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4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 00:16

Il y a tant à voir à Erice que, lors de notre premier passage il y a deux semaines, le 7 août, nous sommes repartis frustrés. Et le soir, lisant pour rédiger mon article du jour la documentation glanée dans la journée, je n’ai fait qu’augmenter ma frustration. Natacha, de son côté, regrettait vivement de ne pas avoir visité le château dont parle en termes dithyrambiques l’un de ses auteurs de prédilection, Iwaszkiewicz, notamment pour la vue panoramique que l’on a depuis la terrasse. Eh bien puisque nous n’en sommes pas loin, nous décidons de retourner aujourd’hui à Erice.

 

589a Erice, castello di Venere

 

D’abord, le château. Sur cette roche, des hommes ont vécu dans les temps préhistoriques. On a retrouvé là des objets de pierre, de terre cuite, de bronze qui le prouvent. Au septième siècle a été dédié à une importante déesse de la fécondité un temple où l’on pratiquait la prostitution sacrée, nous apprennent des inscriptions. Cette déesse était Astarté du temps des Phéniciens, et les Grecs ont poursuivi le même culte avec les mêmes rites en l’honneur d’Aphrodite. Quand les Romains sont arrivés, ils ont trouvé à cette déesse des points de ressemblance avec Vénus, ils ont pensé que c’était elle et ont célébré le culte de la Vénus Ericina, la Vénus d’Erice. Et ce culte a eu tellement de succès qu’il s’est exporté jusqu’à la capitale : à Rome, deux temples ont été élevés en l’honneur de Vénus Ericina. Une pièce de monnaie frappée en 57 avant Jésus-Christ par le consul Considius Nonianus porte l’inscription ERUC. et représente au revers un temple avec des colonnes sur ses quatre côtés. Parmi les rites de ce culte figurait l’envol de colombes symbolisant son départ pour Sicca Veneria, en Afrique, le 25 octobre, ainsi que son retour pour les beaux jours, le 23 avril.

 

589b1 Erice, castello di Venere

 

Avec l’Antiquité tardive et la montée du christianisme en concomitance avec le déclin du paganisme, le temple de Vénus a peu à peu été abandonné puis est tombé en ruines. Une légende veut que ce soit l’empereur Constantin qui en ait décidé la destruction, une autre légende raconte qu’il s’est écroulé de lui-même dans la nuit de la naissance de Jésus. Quand, au onzième et au douzième siècles, les Normands sont arrivés, il ne restait presque plus rien des ruines du temple. Ils ont commencé à bâtir là le château, et en même temps une petite église dédiée à Sainte Marie de la Neige (Santa Maria della Neve). Et puis au seizième siècle on a comblé les douves, abattu le pont-levis et construit une route avec rampe d’accès. Dans les années trente du vingtième siècle, pour mener des fouilles archéologiques, on a abattu des murs intérieurs et creusé le sol…

 

589b2 Erice, castello di Venere

 

589b3 Erice, castello di Venere

 

Avant d’entrer, nous remarquons l’aigle et la couronne du blason de Charles Quint sculptés dans le mur de façade juste au-dessus de la porte. La Sicile, on s’en souvient, était sous domination espagnole, avec un vice-roi pour la gouverner. Mais j’en ai déjà parlé à plusieurs reprises au sujet de la statue de ce même Charles Quint à Palerme. Et au-dessus, on peut admirer une jolie fenêtre gothique géminée.

 

589c1 Erice, castello di Venere

 

Puis nous pénétrons à l’intérieur de ces puissants murs qui dominent la ville d’Erice, elle-même juchée sur son éperon rocheux à plus de 750 mètres au-dessus de la mer et de Trapani. Diodore de Sicile, au premier siècle avant Jésus-Christ, raconte que "près d’Erice, il y avait une roche à pic, si haute que les constructions autour du temple d’Aphrodite menaçaient de finir au fond du précipice". Mais, tel Zorro, Dédale est arrivé. Dédale, c’est cet ingénieur génial originaire d’Athènes, exilé en Crète après le meurtre de son neveu, qui, afin que Pasiphaé puisse satisfaire son horrible désir sexuel zoophile pour le taureau furieux, lui confectionna une génisse où se glisser, si ressemblante à un vrai animal que le taureau fut abusé, la monta et ainsi satisfit Pasiphaé, c'est lui qui a été l’architecte du fameux Labyrinthe, qui a soufflé à Ariane le moyen de sauver Thésée grâce à la pelote de fil qu’il dévida pour retrouver son chemin, c'est lui qui a pu, en compagnie de son fils Icare, échapper à son emprisonnement dans le Labyrinthe où le roi Minos l’avait jeté, furieux qu’il ait contribué à sauver Thésée, en s’envolant grâce à des ailes de sa confection (mais la cire qui fixait les ailes d’Icare ont fondu quand ce prétentieux a voulu s’approcher du soleil, et il s’est abîmé en mer), lui aussi qui, après avoir atterri à Cumes, non loin de Naples vers le nord, se cacha ensuite en Sicile à Camicos (Agrigente), et qui remercia le roi Cocalos de l’y avoir gardé et protégé jusqu’à ce que les filles de Cocalos aient tué Minos. Eh bien ce Dédale, pour remercier Cocalos, effectua de grands travaux en Sicile. Nous pouvons à présent retrouver Diodore qui ajoute, à propos de ces maisons risquant de s’effondrer dans le précipice, que "Dédale consolida ces constructions, enferma la roche dans un mur et en agrandit le sommet de façon admirable. Ensuite, il confectionna pour Aphrodite Ericina une ruche en or, œuvre extraordinaire, qui imitait à la perfection une vraie ruche".

 

589c2 Erice, castello di Venere

 

Ce que nous découvrons ne ressemble pas à l’intérieur d’un château tel, par exemple, que celui des Normands à Palerme, ce sont des ruines moyenâgeuses, fragments de murs abattus et sol de terre. Encore au début du vingtième siècle on pouvait, paraît-il, trouver des traces de thermes et de leurs installations datant de l’époque du temple de Vénus Ericina, ce qui laisse supposer que les fidèles, pour pouvoir s’approcher de l’aire sacrée, devaient être en état de pureté, et donc se soumettre à un bain rituel.

 

589d1 Erice, castello di Venere, panorama

 

Il est vrai, comme le disait Iwaszkiewicz, que de la terrasse la vue est surprenante. Elle embrasse tout l’horizon. Du côté de Trapani, on peut voir les marais salants et les diverses couleurs qu’ils prennent en séchant, du bleu au blanc en passant par un curieux rose.

 

589d2 Erice, castello di Venere, panorama

 

À l’opposé, on voit la côte vers Valderice où j’ai séjourné au camping du Lido pendant que Natacha était à son colloque en Pologne, avec cet énorme rocher qui ferme la vaste baie.

 

589d3 Erice, castello di Venere, panorama 

 

Mais il n’y a pas que l’horizon. Par exemple, cette étonnante construction, un petit château semble-t-il, agrippé au flanc du mont, à mi-chemin de la plaine et d’Erice, seulement accessible par cet escalier taillé dans le roc, que l’on distingue à ses pieds.

 

589e Erice, San Giovanni Battista

 

Ou encore, au loin, cette église San Giovanni Battista, que je prends ici au téléobjectif, mais que nous allons voir de plus près par la suite. Eh bien c’est elle qui va me servir de transition. Après cette visite du château nous redescendons et allons suivre la limite nord de la ville qui nous mène à l’église.

 

589f1 Erice, San Giovanni Battista

 

589f2 Erice, San Giovanni Battista

 

Des travaux et des échafaudages en défigurent provisoirement la façade côté rue, mais une porte donne accès à un petit jardin de l’autre côté et permet d’apprécier la belle façade de cette église du quatorzième siècle.

 

589g1 Erice, San Giovanni Battista

 

L’intérieur, dont l’ambiance plutôt dix-septième siècle trahit des travaux de modification, contient quelques œuvres intéressantes, comme ce fragment de fresque qui montre une Vierge ou une sainte au doux visage et au regard pensif.

 

589g2a Erice, église St Jean Baptiste, Vierge

 

589g2b Erice, église St Jean Baptiste, Vierge

 

Mais j’aime particulièrement cette belle Vierge à l’Enfant (Madonna col Bambino), dont le marbre blanc ressort mal, hélas, sur le blanc des murs. Aussi ai-je eu l’envie de découper ce détail avec Photoshop et de le faire ressortir sur fond noir. Le photographe professionnel est autorisé à venir ici avec un drap noir, un grand cadre sur lequel il le tend, un matériel d’éclairage. Pour l’amateur, un bon logiciel et un peu de temps de travail aboutissent, finalement, presque au même résultat. Quelle merveille, cette statue !

 

589h Erice, quartier espagnol

 

Poursuivant notre tour du mont nous apercevons le quartier espagnol d’Erice, qui s’est développé hors les murs, sur les pentes côté nord en regard de la mer. Ce ne sont pas les quartiers les plus chic, les plus huppés, les plus chers d’Erice, mais ce sont ceux qui, à part le château, jouissent de la plus belle vue.

 

589i1 Erice, murs élymo-puniques

 

589i2 Erice, murs élymo-puniques

 

Les murs élymo-puniques d’Erice. Je ne vais pas revenir sur l’explication de qui sont les Élymes, je l’ai déjà fait le 7 août, lors de notre première visite d’Erice, j’ai même évoqué ces murs mais je ne les avais pas montrés, tout simplement parce que nous ne les avions pas vus. Les voici, ainsi que la Porta Carmine qui y a été ouverte au douzième siècle. Il reste environ 700 mètres de ces murs datant du huitième siècle avant Jésus-Christ, sur le bord nord-ouest de la cité médiévale. Grâce à ces murs, j’ai appris une particularité de la langue italienne. Le mur, c’est il muro, substantif masculin. Mais si l’on sait que le pluriel de l’article est li au masculin et le au féminin, on appréciera que le pluriel du mur soit tantôt le masculin li muri (les murs de la maison), tantôt le féminin le mura (les murs de la ville, les remparts). Ce féminin pluriel en A, cela fait drôle. Je me demande en fait si ce ne serait pas le A du neutre pluriel latin mais, n'ayant jamais étudié la morphologie historique de l'italien, je me garderai bien de rien affirmer.

 

589i3 Erice

 

Cette cité médiévale a laissé des empreintes évidentes dans le tracé sinueux et capricieux de ses ruelles étroites au beau pavage rendu luisant par le poli des ans.

 

589j Erice, Sant'Isidoro

 

En poursuivant notre retour vers la sortie de la ville, nous passons devant la porte ouverte d’une petite chapelle. C’est Sant’Isidoro. Elle ne vaudrait sans doute pas un long détour, mais je trouve intéressante cette énorme décoration, draperie de bois, couronne, disproportionnée avec l’Enfant Jésus tout de blanc vêtu comme un petit prince.

 

589k cathédrale d'Erice

 

Nous sommes presque à la sortie de la ville, nous sommes en vue du clocher de la cathédrale, quand les cloches se mettent à sonner à toute volée. C’est, nous allons le voir en arrivant sur le parvis, pour un mariage. Mais d’où nous sommes, j’aime bien cette image de ces deux hommes, chacun mouvant le battant de l’une des cloches à l’aide d’une corde. Système manuel. Cela me rappelle un travail réalisé par les étudiants de BTS MAI (brevet de technicien supérieur en mécanismes et automatismes industriels) du dernier établissement que j’ai dirigé, le lycée Léonard de Vinci, à Melun. Un professeur de génie électrique du lycée, Monsieur Peutot, est maire de la commune de Faÿ-lès-Nemours, un bourg de Seine-et-Marne. Depuis la loi de nationalisation des biens du clergé du 2 novembre 1789, l’église de Faÿ-lès-Nemours est propriété publique, et elle a été remise à la commune qui doit en assumer la charge. C’est ainsi que monsieur Peutot, en gestionnaire municipal avisé et en pédagogue imaginatif, a proposé aux étudiants de ce BTS de réaliser une automatisation de la cloche. Un travail de conception et de construction intéressant et motivant pour les étudiants, une substantielle économie pour le budget municipal, tous sont gagnants. J’ai assisté à l’inauguration, c’était un succès. Forts de l’expérience de leurs aînés, les étudiants de la prochaine promotion pourraient se rendre à Erice pour moderniser le campanile de la cathédrale, pourquoi pas ?

 

Après cela, nous sommes redescendus dans la plaine vers le camping-car. Mais avant de terminer cet article, parce que j’ai parlé de la langue italienne au sujet des murs, je dois céder à ma marotte linguistique en français. J’ai évoqué Faÿ-lès-Nemours. Quiconque a fait du latin connaît le premier vers de la première Bucolique de Virgile : "Tityre, tu patulæ recubans sub tegmine fagi…", Tityre, toi qui es allongé à l’ombre d’un grand hêtre… Par conséquent, fagus, c’est le hêtre. Faÿ n’est que l’évolution française de ce mot latin (comme pagus / pays, paganus / païen), une hêtraie, ou du moins un lieu où croissent quelques hêtres. Soit dit en passant, j’ai cherché trace de hêtres à Faÿ, je n’en ai pas vu un seul, mais il ne fait aucun doute que c’est de cet arbre que le bourg a pris son nom. Par ailleurs, le latin latus, qui signifie côté (italien lato, espagnol lado) a évolué vers lez, lès ou (un lé de tapisserie, c’est la largeur de la bande de papier peint ou de tissu). Il ne s’agit donc nullement de l’article défini, d’abord parce que dans les noms de villes lès prend un accent grave, ensuite parce qu’on l’utilise avec des noms singuliers (ce n’est pas évident avec Nemours qui se termine par S, mais c’est clair dans Saint-Rémy-lès-Chevreuse). En conséquence de tout mon fatras, on voit que le nom de ce bourg de Faÿ-lès-Nemours signifie "le bois de hêtres à côté de Nemours". Fin de l’épisode, fin de mon article. Rideau.

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Published by Thierry Jamard
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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 23:41

588a Ségeste, théâtre antique

 

588b Ségeste, théâtre antique, avant l'Électre-copie-1 

Nous sommes revenus à Ségeste. Lors de notre visite à Marsala, nous avons pu acheter des billets pour une représentation de l’Électre d’Euripide au théâtre antique de Ségeste. Natacha connaît un peu la légende, mais elle est surtout attirée par le cadre et la présentation, l’atmosphère. Quant à moi, je sais que je ne comprendrai pas beaucoup plus qu’elle les paroles italiennes des acteurs, mais cette pièce que j’ai lue en grec il y a bien des années, que j’ai traduite, que j’adore (ma préférée d’Euripide, avec Alkestis), je m’en souviens scène par scène et je brûle, moi aussi, de la voir jouée dans ce cadre antique.

 

On n’a pas le droit de monter à pied au théâtre. Il nous faut faire la queue et attendre, longtemps, les bus qui vont nous hisser là-haut. Puis nous nous installons. Certains ont apporté des coussins. Nous en possédons, que nous mettons sur nos sièges de camping, mais nous avons négligé de les prendre, oubliant que les gradins de la cavea antique sont en pierre, et que la pierre, c’est moins moelleux que le duvet d’oie. Mais le plaisir va nous faire très vite oublier ces viles considérations matérielles.

 

588c Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Eur-copie-1

 

La représentation va commencer avec une bonne demi-heure de retard. Les acteurs portent des costumes librement inspirés de l’époque, mais le coryphée, celui qui vient au nom de l’auteur nous expliquer les circonstances, résumer ce que la pièce ne montre pas, est en costume contemporain. Je trouve l’idée excellente. À l’époque d’Euripide, on séparait nettement le chœur avec son chef de chœur le coryphée, des acteurs qui représentaient l’action. Dans une mise en scène adaptée au public d’aujourd’hui je pense que cela ne trahit pas les intentions de l’auteur, bien au contraire.

 

588d Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Eur-copie-1

 

588e Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Eur-copie-1 

 

Voici Électre, au début, qui déplore son sort et les événements tragiques qui ont marqué sa famille. Et nous la retrouvons avec le vieillard qui va reconnaître Oreste. Elle vérifiera que c’est bien lui, après tant d’années, en reconnaissant la cicatrice laissée dans son arcade sourcilière.

 

588f Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Euripide

 

Et puis voilà la terrible Clytemnestre, celle qui avec l’aide de son amant Égisthe a tué son mari Agamemnon à son retour de Troie, qui règne sur Argos avec Égisthe et qui, pour éviter les revendications de succession ou les vengeances, a donné sa fille Électre en mariage à un paysan, laquelle a pris soin d’éloigner son frère cadet Oreste pour le mettre en sûreté chez un oncle. La pièce se passe des années plus tard, quand Oreste devenu un homme revient à Argos incognito. En tuant leur mère, le frère et la sœur vont venger leur père mais commettre un matricide qui va les faire poursuivre par les Érinyes.

 

588g Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Euripide

 

588h Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Euripide

 

La pièce est finie. C’était prenant, émouvant, merveilleusement joué dans ce cadre exclusif. Nous ne sommes pas déçus. La foule non plus, car les bravos suscitent plusieurs rappels. C’est quand les acteurs se sont retirés que nous ressentons la dureté des sièges…

 

588i Ségeste, théâtre antique, après l'Électre d'Eurip 

588j Ségeste, théâtre antique, après l'Électre d'Eurip

 

Il faut redescendre, à présent. Nous restons parmi les derniers à profiter de ce théâtre, mais arrive le moment où l’on ne peut plus rester. Heureusement, pour la descente, il est permis de ne pas emprunter les bus. Nous faisons donc les deux kilomètres dans la fraîcheur de la nuit et avec face à nous l’admirable spectacle du temple éclairé. Mais pour le prendre en photo il aurait fallu nous munir d’un pied… Parfait, j’en garderai jalousement l’image pour moi gravée sur ma rétine et, égoïstement, je n’en ferai profiter personne sur mon blog.

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Published by Thierry Jamard
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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 23:10

Venant de Mégare, une ville toute proche d’Athènes, des Grecs se sont installés sur la côte est de la Sicile, à une petite vingtaine de kilomètres au nord de Syracuse (mais avant la fondation de Syracuse), constituant l’une des plus anciennes colonies grecques en Sicile. Et puis avec leur esprit aventureux de colons et leur besoin d’expansion (comme quoi la recherche de "l’espace vital" n’est pas née avec Hitler et le nazisme), ils sont allés créer plus loin une autre colonie. Ils se sont ainsi établis sur la côte sud de Sicile, très loin vers l’ouest, à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau de l’extrême pointe ouest du triangle formé par l’île, là où est la ville de Marsala, alors habitée par des Carthaginois. Nous sommes au septième siècle avant Jésus-Christ, en 651 si l’on en croit Diodore de Sicile, chroniqueur du premier siècle avant Jésus-Christ, contemporain de Jules César et d’Auguste, en 628 selon Thucydide, historien grec né vers 460 et mort vers 395. Je n’ai aucun élément pour choisir entre ces deux dates, mais j’accorde beaucoup plus de confiance à Thucydide, pas seulement parce que sa prose est très belle quoique difficile, mais surtout parce qu’il a effectué un vrai travail d’historien, avec recherches approfondies, voyages, qui ont fait de lui, en compagnie de son contemporain un peu plus âgé Hérodote, le père de l’Histoire en tant que science.

 

Et en ce lieu, ils fondent une ville, Sélinonte. Ce sont les ruines de cette ville que nous sommes venus visiter aujourd’hui. Les Grecs de Sélinonte prospérèrent parce qu’ils se sont bien entendus avec les populations puniques voisines. Je ne sais pas s’il est nécessaire que je définisse les termes que j’emploie, d’ailleurs un peu à tort et à travers. Des populations sémites, les Phéniciens, ont élu domicile dans la partie ouest de la Méditerranée. Lorsque l’on parle de la civilisation punique, on se réfère aux descendants de ces navigateurs qui ont colonisé entre autres l’actuelle Tunisie et la Sicile. La cité mère, sur la côte tunisienne, en gros là où est Tunis aujourd’hui, est Carthage. Les Carthaginois sont donc des Puniques. Et les fameuses Guerres Puniques contre Rome, avec Hannibal, sont des guerres de Carthaginois. Bonne entente, donc, entre Sélinonte et les Puniques voisins. La ville se développe, on trace de larges voies dallées, on cadastre des lots rectangulaires tous de même taille desservis par des rues, on bâtit de grands temples. En l’an 409, subitement, sans doute alléchés par la richesse et l’éclat de leur voisine mais inquiets et jaloux de son essor, les Carthaginois menés par un certain Hannibal (pas celui de la deuxième Guerre Punique, qui ne naîtra qu’en 247) assiègent Sélinonte, prennent la ville, la détruisent, en massacrent seize mille habitants, en font cinq mille prisonniers, en chassent les survivants qu’ils n’ont pas faits prisonniers parce qu’ils sont inutilisables comme esclaves. Quelque temps après cependant les Grecs furent autorisés à revenir, mais sous domination carthaginoise. Les occupants puniques ont reconstruit des fortifications, restauré des habitations, la vie reprend. Il a quand même fallu attendre jusqu’en 338 pour que la situation se soit stabilisée et que les maîtres puniques de la cité et les Grecs revenus vivent en paix côte à côte. Accalmie de courte durée parce qu’en 250 arrivent les troupes romaines. Grecs comme Carthaginois désertent la ville, ils doivent se réfugier à Lilybée, aujourd’hui Marsala. Sélinonte est morte. Sans rien réutiliser de la Sélinonte grecque ou punique, un semblant de vie est revenu sur le site à l’époque byzantine, puis les Arabes ont reconstruit quelques fortifications, et enfin à l’époque souabe (Frédéric II) le site a définitivement été déserté avant de devenir un lieu de fouilles archéologiques et de visites de touristes.

 

587a1 Sélinonte, temple de Héra

 

587a2 Sélinonte, temple de Héra

 

C’est à bonne distance de l’Acropole, de son agora, de ses rues et de ses habitations que l’on trouve un ensemble de trois grands temples. Avant identification, on leur a donné le nom de temples E, F et G. Dans le temple G, une inscription dresse la liste des divinités honorées dans les divers sanctuaires de Sélinonte, mais sans préciser qui est où. La visite du site commence par le temple E, situé non loin de l’entrée de la zone archéologique. Lors de fouilles, on y a retrouvé la tête de la statue de la divinité. C’est Héra, la jalouse et vindicative épouse de Zeus, comme l’ont révélé les métopes, conservées au musée de Palerme.

 

587a3 Sélinonte, temple de Héra

 

587a4 Sélinonte, temple de Héra

 

Ce temple ancien, qui date du cinquième siècle, a été précédé –comme l’ont révélé des recherches menées entre la construction et ses fondations– par un sanctuaire édifié au même endroit à l’époque archaïque, qui semble avoir été doté d’une riche décoration architectonique. Il forme un grand rectangle de 67,75m. sur 25,31m., soit 15 colonnes dans la longueur et 6 dans la largeur. Les normes sont celles de l’ordre dorique comme définies dans le temple de Zeus à Olympie.

 

587b Sélinonte, temples d'Athéna et, derrière, de Héra

 

Derrière le temple de Héra, se trouve (enfin, se trouvait…) le temple F dédié à Athéna. Ce sont les ruines blanches du premier plan sur ma photo, et pas les colonnes qui se dressent derrière, qui appartiennent, elles, au temple de Héra que l’on vient de visiter. Lui aussi, d’ailleurs, était à terre, il a été rebâti en 1959 parce que l’on disposait de suffisamment de pierres d’origine et parce que l’on pouvait déterminer précisément leur emplacement. Il ne s’agissait pas de construire ex nihilo un faux temple comme pour le parc Astérix, mais de remettre debout l’ancien. Or il suffit de regarder les restes du temple F pour comprendre que ce travail est ici impossible. Architectes et archéologues ont déterminé que ce temple de la fin de l’époque archaïque mesurait 61,88m. sur 24,37m. (14 colonnes sur 6).

 

587c1 Sélinonte, temple de Zeus

 

Le temple G, parallèle aux deux précédents et tout proche d’eux, était gigantesque, l’un des plus grands du monde grec, 109,12m. sur 49,97m. soit 8 colonnes sur 17. Il voulait rivaliser avec les plus grands temples ioniques d’Asie Mineure. Je recopie ici ce que je lis dans une description : "Son plan caractéristique ressemble de manière flagrante à celui de l’Apollonion de Didyme : le naos n’était pas couvert d’un toit […]. La somptueuse colonnade du pronaos rappelle l’analogue dispositif de Didyme". L’évolution des formes et notamment des chapiteaux montre que la construction de ce temple s’est étalée sur des dizaines d’années, au moins trois générations.

 

587c2 Sélinonte, temple de Zeus

 

587c3 Sélinonte, temple de Zeus

 

587c4 Sélinonte, temple de Zeus

 

On l’a vu sur ma photo, ce temple n’est aujourd’hui qu’un monumental empilement de ruines. Il n’a visiblement pas été achevé, comme on peut s’en rendre compte en considérant que beaucoup des colonnes ne sont pas cannelées. En effet, afin de ne pas détériorer les cannelures, les chapiteaux et autres sculptures, les colonnes étaient apportées brutes de la carrière, montées, et travaillées une fois en place. La construction a donc été stoppée alors que toutes les colonnes n’avaient pas encore été cannelées. Il semblerait toutefois que, bien qu’inachevé, le temple ait été en fonction à partir du milieu du cinquième siècle. Dans une carrière voisine, que nous avons bien l’intention de visiter bientôt, les cave di Cusa (cava, pluriel cave = carrière), dont l’activité s’est brusquement interrompue avec des extractions presque complètement découpées mais laissées sur place, on dénombre 60 tambours de colonnes dont les archéologues sont convaincus qu’ils étaient destinés à ce temple mais sans être capables d’en déterminer l’architecture d’utilisation. Constatant que l’exploitation de la carrière et les travaux de construction du temple G se sont interrompus brutalement et simultanément vers la fin du cinquième siècle, il est aisé d’en déduire que c’est la prise de Sélinonte par les Carthaginois qui en est la cause. D’ailleurs, Hannibal a détruit la ville mais il avait négocié le respect des temples en échange d’un tribut très élevé. Les survivants ont payé, Hannibal a empoché (pour lui, pas pour sa cité), puis il a consciencieusement pillé les temples. Cet amas de ruines en est le témoin.

 

587d1 Sélinonte, Acropole

 

À bonne distance de là, se trouve l’Acropole. En chemin, il n’y a pas de vue particulièrement belle ou intéressante, par conséquent nous préférons la solution du transport en véhicule électrique, quoique ce ne soit pas très satisfaisant. En effet, non seulement ce n’est pas bon marché, mais on doit se plier aux règles, à savoir un arrêt de 20 minutes pour les temples E, F et G (que nous avons déjà vus), puis un arrêt de 20 minutes seulement pour l’acropole. La solution de petits véhicules électriques à deux ou quatre places seulement que l’on conduirait soi-même serait infiniment plus satisfaisante parce qu’elle permettrait plus de liberté. Au plan humain, on ne mettrait pas au chômage les quelques employés qui actuellement sont conducteurs, d’une part parce qu’il faudrait maintenir quelques transports collectifs pour les groupes, et d’autre part parce qu’il faudrait gérer la location, l’entretien, l’aide. Bref, nous prenons place, nous voyons de nouveau les trois premiers temples, et nous repartons vers l’acropole.

 

587d2 Sélinonte, Acropole

 

Là était la partie la plus grande et la plus importante de la ville de Sélinonte, son agora et ses habitations. Ainsi que le grand temple C avec les 14 colonnes qui en ont été remises en place en 1925. Mais en réalité, avec un habitat plus diffus, elle s’étalait sur 110 hectares. En carré, cela ferait plus d’un kilomètre de côté.

 

587e Sélinonte, Acropole, murs de la cité

 

Les puissants murs d’enceinte n’englobaient que l’acropole, soit la superficie restreinte que l’on a vue ci-dessus. Lors de la prise de la ville en 409, les Carthaginois ont rasé systématiquement et complètement tout ce qui se trouvait hors les murs, c’est pourquoi, entre les murs de l’acropole et les ruines des trois grands temples d’en bas il ne reste strictement rien. Et les temples ont été détruits, mais plus tard, après paiement de la rançon, ce qui permet d’en voir les pierres au sol. Même le temple de Héra a été reconstruit au vingtième siècle, il y a cinquante ans. Revenons à notre acropole ; des fouilles sont en cours, il reste bien des choses à découvrir et peut-être ici ou là des pierres à remettre l’une sur l’autre, car la ville a été pillée, endommagée, mais la vie y a repris.

 

587f Sélinonte, Acropole

 

En 1787, Goethe a vu Ségeste, il a séjourné à Agrigente, mais il a évité Sélinonte. Maupassant, en 1885, n’y a pas trouvé grand intérêt : "Le lendemain du jour où l'on a vu Ségeste, on peut visiter Sélinonte, immense amas de colonnes éboulées, tombées tantôt en ligne, et côte à côte, comme des soldats morts, tantôt écroulées en chaos. Ces ruines de temples géants, les plus vastes qui soient en Europe, emplissent une plaine entière et couvrent encore un coteau, au bout de la plaine. Elles suivent le rivage, un long rivage de sable pâle, où sont échouées quelques barques de pêche, sans qu'on puisse découvrir où habitent les pêcheurs. Cet amas informe de pierres ne peut intéresser, d'ailleurs, que les archéologues ou les âmes poétiques, émues par toutes les traces du passé". Pourtant, dès 1823, des Anglais avaient trouvé les belles métopes qui sont aujourd’hui à Palerme, et les fouilles avaient été entreprises. Depuis quelques années, des équipes italiennes et étrangères se sont mises à étudier l’ensemble du site.

 

587g Sélinonte, Acropole, stèle dans le petit musée

 

Sur le site de l’acropole, un tout petit musée présente quelques pièces intéressantes, comme cette stèle, qui a été trouvée en 1968 entre des blocs de pierre des murs de l’acropole. Sculptée dans un atelier de Sélinonte dans le premier quart du sixième siècle, elle a donc servi de matériau de construction à la fin du cinquième siècle, soit après la conquête de la ville par Hannibal, quand les Carthaginois ont remonté les murs de fortification. N’ayant pas les mêmes dieux que les Grecs, ils ne respectaient ni leurs sanctuaires, ni leurs représentations divines. Sur cette stèle, on voit un quadrige, c’est-à-dire un char attelé de quatre chevaux, dont deux sont en position que je qualifierai de normale, tandis que ceux des extrémités droite et gauche sont dressés sur leurs jambes postérieures, les antérieures posées sur l’encolure de leurs collègues du centre. Cette disposition révèle une influence orientale, car c’est le seul exemple en occident de chevaux attelés dressés ainsi et affrontés. Sur le char, on voit deux figures féminines. Ce sont Déméter et sa fille Korè (Perséphone). On se rappelle qu’Hadès, le dieu des enfers, avec qui aucune déesse ne voulait aller vivre sous la terre, avait trouvé la solution pour se marier, il lui avait suffi d’enlever Perséphone, fille de son frère Zeus et de Déméter, alors qu’elle était sur les bords du lac de Pergusa, dans le centre de la Sicile, en train de cueillir des fleurs en compagnie de nymphes, et de lui faire manger une graine de grenade pour l’attacher définitivement au monde souterrain. Déméter a cherché sa fille partout, et Perséphone a été triste d’être séparée de sa mère. Zeus, qui avait été complice de l’enlèvement, a finalement eu pitié et a autorisé Perséphone à remonter à la surface de la terre six mois par an (symbole de la végétation). Cette stèle représente la mère et la fille se rendant en char sur l’Olympe auprès de Zeus pour lui rendre grâces d’avoir accordé cette libération temporaire.

 

Pas le temps de s’attarder, le véhicule électrique nous attend. Retour au lieu de rendez-vous, descente, départ vers la sortie puis le camping-car.

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14 septembre 2010 2 14 /09 /septembre /2010 00:26

586a1 Marsala

 

586a2 Marsala, baigneurs

 

Hier soir, après avoir quitté Ségeste, nous avons dirigé nos roues vers Marsala, où nous avons passé la nuit. Ce Marsala est la ville où au dix-huitième siècle un riche commerçant anglais vient s’ancrer, où il n’a strictement rien à faire sauf à se mettre à l’abri de la tempête. Et voilà que, attablé dans un débit de vin pour passer le temps, il boit un verre de vin local. Il trouve à ce vin inconnu un goût qui lui rappelle le Porto mais avec une autre personnalité et il pense que c’est là une affaire. Il en achète une bonne quantité et c’est un succès en Angleterre. Du coup un autre Anglais, négociant en vins, fait le voyage pour aller voir sur place. Il va travailler à améliorer encore la qualité, et c’est le début de la célébrité du Marsala. L’un des descendants de cet Anglais va s’installer ici au dix-neuvième siècle, un certain Whitaker qui va acheter l’île de Mozia située en face et y découvrir une ville carthaginoise.

 

Ce matin, nous allons visiter le musée archéologique, situé à la pointe de la ville, face à la mer. Je n’en montrerai rien, parce que la photo y est interdite. C’est idiot, et d’autant plus idiot que l’on ne vend, dans ce musée, aucun catalogue des collections. Mais entre ce vin de Marsala et le musée il y a un lien, ce sont les Carthaginois de Whitaker car les restes d’un navire de guerre punique coulé face à l’île ont été retrouvés, et occupent, rassemblés sur une structure métallique pour que l’on puisse avoir une idée de sa forme, une ancienne cave de vin de Marsala. C’est impressionnant. Et aussi quand on pense à son équipage, nombreux parce que, outre les soldats, il ajoutait les rangs de rameurs à la propulsion par le vent dans les voiles, à tous ces noyés. À ce point, qui vais-je citer ? Hé oui, c’est ça, Victor Hugo et Oceano nox :

 

            Ô combien de marins, combien de capitaines,

            Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

            Dans ce morne horizon se sont évanouis !

            Combien ont disparu, dure et triste fortune,
            Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
            Dans l'aveugle océan à jamais enfouis…

 

Il y a aussi une impressionnante collection de jarres et d’amphores de toutes formes, réunies en un énorme alignement. Et puis aussi, bien d’autres choses retrouvées aux environs, mais la plupart dans la mer. N’ayant à montrer ni une photo faite par moi, ni un scan d’une image tirée d’un catalogue, je passe à la suite, à notre balade sur la promenade le long de la mer, là où elle accueille des baigneurs ou là où elle ne permet pas le bain.

 

586b Marsala, Chiesa di San Giovanni

 

Puis nous nous dirigeons vers le centre. Cela nous fait passer devant cette petite église fermée, et enclose à distance d’un fort grillage. C’est l’église San Giovanni Battista. Et on se met à regretter de ne pouvoir la visiter quand nous lisons le panneau fixé devant le grillage. C’est un peu la chanson pour enfants "J’ai du bon tabac dans ma tabatière… tu n’en auras pas". Elle est intéressante notre église mais vous ne la verrez pas. Sous cette église jésuite de 1555 se trouve, à une profondeur de 4,80 mètres, une grotte avec une source d’eau douce que l’on dit être le lieu d’un culte divinatoire lié à l’eau et qu’une tradition fait passer pour la sépulture de la sibylle de Cumes. Une pièce centrale circulaire est coiffée d’une coupole qui communique par une ouverture au sommet avec le sol de l’église. Les murs de cet hypogée sont revêtus de fresques et de mosaïques fin second siècle de notre ère, début troisième. Au centre, un bac carré en pierre est toujours rempli d’eau et servait de baptistère à l’époque chrétienne, comme prouvé par le thème des fresques. Quant à l’église du seizième siècle, sur le maître autel elle renferme une statue de marbre d’Antonello Gagini (dont j’ai parlé –avec admiration– le 9 juillet, en visitant le musée du palazzo Abatellis).

 

Par ailleurs, une Vénus Callipyge du deuxième siècle a été retrouvée là, contemporaine du pavement de la grotte, ce qui fait penser aux archéologues qu’avant de devenir un lieu de culte chrétien c’était, plutôt qu’un sanctuaire lié à un oracle, une riche demeure patricienne.

 

Le musée archéologique sans photo ni catalogue, l’église San Giovanni inaccessible, tout cela est terriblement frustrant. J’écris, j’écris, et tout cela dans le vide. Il est temps de passer à autre chose.

 

586c1 Marsala, palazzo VII aprile 1860

 

586c2 Marsala, palazzo VII aprile 1860

 

Nous entrons dans la vieille ville. Face à l’église appelée Chiesa Madre, l’Église Mère, s’ouvre une vaste place. Sur l’un des petits côtés, un bâtiment administratif appelé Palazzo 7 avril 1860. Comme Garibaldi et les Mille Chemises Rouges ont débarqué en mai venant de Gênes, je ne sais ce qui vaut ce nom à ce palais. Mais je trouve typique cette assemblée d’hommes discutant, assis sur les marches.

 

586d1 Marsala, Chiesa Grande

 

586d2 Marsala, Chiesa Grande

 

Mais venons-en à la Chiesa Madre. Comme on le voit, elle présente une façade imposante. Elle date (1176-1182) du roi normand Guillaume II dont la femme, Jeanne d’Angleterre, a souhaité dédier l’église à saint Thomas Beckett, archevêque de Canterbury, mais il est clair, rien qu’en la regardant, qu’elle a été profondément modifiée au dix-septième siècle (1607-1656). À cette époque, la population avait augmenté et nécessitait un agrandissement, et par ailleurs le Concile de Trente prévoyait une organisation plus rationnelle des espaces liturgiques. Le dôme, lui, de 1824-1827, s’est écroulé dès 1897 avec un morceau du bâtiment, et un bombardement, pendant la Seconde Guerre Mondiale, a continué à détruire l’édifice. C’est de 1947 à 1954 que l’église a été reconstruite. Les éléments qui la constituent s’échelonnent donc sur près de 800 ans. Actuellement, elle est répartie de trois travées, un transept et six chapelles latérales.

 

586e Marsala, Chiesa Grande

 

Je commence mon tour de l’église en admirant ce baptistère, dont le bois sombre finement sculpté se détache en contraste sur la blancheur du fond. C’était pour unifier l’aspect intérieur de l’église qu’en 1821 ses murs ont été recouverts de stucs.

 

586f1 Marsala, Chiesa Grande, Madonna Assunta (Antonino Gag

 

Dans la chapelle de saint Christophe, cette Madonna Assunta (Vierge montée aux cieux) est une œuvre d’Antonino Gagini, fils d’Antonello et petit-fils de Domenico, réalisée en 1562. On voit en effet la Madone enlevée par six chérubins. C’est joli, c’est raffiné, mais je n’y sens pas le souffle qui émane des œuvres du père et du grand-père.

 

586f2 Marsala, Chiesa Grande, Madonna della Grotta (1490)

 

Nous voici dans la chapelle de Santa Rosalia. Cette statue, dite Madone de la Grotte, de Gabriele di Battista et Giacomo di Benedetto (1490), avec ce petit enfant apeuré qui s’accroche à sa robe pour lui demander de le protéger, avec cet Enfant Jésus à qui elle tend un fruit dans un geste où leurs deux mains se touchent, avec ce visage doux et fin et cet air concentré, elle me plaît beaucoup. Plus que celle d’Antonino Gagini.

 

586f3 Marsala, Chiesa Grande, Madonna dell'Itria (Antonino

 

Je passe à une Madone totalement différente. C’est une œuvre byzantine antérieure à l’arrivée des Normands que les chrétiens, pour la soustraire à la destruction de la part des musulmans, ont cachée. Selon la légende, ce seraient deux ermites qui l’auraient retrouvée dans la mer et l’auraient rendue au culte. Vraie ou fausse cette histoire de sa redécouverte, lorsqu’est venue s’installer ici, vers le milieu du quinzième siècle, une famille venant du continent, cette chapelle a été placée sous son patronage. Le nom de cette famille apparaît tantôt sous la forme Salazar, tantôt Alazaro et tantôt Lazara. Toujours est-il qu’un siècle plus tard, en 1564, le capitaine de justice Giulio Alazaro charge Antonino Gagini de réaliser un environnement pour cette Madone, appelée Vierge Odigitria, c’est-à-dire Qui guide sur le chemin, vulgarisée en Madonna dell’Itria. Puis, en 1566, le même capitaine de justice commande au même Antonino un sarcophage pour lui-même. Je ne montre ici ni le sarcophage qui est contre l’un des murs de la chapelle, ni la base de la statue, un haut parallélépipède encadré des deux ermites ployant sous le poids, parce qu’ils disparaissent presque complètement derrière une rangée serrée de candélabres.

 

Ce qui m’intéresse ici, c’est la statue byzantine, cette Madone tellement différente de tout ce que l’on voit. Jésus est un bébé, mais reposant sur un fond rayonnant devant –ou dans– le ventre de sa mère, il nous bénit de sa main droite et dans la gauche il porte le monde. Je ne raffole pas des trois têtes d’angelots qui apparaissent en dessous, mais le visage grave et un peu triste de Marie est splendide. Ses deux bras sont levés pour verser sa grâce sur nous, ou pour nous offrir son Fils, je ne sais, peut-être les deux. Dommage que les doigts de la statue soient cassés, mais cela n’empêche ni la beauté, ni la générosité du geste. Admiratif, époustouflé, je montre cette photo à Natacha. Oui, elle l’a vue mais elle ne l’aime pas. Elle lui trouve un air moins intériorisé que celui de la Madone de la Grotte, et elle trouve son geste trop autoritaire. Très souvent nos goûts convergent, et c’est bien, parce que nous pouvons nous entendre et nous avons tous deux plaisir à visiter les mêmes choses ensemble, mais il ne me déplaît pas, au contraire, que de temps à autre nous divergions. C’est une occasion pour discuter et pour avoir également un autre regard sur les œuvres d’art. Son jugement m’intéresse mais n’enlève rien à mon admiration.

 

586g1 Marsala, Chiesa Grande, Addolorata (artigianato trapa 

 

Autour d’un crucifix gothique "douloureux" datant de 1492, la décoration de cette chapelle est du dix-huitième siècle. Ainsi cette Addolorata, cette Vierge de douleur, faite de bois, de tissu et de colle, œuvre d’un artisan de Trapani. Lequel n’y est pas allé de main morte pour exprimer la douleur dramatique. La tête renversée, le regard révulsé, le grand manteau noir et or sur un haut de dentelle blanche, le poignard plongé verticalement sous la gorge en direction du cœur, rien ne manque. Sauf peut-être le sentiment vrai.

 

586g2 Marsala, Chiesa Grande, Madonna del Popolo (Domenico

 

Réalisée par Domenico Gagini, le grand-père, en 1490, cette Vierge dite Madone du Peuple est toute pleine de délicatesse. Et pourtant, je ne sais trop pourquoi elle ne me touche que modérément. J’ai beau considérer le parfait ovale de son visage et sa petite fossette dans le menton, le somptueux drapé du vêtement, le regard du Bambino, j’y vois une œuvre d’art soignée, jolie, mais sans inspiration. Jugement purement personnel.

 

586g3 Marsala, Chiesa Grande, Présentation de Jésus au te

 

Dans la même chapelle, au-dessus de l’autel on peut voir cette grande toile encadrée de stucs dorés baroques. Je préfère cadrer sur le tableau, dont déjà le sujet est trop petit sur ma photo mais qui deviendrait complètement illisible si je le présentais avec tout son environnement. C’est une peinture Renaissance, avec un paysage qui apparaît dans le fond, et qui me rappelle un peu l’École d’Athènes de Raphaël, alors que cet homme vu de dos, très peu vêtu, au premier plan, évoque pour moi les personnages de Michel-Ange. C’est la Présentation de Jésus au temple, qui correspond aussi, quarante jours après la naissance, à la purification de Marie, le sang de l’accouchement étant, dans la religion hébraïque, impur au même titre que celui des règles. En bas à gauche, mains jointes, c’est Antonio Lombardo, archevêque de Messine mais précédemment archiprêtre à Marsala, qui en 1593 a commandé cette toile à Antonello Riccio (dont le nom signifie hérisson, ou oursin) et l’a donnée à cette église qu’il aime et à laquelle il continue de penser après l’avoir quittée pour assumer ses fonctions à Messine. Devant un autel on voit Marie qui tend Jésus à Siméon, représenté en prêtre, et près d’elle Joseph, tête penchée, apporte les deux colombes prescrites par le rite. Au pied de l’autel, étendue au sol dans une position de transe qui n’est pas sans évoquer la sibylle, c’est la prophétesse Anne qui, selon saint Luc, loue Dieu et annonce à travers cet enfant la rédemption qu’il a promise à son peuple.

 

586h1 Marsala, Chiesa Grande, Madonna del Carmelo (Luigi Sa

 

Pour changer un peu, et aussi pour voir la façon dont l’art a évolué ainsi que l’interprétation du sujet, voici une Vierge contemporaine. Elle a été réalisée en 1960 par Luigi Santifaller di Ortisei. La chapelle porte le nom de la Très Sainte Trinité mais toute sa décoration se rapporte aux Carmélites, et cette Vierge est appelée la Madone du Carmel.

 

586h2 Marsala, Chiesa Grande, chapelle du Très Saint Sacre 

 

C’est la confrérie des "Quatre Corporations" (charpentiers, tailleurs, forgerons, cordonniers) qui, à partir du seizième siècle, est chargée de cette grande chapelle, qui n’ouvre pas dans un bas-côté mais de face, à gauche du chœur.

 

586h3 Marsala, Chiesa Grande, saint Michel

 

Quatre panneaux en haut-relief ont été encastrés dans les murs, deux de chaque côté. Une notice dit qu’ils faisaient partie auparavant d’une grande représentation du Très Saint Sacrement, et précise que les personnages en sont saint Eligio, sainte Olive, saint Jean-Baptiste et l’archange Gabriel. Je n’aurais pas été capable d’identifier les deux premiers, en revanche Jean-Baptiste est évident. Et puis j’ai choisi de montrer ici le dernier, pour prendre à témoins mes lecteurs que la notice est à l’évidence erronée. Gabriel est l’archange de l’Annonciation, il n’a rien à faire de cette épée ni de cette lance. J’y vois plutôt saint Michel qui terrasse le démon. Il est vrai que le Mal est généralement représenté sous la forme d’un dragon. À moins que cette sculpture se rapporte à une action attribuée à Gabriel que j’ignore.

 

586i1 Marsala, Chiesa Grande, Madonna di Portosalvo (1593)

 

Nous voici dans une chapelle latérale en bas à gauche. Sur l’autel, cette Vierge de bois peint, de style gothique tardif, datant de 1593. Sans doute, la position de Jésus ou l’ovale du visage de Marie ne sont pas étrangers aux statues de marbre des Gagini. L’auteur, dont le nom n’est pas indiqué, a sûrement connu Antonino Gagini, il a certainement vu, ne serait-ce que dans cette église, des œuvres de Domenico et d’Antonello Gagini. Mais, outre que l’impression procurée par le bois peint est dès l’abord différente de celle que produit le marbre blanc, l’interprétation du vêtement et du drapé donne aussi une autre vision de la Madone.

 

586i2 Marsala, Chiesa Grande, fresques votives début 19e s

 

La chapelle, précédemment vouée aux saints Simon et Jude, a ensuite été dédiée à la Madonna di Portosalvo, protectrice des navigateurs (le nom signifie Port Sauf). Un certain Vincenzo Cascio est enterré là et sur sa pierre tombale placée dans le sol sont sculptés les outils du métier de tonnelier. Peut-être est-ce lui l’homme qui, ayant réchappé d’un naufrage, a offert, au début du dix-neuvième siècle, les fresques votives à la Vierge de Portosalvo. Sur la paroi gauche de la chapelle, la fresque représente la Madone sauvant un navire en danger. Et à droite, la fresque représente le port de Marsala, également sous la protection de la Madone.

 

586i3 Marsala, Chiesa Grande, saint Michel (18e siècle)

 

Et puis à la gauche de l’autel une statue en partie repeinte de l’archange saint Michel date du dix-huitième siècle. Avec sa cuirasse, son bouclier, son lourd casque à plumet, son épée brandie, il est habillé en guerrier hors du temps, car je n’ai pas souvenir d’avoir vu, en peinture ou en sculpture, des combattants contemporains de Louis XV, par exemple, ou de la fin du règne de Louis XIV, dans une telle tenue.

 

586j1 Marsala, Palazzo Fici

 

Ressortis de cette église, nous nous promenons un peu en ville, et notamment nous suivons la principale rue animée du centre ancien. Cette rue est bordée de beaux palais, comme ce palazzo Fici, à la façade Renaissance, résidence seigneuriale du dix-huitième siècle.

 

586j2 Marsala, palazzo Burgio-Spanò

 

Ou encore, juste en face, faisant angle avec une petite rue, cet autre palais, le palazzo Burgiò-Spano, du tout début du dix-neuvième siècle. Sur la façade, au-dessus de ce masque impressionnant, ce blason est celui de la famille à qui il appartient.

 

586j3 Marsala, lycée d'État Jean XXIII

 

Malgré son règne bref, le pape Jean XXIII a marqué l’histoire de l’Église contemporaine avec son concile Vatican II. L’abandon de la soutane pour les prêtres, la messe en langue locale, la célébration face aux fidèles et non plus de dos, la communion dans la main sont les manifestations les plus visibles extérieurement de la révolution qu’il a provoquée. Mais important aussi est son rappel officiel que le peuple juif, celui du temps du Christ comme celui d’aujourd’hui, n’est pas plus responsable de la Passion et de la mort de Jésus que ne le sont les chrétiens de tous les temps, et cela proclamé moins de vingt ans après la Shoah. Il n’empêche. Son rôle dans l’histoire politique et événementielle n’a pas été celui d’un chef d’État ni d’un chef de guerre. Pas plus que d’un savant, d’un écrivain, d’un artiste. Aussi son nom donné à un lycée d’État est-il de nature à surprendre un Français, accoutumé à une laïcité rigide et, avouons-le, intolérante. Si j’avais été encore en fonctions, j’aurais aimé proposer à mon conseil d’administration, en prenant un air très sérieux, de changer le nom de mon lycée en celui de Jean XXIII. Rien que pour voir la tête des membres du conseil et leur réaction.

 

Mais au sujet de ce pape, j’ai envie de raconter une anecdote familiale. Un jour d’octobre 1958 maman était occupée à repasser et nous étions en train de discuter avec elle de choses et d’autres. Pie XII était mort, nous savions que le conclave pour l’élection de son successeur était en train de se dérouler depuis trois jours, mais nous ne parlions pas de cela. Soudain, à propos de rien, elle nous dit "Monseigneur Roncalli". Nous lui demandons ce qui lui prend, avec le nom de ce cardinal sans aucun rapport avec ce dont nous discutons, et elle nous répond qu’elle vient de voir ce nom surgir dans sa tête. Nous allumons alors la radio, juste au moment où un flash spécial informe qu’une fumée blanche s’élève au-dessus du conclave. "Un nouveau pape est donc élu, annonce le journaliste. Nous n’allons pas tarder à savoir son nom". Quelques instants passent. "Voilà, c’est le cardinal Roncalli qui devient le deux cent soixante et unième successeur de saint Pierre…". Depuis, maman s’est toujours crue un peu médium. Peut-être même prophétesse, mais cela elle n’a jamais osé le dire.

 

586k1 Marsala, église et monastère del Carmine

 

586k2 Marsala, chiesa del Carmine

 

586k3 Marsala, hôtel del Carmine

 

Les derniers monuments que je montrerai aujourd’hui de notre promenade à Marsala sont ceux de l’église et du couvent del Carmine. Le couvent occupait les bâtiments contigus à l’église ainsi que ceux qui sont de l’autre côté de la place et occupés aujourd’hui par un hôtel. Tant le couvent que l’église dédiée à la Vierge de l’Annonciade, ont d’abord été construits au treizième siècle, mais profondément restructurés en 1490.

 

Le couvent tel qu’on le voit aujourd’hui date de 1640 mais, lorsqu’à la suite de l’unification de l’Italie les ordres religieux ont été sécularisés et les biens de l’Église nationalisés, il est devenu en 1866 une caserne de carabiniers. Les carabiniers n’ayant en général pas la vocation de moines, la caserne n’a guère tardé à déménager, et les bâtiments ont été laissés à l’abandon. En 1978, on a restauré l’église, qui est devenue bibliothèque municipale. Puis, en 1996, on a restauré le couvent, on en a fait la pinacothèque municipale et un espace pour les réceptions officielles, tandis que la bibliothèque municipale quittait l’église pour des bâtiments mieux appropriés et était remplacée par les archives historiques municipales.

 

Le clocher octogonal s’est effondré en 1745. C’est Amico qui l’a reconstruit, octogonal encore, sur la base du précédent. Il est élégant, ce campanile, avec ses trois étages délimités par des bandeaux en tuf et son dôme en carreaux vernissés verts posé sur croisées d’ogives. J’ai surtout apprécié la couleur de la pierre dans le soleil déclinant. C’est donc sur cette image que nous avons regagné le camping-car. Puis nous avons pris la route vers le sud, et nous nous sommes installés pour la nuit à Sélinonte.

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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 12:52

Hier, nous sommes repartis d’une quarantaine de kilomètres vers l’est, là où, un peu au sud d’une sortie d’autoroute, se situe la ville antique de Ségeste. Comme il est impossible de passer la nuit à proximité, je demande conseil à un policier qui me dit que dans la localité de Calatafimi, à sept kilomètres, un petit parking accueille les camping-cars, avec alimentation en eau et écoulement des eaux usées. C’est en effet tout petit, il n’y a place que pour quatre camping-cars, mais nous sommes seuls, sous un haut mur, et assez isolés des maisons pour pouvoir mettre en marche notre groupe électrogène. Nous ne demandions pas mieux.

 

585a Calatafimi, ordures

 

Le téléphone passe mal. Or je voulais appeler Jérôme, mon petit frère. Je vais donc me balader, téléphone en main, loin de la protection de ce mur. Après mon appel, je retourne me munir de mon appareil photo, parce que j’ai vu un système de collecte des ordures qui n’est pas commun. Sur notre parking, il y a des containers pour le tri sélectif, plastique, papier et carton, verre, mais pas pour les ordures non recyclables. Dans la plupart des autres villes, grandes ou petites, Rome, Naples, Palerme, aussi bien que Pompéi ou Cefalù, la collecte des ordures ne se fait que lorsque les containers débordent. C’est inesthétique et nauséabond. De plus, sous le soleil écrasant ou sous la pluie battante, on doit aller jusqu’au bout de la rue déposer dans le container son sac plastique. Ici, idée géniale, on suspend ses ordures à un crochet sans se déplacer, on les descend par la fenêtre, et les éboueurs prennent le sac au passage. Pas d’accumulation, c’est propre. Mais les cambrioleurs peuvent repérer immédiatement l’absence des propriétaires si le crochet pend sans rien au bout. Il est vrai que c’est un village tranquille et que, je pense, les cambriolages doivent y être rares.

 

Et ma promenade m’a aussi permis de repérer des affiches. L’une d’elles informe d’une représentation de l’Électre d’Euripide au théâtre antique de Ségeste jeudi prochain 19 août. Trois jours. Je pense que ça doit valoir la peine. Et quand j’en informe Natacha, elle est aussi enthousiaste que moi. Nous ne pouvons pas manquer ça.

 

585b Ségeste, le temple vu de la route

 

Voici le temple de Ségeste tel qu’il apparaît de la route, avant que l’on pénètre dans la zone archéologique. Enfin presque, parce que j’ai quand même mis un bon coup de zoom (200mm).

 

585c Ségeste, le temple

 

Nous y voilà. Il ne manque pas de noblesse, ce temple. Il est même fascinant. Nous mettons longtemps à en faire le tour, à nous éloigner, à nous rapprocher.

 

585d1 Segesta, il tempio

 

585d2 Segesta, il tempio

 

Lorsque nous nous sommes rendus au théâtre, situé bien plus haut, nous avons eu l’occasion de revoir le temple sous un autre angle, de dessus. J’intercale donc ici ces photos. On peut voir aussi comment il est isolé dans une nature sauvage et grandiose.

 

585e Segesta, il tempio

 

Et encore sous un autre angle, d’un peu loin. Décidément, nous ne nous lassons pas de le contempler. Ses proportions sont parfaites, et sur sa colline il s’intègre merveilleusement au paysage. Le style architectural est typique des temples grecs de Sicile, il paraît que c’est le même qu’à Sélinonte, et nous aurons très bientôt l’occasion de le vérifier parce que le billet d’entrée sur le site de Ségeste est également valable, dans les trois jours, pour Sélinonte, située droit au sud près de la côte sud de Sicile alors qu’ici à Ségeste nous ne sommes pas bien loin de la mer de la côte nord. Les chapiteaux, les corniches, la courbe des lignes horizontales se retrouvent pareils un peu partout en Sicile dans les temples de la même époque.

 

585f1 Ségeste, le temple

 

585f2 Ségeste, le temple

 

Quelques photos de détail. On voit que le fronton, noble, n’était cependant pas sculpté. Peut-être était-il prévu d’y plaquer plus tard des frises réalisées à part. J’aime aussi la pierre dans laquelle est réalisée cette construction, avec sa teinte rose sous le soleil.

 

585g Ségeste, roche couleur du temple

 

Il n’y a pas à chercher bien loin pour comprendre comment il s’harmonise tellement bien avec son environnement. En redescendant du théâtre, nous avons été frappés par la couleur nettement rose de la roche érodée sur le bord du chemin. Pas de doute, la pierre du temple provient d’une carrière proche.

 

585h1 Ségeste, le temple

 

585h2 Ségeste, le temple

 

Une belle enfilade de quatorze colonnes doriques sur six de large donne à ce temple son remarquable équilibre. Les lignes sont pures, nettes, sans fioritures, ce n’est pas joli, c’est beau et grandiose.

 

585h3 Ségeste, le temple

 

Mais jusqu’à présent j’ai tourné autour du temple, et je n’en ai pas parlé. Je voulais d’abord le montrer, avant d’évoquer les problèmes archéologiques qu’il pose. Ségeste est à l’origine, comme toute la Sicile, Punique. La ville a été habitée par les Élymes, le même peuple dont j’ai parlé la semaine dernière (le 7 août) à propos d’Erice. Puis les Grecs s’y sont installés, même schéma. Tout au long du cinquième siècle avant Jésus-Christ, Ségeste et Sélinonte rivalisent, deux grandes cités. En 415, Ségeste demande l’aide des Athéniens, et Sélinonte s’allie à Syracuse. Défaite des Athéniens avec Ségeste. Alors en 409 Ségeste se tourne vers les Carthaginois, qui arrivent, et badaboum, ils détruisent Sélinonte. Bien fait pour elle. Et aussi Himère (entre Cefalù et Palerme), qui n’y est pour rien, mais qu’ils avaient dû quitter autrefois. Tant pis pour elle. Et puis, comme ils sont vainqueurs, ils occupent Ségeste. Normal. Un siècle plus tard, en 310, le terrible, le cruel tyran de Syracuse Agathoclès va essayer, mais sans succès, de chasser les Carthaginois d’Himère. Alors il se venge en allant en 307 à Ségeste, qu’il ravage. C’en est fini de Ségeste. Mais pas définitivement, parce que, tel le phénix, elle va revivre de ses cendres avec les Romains au deuxième siècle. C’est plus tard, avec les Vandales, qu’elle sera complètement rasée, pour ne plus renaître, sauf pour accueillir du côté du théâtre un château fort et une petite chapelle au Moyen-Âge, et aujourd’hui pour les touristes qui la visitent.

 

Dans le temple comme aux alentours, on n’a rien retrouvé qui puisse identifier la divinité à laquelle il était dédié. D’ordinaire on trouve des statuettes, des objets votifs, des ex-voto, des inscriptions. Ici, rien. Et puis la pièce réservée à la statue du dieu, où l’on dépose son trésor, que l’on appelle la cella, est généralement construite en premier lieu et le temple s’élève autour, mais ici pas de cella. Ce qui a amené des archéologues à supposer qu’il s’agissait d’un lieu public couvert, ayant l’apparence extérieure d’un grand temple pour des raisons esthétiques, mais qui n’était consacré à personne, sinon aux promeneurs en mal de rencontres conviviales. Mon guide Michelin acheté il y a quelques mois à Naples et daté 2008 balance encore entre la promenade publique et le temple mystérieux. Et puis, très récemment, des fouilles ont découvert une ébauche de fondations pour la cella, dont rien n’est apparent en surface. Et du coup on comprend d’autres choses. Le temple ayant été construit vers la fin du cinquième siècle, sans aucun doute on l’a abandonné inachevé en 409 lorsque les Carthaginois sont revenus s’installer dans la ville. Pas encore de cella, pas encore de statue de divinité, pas encore de culte, et par conséquent aucun objet en relation avec le dieu qui devait s’installer et ne s’est jamais installé. De plus, ce que l’on voit sur ma photo ci-dessus confirme l’inachèvement et apporte des informations intéressantes sur les techniques de construction. En effet, pour faciliter le transport et la mise en place des blocs de pierre très grands et très pesants, difficiles à prendre par dessous, on y laissait des excroissances de chaque côté, qui permettaient de maintenir les cordes utilisées pour les traîner, et sous lesquelles on pouvait placer horizontalement des madriers afin que des hommes nombreux les soulèvent. Et puis, quand le bâtiment était achevé, temple ou autre, en quelques coups de ciseau on supprimait ces formes inélégantes et on lissait la pierre pour obtenir une surface bien plane. Voilà comment la connaissance de l’Histoire liée aux découvertes des fouilles et à l’observation méticuleuse des archéologues a permis de lever le mystère de ce temple. Lors des très récentes recherches qui ont permis de découvrir des traces de cella, on a également mis en évidence des restes d’un petit édifice antérieur, ce qui laisse supposer que le dieu ou la déesse qui devait s’implanter là était l’objet d’un culte antique.

 

585i1 Ségeste, le théâtre antique

 

Passons maintenant au théâtre. Il est beaucoup plus haut, à deux kilomètres, sur l’autre versant d’une colline, ce qui fait que du temple on ne le voit pas, ni le temple quand on est au théâtre. La jeune femme qui nous a vendu les billets d’entrée sur le site a été fort étonnée que je ne prenne pas également un ticket pour la navette qui fait le lien entre les deux monuments. Je pense qu’elle m’a cru bien avare pour ne pas vouloir débourser 1,50 Euro par personne pour l’aller et retour. Son étonnement était peut-être aussi lié à mon âge. Comment un vieillard de soixante-six ans va-t-il pouvoir effectuer une ascension de deux kilomètres et puis redescendre sous le soleil sicilien du mois d’août sans rendre l’âme en cours de route, voilà ce qui n’est pas envisageable. Et pourtant, ce soir, je suis encore en vie. Et en prime, au lieu de faire le trajet debout dans un autobus bondé, nous avons pu nous arrêter en chemin à regarder le temple de la route qui s’élève, et faire des photos dont quelques unes sont ci-dessus. Sans compter que le paysage est somptueux. Par ailleurs au retour, avec un éclairage différent, ce n’est plus le même décor, et nous sommes redescendus en empruntant un chemin hors de la route suivie par la navette, l’ancienne route tracée par les Grecs. Il n’en reste que quelques pierres mais il est émouvant de suivre le chemin utilisé il y a deux mille cinq cents ans.

 

585i2 Ségeste, le théâtre antique

 

585i3 Segesta, il teatro antico

 

Le théâtre date de la seconde moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ, époque à laquelle Ségeste complètement romanisée voit s’élever la plupart des monuments situés sur cette acropole. Le demi-cercle de construction comportant les sièges –que l’on appelle la cavea– pouvait, paraît-il, accueillir dans ses soixante-quatre mètres de diamètre quatre mille spectateurs. C’est beaucoup plus que ce que je peux estimer en comptant le nombre de personnes que l’on peut asseoir, serrées, sur le premier rang, le nombre du dernier rang, en faisant la moyenne des deux et en multipliant par le nombre de rangées. Mais bon nombre de rangées supérieures de la cavea ont disparu, les recherches les plus récentes montrant qu’elles se situaient là où l’on a mis au jour une nécropole musulmane et des restes de maisons médiévales. Au Moyen-Âge on a construit également quelques maisons sur la scène, on a utilisé des pierres, si bien qu’au début du quatorzième siècle les rangs les plus bas de cette cavea n’existaient plus et à leur place ainsi que sur la scène s’accumulaient terre, pierrailles, ruines de maisons. C’est alors que le duc de Serradifalco entreprit de grands travaux de déblayage et de restauration. L’état actuel est le résultat d’un projet scientifique mené de 1993 à 2001.

 

585i4 Ségeste, le théâtre antique

 

Même si ce théâtre évoque les théâtres grecs adossés à une pente et l’utilisant pour que la colline serve d’architecture, celui-ci a été construit par les Romains et cela se voit notamment dans ce grand mur de soutènement sur le côté. Nous sommes bien sur la pente de la colline de l’acropole, mais elle n’a pas été creusée pour suivre le contour semi-circulaire de la cavea, de sorte que les côté sont construits dans le vide. Intégrés à ce mur mais non visibles actuellement pour les visiteurs, on a dégagé un puits et un réservoir d’eau destinés à abreuver les acteurs mais aussi, sans doute vu le volume d’eau, les spectateurs.

 

585j1 Ségeste, la ville antique

 

585j2 Ségeste, la ville antique

 

Hormis ce théâtre, il ne reste que des ruines en très mauvais état sur cette acropole. Néanmoins, l’École Normale Supérieure de Pise a minutieusement étudié les lieux et a pu reconstituer leur usage ainsi que, plus ou moins, leur apparence. C’est ainsi que ce petit édifice circulaire dans une cour bordée de portiques était vraisemblablement un marché. Ma seconde photo montre la route monumentale qui montait vers cette ville juchée sur l’acropole. Je suis tourné vers la vallée, dos à la direction du théâtre. Elle se poursuivait par un cryptoportique, c’est-à-dire par un passage couvert, et continuait son chemin jusqu’à desservir le théâtre, de l’autre côté de l’acropole. Mais on remarque aussi, sur la gauche, au-delà d’un étroit espace en terre, d’autres dalles plus polies et de forme plus régulière. C’était un petit forum triangulaire situé le long de la route. Un panneau explicatif dit que ce forum est traversé de part en part par une inscription monumentale en latin évoquant deux hommes impliqués dans sa construction, dont cet Onasus cité à témoin par Cicéron dans son Contre Verrès. Quoique j’aie, il y a bien des années, traduit ce plaidoyer qui a eu d’énormes conséquences, je confesse que le nom d’Onasus n’est pas resté gravé dans ma mémoire. Néanmoins j’aurais beaucoup aimé lire cette inscription. Elle a une signification particulière pour moi. Hélas, j’ai eu beau me pencher autant que j’ai pu contre les barrières de protection, prendre des photos dans tous les sens et les scruter sur mon écran en les agrandissant au maximum, je n’ai pas trouvé la trace de cette inscription. Voilà pourquoi je ne la montre pas ici.

 

585j3a Ségeste, mur du château médiéval

 

585j3b Ségeste, mur du château médiéval

 

Les archéologues déterminent quatre phases dans la vie de Ségeste. La période archaïque, s’achevant au début du cinquième siècle avant Jésus-Christ, est celle des restes d’un édifice de culte ancien là où a été construit le grand temple que nous avons vu. Puis vient la phase hellénistique ancienne et moyenne, qui s’articule aux quatrième et troisième siècles, après la construction et l’abandon du grand temple. La troisième phase de construction, hellénistique récente, se situe à la fin du deuxième siècle, et voit s’élever nombre de monuments sur l’acropole. Pour la dernière phase, il faut faire un grand bond jusqu’au Moyen-Âge, fin du douzième siècle, treizième siècle. Dans cette phase médiévale, les constructions antiques sont déjà écroulées, en ruines, et l’on en réutilise les matériaux pour édifier un château, une chapelle dédiée à saint Léon, et des maisons d’habitation. Le château, comme toute l’acropole, a été déserté au milieu du treizième siècle. Ce n’est qu’en 1989 que l’on commença à déblayer la terre et la végétation qui recouvraient les ruines de ce château et les cachaient complètement à la vue. Pourtant, il avait dû s’élever à une hauteur de huit ou dix mètres. Aujourd’hui, on peut le visiter, mais il n’en reste qu’un rez-de-chaussée dont les murs écroulés ne délimitent les pièces sans sol (des planches ont été disposées pour la circulation des touristes) que sur une hauteur d’un à trois mètres. Je trouve cela sans grand intérêt, et je n’en montre donc pas de photos. En revanche, voici deux photos de ces murs, où l’on voit comment, dans cet appareil très irrégulier, a pu être utilisé un tronçon de colonnette antique, et comment les interstices sont comblés avec des cailloux mais aussi avec des tessons de poteries trouvées également sur le site et datant de l’époque romaine.

 

585k Ségeste, escargots

 

À Paestum déjà nous avions été frappés par l’amour que les escargots semblaient porter aux lieux de fouilles de villes antiques. Car ce n’est pas le seul fait de cette ville de Campanie, puisque c’est la même chose ici en Sicile. En redescendant de l’acropole, je me suis amusé à prendre quelques photos de leur accumulation. Ils ne sont pas des milliers, ils sont des millions. Chaque tige, chaque herbe, les lampadaires, les bornes, sont assaillis par les escargots. Leur densité est telle qu’il serait légitime de ne pas me croire sur parole. Telle est la justification de ces trois photos. Mais, plus astucieux que les hérissons (qui, selon Giraudoux, dans Intermezzo je crois mais je n’ai évidemment pas le livre sous la main, trouvent toujours plus séduisante la femelle qui est de l’autre côté de la route), à moins que ce ne soit parce qu’ils sont hermaphrodites, je n’en ai pas vu un seul sur l’asphalte de la route fréquentée par les autobus de la navette.

 

Après ces belles réflexions sur les mœurs sexuelles comparées des escargots et des hérissons, je crois que je peux mettre le point final pour aujourd’hui.

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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 11:08

584a Sicile, Port de Trapani

 

 

Je suis si bavard dans mes derniers articles que je dois compenser aujourd’hui. Nous nous sommes promenés sur le port de Trapani. Je ne montrerai que trois photos, Je commence par ce fort à l’entrée du port.

 

584b Port de Trapani

 

J’aime bien tous ces petits bateaux blancs sur le bleu de la mer et le bleu du ciel. Ici, pas de grands yachts ni de longs quais, ce sont de multiples petites vedettes. Il y a aussi un port d’embarquement de passagers ou de marchandises, je ne le montrerai pas parce qu’il n’est guère original.

 

584c Sicile, Port de Trapani

 

En revanche, puisque j’ai annoncé trois photos, je termine par le port de pêche. En d’autres circonstances, ces immeubles modernes à l’arrière-plan, ces simples blocs posés dans tous les sens, ne présenteraient aucun intérêt. Mais ici le paysage me plaît, cette ligne de constructions aux formes géométriques rigides opposée aux formes variées et irrégulières des bateaux, et tout cela pris en tenaille entre le bleu du ciel et le bleu de la mer, ce n’est pas désagréable.

 

Et voilà, je m’arrête là. Nous avons trouvé tout près de Trapani une "sosta camper", une aire pour camping-cars avec sanitaires, douches chaudes, connexion électrique. Nous avons à travailler, nous allons cesser toute visite pendant quelques jours et lire, classer nos photos, également ordonner les centaines de livres (près de 300) que nous avons emportés de France ou acquis depuis le début du voyage en septembre dernier. Et nous reprendrons des forces pour affronter le soleil sicilien du mois d’août…

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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 10:15

583a1 Vers Erice en téléphérique

 

 

583a2 Vers Erice en téléphérique

 

Hier, nous avons quitté Palerme pour la seconde fois et sommes allés nous installer près de la mer, sur la commune de Valderice, c’est-à-dire près de Trapani, capitale de province, tout au bout à l’ouest de la Sicile. Près de la mer, cela signifie à une altitude zéro ou à peu près. De même pour Trapani, qui est un port et une plage. Et là, juste au-dessus, se dresse une masse énorme au sommet de laquelle a été édifiée une ville dans l’Antiquité. C’est Erice. Pour se hisser là-haut, à un petit peu plus de 750 mètres, il existe une route en lacets, mais il y a aussi beaucoup plus simple et plus amusant, un téléphérique. C’est très commode, un grand parking gratuit peut nous accueillir juste devant la gare, et les cabines défilant sans s’arrêter devant le quai, comme au ski, on n’a pas à attendre plus de quelques secondes. Ce n’est pas donné, c’est six Euros l’aller et retour, mais en haut le parking est payant, de plus il est petit et il n’est pas évident qu’il puisse accueillir un grand camping-car en pleine saison. Cela nous donne l’occasion d’admirer le paysage pendant l’ascension, malgré les vitres en plastique déformantes, sales et pleines de reflets. Visiblement, un incendie a ravagé le haut du mont et roussi le bas, mais nous pouvons apprécier l’extraordinaire dénivellation tout près de la mer.

 

583a3 Erice, accueil polyglotte

 

Entre la gare du téléphérique et la porte de ville, dans une petite baraque a été installé un bureau d’information touristique, où l’on est fort bien accueilli. D’abord, dans toutes ces langues, c’est sympa. Natacha, dont les deux parents sont ukrainiens, est particulièrement sensible au fait que, après le russe, l’ukrainien n’ait pas été oublié. Une jeune fille tout à fait charmante nous explique ce qu’il y a à voir, nous donne un plan format A3 et des dépliants. Grande compétence. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant, car sur son badge, son nom est précédé de son titre, dottoressa. Elle est docteur. Je ne sais s’il existe en Italie un doctorat de tourisme, ou si elle est historienne, ou littéraire, mais elle est capable de s’exprimer en langue autre que l’italien.

 

En terre cuite, en pierre ou en bronze, de nombreux objets retrouvés sur ce mont prouvent qu’il a été habité dès l’époque préhistorique. Une légende raconte que Éryx, fils d’Aphrodite, serait devenu roi des Élymes et aurait fondé la ville qui porte son nom, Erice. Les Élymes sont l’ancienne population qui occupait la région, jusqu’à Ségeste. De cette époque et de l’occupation carthaginoise qui a suivi datent les murs cyclopéens qui enserrent encore aujourd’hui la ville, murs que l’on désigne pour cela remparts élymo-puniques. Leur base, en gros blocs irréguliers, date du septième siècle (œuvre des Élymes), et la partie supérieure, régulière, est du sixième siècle (Carthaginois). Ce sont les Carthaginois qui introduisirent le culte de leur déesse Astarté qui, par la suite, lors de l’établissement des Grecs, a été identifiée à Aphrodite et, lors de l’occupation romaine, à Vénus. De tout le monde romain, le culte de Vénus Érycine a attiré pendant des siècles de très nombreux pèlerins auprès de cette déesse de la fécondité et de ses prêtresses qui pratiquaient la prostitution sacrée. D’ailleurs, à Rome, deux temples étaient dédiés à Vénus Érycine. Celui d’Erice existe encore, transformé en château par les rois normands, pour cela appelé Castello di Venere. Un tel culte, si puissant, fit d’Erice l’un des bastions du paganisme les plus résistants à l’implantation du christianisme. La légende raconte que, la nuit de la naissance de Jésus, le temple de Vénus s’écroula. En réalité, c’est l’empereur Constantin qui ordonna de le détruire, et d’en utiliser les pierres pour construire, à l’autre bout du rocher, une chapelle devenue, avec les rois de Sicile, la cathédrale. Et les fondations du temple furent réutilisées par les rois Normands pour des bâtiments du château.

 

583b1 Erice, la cathédrale

 

583b2 Erice, la cathédrale

 

C’est en 1312 que le roi Frédéric II d’Aragon décide de construire, à la place de la chapelle de Constantin, la Chiesa Madre (l’Église Mère), le Duomo. Une partie de la voûte s’est écroulée en 1853 et une partie encore plus importante en 1857 mais on entreprit immédiatement de la reconstruire, ce qui fut achevé en moins de dix ans (déjà, en 1652, le toit s’était effondré). Toutefois ce portique de façade date de 1426, il était destiné à accueillir, pendant les offices, les pénitents interdits de pénétration dans l’église avant que soit purgée leur peine, ainsi que les non baptisés.

 

583c1 Erice, la cathédrale

 

Quant au campanile, il date de la fin du treizième siècle, voulu par Frédéric III d’Aragon. Sa base carrée de huit mètres de côté, ses vingt-huit mètres de haut, ont fait de lui, outre sa fonction de clocher, une plate-forme d’observation défensive, car il ne faut pas oublier que cette hauteur s’ajoute aux 751 mètres du rocher. De là-haut –et je parle d’expérience parce que nous avons gravi les 108 marches de l’escalier– la vue embrasse un horizon immense, sur mer et sur terre. Il a aussi servi, à mi-hauteur, de petite prison pour les condamnés de l’Église.

 

583c2 Erice, la cathédrale

 

583c3 Erice, la cathédrale

 

Avant de pénétrer dans l’église, voyons de plus près deux éléments seulement aperçus sur mes photos générales. C’est, sur l’église, cette superbe rosace de pierre qui, je trouve, a beaucoup du style arabe, et, sur le campanile, cette fenêtre dont la pierre tendre a été érodée au cours des siècles mais qui n’en a peut-être que plus de douceur dans ses formes.

 

583d1 Erice, la cathédrale

 

583d2 Erice, la cathédrale

 

Suite à l’effondrement de l’église au milieu du dix-neuvième siècle, seules les deux rangées de colonnes et les arcs ogivaux qu’elles soutiennent ont été épargnés et ont été conservés, le reste est une reconstruction néogothique. Le magnifique plafond de la voûte n’est pas de pierre, c’est une décoration de stuc.

 

583e1 Erice, cathédrale, croix de saint Benoît

 

583e2 Erice, musée de la cathédrale, st Joseph et Jésus

 

Évidemment, ce n’est pas tout ce qu’il y a à admirer dans ce duomo, mais il y a tant à voir à Erice que je suis obligé d’être bref sur chaque endroit. Par le transept gauche, on a accès à un petit musée. J’en retiens cette belle croix avec saint Benoît, toute d’argent repoussé et ciselé, et en vermeil pour la représentation de saint Benoît. Elle a été exécutée avant 1560.

 

Et puis cette statue de saint Joseph avec l’Enfant Jésus. Il n’est pas fréquent de voir saint Joseph autrement qu’en figurant dans les représentations de la Sainte Famille. Dans les Nativités, il est présent, mais guère plus que le bœuf et l’âne, Marie s’occupe de Jésus, les bergers offrent des agneaux, les Mages se prosternent avec leurs présents, et lui se tient debout dans un coin. Pourtant, il a joué son rôle éducateur comme s’il était le père de Jésus, avant de devenir pêcheur Jésus a travaillé dans l’atelier de charpentier de Joseph, mais les deux hommes ensemble ne sont pas souvent représentés. Et ici, c’est un père de famille qui tend la main vers son fils avec sollicitude. Mais Jésus, en petit garçon récalcitrant qui ne regarde pas son père, me plaît moins. Je lui trouve un air de gamin orgueilleux. Cette statue de bois taillé polychrome date du début du dix-huitième siècle.

 

583f Erice, San Domenico

 

Cheminant par les ruelles médiévales infestées de boutiques pour touristes mais qui n’ont cependant pas perdu tout leur cachet, nous passons devant cette église San Domenico, sur la place du même nom. Elle ne se visite pas, mais de toutes façons il y a tant d’églises à Erice qu’il est impossible de les voir toutes. Cette façade, comme celles de toutes ou presque toutes les églises d’Erice, est simple et sèche, elle ne comporte que peu d’ornementations. D’une part, la plupart des églises d’Erice constituent la récupération d’édifices antérieurs, de sorte que le mur de façade suit un plan rectiligne. D’autre part, les architectes utilisaient la pierre de la région, tendre et friable, et ils privilégiaient une surface plane sur laquelle se verraient moins les injures du temps.

 

583g1 Eice, Sant'Alberto dei Bianchi

 

Nous arrivons ainsi à l’église Sant’Alberto dei Bianchi. Construite en 1371, c’est l’une des premières églises dédiées à ce saint mort en 1307. Le Cercle des Blancs (Bianchi, en italien), association d’hommes pouvant prouver leurs quartiers de noblesse, s’est constitué en 1568 et, de cette date, il a été chargé du patronage de Saint Albert, d’où cette appellation de Saint Albert des Blancs. Une reconstruction de la fin du dix-huitième siècle lui a donné ses stucs néoclassiques de 1794.

 

583g2 Eice, Sant'Alberto dei Bianchi

 

Cette statue représentant saint Albert est en bois polychrome et date de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. La niche où elle se trouve est beaucoup trop grande pour elle, parce que ce n’est pas cette statue qui devrait s’y trouver, mais un autre saint Albert, debout, en marbre. Lorsque, en 1950, on a fermé l’église pour des travaux de réfection devant durer plusieurs dizaines d’années, la statue de marbre exécutée en 1654 a été transportée sur la place devant une autre église (San Giuliano). Et puis elle y est restée après la réouverture en 2007.

 

583g3 Eice, Sant'Alberto dei Bianchi

 

Près d’Erice se trouve une petite commune agricole du nom de Custonaci dans l’église de laquelle – déjà attestée en 1339– se trouve l’original de cette Vierge à l’Enfant, tableau sans aucun doute réalisé au seizième siècle. Une copie du dix-neuvième siècle, comme celle-ci, se trouve également dans la Chiesa Madre. Cette Madonna di Custonaci (l’original, bien sûr) était appelée Madonna dell’Acqua parce qu’elle était portée en procession de Custonaci à Erice et retour pour demander la pluie pour l’agriculture, et son culte était répandu dans toute la Sicile. Le style du tableau le rattache à l’école d’Ombrie et du Pérugin, mais avec une probable influence catalane si l’on considère les ramages fleuris de la robe de Marie ainsi que les deux petits anges qui déposent une couronne sur sa tête.

 

583h1 Erice, monastère du Très Saint Sauveur

 

Et nous voici au monastère du Très Saint Sauveur (Santissimo Salvatore). Désolé, je vais devoir parler Histoire, c’est indispensable pour comprendre son origine. C’est la fin du treizième siècle, avec ses luttes entre Anjou et Aragonais. Charles d’Anjou s’est fait couronner roi de Sicile en 1266 par le pape Martin IV après avoir défait Manfred et fait exécuter Conrad. Le peuple, qui voulait la dynastie des Normands et Souabes, est furieux. Le 31 mars 1282, lundi de Pâques, ce sont ce que l'on a appelé les Vêpres Siciliennes. Au moment où sonnent les vêpres à Palerme, un événement mineur –un soldat français insulte une femme sicilienne– déclenche une rixe, de là une émeute, puis un soulèvement de la ville et de toute la Sicile. Le peuple massacre les Français. La fille de Manfred et petite-fille du grand empereur Frédéric, Constance de Hohenstaufen, est une Souabe, et parce qu’elle est mariée à Pierre III d’Aragon, les Siciliens font appel à l’aide de celui-ci qui, trop heureux de faire la nique au Français, arrive au galop. Charles d’Anjou, qui était établi à Messine, juge plus sage de céder le terrain sans une guerre qu’il risque fort de perdre et se retire sur Naples, préférant garder son royaume continental et abandonner l’île. Les Siciliens couronnent Pierre II d’Aragon roi de Sicile. Mais le pape, qui se rappelait qu’en 1072 les Normands avaient chassé les Musulmans de Sicile au nom de l’Église du Christ, prétend être seul habilité à couronner un roi de Sicile, et il excommunie en bloc tous les Siciliens.

 

La même année 1285 voit mourir Pierre III d’Aragon et Charles d’Anjou. Côté Anjou, à Naples, c’est Charles II le Boiteux qui succède à son père, quoique restant prisonnier des Aragon jusqu’en 1288. Côté Aragon, Pierre III avait souhaité qu’après sa mort le royaume d’Espagne et celui de Sicile restent séparés, aussi son fils Alphonse III assume-t-il les possessions d’Espagne et son autre fils Jacques I le royaume de Sicile. Mais quand, en 1291, Alphonse III meurt sans héritier, normalement, Jacques Premier de Sicile devrait lui succéder en Aragon et laisser la Sicile au troisième fils de Pierre III, son frère Frédéric d’Aragon, mais il n’en fait rien et prend la succession sur l’ensemble au mépris du testament paternel et devient Jacques III d’Aragon tout en gardant la Sicile. Pire, aux termes d’un accord avec le pape Boniface VIII, il va trahir le peuple sicilien en 1295 en rendant le trône de l’île aux Anjou en échange de la Corse et de la Sardaigne. Évidemment, les Siciliens refusent de reconnaître ce roi parachuté et le 25 mars 1296 ils remettent la couronne au troisième fils de Pierre III, Frédéric II d’Aragon. Enfin, en 1302, mettant fin à cette problèmes de succession et satisfaisant les revendications siciliennes, la paix de Caltabellotta partage le royaume en deux, il y aura le Royaume de Sicile (mais oui) sur le continent avec sa capitale à Naples et ses rois angevins, et le Royaume de Trinacria dans l’île, capitale Palerme, avec ses rois aragonais.

 

En cette fin de treizième siècle, le comte Enrico Chiaramonte est l’heureux propriétaire d’un palais à Erice. Il a juré fidélité à Jacques Premier, mais lorsque ce dernier, en 1292, garde pour lui Sicile et Aragon, il prend le parti de Frédéric, le frère lésé qui aurait dû devenir roi de Sicile. Jacques Premier accuse alors de félonie Chiaramonte qui, pour échapper à la peine capitale, doit s’exiler de toute urgence. Mais lorsque les Siciliens proclament roi Frédéric II, le nouveau roi gracie le comte Chiaramonte qui avait pris son parti. Le comte peut enfin rentrer à Erice et reprendre possession de ses biens. Pour remercier le Seigneur d’avoir permis ce renversement de situation et sa grâce, Chiaramonte donne son palais d’Erice aux Bénédictins pour y construire un monastère dédié au Très Saint Sauveur. En 1588, le monastère a été agrandi pour accueillir 50 Bénédictins. Et ce sont les ruines de ce monastère que nous visitons à présent.

 

583h2 Erice, monastère du Très Saint Sauveur

 

Dans ce monastère, on avait une spécialité de boulangerie et de pâtisserie, notamment les fameux "dolci di badia" ("gâteaux d'abbaye") qu’Erice continue de produire, même maintenant que le monastère a été déserté. C’est dans ces salles que se trouvaient les grandes cuves de bois où l’on pétrissait la pâte ainsi que les vastes tables sur lesquelles on modelait le pain et les gâteaux et laissait reposer la pâte. Au sol étaient entreposées les jarres et autres récipients contenant l’huile, les conserves et tous les produits et accessoires nécessaires à la pâtisserie. Et dans une salle attenante, les fours.

 

583h3 Erice, monastère du Très Saint Sauveur

 

Ici l’on faisait la farine. Un mulet tournait sans relâche dans ce cercle, entraînant la meule du moulin. L’un des murs est creusé d’une mangeoire, l’autre d’un abreuvoir.

 

583h4 Erice, monastero del Santissimo Salvatore

 

Encore une dernière vue de ce monastère avant de repartir. Après la dissolution des congrégations, il a été laissé à l’abandon et on a vu en quel état de ruine il se trouve aujourd’hui. Mais en isolant des pans de murs comme celui-ci, on peut voir qu’il avait fière allure.

 

583i1 Erice, San Giuliano

 

583i2 Erice, San Giuliano

 

Encore une église. C’est San Giuliano, Saint Julien. Le Normand Roger Premier vient de prendre la Sicile aux Arabes en 1072 et déjà, en 1076, il décide de la construction de cette église chrétienne, qui sera donc l’une des toutes premières d’Erice. Pendant la guerre de conquête, les Normands avaient invoqué saint Julien, ils ont donc pensé qu’ils lui devaient la victoire. Ils l’ont nommé "le Libérateur" et ils en ont fait le protecteur de la ville. D’ailleurs, depuis le douzième siècle jusqu’en 1936, le mont sur lequel est bâti Erice s’est appelé Monte San Giuliano. Au début du dix-septième siècle l’église menaçait de s’effondrer, on a donc dû procéder à des travaux et on en a profité pour l’agrandir puis, la voûte de la nef centrale s’étant écroulée en 1927, le bâtiment a alors été restructuré. Le campanile baroque, lui, est de 1770.

 

583i3 Erice, San Giuliano

 

Mais c’est surtout à l’intérieur que cette église est intéressante. Non pas vraiment par son aspect général, car sa nef n’a rien d’exceptionnel, mais plutôt par ce qu’elle renferme.

 

583i4 Erice, San Giuliano

 

583i5 Erice, San Giuliano

 

Dans le bas de l’église, on trouve cet étonnant escalier à vis qui ne monte nulle part, il n’y a rien de l’autre côté du mur et donc aucune porte n’a été murée. J’ai un dépliant sur les monuments d’Erice, un guide pour la visite de la ville et nous avons acheté un petit livre sur les églises d’Erice. Nulle part il n’est question de cet escalier. Je suppose qu’il menait à une tribune qui s’est effondrée en 1927.

 

Le bénitier, lui, est l’un des rares éléments provenant de l’église d’origine. Outre l’intérêt qu’il présente du fait de son ancienneté, sa forme est élégante et j’aime l’opposition du bois de la partie supérieure et de la pierre de sa base.

 

583j1a Erice, San Giuliano

 

583j1b Erice, San Giuliano

 

Placées dans le bas-côté et donnant l’impression de n’être qu’en dépôt provisoire, plusieurs scènes sculptées représentent avec réalisme des épisodes de la Passion du Christ. Le détail du visage de cet homme qui tire la langue est tiré d’une scène où le Christ est moqué et insulté. Sans doute, ce ne sont pas des œuvres impérissables, mais c’est suffisamment original et élaboré pour que je m’y sois arrêté et que j’aie envie de les montrer.

 

583j2 Erice, chiesa di San Giuliano

 

Indépendamment de ces scènes de la Passion, mon regard a été attiré par cette Vierge. Elle est en position assise, le corps est un peu lourd, c’est pourquoi j’ai également pris une photo cadrée sur le visage que je préfère choisir ici. Par ce regard baissé sous des paupières à demi closes, par ce geste délicat des mains, je ne sais ce que l’artiste a voulu exprimer. Peut-être était-ce un groupe de l’Annonciation, où Marie baisse les yeux avec humilité devant le rôle qu’il lui incombe de jouer, les mains exprimant le doute quant à sa capacité à y faire face. Peut-être Marie est-elle accroupie près de son Fils mort, la moue de sa bouche exprimant la tristesse, par son geste elle s’en remet à Dieu. Quoi qu’il en soit, je trouve splendide cette sculpture.

 

583j3 Erice, San Giuliano

 

De l’autre côté, une salle en très mauvais état dont je ne comprends pas la définition, apparemment pas la sacristie –mais après tout peu importe– une salle, dis-je, porte sur le mur du fond ce grand Crucifix en bois du seizième siècle.

 

583k1 Erice, San Giuliano, sujets en cire

 

583k2 Erice, San Giuliano, sujets en cire 

Depuis des siècles, la Sicile s’est fait une spécialité du travail plastique de la cire, dans des représentations expressives et dramatiques. Le plus célèbre de ces céroplasticiens est Gaetano Giulio Zummo, né à Syracuse en 1653 et mort à Paris en 1701, dont les œuvres sont conservées dans des musées de Florence et de Londres. À Erice, ce sont les Carmélites du couvent de Sainte Thérèse, fondé en 1701, qui se sont fait une spécialité de représentations de saints en cire parmi les plus vénérés et de la Vierge, mais surtout de l’Enfant Jésus. Lors de la dispersion des congrégations religieuses au dix-neuvième siècle, les Carmélites transférèrent leur activité et leurs collections à l’orphelinat Saint Charles.

 

Mes photos souffrent du fait que j’ai été obligé de les prendre à travers des vitres dont il m’était impossible de supprimer les violents reflets. Néanmoins, ces deux Petits Jésus donnent une idée de ces œuvres en cire. Mais il y a aussi dans cette salle attenante à l’église San Giuliano des œuvres de plus grande dimension, par exemple une Cène, la table garnie, Jésus entouré de ses douze apôtres. Mais c’est sombre, et même à l’œil nu difficile à voir du fait des reflets créés par la lumière dans le dos. Dommage.

 

Lorsque nous sommes ressortis de cette église et des salles d’exposition, il était temps de rentrer. Nous n’avons même pas vu toutes les églises figurant sur le billet groupé que nous avons acheté (il en reste deux), et le château normand est lui aussi intéressant, paraît-il. Peut-être reviendrons-nous avant de quitter la région, sinon ce sera… pour un autre voyage. En attendant, nous reprenons le téléphérique.

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12 septembre 2010 7 12 /09 /septembre /2010 00:11

580a Palerme, arrivée Oratorio del Santissimo Rosario in S

 

Hier, j’avais à lire, j’avais à trier mes photos, Natacha est allée seule dans le centre de Palerme. En rentrant, elle m’a dit avoir vu des choses magnifiques et aujourd’hui elle a absolument tenu à ce que nous allions ensemble pour que je les voie. Et ce soir devant l’ordinateur, en repensant à ce que j’ai vu, je ne le regrette pas. Ce que l’on appelle le Quartier de la Loggia vaut vraiment la peine. À la fin du dix-huitième siècle, de nombreux Génois, Amalfitains, Pisans et Vénitiens s’installèrent en "colonies" à Palerme et y construisirent des logements, des églises, des boutiques et des loggias commerciales. Le nom du quartier, Quartiere della Loggia (au singulier) vient probablement d’une loggia génoise. Le district touristique de Palerme a défini et fléché un parcours, "Les Trésors de la Loggia", qui constitue la première moitié des visites d’aujourd’hui.

 

580b1 Palerme, Oratorio del Santissimo Rosario in San Domen

 

580b2 Palerme, Oratorio del Santissimo Rosario in San Domen

 

Nous commençons par l’Oratorio del Santissimo Rosario in San Domenico. La Compagnie du Très Saint Rosaire, instituée en 1568, accueillait la fine fleur des artisans, commerçants et artistes, dont le fameux Giacomo Serpotta. La construction de l’oratoire a débuté en 1573, et au gré d’aménagements, modifications, agrandissements, a été achevé et 1594. Au dix-huitième siècle, pour décorer l’ensemble, on a fait appel à Serpotta. Le coût du marbre blanc étant trop élevé, il a travaillé en stuc. Toutes ces décorations de stuc ont été réalisées entre 1710 et 1717. Une gestion aberrante des eaux, propres, pluviales et usées, dans les immeubles voisins a entraîné des dégradations des stucs, qui ont revêtu des taches jaunes en surface. Ce que l’on voit aujourd’hui est le fruit d’une soigneuse restauration.

 

580c Palerme, Oratorio del Santissimo Rosario in San Domeni

 

Des tableaux de maîtres ornent les murs, des fresques sont peintes au plafond. Les formes rectangulaires de l’oratoire, sans transept, ses murs blancs, sa luminosité en font presque une salle de musée. Pourtant, aujourd’hui comme hier, il reste un lieu de culte.

 

580d1 Palerme, Oratorio del Santissimo Rosario in San Domen

 

Voilà un bel exemple de stucs foisonnants baroques, tous ces anges et angelots volant et virevoltant partout. Mais c’est aussi très créatif, un ange est en train de peindre l’inscription, tandis que l’autre tend le tissu. À ce propos, il faut dire que sur le stuc, certains endroits, comme cette tenture ou des objets que nous allons voir ensuite, ont été revêtus d’une feuille d’or, et puis une restauration maladroite et économique a plus tard passé une couche de peinture dorée… Je ne sais si une récente restauration a restitué l’or véritable, autrement dit j’ignore l’authenticité de ce que nous voyons ici.

 

580d2 Palerme, Oratorio del Santissimo Rosario in San Domen

 

Juste en passant cette image d’un dessus de porte, parce que je trouve à la fois de très jolis traits et une grande beauté dans ce visage, doux mais volontaire.

 

580d3 Palerme, Oratorio del Santissimo Rosario in San Domen

 

580d4 Palerme, Oratorio del Santissimo Rosario in San Domen

 

Tout autour de l’oratoire, les murs sont creusés de niches où se trouvent des statues représentant des vertus. Ici, la première est "fortitudo", soit quelque chose comme le courage, la force de caractère, la détermination. Ce n’est pas exactement ce qu’évoque pour moi cette statue, sans son nom inscrit dessous je ne l’aurais pas identifiée ainsi, mais je trouve admirable le mouvement de sa robe, le drapé, la grâce de son geste et de sa posture. Quant au visage que je montre en détail, c’est celui de la mansuétude. Et en effet cette femme semble pleine de bonté et de compréhension.

 

580e Palerme, Giacomo Serpotta à l'Oratorio del Rosario di

 

Notre étape suivante est à Santa Cita. Il y a là une grande église et, de l’autre côté d’un petit jardin, un oratoire. Nous commençons par nous diriger vers l’oratoire, mais devant l’entrée est placé ce buste de Giacomo Serpotta. Il faut préciser que, n’ayant pas été réalisé de son vivant (mais seulement pour le deuxième centenaire de sa mort survenue en 1732), il n’exprime peut-être pas exactement son expression. Je suppose qu’il a été réalisé d’après portrait peint.

 

580f1 Palerme, Oratorio del Rosario di Santa Cita, bataille

 

580f2 Palerme, Oratorio del Rosario di Santa Cita, bataille

 

Là encore, nous sommes en présence de stucs de Serpotta. Regardant le mur du fond de l’oratoire, surprise ! Que vois-je ? La bataille de Lépante. La Méditerranée, au seizième siècle, est dominée dans sa partie occidentale par l’Espagne, dans sa partie orientale par l’Empire Ottoman, lequel mène une politique d’expansion, ce qui inquiète le monde occidental chrétien. De plus, la marine turque se livre à des razzias sur les villes côtières européennes de Méditerranée, pille, emmène les habitants en esclavage. Puis, en 1570, les Turcs s’emparent de Chypre, possession vénitienne. Le pape Pie V, voyant là une occasion de stopper l’expansion de la nation islamique, arrange une alliance entre la République de Venise, l’Espagne et lui-même. C’est la Sainte Ligue. Une puissante flotte espagnole, vénitienne, et du Saint-Siège part de Messine et, le 7 octobre 1571, enferme les galères turques commandées par Ali Pacha dans le Golfe de Lépante (Naupacte aujourd’hui). C’est la première grande victoire chrétienne sur les Ottomans depuis près de deux siècles. Sur les 300 navires de la flotte turque, 117sont pris, 143 sont coulés, ils n’en ont plus que 40. Quinze mille occidentaux esclaves sont libérés. Trente mille Turcs sont morts, huit mille sont faits prisonniers, la Sainte Ligue emporte un butin de 450 canons mais a quand même perdu sept mille cinq cents hommes. Quatre fois moins que les Turcs, on préfère le présenter ainsi pour grandir la victoire, mais je ne peux m’empêcher de penser à tous ces morts, des hommes, qu’ils soient Turcs ou chrétiens. Le 21 mars, à Rome, dans l’église Santa Maria in Aracœli, nous avons vu le plafond offert par Marcantonio Colonna en action de grâce à la Vierge. Ici, ce stuc représente avec des détails minutieux cette bataille et les navires.

 

580f3 Palerme, Oratorio del Rosario di Santa Cita, bataille

 

Ceci est sous la bataille de Lépante. Dans l’enfant de gauche sur cette photo, Natacha voit mon grand-père maternel, parce que je lui ai raconté il y a quelques jours comment, fils d’un capitaine au long cours, il rêvait d’être marin. Et, un jour –il avait peut-être huit ou neuf ans, parce que c’était du vivant de son père, qu’il a perdu alors qu’il avait dix ans– le navire de son père avait levé l’ancre de Nantes, et sa mère était folle d’inquiétude en ne trouvant nulle part son fils. Il s’était embarqué clandestinement sur le bateau de son père, un navire marchand qui partait pour l’Afrique. Comme il y avait une escale à Bordeaux pour charger des marchandises, mon grand-père a été débarqué et réexpédié sur Nantes dare-dare. Natacha se l’imagine dans ce jeune garçon sculpté sous un paysage marin.

 

580g1 Palerme, Oratorio del Rosario di Santa Cita, Annoncia

 

580g2 Palerme, Oratorio del Rosario di Santa Cita, Visitati

 

580g3 Palerme, Oratorio del Rosario di Santa Cita, Fragella 

 

Dans cet oratoire, les murs sont couverts de scènes du Nouveau Testament. On suit le déroulement d’un tableau au suivant. D’abord, c’est l’Annonciation. Puis la Visitation. Je voudrais tout montrer, c’est impossible. Alors je fais un grand bond jusqu’à ce tableau de la Passion, la Flagellation. Ce sont des représentations en ronde-bosse d’une incroyable précision. Je sais bien que pour Théophile Gautier le stuc ne vaut pas le marbre :

 

            Oui, l’œuvre sort plus belle

            D’une forme au travail

                    Rebelle

            Vers, marbre, onyx, émail […].

 

            Statuaire, repousse
            L'argile que pétrit
                    Le pouce,
            Quand flotte ailleurs l'esprit ;

            Lutte avec le carrare,
            Avec le paros dur
                    Et rare,
            Gardiens du contour pur.

 

Mais ne lui en déplaise, j’admire ces petits tableaux de Serpotta. Il a bien le droit de préférer l’émail à l’aquarelle, le marbre de Carrare ou de Paros à l’argile ou, quoiqu’il ne le cite pas, au stuc, mais j’aime certaines aquarelles et j’aime ces scènes de l’oratoire de Santa Cita.

 

580h Palerme, Oratorio del Rosario di Santa Cita, siège

 

Sous ces stucs, le long des murs, tout autour courent des bancs soutenus par des sculptures en bois. Tant pis si les touristes, me voyant ramper à quatre pattes, se sont demandé si j’avais perdu quelque chose (la tête, peut-être), mais j’ai eu envie de prendre quelques photos de ces supports. En voici un.

 

580i1 Palerme, église Santa Cita, Pietà, par Giorgio da M

 

Je suis à présent non plus dans l’oratoire, mais dans l’église. J’y ai admiré cette Pietà (de marbre, Monsieur Gautier), sculptée au quinzième siècle par Giorgio da Milano. Non pas tant pour le Christ, qui me paraît bien petit par rapport à sa mère, et bien malingre, mais pour Marie. Cela dit, cette œuvre ne vaut pas celle de Michel-Ange à Saint-Pierre du Vatican.

 

580i2 Palerme, église Santa Cita, San Mamiliano (18e sièc

 

Je ne suis pas en admiration devant cette statue de san Mamiliano sculptée au dix-huitième siècle. Je la mets ici pour la richesse de ses ors, pour sa polychromie (les gants rouges en particulier), et parce que je trouve amusante cette représentation du saint évêque. Il est né et a vécu au cinquième siècle à Palerme, dont il est devenu l’évêque. Après le sac de Rome par les Vandales, leur roi Genséric le poursuivit (que l’on ne me demande pas le lien entre Rome et Palerme, entre Genséric et Mamiliano, je n’en ai pas la moindre idée et rien, aucun document, ne m’éclaire à ce sujet). Toujours est-il qu’il baptisa Ninfa (Nymphe), la fille du préfet de Palerme nommé Aurélien qui, païen, fut furieux et tenta par des tortures de faire abandonner le christianisme à sa fille, qu’il emprisonna au palais royal, dans la tour qui aujourd’hui encore porte le nom de Ninfa. Puis il exila Mamiliano et Ninfa dans une prison en Afrique, ainsi que trois disciples. Tous cinq parvinrent à s’évader et naviguèrent vers la Sardaigne, puis vers des îles de Toscane, où ils s’établirent. C’est là qu’est mort saint Mamilien vers 460. Mais je passe vite à la suite.

 

580i3 Palerme, église Santa Cita, Marie, d'une Annonciatio 

 

580i4 Palerme, église Santa Cita, Madonna del Parto (18e s

 

La suite, ce sont ces deux Vierges qui me plaisent infiniment. La première, du seizième siècle, faisait partie d’un groupe de l’Annonciation. Elle accepte la nouvelle, mais elle est désemparée, on sent qu’elle ne sait pas comment assumer la situation. J’aime l’expression du visage, les mains sur la poitrine, et puis ce manteau étoilé flottant sur sa robe rouge. Évidemment, puisque nous étions il y a deux jours au musée du palais Abatellis, je peux me référer à l’Annunziata d’Antonello da Messina, et cette sculpture n’a rien de commun avec le tableau, ce sont deux interprétations différentes de la réaction de Marie à l’Annonciation, et les deux sont également intéressantes.

 

Quant à la seconde sculpture, du dix-huitième siècle, c’est une Madonna del Parto. Marie est représentée enceinte. Elle tient son ventre entre ses deux mains, son visage tout jeune est fatigué par la grossesse, elle est grave sans être triste, elle aussi me plaît énormément.

 

580j1 Palerme, église Santa Cita, Visitation

 

580j2 Palerme, église Santa Cita, Couronnement d'épines

 

L’église, elle aussi, comporte des scènes du Nouveau Testament en stuc, mais beaucoup moins nombreuses. J’ai sélectionné la Visitation pour la mettre en parallèle avec celle de l’oratoire, et le couronnement d’épines. Ici, dans la première scène, je n’aime pas trop l’expression d’Élisabeth, et dans la seconde Jésus est épuisé, certes, mais l’Évangile le représente comme assumant ce qui lui arrive alors qu’il est représenté ici comme subissant en étant absent. Décidément, je trouve que les stucs de l’oratoire sont bien meilleurs.

 

581a Palerme, Santa Maria in Valverde

 

581b Palerme, Santa Maria in Valverde

 

L’étape suivante est à Santa Maria in Valverde. Ce n’est plus un oratoire, mais une église. Son extérieur assez sévère ne laisse pas prévoir l’exubérance de la décoration intérieure. Ici, ce sont des marbres qui recouvrent chaque centimètre carré de mur.

 

581c1 Palerme, Santa Maria in Valverde

 

581c2 Palerme, Santa Maria in Valverde

 

Aussi bien ces loges latérales que la tribune dans le fond de l’église sont séparées de la nef par des grilles. Mais alors que le fond ne comporte qu’un léger treillage métallique très décoratif et complètement transparent, en revanche les loges latérales isolent complètement et cachent à la vue les personnes qui s’y trouventL les religieuses, des Carmélites, ne devaient pas être vues des fidèles de l’autre sexe assistant aux offices. Elles étaient donc cachées dans les loges latérales derrière leurs grilles, mais je ne comprends pas bien le rôle, autre que décoratif, de la légère grille du fond.

 

581d1 Palerme, Santa Maria in Valverde 

581d2 Palerme, Santa Maria in Valverde

 

Je ne ferai pas de commentaire de tout ce que je vois, parce que je ne comprends pas grand-chose et que nous n’avons pas trouvé le moindre livre explicatif. Cela ne m’empêche pas de trouver intéressant cet au revoir en agitant un mouchoir devant le soleil figuré avec son char. Quant à cet ange enfant (il y a beaucoup de “putti” partout, mais celui-ci a des ailes, c'est un angelot) chevauchant un aigle, je n’en sais pas non plus le sens. Ce n’est quand même pas l’aigle de saint Jean l’évangéliste.

 

581e Palerme, Santa Maria in Valverde

 

Beaucoup plus classique (et compréhensible pour moi) est cette Vierge au pied de la Croix, devant un fond fleuri de couleurs délicates. Ces dessins en marqueterie de marbre sont remarquables, et la Vierge, tout en noir, son mouchoir entre les mains, le visage penché, se détache bien sur ce fond.

 

581f1 Palerme, San Giorgio dei Genovesi

 

581f2 Palerme, San Giorgio dei Genovesi

 

Et nous voici tout près du port, à l’église San Giorgio dei Genovesi, Saint Georges des Génois. Isolée sur une place calme, avec ses quelques marches sur toute sa largeur, sa façade plutôt austère et simple, sa belle pierre colorée, cette église me plaît.

 

581g Palerme, San Giorgio dei Genovesi

 

581h Palerme, San Giorgio dei Genovesi

 

Elle me plaît d’ailleurs davantage d’extérieur que d’intérieur. Non que l’intérieur soit laid, mais il n’est ni particulièrement original, ni particulièrement décoré. Je relèverai seulement ce tableau représentant le supplice de Saint Laurent. On note la cruauté de celui qui applique Laurent sur le gril en le tirant par les cheveux, ou le sadisme de celui qui, avec des pinces, applique une pièce de fer rougie au feu sur le bas-ventre du martyr. L’hagiographie, bien sûr, parle du supplice du gril mais ne donne pas d'indications sur le détail du comportement des bourreaux. En employant, il y a un instant, le mot de sadisme (avec cet anachronisme consciemment commis parce que du Marquis de Sade il n’était pas question du temps de saint Laurent), je me suis dit aussi que ces peintres qui, dans leurs œuvres, imaginent, inventent des raffinements dans le supplice, et les représentent avec complaisance, ne sont sans doute pas, eux non plus, exempts d’une certaine forme de sadisme. Sans doute, ils réprouvent cette cruauté, mais ils parviennent à imaginer, à concevoir ce que l’on peut faire pour augmenter la souffrance.

 

581i Palerme, San Domenico

 

581j Palerme, San Domenico 

 

Nous passons devant San Domenico. Il est 15h30, elle est fermée, nous ne visiterons pas. Encore une église de Dominicains, reconnaissable à son blason. En italien, le chien se dit cane. D’ailleurs, on connaît le fameux cave canem latin, prends garde au chien, des villas romaines. Les religieux de cet ordre jouent avec le nom Domini-cani, les chiens du Seigneur. Voilà pourquoi on retrouve le chien sur le symbole de leur ordre.

 

Et voilà, nous avons fini le tour des églises prévues pour ce jour. Comme il est encore tôt et que Natacha comme moi avons envie de voir le musée des marionnettes de Palerme avant de quitter la ville, surtout depuis que nous avons assisté à une représentation et avons rencontré un créateur le 11 juillet, nous décidons de nous y rendre. À vrai dire, nous avons déjà été là-bas, le 14 juillet, mais c’était fermé… pour célébrer santa Rosalia. Aujourd’hui, il est ouvert.

 

582a1 Palerme, museo dei Pupi, Mali

 

582a2 Palerme, museo dei Pupi, Mali 

 

Ce musée n’est pas exclusivement consacré aux marionnettes palermitaines, il raconte l’histoire de la marionnette de tous les pays, de tous les temps et manipulées de diverses manières, à fil, à bâtons, ou par dessous. Ici, ce sont des marionnettes des Bambara du Mali, premier théâtre de marionnettes africain découvert par les Européens à la fin du dix-neuvième siècle. Mues par en-dessous au moyen de bâtons, elles dansent des danses rituelles, la plupart du temps sans parler ou, quand elles parlent, c’est à travers un instrument qui rend leur voix incompréhensible, nécessitant un traducteur. À l’origine, les représentations avaient lieu à la saison sèche, et matérialisaient les esprits qui président à la vie de la communauté, avec effet propitiatoire pour l’agriculture, la chasse, la pêche, la santé et la paix. Ni femmes ni enfants n’ont droit d’accès à la cabane où sont conservées les marionnettes.

 

582b1 Palerme, museo dei Pupi, frontière Nigéria-Bénin

 

582b2 Palerme, musée des marionnettes, frontière Nigéria

 

Tout autres sont les marionnettes des Yoruba de la ville de Ketu, à la frontière entre le Nigeria et le Bénin. Ce que l’on voit s’appelle Glédé, ce sont deux masques marionnettes. À la fin de la saison des pluies et au début de la saison sèche, les danseurs revêtent ces masques et effectuent des danses propitiatoires. Les marionnettes, en cette position haute au sommet de la tête, émergent au-dessus de la foule et le danseur lui-même les actionne, par en-dessous, au moyen de fils, le mouvement du danseur et celui de la marionnette s’intégrant dans une même action.

 

582c1 Palerme, musée des marionnettes, Japon

 

582c2 Palerme, musée des marionnettes, Japon

 

Je ne m’étendrai pas aussi longtemps sur les théâtres de marionnettes plus connus, comme ceux du Japon. Je me contenterai d’en montrer quelques exemplaires.

 

582d Palerme, musée des marionnettes, Chine

 

De même, les marionnettes chinoises sont connues en Europe depuis longtemps, il y a même dans les pays occidentaux des représentations de ces théâtres traditionnels de marionnettes chinoises. Voici un échantillon des personnages courants.

 

582e Palerme, museo dei Pupi, marionnettes aquatiques, Viet

 

Beaucoup moins connu (de moi, en tous cas) est ce théâtre vietnamien aquatique. En effet, les représentations ont lieu sur l’eau.

 

582f Palerme, musée des marionnettes, France, Guignol

 

Et puis voici Guignol, notre Guignol français. Mais, ô scandale ! Alors que tous ces théâtres de marionnettes d’Afrique, d’Asie, et bien sûr d’Italie ont droit à des panneaux explicatifs fort détaillés, quelques personnages du Guignol lyonnais sont alignés sur une étagère (il n’y a même pas le gendarme, personnage essentiel puisqu’il se fait rosser à chaque fois par Guignol), sans autre explication que "Guignol, Francia", "Femme de Guignol", "Ami de Guignol"… Les Normands, les Anjou, Napoléon, Murat, au secours !

 

582g1 Palerme, musée des marionnettes, Italie, 19e siècle

 

Ces marionnettes proviennent d’un théâtre de marionnettes italien privé datant du dix-neuvième siècle. Clairement, elles évoquent la Nouvelle Orléans.

 

582g2 Palerme, musée des marionnettes, Italie 1920, Laurel

 

Quant à ces marionnettes à fil, également italiennes, elles datent de 1920. Elles représentent Laurel et Hardy, ainsi que Greta Garbo. On voit qu’à côté des représentations traditionnelles, les marionnettes peuvent aussi évoquer l’actualité.

 

582h1 Palerme, museo dei Pupi

 

Typiquement sicilien est le théâtre de marionnettes dans le cadre de l’opera dei pupi. Il s’agit d’un théâtre qui date du dix-neuvième siècle, aussi les vêtements des personnages et tout l’environnement sont-ils caractéristiques de cette époque. Il s’agit de récits à épisodes, qui peuvent s’étaler sur plusieurs mois, la durée de chaque épisode étant d’environ une heure. Du fait de cette continuité, il fallait un local fixe. Les spectateurs sont des hommes et des enfants, quasiment jamais des femmes. Le public participe avec enthousiasme, il s’identifie aux héros, il hue les méchants. Également, les personnages de l’actualité sont souvent représentés, sous les traits et les noms des personnages du théâtre, mais le public (adulte) reconnaît fort bien de qui il s’agit et peut ainsi exprimer sa détestation ou son approbation.

 

582h2 Palerme, musée des marionnettes, traditionnels Pupi

 

Selon le principe des séries américaines à la télévision, l’opera dei pupi met en scène des récits carolingiens à épisodes multiples. À côté des personnages historiques ou légendaires apparaissent des figures emblématiques propres au théâtre local, ce sont Nofriu et Verticchiu à Palerme, c’est Peppinninu à Catane. Car entre ces deux centres de ce teatro dei pupi, chacun a ses traditions, et en particulier les marionnettes de Palerme sont beaucoup plus petites que celles de Catane. Les légendes chevaleresques diffusées en Sicile dérivent des chansons de geste médiévales françaises (que l’on pense à l’Orlando Furioso de l’Arioste, ou à la Jérusalem Libérée du Tasse). Le récit est écrit pour en définir les lignes, mais les dialogues sont improvisés.

 

582h3 Palerme, museo dei Pupi, personnages divers

 

582h4 Palerme, museo dei Pupi, animaux

 

En dehors de ces chevaliers et soldats, il y a les personnages civils de toutes sortes, ainsi que les animaux. Par ces photos, on voit qu’ils sont nombreux, variés, et que la qualité de leur exécution n’a rien à envier à celle des soldats en cuirasse.

 

582h5 Palerme, museo dei Pupi, Polyphème

 

Récits carolingiens, chansons de geste, oui mais pas uniquement. Les personnages que j’appelle civils, par exemple, ne trouvent pas tous, loin de là, leur place dans ces thèmes. Et encore moins celui-ci, que je montre pour terminer la visite de ce musée. C’est Polyphème, le géant qui n’a qu’un œil au milieu du front et qui retenait Ulysse et ses compagnons dans son antre.

 

Voilà donc une journée bien remplie, et un article surchargé de photos. Il est grand temps de mettre le point final.

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9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 19:06

578a Palermo, palazzo Abatellis

 

Lorsque, le 9 juillet, nous avons visité la galerie d’art sicilien au palazzo Abatellis, nous n’avons pas eu le temps de tout voir, mais nous y avons fait une rencontre capitale, celle d’Angelo Di Garbo, qui est devenu un ami. Et il nous a proposé de le retrouver ce matin sur son lieu de travail, au palazzo Abatellis, où il va nous guider et nous expliquer ce que nous ne comprenons pas, puisque sa formation de spécialiste en histoire des arts et sa fonction dans ce musée le prédisposent à cela.

 

578b Palermo, palazzo Abatellis, Carlo Scarpa

 

Entre autres, il nous parle de Carlo Scarpa, le grand architecte et designer italien (1906-1978) qui a travaillé dans bien des domaines, mais dans les années 1950 il a tout particulièrement restructuré des musées, dont le palais Abatellis en 1953, la gypsothèque Canoviana à Possagno en 1955, le Musée Civique de Castelvecchio à Vérone en 1956, la Quadreria du Musée Correr à Venise en 1957… C’est un maniaque du détail, chaque œuvre est placée exactement là où elle doit l’être, avec tel fond, tel espace autour d’elle, et dans cet espace ce doit être le vide, ou bien au contraire une autre œuvre qui lui réponde. Ici, Angelo nous a fait passer derrière un panneau, là où évidemment les touristes ne sont pas autorisés à aller, pour nous montrer comment Scarpa dessinait sur place pour indiquer aux ouvriers et techniciens ce qu’il voulait précisément.

 

578c Palerme, palazzo Abatellis, vase atelier de Malaga, fi

 

Ce vase est fin treizième siècle, début quatorzième siècle et il est sorti des ateliers de Malaga en Espagne. Or à cette époque les Arabes occupent l’Espagne, ce vase est donc bien entendu arabe, cela se voit à son style et à sa technique de réalisation. Mais son emplacement, dans une salle avec d’autres objets arabes (dont le plafond de bois dont j’ai montré un détail le 9 juillet), a été voulu précisément par Carlo Scarpa. En effet, juste en face, sous la dernière arcade, monte un escalier. Sur le mur du palier, une fresque représente un ange, et justement, pour Scarpa, les anses de ce vase arabe évoquent les ailes d’un ange. Le vase doit donc être placé dans cette salle pour l’unité d’origine et de style des objets présentés, mais pas n’importe où, devant cette ouverture pour que sa forme réponde à celle des ailes de l’ange de la fresque. Il ne doit pas y avoir un visiteur sur mille à faire le rapprochement, mais qu’importe, Scarpa est un perfectionniste maniaque, il veut donner un sens à chaque détail de ce qu’il réalise.

 

578d Palermo, palazzo Abatellis, Éléonore d'Aragon

 

Le mois dernier, j’ai publié deux photos de cette Éléonore d’Aragon par Francesco Laurana. Je la trouve si admirable que je suis encore resté en contemplation devant elle, que je l’ai de nouveau prise en photo et que je ne peux résister à l’envie de publier celle-ci.

 

578e Palermo, palazzo Abatellis, chars santa Rosalia 19e si

 

Le 14 juillet, j’ai montré le défilé profane des charrettes siciliennes précédant le char de Santa Rosalia. Le 11, déjà, j’avais montré une étape de la fabrication de ce char. Voici des dessins de la première moitié du dix-neuvième siècle représentant des projets pour le char à cette époque. On voit que le style en a radicalement changé, mais il s’est aussi simplifié pour de basses raisons budgétaires.

 

578f1 Palerme, palazzo Abatellis, ste Catherine d'Alexandri

 

578f2 Palerme, palazzo Abatellis, ste Catherine d'Alexandri

 

Sainte Catherine, princesse née vers 290 en Égypte, à Alexandrie, est une jeune fille brillante, cultivée, poétesse, philosophe. Elle s’est convertie au christianisme tardivement, assez longtemps après sa mère, ayant vu en rêve la Vierge qui voulait la présenter à son Fils, mais Jésus détournait la tête, disant qu’il ne voulait pas la voir puisqu’elle n’était pas régénérée. Sa foi était telle qu’elle la faisait rayonner autour d’elle. Dans un autre songe, Jésus lui apparaissait de nouveau, disant qu’il l’aimait et, et présence de Marie, il lui passait au doigt un anneau de mariage. C’est pourquoi nombre de tableaux représentent son mariage mystique. Elle décida donc de ne pas se marier et de vivre en épouse du Christ. Un jour, à l’occasion d’une grande fête païenne, l’empereur Maximin avait fait le voyage de Rome à Alexandrie. Catherine en profita pour l’aborder (elle était princesse et vivait à la cour) et tenta de le convertir au christianisme, lui démontrant qu’il était absurde de sacrifier à ces idoles ridicules. Alors lui, n’ayant pas d’arguments à lui opposer, mais à la fois intrigué par cette fille courageuse et éloquente, et mécontent d’être resté coi, la mit en présence de cinquante savants philosophes. Mais elle fut si convaincante dans ses réponses que les cinquante philosophes se convertirent au christianisme. Fou de rage, Maximin les fit mettre à mort. Néanmoins, il pensa que cette fille, qui finalement lui plaisait par la beauté et par l’intelligence, céderait devant l’ambition, aussi pensa-t-il qu’en lui proposant de l’épouser il satisferait son attirance tout en l’amenant à revenir au paganisme, mais elle refusa dédaigneusement, disant qu’elle était mariée mystiquement avec Jésus-Christ. Furieux, humilié, il la supplicia en lui faisant étirer et disloquer les membres sur un chevalet, puis la jeta en prison mais quand l’impératrice, le lendemain, alla lui rendre visite dans sa geôle Catherine rayonnait malgré les tortures endurées et sa situation misérable. Alors l’empereur décida de la mettre à mort en faisant déchiqueter son corps dans une machine infernale composée de quatre roues bardées de clous, qui la feraient passer et repasser entre elles jusqu’à ce qu’elle meure en lambeaux. Mais la légende dit que les clous tombèrent d’eux-mêmes au passage de son corps et que les roues se brisèrent. Alors pour en finir, l’empereur la fit décapiter.

 

Depuis, elle est la patronne des érudits et des chercheurs, et nombre de toiles la représentent parmi les philosophes, disputant savamment avec eux. Ici, elle porte en main un disque nommant les neuf sciences, à savoir, au centre l’astrologie (qu’il faut considérer comme science astronomique d’abord, d’où sont ensuite tirées des prédictions purement astrologiques), et tout autour la rhétorique, la grammaire (à savoir la science du langage, la philologie, la linguistique, la stylistique, ainsi que la connaissance des auteurs), la dialectique, la géométrie, la musique et… je ne parviens pas à lire la dernière, un peu effacée, sur la gauche. Elle semble commencer par Alt… et finir par …trica, c’est-à-dire en français –trique. Je cherche, je cherche, mais je manque d’imagination. Ces photos, même la première, ne sont que des détails d’un grand panneau en cinq parties par un maître toscan au début du quinzième siècle, représentant sur la partie centrale la Madone sur un trône avec l’Enfant Jésus et des anges, entre sainte Catherine d’Alexandrie et saint Paul sur les deux parties de gauche, saint Pierre et saint Dominique sur celles de droite.

 

578g1 Palerme, palazzo Abatellis, travail de restauration

 

578g2 Palerme, palazzo Abatellis, travail de restauration

 

 

578g3 Palerme, palazzo Abatellis, artiste restaurant une œ 

Un peu plus loin, dans la salle où est présentée la merveilleuse Annunziata d’Antonello da Messina, mon attention est attirée par quelque chose de fort intéressant. Une jeune artiste est occupée à restaurer un meuble. C’est un travail délicat, minutieux, et qui exige un haut savoir-faire afin de redonner de l’éclat sans trahir l’esprit de la décoration d’origine. Fort intéressé, je suis resté un moment à contempler l’habile travail de ses mains, d’autant plus que son visage est également fort agréable à regarder… Et comme, avec une grande gentillesse et un charmant sourire elle m’a autorisé à observer, à photographier et même à publier, alors j’ai grand plaisir à montrer son travail et son sourire.

 

578h Palerme, palazzo Abatellis, œuvre (déb. 16e s.) du M

 

Ceux-là sont moins souriants, c’est le moins qu’on puisse en dire, mais je trouve leur expression intéressante. On appelle l’auteur le Maître de la Pentecôte parce qu’il a représenté… il a représenté quoi ? Oui, c’est ça, bravo, il a peint la Pentecôte, le Saint-Esprit qui descend sur les apôtres. C’est une interprétation très libre parce que, autant que je me souvienne, il n’y avait que les apôtres, or là la colombe de l’Esprit Saint vole dans un halo lumineux au-dessus de onze hommes et deux femmes, qui sont Marie très clairement et Marie-Madeleine semble-t-il. Je ne suis pas particulièrement accroché par la représentation de Marie mains jointes et yeux baissés, ni de Marie-Madeleine les yeux levés vers la colombe, en revanche je suis tombé en arrêt devant le regard et le visage qui sont l’objet de cette photo.

 

578i Palerme, palazzo Abatellis, Sainte Agathe et saint Pie

 

Je terminerai cette seconde visite du palazzo Abatellis avec ce tableau du Français Simon Vouet (Paris 1590-1649) qui représente sainte Agathe en prison visitée par saint Pierre. La façon dont l’artiste campe les personnages me laisse perplexe. Car enfin sans doute ai-je très mauvais esprit (je le sais et je ne le nie pas), mais il est étonnant que dans sa prison sainte Agathe, qui dispose de sa chemise blanche et de son vaste manteau jaune, soit aussi dévêtue. Par ailleurs, puisqu’elle tient le tissu dans sa main gauche et que sa main droite est libre, il lui serait facile de cacher sa poitrine. Quant à saint Pierre, non seulement il ressemble beaucoup à l’un des vieillards du célèbre tableau de Suzanne et les vieillards, mais de plus il avance la main dans une direction que la pudeur réprouve. Doté d’ailes, le garçonnet à côté est donc un ange, il jette sur saint Pierre un regard soupçonneux, et sa main gauche a l’air de signifier "qu’est-ce que tu vas faire là ?" mais, avec son grand cierge à la main, peut-être après tout s’apprête-t-il à leur tenir la chandelle. Cela dit, l’étude des jeux de lumière dans cette toile sont admirables, quoique dans ce domaine Vouet soit, à mon avis, encore surpassé par Georges de la Tour.

 

579a1 Palerme, palazzo Chiaramonte

 

579a2 Palerme, palazzo Chiaramonte

 

Quand nous ressortons du musée, Angelo est contraint de nous quitter parce que son service n’est pas fini. Mais travaillant cinq jours par semaine de 7 heures à 14 heures, il nous propose de nous rejoindre après quatorze heures, suggérant qu’en l’attendant nous visitions Santa Maria dello Spasimo, qui est proche. Mais cette église est fermée. Une dame arrive, déposée par une voiture, elle frappe, cogne, appelle au téléphone, sans résultat, et repart à pied. Puis arrive un homme à vélo, il entre avec sa clé et referme immédiatement derrière lui. Angelo arrivera sans que nous ayons rien vu.

 

Il nous emmène alors voir le palazzo Chiaramonte, qui date de 1307 et qui, devenu propriété des vice-rois espagnols, a servi à héberger le tribunal de la Sainte Inquisition (elle s’appelle sainte, personnellement je la trouve diabolique) depuis le dix-septième siècle et jusqu’à son abolition en 1782. Nous étions passés devant le 9 juillet sans nous y arrêter. D’ailleurs nous n’aurions pas pu y pénétrer. Mais Angelo connaît tout le monde, cela tient à la fois à son métier et à sa personnalité ouverte et liante, et grâce à lui nous entrons.

 

579b1 Palerme, palazzo Chiaramonte, salon des Barons

 

Il nous emmène ainsi voir le salon des Barons. Une banale salle de conférences, murs nus, tableau blanc, grande table avec micros, sièges modernes pliables. Mais il suffit de lever les yeux pour que ce ne soit plus banal du tout.

 

579b2 Palerme, palazzo Chiaramonte, salon des Barons

 

579b3 Palerme, palazzo Chiaramonte, salon des Barons

 

579b4 Palerme, palazzo Chiaramonte, salon des Barons

 

579b5 Palerme, palazzo Chiaramonte, salon des Barons

 

Car le plafond est exceptionnel. Ces poutres peintes représentent des scènes pittoresques, parfois réalistes, mais parfois fantastiques quand on voit un chasseur bander son arc en direction d’une licorne. En ce quatorzième siècle, ce sont les Aragonais qui règnent. Finie, la dynastie normande. Finie, la dynastie souabe. Je ne suis donc pas sûr du tout que la scène du sanglier tué d’un coup d’épée sur le crâne soit une allusion au père des conquérants normands de la Sicile, mais c’est quand même une anecdote suffisamment particulière pour qu’elle ait des chances d’être évoquée ici. Pas très loin de chez lui, quelque part dans le Cotentin, le baron Tancrède de Hauteville (le père de Robert Guiscard et de Roger I, les conquérants de la Sicile) chassait avec le duc Richard l’Irascible. Or voilà que, sortant d’un taillis, un énorme sanglier charge le duc. Tancrède, que les chroniqueurs décrivent comme doté d’une force incroyable, se précipite et, d’un seul coup, enfonce son épée jusqu’à la garde dans le crâne du sanglier, qui s’effondre. Le duc, pour récompenser le valeureux baron qui lui a sauvé la vie, lui donne l’une de ses filles. Il n’est pas courant d’être capable de percer le crâne d’un sanglier, voilà pourquoi cette image, sur la poutre, me rappelle cette histoire de Tancrède de Hauteville que j’ai lue un jour. Mais aucune indication ici ne donne d’explication, et d’ailleurs je n’ai rencontré personne à Palerme qui connaisse cette anecdote de Tancrède avec le sanglier. Alors j’ignore si j’ai raison ou si je rêve.

 

579c1 Palerme, indulgences

 

579c2 Palerme, indulgences 

 

Le 4 juillet, me promenant par les rues de Palerme, j’avais noté, sur des plaques fixées sous des statues ou des peintures de la Vierge ou de saints, que les cardinaux accordaient de façon assez anarchique des indulgences de 40 ou de 100 jours sans que ces différences soient explicables. Fort critique envers ce système d’indulgences qui rappelle le Moyen-Âge et qui me semble desservir l’Église par son manque de crédibilité, je disais alors qu’au prix d’une même prière mieux valait choisir sa cible quitte à parcourir quelques mètres de plus. Or aujourd’hui j’ai trouvé encore mieux. Quarante jours, cent jours, qui dit mieux ? Deux cents jours, une fois, deux fois, trois fois, adjugé. Encore une fois, un Ave suffit, mais c’est pour deux cents jours. Cinq fois plus qu’à trois rues d’écart. Quant à la dernière plaque, elle se contente d’un petit Gloria. Ce n’est vraiment pas cher. Une excellente affaire.

 

579d1 Palerme, appartements

 

579d2 Palerme, appartements

 

Nous allons passer le reste de la journée à nous promener dans la ville. Ici, c’est un ancien palais loué en appartements. J’ignore le prix du loyer, mais cette cour, cet escalier, ce palier au premier étage, cette porte d’appartement, quelles merveilles.

 

579e1 Palerme, la poste (style Mussolini)

 

Nous passons devant la poste centrale de Palerme, construite –on s’en doute en la voyant– à l’époque fasciste de Mussolini. Un bâtiment grandiose, écrasant.

 

579e2 Palerme, soldat déboulonné

 

579e3 Palerme, soldat déboulonné

 

Angelo nous raconte quelque chose que j’ai, ce soir, cherché sur Internet et que je n’ai pas trouvé. Il semble que personne ne souhaite en parler. Il y avait ici une statue de Soldat Inconnu gigantesque, symbolisant le combattant fasciste. Des mouvements de population l’ont fait enlever, et remiser tout simplement dans le garage des employés de la poste, à côté de leurs voitures. Le public n’y a pas accès, mais Angelo sait où elle se trouve et nous fait obtenir l'autorisation d'aller la voir.

 

579f1 Palerme, monument aux victimes de la mafia

 

579f2 Palerme, monument aux victimes de la mafia 

 

Ailleurs, près du port, du côté de San Giorgio dei Genovesi, se dresse vers le ciel un grand monument lié à l’une des malheureuses particularités de la Sicile, la mafia. Il célèbre ceux qui sont tombés dans la lutte contre la mafia. Il est vraiment dommage, d’ailleurs, que lorsque l’on parle de la Sicile, et particulièrement de Palerme à des étrangers, leur première réaction soit une association avec la mafia. Comme si nous, visiteurs, nous étions ciblés. Je ne cherche pas à prétendre que le problème n’existe pas ou qu’il n’est pas extrêmement grave. Je sais qu’il pèse très lourd dans l’économie et dans la conscience des Palermitains. Mais je veux dire que le visiteur a, en dépit de la mafia, des merveilles à découvrir et que lui n’est pas en danger. En revanche, il est évident que le tribut humain payé à la mafia est dramatique, et que ce monument leur rend un hommage posthume.

 

579g Palerme, images de la ville

 

Nous continuons notre promenade en relevant ce qui est typique de Palerme ou de la Sicile, comme cette chaise d’un style qui rappelle le Louis XV posée devant une porte délabrée et qui attend son ou sa propriétaire qui va y passer quelques heures ce soir quand une relative fraîcheur va être revenue.

 

579h Palerme, images de la ville

 

Sur un mur, une femme lance un appel aux hommes, en indiquant son numéro de téléphone. À moins que ce ne soit la basse vengeance d’un homme qui a des choses à lui reprocher. Sous la représentation d’une généreuse poitrine, le texte dit "Je suis une vache".

 

579i1 Palerme, images de la ville

 

579i2 Palerme, images de la ville

 

Cette petite place est typique de Palerme. Immeubles décrépits voisinant avec des bâtiments ravalés, petite fontaine à sec, un homme en short et sans casque passe à moto, il n’y a pas de trottoirs mais ce n’est pas grave, on s’installe en plein milieu pour taper le carton autour d’une table légère ou pour discuter le coup assis en amazone sur un scooter.

 

579j Palerme, images de la ville, zone dite piétonne

 

Je ne connais pas la constitution de la Sicile (puisqu’elle a acquis son autonomie), mais je peux supposer qu’elle stipule que ce qui n’est pas interdit est permis et que ce qui est interdit est toléré. En effet, on peut voir, tout en haut à gauche de ma photo au-dessus de la Twingo verte (c’est petit mais discernable, je crois) un panneau indiquant que l’on se trouve dans une zone piétonne. Et pourtant on peut apprécier combien de voitures y stationnent, ce qui suppose qu’elles y sont entrées et qu’elles vont en ressortir. D’ailleurs, la Fiat Panda bleue, la moto à côté d’elle, la voiture dont on voit le rétroviseur en tout premier plan, sont en mouvement. La Twingo recule (feu de recul allumé), elle quitte son emplacement, elle va se joindre à la circulation. Et là-bas dans la rue, on aperçoit la lumière rouge d’une voiture freinée. Hé oui, elle est à l’arrêt, le conducteur a le pied sur le frein, parce qu’il y a un embouteillage. Dans la zone piétonne. Il faut être en Sicile pour voir cela. Quand je ne suis pas occupé à admirer un monument je m’amuse à observer comment on conduit. Ne menant pas notre gros camping-car en ville, je trouve cela très drôle. Si je conduisais j’aurais moins de plaisir.

 

Et puisque nous avons réussi à ne pas nous faire écraser, nous voici de retour à notre parking.

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9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 18:41

577a Palerme, San Giovanni degli Eremiti

 

 

Hier j’ai été horriblement long. Un texte démesuré, des photos à n’en plus finir, et même pas belles. Aujourd’hui je vais me rattraper. Nous avons fait un tour en ville mais n’avons effectué qu’une visite, l’église San Giovanni degli Eremiti avec ascension de son campanile. Il y avait des Français au campanile, ils prononçaient sans cesse mal le nom de cette église. D’autres Français, l’autre jour, commettaient la même faute et, malgré mon niveau nul en italien cela m’horripile. Je précise donc pour qui n’a aucune notion de cette langue, encore moins que moi, ce qui n’est pas peu dire, que le GLI ne se prononce pas comme en français (glisser, par exemple) mais YI. Ainsi, le DES français, contraction de la préposition DE et de l’article LES, est DEI devant une consonne et DEGLI, prononcé DÉYI devant voyelle ou devant deux consonnes. Nous sommes donc à Saint Jean des Ermites.

 

Je montre cette église de haut, parce que l’on a peu de recul dans la rue, et que c’est son toit qui est le plus frappant dans son architecture. Giulio Carlo Argan, un célèbre critique d’art italien, ex-maire de Rome, décédé il y a une vingtaine d’années, écrivait : "Les Normands, qui ont instauré leur dynastie en 1072, ont détruit les monuments, mais pas la tradition de l’architecture byzantine et arabe. San Giovanni degli Eremiti à Palerme (1132) est arabe dans la brillante relation entre les corps cubiques et les coupoles hémisphériques". En fait, à l’origine, il y a une église qui remonte au sixième siècle. Quand les Arabes occupent la Sicile, ils en font une mosquée et lui donnent les formes actuelles. Et puis c’est Roger II qui fera revenir cette mosquée à sa vocation première d’église chrétienne.

 

577b Palerme, San Giovanni degli Eremiti

 

Nous voici donc à l’intérieur de cette église. On se rend compte tout de suite qu’elle a été profondément remaniée au cours des siècles car vue de sa nef, en dehors du plan en croix grecque, elle n’a rien d’une église aussi ancienne et rien d’arabe non plus.

 

577c Palerme, San Giovanni degli Eremiti

 

Une Vierge de Douleur, une Addolorata. Je crois –je suppose– qu’il y a quelques mois j’aurais détesté ces grands rayons d’argent en guise d’auréole ou autour de son auréole, cette affectation dans la douleur, ce symbole du poignard (comme des sept poignards pour les Vierges des Sept Douleurs), cette grande cape noire de deuil sur cette robe blanche d’Immaculée Conception. Mais aujourd’hui j’aime son expressivité. Mon œil s’est fait à cet art, à ce style, à ce goût très italien (et espagnol) qui a donné naissance à la représentation de la Pietà. C’est comme pour l’art contemporain non figuratif, parfois on se dit, lorsque l’on n’y est pas initié, que l’artiste s’est moqué de son public, que l’on ne peut aimer cela et que si l’on a l’air d’apprécier c’est par snobisme. Et puis on en voit et on en revoit, on lit, on se documente, on apprend à voir et on finit par aimer. Problème d’initiation. Je ne sais si ceux de mes concitoyens qui ne sont jamais allés en Sicile, dans le sud de l’Italie, en Espagne, et qui n’en ont jamais approfondi l’art, apprécieront cette statue. À moi, aujourd’hui, elle me plaît. Je ne tombe pas en pâmoison d'admiration devant elle, mais je me suis arrêté un moment en éprouvant un sentiment esthétique agréable.

 

577d Palerme, San Giovanni degli Eremiti

 

En revanche je n’arrive pas à apprécier cette autre Vierge étendue sur un lit en pente et dont les pieds reposent sur une couronne métallique pour l’empêcher de glisser. Et puis, à moins d’être collée à la colle UHU (publicité gratuite), sa couronne devrait rouler à terre sauf si le champ magnétique de l’auréole étoilée la maintient en place par un subtil calcul de l’intensité du courant. De toute façon, sa robe droite est si serrée que, debout, elle ne pourrait pas marcher. Elle ouvre les mains, paumes en l’air pour diffuser sa grâce, mais elle ferme les yeux pour ne pas voir cette sale humanité qui en profite. J’arrête là mon humour imbécile, mais –je le répète– je n’arrive pas à apprécier cette statue.

 

577e Palerme, San Giovanni degli Eremiti

 

Plus loin, couronne de roses sur la tête et lys devant elle, Crucifix en main et crâne sur le sol, étendue dans une grotte, ce ne peut être que notre amie santa Rosalia. Ici encore je ne peux dire que c’est un chef d’œuvre, loin de là, mais en tant que représentation conventionnelle de la sainte avec tous ses attributs ce n’est pas mal. Elle est jolie, sa pose étendue n’est pas alanguie comme c’est parfois le cas, et finalement j’aime mieux sa représentation en vie dans l’exercice de sa vie d’ascèse que morte, dans la position où elle a été trouvée, avec un grand ange qui la regarde.

 

577f Palerme, campanile de San Giovanni degli Eremiti

 

577g Palerme, du campanile de San Giovanni degli Eremiti, l

 

À présent nous sommes ressortis de l’église et nous nous sommes rendus sur le côté pour entreprendre l’ascension du campanile. À l’entrée, en même temps que le billet d’accès, on nous remet un casque de chantier. Trop de gens se sont cogné la tête pour que l’on prenne ce risque. Par hygiène, un Sopalin propre est installé sur la sangle. Quand on tend le sien, jaune, à Natacha, elle le refuse, disant préférer un bleu (au milieu de la vingtaine de casques jaunes, il y en a deux bleus). Cela me rappelle, lors d’un voyage à Budapest entre collègues que j’avais organisé il y a quelques années, une anecdote survenue aux bains. Dans les recommandations préparatoires, j’avais bien précisé que le thermalisme faisant partie intégrante de la vie dans cette capitale de la Hongrie, que le programme prévoyait de se rendre au moins une fois aux bains et qu’il fallait donc emporter un maillot. Mon adjointe, qui avait négligé cette recommandation, a dû en louer un. Tous les autres membres du groupe, nous allons vers les cabines. Quand nous en sommes ressortis, en tenue de bain, elle était toujours en train de chercher sa taille, parce qu’elle voulait absolument du noir, plus seyant pensait-elle…

 

Coiffés de nos casques comme des maçons ou des chefs de chantier, nous grimpons, grimpons. Et je me cogne la tête… enfin, mon casque (jaune) se cogne la tête. On a vue, bien sûr, sur les coupoles rouges de l’église, que j’ai déjà montrées en début de cet article, mais aussi sur le cloître, qui est fermé à la visite. Et même, quand en bas nous avons demandé où en était l’entrée, le jeune homme préposé aux casques a répondu qu’il n’y avait ici ni cloître, ni monastère. C’est la jeune fille préposée à la caisse et aux tickets qui a dit que si, il y a bien un cloître, mais on ne le visite pas. Ah bon. Alors contentons-nous de le contempler de haut.

 

577h Palerme, campanile de San Giovanni degli Eremiti, cloc

 

Une photo de la belle grosse cloche qui est là sous nos yeux, à notre portée. Elle porte le nom et la représentation en relief de San Giuseppe Cafasso, un prêtre italien (1811-1860) canonisé par Pie XII en 1947. C’est à Turin. Ami de Don Bosco il aide les pauvres, mais tout spécialement il s’attache aux prisonniers, accompagnant les condamnés à mort jusqu’au dernier moment, pour les embrasser et leur montrer qu’ils sont aimés. Depuis sa canonisation, il est le patron des prisonniers et des condamnés à mort. Et puisque l’usage est de donner un nom aux cloches, il est le patron de celle-ci, fondue pour le jubilé 2000.

 

577i Palerme, la cathédrale vue du campanile de San Giovan

 

De là-haut, on voit aussi la cathédrale de Palerme, apparaissant derrière une ligne dense de palmiers et se détachant sur la montagne dans le fond. Sur le plan architectural, ce n’est sans doute pas la meilleure façon de la voir, seules se montrant ses parties les plus hautes, de styles différents sans lien entre elles, mais j’aime bien ce paysage mêlant le végétal des palmiers avec la dureté de la roche, la cathédrale y introduisant l’élément humain.

 

577j Palerme, toits vus du campanile de S. Giovanni degli E

 

Je terminerai par quelque chose qu’il m’est toujours agréable de regarder, cette mer de vieilles tuiles patinées par le temps, brûlées par le soleil, sur ces toits qui semblent avoir été jetés au hasard, en désordre, dans tous les sens.

 

J’espère, aujourd’hui, ne pas avoir été trop verbeux.

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Published by Thierry Jamard
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