devant Lavrio et poursuivre sa route. En cette saison, le trafic n’est pas intense, on voit que le pont-garage extérieur du navire est vide. Et même dans les garages inférieurs, il y a encore pas mal de place.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

On lève l’ancre à 18h et on se dirige vers le centre de l’Égée en passant entre l’île d’Eubée et l’île d’Andros. Plus tard, on va laisser l’île de Skyros (une Sporade) à bâbord et, après une brève escale dans la petite île d’Agios Efstratios, on arrivera à 5h du matin à Myrina. Sur ma photo, on aperçoit le phare du cap Mandilou, sur un îlot tout au bout de l’Eubée. Il est 20h.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

À bord nous avions notre cabine, nous avons pu nous étendre et dormir un peu, mais c’est fascinant de voir la mer, d’apercevoir partout autour de nous des îles et des îlots disséminés avec leurs lumières dans la nuit, longtemps nous avons contemplé le paysage sous les étoiles et n’avons regagné notre cabine qu’à minuit passé. Et nous avons mis le réveil assez tôt pour avoir le temps de faire notre toilette et de remballer nos bagages. La nuit a donc été courte pour être au volant du camping-car à 5h, car il est impératif de sortir vite, le ferry doit repartir vers Lesbos.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Et si c’est l’heure de l’arrivée du ferry de Lavrio, c’est aussi l’heure du retour des pêcheurs qui trient leur poisson et le mettent en caisses. Les camions frigorifiques sont là qui attendent leur chargement pour le porter en ville aux poissonneries et un peu partout dans l’île aux restaurants. Nous nous attardons un peu à regarder l’activité nocturne du port, avant d’aller chercher un endroit avec le camping-car pour terminer la nuit.

 

Choiseul-Gouffier écrit en 1782: “Il est souvent question dans les Anciens, de l’ardente, de la brûlante Lemnos. Je ne pus aller examiner moi-même les traces de ce volcan. Deux de mes compagnons de voyage, que j’envoyai à Lemnos, furent au moment de périr en y abordant, et se trouvèrent dans l’impossibilité de parcourir l’intérieur de l’île. […] Tout contribue à augmenter mes regrets, et à me faire désirer de voir parcourir après moi ces contrées, par des voyageurs plus en état de lire ces anciens caractères […]”.

 

Consolez-vous, Monsieur l’Ambassadeur, nous allons les parcourir, ces terres que vous avez manquées. Nous serons ces voyageurs qui s’appliqueront à lire les caractères volcaniques de l’île où vous n’avez pu vous rendre et que vos collègues n’ont pas été en mesure de visiter.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Quoique n’ayant pu s’y rendre, Choiseul-Gouffier nous offre cependant une carte du très profond golfe de Moudros, qu’il appelle Port Saint-Antoine. “Ce port est spacieux, et pourrait être utile à une escadre qui, occupant l’archipel, voudrait inquiéter les Dardanelles, et intercepter la communication de Constantinople”. Quand je parlerai de Moudros (mon quatrième article sur Limnos), j’aurai l’occasion de dire que Churchill, en 1915, avait placé là son escadre pour la bataille de Gallipoli dans les Dardanelles.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Avant de quitter Choiseul-Gouffier, puisqu’il publie dans son livre la gravure ci-dessus, c’est pour moi l’occasion de la montrer: elle est intitulée “Habitants de Lemnos”. Voilà donc à quoi ressemblait la façon de se vêtir en cette fin de dix-huitième siècle dans cette île appartenant à l’Empire Ottoman.

 

Mais avant? Oh, avant, on peut remonter jusqu’au… douzième millénaire avant Jésus-Christ (oui-oui, millénaire, pas siècle), dans la pointe sud-est de l’île, près de Fisini (Φισίνη), avec les traces d’un habitat de chasseurs cueilleurs. Beaucoup plus tard, au troisième et au second millénaires, on trouve un peuple que l’on appelle les Sintiens, qui honorent les Cabires (mon futur neuvième article sur Limnos, Les Cabires et Philoctète à Limnos). C’est donc encore eux qui sont à Limnos à l’époque de la Guerre de Troie, au douzième siècle avant Jésus-Christ. Homère, au chant VIII de l’Iliade (vers 228-234), témoigne que les armées grecques en route vers Troie ont séjourné à Limnos, quand Agamemnon harangue les troupes: “Où est-elle passée, votre jactance, quand nous nous disions les meilleurs, lorsqu’à Lemnos vous vous vantiez, en mangeant tout plein de viande de bœufs aux cornes droites, en buvant des cratères remplis de vin à ras bord, d’affronter à la guerre cent, voire deux cents Troyens chacun?” Ou encore, il témoigne des liens entre les Grecs combattant à Troie et les habitants de Limnos au chant VII (vers 466-475): “Les Achéens tuaient des bœufs sous les tentes, et ils prenaient leurs repas. Et de nombreux navires avaient apporté de Lemnos le vin qu'avait envoyé le Jasonide Eunéos, qu’Hypsipyle avait conçu de Jason, le pasteur des peuples. À chacun des Atrides Agamemnon et Ménélas, le Jasonide avait donné mille mesures de vin. C’est là que les Achéens aux longs cheveux achetaient le vin, soit contre du bronze, soit contre du fer étincelant, soit contre des peaux, soit contre des bœufs mêmes, soit contre des esclaves prisonniers de guerre”. [Ici, je dis Lemnos et non Limnos, puisqu’il s’agit de la prononciation dans ce texte de l’Antiquité].

 

C’est, entre autres, en traduisant ces quelques vers d’Homère que je ressens combien d’années ont passé depuis l’époque où je lisais l’Iliade sans dictionnaire… Alors, pour me dédommager de ma peine, je vais me venger sur Homère. Car l’auteur (ou les auteurs) des épopées dites homériques s’applique avec beaucoup de soin, en son huitième siècle avant Jésus-Christ, à dépeindre des événements que la légende place au début du douzième siècle. Or à cette époque, s’il est certain que les Hittites utilisaient déjà le fer, les Grecs mycéniens en revanche étaient encore à l’âge du bronze, et les fouilles archéologiques n’ont mis au jour aucune arme de fer, ni objet quel qu’il soit datant de cette période, ni à Hissarlik (site turc de Troie), ni à Limnos, ni dans le Péloponnèse, ni en Crète. Hé oui, ici Homère s’est trompé.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Revenons à nos Lemniens. J’ai essayé de dessiner ci-dessus la carte du nord de l’Égée pour replacer Limnos dans son environnement et par rapport à Troie. Dans mon sixième article sur Limnos, nous visiterons le site antique de Poliochni, qui est contemporain de Troie VII (le site de Troie comporte neuf niveaux superposés correspondant à neuf villes successives, et le niveau dit VIIa est celui qui correspondrait à la ville de Priam et d’Hector). On peut donc penser que c’est avec cette ville, située juste en face d’Hissarlik sur la côte d’Asie Mineure, que les Grecs commerçaient. J’ai lu dans un petit livre que les Pélasges ont chassé les Sintiens au troisième millénaire, mais à l’époque d’Homère, pas de doute, ce sont encore les Sintiens qui vivent à Limnos. Puis Hérodote nous dit que les Athéniens “ordonnèrent aux Pélasges de quitter le pays. Les Pélasges expulsés s’installèrent sur divers territoires, entre autres à Lemnos” (livre VI, 137). Et “certains descendants des Argonautes, chassés par les Pélasges qui enlevèrent à Brauron les femmes athéniennes, s’embarquèrent, chassés par eux de Lemnos” (livre IV, 145). Et comme Miltiade a pris Limnos en 499 avant Jésus-Christ –ses habitants Pélasges ont dû aller s’installer en Chalcidique–, il faut donc admettre que les Pélasges s’étaient installés à Limnos au sixième siècle. Ces Pélasges parlaient un langage proche de l’étrusque, mais il semblerait que ce ne soient pas des Étrusques venus d’Italie, mais plutôt des descendants d’un peuple antérieur qui aurait donné d’une part les Étrusques, d’autre part les Pélasges, ce qui explique que leurs langues soient cousines germaines.

 

Thucydide (IV, 109) nous donne aussi une information. On se représente la Chalcidique, cette péninsule à l’est de Thessalonique, qui avance dans la mer Égée trois longs doigts étroits, qui sont d’ouest en est Cassandra, Sithonia, Aktè (ma carte, ci-dessus). Le troisième, c’est pour les Orthodoxes la Montagne Sacrée: “Son sommet le plus élevé, le mont Athos, se trouve à son extrémité et domine la mer Égée. Elle renferme un certain nombre de villes […], elles sont habitées par un mélange de populations barbares bilingues. Il s’y trouve quelques Chalcidiens, mais surtout des Pélasges, qui jadis sous le nom de Tyrrhéniens habitèrent Lemnos et Athènes”.

 

Mais il existe un texte qui contredit cette arrivée brutale et guerrière des Pélasges à Limnos. Dans l’un des fragments d’Hellanicos (originaire de l’île voisine de Lesbos et qui a vécu au cinquième siècle avant Jésus-Christ), il nous apprend qu’ils (l’antécédent de “ils” est perdu, mais il est clair que ce sont les Pélasges) “partirent de Ténédos pour gagner le golfe Melas, et d’abord arrivèrent à Lemnos. Il y avait là quelques Thraces qui y habitaient, peu nombreux. Ces Thraces étaient appelés par leurs voisins Sintiens, ils fabriquent des armes de guerre. Ils s’associèrent à ceux-ci quand ils arrivèrent là, et laissèrent cinq navires”. Voilà donc une arrivée beaucoup plus pacifique. Les Thraces Sintiens étaient peu nombreux, les Pélasges cousins des Étrusques étaient en nombre, les populations se sont mêlées et se sont mises à parler cette langue “étrusque”, tandis que tous ont adopté l’alphabet grec. Alors, qui croire, Hérodote ou Hellanicos? À ma connaissance, les spécialistes n’ont pas encore tranché.

 

Mais quoi qu’il en soit, le sang des Sintiennes a donc été mêlé à celui des Argonautes, puis leurs descendants ont été supplantés ou assimilés par les Pélasges, eux-mêmes chassés par les Athéniens. De 405 à 394 avant Jésus-Christ, l’île passe aux mains des Spartiates, avant de revenir à Athènes. Ensuite, viennent la conquête macédonienne, l’Empire Romain, l’Empire Byzantin, la prise de Limnos par les Ottomans en 1479, et Choiseul-Gouffier nous montre les Lemniens à cette époque, cent trente ans avant le rattachement à la Grèce indépendante en 1912.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Mais revenons au volcan. Il est aujourd’hui éteint, mais il a eu pour conséquences d’une part de modeler des pierres de façon incroyable (j’en montrerai dans mon dixième article, “Les fabuleux sites de Limnos”), et d’autre part de créer une terre aux propriétés très spécifiques. Ces propriétés permettent de produire un vin de grande qualité (l’étiquette de la bouteille ci-dessus est rédigée en français: c’est l’usage d’utiliser notre langue pour les vins, partout en Grèce, même lorsqu’il n’est pas question d’exportation). Nous avions acheté ce Muscat de Limnos au supermarché proche de l’appartement que nous avions loué l’hiver dernier, et je peux témoigner que ce vin était excellent (quoique nous l’ayons consommé avec modération!).

 

Mais les qualités très spécifiques de cette terre lui permettent aussi d’avoir des vertus curatives reconnues depuis l’antiquité. Quand Homère, au huitième siècle avant Jésus-Christ, compose l’Iliade, il fait utiliser cette terre par Philoctète pour soigner sa blessure (cf. mon neuvième article sur Limnos, “Les Cabires et Philoctète à Limnos”). Et Pline l’Ancien, qui a vécu au premier siècle de notre ère (il est mort dans l’éruption du Vésuve de l’an 79) écrit à son sujet: “Quelques-uns ont prétendu que la sinopis était une terre rouge de seconde qualité, car ils donnaient la préférence à celle de Lemnos, qui approche le plus du vermillon, et qui a été fort vantée par les anciens, ainsi que l'île où elle naît. On ne la vendait que cachetée, ce qui la fit appeler sphragis. On la mêle avec le vermillon pour le falsifier. Elle est fort estimée en médecine: car employée en liniment elle apaise les fluxions et les douleurs des yeux; elle arrête l'écoulement des fistules lacrymales; on la fait boire dans du vinaigre à ceux qui vomissent le sang; on la prend en potion contre les maladies des reins et de la rate, contre les pertes des femmes, et contre les poisons et les piqûres des serpents de terre et d'eau: c'est pourquoi elle est commune à tous les antidotes”.

 

Pierre Belon, du Mans, publie à Anvers en 1555 Les Observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce: “Nous allâmes loger au prochain village nommé Rapanidi […]. Entre la montagne et le port, il y a une petite chapelle nommée Sotira. […] La chapelle susdite est seulement faite de petites murailles qui soutiennent une couverture de pierre […]. Nous montâmes à cheval par le côté dextre […] et à la main senestre quelque peu au-dessus l’on voit l’endroit où est la terre que l’on tire le sixième jour d’août”. Notons que le village qu’il appelle Rapanidi ne peut qu’être en fait Repanidi.

 

Au dix-huitième siècle, dans l'Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1772), on lit: “Les vertus de la terre lemnienne n'avaient point encore perdu de leur crédit dans le dernier siècle; c'est la terre sigillée dont les anciens et les modernes ont tant chanté de merveilles. […] Elle est d'un rouge pâle, unie, et douce au toucher; ses parties sont assez liées; elle ne se dissout pas promptement dans la bouche; elle ne colore point les doigts, et ne s'écrase point trop aisément; elle s'attache fortement à la langue; on la lave pour la séparer du sable qui peut y être joint; son goût est styptique et astringent”.

 

Dans un Dictionnaire d’histoire naturelle publié en 1819, il est fait allusion d’abord à Galien (129-216) pour son témoignage dans l’antiquité, puis à Étienne Albacario qui visite Lemnos en 1586: “Le grand prêtre de Lemnos avait la charge d'aller quérir cette terre avec grande cérémonie. Arrivé dans l’endroit, il offrait, en signe de satisfaction, du froment et de l'orge, sans faire au­cun sacrifice de victimes. On portait la terre tirée à la ville, avec la plus grande pompe. On mettait tremper ladite terre dans l'eau, on l'y délayait, et après avoir laissé reposer un peu l'eau, on la décantait, en enlevant le dernier dépôt de terre: c'était le plus pur et le plus fin. Lorsque ce dépôt avait acquis, par le dessèchement, la consistance d'une pâte molle, on le partageait en petites masses, et on y apposait le sceau sacré de Diane; ensuite on la faisait complètement sécher. […] Parmi les modernes, Etienne Albacario qui voyagea dans l'île de Lemnos, au temps de Matthiole, est le premier qui nous ait laissé des détails sur l’endroit où on recueille cette terre à Lemnos, et sur la manière de la préparer. Il nous apprend, entre autres choses, que le jour de la Transfiguration, le grand-prêtre, accompagné de plusieurs prêtres, se trans­porte sur le sommet d'une colline près de la ville de Respondi, lieu où l’on extrait la terre de Lemnos. Une chapelle où on célèbre la fête de la Transfiguration, est au pied de la montagne. On tire la terre d'un seul puits (il y en a trois, dont deux comblés). Il y en a de blanche ou roussâtre, et de jaune ou rouge. On ne tire cette terre qu'une fois par an; le gouverneur turc de l'île est présent, ainsi que ses principaux officiers, et malgré leur présence, les ou­vriers qui descendent dans le puits qu'on exploite, savent cacher des morceaux de cette terre précieuse. Lorsqu'on tire cette terre, on ne garde que les morceaux qui sont onctueux et frêles, et sans mélange de sables ou de pier­res. Le travail ne dure que six heures, à commencer du lever du soleil; on couvre ensuite le puits, et ce n'est que l'année suivante qu'on enlève la terre exploitée. I1 est défendu, dit Albacario, sous peine de perdre la vie, de tirer de cette terre, soit publiquement, soit en cachette. La quantité de cette terre qu'on recueille est très petite, à cause de la courte durée du temps qu'on emploie pour en extraire. Celle qui est recueillie est remise à une personne qui a la charge de la trier, de la laver, et d'en préparer une pâte dont on fait de petites et de grosses pelotes sur lesquelles on imprime le sceau du grand-seigneur, puis on les fait bien sécher et on les enferme dans un coffret scellé avec le même sceau, et l’on expédie ce coffret au grand sultan, à Constantinople. […] Maintenant que la terre de Lemnos a perdu sa vogue, on s’en procure assez aisément dans cette île”. Le mot “maintenant” de la dernière phrase se rapporte donc au début du dix-neuvième siècle.

 

Cela dit… je n’ai pas trouvé d’où l’on extrayait cette fameuse terre. Entre, d’une part, le vaste site archéologique d’Ephestia, que Belon appelle Cochyno (mon septième article s’intitulera Héphaisteia, théâtre et site à Limnos), et d’autre part le village de Repanidi (mais est-ce le même que le Dictionnaire d’histoire naturelle cité ci-dessus appelle Respondi?), doit se trouver une chapelle nommée Sotira (Σωτήπας, “le Sauveur”?). Sur ma carte de l’île au 50 000ème j’en vois une bonne dizaine représentées mais sans nom, la plupart hors des chemins: nous n’avions pas le temps d’aller les voir toutes, d’autant plus que souvent aucune inscription sur ces petites chapelles perdues dans la nature n’indique leur nom. Mais j’ai trouvé sur Internet un site qui en montre des photos. Hélas, nous ne sommes plus à Limnos, il est trop tard pour que je le voie de mes yeux. Ce site:

http://www.myrine.at/Gi/Gi_e.html

 

Encore un mot sur cette terre miraculeuse. Dans un excellent guide de Limnos qui nous a été donné, je lis: “Le docteur lemnien Spiros Paximadas écrit, au sujet de la terre de Lemnos: La terre de Lemnos, en raison de ses ingrédients (argile silicate, aluminium, oxyde de fer, calcaire, magnésium, acide sulfurique et eau) a été à juste titre utilisée dans un but thérapeutique pendant des siècles. Son utilité était évidente dans les cas d’intoxication alimentaire, médicamenteuse, ou par des serpents et en cas de dysenterie, pure ou combinée avec d’autres substances. Le fer aidait en cas d’anémie ou de grossesse, tandis que les sulfites la rendaient appropriée en usage externe comme antiseptique contre les infections”.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

J’ai évoqué le site d’Ephestia. Je ne vais pas saouler mes lecteurs avec la phonétique historique du grec, j’en ai déjà assez fait avec le nom de Limnos (mais je me réserve d’en dire plus long, beaucoup plus long dans mon article consacré à cette ville, le septième sur Limnos). Je me bornerai à dire que les aspirations (H) sur la voyelle initiale de certains mots grecs anciens ont disparu en grec moderne, que ce qui était une diphtongue AI se prononce aujourd’hui comme en français (È), et que l’ancienne diphtongue EI se prononce simplement I. La ville dont on transcrit le nom Ephestia (ou même Efestia) est Héphaïsteia, autrement dit la ville d’Héphaïstos. Et, comme pour Lemnos/Limnos, le mot est parfois transcrit de façon purement phonétique Ifestia.

 

Et pourquoi la ville d’Héphaïstos? Cette fois-ci, c’est dans l’Iliade d’Homère que je vais puiser; Zeus, roi des dieux sur l’Olympe, ne cesse de tromper sa femme Héra avec des déesses ou des mortelles, ce qui provoque de perpétuelles disputes dans le couple; ici, Héphaïstos rappelle à Héra, sa mère, comment Zeus, son père, est responsable de son infirmité: “Une fois déjà, j’ai voulu te défendre. Il m’a pris par le pied et m’a lancé loin du seuil sacré. Tout le jour j’ai chuté; au coucher du soleil je suis tombé à Lemnos: il ne me restait plus qu’un souffle. Là, les Sintiens me recueillirent, à peine arrivé au sol”. Les Sintiens sont ce peuple originaire de Thrace installé à Limnos, dont j’ai parlé tout à l’heure. Ces braves gens vont ranimer Héphaïstos et le soigner. Ce dieu qui avait appris l’art de travailler les métaux installera sa forge dans les sous-sols de l’île, ce qui explique le volcanisme. L’endroit précis où il a touché le sol lors de son atterrissage au terme d’un vol plané d’une journée sera sacré, et la terre qu’on y trouve est, on comprend à présent pourquoi, une terre miraculeuse. Mais le pauvre dieu forgeron restera infirme, ses jambes ne se remettront pas du choc, il sera boiteux des deux jambes.

 

Héphaïstos forgera notamment des armes pour Achille, un filet qui enserrera sa femme Aphrodite alors qu’elle était dans les bras de  son amant Arès, etc., et ma photo ci-dessus, que j’avais prise en mars 2011 au musée d’Art Cycladique d’Athènes, d’un lécythe attique à figures noires (495-490 avant Jésus-Christ), représente Héphaïstos, lors de la Gigantomachie, tenant dans des pinces un morceau de fer rougi au feu, qu’il va appliquer sur un Géant jeté à terre. Mais il y a une tradition qui veut que Limnos ait été le premier, ou l’un des premiers endroits où les Grecs ont forgé le fer, et les armuriers de Limnos étaient célèbres, de sorte que cette légende d’Héphaïstos tient à la fois à l’activité des artisans de l’île et au volcan Mosychlos, volcan éteint quoique le sous-sol soit encore actif: les marins constatent parfois dans les parages des “ébullitions marines”, et le volcanisme pourrait bien être l’explication de la subite disparition, en juillet 1910, d’un vapeur allemand.

 

Les habitants de Limnos bâtiront dans leur île un grand sanctuaire pour le culte de ce dieu, et une ville se développera autour du sanctuaire. C’est Éphestia. Comme je le signalais tout à l’heure, ce sera le sujet de mon septième article sur Limnos.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Pour l’instant, jetons un coup d’œil sur l’île, du moins hors des agglomérations principales, auxquelles je consacrerai des articles à part (02-Myrina, 03-Kotsinas, 04-Moudros, 05-Autres villes). Comme partout dans les îles grecques, on ne peut manquer de voir des moulins à vent, même s’ils sont souvent en piteux état. Mais ils font toujours leur effet dans le paysage.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Partons de la côte est de l’île, celle qui regarde vers l’Asie Mineure et le débouché des Dardanelles. La côte s’incurve en plusieurs larges baies, dont la plus profonde, la plus marquée, est la baie de Kéros, qui offre une magnifique et immense plage de sable où les algues se sont accumulées. Kéros… On reconnaît le mot qui signifie une corne, dans rhinocéros, corne sur le nez, ou encore dans la kératine. Le pourquoi de ce nom, je ne le connais pas, mais je peux supposer qu’il est dû à la forme de la baie.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Légèrement au nord de la baie de Kéros et plus à l’intérieur des terres vers l’ouest, se trouve la ville de Kontopouli. C’est aux environs de cette ville que j’ai pris les photos ci-dessus (avec la petite Kia que nous avions louée pour nous déplacer plus aisément sur les petites routes et dans les rues étroites des villages, là où le camping-car risque de ne pas passer). À cet endroit, une très profonde baie est refermée et forme un grand lac salé dont les alentours sont marécageux et attirent de nombreux oiseaux.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Nous avons fait un petit tour dans Kontopouli. Ici, parce que le tourisme de masse n’est pas venu tout détruire avec de grands hôtels et des boutiques de souvenirs et de colifichets, le village a gardé son authenticité. Sur ma première photo, je ne sais si c’est une ancienne fontaine qui n’est plus en eau. Sinon, je ne vois pas à quoi a pu servir cette construction soigneusement décorée. Par ailleurs, j’ai photographié cette porte, qui témoigne d’un grand sens esthétique auquel on ne s’attend pas dans un village de campagne.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Yannis Ritsos (1909-1990) est un poète grec très engagé à gauche, militant du KKE (parti communiste de tendance stalinienne; au cours de notre voyage, j’ai vu des permanences du KKE décorées de grands portraits du “Petit Père des Peuples”). Il va de soi que, pendant la seconde guerre mondiale, il a combattu, au côté des communistes, l’occupant nazi. Et après la Seconde Guerre Mondiale, lors de la guerre civile, il a été actif au sein du Front de Libération Nationale, ce qui lui vaudra d’être incarcéré de 1948 à 1952, avec entre autres une période en “camp de rééducation” à Limnos. Pendant la dictature des Colonels, il va être incarcéré de nouveau. Sa poésie est très populaire en Grèce, Théodorakis a mis en musique plusieurs de ses poèmes, et nous n’avons rencontré que peu de Grecs incapables de réciter au moins quelques vers de lui. C’est pourquoi il n’est pas étonnant de trouver ici, à Limnos, un graffito le représentant et citant des vers de lui.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Kontopouli est également le village où Konstantina Despoteri a son atelier de céramique. Cette artiste produit de très belles pièces, comme cette assiette, cette lampe à huile, cette représentation de la déesse Déméter. Il y a aussi, un peu plus loin, un magasin où ces poteries et céramiques sont vendues, mais ici, dans son atelier, on la rencontre en personne et elle parle de son travail. C’est bien mieux!

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Je montre à part cette sirène (les sirènes, dans l’antiquité, n’ont jamais été des femmes à queue de poisson, mais des femmes dotées d’ailes et d’un corps d’oiseau, et qui volent), qui reproduit une célèbre terre cuite antique du musée archéologique de Limnos, à Myrina, représentée sur l’affiche de ma seconde photo. Cette sirène originale que nous n’aurons pas pu voir, comme je le raconterai dans mon 8ème article, sur l’archéologie à Myrina.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Encore une vue de l’atelier de Konstantina Despoteri. Pas sur ses œuvres, cette fois-ci, mais sur le coin où se trouve son four.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
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Poursuivons vers le nord. L’île de Limnos a, en gros (en très gros, très approximatif) la forme d’un papillon. Nous voilà arrivés tout en haut de l’aile droite. Autrement dit, sur la côte de l’extrême nord-est, dans la baie de Plaka. La dernière des nombreuses baies qui jalonnent cette côte est de Limnos. Quoique de dimensions plus modestes, la plage de sable est belle, mais à son extrémité on peut voir de véritables “rochers” d’algues accumulées, séchées et durcies. Et là se trouve, sous l’emblème d’une queue de poisson, un αλιευτικός σύλλογος, ce qui veut dire Association de pêche. Cette association porte le nom de Agios Stefanos, Saint Étienne.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Et pour finir, traversons toute l’île d’est en ouest. C’est sur la côte ouest que se trouve la capitale Myrina. Nous nous sommes postés à quelques kilomètres au nord de Myrina pour admirer un coucher de soleil, dans la baie d’Agios Ioannis Prodromos (Saint-Jean-Prédécesseur, c’est-à-dire Saint-Jean-Baptiste). Cette côte ouest est plus accidentée que la côte est, elle ne forme pas autant de larges baies, mais nous trouvons ici une étroite petite plage qui donne une vue dégagée sur la mer. Ici, nous sommes juste en face du mont Athos, situé au bout du “doigt” le plus à l’est des trois longues péninsules de la Chalcidique.

 

Belon, dont j’ai évoqué tout à l’heure le livre de 1555, écrit: “Quand le soleil se va coucher, l’ombre du mont Athos, qui est à plus de huit lieues de là, vient répondre [se répandre?] sur le port et dessus le bout de l’île, qui est au côté senestre [gauche] de Lemnos: chose qu’observâmes le deuxième jour de juin. Car le mont Athos est si haut, qu’encore que le soleil ne fût bien bas, néanmoins l’ombre touchait la senestre corne de l’île”. C’est en effet autour du solstice d’été que ce phénomène se produit, quoique soixante-dix kilomètres séparent le mont Athos haut de 2030 mètres et l’île de Limnos. Déjà, au tournant du premier et du deuxième siècles de notre ère, Plutarque notait: “Athos recouvrira les flancs du bœuf de Lemnos”, ce bœuf étant une statue de bronze qui était située sur l’agora de Myrina. Cette phrase était utilisée de façon proverbiale pour caractériser ceux qui voulaient, en les calomniant, jeter une ombre sur certaines personnes.

 

Mais contentons-nous de contempler le spectacle du coucher de soleil derrière le mont Athos.

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Published by Thierry Jamard
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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 23:55

Le peintre grec Konstantinos Parthenis est exposé à Athènes à la Fondation B. & M. Théocharakis du 26 février au premier juin. Comme, dans moins d’une semaine, nous allons partir visiter un bon nombre d’îles en mer Égée et que nous ne reviendrons pas à Athènes avant plusieurs mois, il n’y a pas de temps à perdre, vite, nous courons Leoforos Vasilissis Sofias, à côté de l’ambassade de France.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Né en 1878 à Alexandrie, en Égypte, il commence par travailler au Caire avec le peintre symboliste allemand Diefenbach, qu’il suit à Vienne en 1897. Il expose à Vienne, puis à Athènes, et à Paris au pavillon de la Grèce à l’Exposition Universelle de 1900. Il peint des paysages, mais aussi des icônes et des coupoles d’églises. En 1909 il se marie, et le couple va s’installer à Montmartre. Deux ans plus tard, déménagement vers Corfou, puis en 1917 vers Athènes. Il accumule expositions et récompenses, et en 1929 il obtient un poste de professeur à l’École des Beaux-Arts d’Athènes. Lors de la première participation de la Grèce à la Biennale de Venise en 1934, il fait partie de la sélection. En 1937, à l’Exposition Universelle de Paris, il reçoit la médaille d’or. En 1947, las d’être sans cesse en butte à l’opposition de ses collègues, il démissionne de l’École des Beaux-Arts. À Athènes en 1948, on lui décerne aussi une médaille d’or, mais d’obscures manœuvres de ses adversaires des cercles conservateurs parviennent à faire annuler ses prix, ce qui va l’amener à désormais rester chez lui et ne plus exposer. En 1966, ses étudiants montent une grande exposition rétrospective, à laquelle il ne se rend même pas. C’est à cette époque qu’il perd sa femme. Lui-même, malade, est hospitalisé en 1967 et meurt à l’hôpital.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Le mieux, pour apprécier l’œuvre de Parthenis, est de suivre la chronologie de sa production. Ce tableau, intitulé Paysage avec des sapins, est daté du 15 mai 1902 et a été réalisé à Ischl, en Autriche. En format 32x43 centimètres, c’est à peu de chose près un A3.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Ici, nous voyons des minarets, il est clair que nous ne sommes plus en Autriche. Cette huile sur toile, réalisée en 1904, représente un Paysage de Kavala. Mesurant 63,3x52 centimètres, le tableau est un peu plus grand.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Ce tableau a été réalisé, nous dit-on, à l’huile et au crayon, sur toile montée sur carton, entre 1905 et 1909. Il représente Hydra (cette île du Golfe Saronique). Nous sommes donc, on le voit, dans sa période de paysages. J’aime beaucoup ces tons doux et fondus. Avec 23x31,5 centimètres, il mesure à peine plus qu’une feuille de papier A4.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Cette huile sur toile montée sur carton est contemporaine de l’huile précédente, puisqu’elle est de 1905-1907. C’est l’Allumage des chandelles. Dans toute cette période, Parthenis s’est limité bien souvent à de petits formats puisque ce tableau est plus petit qu’une feuille de papier A4, avec 28,5x21 centimètres.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Cette Annonciation est très intéressante, parce que non conventionnelle, et la palette de tons pastels du peintre se cantonne au bleu et au rose. Cette toute petite huile sur carton (20,7x22 centimètres) se situe entre 1907 et 1910. Je la trouve magnifique. Il en a d’ailleurs peint diverses versions dans les mêmes tons.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Nous voilà arrivés en 1915-1917 avec ce Paysage de Corfou, une huile sur toile de 55 sur 63 centimètres. Toujours on retrouve son goût pour les arbres élancés, ifs, pins, peupliers. De quoi réjouir Freud!

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Parthenis est un peintre qui “me parle”, mais je dois avouer que ce tableau intitulé La Résurrection ne me convainc pas réellement. C’est une huile sur toile, plus grande que ce que nous voyons habituellement de lui (123,5x135,7 centimètres), qui date de 1917-1919.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Il est évident que ces deux tableaux ont été réalisés pour être présentés face à face, néanmoins Parthenis ne les a pas appelés conjointement L’Annonciation, mais L’Ange de l’Annonciation et La Vierge (Panagia) de l’Annonciation. Ce sont des huiles sur toile de 46x32 centimètres, qui ont été peintes vers 1920-1923. Elles proviennent de l’église Saint-Alexandre, de Paléo Faliro, cette banlieue d’Athènes où se trouvait le port antique avant la construction du Pirée et qui, aujourd’hui, offre une promenade très agréable en front de mer.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Dans cette exposition, les titres des tableaux, dates, techniques, origines, sont indiqués en grec, et en-dessous toutes les données sont ensuite traduites en anglais. Mais pour ce tableau, le titre est donné en français et en grec, et en-dessous en français et en anglais. Or il est daté de 1920-1927, alors que le peintre n’habite plus à Paris depuis un bon nombre d’années. Nul doute, par conséquent, qu’il a été réalisé pour une exposition en France ou dans un pays francophone. Ce titre, c’est Petite église de Céphalonie. Huile et crayon sur toile, 115,2x130,6 centimètres.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Dans cette même période (ici la fourchette est un peu plus large, c’est 1920-1930), voilà un Portrait d’Aristovouli Lopresti (115x109,5 centimètres), peint à l’huile sur toile. Que ce soient des paysages ou des portraits comme celui-ci, on retrouve quelques touches de couleurs fortes, sombres, et des couleurs délicates transparentes.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014
Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

En esquissant une rapide biographie de Parthenis, tout à l’heure, je disais qu’en 1937, à l’Exposition Universelle de Paris, il avait obtenu une médaille d’or. C’était avec ce tableau, Combat d’Héraklès avec les Amazones, peint à l’huile sur une toile de 116 sur 130,6 centimètres. Il ne l’a pas réalisée spécifiquement pour cette exposition, puisqu’il l’avait exécutée entre 1921 et 1927. Les arbres torturés, le ciel d’un bleu profond, composent une nature violente, dans laquelle s’exprime aussi la violence du héros, dont la peau sombre s’oppose à la carnation légère des Amazones, deux d’entre elles mortes, gisant au sol, une autre déjà abattue et cherchant à se défendre, visiblement sans espoir.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

La Fille au poisson rouge est une peinture à l’huile sur toile de 1925-1930, dans un format de 80x63,5. Alors que le Portrait d’Aristovouli Lopresti, original et personnel par le style et la couleur, était traditionnel pour le graphisme, représentant une personne de façon ressemblante (du moins je le suppose), nous n’avons pas ici le portrait d’une personne nommée, et le graphisme est résolument moderne.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Très éclectique, Konstantinos Parthenis a également peint des natures mortes, comme celle-ci, à l’huile sur toile, d’un format presque carré, 60,3x60,2 centimètres. Elle a été réalisée entre 1925 et 1935. En rédigeant, je me rends compte que très rares sont, parmi ses œuvres, celles qui sont datées précisément. Au début, oui, l’année est indiquée; puis la fourchette est de trois ou quatre ans; ensuite, nous voilà dans une fourchette de dix ans. Il est impossible qu’il n’ait pas été capable, après coup, de situer plus précisément son travail dans le temps. Je suppose donc que c’est après sa mort, et celle de sa femme, que l’on a cherché, à partir de l’évolution de son style, de ses voyages, de ses rencontres, de ses expositions, à dater des tableaux qu’il avait gardés chez lui, et d’ailleurs pour nombre d’entre eux il est indiqué qu’ils ont été donnés par une certaine “Sofia Partheni” à la Pinacothèque Nationale d’Athènes (c’est le cas de cette nature morte), or je sais qu’il a eu une fille prénommée Sofia, née en 1914. Les commissaires de l’exposition ne disent rien à ce sujet des dates floues.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Ici, entre 1930 et 1938, Parthenis a représenté l’Odéon d’Hérode Atticus, ce monument d’Athènes situé au pied de l’Acropole contre le flanc de laquelle s’appuient ses rangs de gradins. Huile sur toile, 47,3x70,3 centimètres.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Toujours dans ce même style qui lui est propre (et qui me plaît beaucoup, c’est d’ailleurs pour cela que je tenais tant à voir cette exposition), cette peinture à l’huile sur toile mesurant 80x75 centimètres représente Calypso. On se rappelle, bien sûr, les aventures d’Ulysse dans l’Odyssée d’Homère, où Calypso qui vit dans l’île d’Ogygie tombe amoureuse de lui après l’avoir recueilli quand il a fait naufrage, et le retient auprès d’elle pendant sept ans. Ici, sans doute parce que l’on a un repère d’exposition ou de vente (le tableau appartient à la collection d’art du parlement grec), il est seulement dit qu’il est antérieur à 1935.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Comme tout à l’heure pour le titre en français, ce tableau est nommé en italien avec un sous-titre grec, puis en italien avec le sous-titre traduit en anglais, donc probablement destiné à une exposition en Italie (notons cependant que si le père de Parthenis était grec, sa mère en revanche était italienne). Exposition qui aurait eu lieu en 1938, parce qu’il est dit “antérieur à 1938”. Or justement on sait que Parthenis a exposé à la Biennale de Venise en 1938, puisqu’il y a vendu une œuvre au Gouvernement italien. En tous cas, il n’a pas vendu ce tableau-ci qui, est-il dit, a été donné par Sofia à la Pinacothèque Nationale d’Athènes. Le titre, La Temperanza; et le sous-titre, Femme portant un couteau. Huile sur toile, 84,6 sur 62,2 centimètres. Si je donne toutes ces dimensions de tableaux, c’est parce que j’ai été frappé par la petitesse des premières œuvres, tandis que sans être monumentales, loin de là, les œuvres de la maturité sont nettement plus grandes.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014
Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014
Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Religion et patrie, tel est le titre de ce tableau de 1940-1950. C’est une huile sur toile de 95,1 sur 89,8 centimètres. Étant donné la fourchette englobée par cette fourchette de dates, il est vraiment dommage de n’avoir pas plus de précisions, car le tableau est susceptible d’interprétations différentes au fil des multiples événements de cette période. Il y a eu l’occupation italienne de la Grèce, puis l’occupation allemande, et la Seconde Guerre Mondiale a été suivie de la guerre civile où des militants communistes athées voulaient que leur pays se tourne vers l’URSS de Staline.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Situé dans la même fourchette 1940-1950, ce grand tableau d’un mètre trente sur un mètre cinquante, peint à l’huile sur toile, représente Ariane et Pégase (bien que le nom d’Ariane soit suivi d’un point d’interrogation entre parenthèses). Le fait qu’il y ait doute prouve que Parthenis n’a pas indiqué lui-même le titre du tableau ni son sujet. Je vois bien, en effet, en haut à gauche dans le ciel un cheval volant avec un homme qui s’accroche à lui, et je veux bien que ce soit Pégase et Bellérophon, quoique le cheval n’ait pas d’ailes et qu’il soit entouré d’hommes volant eux aussi, tout cela rappelant un peu Chagall, mais à ma connaissance il n’y a pas, dans la mythologie grecque, de lien entre Pégase et Ariane. Il est vrai cependant que cette femme, dans cette position qui la fait paraître éplorée, peut faire penser à Ariane qui, se réveillant sur le rivage de Naxos, voit s’éloigner le navire de Thésée qui vient de l’abandonner pendant son sommeil. Mais pourquoi le peintre aurait-il uni ces deux légendes dans un même tableau?

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Je terminerai notre petit tour dans cette exposition par cette peinture à l’huile sur toile de 129,3 sur 91,5 centimètres, qui date de la décennie 1950-1960, quand l’artiste s’est reclus à l’abri des turpitudes de ses pairs à son égard. Elle s’intitule Aphrodite. J’aime bien, quand je clos un article, rester sur une bonne impression, je choisis donc généralement un paysage, un tableau, un objet de musée qui me plaît bien. Aujourd’hui, je n’ai pas le choix, parce que c’est la chronologie qui m’impose ce tableau. Hélas il ne me parle pas… Je ne saurais dire pourquoi… Bon, alors il me reste à fouiller dans ma collection de photos pour en trouver une dernière.

Exposition Konstantinos Parthenis. Jeudi 15 mai 2014

Oui, celle-ci me plaît bien, et elle est aussi de 1950-1960. Elle a pour titre Paysage – petite chapelle. Cette peinture à l’huile et fusain sur toile mesure 115,4 sur 129,9 centimètres et il est dit qu’elle appartient aux héritiers de Nikolaos Parthenis, or le couple de Konstantinos avait eu un fils prénommé Nikolaos et né en 1911. Cette œuvre est bien dans la dernière manière de Parthenis, figurative mais résolument moderne. Elle reste fidèle aux grands arbres élancés, aux teintes légères ponctuées de quelques taches dures, mais les formes sont évoquées, stylisées, fondues.

 

1950-1960. Konstantinos Parthenis est mort en 1967, à quatre-vingt-neuf ans. Dans cette exposition, ne figure aucune œuvre postérieure à 1960. Cela signifie-t-il que dans les dernières années de sa vie il n’a plus rien produit? Ce serait surprenant, parce qu’un grand créateur cesse rarement de créer s’il n’y est pas contraint et forcé. Quand, très malade, Matisse n’a plus pu peindre, il s’est mis aux collages. Atteint de polyarthrite, Renoir continue de peindre et de sculpter et, sur son lit d’hôpital, quelques jours avant sa mort, il demande à l’infirmière de lui passer ses pinceaux. Parthenis aurait-il renoncé, lui?

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Published by Thierry Jamard
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