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14 août 2010 6 14 /08 /août /2010 20:41

560a Palerme, la cathédrale

 

 

560b1 Palerme, la chathédrale

 

Aujourd’hui 5 juillet, je viens de publier un historique des événements survenus en Sicile et en Italie de 1054 à 1250, de Robert de Hauteville dit "le Guiscard" à Frédéric II, des Normands aux Souabes. Nous sommes donc prêts à aborder la cathédrale de Palerme. Quand on arrive, on voit cette splendide façade qui, en fait, est le côté sud. L’entrée principale, à l’ouest, au bas de la nef, n’est pas utilisée actuellement. Quand Gualtiero Offamilio, en 1177, entreprend la construction de cette cathédrale, le pouvoir n’est absolument pas aux Espagnols en Sicile. L’influence ne peut donc venir d’eux, mais je trouve un air de famille avec la cathédrale de Séville. Le porche que l’on voit ci-dessus a été ajouté au quinzième siècle en style gothico-catalan. Sans doute est-ce l’influence arabe, quoique largement décalée dans le temps, qui donne cette impression. Palerme a été reconquise sur eux il y a un siècle, et la cathédrale de Séville sera construite à la place de la mosquée détruite (sauf son minaret, la Giralda, qui fait office de clocher séparé) après la reconquista des Rois Catholiques.

 

560b2 Palermo, Cattedrale

 

560b3 Palermo, Cattedrale

 

Encore deux vues de détails du flanc sud de cette splendide cathédrale, qui a subi des modifications et des ajouts jusqu’au dix-huitième siècle. On se rend compte que le style de ces deux petits dômes sur des chapelles latérales n’a rien de commun avec ces fenêtres en meurtrières sous de larges arches gothiques, qui surmontent des colonnettes blanches contrastant avec la pierre rouge des murs.

 

560c1 Palerme, cathédrale, abside

 

560c2 Palerme, cathédrale, abside

 

Mais c’est lorsque l’on aborde le côté est que l’on est frappé par cette abside et ces absidioles nettement marquées par l’époque arabe, sans doute aussi du fait de l’influence des ouvriers arabes qui, on l’a vu, étaient autorisés à rester sur le sol sicilien après l’avènement des Normands, cela se détachant entre des tours normandes toutes fines et légères.

 

560d Palerme, cathédrale, sous le porche

 

Nous allons pénétrer dans la cathédrale. Sous le porche, on peut voir cette sculpture en haut-relief et en ronde-bosse, commémorant le couronnement en tant que roi de Sicile de Victor-Amédée II, duc de Savoie, le 24 décembre 1713, accompagnée d’une plaque en l’honneur des rois. Ce brave homme avait cru bon de s’opposer à la France en prenant part à la Ligue d’Augsbourg, ce qui lui a valu deux défaites successives et une paix séparée en 1696. Dans la Guerre de Succession d’Espagne, il s’allie à l’Autriche en 1703, et voit ses États occupés par le duc de Vendôme. Alors il se lance à l’assaut, récupère son Piémont en 1706, met le siège devant Toulon en 1707 ce qui amène la flotte française à se saborder, mais il se retire et, battu, il perd la Savoie. Pour le duc de Savoie, c’est moche. Du coup, devenu prudent, il se déclare neutre et, lors des traités d’Utrecht, en 1713, on lui rend sa Savoie, on lui donne une partie du Milanais et la Sicile, d’où le couronnement ci-dessus. Mais, décidément, il n’aime pas ce que j’aime, il a été l’ennemi de la France et maintenant il ne se plaît pas en Sicile, trop éloignée à son goût de la Savoie et du Piémont (mais pour les rois d’Espagne ou pour l’empereur d’Allemagne, était-ce plus proche ?), et au terme d’une négociation avec l’empereur Charles VI il l’échange contre la Sardaigne en 1720. Sur 66 ans de vie, sur 57 ans de règne, il aura été roi de Sicile pendant moins de sept ans. Je pense que s’ils avaient pu le prévoir, les Palermitains n’auraient pas fait la dépense de cette plaque…

 

560e Palerme, cathédrale, la nef

 

Certes, la nef est grandiose, elle est belle, mais à mon goût elle ne vaut pas l’extérieur. Ni les décorations, ni les formes, ni la couleur n’égalent la chaude pierre, la chaude architecture extérieure.

 

560f1 Palerme, cathédrale, bénitier

 

560f2 Palerme, cathédrale, bénitier avec vue de Florence

 

Cela n’empêche pas des détails d’être intéressants. Par exemple, sur le pilier de la nef en face de l’entrée latérale sud, ainsi que sur le pilier symétrique nord, on trouve ces beaux bénitiers de marbre. Chacun représente deux scènes superposées, et l’une de ces quatre scènes, très curieusement, est plantée dans un décor qui reprend les principaux monuments de Florence. C’est non seulement original, mais c’est aussi très décoratif.

 

560g Palerme, cathédrale

 

On peut remarquer aussi cette mosaïque de Vierge à l’Enfant de style byzantin, mais à vrai dire, malgré son regard tourné sur le côté je ne lui trouve pas d’humanité, à part une main posée sur l’épaule de Jésus elle ne lui donne pas sa tendresse comme parfois, elle est sérieuse mais pas grave et triste comme souvent, et Jésus lui-même a une sorte de petit sourire qui enlève toute signification à son geste du bras.

 

560h1 Palerme, cathédrale

 

560h2 Palerme, cathédrale

 

Tout le long de la nef principale, sur chaque pilier, est représentée une figure de saint. Les personnages ne sont pas choisis parmi les apôtres, ou parmi les contemporains de Jésus, ou parmi les patrons de la ville, ou parmi les martyrs, c’est un mélange qui semble avoir été pris au hasard. Par exemple, je ne vois pas le lien entre Marie-Madeleine et saint Laurent. Mais ces statues, comme à Saint-Jean-de-Latran à Rome, quoique moins grandes, donnent une impression de majesté à cette cathédrale.

 

561a1 Palerme, cathédrale, Roger II

 

561a2 Palerme, cathédrale, Roger II

 

561a3 Palerme, cathédrale, Roger II

 

Dans le bas de l’église, se trouve un espace isolé par des panneaux et des barrières, mais cela vaut bien les quelques Euros qui sont demandés pour y pénétrer, parce que là se trouvent les tombes de quatre personnages clés de la construction de la Sicile d’aujourd’hui. Et d’abord celle de Roger II, qui a succédé à son père Roger I mais qui a été le premier à être investi officiellement du titre de roi de Sicile, en 1129.

 

561b Palerme, cathédrale, Henri VI

 

Là également est enseveli Henri VI. C’est un Hohenstaufen, un Souabe, le fils de l’empereur germanique Frédéric Barberousse. Quand, au terme des événements que je raconte dans l’autre article d’aujourd’hui, il coiffe la couronne de Sicile, cela signe le passage de la dynastie normande à la dynastie Souabe.

 

561c Palerme, cathédrale, Constance

 

Pourtant, son fils aura du sang normand dans les veines, puisque Henri VI avait épousé Constance de Hauteville, la fille de Roger II. Mais en ce temps-là on ne considère que la transmission du nom par les hommes, et c’est eux qui gouvernent et sont rois. Des femmes peuvent être régentes, mais leur titre de reine n’est dû qu’à la couronne de leur mari. Même si, dans tout ce que j’ai lu au sujet de la Sicile, on ne parle que de la fin de la dynastie normande, pour moi il est important d’évoquer aussi cette Constance, intermédiaire à travers qui se prolonge la domination normande.

 

561d1 Palerme, cathédrale, Frédéric II

 

561d2 Palerme, cathédrale, Frédéric II

 

Nous voici devant la tombe de Frédéric II de Hohenstaufen, le fils de Henri VI et de Constance de Hauteville, né le 26 décembre 1194, quand son père venait d’être couronné roi de Sicile le 25 décembre. Peut-être l’émotion de la cérémonie du couronnement a-t-elle déclenché l’accouchement, quoique le sacre ait eu lieu à Palerme et la naissance du côté d’Ancône, qui est sur la côte est d’Italie, assez au nord, circonstance qui laisse à penser que Constance n’a pas assisté à l’événement. C’est ce Frédéric II qui, régnant de 1220 à 1250 sur le Saint Empire Romain Germanique, a été trois fois excommunié, qui a soutenu l’antipape, qui a obtenu sans croisade guerrière la concession de Jérusalem dont il s’est déclaré roi et qui, bien sûr, a été roi de Sicile. Entre ses enfants légitimes de ses quatre épouses successives et ses enfants illégitimes de diverses autres femmes, il aurait été dix-neuf fois père. De toutes ces fatigues, il se repose dans la cathédrale de Palerme.

 

561e Palerme, cathédrale, Constance

 

Il y a deux Constance, celle dont je viens de parler occupe l’un des gros sarcophages rouges comme les rois, mais l’autre aussi est ensevelie dans la cathédrale de Palerme. Celle dont on voit ici la tombe dans un sarcophage antique (du troisième siècle après Jésus-Christ, et retravaillé pour l’accueillir) est Constance d’Aragon, fille du roi Alphonse II d’Aragon. Née en 1179, elle a épousé à l’âge de 19 ans Éméric, roi de Hongrie. Veuve en 1204, elle est épousée en 1209, à l’âge de 30 ans, par l’empereur Frédéric II, qui n’a alors que… 14 ans et à qui elle donne un fils deux ans plus tard, le futur Henri VII. Elle aussi a donc été reine de Sicile, mais quand elle est morte en 1222, à Catane, elle n’a pas eu droit à ce grand cercueil de porphyre, peut-être parce que son veuf se remariera plusieurs fois.

 

561f Palerme, cathédrale, Duc Guillaume..

 

J’en finirai avec les tombes en montrant ce sarcophage d’un certain duc Guillaume, sans autre précision. Mais si malgré tout je choisis de placer cette photo, c’est parce que je suppose que c’est le fils de Roger Borsa (fils aîné de Robert Guiscard), né en 1095, devenu duc d’Apulie, de Calabre et de Sicile en 1111, mais Roger II a assumé personnellement le pouvoir en Sicile. Ce Guillaume est mort en 1127 sans enfant, et Roger II, quoique cela lui vaille d’être excommunié, estime logique de se considérer comme l’héritier de ses possessions du sud de l’Italie continentale. C’est le royaume des Deux-Siciles.

 

En 1491, sur décision du vice-roi on procéda à la reconnaissance officielle des tombes royales de la cathédrale de Palerme, et les sarcophages furent ouverts en cette occasion. Les vêtements funèbres de Constance d’Aragon furent transférés au trésor de la cathédrale. Le peuple était furieux de cette violation, aussi s’empressa-t-on de tout remettre dans le sarcophage. Toutefois, les bijoux ne furent pas replacés sur ce qui restait de Constance, mais dans une cassette à ses pieds. Et puis lorsque l’on a restructuré la cathédrale, en 1781, on y a placé les tombes là où on peut les voir aujourd’hui, et à cette occasion on les a de nouveau violées. La description dit que le crâne de Constance d’Aragon était couvert d’une coiffe à laquelle étaient encore accrochés de longs cheveux blonds. On trouve aussi cinq anneaux, mais un collier décrit en 1491 ne figure plus dans l’inventaire de 1781. Sa coiffe et ses bijoux ne sont pas replacés dans sa tombe et quand, en 1848, on procède à une exposition muséographique, il manque deux anneaux, mais ces disparitions ne sont vraisemblablement pas dues à des vols, plutôt à des ventes pour participer au financement de la coûteuse restructuration de la cathédrale. Lamentable. Le voleur est un salopard qui agit égoïstement pour son propre compte et qui en est tellement conscient qu’il se cache précautionneusement. Mais celui qui aliène officiellement des bijoux royaux dont il dépouille les restes d’une reine et croit bien faire parce que cela contribue à financer des travaux dont seule une partie est indispensable pour le maintien du bâtiment mais dont la plus grande part est destinée à moderniser et embellir la cathédrale, celui-là est un parfait inconscient, ce qui le rend encore plus dangereux que le voleur. Que l’on ne croie surtout pas que je fais ici l’éloge de la malhonnêteté. Je ne parle évidemment pas de l’aspect moral.

 

562a1 Palerme, cathédrale, char de santa Rosalia

 

562a2 Palerme, cathédrale, char de santa Rosalia

 

Passons au musée de la cathédrale, ou à son trésor. Tout près de l’entrée, on peut voir cette représentation du char de santa Rosalia. Il s’agit d’une sainte patronne de la ville de Palerme qui fait l’objet de célébrations chaque année les 14 et 15 juillet. Le premier jour c’est une fête profane, où la statue de la sainte est portée en ville sur un char créé spécialement, et avec un défilé de charrettes siciliennes traditionnelles décorées et attelées, portant chacune une jeune palermitaine toute jolie et élégante symbolisant sainte Rosalie. Le deuxième jour, dans la soirée, a lieu une grande procession religieuse au cours de laquelle un autre char porte la statue de sainte Rosalie de la cathédrale à une place proche du port puis revient à la cathédrale où a lieu une cérémonie religieuse. Ceci est une maquette du char proposé pour 2000 et 2001.

 

562b Palerme, cathédrale, couronne de Constance

 

Plus haut, j’ai parlé du sarcophage de Constance d’Aragon et de la coiffe qui a été retrouvée sur son crâne lorsque l’on a ouvert sa tombe. La voici. C’est, je trouve, un objet émouvant, resté sur elle de sa mort en 1222 à son transfert à la cathédrale en 1781 soit plus de cinq siècles et demi. Il est également intéressant de savoir que c’est un travail palermitain, œuvre des artisans du palais royal.

 

562c Palerme, cathédrale, sépulture archevêque Ugone

 

Dans la crypte se trouvent bon nombre de sarcophages antiques utilisés pour ensevelir des personnages du Moyen-Âge. Ici, c’est l’archevêque Ugone, mort en 1150, connu pour avoir fait transporter de Toscane à Palerme le corps de sainte Christine. Sur ce sarcophage romain sculpté deux génies ailés encadrant un homme en toge qui représentait le défunt, on a retravaillé le personnage central pour le transformer en Christ bénissant. En-dessous de cette effigie, deux masques avec à leur gauche une Cérès déesse des moissons et de la récolte portant une corne d’abondance, et à leur gauche le dieu Tibre, avec un poisson dans la main. Dans les angles, cette figure féminine est Diane et la figure masculine est Apollon.

 

562d1 Palerme, cathédrale, sépulture du cardinal Tagliavi

 

562d2 Palerme, cathédrale, sépulture du cardinal Tagliavi

 

Autre sarcophage antique, celui qui contient les restes du cardinal Pietro Tagliavia d’Aragon, archevêque de Palerme mort en 1558 et qui a participé au concile de Trente. Nous ne sommes plus du tout à la même époque que Ugone. Ce sarcophage est romain lui aussi, mais paléochrétien. Il n’a donc pas été nécessaire de le retravailler pour l’adapter à ce prélat catholique. La grande croix surmontée de la couronne de laurier soutenue par deux colombes est d’origine. Sur les bords internes de la couronne de laurier, on remarque comme de petites excroissances. C’est qu’au centre de la couronne figurait le monogramme du Christ, les lettres grecques Rho (comme un P latin) et Khi (comme un X latin) l’un dans l’autre. Si ce monogramme a été brisé, il est aisé de deviner que c’est accidentellement, et non volontairement. Sous la croix, deux soldats avec leur lance regardent en l’air. Je suppose qu’il s’agit des Romains qui ont tendu à Jésus l’éponge imbibée de vinaigre et ont percé son flanc. Douze personnages en toge et en sandales, six de chaque côté, avancent, la main droite tendue vers la couronne. Un écriteau explicatif dit balancer, pour l’interprétation, entre les douze apôtres et une procession pour le triomphe de la croix. Ce doute m’étonne, parce que je vois clairement cinq auréoles sur ces hommes, et même cinq et demie, l’une d’entre elles étant brisée. Des marques dans la pierre au-dessus des autres têtes montre que ces personnages étaient tous auréolés. Je ne vois donc pas pourquoi tous les participants à une procession seraient saints. Par ailleurs, le fait que Judas ne soit évidemment pas saint ne change rien, puisque selon les Actes des Apôtres il aurait été remplacé par Matthias après la mort de Jésus.

 

562e Palerme, cathédrale

 

Avant de remonter à la surface, voici une vue un peu générale de la crypte avec ses sarcophages. On reconnaît, dans le fond, celui dont je viens de parler.

 

562f Palerme, palais des rois normands

 

Sortant de la cathédrale, nous nous sommes dirigés vers le Palazzo dei Normanni, le palais des rois normands. Je le montre juste en passant, parce que nous comptons bien y revenir pour le visiter.

 

562g1 Palerme, Porta Nuova

 

562g2 Palermo, Porta Nuova, Quattro Mori

 

Puis, tout au bout du corso Vittorio Emanuele, nous franchissons la Porta Nuova qui date de Charles Quint. Sur sa face extérieure, on peut admirer ces célèbres effigies d’hommes, les Quattro Mori, les Quatre Maures. Nous nous attablons à une terrasse pour boire un rafraîchissement, avant de rentrer à pied jusqu’à la via Roma où nous aurons un bus direct vers notre "home". Cela nous fait passer devant la statue de Charles Quint dont j’ai parlé avant-hier, le 3 juillet, comme un rappel de cette porte de ville.

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Published by Thierry Jamard
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14 août 2010 6 14 /08 /août /2010 19:59

Aujourd’hui 5 juillet, nous avons visité la cathédrale de Palerme. Quatre souverains ayant régné sur la Sicile y sont enterrés, ce sont :

 

 a) Roger II, roi de Sicile, fils de Roger I de Sicile et neveu de Robert Guiscard

 b) Henri VI, fils de Frédéric Barberousse, empereur germanique et roi de Sicile

 c) Constance, fille de Roger II, femme de l’empereur germanique Henri VI qui remplacera la dynastie normande par la dynastie Souabe

 d) Frédéric II, fils des deux précédents, empereur germanique qui régnera sur la Sicile

  

 

Pensant que ces tombes étaient l’occasion de raconter, non événement par événement, mais dans sa continuité, une grande page d’histoire de Sicile, près de deux siècles, de 1059 à 1250, une page pleine d’aventures et de rebondissements, je consacre à cela un article entier. Il pourra servir de référence par la suite, pour aller chercher telle ou telle information utile afin de mieux comprendre un monument, un musée, etc.

 

 

1030– Premier Normand en Italie, Rainulf Drengot, originaire d’Avesnes-en-Bray à l’est de Rouen, au service du duc de Naples obtient la seigneurie d’Aversa

 

 1035– Trois fils de Tancrède de Hauteville (son fief, aujourd’hui Hauteville-la-Guichard, est dans la Manche, à l’entrée du Cotentin, un peu au nord de la route de Saint-Lô à Coutances) arrivent en Italie. La quasi totalité de ses douze fils suivront le même chemin. Ils maîtrisent la charge de cavalerie, inconnue en Italie du sud

 

1037– La seigneurie d’Aversa devient comté

 

 1042– Guillaume de Hauteville "Bras de Fer" s’empare des Pouilles et est proclamé comte de Pouilles à Matera

 

 1051– Robert de Hauteville "le Guiscard" (= "le Sage" ou "l’Avisé") conquiert la Calabre

 

 1052– Les frères de Hauteville font prisonnier le pape Léon IX et obtiennent l’investiture de leurs possessions

 

 1059– Robert Guiscard obtient du pape Nicolas II l’investiture sur Pouilles et Calabre et le comté de Sicile occupé par les Sarrasins

 

 1061– L’émir de Syracuse demande à Roger I (frère de Robert, qui travaille pour lui) son aide en Sicile. La tentative de conquête de Messine échoue

 En compagnie de Robert, Roger I franchit de nouveau le détroit. Ils conquièrent Messine et défont à Enna l’émir Ibn al-Hawwas, puis Roger conquiert Troina

 

 1063– Roger I défait à Cerami les Sarrasins des deux fils du sultan Ibn ath-Thumnah, Ayub et Ali

 

 1064– Les Sarrasins repoussent une attaque de Robert Guiscard et Roger I contre Palerme

 

 1071– À Misilmeri, Roger I écrase les Sarrasins d’Ayub. Après avoir conquis Bari (Pouilles), Robert Guiscard et Roger I retournent en Sicile avec une puissante flotte, prennent Catane et assiègent Palerme par terre et par mer. Roger I prend le château de Yahya (aujourd’hui église Saint Jean des Lépreux). Les Normands défont la flotte Sarrasine puis brûlent les navires arabes dans le port de Palerme

 

 1072– Le 10 janvier, Robert Guiscard, sa femme Sighelgaita (qui est une combattante), son frère Roger I, entrent triomphalement dans l’église Santa Maria pour l’action de grâce rituelle. Roger I est investi Grand Comte de Sicile. Les Normands s’entourent d’administrateurs Sarrasins, autorisés à conserver leurs coutumes et leur religion

 

 1077– Capitulation de Trapani

 

 1078– Reddition de Taormina

 

 1082– Robert Guiscard, opposé à l’empereur grec byzantin Alexis I Comnène, prend Durazzo (grand port d’Albanie, face à Bari)

 

 1084– Le pape Grégoire VII, assiégé dans le château Saint-Ange par l’empereur germanique Henri IV auquel il est opposé dans la querelle des Investitures, fait appel à Robert Guiscard qui défait l’empereur. Sac de Rome par les troupes normandes. Le pape est emmené en exil dans la capitale de Robert, Salerne

 

 1085– Robert Guiscard reconquiert Corfou, et meurt peu après. Son fils Roger Borsa lui succède. Bataille navale de Roger I contre l’émir Bernavert de Syracuse, tué au combat. La ville se rend en apprenant cette nouvelle

 

 1087– Capitulation de l’émir Ibn Hamud, d’Enna

 

 1088– Butera passe aux Normands

 

 1091– Reddition de Noto. La totalité de la Sicile est conquise

 

 1095– Naissance du fils de Roger I, qui deviendra Roger II

 

 1098– Roger I reçoit la lettre qui lui confère la Légation perpétuelle (le "legatus a latere" est l’équivalent du pape dans le territoire qui lui est assigné)

 

 1101– En Sicile, mort de Roger I. Son fils Roger II n’a que 6 ans, la reine Adélaïde assume la régence

 

 1111– Dans l’Italie du sud, mort de Roger Borsa. Son fils Guillaume I, qui n’a alors que seize ou dix-sept ans, lui succède

 

 1113– Roger II assume personnellement le pouvoir sur la Sicile

 

 1127– Mort de Guillaume I, duc de Pouilles, d’Apulie, et de Calabre, dernier descendant de Robert Guiscard (il meurt sans enfant). Roger II revendique la succession. Le pape Honorius II, craignant un royaume puissant au sud de Rome et préférant nombre de petits états, excommunie Roger II et organise une ligue entre les insurgés de Pouilles, Calabre, Sicile

 

 1128– Roger II, vainqueur de la ligue, contraint le pape au traité de Bénévent qui l’investit duc des Pouilles, de Calabre et de Sicile

 

 1029– La diète de Melfi ratifie l’accession de Roger II au titre de roi. L’empereur germanique Lothaire arrive en Italie, Pouilles et Campanie se rebellent contre Roger II. Après le départ de Lothaire, Roger vient à bout de la rébellion

 

 1130– Mort du pape Honorius II. Incapables de se mettre d’accord, les cardinaux élisent deux papes, un très petit nombre de cardinaux choisissent Innocent II appuyé par l’empereur Lothaire qui s’inquiète de la montée en puissance de Roger II, et la majorité des cardinaux élisent Anaclet II reconnu comme légitime par Roger II, lequel Anaclet, par une bulle du 26 septembre, confère la couronne de Sicile à Roger II et à ses successeurs, et le couronne le jour de Noël (mosaïque de la Martorana à Palerme où le Christ remplace le pape Anaclet II)

 

 1131– Roger II mate une révolte sur le continent. Retour de Naples, il est pris dans une violente tempête, fait le vœu de construire une église là où il pourrait accoster, aborde à Cefalù, entreprend la construction de la cathédrale

 

 1136– Lothaire tente une seconde expédition en Italie. Il parvient à conquérir Pouilles et Campanie tandis que Pise, son alliée, prend et détruit Amalfi. Mais la chaleur et le mécontentement des troupes le contraignent à repartir et à abandonner Innocent II à son sort. Mort de Lothaire. Lutte pour sa succession entre son fils Conrad III et Henri le Lion

 

 1138– Mort d’Anaclet II

 

 1139– Roger II a attendu prudemment à Palerme l’évolution des événements. Le moment est venu de franchir le détroit et, à Garigliano, il défait Innocent II et le fait prisonnier. Au traité de Mignano, le pape confère à Roger II le royaume de Sicile, le duché des Pouilles, la principauté de Capoue et renouvelle la Légation apostolique. Naples se soumet, et Roger punit avec grande rigueur les rebelles

 

 1140– Transformant le palais arabe Al-Khalesa de Palerme en palais royal normand (le Palazzo dei Normanni), Roger II achève la construction de la chapelle palatine. Désormais tranquille, il promulgue son code : liberté de coutumes et de culte mais le roi reçoit son pouvoir de Dieu dont il est le seul interprète. Lois, justice, administration sont de son seul pouvoir, exécutés en son nom. Le clergé conserve ses prérogatives mais peut être révoqué par le roi. Le ducat est la seule monnaie du royaume

 

 1142– Roger II fonde le monastère San Giovanni dei Eremiti

 

 1146– L’amiral Georges d’Antioche se tourne vers l’Afrique du Nord. Il conquiert Tripoli et soumet à Roger II la côte jusqu’au Cap Bon (extrême pointe est de la Tunisie, juste en face de Marsala, en Sicile)

 

 1147– Georges d’Antioche fait des incursions en Grèce, pousse jusqu’à Thèbes et en rapporte la manufacture impériale byzantine de broderie pour implanter à Palerme une florissante manufacture de soie

 

 1151– Roger II fait couronner roi de Sicile son fils Guillaume I

 

 1154– Mort de Roger II, peu avant la naissance de sa fille, Constance de Hauteville. Il est enterré dans la cathédrale de Palerme. Guillaume I "le Mauvais" lui succède. Nommant l’Émir des Émirs gouverneur du royaume, Guillaume I mécontente le peuple. Frédéric Barberousse est couronné empereur par le nouveau pape Hadrien IV

 

 1155– Manuel Comnène, empereur de Byzance, charge son général Michel Paléologue de reconquérir les Pouilles. Celui-ci s’empare de Bari

 

 1156– Vainqueur à Brindisi de l’armée byzantine, Guillaume I réprime durement la révolte des nobles et des cités qui s’était étendue jusqu’à la Sicile

 

 1160– Les Almohades lui reprennent ses possessions d’Afrique, prétexte pour les nobles d’ourdir une conjuration et d’assassiner l’Émir des Émirs. Guillaume I le remplace par un triumvirat

 

 1161– La conjuration fait Guillaume prisonnier, saccage son palais, tue son fils Roger. Le clergé, avec la population restée fidèle, le libère. Féroce répression. Il meurt en 1166. Son fils Guillaume II n’a que 8 ans, sa mère Marguerite assume la régence face à de terribles intrigues de cour

 

1165– Naissance de Henri de Hohenstaufen, fils de Frédéric Barberousse

 

1171– Marguerite se voit imposer par le pape un archevêque de Palerme opposé à elle, Gualtiero Offamilio. Guillaume II "le Bon" assume personnellement, il construit une nouvelle cathédrale à Monreale, érigé en diocèse

 

1177– Guillaume II et le pape soutiennent la ligue lombarde qui défait l’empereur Frédéric Barberousse, lequel accepte le traité de Venise stipulant 15 ans de paix. Mariage de Guillaume II avec Jeanne, fille de Henri II d’Angleterre et d’Aliénor d’Aquitaine, sœur de Richard Cœur de Lion et de Jean sans Terre, alors âgée de 12 ans (née en 1165). Offamilio, comprenant que le diocèse et la cathédrale de Monreale sont destinés à mettre des limites à son pouvoir, construit à Palerme une nouvelle cathédrale pour concurrencer celle de Monreale

 

1186– À Milan, Constance, fille de Roger II, épouse Henri de Hohenstaufen, le fils de Frédéric Barberousse, et tous deux reçoivent la couronne de fer

 

1187– La perte de Thessalonique signe la fin du rêve normand de conquérir Byzance mais la flotte normande se déchaîne sur les côtes africaines en soutien à la troisième croisade

 

1189– Guillaume II meurt à 36 ans, sans descendance.

 

1190– Mort de Frédéric Barberousse. Son fils Henri VI lui succède. Tancrède de Lecce, petit-fils de Roger II (fils bâtard du fils aîné de Roger II avec Emma, fille du comte de Lecce), est couronné roi de Sicile par Gualtiero Offamilio. Il se trouve en butte aux prétentions à ce trône de Constance, femme d’Henri VI parce que fille légitime de Roger II, et de Jeanne, sœur du nouveau roi d’Angleterre, Richard Cœur de Lion parce que veuve du roi Guillaume II

 

1191– Tancrède reconquiert les territoires continentaux occupés par Henri VI qui, à cause d’une épidémie et de la chaleur, doit quitter l’Italie. Tancrède en profite pour se saisir de Constance à Salerne, et il la retient prisonnière, à Palerme d’abord, à Naples ensuite

 

1192– Le pape Célestin V investit Tancrède, mais celui-ci doit restituer l’impératrice Constance à son mari et abandonner ses privilèges ecclésiastiques

 

1194– Mort de Tancrède. Henri VI envahit le royaume et, à Noël, dans la cathédrale de Palerme, se fait couronner roi de Sicile. C’est la fin de la dynastie normande en Sicile, l’avènement des Souabes. Le lendemain, à Iesi (près d’Ancône), sous une tente, Constance met au monde Frédéric de Hohenstaufen, futur Frédéric II

 

1197– Le 28 septembre, mort de Henri VI de Hohenstaufen, de la malaria, à Messine

 

1198– Mort de Constance de Hauteville le 27 novembre. Frédéric II, à moins de 4 ans, est couronné roi de Sicile. Par la volonté de sa mère, il est élevé en Sicile jusqu’à ses 17 ans

 

1209– Le futur Frédéric II, âgé de 14 ans, épouse Constance d’Aragon, de 11 ans son aînée, fille du roi Alphonse II d’Aragon

 

1215– Le 27 juillet, à Bouvines, avec Philippe-Auguste de France, Frédéric II défait son rival Othon IV de Brunswick qui menait une coalition anglo-germano-flamande et est couronné empereur d’Allemagne. Pour obtenir l’appui du pape, il a promis de maintenir séparés l’Empire Germanique et le royaume de Sicile, de respecter les territoires de l’Église, de monter la quatrième croisade

 

1216– Frédéric II ne respecte que le premier de ces engagements, en donnant le sud de l’Italie à Henri, fils qu’il a eu en 1211 de Constance d’Aragon, sous la régence d’un conseil agréé par le pape

 

1217– Occupé à réorganiser le royaume, Frédéric II ne prend pas part à la croisade. Il désigne son fils Henri roi d’Allemagne sous la régence de l’archevêque de Cologne, et garde pour lui le royaume de Sicile

 

1220– Réitérant son intention de partir pour la Terre Sainte, Frédéric II obtient d’être couronné empereur par le pape

 

1222– Mort de sa femme Constance d’Aragon

 

1224– Frédéric II fonde l’université de Naples, première université d’État et laïque

 

1225– Pour réprimer l’insubordination des musulmans de Sicile, Frédéric II les déporte à Lucera en Pouilles, mais les laisse pratiquer leurs usages et leur religion. Il épouse en secondes noces Yolande de Brienne, héritière par son père Jean de Brienne du titre de reine de Jérusalem

 

1227– Le nouveau pape Grégoire IX le contraint à la croisade. Il s’embarque à Brindisi mais la peste s’abat sur ses navires, il rentre à Otrante, le pape l’excommunie.

 

1228– Henri, fils de Frédéric II, assume personnellement le pouvoir en Allemagne. Mort de Yolande de Brienne, reine de Jérusalem, seconde épouse de Frédéric II

 

1229– Frédéric II se rend en Terre Sainte. Plutôt que de guerroyer contre le sultan d’Égypte, il s’entend avec lui et obtient de façon pacifique la restitution de Jérusalem, Bethléem, Nazareth et un accès à la mer

 

1230– Il se couronne lui-même roi de Jérusalem et, de retour en Italie, défait son beau-père Jean de Brienne qui commande les armées du pape. Par le traité de Saint-Germain, le pape lève l’excommunication. Il accueille Frédéric II à Rome et ratifie les accords passés avec le sultan

 

1231– Les villes siciliennes de Centuripe et de Montalbo se révoltent. Frédéric II déporte leur habitants dans la ville nouvelle d’Augusta. Suite à cela, nombre de communes lombardes refusent de participer à la diète qu’il a convoquée à Ravenne, ouvrant ainsi les hostilités

 

1232– Frédéric II donne à la grande féodalité allemande la souveraineté territoriale au détriment des cités, il impose une centralisation du pouvoir (réformes dites "constitutions melfitaines", ce qui provoque un mécontentement. Autre mécontentement, celui qui est suscité par l’impitoyable persécution des hérétiques. Tous ces mécontentements se transforment en rébellion ouverte, menée par son propre fils Henri. Frédéric oblige son fils à se soumettre

 

1234– Henri ne tient pas sa parole, il s’allie aux communes italiennes et au roi de France contre son père

 

1235– Frédéric II épouse en troisièmes noces Isabelle d’Angleterre, fille de Jean Sans Terre et sœur de Henri III Plantagenêt roi d’Angleterre et, ayant obtenu l’appui de ce dernier, il dompte la révolte en Allemagne. Il s’attache à réorganiser son administration, sa justice, son armée

 

1236– Les communes rebelles s’étant organisées contre Frédéric II en une alliance, leur insubordination prend encore de l’ampleur. Il part d’Allemagne à la tête d’une puissante armée, prend Bergame, Vicenza, Mantoue, Padoue

 

1237– Frédéric II fait élire Conrad (Corrado en italien), alors âgé de 9 ans, à la place de Henri, sous la tutelle de l’évêque de Magonza. Il impose un nouvel ordre en Italie du Nord qu’il partage en cinq vicariats gouvernés par des fonctionnaires d’État sous la direction d’un lieutenant impérial, les cités étant gouvernées par un podestat élu, mais agréé par le souverain

 

1239– Le pape Grégoire IX, indigné que Frédéric II ait refusé sa médiation entre les communes et lui, et inquiet pour l’Église des conséquences des constitutions melfitaines, renforce encore la ligue en s’alliant à Gênes et à Venise. Enzo, fils naturel de Frédéric II avec Adélaïde d'Urslingen, est couronné roi de Sardaigne, une possession de l’Église, ce qui sert de prétexte à Grégoire IX pour excommunier (c’est la seconde fois) Frédéric II, qui réagit en confisquant les biens ecclésiastiques, et en imposant aux prêtres, ses sujets, d’officier le service divin

 

1240– Frédéric II tente une attaque armée contre le pape, mais les Romains le contraignent à se retirer

 

1241– Cités et familles sont partagées entre Guelfes partisans du pape et Gibelins partisans de l’empereur. Pour le déposer, le pape convoque à Rome un concile, que Frédéric II tente d’empêcher de se réunir

 

1242– Enzo, fils de Frédéric II et roi de Sardaigne, attaque la flotte génoise et fait prisonniers les prélats qu’elle transportait vers le concile de Rome, qui de ce fait se trouve empêché

 

1243– Frédéric II marche de nouveau sur Rome, au moment de la mort de Grégoire IX et de l’élection d’Innocent IV, lequel trouve protection auprès du roi de France (saint Louis) et convoque un concile à Lyon

 

1245– Le concile se tient à Lyon, Frédéric II est excommunié (pour la troisième fois) et déposé pour parjure, sacrilège, suspicion d’hérésie, viol de la paix entre l’Église et l’Empire et de ses devoirs féodaux comme roi se Sicile. Frédéric II conteste la sentence et accuse le pape d’abus de pouvoir, ce qui fait rebondir et s’intensifier la querelle entre Guelfes et Gibelins. Innocent IV réaffirme le primat du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel

 

1247– Guillaume de Hollande est élu roi d’Allemagne. Conrad, fils de Frédéric II, trahi par son tuteur Henri le Raspon qui s’était fait élire roi, continue la lutte pour ses propres intérêts et pour ceux de son père en s’alliant la petite noblesse et les communes allemandes. Frédéric II, parti pour Lyon afin d’y rencontrer le pape, interrompt son voyage à cause de l’insurrection de la gibeline Parme. Les Parmesans assiégés effectuent une sortie qui surprend les troupes impériales et ils détruisent leur camp fortifié. La situation pour Frédéric II est grave, y compris dans le sud où l’impossibilité des célébrations religieuses et les fortes pressions fiscales pour le soutien de la guerre suscitent rébellions et complots

 

1249– Pier delle Vigne, l’un des plus fidèles conseillers de Frédéric II, suspect et accusé de trahison, se suicide en prison. Enzo, le fils préféré, est défait à Fossalta et fait prisonnier, il mourra en prison (en 1272 après 23 ans de captivité à Bologne). Pour reprendre la lutte, Frédéric II se retire en Sicile où lui arrivent de bonnes nouvelles, son fils Frédéric d’Antioche vainqueur des Guelfes exilés de Florence, la reconquête des cités rebelles d’Italie du nord, les Génois défaits près de Savone, Faenza conquise par son fils Manfred, Guillaume de Hollande défait par son fils Conrad

 

1250– Frédéric II meurt le 13 décembre 1250 quelques jours avant son cinquante-sixième anniversaire, à Castel Fiorentino dans les Pouilles, d’une attaque de fièvre intestinale

 

 

Arrêtons là cette petite chronique. Mais il est important de dire qui est Frédéric II. C'est un homme intelligent et cultivé, il parle latin, grec, sicilien, arabe, allemand et probablement hébreu. Il s’intéresse aux mathématiques, soutient les beaux-arts... Un homme complet.

 

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14 août 2010 6 14 /08 /août /2010 18:43

 

559a1 Palermo, indulgenza 

559a2 Palerme, indulgence

 

559a3 Palerme, indulgence

 

Nous consacrerons la journée d’aujourd’hui à la visite du jardin botanique de Palerme. Mais, histoire de goûter à l’air de la ville, nous quittons le bus dans le centre le matin et allons nous promener ici ou là pendant plusieurs heures avant de nous rendre à pied dans ce quartier un peu retiré. Au cours de notre promenade, je m’arrête à lire les inscriptions placées sous ces statuettes ou peintures représentant la Vierge ou un saint, et que l’on voit un peu partout, sur les murs des maisons, à l’air ou dans une petite niche, presque abandonnées ou garnies de fleurs, parfois avec une bougie allumée ou, ce qui évite l’entretien, une petite ampoule électrique. J’en sélectionne ici trois.

 

Sur la première, une statue de Marie dans un bel autel protégé par une grille, le cardinal offre une indulgence de cent jours à qui récitera un Ave ici, dans la rue, devant cette image. J’ai déjà eu l’occasion de dire ce que je pensais de ces indulgences calculées en jours, et qui desservent l’image du catholicisme auprès des sceptiques. Car enfin, lorsque cette indulgence a été décidée, ce n’était plus le Moyen-Âge, et l’Église proclame que pour Dieu le temps n’existe pas. Une indulgence de dix, de cent ou de mille jours n’a donc aucun sens et contredit l’affirmation précédente.

 

On peut, au choix, s’adresser à Marie ou à ses saints, parce que la même indulgence de cent jours est accordée à qui récite, devant l’effigie de saint Gaétan, d’ailleurs effacée mais qui avait été encadrée d’une belle fenêtre de marbre, un Pater. Normal, un Ave pour une sainte, un Pater pour un saint. Les deux offerts par le même cardinal Celesia à cinq ans d’intervalle.

 

Le plus bizarre survient avec ma troisième photo. Cette plaque est placée sous une statuette de la Vierge dans un autel joliment décoré et protégé derrière une porte vitrée. L’indulgence est attribuée par un autre cardinal seulement désigné par des initiales, et il n’y a pas de date. Il faut aussi réciter un Ave devant cette effigie, mais cette fois la "vraie dévotion" dans la prière est requise, et malgré cela Marie n’accordera, dans ce coin de rue, que quarante jours d’indulgence. C’est vraiment trop injuste. La même prière, adressée à la même sainte Vierge, mais cent mètres plus loin, et l’on ne bénéficie plus que de 40% de la grâce. Monseigneur le Cardinal de Palerme, ne serait-il pas temps de supprimer toutes ces plaques, pour la plus grande gloire de votre Église ?

 

559b1 Palerme, gay pride

 

Plus loin, sur un mur, je remarque une vieille affiche appelant à une Gay Pride à Palerme le 15 juin, il y a trois semaines. OMODIO, haine de l’homo. "Même couleur, même Dieu, même haine", dit le texte sous une série de quatre dessins décrivant une métamorphose qui en dit long sur les sentiments des homosexuels siciliens à l’encontre de l’Église.

 

559b2 Mussolini

 

Les images représentant Mussolini en photo véritable ou en caricature sont assez connues pour qu’on ait compris, je pense, le sens de ces dessins. Je note un fait linguistique amusant, le texte dit "Pour l’autodétermination de tous", mais tous, c’est en italien tutti au masculin et tutte au féminin. Alors dans un texte sur la liberté sexuelle, les rédacteurs de l’affiche auraient jugé mal venu que, même seulement pour la grammaire, le masculin l’emporte sur le féminin, et ils ont remplacé la dernière lettre par un astérisque pour laisser le lecteur adapter l’affiche à son cas, tutt*.

 

559c1 Palerme, jardin botanique

 

Mais avec mes histoires d’indulgences et d’affiche sur la liberté sexuelle, je ne dois pas oublier que mon sujet du jour, c’est le jardin botanique, rejoint en milieu d’après-midi après nos divagations dans la ville. En 1779, donc bien avant l’unification de l’Italie, est créée à Palerme l’Académie des Études Royales, avec une chaire de Botanique et Discipline Médicale. Le petit jardin concédé pour la culture des plantes médicinales destinées à l’enseignement étant vite devenu trop petit, un grand espace, ici même où nous sommes, est attribué pour le remplacer et son installation, ainsi que la construction des bâtiments de démonstration et de cours commencent en 1789. Notons (cocorico) que c’est un architecte français, Léon Dufourny, assisté de trois architectes palermitains, qui est chargé d’en établir les plans. En décembre 1795, c’est l’inauguration, ainsi que l’ouverture du jardin au public, la découverte des espèces végétales du monde entier n’étant plus réservée aux étudiants et aux savants. Au fur et à mesure des besoins, et parce que cette académie botanique de Palerme acquiert une réputation qui en fait un centre d’étude fréquenté par des spécialistes de toute l’Europe et du bassin méditerranéen, parce que, également, des naturalistes illustres lui offrent des espèces récoltées aux quatre coins du monde, l’espace offert au jardin botanique croît au cours des décennies, jusqu’à atteindre en 1892, un siècle après sa création, une superficie de 10 hectares.

 

559c2 Palerme, jardin botanique

 

559c3 Palerme, jardin botanique

 

559c4 Palerme, jardin botanique

 

Face au bâtiment du Gymnasium, on franchit une grille encadrée de deux têtes sculptées, et puis le bâtiment lui-même présente des deux côtés deux façades identiques, excepté que sur la façade intérieure, au sommet trônent des statues symbolisant les quatre saisons. Non, ici avec sa faucille ce n’est pas une adepte du communisme, près d’elle nul travailleur armé du marteau, ce n’est que la symbolisation de l’été et de la récolte du blé. Et devant les portes, d’autres statues encore viennent orner les lieux, car il s’agit d’une université prestigieuse.

 

559d Palerme, ruines de l'église Saint Denis (15e siècle)

 

Au fond d’une petite allée latérale, au milieu de plantes exotiques, on découvre soudain ces quelques ruines, tout ce qu’il reste d’une église du quinzième siècle dédiée à saint Denis. Belles ruines, mais bien petites. Peu importe, ce n’est pas pour cela que l’on est venu.

 

559e Palerme, jardin botanique, washingtonia filifera, d'Ar

 

Il y a des milliers de plantes et d’arbres, tous plus beaux, plus bizarres ou plus intéressants les uns que les autres. Hélas, il faudrait plus de talent que je n’en ai pour rendre en photo le gigantisme des uns, la bizarrerie des autres. Je vais donc sélectionner un tout petit nombre des espèces végétales très diverses que nous avons vues aujourd’hui. J’ai été impressionné par la haute silhouette nue de cette espèce de washingtonia filifera originaire d’Arizona. Sur une partie du tronc, du lierre s’accroche, et puis plus rien jusqu’à ce minuscule plumet au sommet. Chaque année, après la saison, le plumet desséché s’affaisse sur le tronc lui faisant un revêtement de longues feuilles mortes, et la saison suivante c’est un nouveau plumet qui se développe, exhaussant l’arbre encore davantage.

 

559f1 Palerme, jardin botanique, agave américaine marginat

 

On est plus habitué à voir cette agave américaine marginata originaire du Mexique, mais ici il y a un champ entier d’agaves de différents types. Quand on en voit un ou deux exemplaires, ici ou là, dans un jardin méditerranéen, sans avoir de point de comparaison, on ne se rend pas compte (du moins, moi je ne me rends pas compte) de l’infinie diversité de ces plantes.

 

559f2 Palerme, jardin botanique, opuntia pailana (cactacée

 

Pour l’opunta pailana, cette autre cactacée du Mexique, on connaît bien ses larges ovales couverts de piquants. Je préfère donc ici montrer en gros plan ses terribles épines et comment sa chair se structure en quadrillages réguliers, les aiguilles se développant en gerbe à chaque intersection.

 

559f3 Palerme, jardin botanique, mammilaria spinosissima, d

 

Tant que j’en suis aux plantes grasses, je passe tout de suite aux allées près des serres où sont présentées les plantes grasses en pots, celles de taille réduite qui seraient perdues en pleine terre, que les visiteurs piétineraient sans les remarquer, et que l’on observe bien plus aisément sur les tables qu’en se baissant jusqu’au sol. Ici, une mammilaria spinosissima originaire du Mexique, une mamellaire très très épineuse. Oui, on dirait bien une forme de poitrine féminine, mais quel bébé (ou quel homme goulu) oserait s’en approcher ?

 

559f4 Palerme, jardin botanique

 

Les feuilles de cette espèce de rose noire sont grasses, il s’agit donc, également, d’une plante exotique des pays chauds et secs. Mais j’ai eu beau chercher partout, pas trace d’une étiquette d’information. Son nom, son origine, me resteront donc inconnus. Mais qu’elle est belle, cette fleur qui n’en est pas une, puisque ses pétales sont sa chair.

 

559g1 Palerme, jardin botanique, ficus magnolioides, d'Aust

 

559g2 Palerme, jardin botanique, ficus magnolioides, d'Aust

 

Repartons vers le cœur du jardin. Un arbre extraordinaire, à la fois par se formes et par son ampleur gigantesque, c’est le ficus magnolioides (ficus macrophylla columnaris), qui vient de l’île de Lord Howe, en Australie. Sa façon de naître et de se développer, aussi, est incroyable. Un oiseau transporte la graine dans le ciel, généralement dans son intestin après l’avoir ingérée parce que les oiseaux sont très friands du fruit de cet arbre, et la laisse retomber dans ses excréments sans l’avoir digérée sur les rameaux hauts d’un autre arbre, quelle que soit sa nature, sans aucun rapport avec ce ficus. La graine germe et se développe comme une plante parasite, poussant un tronc et de petites ramifications. Dans un second temps, le jeune ficus va développer de nombreuses racines aériennes qui vont croître le long de l’écorce de l’arbre hôte, un hôte bien involontaire mais qui n’a pas de moyens de défense. Quand un homme contracte des parasites, il se gratte, s’il les attrape il les écrase sous son ongle, en dernier ressort il va acheter chez le pharmacien des produits toxiques pour le parasite. L’arbre n’a ni ongles pour se gratter, ni doigts pour attraper le parasite, ni argent pour s’acheter l’anti-puce ou l’anti vilaine bête qui lui suce le sang. De sorte que sans être contrariées dans leur évolution les racines aériennes atteignent le sol dans lequel elles vont chercher leur nourriture, puis croissent en largeur tout autour du tronc de l’arbre d’origine et se soudent entre elles jusqu’à complètement l’envelopper et, finalement, le phagocyter, donnant l’impression qu’elles sont non des racines mais le tronc lui-même. Faux tronc, racines aériennes joignant le sol, branches, le tout apparaît comme une masse ligneuse indistincte et de dimensions incroyables. Oui, tout ce que l'on voit sur ces deux photos appartient à un seul et mêmeficus.

 

Cet arbre développe des fleurs, mais ensuite jamais ne viennent, en Sicile, les fruits qu’aiment tant les oiseaux, parce que dans ce pays ne vivent pas les insectes australiens spécifiques qui, volant de fleur en fleur, permettent la pollinisation d’où viendra le fruit. Cet exemplaire a été introduit dans ce jardin botanique au début du dix-neuvième siècle, soit peu d’années après l’ouverture du parc, et on voit quel géant il est devenu en deux siècles. D’autres ont été introduits un peu partout sur les côtes de Sicile et il y a même à Palerme une avenue à laquelle un ignorant a donné le nom de Viale delle Magnolie, parce que les arbres qui la bordent ne sont pas des magnolias mais des ficus de cette espèce. Pour l’excuse de l’auteur de la bourde, je précise que le nom magnolioides veut dire en grec "qui a l’aspect d’un magnolia", de l’aveu même des botanistes qui lui ont donné ce nom.

 

559h1 Palerme, jardin botanique, bassin dit aquarium

 

559h2 Palerme, jardin botanique, aquarium

 

Un peu plus loin, au centre d’une place où convergent quatre larges allées ainsi que quelques petites allées secondaires, se trouve un grand bassin où croissent toutes sortes de plantes aquatiques, et qui est appelé l’aquarium. Certaines de ces plantes donnent de jolies fleurs.

 

559h3 Palerme, jardin botanique, tortue de Floride

 

Et puis de temps à autre, émerge du bassin pour prendre l’air à la surface une tortue d’eau. Typiquement une tortue de Floride comme nous en avons eu à la maison pendant quelques années. Ces adorables animaux minuscules, cadeau empoisonné fait aux enfants, bestioles qui ont trop crû et ont bien vite nécessité un grand aquarium terrarium avec tous les soins de nettoyage que cela entraînait. Elles s’appelaient Mariette et Coquinette. Pas question, les pauvres, de les assassiner, et vu leur espérance de vie elles avaient toutes les chances de nous enterrer tous. Finalement, avec beaucoup de peine, nous avons réussi à les caser, c’est le jardin zoologique de Bourges qui les a prises en pension. Je crois savoir que les gens, beaucoup moins scrupuleux que nous, jetaient les leurs dans le premier étang venu, où elles déséquilibraient l’écosystème en mangeant plantes et animaux, alors qu’elles n’avaient pas elles-mêmes de prédateurs, et que pour préserver nos étangs français ainsi que pour limiter la pêche des tortues dans leur milieu d’origine au risque de les faire complètement disparaître, des lois en interdisent désormais l’importation et la vente. Au revoir, les petites. Mais à voir ainsi dans la nature, c’est tout à fait sympathique.

 

559i1 Palerme, jardin botanique, chorisia speciosa (Minas G     

559i2 Palerme, jardin botanique, chorisia speciosa (Minas G

 

Je terminerai notre tour du jardin botanique de Palerme par cet arbre curieux. Celui-ci vient du Minas Gerais au Brésil, mais on en trouve aussi en Argentine et au Pérou. Je ne sais comment les gens l’appellent en portugais du Brésil, mais en espagnol des deux autres pays on l’affuble de sobriquets, palo borracho (bâton ivre) ou árbol botella (arbre bouteille). L’étiquette, de façon plus scientifique, le nomme chorisia speciosa. Pour en savoir plus long, j’ai consulté tout à l’heure Internet, et voilà que j’y lis que la chorisia n’existe plus, que c’était une appellation erronée et que maintenant il faut parler de ceiba speciosa. Moi je veux bien. Cela ne retire rien à la forme originale de ce tronc en forme de bouteille comme le disent les autochtones, sans préciser que c’est une bouteille Perrier, voire "la petite bouteille ronde" d’Orangina. Cette écorce toute hérissée d’épines, ce n’est pas banal non plus. Je crois que c’est cet arbre que, dans les récits de voyages ou d’aventures, on appelle le fromager. L’une des explications de ce nom serait qu’on en a utilisé le bois pour faire des boîtes de fromage. Bien que je ne puisse affirmer qu’elle soit fausse, je trouve cette explication spécieuse. Le doute étant l’une des nécessités de toute recherche scientifique, mes hésitations sur cette appellation sont un prétexte tout trouvé pour conclure notre visite de cet Orto Botanico. 

 

559j Port de Palerme

 

 

 

 Nous sommes restés jusqu’à la fermeture à 20 heures, puis sommes allés faire un tour le long de la mer avant de rentrer à notre camping-car. Nous aimons particulièrement les couchers de soleil sur la mer, et ces grands bateaux font toujours rêver…

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Published by Thierry Jamard
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14 août 2010 6 14 /08 /août /2010 14:32

 

Il n’a a pas de campings à Palerme. C’est une grande ville, d’accord, mais il faut aller vraiment très loin. Hier soir, nous nous sommes donc rendus à l’Isola delle Femmine. Il n’était certes pas tôt, mais il n’était pas encore dix heures et la grille du camping était fermée. Pas d’accès. De plus l’environnement, réservé aux touristes, encombré de voitures et bruyant, non pas populaire –ce qui peut être sympathique– mais populeux, donnant l’impression d’être mal fréquenté, ne nous a pas paru engageant, et nous sommes repartis vers Palerme à la recherche d’un coin calme pour passer la nuit. Après tout, avant de quitter Cefalù nous avions fait notre réserve d’eau pour les douches et nous avions ce qu’il nous fallait pour être autonomes. Et puis ce matin, nous avons trouvé, dans Palerme même, un vendeur loueur réparateur accessoiriste pour camping-cars qui accueille les visiteurs sur son grand parking gardé jour et nuit, avec connexion électrique, toilettes… Nous ne demandons pas mieux, et nous nous y installons.

 

555a Palermo, Quattro Canti

 

Ayant acquis un carnet de tickets de bus, nous nous rendons dans le centre de Palerme. Le plein cœur de la ville, c’est le carrefour appelé Quattro Canti, ou encore Teatro del Sole, de son vrai nom piazza Vigliena, qui honore le vice-roi espagnol, marquis de Villena y Ascalón. Les quatre angles de la place se répondent exactement. Les "Quatre Chants", ce sont les quatre niveaux de la construction, en bas des fontaines représentant les quatre fleuves de la ville, au-dessus un ordre dorique représentant les quatre saisons d’après les divinités qui les symbolisent, Vénus, Cérès, Bacchus et Éole, au troisième niveau un ordre ionique avec Charles Quint, Philippe II, Philippe III, Philippe IV, et enfin les quatre saintes patronnes de la ville, Agathe, Ninfa, Olive et Christine. Aujourd’hui on aurait trouvé sainte Rosalie, mais la place a été construite en 1609 et Santa Rosalia n’est arrivée qu’en 1624. C’est ce qu’on appelle rater le coche. Le tout est couronné des blasons royaux, sénatorial et vice-royal. L’autre nom de cette place, "Théâtre du Soleil", lui vient du fait qu’à toute heure du jour l’un au moins de ses bâtiments d’angle est éclairé.

 

555b Palerme, place des Quattro Canti

 

Outre ces bâtiments, sur cette place on peut aussi remarquer de beaux lampadaires. Ici encore, bien sûr, avec cette femme portant des raisins et cette autre avec ses épis, on reconnaît l’automne et l’été. Ce sont donc les saisons comme sur les murs, mais elles ne sont plus symbolisées par les figures mythologiques de dieux antiques.

 

555c1 Palermo, piazza del Palazzo Pretorio

 

555c2 Palermo, piazza del Palazzo Pretorio

 

555c3 Palermo, piazza del Palazzo Pretorio

 

Tout près des Quattro Canti, le palazzo Pretorio ouvre sur une très vaste place ornée en son centre d’une gigantesque fontaine sculptée de sujets d’inspiration mythologique. Je ne crois pas que les statues fassent allusion à des mythes précis parce que, comme sur la dernière de ces photos, voisinent une figure d’homme barbu étendu et tenant dans sa main une corne d’abondance, et près de lui un genre de Triton dont les jambes se terminent en queues de poisson, tandis que de l’autre côté une belle jeune femme n’est poisson qu’au niveau de ce qui serait ses pieds. S'il s'agissait de Poséidon et d'Amphitrite, il aurait son trident, non une corne d'abondance.

 

555d1 Palerme, manifestation piazza Pretoria

 

555d2 Palerme, manifestation piazza Pretoria

 

555d3 Palerme, manifestation piazza Pretoria

 

Mais aujourd’hui des manifestants sont installés sur cette place Pretoria. Ils campent sous deux petites tentes. Ils sont là dans un coin pour s’expliquer ou pour surveiller ce que l’on fait de leur manifestation, parce qu’ils ont noué des bouts de tissu mauve sur la bouche de plusieurs statues de la fontaine et, sur la grille qui l’entoure, ils ont placardé des articles de journaux avec la devise "Non au bâillon". Ils se plaignent de l’absence de liberté d’expression, de manquements au respect des droits de l’homme, et réclament le droit au logement pour tous.

 

556a Palerme, la Martorana et San Cataldo

 

Les Quattro Canti se trouvent à l’intersection de la via Maqueda et du Corso Vittorio Emanuele. Ce corso, c’est l’ancienne voie phénicienne d'un côté, arabe de l'autre, tandis que la via Maqueda est la rue aragonaise. Et c’est sur cette voie espagnole, à quelques mètres, sur son côté gauche, que se situe la piazza Pretoria. Continuons encore quelques dizaines de mètres vers le sud et, toujours sur son flanc gauche, s’ouvre une autre place. Là, trois églises. De ce côté-ci, nous voyons à droite les coupoles rouges de San Cataldo, et à gauche Santa Maria dell’Ammiraglio, que l’on appelle communément la Martorana. Ce nom lui vient du temps où elle fut donnée comme chapelle d’un couvent bénédictin fondé en 1194 par une certaine Eloisa Martorana.

 

556b1 Palermo, la Martorana (Santa Maria dell'Ammiraglio)

 

556b2 Palerme, la Martorana

 

La Martorana, construite en 1143, existait avant d’être donnée au couvent. C’est Georges d’Antioche, que je vais montrer tout à l’heure, qui en a décidé l’érection. Avec sa grosse tour carrée en façade, c’est bien une église de style roman normand même si –et c’est visible à la pierre d’une autre couleur– une façade baroque a été plaquée au milieu de la vieille et belle façade normande.

 

556c1 Palerme, Martorana

 

556c2 Palerme, Martorana

 

La façade principale, en fait, n’est pas côté rue, mais sur le flanc perpendiculaire, face à San Cataldo. Cette église est de rite grec orthodoxe. On voit que le chœur, dont le fond est plat, est beaucoup plus récent que la nef, et en effet il a remplacé au seizième siècle une abside ancienne. Cette nef principale est décorée de mosaïques merveilleuses. C’est au seizième siècle également que l’église a été rallongée de deux travées décorées, elles, de fresques du dix-huitième siècle, et qui l’ont reliée à son campanile, autrefois séparé. Pour ma photo de la nef, je suis dos au portail dans la partie nouvelle, et l’on voit toute l’enfilade des anciennes travées.

 

556c3 Palerme, Martorana

 

Avant de procéder à la visite, juste un petit coup d’œil au dallage, très décoratif.

 

556d Palerme, Martorana

 

À l’entrée du chœur, de chaque côté, deux petites mosaïques encadrées sont des reproductions de grandes mosaïques. J’avoue ne pas être capable de dire quels sont les originaux. Le Christ Pantocrator rappelle celui de l’abside de Cefalù, mais la couleur de son vêtement n’est pas la même, et le texte qu’il présente sur ce livre n’est qu’en grec, et ce n’est que le début : "Egô eimi to phôs tou kosmou", "Je suis la lumière du monde". Il y a un autre Christ Pantocrator ici même dans cette église, il occupe tout le ciel de la coupole, mais ce n’est pas lui non plus qui est reproduit ici. Une fois réduite pour ce blog, ma photo de la nef est trop petite pour qu’on y distingue ces deux petites mosaïques, mais le Christ apparaît en bas à droite de ma photo du chœur.

 

556e Palerme, Martorana, Scanderbeg

 

Dans le bas de l’église, une plaque du 28 novembre 1968 évoque la commémoration du cinquième centenaire de la mort de Scanderbeg. C’est un prince albanais qui s’est illustré dans sa lutte pour le christianisme face à la religion islamique dans laquelle il avait été élevé. Son nom, c’était Georges Kastrioti, fils d’un seigneur albanais et d’une princesse macédonienne, né en 1405. Dans ces régions occupées par les Turcs, le sultan avait l’habitude, afin de préserver l’avenir, de prendre à la cour ottomane les enfants mâles de ses seigneurs étrangers, avec le double avantage de leur donner une éducation musulmane à la turque et de les tenir en otages contre toute tentative de révolte de leurs pères. C’est ainsi que le petit Georges passa son enfance, puis il fut formé à l’École Militaire ottomane. Devenu officier, il s’illustra brillamment pour le compte des Turcs contre l’Occident, ce qui lui valut d’être promu général, avec le titre de "Iskander Bey" en langue turque, soit "Prince Alexandre", dignité de type Commandeur ou Grand Croix de la Légion d’Honneur, en référence à Alexandre le Grand. Les Albanais, transcrivant ce qu’ils entendaient, ont joint "Skënderbeu" à son nom de famille. Il devient ensuite gouverneur général en Albanie centrale.

 

Converti au christianisme, Georges Kastrioti Scanderbeg passe à l’ennemi et combat les Turcs pour le compte du roi de Naples en même temps que pour la libération de son pays, l’Albanie. Après 25 ans de combats et de nombreuses victoires, il est reconnu seigneur d’Albanie par le sultan. Après sa mort en 1468, la lutte reprit, et les Turcs récupérèrent l’Albanie en 1480. Mais quand ils trouvèrent sa tombe et s’emparèrent de ses restes, ils ne les considérèrent pas comme la dépouille d’un ennemi et d’un traître, mais comme des talismans capables de les mener à la victoire. Nombreux sont, par la suite, ceux qui l’ont célébré. En 1576 Ronsard avait écrit :

 

          "[…] et Scanderbeg, haineux du peuple Scythien

          Qui de toute l'Asie a chassé l'Évangile.

          Ô très grand Épirote ! ô vaillant Albanois !

          Dont la main a défait les Turcs vingt et deux fois,

          La terreur de leur camp, l'effroi de leurs murailles […]".

 

Vivaldi, en 1718, écrira un opéra à son sujet, et Lamartine l’évoque parmi d’autres grands hommes originaires d’Albanie :

 "La seule chose qui soit immuable chez les Albanais, c'est la passion de l'indépendance et de la gloire. Cette passion de la gloire est le trait dominant de leur caractère et la source de leur héroïsme : c'est la terre des héros dans tous les temps. Leur héroïsme se trompe quelquefois d'objet et prend le pillage pour l'ambition. On conçoit qu'Homère y ait trouvé Achille, la Grèce Alexandre, les Turcs Scanderbeg, hommes de même race, de même sang et de même génie".

 

556f Palerme, Martorana

 

Dans la chapelle latérale droite, on peut voir ce retable intitulé "Saint Nicolas sur le trône", représentant saint Nicolas de Myre (en Lycie, Anatolie turque aujourd’hui), qui est le protecteur des Byzantins d’Italie. C’est une peinture crétoise du quinzième siècle qui se trouvait dans l’église San Nicolò dei Greci jusqu’au bombardement de 1943 qui a détruit cette église et a justifié le transfert de la peinture. Je trouve cette représentation intéressante à plusieurs titres. D’abord, c’est généralement Jésus qui est représenté en roi du monde, siégeant sur un trône. D’autre part, la main droite bénissant, la main gauche présentant un livre ouvert. J’ai un peu de mal à déchiffrer, même sur ma photo originale, néanmoins je lis, en grec "Le Christ dit ‘Je suis la Porte’…", c’est donc le livre des Évangiles. Même si le texte est autre, cette position rappelle le Christ Pantocrator. Et puis à ses pieds on voit des laïcs et des religieux, les hommes à gauche et les femmes à droite représentant les fidèles venus le prier. Leurs mains tendues sont un signe d’imploration. Sans doute ces gens sont-ils les chrétiens de rite byzantin qui ont commandé cette icône. Ainsi, saint Nicolas est l’intermédiaire, et dans la position de Jésus il intercède auprès de lui, qui est représenté en petit dans le haut de l’image, à gauche (comme, en bas, sont les hommes) alors que Marie est à droite (comme, en bas, les femmes). Cependant il n’a pas revêtu sa mitre, il ne porte pas sa crosse d’évêque.

 

556g1 Palerme, Martorana, Nativité

 

J’ai dit, en entrant dans l’église, qu’elle était toute revêtue de somptueuses mosaïques. Il y en a tant, et de si belles, de si expressives, que je suis bien embarrassé pour faire un choix. Ci-dessus, la Nativité. Même si Jésus a l’air d’un homme au front dégarni, cette représentation est touchante. Le bœuf et l’âne, penchés avec attention au-dessus du berceau, donnent l’impression d’être souriants tout en réchauffant l’enfant de leur souffle. Marie, elle, tient délicatement Jésus entre ses mains, elle a la tête penchée avec tendresse. Pour que l’on puisse voir ces détails, j’ai cadré ma photo serré, on ne voit donc pas là-haut l’étoile d’où part le rayon lumineux qui vient frapper le corps de Jésus pour le désigner à l’adoration.

 

556g2 Palerme, Martorana, Nativité

 

Une autre scène, plus bas, montre deux femmes dont l’une porte Jésus débarrassé de ses bandelettes de nourrisson (mais qui a toujours sa tête d’homme d’une quarantaine d’années), tandis que l’autre verse l’eau du bain. Je ne sais si elle verse l’eau chaude dans l’eau froide, ou si elle rafraîchit d’eau froide un bain trop chaud, mais la première femme trempe le bout de ses doigts pour contrôler la température avec sollicitude. La mosaïque est si précise que l’on peut même voir que ces deux femmes se regardent mutuellement, celle de droite qui verse l’eau interrogeant des yeux celle de gauche pour savoir si elle continue de verser ou si elle arrête. Scène vivante, merveilleuse de réalisme et de tendresse.

 

556g3 Palerme, Martorana, Dormition de la Vierge

 

De l’autre côté de la nef, faisant pendant à la Nativité, c’est la Dormition de la Vierge. Cela veut dire que Marie n’est pas morte, mais qu’elle est endormie. En effet, conçue sans péché, Vierge mère de Dieu, elle ne peut mourir comme une simple femme. Elle est donc soit représentée comme enlevée vivante vers les cieux (c’est l’Assomption), soit s’endormant dans une apparence de mort. Ici elle est étendue sur une sorte de baldaquin, le buste légèrement soulevé, comme il était de coutume d’exposer les défunts avant leur ensevelissement. On sait que, selon la tradition, elle était au pied de la croix de Jésus au Golgotha, et qu’elle était donc en vie au moment de sa crucifixion, mais ici son fils est debout auprès d’elle, c’est donc le Christ ressuscité. Il brandit un nourrisson (coupé sur ma photo) qui symbolise l’âme de Marie emportée par lui au ciel. Deux groupes d’hommes, à la tête au aux pieds de Marie, se lamentent. Ils sont plus de douze, ce ne sont dont pas, ou pas seulement, les apôtres. En outre, un homme est penché sur sa poitrine. Ce peut être, certes, par dévotion et par chagrin, comme celui qui se penche sur ses pieds, mais si l’on observe leurs regards on est amené à avoir de leur attitude une interprétation différente. Aux pieds de la Vierge, cet homme –qui ressemble à saint Paul– a les yeux mi-clos, il ne regarde rien, il pleure. Au contraire, celui qui est penché sur sa poitrine lève les yeux, comme quelqu’un qui observe ou réfléchit. J’aurais tendance à penser qu’il écoute si le cœur bat encore. Et il faut imaginer que oui, Marie est bien vivante, elle dort, sa mort n’est qu’apparente. Rien de semblable ne se trouve dans les représentations latines, cette scène est typiquement byzantine.

 

556h1 Palerme, Martorana, Georges d'Antioche et la Vierge

 

556h2 Palerme, Martorana, Georges d'Antioche et la Vierge

 

556h3 Palerme, Martorana, Georges d'Antioche et la Vierge

 

Dirigeons-nous vers le bas de l’église. Sur ce qui, antérieurement à la construction des travées supplémentaires, constituait le mur extérieur, on trouve deux mosaïques extrêmement intéressantes. Elles datent de l’origine de l’église, mais on ignore si lors de la construction elles ont été situées sur le mur extérieur ou si lors de l’adjonction des travées au seizième siècle elles ont été transférées là. En effet, quand on a allongé la nef, on a conservé les pans de murs de chaque côté mais on a ouvert le mur au milieu, en face de la nef que l’on allongeait. Par conséquent, si les mosaïques se trouvaient alors à l’intérieur de l’église, mais de part et d’autre du portail central, il fallait bien les transporter ailleurs. C’est sans doute l’hypothèse la plus vraisemblable.

 

Du côté gauche, on voit un petit personnage prosterné aux pieds de la Vierge, qui tient déroulé devant elle un parchemin portant un long texte. Cet homme, c’est Georges d’Antioche, honorant Marie à qui l’église est consacrée (comme je l’ai signalé, ce nom de Martorana cache le vrai nom de Santa Maria dell’Ammiraglio). La langue de l’inscription est difficile à déchiffrer, et de plus c’est du grec médiéval. Pour la citer en français, je me fie donc plutôt à une traduction que j’en trouve dans un livre : "Celui qui a construit les fondations de ma maison, Georges, le premier des premiers princes, ô Fils, protège-le avec ses gens contre tous les maux et pardonne ses péchés, car tu en as le pouvoir en tant que Dieu unique, ô Verbe". Et entre ce parchemin et le corps de l’homme, une autre inscription dit "Prière de ton serviteur, Georges l’Amiral". Je racontais hier l’histoire de Roger II se proclamant roi de Sicile. Georges d’Antioche était l’amiral de sa flotte. C’est donc lui l’Ammiraglio (l’Amiral) dont le nom est lié à celui de Marie dans la dédicace de l’église, commencée en 1143, soit douze ans après la cathédrale de Cefalù construite par son maître Roger II. Ce devait être la chapelle privée de Georges d’Antioche.

 

556i1 Palerme, Martorana, Christ couronnant Roger II

 

556i2 Palerme, Martorana, Christ couronnant Roger II

 

Sur le côté droit, faisant pendant, une autre mosaïque représente une scène de couronnement. C’est une représentation du couronnement de Roger II par le Christ en personne. Cette représentation est clairement un acte d’allégeance de l’amiral de la flotte à l’égard de son souverain le roi Roger II de Sicile, car seule l’iconographie officielle des empereurs romains de Byzance autorisait la représentation du Christ procédant à un couronnement. Aucun duc, aucun prince, aucun roi de seconde importance, vassal de l’empereur, n’avait droit à une telle représentation. Georges veut donc montrer à Roger qu’il le regarde comme le plus grand. Et même au-delà sans doute y a-t-il une idée politique, fondement de l’idéologie de la monarchie sicilienne. Robert Guiscard était fils du seigneur de Hauteville, en Normandie. Robert Guiscard, puis Roger I et Roger II, se sont rendus maîtres de la Sicile, mais les Hauteville possèdent aussi des territoires un peu tout autour de la Méditerranée, ce qui en fait une sorte d’état impérial. Ainsi, plaçant une telle scène dans sa chapelle privée, Georges d’Antioche évoque-t-il la possibilité, voire la légitime aspiration, de la dynastie des Hauteville au trône impérial de Constantinople.

 

Sur ce tableau, le Christ est un peu plus haut, ses pieds ne touchent pas le sol, situation réservée aux humains. Roger II, dans les vêtements d’un empereur de Constantinople, est donc plus bas, mais en outre il courbe la tête pour recevoir sa couronne. C’est un signe de soumission à Dieu en la personne du Christ. Commentant des mosaïques à Rome, je disais que l’on devait se couvrir les mains pour recevoir un présent de l’empereur ou pour lui en remettre un. Ici, on constate que Roger II a replié sur son bras gauche un pan de la large étole passée autour de son cou et nouée en ceinture, il considère donc le Christ comme son empereur à lui lorsqu’il en reçoit sa couronne.

 

557a Palerme, San Cataldo

 

Je ne peux malheureusement multiplier les photos, sinon je n’en finirai plus. Mais je suis triste de garder pour moi, égoïstement, les mosaïques de l’Annonciation, des archanges, des apôtres… le grand Christ Pantocrator… etc. Il nous faut donc ressortir. Nous voici, juste à côté, à San Cataldo, église qui date elle aussi du douzième siècle mais qui, elle, n’a subi aucune transformation depuis sa construction. Ses trois coupoles rouges sont très caractéristiques, en forme dite "de bonnet d’eunuque". Autrefois, les dômes étaient revêtus de brique pilée qui leur donnait cette couleur, aujourd’hui ils se contentent d’un enduit coloré, bien érodé sur leurs sommets.

 

557b1 Palerme, San Cataldo

 

À l’intérieur, le plan carré présente cependant trois nefs, délimitées par quatre colonnes antiques récupérées sur des bâtiments d’époque romaine. En outre, à l’entrée de l’abside, se dressent deux autres colonnes.

 

557b2 Palerme, San Cataldo

 

557b3 Palerme, San Cataldo

 

Petite, ramassée, plantée sur ses quatre colonnes, mais se dressant d’autant plus haut que ses excroissances en forme de dômes prolongent la ligne du toit, elle donne une impression de grande élévation. Je suis particulièrement séduit par ces lignes romanes normandes médiévales qui jouent avec les volumes et les éclairages.

 

557c Palerme, San Cataldo

 

Quant aux chapiteaux, ils sont tous les quatre différents et très joliment sculptés dans le style corinthien, mais réinterprété par les ouvriers maghrébins très nombreux en Sicile en ce douzième siècle, alors que l’Afrique du Nord vient d’être conquise par Georges d’Antioche et qu’une tradition musulmane est encore très vivante sur cette terre. Il est extrêmement intéressant de visiter coup sur coup ces deux églises de la même époque, l’une jouant sur la profusion de la décoration, des couleurs, des représentations bibliques ou contemporaines, et l’autre d’une simplicité hiératique, nue, jouant uniquement sur les formes de son architecture. Et, même si la Martorana, avec tout ce qu’elle donne à observer, réclame une visite beaucoup plus longue, cela ne signifie nullement, à mon goût, que San Cataldo lui cède le pas quant à la beauté.

 

557d Palerme, San Cataldo

 

Le sol, en mosaïque de tesselles multicolores, de porphyre et de serpentine, est d’origine, parfaitement conservé. Il est somptueux, dans ses motifs géométriques caractéristiques des églises de Palerme, que l’on a vus en face, à la Martorana, et qui ornent aussi, paraît-il (nous verrons cela bientôt), la chapelle palatine du palais des Normands.

 

557e Palerme, San Cataldo

 

Seule décoration, mais qui en vérité est plus un objet de culte qu’un objet de décoration, le grand Christ suspendu au-dessus du chœur, magnifique dans cette représentation byzantine. On remarque, en bas de la croix, la croix grecque rouge, marque des chevaliers de Jérusalem.

 

557f Palerme, San Cataldo

 

Ce même symbole, nous le retrouvons au centre des fenêtres qui, elles aussi, sont joliment ouvragées, et dans un style qui ne laisse pas douter de la main des ouvriers maghrébins à qui l’on doit déjà les chapiteaux.

 

558a Palermo, Santa Caterina

 

Ces deux églises, Martorana et San Cataldo, sont situées face à face, à quelques mètres seulement l’une de l’autre, au bord d’une ancienne colline. On descend quelques marches, et l’on se trouve sur une place, la piazza Bellini, de l’autre côté de laquelle se dresse une église de plus. C’est Santa Caterina, qui date de la fin du seizième siècle.

 

558b Palerme, Sainte Catherine

 

En partie du fait de la date de sa construction, elle se présente de façon beaucoup plus classique, mais elle est décorée à profusion. Peut-être parce que nos yeux sont pleins des autres splendeurs, peut-être aussi parce que nous avons vu tant de belles choses, cette église nous procure, à l’un comme à l’autre, moins de plaisir. Néanmoins, nous remarquons, sur les arches que constituent les murs de la grande nef, que les décorations sont des sculptures en bas-relief sur toute la surface.

 

558c Palermo, Santa Caterina

 

Je montre deux des sculptures, encadrées, qui ornent le pied des piliers. À droite, aucun doute, c’est Abraham qui va sacrifier son fils Isaac mais au dernier moment l’ange arrête son bras, et près de son pied, en bas à gauche, on voit le bélier qui va être sacrifié à la place du fils. La sculpture de gauche représente un galion, un homme à la mer, et on voit la bouche immense d’un poisson, ou d’un monstre marin, grande ouverte, qui s’apprête à l’avaler. Quoique ce type de bateau ne semble guère d’époque biblique, je pense que de toute évidence il s’agit de Jonas, avalé par un monstre marin. On connaît, bien sûr, ce célèbre épisode de la Bible, où le prophète Jonas, plutôt que d’aller en pays païen où Dieu lui a dit de se rendre, se cache dans la cale d’un bateau. Survient une terrible tempête, les marins le découvrent et le considèrent comme responsable, ils le jettent à la mer, qui redevient calme. Jonas est avalé tout rond par un poisson, qui le rejette sur une plage trois jours plus tard. Il faut penser que l’artiste n’avait aucune idée de ce qu’avaient pu être les navires dans la plus haute Antiquité, mais j’aime tout particulièrement son poisson aux grosses lèvres généreusement maquillées de rouge (N.B.: Bibendum parle du naufrage de Giona, alors que ce nom n’est que la forme italienne de Jonas…).

 

558d Palermo, Santa Caterina

 

Il vaut la peine, aussi, de montrer le maître-autel, avec les deux anges d’argent qui l’encadrent. Au-dessus du tabernacle, cette petite construction à colonnettes noires est du plus bel effet pour accueillir ce Christ en ivoire, mais je trouve que ledit Christ est beaucoup trop petit sur cet autel monumental, au milieu de cierges plus grands que lui, –et ne parlons pas des anges.

 

558e Palermo, Santa Caterina

 

Terminons la brève visite de cette église par un petit bonjour à la statue de sa patronne, sainte Catherine. Elle a un air bien triste, la pauvre, dans son beau vêtement bordé d’or, et avec la palme de son martyre à la main.

 

558f Palerme, Charles Quint

 

Nous revenons aux Quattro Canti, et prenons la rue perpendiculaire, celle que je disais, au début de cet article, phénicienne, vers la cathédrale. En chemin, nous nous arrêtons un instant sur la petite place Bologni, dominée par la statue de Charles Quint. Cette statue fait un gros effet sur Natacha, qui l’aime beaucoup. Pour ma part, je trouve que la tête est intéressante, mais il doit être anorexique, ce brave homme, parce que je le trouve bien maigre. Pour un empereur, ça fait un peu léger. Sa présence ici n’a rien d’étonnant, puisque le royaume des Deux-Siciles a longtemps été espagnol, gouverné par un vice-roi d’Espagne.

 

558g Palerme, repos Garibaldi

 

558h Palermo, piazza Bologni

 

Sur cette même place, un palais qui a dû être très beau mais qui est aujourd’hui en bien triste état, exhibe fièrement ses nobles blasons, il arbore aussi une plaque qui dit que dans cette illustre maison, le 27 mai 1860, Joseph Garibaldi a reposé ses membres fatigués pendant seulement deux heures. Sans vouloir manquer de respect à l’égard du "génie exterminateur de toute tyrannie", je veux bien considérer son épopée de conquête de la Sicile et de l’Italie au profit de l’unité et de la démocratie, mais pour consacrer une grande plaque de marbre, et avec ces mots ronflants, pour dire qu’il a dormi deux heures ici, je trouve cela un fait bien mince…

 

À la suite de cette petite halte, nous sommes allés visiter la cathédrale. Mais considérant plusieurs faits, à savoir :

1) que j’ai déjà été bien long aujourd’hui, avec un nombre de photos rarement atteint (sauf le jour de Pæstum)

2) qu’une grande partie de la cathédrale, pour une raison que j’ignore, était fermée à la visite par des cordons

3) que nous comptons bien revenir et visiter aussi la crypte et les tombes des rois normands,

 

en conséquence j’achève là l’article d’aujourd’hui, et je parlerai en une seule fois de la cathédrale de Palerme.

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Published by Thierry Jamard
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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 01:11

554a1 Assemblée de 2CV Citroën au camping de Cefalù

 

 

554a2 Assemblée de 2CV Citroën au camping de Cefalù

 

Notre camping de Cefalù, je l’ai dit, est très vaste et, d’un bout à l’autre de l’allée où nous étions installés, nous étions seuls avec, loin de nous, un camping-car allemand. Et puis on nous a bien aimablement demandé d’aller nous poser dans une autre allée, parce qu’aujourd’hui il y a, dans cette allée, un rassemblement de 2CV Citroën. Dès hier soir, donc, docilement, nous nous sommes déplacés, et déjà quelques unes de ces voitures historiques commençaient à arriver. Aujourd’hui nous quittons ce camping, mais non sans avoir jeté un coup d’œil à ces Deux-Pattes de toutes couleurs et de toutes sortes. La Charleston semble avoir eu beaucoup de succès, parce qu’il y en a plusieurs, dont cette Carolina à l’élégante "coiffure". Je note tout de même l’absence des plus anciennes, celles dont le capot est froncé de plis étroits, avec des ouïes d’aération du moteur verticales, et non pas cette fente horizontale unique.

 

Puis nous ramassons toutes nos affaires, calons le tout dans le camping-car, payons la note et levons le camp. Nous nous dirigeons d’abord vers la ville de Cefalù, à environ cinq kilomètres. En effet, hier, nous avons voulu nous y rendre en bus, nous disposions des horaires des deux compagnies qui desservent l’arrêt sur la grand-route non loin du camping, et nous sommes restés là, debout sur le bord de l’asphalte, sous le soleil brûlant, une heure et demie, voyant passer devant nous des milliers de voitures, mais de bus, point. Trois bus successifs prévus dont aucun n’est passé. Nous sommes donc retournés au camping, où l’on nous a dit qu’il était hélas fréquent que les bus ne passent pas. Donc, aujourd’hui, nous nous y rendons par nos propres moyens.

 

554b1 Palerme, géomètre en caractères grecs

 

C’est au huitième siècle que des Grecs viennent installer là une colonie. La tradition en est restée, puisque l’on peut voir en ville ce panonceau de géomètre en caractères grecs.

 

554b2 CEfalù, rocher forme de tête de Képhaloidon

 

Daphnis est né dans une haute vallée sicilienne, dans un petit bois de lauriers (en grec, daphnè signifie "laurier"), des amours d’Hermès avec une nymphe. Demi-dieu musicien, il jouait de la flûte et chantait des chansons bucoliques tout en gardant son troupeau. Il était si beau qu’il était aimé et convoité par beaucoup de femmes, mais il répondit à l’amour que lui portait la nymphe Nomia, et lui jura fidélité. Mais un jour, n’en pouvant plus d’amour pour lui, la fille du roi de Sicile l’enivra et, dans cet état, n’étant plus conscient qu’il trahissait sa promesse, il s’unit à elle. Nomia, l’apprenant, fut aussi furieuse que dépitée, et se vengea en le rendant aveugle. Dès lors Daphnis ne chanta plus que des chansons de deuil et de mort, et les dieux, ayant pitié de lui, le changèrent en rocher. Ce gros rocher qui domine la ville, c’est la tête de Daphnis. Créant là leur ville, les Grecs lui ont donné le nom de Képhaloidon, c’est-à-dire "Apparence de Tête". Plus tard, devenue romaine, elle est fréquentée par Cicéron, qui la qualifie de "magnifique et prospère". En 857, ce sont les Sarrasins qui s’en emparent. Elle restera arabe et musulmane jusqu’à Roger Premier.

 

554b3 Cefalù, arrivée vers le duomo

 

554b4 Cefalù, arrivée vers le duomo

 

Nous avons vu que Robert Guiscard, en 1076-1077, devenait le maître de tout le sud de l’Italie. Au onzième siècle, les musulmans, nous l’avons vu, sont encore en Sicile. Tout en s’occupant de conquérir le continent, Robert Guiscard va, de 1060 à sa mort en 1085, s’attacher à la leur arracher. Son frère, dit "le Grand Comte", qui a lutté auprès de lui, poursuit la conquête jusqu’à la victoire finale en 1091. Il devient le roi Roger I. À sa mort en 1101, son fils n’a que six ans, et c’est la reine Adélaïde, sa mère, qui assume la régence. La capitale est transférée de Salerne à Palerme et ce fils, Roger II, se fait sacrer roi de Sicile. Un jour, revenant de Naples à Palerme, il est pris dans une violente tempête et son bateau risque de se fracasser. Il fait alors le vœu de construire une église où il se fera ensevelir là où il pourra accoster. C’est à Cefalù que son bateau le dépose sain et sauf. Il va donc entreprendre en 1131 la construction de cette magnifique cathédrale. En fait, et contrairement à son vœu, c’est à Palerme que l’on décidera de situer sa tombe.

 

554b5 Cefalù, Duomo

 

Cette cathédrale représente la première tentative –et avec quel brio !– de conciliation du style oriental (byzantin) avec le style occidental (normand clunisien) mêlés à des souvenirs architecturaux du temps des Arabes. C’était une tradition des souverains normands d’Italie et de Sicile de confier la construction de leurs églises à des architectes qui sont des moines français, latins et grecs travaillant conjointement. Ainsi, ces grandes tours massives sur la façade sont-elles d’inspiration typiquement normande.

 

554b6 Cefalù, duomo, chapiteau extérieur

 

554b7 Cefalù, duomo, mur de façade

 

Il n’est que de regarder attentivement cette façade, avec ces chapiteaux de colonnes, et avec ces fines sculptures décoratives, pour voir comment les artistes ont joué avec les styles en travaillant cette belle pierre blonde.

 

554c1 Cefalù, duomo

 

554c2 Cefalù, duomo

 

L’intérieur du Duomo est, lui aussi, très original. Sa forme est en croix latine de style roman, mais sur la croisée du transept et sur le chœur des croisées d’ogives ont été ajoutées. Cette ornementation riche et maniérée, sur ma photo ci-dessus, contraste avec l’austérité des lignes architecturales de la nef.

 

554d1 Cefalù, duomo

 

Ce qui est peut-être le plus admirable dans ce Duomo, du moins à mon goût, c’est le grand Christ Pantocrator (Tout-Puissant) de la mosaïque de l’abside, réalisée dans le troisième quart du douzième siècle. De sa main droite légèrement repliée, il nous bénit, tandis que de la main gauche il nous montre un livre ouvert, une page en grec et l’autre en latin. En agrandissant l’image originale, je peux traduite "Je suis la lumière du monde. Celui qui m’accompagne ne marchera pas dans les ténèbres". L’artiste qui a réalisé cette surprenante mosaïque a su utiliser la courbure de la voûte pour donner à ce visage une impression de relief, tandis que son regard nous suit quand nous nous déplaçons. Ce visage exprimant à la fois douceur et autorité, la noblesse de ce maintien, la richesse des ors du fond et de la tunique, les amples plis du vêtement, tout dans le dessin est admirable et équilibré, jusqu’à l’auréole qui est prolongée par l’arrondi de l’encolure. C’est une œuvre à la fois profondément religieuse et remarquablement artistique, –mais n’est-ce pas précisément la foi sincère de l’artiste qui lui a inspiré cette beauté formelle ?

 

554d2 Cefalù, duomo

 

Sous les pieds du grand Christ Pantocrator se développe en fresque une autre mosaïque. Au centre, Marie, jeune, sereine, les mains levées en signe de prière et d’intercession, se dresse hiératique et majestueuse entre l’archange Raphaël à sa droite et l’archange Gabriel à sa gauche, leurs noms étant indiqués en caractères grecs auprès d’eux. Elle est pleine de noblesse, mais, quoique toutes ces mosaïques de l’abside soient clairement byzantines, l’artiste ne l’a pas vêtue en impératrice byzantine, comme c’est le cas, par exemple, à Santa Maria in Trastevere à Rome.

 

554e Cefalù, duomo

 

Magnifique aussi, ce grand crucifix derrière l’autel. Malheureusement, sa partie inférieure est cachée par l’autel et il faut se contorsionner, sur le côté, pour qu’il n’y ait plus qu’un petit bout de dossier devant lui. Même un peu amputé, je tiens à le montrer ici.

 

554f1 Cefalù, duomo

 

 

554f2 Cefalù, duomo 

Mon attention a également été attirée par cette très belle Vierge au visage si doux et au regard triste et tendre. Il est dommage que ne soient pas faites des cartes postales de ces œuvres magnifiques, cela changerait des paysages au ciel bleu.

 

554f3 Cefalù, duomo

 

Le socle de la statue est également sculpté d’une scène très belle. On a du mal à reconnaître le Christ dans cette mise au tombeau où ne figure par Marie-Madeleine, ni Véronique, ni aucune des Saintes Femmes, sauf Marie. Mais je ne vois pas qui pourrait être enseveli ici sinon Jésus. Autour du cercueil, onze hommes et une femme, et dessous un homme qui se contorsionne. Je pense donc que ce sont les apôtres, Judas damné en-dessous, les onze autres entourant Marie. L’apôtre de gauche porte en main quelque chose qui pourrait être la clé de saint Pierre, un peu plus loin un autre apôtre, très jeune, imberbe, tête penchée, doit être saint Jean.

 

554g1 Cefalù, maison de Mommsen

 

554g2 Cefalù, maison de Mommsen

 

Ressortant de la cathédrale et, parce que nous souhaitions jouir du spectacle et de l’atmosphère, après avoir pris un pot à la terrasse de l’un des bars installés sur la grande place qui constitue le parvis du Duomo, nous repartons en ville en nous promenant par les petites rues. Près de ce très beau porche, une plaque signale que là a séjourné en 1878 l’historien allemand Theodor Mommsen (1817-1903). Je le connais bien, ce grand spécialiste de la Rome Antique, pour avoir assidûment fréquenté ses ouvrages lors de mes études. Je savais qu’il avait longtemps vécu à Rome, à Cefalù j’ignorais. Mais son passage n’est signalé que sur une année, sans doute n’a-t-il séjourné que quelques mois, voire que quelques semaines.

 

554h baie de Cefalù

 

Au pied de la "tête de Daphnis", la ville vient se mirer directement dans la mer. Sur le côté, le long d’une petite plage, une jetée permet de s’avancer et d’avoir de Cefalù une vue intéressante.

 

554i Cefalù, plongeur

 

Nous restons là un moment, jouissant de la beauté du paysage, et nous amusant à regarder un groupe de jeunes qui jouent à plonger, Quelques uns sautent simplement pieds en avant, d’autres plongent de façon classique, tête la première et mains en avant, mais l’un d’entre eux fait habilement des sauts assez acrobatiques.

 

554j plage de Cefalù

 

Sur cette photo, on peut voir à la fois la petite plage près de la jetée et là-bas, de l’autre côté de l’anse, la grande plage beaucoup plus touristique et mieux aménagée.

 

554k plage de Cefalù

 

Mais cette petite plage urbaine, étroite et modeste, est infiniment plus sympathique et typique. Elle est fréquentée majoritairement par la population locale. Et son arrière-plan, avec ses bâtiments anciens traditionnels, est magnifique.

 

Mais il nous faut quand même regagner le camping-car, parce que nous avons prévu de nous rendre dès ce soir à Palerme, la capitale sicilienne avec ses près de sept cent mille habitants, afin d’être à pied d’œuvre pour attaquer nos visites dès demain matin.

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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 00:55

553a La Sicile vue de l'autoroute à Villa San Giovanni

 

 

Pas plus hier que la nuit précédente, nous n’avons trouvé de camping pour nous accueillir. Mais la station-service d’autoroute, juste avant la sortie pour l’embarquement vers la Sicile, dispose d’un grand parking où nous pouvons nous isoler du trafic et où nous avons passé la nuit. Avant de partir, nous allons voir le paysage dont nous avons aperçu les lumières à la nuit. Mais oui, c’était bien la Sicile. Le bras de mer du détroit de Messine ne fait que trois kilomètres mais il n’y a toujours pas de pont. Et pourtant, cela se justifierait si l’on compare les 5 millions d'habitants de l’île, plus les 5 millions d'expatriés recensés dans les consulats et susceptibles de rentrer pour des vacances au pays, avec les moins de vingt mille habitants d'Oléron qui disposent d’un pont de 3021 mètres ou avec les moins de dix-huit mille habitants de Ré qui sont reliés au continent par un pont de 3840 mètres. Il est vrai que ces deux îles françaises accueillent chaque année des masses de touristes, mais la Sicile non plus n’est pas en reste dans ce domaine.

 

553b La Sicile vue de l'embarcadère à Villa San Giovanni

 

Nous tournons donc nos roues vers le port de Villa San Giovanni. Il n’y a pas le choix car si des bateaux partent également de Reggio di Calabria, ils n’embarquent que des passagers, pas de véhicules. Nous prenons les billets et allons attendre dans la file de voitures. Ce n’est d’ailleurs pas bien long, parce que les rotations sont nombreuses.

 

553c Sur le ferry vers la Sicile

 

Voici donc notre camping-car embarqué (derrière l'autocar). Il est interdit de rester dans les véhicules ou près d’eux pendant la traversée, des panonceaux le rappellent partout, mais n’oublions pas que nous sommes en Italie, où les règlements sont faits pour distraire le législateur. Un bon tiers des passagers restent dans leur voiture. Quant à nous, nous montons sur le pont supérieur pour jouir de la (courte) traversée.

 

553d Sur le ferry vers la Sicile

 

Nous approchons de Messine, alors je me retourne pour dire un petit au revoir au continent. À bientôt, royaume de Naples, à bientôt, Calabre.

 

553e Messine vue du ferry

 

Et voilà Messine qui se profile. Ce que l’on voit en arrivant, c’est un quartier moderne, excentré, pas la vieille ville. De toute façon, nous avons décidé de bouder Messine, pourtant très intéressante, pour filer tout de suite vers l’ouest. Nous visiterons Messine au retour, puisque c’est de là que nous devons nous embarquer pour rejoindre le continent.

 

553f Cap de Milazzo

 

Quand nous reviendrons après avoir fait le tour de la Sicile, nous arriverons à Messine par l’est. Nous ne repartirons pas vers l’ouest, aussi faisons-nous dès aujourd’hui un petit détour sur la presqu’île de Milazzo pour aller voir le cap du même nom. Nous admirons, mais ne nous attardons pas et poursuivons notre route vers Cefalù, que nous avons définie comme notre prochaine étape.

 

553g1 Cefalù

 

553g2 Cefalù

 

Coincée entre la montagne et la mer, dorée sous la lumière de l’après-midi, hérissée de sa cathédrale normande, Cefalù nous apparaît derrière un premier plan verdoyant. C’est un joyau. Nous ne la visiterons pas aujourd’hui parce que nous voulons d’abord nous assurer d’une place au camping situé à cinq kilomètres, mais nous restons un moment, sur le bord de la route, à contempler le spectacle.

 

553h plage du camping à Cefalù

 

Nous voilà installés. Le camping est très grand, il s’étend entre la route et la plage, à laquelle on accède par une centaine de marches. Un autre camping est accolé au nôtre. La plage n’est pas une plage privée, mais on ne peut y accéder qu’à partir de ces deux campings. Lorsque nous allons nous y promener, il est plus de 20h30, elle est absolument déserte. On n’entend que les vaguelettes qui viennent mourir sur le sable, et puis une voix de jeune fille, en français, qui parle au téléphone, là-haut, derrière la balustrade de son camping. Nous restons un bon moment à regarder le soir tomber sur la mer.

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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 00:15

Après avoir passé la nuit à Agropoli, nous descendons vers Velia en suivant la côte par la petite route tout en virages qui permet d’avoir des vues magnifiques.

 

 

Les Phocéens (en Asie Mineure, sur la côte ouest de Turquie) étaient de riches commerçants et navigateurs. Quand, en 545 avant Jésus-Christ, les Perses envahissent la région, ils risquent de devenir esclaves lorsque Phocée sera prise, aussi embarquent-ils femmes et enfants avec tout ce qui peut s’emporter et laissent-ils une ville vide et déserte aux envahisseurs. Ils se rendent d’abord chez leurs compatriotes qui ont déjà fondé une colonie sur la côte nord-est de la Corse, l’actuelle Aléria. Mais ce sont de trop bons navigateurs, cela inquiète Étrusques et Carthaginois qui n’en veulent pas dans la région et les attaquent avec une flotte de 120 navires. Nos Phocéens, qui n’en ont que 60, parviennent cependant à l’emporter sur leurs puissants ennemis, mais au prix de très lourdes pertes, tant humaines que matérielles, ce qui décide les survivants à repartir vers Reggio (en Calabre, face à la Sicile), où se trouve une colonie de Grecs alliés. Là, l’ambassadeur de la ville de Poséidonia (future Pæstum, vue jeudi dernier 24 juin) leur conseille d’acquérir auprès des Énotriens, proches voisins de Poséidonia, un territoire près d’une source du nom de Yélé.

 

552a1 Velia, sanctuaire de l'eau

 

552a2 Velia, sanctuaire de l'eau

 

Telle est l’origine de la ville d’Elea (Élée en français), que les Romains appelleront Velia. Tout cela est raconté par le "père de l’histoire", Hérodote, qui conclut : "Voici quel fut le sort de ces Phocéens : ceux d’entre eux qui avaient fui à Reggio s’installèrent dans une ville sur la terre des Énotriens, la ville qui aujourd’hui s’appelle Élée". Les photos ci-dessus montrent un bâtiment qui n’a pas encore été complètement fouillé, mais il semble qu’on puisse avancer qu’il s’agit d’un sanctuaire où l’eau, la source, joue un rôle important.

 

 

Le sixième siècle s’achève ainsi, puis le cinquième. Le régime politique est celui de la tyrannie. Ce mot n’a pas à l’époque la signification négative qu’il a prise aujourd’hui, en grec le mot tyrannos signifie roi, avec tous pouvoirs. Il y en a de justes, il y en a de bons, il y en a aussi de sanguinaires, ce n’est pas le mot qui fait la différence. Mais il est vrai que la nature humaine étant ce qu’elle est, bien des hommes, disposant du pouvoir, n’hésitent pas à en abuser.

 

552b1 Velia, Parménide

 

552b2 Velia, Parménide

 

En ce cinquième siècle vivent à Élée deux grands philosophes, Parménide et Zénon, qui sont à l’origine de l’école philosophique d’Élée. Parménide (né vers 515 – mort sans doute peu après 450) est un philosophe généralement considéré comme pythagoricien. Pour lui, dont on voit la représentation ci-dessus, il y a identité de l’être et de la pensée, ce qui induit que l’on ne peut penser ce qui n’est pas : "Il faut dire et penser que l’être est, car l’être est et le rien n’est pas".

 

 

Zénon (vers 490 - vers 420) fut l’élève de Parménide. Aristote le considère comme l’inventeur de la dialectique. Il a quarante ans et Parménide soixante-cinq quand ils se rendent tous deux vers 450 à Athènes où ils rencontrent Socrate, "encore un tout jeune homme", dit Diogène Laërce (Socrate étant né en 470, toutes les autres dates reposent sur ce mot de Diogène Laërce). Ils sont des opposants naturels au régime. Parménide rédige ce que l’on a appelé les "bonnes lois", fondées sur l’ordre et sur l’égalité de tous les citoyens. Plus tard, Zénon, leader de l’opposition et à l’origine d’un complot contre le tyran, est emprisonné et torturé. Diogène Laërce raconte que lors de son interrogatoire par le tyran Néarque il se jeta sur lui, le saisit à l’oreille avec ses dents et ne lâcha plus ; il avait presque arraché l’oreille de Néarque quand on le blessa mortellement pour libérer le tyran. Grâce à ces deux grands philosophes, la cité ajoute sa renommée culturelle à sa puissance marchande et maritime. Elle est devenue une florissante démocratie.

 

Mais c’est à cette époque que Poséidonia tombe aux mains des Lucaniens, qui s’installent aussi dans les montagnes de l’arrière-pays d’Élée. Aux troisième et deuxième siècles avant notre ère, Élée est avec Naples la plus illustre colonie grecque de tout l’occident méditerranéen. Ses citoyens sont "hôtes de l’État" à Delphes, un négociant Éléate signe un contrat commercial en Somalie. Rome se fournit en navires des chantiers navals Éléates. En 88, Rome en fait un municipe romain sous le nom de Velia, accorde à tous la citoyenneté romaine, mais en laissant à la cité l’autonomie politique et économique, avec le droit de battre monnaie et de parler la langue grecque. Au premier siècle avant Jésus-Christ, son port fluvial sera la base navale de Brutus, puis d’Octave. C’est un lieu de villégiature des riches Romains, parmi lesquels Cicéron et Horace.

 

552c1 Velia, thermes

 

552c2 Velia, thermes

 

Comme dans toutes les villes romaines, les thermes sont un lieu essentiel. Ceux-ci datent de l’époque impériale. Il n’en subsiste que peu de chose, à part cette belle mosaïque en bien piteux état.

 

552d1 Velia, porte de ville

 

Mais la côte commence à s’ensabler à l’époque de Zénon. En effet, la ville antique était à une centaine de mètres de la mer, mais de puissants accidents climatiques interviennent qui, en une centaine d’années, des alentours de 450 aux alentours de 350 avant Jésus-Christ, provoquent un ensablement qui élève la côte de 3 à 4 mètres. La photo ci-dessus montre une porte de la ville, construite après la hausse du niveau ; les fouilles ayant partiellement dégagé la partie inférieure, montrent ainsi la hausse de niveau de 2,80 mètres en cet endroit. Cette porte, de 2,50 mètres de large, permettait le passage des chars. Une plus petite ouverture sur le côté est réservée aux piétons. Des marais envahissent ce qui était la ville basse, les habitations sont reconstruites plus loin dans la plaine tandis que le promontoire de la ville haute devient une Acropole réservée à des monuments sacrés.

 

552d2 Velia, rue principale

 

552d3 Velia, rue principale

 

552d4 Velia, rue principale

 

Ceci est la rue principale, qui va de la porte de ville, face à la ville ancienne, vers la ville nouvelle, plus loin et un peu plus haut, tandis que l’Acropole est desservie par une rue perpendiculaire, sur la gauche. Cette voie, large de 5 mètres, est faite de pavés calcaires, avec en un endroit une pente à 18%, ce qui est considérable. Aussi, pour éviter que les pavés ne se déplacent, de loin en loin est placée une pierre longue occupant toute la largeur et bloquant l’assemblage. Tout du long court un caniveau qui recueille les eaux pluviales. Étant donné sa fonction de liaison entre la porte basse et la ville reconstruite au quatrième siècle, elle témoigne du haut savoir-faire technique en cette fin du quatrième siècle, début du troisième.

 

552d5 Velia, reconstitution de rue

 

De part et d’autre de cette artère principale, tout un réseau de rues secondaires se coupant à angle droit déterminaient autant d’unités d’habitation. Ainsi, dans l’un de ces quadrilatères, pouvait se trouver aussi bien une villa individuelle qu’un immeuble de rapport. De même, les thermes occupent un de ces pâtés. Un dessin, sur le site, permet d’imaginer comment pouvait se présenter le quartier (photo ci-dessus).

 

552e1 Velia, temple d'Asclépios

 

552e2 Velia, temple d'Asclépios

 

En suivant la rue principale, on longe quelques restes en ruines qui ont été identifiés avec un temple d’Asclépios, le dieu médecin, grâce à la découverte sur le site d’une statue le représentant. C’est un vaste espace de 30 mètres sur 17, qui avait été bordé sur trois de ses côtés par un portique. Au fond se trouvait une fontaine monumentale qui recueillait les eaux de la source Yélé, celle qui avait été à l’origine de la fondation de la ville et qui lui avait donné son nom. Un système complexe de canalisations permettait de pratiquer, dans le sanctuaire, l’hydrothérapie, une spécialité en laquelle la cité était réputée.

 

552f1 Velia, théâtre

 

552f2 Velia, théâtre

 

Le théâtre est traditionnellement construit près des temples, d’une part parce que les représentations ont une valeur religieuse, et d’autre part parce que pour l’architecte il était commode d’adosser les gradins au flanc de l’Acropole. Celui-ci, d’une capacité de 2000 places, a été construit vers 300 avant Jésus-Christ, et restructuré à l’époque romaine au premier siècle avant notre ère. Il restera en fonction jusqu’au cinquième siècle.

 

Les événements climatiques, ajoutés au fait que les Romains construisent des routes et privilégient le transport par terre plutôt que par mer, sonnent le déclin de la cité. Toutefois, en 562 après Jésus-Christ, c’est encore une ville suffisamment importante pour être le siège d’un évêché. Les habitations se multiplient sur l’acropole, ainsi que les fortifications qui en font une citadelle.

 

552g1 Velia, château

 

552g2 Velia, château

 

Résineux, chênes, myrtes, vigne, oliviers constituaient, de façon classique, la végétation de cette région méditerranéenne. Les Grecs y ont en outre importé le grenadier (avec Héra dont la grenade est l’un des symboles) et, d’Asie Mineure intérieure selon Pline, le châtaignier. C’est dans ce décor qu’aux dixième et onzième siècles s’édifie le premier château et le lieu prend le nom de Castellammare. La tour qui se dresse sur ces photos est d’époque angevine (1266-1461), c’est-à-dire postérieure au château initial. En effet, le château va subir, au cours des siècles, bien des modifications, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus âme qui vive à Velia, au dix-huitième siècle.

 

552g3 Velia, la chapelle palatine

 

La chapelle du dixième siècle était située dans la cour du château. Ce seraient des moines venus d’Orient pour s’établir dans toute la région qui l’auraient alors construite, avec de nombreux matériaux de réemploi, blocs de grès et briques, provenant des anciens monuments du sanctuaire païen. Les archéologues, en sondant sous le dallage, ont retrouvé la rue qui menait à l’acropole. Puis un document de 1144 dit qu’un certain Alfano, seigneur de Castellammare, donne à l’abbé Falcone une église consacrée à san Quirico et située dans ses dépendances, et c’est sans aucun doute cette chapelle palatine qui, des moines, passe à devenir église séculière.

 

552h1 Velia, musée de la chapelle, tête de cheval 6e siè

 

Cette chapelle contient aujourd’hui un petit musée. C’est là par exemple que l’on peut voir le buste de Parménide que j’ai montré un peu plus haut. Ceci est une toute petite tête de cheval, très fine, datant de la fin du sixième siècle ou du début du cinquième siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire des premiers temps de l’installation des Grecs à Élée.

 

552h2 Velia, musée de la chapelle, Thésée et le Minotaur

 

Cette coupe à figure noire date des dernières décennies du sixième siècle, comme le cheval ci-dessus. Elle représente Thésée vainqueur du Minotaure. On se souvient d’Europe enlevée par Zeus sous l’apparence d’un taureau, transportée jusqu’en Crète où de ses amours avec le Dieu était né, entre autres, Minos. J’ai raconté cela le 24 juin, à Pæstum. Dans la famille, on n’en a pas fini avec les taureaux, car voilà que Pasiphaé, la femme de Minos, s’éprend d’un taureau envoyé par Poséidon pour être sacrifié, et que Minos a épargné. Très en colère, Poséidon rend le taureau furieux et inspire cette passion contre nature à Pasiphaé. Restait à convaincre le taureau de s’unir à cette femme. Elle demande à Dédale, le fameux ingénieur, de trouver un moyen de satisfaire sa passion adultère et zoophile. Il construit alors une génisse dans laquelle se glisse Pasiphaé et le taureau, abusé, s’unit à elle. De cette union naîtra un être monstrueux, le Minotaure, au corps d’homme et à la tête de taureau, qui vivra enfermé dans le Labyrinthe et dévorera les êtres qui passent à sa portée. Minos et Pasiphaé avaient eu plusieurs enfants, parmi lesquels Ariane et Androgée. Ce dernier, ayant participé en vainqueur à des jeux à Athènes, y avait finalement trouvé la mort. Une famine et une peste s’étant abattues sur la ville, l’oracle dit aux Athéniens qu’ils seraient débarrassés de ce fléau s’ils se soumettaient à la demande de Minos, père éploré par la mort de son fils. Celui-ci exigea d’Athènes, pour se venger de la mort de son fils Androgée, sept jeunes gens et sept jeunes filles sans armes, tous les neuf ans, qu’il jetait en pâture au Minotaure. Au bout de deux de ces sacrifices, les Athéniens se révoltèrent, et Thésée se proposa pour aller lui-même dans la délégation de victimes. En le voyant, Ariane s’éprit de lui et lui confia une pelote de fil qu’il déviderait dans le Labyrinthe pour retrouver son chemin, lui faisant promettre qu’il l’épouserait s’il revenait vivant. Notre héros promit, assomma le Minotaure d’un violent coup de poing sur sa sale tête de vilain taureau, retrouva son chemin grâce au fil d’Ariane, et l’épousa comme il l’avait promis. Ils vécurent longtemps et eurent beaucoup d’enfants, comme dans les contes de Perrault.

 

552i Velia

 

D’autres bâtiments sont encore en cours de fouilles, ils ne sont pas complètement dégagés, et n’ont pas fait l’objet d’une interprétation. Cette ville de Velia serait à visiter de nouveau dans dix ou vingt ans, lorsque tout aura été mis au jour et que les archéologues auront identifié l’ensemble des bâtiments et leur organisation…

 

552j Velia

 

Mille ans après le premier ensablement, le même phénomène se répétera pendant 150 à 200 ans, et la côte s’élèvera de 4 à 6 mètres de plus. Du coup la ville, désertée, se retrouve aujourd’hui à 750 mètres de la mer. Cette photo (sur laquelle on discerne notre maison ambulante garée devant l’entrée du site) est prise à mi-pente de l’Acropole.

 

552k1 côte de Calabre

 

552k2 côte de Calabre

 

552k3 côte de Calabre

 

Et nous reprenons la route du sud. Cette côte de Calabre est splendide, et au moment du coucher de soleil nous trouvons un endroit où mettre en sécurité le camping-car tandis que nous admirons ce somptueux spectacle. Ma dernière photo est l’occasion de citer Jacques Brel :

 

          "Et quand vient le soir, pour qu’un ciel flamboie,

          Le rouge et le noir ne s’épousent-ils pas ?"

 

Puis nous roulons encore, parce que partout les campings nous refusent, faute de place disent-ils. Il est vrai que nous longeons la mer, et que passé le dernier week-end de juin les vacanciers de juillet occupent le terrain. C’est un parking de Falerne qui va nous accueillir pour la nuit, en bordure de mer, et suffisamment loin des maisons pour que nous puissions mettre en route notre générateur, moins bruyant que les vagues. Avec nos réserves d’eau, notre douche, notre équipement, nous jouissons donc de l’indépendance donnée par le camping-car.

 

N.B.: Cette Falerne-là (Falerna) de Calabre n’a rien à voir avec le Falerne (Falernum) de Campanie, qui dans l’Antiquité produisait ce vin si célèbre et apprécié dont le vignoble a disparu au début du sixième siècle de notre ère.

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12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 22:51

Plusieurs fois, ces derniers temps, nous avons traversé Salerne, mais faute de temps ou faute de parking, nous n’avons pas visité cette ville pourtant réputée. Or de Pæstum, par la voie la plus directe, nous n’en sommes qu’à une petite cinquantaine de kilomètres. Nous décidons donc de repartir vers le nord pour ne pas regretter, plus tard, d’avoir raté quelque chose d’important.

 

 

Deux siècles avant notre ère, les Romains établirent ici une belle ville, entourée de puissantes murailles, couronnée d’un château. Puis la cité a décliné, mais au septième siècle sont arrivés les Lombards qui l’ont restructurée, rénovée, lui ont redonné du souffle.

 

À l’abbaye de Montecassino, que nous avons vue le 22 avril, avaient été conservés des manuscrits de traductions en arabe des traités de médecine grecs. Constantin l’Africain arrive à Salerne en 1077 et va chercher tous ces textes, il les traduit de l’arabe au latin, et la somme de ces connaissances jointes à l’expérience médicale des Arabes d’Afrique du Nord et de Sicile avec qui Salerne était en relations a abouti à la naissance de la toute première école de médecine au Moyen-Âge, valant à Salerne une réputation internationale et le titre de "cité hippocratique". Fait extrêmement moderne et exceptionnel pour l’époque, hommes et femmes y officiaient et y enseignaient à égalité de compétence et de droits, et hommes et femmes y étaient admis indifféremment comme élèves. La tradition veut que soient à l’origine de cette école le Grec Pontus, l’Arabe Adela, le Juif Elinus et le Latin Salernus. C’est évidemment une légende, mais qui symbolise la conjonction des connaissances issues de toutes ces cultures pour en faire une science moderne et efficace. Née en cette fin de onzième siècle, l’école de médecine de Salerne restera célèbre et sa réputation ne cessera de croître jusqu’au treizième ou au quatorzième siècle.

 

549a Salerne, ville de Robert Guiscard

 

C’est à l’époque de sa fondation qu’arrive Robert Guiscard, dont j’ai évoqué le parcours dans ce blog le 22 avril. En bref, il est né en Normandie en 1015, épris de puissance et d’aventure il se lance très jeune à la conquête de l’Italie. Seul avec sa bande de soudards, il est en Campanie en 1077. Les Lombards sont là, il épouse la princesse lombarde Sighelgaita et au cours d’une campagne hardie en 1076-1077 il se rend maître du pays, où il choisit Salerne pour établir sa capitale. Il a 62 ans. Quand j’étais à Rome, j’épousais le point de vue de la Ville Éternelle, je déplorais que le pape Grégoire VII, effrayé d’être assiégé dans le château Saint-Ange par l’empereur germanique Henri IV à cause de leur différend dans la Querelle des Investitures, ait fait appel à cette espèce de bandit puissant pour le délivrer, parce que ses soldats, après avoir délivré le pape, ont mis la ville à sac, ont violé les femmes, ont massacré des masses de Romains, en ont réduit et vendu beaucoup d’autres en esclavage. Me voici à Salerne. Je retourne ma veste. Quoi ? On place un sens interdit (et de travers, de surcroît) devant la rue Robert Guiscard ? C’est le maître des lieux, le puissant conquérant de larges parts d’Italie, celui qui a embelli Salerne, qui a favorisé l’établissement de la plus grande et de la plus brillante école de médecine de son temps, qui a volé au secours du pape pour sauver la chrétienté (mais l'a emmené en résidence surveillée à Salerne), qui est mort dans la gloire en 1085 à soixante-dix ans. Il mérite la plus belle avenue de Salerne, et pas cet affreux panneau devant son nom.

 

549b Salerne

 

Salerne est un port actif, une ville moderne pleine de mouvement, mais elle a su garder, comme tant de villes et de villages en Italie, son centre ancien avec ses ruelles étroites et tortueuses.

 

549c Salerne, palazzo d'Avossa

 

Le centre historique comporte aussi son lot de demeures somptueuses, de palais, comme ce palazzo d’Avossa (N.B.: je crois devoir mettre, en italien, un D majuscule, comme dans les trois textes différents que j’ai sous les yeux. Mais comme c’est, en français, une faute d’orthographe en même temps qu’une faute de goût et d’usage, le correcteur orthographique me remet immédiatement la minuscule, automatiquement et sans me demander mon avis…). C’est un palais qui date de la fin du dix-septième siècle et de la première moitié du dix-huitième, et qui s’étend sur 1330 mètres carrés. La façade sur la rue en est un peu décrépite, mais la cour intérieure, avec ses statues dans des niches et son sol pavé, a encore fière allure.

 

550a1 Salerne, la cathédrale

 

550a2 Salerno, duomo

 

Mais il est temps de parler de la pièce maîtresse, je veux parler de la cathédrale, dont on aperçoit ici le campanile (1137-1152). Il est un peu postérieur au bâtiment principal, dont la construction est due à la volonté de Robert Guiscard aussitôt conquise la ville, pour héberger les reliques de saint Matthieu, l’évangéliste, retrouvées quelques années plus tôt, en 1054. Matthieu, le publicain (collecteur des impôts et de la douane) que Jésus, le voyant en passant, avait interpellé "suis-moi" et qui a donné lieu à l’admirable tableau du Caravage que nous avons vu à San Luigi dei Francesi, à Rome (15 décembre 2009), s’était établi, après la mort de Jésus, à Naddaver, en Éthiopie, et là il avait ressuscité le fils du roi, le prince héritier. Cela induisit le roi, la reine et leur fille Iphigénie à se faire baptiser. Puis Iphigénie, avec quelques compagnes, alla s’établir dans une maison à l’écart, faisant vœu de chasteté. Voilà fondé le premier monastère d’Éthiopie. Après la mort du roi, son frère Hirtace s’empare du pouvoir à la place du fils, héritier légitime. Pour asseoir son pouvoir et se créer une légitimité, il veut épouser sa nièce Iphigénie. Publiquement, Matthieu fait l’éloge de la virginité et proclame qu’Iphigénie a raison de refuser le mariage. Peu après, alors qu’il finit sa célébration de l’Eucharistie comme Jésus avait demandé à ses apôtres "vous ferez cela en mémoire de moi", il est assassiné par des sbires d’Hirtace qui était décidé à se venger. Le corps a été longtemps conservé pieusement à Naddaver, puis transféré dans le royaume lombard de Naples, à Salerne, en 956. Mais les temps sont troublés, la guerre est permanente, les pillages sont fréquents, aussi dissimule-t-on le corps dans un endroit secret connu de fort peu de gens, qui meurent avec leur secret. Ce n’est que près de cent ans plus tard que l’on retrouve le caveau où les reliques avaient été enfouies. On envoie alors une partie du crâne à la cathédrale de Beauvais, où il disparaîtra à la Révolution, le reste du crâne est déposé au couvent de la Visitation Sainte Marie de Chartres, où il est toujours, et Robert Guiscard décide de la construction de cette cathédrale, le duomo San Matteo, que le pape Grégoire VII, libéré du château Saint-Ange mais en exil chez son protecteur, consacrera en 1084. Mais un violent tremblement de terre nécessitera, au dix-huitième siècle, une sérieuse restauration.

 

550a3 Salerno, duomo

 

550b Salerno, duomo

 

Comme le montre la seconde de ces photos, ce que l’on voit de la rue est suivi d’une seconde façade, avec le fronton triangulaire. C’est que la cathédrale est précédée d’un quadriportique, un atrium entouré d’arcades sur ses quatre côtés. De plus, l’église ainsi que le quadriportique sont nettement surélevés par rapport à la rue, aussi y accède-t-on par cet escalier de façade, ou par l’escalier latéral de la première de ces photos, qui est apparemment tout simple mais que je trouve magnifique d’élégance et que, bien qu’il soit sans prétention, je préfère au bel escalier de marbre de la façade.

 

550c Salerne, la cathédrale, escalier extérieur

 

La rampe de marbre blanc de l’escalier de façade est décorée de fines sculptures comme celle-ci. Puisque la cathédrale est dédiée à saint Matthieu l’évangéliste, je pense que c’est lui qui est représenté, avec l’ange qui lui souffle le texte de son évangile. Parce que son symbole, le pendant de l'aigle de saint Jean, du bœuf de saint Luc, du lion de saint Marc, est un homme, non un ange, il n'a pas d'ailes.

 

550d Salerne, cathédrale, la lionne à crinière

 

Salerne était, du temps des Romains, une riche et belle cité, avec des villas très résidentielles, mais qui n’existaient plus qu’à l’état de ruines au onzième siècle, quand Robert Guiscard s’en est rendu maître. Trouvant deux tronçons de colonnes inutilisés gisant à terre non loin de là, il demanda à un artiste d’y sculpter un couple de lions pour placer devant le portail de l’atrium. Mais le sculpteur n’avait jamais vu ces animaux, que sculptés par ses prédécesseurs, parce que le temps des fauves en amphithéâtre était révolu depuis longtemps. Et ses prédécesseurs avaient représenté des lions mâles, si bien que lorsqu’il fit son couple de fauves, il dota la lionne d’une longue crinière elle aussi. La surnommant Vera, les services culturels de la Municipalité en ont fait la mascotte de la ville, un peu comme la chouette de Dijon. Devant les principaux monuments, sur des panneaux explicatifs, "Vera, la seule lionne au monde avec une crinière" s’adresse aux enfants pour leur faire comprendre leur ville. Astucieux et sympathique.

 

550e1 Salerno, duomo

 

550e2 Salerno, duomo

 

550e3 Salerne, la cathédrale

 

Nous avons donc laissé le couple de lions derrière nous et avons pénétré dans la cour. Que l’on se tourne vers l’église ou vers la rue, de toutes parts elle est aussi belle. Brisés, les morceaux de colonne trouvés par Robert Guiscard ne pouvaient servir qu’à sculpter ce lion et cette lionne, mais il y avait aussi beaucoup de colonnes entières. Toutes celles de ce portique sont des colonnes antiques de réemploi. Aussi ne sont-elles pas assorties, on peut voir qu’elles sont taillées dans des marbres de couleurs différentes.

 

550e4 Salerne, la cathédrale

 

On peut admirer les chapiteaux corinthiens de ces colonnes finement ouvragés.

 

550e5 Salerne, cathédrale, saint Thomas d'Aquin

 

Au mur, sous le portique, une plaque rappelle que "reste à travers le temps le souvenir que dans cette enceinte de la célèbre école de Salerne consacrée depuis des siècles comme chaire de droit et de théologie, saint Thomas d’Aquin, avec son savoir de haut niveau, a ajouté à la brillante gloire de la nourricière cité hippocratique".

 

550f1 Salerne, la cathédrale

 

550f2 Salerne, la cathédrale

 

En arrivant près des portes de bronze, on rencontre de nouveau deux lions, mais ceux-là sont mâles tous les deux. Sinon, à voir leur drôle de bouille, on imagine facilement que jamais non plus ce sculpteur n’a vu cet animal de ses yeux, de toute sa vie, et qu’il aurait aussi bien pu affubler une lionne d’une crinière, comme son collègue côté rue.

 

 

Les portes de bronze sont de même époque et de même provenance que celles de la cathédrale d’Amalfi, vue le 29 mai : elles ont été réalisées à Constantinople au onzième siècle. Elles datent donc de l’origine. Au tiers de la hauteur, on distingue qu’une ligne de six rectangles comporte moins de reliefs, elle représente six personnages.

 

550f3 Salerne, la cathédrale

 

Ces personnages sont des saints, bien entendu. Et de façon très classique, il y a là saint Pierre, saint Paul… Je préfère, puisque cette cathédrale est consacrée à san Matteo, saint Matthieu, choisir de montrer cet apôtre. Fort heureusement, des milliers de mains dévotes ou superstitieuses ne s’abattent pas quotidiennement, comme à Amalfi, sur ces effigies, ce qui les sauve de l’effacement. Et à ce sujet, il est curieux de constater comment les foules s’accumulent dans certains endroits, beaux certes, et tournent le dos à d’autres endroits qui peuvent être tout aussi beaux mais restent désertés des visiteurs. Pas plus de deux ou trois personnes, en plus de nous, sont dans cette cathédrale pour la visiter. Je ne parle pas de deux personnes agenouillées et qui prient, ce sont des gens de Salerne qui ne sont pas là pour découvrir. L’une des visiteuses est une dame anglaise avec qui nous avons un peu parlé. Elle est veuve et fait une croisière, mais elle se désole qu’on lui ait donné rendez-vous au bateau dans seulement un peu plus d’une heure parce qu’elle est en admiration et va devoir courir vers le port sans rien pouvoir découvrir d’autre à Salerne que le Duomo. Elle a bien été avertie que l’on levait l’ancre sans vérifier qui était à bord. Il semble que la majorité des passagers fassent cette croisière pour le seul plaisir de naviguer et se désintéressent des escales.

 

550g1 Salerne, la cathédrale

 

550g2 Salerne, la cathédrale

 

Quand on pénètre dans l’église, la nef n’a rien d’exceptionnel, mais si l’on s’approche du chœur on remarque le superbe sol en mosaïque de marbre multicolore. C’est l’archevêque Romualdo I Guarna (1121-1136) qui l’a offert à sa cathédrale. Je ne peux multiplier les vues, je me limite à deux, mais les arrangements de couleurs et de formes sont extrêmement variés et esthétiques.

 

550g3 Salerne, la cathédrale

 

Derrière l’autel, tout au fond du chœur, cette grande cathèdre est le siège épiscopal. Le siège doré sur ses marches de marbre, le décor floral sur les parois de part et d’autre, les vitres translucides colorées, tout témoigne d’un soin décoratif très attentif.

 

550g4 Salerne, la cathédrale

 

L’abside est décorée d’une mosaïque qui, bien que d’origine, donne l’impression d’être contemporaine par son graphisme. La Vierge, au centre, immense, est très épurée, et son geste écarte les pans de sa vaste cape dans un drapé très élégant. Les couleurs aussi sont riches, et cette même cape bleu canard ne jure pourtant pas avec le bleu nuit du fond, de l’autre côté de ce rayonnement doré. Les autres personnages, sur le pourtour, sont beaucoup plus traditionnels et il n’est pas étonnant qu’ils soient de l’origine.

 

550g5 Salerne, la cathédrale, Robert Guiscard et Sighelgai

 

En regardant bien cette mosaïque, on remarque, prosternés aux pieds de la Vierge, tout en bas de chaque côté de l’arrondi de la fenêtre, deux personnages agenouillés. Ce que je montre ici n’est autre qu’un agrandissement du bas de la photo précédente, aussi la qualité en est-elle très mauvaise, mais sans honte je décide de publier cette image pour que l’on voie de qui il s’agit. C’est le fameux Robert Guiscard sur la gauche, et sur la droite c’est sa femme Sighelgaita. Dans des églises de la même époque, nous avons vu –et notamment à Rome– beaucoup de mosaïques d’absides où le pape offre son église à Jésus. Ici, c’est Robert Guiscard qui a en mains la représentation de la cathédrale, qu’il tend devant lui pour en faire l’hommage à Marie.

 

550h Salerne, la cathédrale

 

Dans une abside latérale, la voûte représente le baptême de Jésus. La main de Dieu le Père, comme c’est la tradition, envoie des rayons. On dirait une voie sur laquelle glisse la colombe de l’Esprit Saint. Je n’aime pas, mais c’est comme ça. Mais je publie cette image parce que, mis à part ce détail, je trouve splendide cette représentation, le chœur des anges, et puis la scène du baptême de Jésus où le Jourdain est figuré comme un torrent, la femme qui a préparé une serviette, les immenses ailes déployées de l’ange.

 

550i Salerne, la cathédrale

 

Cette sculpture est en fait une colonnette de soutien. Je ne sais qui est cette femme qui allaite simultanément deux enfants. Serait-ce la Vierge avec Jésus et saint Jean-Baptiste ? Mais elle n’a pas de raison de donner le sein à Jean Baptiste. Que de fois, au cours de ce blog, je suis amené à dire "j’ignore pourquoi…" ou "j’avoue ne pas savoir qui est…" ! Ma culture artistique, historique, religieuse, souffre de bien des lacunes, hélas. Et si, parmi les quelques personnes qui me font l’honneur et le plaisir de lire mon blog, quelqu’un peut participer à combler ces lacunes ou à corriger des erreurs, bien loin d’en être vexé, au contraire j’en serai ravi et reconnaissant.

 

550j Salerne, la cathédrale

 

Jetons encore un coup d’œil aux élégantes colonnettes torsadées et aux lions de cet ambon, avant de descendre vers la crypte.

 

551a Salerne, la cathédrale, crypte tombe de saint Matthie

 

551b Salerne, la cathédrale, crypte tombe de saint Matthie

 

551c Salerne, la cathédrale, crypte tombe de saint Matthie

 

Car cette crypte, lorsque l’on y pénètre, est un émerveillement pour l’œil. Ruisselante de dorures et de fresques, d’un décor à la fois extrêmement chargé et merveilleusement fin et délicat, elle offre un spectacle saisissant. En contrebas, se trouve un autel sous lequel ont été placées les reliques de saint Matthieu, et au-dessus de cet autel, au niveau de la crypte, la statue de l’évangéliste. Bien souvent on peut avoir des doutes sur l’authenticité des reliques de saints. Par exemple, le crâne de saint Jean Baptiste que j’ai vu à Rome, à San Silvestro in Capite le 17 mars, a subi tellement de tribulations que l’on est en droit d’avoir des doutes, et d’autant plus que sa tête se trouve aussi à Amiens… Mais pour saint Matthieu il n’en va pas de même. Il était déjà très populaire à Naddaver quand il a accompli le miracle de la résurrection du fils du roi. S’il a encouru la colère et la vengeance de l’usurpateur, ensuite, c’est parce qu’il avait une très large audience dans le public et que sa déclaration au sujet d’Iphigénie a eu un fort impact. Cela est très bien attesté, ce n’est pas douteux. Son assassinat, en public, lors d’une célébration dans une ville où il avait converti et baptisé beaucoup de monde, a fait du bruit, son corps a été pieusement recueilli et enseveli. Il y a eu de cela beaucoup de témoins oculaires, et les reliques ont été conservées à la même place, faisant continûment l’objet d’une vénération. Puis elles ont été transférées à Salerne, en un seul voyage sans étapes, de la façon la plus officielle qui soit. Seule zone d’ombre, le temps pendant lequel elles ont été cachées, de 956 à 1054, mais il semblerait que le caveau où on les a retrouvées correspondrait parfaitement à la description qui avait été faite du caveau où on les avait placées. Je pense donc que ces reliques sont bien celles de saint Matthieu.

 

 

Ce publicain du nom de Lévi qui a suivi Jésus, qui a pris le nom de Matthieu, qui a rédigé cet évangile constituant ses mémoires du temps où il accompagnait Jésus, qui a été victime de ses convictions parce qu’il a eu le courage de les proclamer devant un tyran, qui a eu une vie d’exception il y a deux mille ans, cet homme-là n’est pas n’importe qui. Aussi, que l’on soit croyant ou non, se trouver là, dans cette crypte, devant sa tombe, est une situation émouvante.

 

551d Salerne, la cathédrale, crypte

 

Cette statue est placée assez haut, et dans une niche sans fond, de sorte que, passant de l’autre côté, on trouve un autre autel, situé celui-là au niveau de la crypte et non en contrebas, et la statue du saint apparaît au-dessus. Cette crypte suit un plan basilical à trois nefs, et sur cette photo on arrive à deviner que les lignes de colonnes définissent, au centre de chacune des travées, un espace octogonal décoré d’une fresque, ainsi que quatre fresques circulaires et un peu plus petites à chaque angle des travées. Toutes ces peintures représentent des épisodes de la vie du Christ, tels que racontés par saint Matthieu dans son évangile. En voici quelques exemples.

 

551e Salerne, la cathédrale, crypte

 

Sur ce grand octogone, Jésus chasse les marchands du temple. Il a un fouet à la main et s’apprête à frapper un homme, au premier plan, qui s’empresse de récupérer son argent qui s’échappe d’un sac.

 

551f Salerne, la cathédrale, crypte

 

Ici, sur ce cercle plus petit, c’est l’épisode des noces de Cana. Un serviteur verse de l’eau dans une jarre, et Jésus en fait un excellent vin. Pourquoi l’autre serviteur transvase ce vin, ce n’est pas très clair, sans doute seulement pour que nous voyions que dans la jarre ce n’est plus de l’eau.

 

551g Salerne, la cathédrale, crypte

 

Un autre petit cercle. J’ai choisi cette image parce qu’il s’agit d’une représentation sans cesse rabâchée et que chaque artiste parvient malgré tout à en donner sa propre interprétation… s’il a du talent, voire du génie. Et ici j’aime ce décor à la fois simple, cette petite chaise, et sophistiqué avec ce lourd velours cramoisi jeté sur le prie-Dieu, j’aime l’air humble et recueilli de Marie accueillant cette incroyable annonce, j’aime le souffle qui fait voler la robe de l’ange et sa ceinture. La représentation est très simple et très expressive à la fois.

 

551h Salerne, la cathédrale, crypte

 

Je terminerai par ce grand octogone avec la Samaritaine. C’est une scène familière, dans un décor de sous-bois, derrière les disciples discutent en arrivant alors que Jésus est assis sur la margelle, qu’il a demandé à boire à cette femme, la Samaritaine, venue puiser de l’eau, elle était dans ses tâches quotidiennes, elle ne comprend pas que ce Juif s’adresse à elle et les disciples eux-mêmes vont s’étonner qu’il soit en conversation avec elle. En effet, si je me rappelle bien, c’est saint Jean qui raconte cet épisode, alors que saint Matthieu rapporte (sauf erreur, il est le seul évangéliste à le faire) que Jésus avait recommandé de ne pas avoir de relations avec les Samaritains.

 

 

En voyant les photos de cette crypte, on peut imaginer la multitude de fresques au plafond. Je ne peux tout montrer, mais je ne pouvais résister à en présenter quelques unes ainsi que des vues d’ensemble pour expliquer mon éblouissement. Qui passe par Salerne ne doit en aucun cas manquer la visite de la crypte du Duomo San Matteo. Ensuite, après avoir constaté que le musée archéologique est fermé pour restructuration, nous allons errer un peu par les rues pour nous imbiber de l’ambiance de la ville et nous allons repartir vers le sud, au-delà de Pæstum.

 

551i Eboli

 

L’autre jour, en descendant vers Padula, l’autoroute fermée, la déviation, tout cela nous a fait éviter cette ville. Mais ce soir, en repartant vers le sud, vers la Basilicate précédemment Lucanie, je ne peux manquer de faire une halte en franchissant ce panneau qui, bien évidemment, évoque le livre de Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Éboli, dont le titre signifie que ce sud italien où le régime fasciste de Mussolini reléguait les dissidents, les opposants, est une région déshéritée, oubliée, où même la religion est perdue. Carlo Levi se sent peintre plus qu’écrivain ou médecin, il va malgré tout être amené à pratiquer la médecine, il va raconter l’expérience pénible vécue là, mais il va aussi dire le très fort attachement qu’il va éprouver pour ces gens vrais, les humbles, ceux de la terre, pas les officiels, qui sont odieux. Et il va occuper ses loisirs à peindre. Un grand livre, fort, dense, émouvant. Nous entrons dans ces terres où le Christ n’a pas pénétré. Il s’est arrêté à Éboli.

 

 

Nous, nous allons descendre jusqu’à Agropoli, sur la côte, quelques kilomètres seulement après Pæstum, pour passer la nuit.

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Published by Thierry Jamard
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12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 03:08

Nous sommes installés à Pæstum depuis lundi soir. Diverses nécessités matérielles nous ont pris du temps, mais surtout nous avons consacré de nombreuses heures à la lecture de documents et à récapituler ces derniers jours à Padula. Aujourd’hui, nous reprenons nos activités extérieures.

 

546a Bufflonnes de Campanie pour la mozzarella

 

La Campanie a une spécialité célèbre, le fromage appelé mozzarella. Et la meilleure mozzarella n’est pas produite à partir de lait de vache, mais de lait de bufflonne. C’est la mozzarella di bufala. Or depuis que nous sillonnons la Campanie, Naples, les Champs Phlégréens, Pompéi, Sorrento, la côte Amalfitaine, Padula, nous n’avons pas vu la corne d’un buffle ni la queue d’une bufflonne. Pas de vaches non plus, d’ailleurs. Il a fallu une invitation à assister à la fabrication de la ricotta pour entr’apercevoir des brebis. Les animaux semblent cachés… Je ne peux donc manquer de montrer ici les seules bufflonnes que j’aie vues de tout ce voyage.

 

546b Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata 

 

Par ailleurs, lorsque je disais que Pæstum n’était que l’ensemble de ruines de la cité antique, mis à part les campings et les quelques commerces qui les accompagnent, c’était inexact. En effet, le site archéologique, à un ou deux kilomètres de la plage et des campings, est accompagné de quelques rares maisons, d’une église, d’un musée et de quelques commerces. Pas grand chose mais quelque chose quand même. Et ce quelque chose n’est pas inintéressant. Outre le musée qui est extrêmement riche et dont je parlerai tout à l’heure, il y a cette basilique paléochrétienne qui date du début du cinquième siècle en "basilique ouverte" et de la fin cinquième, début sixième comme "basilique fermée".

 

À partir du seizième siècle, chaque évêque, au moment de prendre en charge son diocèse, dressait un état des lieux. Et tous se désolent de la pauvreté des lieux. C’est la paroisse qui verse le plus faible montant pour sa participation aux frais de gestion de l’évêché. Dans les rapports, on relève les mots "L’endroit lui-même est très âpre" (1644), "absolument désastreux" (1720), "une apparence d’écurie […] ou repaire de voleurs" (1724), etc. Ajoutons à cela, justement, le brigandage et l’on aura l’image peu flatteuse que donne cette basilique à l’abandon. Mais depuis la seconde moitié du vingtième siècle une restauration a rendu à cette église consacrée à la Santissima Annunziata toute sa fierté.

 

546c Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

546d Paestum, basilique de l'Annunziata, chapiteau antique

 

Notamment, dans la nef, on peut admirer les colonnes qu’une ancienne restauration avait recouvertes de stucs et qui datent de l’origine, au cinquième siècle. Les chapiteaux corinthiens sont très beaux.

 

546e Paestum, basilique de l'Annunziata, le sol

 

Le carrelage du sol, lui, est clairement moderne ; en effet, on a dû le refaire parce que lors de la restauration on a remis le sol à son niveau d’origine, soit près de deux mètres plus bas qu’avant la restauration. Et désormais, on accède à l’intérieur en descendant des marches.

 

546f Paestum, basilique de l'Annunziata, Chemin de Croix

 

Le Chemin de Croix, en pierre dont la taille est irrégulière et usée donne un apparence d’ancien, mais le graphisme de la sculpture est moderne. En l’absence d’explication ou de commentaire, je reste donc dans le doute. Mais j’en montre ici une station parce que je le trouve très beau.

 

546g1 Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

546g2 Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

546g3 Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

Dans le bas de l’église, cette pietà très réaliste est impressionnante. Dans la cape noire de vrai tissu, cette Vierge se tient droite au-dessus d’un Christ gisant de taille réelle. Ce style n’est pas vraiment de mon goût mais c’est assez typique de l’art religieux du sud de l’Europe, Espagne et Italie.

 

547a1a Paestum dans le Voyage de Saint-Non

 

547a1 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Mais venons-en au site archéologique. Là vivaient des populations indigènes dont on ne sait pratiquement rien mais qui semblent avoir eu en ce lieu une nécropole. Quelques poteries montrent que ces gens jouissaient d’une autonomie culturelle, quoiqu’ils aient été fortement influencés par les Étrusques de la ville de Pontecagnano. Puis, vers la fin du septième siècle avant Jésus-Christ sont arrivés des Grecs de Sybaris pour fonder une colonie. Aucune source littéraire ne dit clairement ce qui s’est passé, et jusqu’à ce jour l’archéologie n’a rien révélé non plus, mais il semble que la population indigène ait disparu de façon violente, parce que soudain il n’en est plus question. La première image ci-dessus reproduit une gravure provenant du Voyage de Saint-Non que nous avons pu consulter chez notre ami Alfonso, de Padula. C’est la vision d’ensemble que ce voyageur a eue en arrivant sur le site. Le temple de ma photo marque la limite entre le territoire occupé par les Grecs et l’espace conservé par les Étrusques. Les archéologues qui l’ont redécouvert au dix-huitième siècle l’ont identifié comme la basilique (tribunal), et ce nom lui est resté, mais en fait c’est un temple de la déesse Héra.

 

547a2 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Les Grecs, en fondant la ville, la consacrèrent au dieu Poséidon, le dieu des océans qui avait protégé leur traversée. C’est Poséidonia. Tout au long du sixième siècle, Poséidonia se développe, prend de l’importance politiquement et économiquement, elle bat monnaie, elle construit les grands sanctuaires que l’on visite actuellement. Mais à la fin du cinquième siècle elle tombe aux mains des Lucaniens, puis en 273 à celles des Romains, lesquels déforment son nom de Poséidonia en celui de Pæstum. Je disais qu’il n’y avait presque rien de moderne à Pæstum. La ville antique avec les quelques établissements qui l’environnent se trouve à quelque distance du bourg de Capaccio, sur la commune duquel elle est située.

 

547a3 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

547a4 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Encore quelques vues du temple de Héra construit de 550 à 540 avant Jésus-Christ. Cette déesse est l’épouse jalouse de Zeus. Et jalouse, il y a de quoi parce que son mari est un chaud lapin. Quoique la cité soit consacrée à Poséidon, Héra en est la principale protectrice. Les proportions du temple sont parfaites, neuf colonnes sur le petit côté, dix-huit dans la longueur. La salle du temple est séparée en deux par une rangée de colonnes longitudinale, et au fond une petite pièce, l’adyton ("où l’on n’entre pas") est interdit d’accès aux fidèles. On y garde le trésor de la déesse. Le faîtage du toit, dans l’Antiquité, était décoré de figures de lions en terre cuite peinte.

 

547a5 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Les descriptions et explications parlent, pour les chapiteaux, de feuillages. On voit en effet des feuilles à la base des chapiteaux. Mais en observant très attentivement, j’ai découvert sur l’un d’eux une sculpture très effacée mais néanmoins discernable d’animal, sans doute un lion.

 

547a6 Paestum, autel près du temple de Héra 

 

Nous terminerons notre petite visite de ce temple avec cet autel pour les sacrifices situé à faible distance.

 

547b1 Paestum, temple de Neptune

 

547b2 Paestum, temple de Neptune 

 

547b3 Paestum, temple de Neptune

 

Ce temple est appelé temple de Neptune parce qu’au dix-huitième siècle on a cru qu’il était voué à Poséidon, dieu éponyme de la cité, et que l’on avait coutume d’assimiler complètement dieux grecs et latins comme si c’étaient exactement les mêmes, parce que les Romains eux-mêmes, repérant des similitudes dans leurs attributions, voire dans les légendes qui leur étaient associées, avaient tendance à les confondre. Les archéologues du dix-huitième siècle ont donc donné au temple le nom du dieu latin de la mer, Neptune. En réalité, ce n’est ni Neptune, ni Poséidon, c’est Apollon en sa qualité de dieu médecin.

 

547b4a Paestum, temple de Neptune

 

547b4c Paestum, temple de Neptune dans le Voyage de Saint-N

 

547b4b Paestum, temple de Neptune

 

Ce temple, construit au milieu du cinquième siècle, est le mieux conservé des monuments de Pæstum. La construction, au premier siècle avant Jésus-Christ, d’un nouvel autel de sacrifices près de ce temple tend à prouver qu’à cette époque romanisée le temple est encore en usage et que le culte du dieu y est actif. On peut comparer ce que l’on voit sur ma photo avec la gravure représentant la même façade. L’autre photo est prise de l’autre côté.

 

547b5 Paestum, temple de Neptune

 

547b6 Paestum, temple de Neptune 

 

547b7 Paestum, temple de Neptune 

 

Le plan intérieur, complexe, était divisé en trois pièces, la pièce du milieu étant elle-même constituée de trois nefs. C’est dans la nef centrale de cette pièce du centre (la cella) que se trouvait la statue du dieu. Tout cela forme une impressionnante forêt de colonnes doriques.

 

547c Paesgtum, le forum

 

Nous sommes ici sur le forum. La place publique, chez les Grecs, c’était l’agora, lieu de rencontres et de discussions, lieu d’expression de la politique. Trop petite pour les Romains, qui y traitent les affaires, qui l’entourent de boutiques et du marché, qui la bordent de la basilique (le tribunal). L’ancienne agora grecque a donc disparu, des immeubles de rapport ayant été construits à son emplacement. Plus loin, les Romains, arrivés en 273, ont construit dès le troisième siècle ce forum qui l’a remplacée. Il était bordé de portiques qui ont disparu, seuls en restent quelques troncs de colonnes.

 

547d1 Paestum, le gymnase 

 

547d2 Paestum, le gymnase 

 

À proximité immédiate du forum, se trouve le gymnase. Il est intéressant de voir l’organisation de son sous-sol, qui est assez bien conservé.

 

547e1 Paestum, le comitium

 

547e2 Paestum, le comitium

 

Ceci est un monument romain, le comitium. Là se réunissaient les comices curiates, cette assemblée qui élit les magistrats locaux. On utilisait aussi ce comitium pour des réunions publiques. Mais on l’a vite considéré comme insuffisamment spacieux et la vie politique s’est déplacée vers le forum. Dès lors, on n’a pas hésité à l’amputer d’une aile pour y édifier le petit temple dédié à la Mens Bona. En latin, mens c’est l’esprit (cf. "mens sana in corpore sano", un esprit sain dans un corps sain). On peut interpréter cette Mens bona comme ce que garde l’esprit, et donc la mémoire. Cette "mémoire positive", c’est le souvenir que gardent les anciens esclaves du maître qui les a affranchis, et par conséquent il faut y voir aussi la relation entretenue par cette Pæstum romaine mais dotée d’une grande autonomie à l’égard de Rome, son ancienne patronne.

 

547f1 Paestum, amphithéâtre

 

547f2 Paestum, amphithéâtre

 

547f3 Paestum, amphithéâtre 

 

L’amphithéâtre a été construit à l’époque de Jules César, soit vers l’an 50 avant Jésus-Christ. On ne peut en voir que ce côté, parce que l’autre a été détruit lorsqu’a été construite la route qui longe l’enclos des fouilles archéologiques. Mais même de ce côté il en reste très peu, les rangs de gradins (la cavea) étaient nombreux pour accueillir beaucoup de public, friand de jeux. Le parapet entre la cavea et l’arène est censé éviter l’intrusion des fauves dans le public.

 

547f4 Paestum, amphithéâtre

 

Ce n’est qu’au premier siècle de notre ère qu’a été construit cet anneau extérieur qui a reçu des rangs supplémentaires de gradins.

 

547g1 Paestum, petit temple souterrain

 

547g2 Paestum, petit temple souterrain

 

547g3 Paestum, petit temple souterrain

 

Ici se trouvait, avant l’arrivée des Romains, l’agora des Grecs. Je disais qu’elle était trop petite pour les Romains, elle faisait quand même 10 hectares environ, ce qui n’est déjà pas si mal. Elle a été recouverte de constructions, sauf ici. En l’honneur du héros fondateur de la ville, un petit temple (dit "Heroon") avait été construit vers 520-510 sur l’agora. Ayant pris possession des lieux au troisième siècle, les Romains n’appréciaient guère ce témoignage des premiers occupants qui leur rappelait qu’ils n’étaient que des usurpateurs, mais un temple est un temple et le détruire aurait pu attirer sur eux les foudres des mânes du héros, aussi résolurent-ils de l’enterrer et d’entourer cet espace d’un mur de protection.

 

547h1 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

547h2 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

547h3 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

En arrivant au bout de la ville, sur un lieu plus élevé (mais le terrain est insuffisamment accidenté pour que l’on puisse parler d’acropole), se dresse ce temple. Comme pour les deux autres, les archéologues du dix-huitième siècle se sont trompés en l’attribuant à Cérès, déesse des moissons. Des statuettes votives retrouvées près de son autel, qui était le vrai lieu de culte servant pour les sacrifices, les prières, les offrandes, le désignent sans doute possible comme un temple d’Athéna, et même on peut voir que le culte a continué à l’époque romaine à destination de la déesse Minerve, que les Romains considéraient comme une autre forme de la déesse grecque Athéna.

 

547h4 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

547h5 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

Ce temple est, lui aussi, très ancien puisqu’il a été construit à la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. La statue de la déesse était érigée au centre de la salle, à un niveau plus élevé que le péristyle. Hors du temple, se dresse une colonne dorique, toute seule sur un piédestal de trois marches, non loin de l’autel. Cette colonne ayant été trouvée abattue et remise sur pied à l’époque moderne, rien ne peut être sûr concernant son emplacement ni sa fonction. On ne peut qu’émettre l’hypothèse qu’il s’agit d’une colonne votive, comme on en trouve parfois dans certains temples. Ma dernière photo montre l’autel et la colonne.

 

Il semble qu’à l’époque de l’Antiquité tardive, le temple de Minerve ait été transformé en église chrétienne. Ce qui renforce cette hypothèse, c’est que dans sa proximité immédiate ont été construits à la même époque des bâtiments d’habitation et ont été établies des sépultures. Mais on ne peut aujourd’hui utiliser que les études faites dans le passé, car habitations et sépultures ont été détruites dans les années 1920-1930.

 

547h6 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

Lors de notre visite, un groupe de jeunes avec un professeur travaillait devant des chevalets. Un coup d’œil indiscret (toutes mes excuses) m’a permis devoir qu’il ne s’agissait pas de dessins artistiques mais architecturaux. J’ai trouvé amusante cette image. Mais c’est sans importance. Passons.

 

547i Paestum, via Sacra 

 

Pour en finir avec ce site archéologique, je voudrais montrer cette rue. C’est la via Sacra. Celle qui part du forum de Rome et sur laquelle se baladait le poète Horace quand il a été abordé par un casse-pieds ("Ibam forte via Sacra sicut meus est mos […]"), comme je le racontais dans mon article du 13 novembre dernier

.

 

Ressortant du site, nous dirigeons nos pas vers le musée archéologique. Natacha et moi tournons chacun de notre côté. Et je tourne, tourne, revenant voir ce qui me plaît le plus, sans ordre de type d’objet ou d’époque. Pour mon blog, comment classer mes photos ? Par genre, sculptures, poteries, fresques… Non, je choisis le classement chronologique parce que j’ai un objet préhistorique et que pour la plupart, qui vont du cinquième au troisième siècle, il est intéressant de traquer les évolutions.

 

548a Paestum, pyxide 4e-3e millénaire avt J.-C 

Commençons donc par cette pyxide, cette boîte à onguents en terre cuite. Elle est datée, avec beaucoup d’imprécision, entre le milieu du quatrième millénaire et le milieu du troisième millénaire avant notre ère. Ce qui veut dire qu’elle a entre 4500 et 5500 ans, ce qui n’est pas rien quand on observe la qualité du travail.

 

548b1 Paestum, tombe du plongeur

 

548b2 Paestum, tombe du plongeur

 

Nous voici en 480-470 avant Jésus-Christ. Cette fresque ornait un sarcophage grec. Ce type de cercueil peint est un usage étrusque en vigueur jusqu’à la fin du septième siècle, mais ceci est l’unique exemple grec de ce genre de sépulture peinte. Ce plongeur orne la face interne du couvercle. Il s’élance vers l’eau, en volant par-dessus ce qu’il ne faut pas prendre pour un plongeoir. C’est une construction faite de blocs de pierre, ces fameuses colonnes situées au bout du monde, et qui séparent le monde des vivants du monde des morts. Les hommes ne peuvent avoir accès à la connaissance de ce qui est dans l’océan de la mort, on ne revient généralement pas des enfers (tout le monde n’est pas Orphée, lui-même incapable de sauver son Eurydice, ou Héraklès ramenant Alceste qui est morte à la place de son mari Admète dans cette merveilleuse tragédie d’Euripide). Ce jeune homme franchit donc les portes de la mort et plonge dans l’océan de la connaissance.

 

548b3 Paestum, tombe du plongeur

 

Les parois intérieures du sarcophage sont également peintes, elles représentent des scènes de banquets, parce que le citoyen grec, l’homme de qualité, peut approcher quelque peu de la connaissance lorsqu’il s’abandonne à la musique, au chant, au vin, à l’amour. Cette tombe n’est donc pas seulement belle, elle n’est pas seulement surprenante, elle est aussi passionnante parce qu’elle exprime une philosophie. En cela, elle est grecque, mais c’est celle d’un Grec qui est sorti de sa communauté, qui a adopté une autre manière de vivre et d’autres coutumes, parce que chez les Grecs l’usage est de séparer la représentation de la vie et celle de la mort, on ne peut faire reposer un homme entre une scène de banquet et le plongeon de la mort. Et, comme on l’a vu, le seul usage de peindre l’intérieur du sarcophage n’est déjà pas grec en lui-même. Le 13 avril, à Tarquinia, j’étais triste de n’avoir pas vu le plongeur représenté sur le mur d’une tombe, parce qu’il était caché derrière une cloison à laquelle nous n’avions pas accès, mais cette peinture exceptionnelle, ici à Paestum, m’en console largement.

 

548c1a Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Autre pièce remarquable de ce musée, c’est le grand cratère représentant le rapt d’Europe par Zeus qui a pris la forme d’un taureau. Trouvé dans le Samnium près de Bénévent, il avait par la suite disparu. Toutefois, de temps à autre il réapparaissait sur le marché de l’art, notamment aux États-Unis, sorti d’Italie en contrebande. En 1970, il a été échangé contre un million de lires (qui représenteraient aujourd’hui, merci au convertisseur www.xe.com, 666 US dollars) plus un cochonnet au profit d’un collectionneur privé en Suisse, qui l’a revendu pour 380000 dollars au Getty Museum de Malibu (Los Angeles) ce qui, en exceptant le prix du porcelet, multiplie la mise par 570. Une bonne affaire, non ? Alors les carabiniers de la Brigade de Défense du Patrimoine Artistique se sont mis sur l’affaire et ont obtenu que 67 pièces archéologiques, dont ce cratère, qui avaient été exportées clandestinement, soient rapatriées de musées américains vers des musées italiens. Et quoique ce vase ait été trouvé dans une autre région, il semblait souhaitable de le montrer dans la ville où il a été créé.

 

548c1b Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

C’est une œuvre d’Asteas (que l’on a l’habitude d’orthographier avec un seul S en français mais qui s’écrit Assteas en grec), un céramiste grec très célèbre et estimé qui a été actif à Poséidonia dans le second quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Ce vase est signé en bas du dessin, comme on le voit sur cette photo.

 

548c2 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Le mieux est peut-être que je cite Apollodore (j’avoue ne pas me rappeler le texte de mémoire, mais je l’ai trouvé et je le traduis). "Nous parlerons de la race d’Agénor. Agénor se rend en Phénicie, épouse Téléphassa et a une fille, Europe, et trois fils, Cadmos, Phoenix et Cilix. Certains disent qu’Europe n’est pas la fille d’Agénor, mais de Phoenix. Zeus tomba amoureux d’elle, il prit l’apparence d’un aimable taureau qui répandait un parfum de rose, il la fit monter sur sa croupe et la transporta à travers la mer jusqu’en Crète. Là, il s’unit à elle et engendra Minos, Sarpédon et Rhadamante". Cette légende est extrêmement célèbre et le dessin ne laisse aucun doute, mais pour d’autres personnages on est aidé par le fait que l’artiste ait rajouté, après cuisson du vase, les noms des diverses figures représentées. Ainsi, l’être à queue de poisson qui apparaît derrière le taureau est Triton.

 

548c3 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Celle, au contraire, qui précède le taureau est Scylla, ce monstre marin du détroit de Messine, entre la Sicile et le continent, qui tient dans les replis de sa queue de poisson six chiens furieux qui dévorent tout ce qui passe à leur portée. C’est ainsi que lors du passage d’Ulysse, les six chiens ont dévoré six de ses compagnons. L’Odyssée est formelle sur le nombre, même si pour des raisons graphiques l’artiste n’en représente que deux. Nous qui comptons nous rendre bientôt en Sicile, nous devrons rester enfermés dans la cabine, au lieu de faire nos malins sur le pont du ferry.

 

548c4 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Dans le coin supérieur droit, ces deux personnages sont Adonis et Aphrodite. Myrrha est la fille du roi de Syrie Théias. Aphrodite, en colère contre elle et la haïssant pour une raison que j’ignore, lui inspira un amour incestueux pour son père. Et Myrrha parvint, en rusant et à la faveur de l’obscurité, à se glisser dans le lit de son père sans être reconnue. Le scénario se répéta douze fois, mais la douzième fois Théias se rendit compte de la supercherie et, fou de douleur, de rage, d’horreur, il voulut tuer Myrrha et la poursuivit armé de son couteau. Aphrodite, voyant que sa farce allait trop loin, eut pitié de Myrrha et la transforma en arbre, l’arbre à myrrhe, que le couteau du père était impuissant à tuer. De cette coupable relation, Myrrha fut enceinte. Quand vint le terme, l’écorce de l’arbre se déchira et sortit du tronc Adonis. Ne pouvant, ne voulant l’élever, Aphrodite le confia à Perséphone, déesse des Enfers, épouse d’Hadès. Perséphone donna à Adonis toute sa tendresse, l’éleva comme son fils et s’attacha fort à lui. Quand Aphrodite voulut le récupérer, Perséphone refusa et les deux déesses se chamaillèrent. Il fallut l’intervention de Zeus en personne pour trancher. Adonis passerait chaque année quatre mois avec l’une, quatre mois avec l’autre et les quatre derniers mois où il voudrait. Et Adonis, cet ingrat, passa chaque année quatre mois avec Perséphone et huit mois avec Aphrodite. On n’est donc pas étonné de le voir en compagnie de la déesse de la beauté et de l’amour qui regarde la scène d’Europe et du taureau.

 

548c5 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Sur l’autre face est figuré Dionysos avec son cortège. Ici, une Ménade dansante. Mais j’ai déjà été beaucoup trop long, et il y aurait encore bien des choses à dire sur ce merveilleux cratère d’un mètre quarante de haut sur soixante centimètres de diamètre. Il est temps que je passe à la suite.

 

548d Paestum, hydrie (ou kalpis) par Asteas, 350 avt J.-C

 

Cet autre vase est également une œuvre de l’atelier d’Asteas, que l’on date des environs de 350 avant Jésus-Christ. C’est ce qu’on appelle une hydrie (ou kalpis), soit un cratère à deux anses pour le transporter, plus une troisième, plus haut sur le col, pour verser. Ici l’Amour avec ses ailes n’est pas représenté comme un enfant décochant ses flèches, je serais donc tenté de dire qu’il est avec Psyché, mais ce n’est pas le cas puisqu’il ne la rencontrait que dans l’obscurité et qu’il lui avait interdit de le regarder, voulant garder l’anonymat. Plus probablement Éros est-il en compagnie de sa mère, Aphrodite. Quel que soit le sujet, on est ébloui par la beauté des ailes déployées, par le geste, par les attitudes, par les expressions.

 

548e1 Paestum, chasse au lion, 375-350 avt J.-C

 

548e2 Paestum, Nikè sur quadrige, 350-340 avt J.-C

 

548e3 Paestum, exposition défunte sur lit funèbre (prothe

 

Nous sommes à la même époque que le céramiste Asteas, mais nous revenons aux peintures funéraires. Non pas à la manière étrusque ancienne à l’intérieur d’un sarcophage, mais sur les parois de la tombe.

 

Le première (vers 375-350 avant Jésus-Christ) représente une chasse au lion. Je trouve que cette peinture pourrait aussi bien avoir été réalisée au quinzième siècle et représenter un chevalier affrontant un lion dans sa traversée du désert en route vers Jérusalem. On n’a rien inventé de nouveau.

 

J’ai choisi la seconde parce que j’ai été séduit par la dynamique de ce quadrige qui emmène la Victoire, ou Nikè, sur son char (vers 350-340). Rarement, dans l’Antiquité, on s’est attaché à peindre les chevaux avec autant de réalisme, la plupart du temps les chevaux des quadriges sont superposés de sorte qu’ils sont presque fondus en un seul corps d’où émergent seize jambes.

 

Et puis la dernière peinture est à la fois émouvante et instructive quant aux mœurs de son époque (350-330). La défunte est placée sur son lit, des femmes de sa famille ou des amies l’ont disposée et parée, elles se lamentent. Ceux qui l’ont connue viennent ainsi exprimer leur douleur devant la dépouille de la personne décédée. Cette cérémonie de l’exposition du mort, appelée prothesis, est rituelle.

 

548f Paestum, naissance de Vénus

 

Nous sommes à une époque légèrement postérieure à Asteas (vers 340-330avant Jésus-Christ). Sur cette amphore à col est représentée, dit-on, la naissance de Vénus. Je dirais plutôt d’Aphrodite, la déesse grecque, puisque les Romains ne sont arrivés qu’en 273. Son auteur, d’ailleurs, est connu sous le nom de "peintre d’Aphrodite". Le dessin est foisonnant, le décor est joli, mais on ne sent pas le souffle artistique d’un Asteas. La posture d’Aphrodite est élégante mais apprêtée, les Amours qui l’entourent manquent d’expression, et le décor est gratuit. Ce qui ne veut pas dire que si on me donne cette amphore, je refuse le cadeau. Avis à Monsieur le Conservateur du musée.

 

548g1 Paestum, Héra Kourotrophos 4e s. avt J.-C

 

Cette statuette porte un bébé dans les bras (kouros), et elle lui tend son sein (trephô, je nourris). Elle est donc du type que l’on appelle kourotrophos. Malgré l’envie qui m’en démange, j’épargnerai à qui me fait l’honneur de me lire mon discours sur la théorie d’Émile Benveniste concernant la racine trilittère des mots indo-européens, avec voyelle alternante E, O ou zéro entre deux consonnes, pour expliquer le passage du E de trephô au O de trophos. Bien. C’est une kourotrophos, et basta. Il semble que l’on puisse, ou que l’on doive, l’identifier avec la déesse Héra.

 

548g2 Paestum, statuette féminine en chapeau, fin 4e s. av

 

Quant à cette statuette représentant une jeune femme, j’ai choisi de la montrer ici parce que je la trouve extrêmement amusante avec son chapeau. Nous sommes à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, et l’on n’a pas l’habitude, à cette époque, de voir des femmes en chapeau. Surtout un chapeau de cette forme, que j’imagine bien coiffé par une élégante pour un mariage samedi après-midi.

 

548g3 Paestum, Héra en multiples exemplaires

 

En début de visite du site archéologique, nous avons vu le temple de la déesse Héra. Nous avons dit qu’elle figurait parmi les premières divinités protectrices de la cité. Tout au long du quatrième siècle, des gens ont souhaité acquérir une statuette à son effigie, soit pour la lui remettre en cadeau, soit pour l’honorer à la maison. Les ateliers de céramique ont parfois fabriqué des statuettes de qualité, modelées à la main, œuvres de créateurs. Mais la plupart des gens, pour des raisons de coût, se rabattaient sur de simples moulages faits en grand nombre. Ce sont les "made in China" d’aujourd’hui… Des milliers et des milliers de cette Héra, coupe de sacrifice dans une main et grenade dans l’autre, ont été produits au cours du siècle dans les ateliers de Poséidonia.

 

548h Paestum, hameçons

 

Élément de la vie quotidienne, petit objet sans valeur intrinsèque et qui, depuis plus de deux millénaires, n’a pas changé (pourquoi, d’ailleurs, changerait-il ?), l’hameçon des pêcheurs.

 

548i Paestum, terres cuites, fin 4e-début 3e s. avt J.-C 

 

Deux corps reposaient dans cette tombe, qui date des derniers temps de la ville grecque, toute fin du quatrième siècle ou peut-être plutôt début du troisième siècle avant Jésus-Christ. Des sépultures d’époque républicaine ont été mises au jour au niveau supérieur. Aux murs il y avait de nombreux objets en fer, mais on a aussi retrouvé ces statuettes de femmes. J’aime bien le drapé de leur vêtement, leur coiffure, l’une un voile sur la tête et l’autre en chignon savamment monté, leurs expressions pleines de vie.

 

548j Paestum, Hermès, fin 1er siècle avant Jésus-Christ

 

Je voudrais terminer me visite du musée archéologique de Pæstum par cette tête d’Hermès. Elle date du premier siècle avant notre ère, c’est le plus récent des objets du musée que je présenterai. La sculpture est très belle, mais ce n’est pas pour cette raison que je l’ai choisie, ou pas uniquement. J’ai été extrêmement frappé par ce visage de Christ. Si l’on remplace ce turban sur la tête par la couronne d’épines, personne ne s’étonnera de voir cette sculpture dans une église. Cela m’amène à réfléchir sur les représentations du Christ. Car enfin les sculpteurs, du Moyen-Âge à l’époque contemporaine, n’ont jamais rencontré Jésus en chair et en os. Et Noël au solstice d’hiver, quand les jours vont rallonger, ou la célébration de Pâques liée à la lune de printemps, sont bien des adaptations chrétiennes de croyances antiques, pour n’en citer que deux. Or Hermès est certes un dieu voleur, mais pas seulement. Naissant mais particulièrement précoce, il se défait des bandelettes dans lesquelles il était serré selon la coutume dans l’Antiquité, traverse la Grèce, vole une partie des troupeaux gardés par Apollon, rentre chez lui et réintègre ses bandelettes et ses langes comme si de rien n’était. Du coup, on le représente en dieu pasteur, avec une brebis sur les épaules, c’est l’image d’Hermès Criophore. Et Jésus était le Bon Pasteur. Il est aussi Hermès Psychopompe, le conducteur d’âmes, c’est lui qui les accompagne vers les Enfers. Et lors du Jugement Dernier, Jésus sera assis à la droite de Dieu le Père et accueillera les âmes des justes au Paradis. Enfin, Hermès est le héraut divin, le messager des dieux, leur envoyé. C’est lui qui les représente et annonce les nouvelles. Et Jésus représente son Père parmi les hommes, il est le porteur de la Bonne Nouvelle, l’Évangile. Voilà tout de même de nombreuses coïncidences. Je ne prétends pas que les artistes sculpteurs du Moyen-Âge aient consciemment pris modèle sur cette tête d’Hermès, que d’ailleurs ils ne pouvaient connaître parce qu’elle n’avait pas encore été mise au jour, mais je me demande si les traits de ce visage n’expriment pas quelque chose qui se retrouve, et dans la personnalité d’Hermès, et dans celle du Christ. Peut-être faut-il croire en la physiognomonie. Peut-être aussi ce que je dis là est-il absurde et complètement fou, alors mieux vaut que je pose le point final pour aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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29 juillet 2010 4 29 /07 /juillet /2010 23:50

 

545a Paysage de montagne près de Padula

 

Nous avons rendez-vous ce matin pour aller voir chez Antonio Comuniello comment il fait son fromage de brebis, la fameuse ricotta. Son petit-fils vient frapper à la porte du camping-car un peu avant huit heures. Il est accompagné d’une jeune femme qui travaille à la ferme et qui, gentiment, nous emmène dans sa Fiat Panda. Ce n’est pas si près que cela de la ville de Padula, et nous suivons une route avec des virages en épingles à cheveux qui traverse d’abord la forêt, puis monte au-delà de la limite de croissance des arbres, au niveau des pâturages. La ferme est en Campanie, mais les collines boisées que l’on voit sur ma photo sont déjà en Basilicate. C’est à l’époque napoléonienne que les régions d’Italie ont été délimitées. Ce qui était la Lucanie est devenu la Basilicate, mais les frontières régionales, tracées depuis un bureau loin de là, sont un peu différentes de ce qu’elles étaient par tradition. Ainsi, dans cette ferme, nous étions en Lucanie, mais aujourd’hui nous sommes en Campanie. Ce qui n’empêche pas le paysage d’être envoûtant.

 

545b Enclos à brebis près de Padula 

Dans des enclos à quelque distance, bien à l’étroit, on peut voir les brebis dont le lait va servir à la fabrication de la ricotta. Chaque producteur artisanal a ses propres brebis. Lorsque j’ai évoqué la possibilité d’une coopérative, il m’a été répondu qu’il n’en est pas question, elle prendrait tout l’argent pour elle. La générosité et l’altruisme de ces personnes sont sans bornes, mais lorsqu’il s’agit de leur personne et de leur travail, c’est l’individualisme qui prime. Cela me rappelle Monsieur Armand, l’ancien maire de Saint-Victor-la-Rivière, en Auvergne, près de Besse-en-Chandesse. En tant que maire, il travaillait au remembrement des petites propriétés éparpillées en multiples parcelles du fait des héritages partagés, des ventes, des achats au cours des siècles. Il était actif, il faisait son possible. Mais quand on lui faisait remarquer qu’ici et là il avait des parcelles disjointes, il nous regardait de son air malin et répondait en riant qu’il tenait à ses terres à lui et que le remembrement c’était plutôt pour les autres. Pas de coopérative, donc, pour cette ricotta. Artisan, artisan.

 

 

545c1 Antonio Comuniello fait son fromage

 

 

545c2 Antonio Comuniello fait son fromage

 

 

Lorsque nous arrivons, le lait de brebis, une trentaine de litres, est déjà emprésuré, en train de cuire sur un feu de bois dans une grande bassine étamée. Il faut plusieurs heures, en tournant sans cesse avec ce bâton, pour que le lait caille et sépare le fromage du petit lait.

 

545d1 Fabrication de la ricotta

 

 

545d2 Fabrication de la ricotta

 

 

Dans la bassine brûlante, on plonge des moules, les uns en plastique, d’autres tressés, qui récupèrent le solide et laissent s’échapper le liquide.

 

 

545d3 Fabrication de la ricotta

 

 

545d4 Fabrication de la ricotta

 

 

Une fois égoutté, le fromage est déjà formé. En fait, le mot même de fromage est une déformation de formage, mise en forme, moulage. L’italien formaggio est plus proche de l’origine étymologique. Dans les petits moules en plastique, mais surtout dans ces grands paniers d’osier, le fromage prend un bel aspect grumeleux de chou-fleur.

 

 

545d5 Fabrication de la ricotta

 

 

Délicatement, on démoule les fromages de la veille pour, une fois retournés, les remettre à l’envers dans les moules afin qu’ils s’égouttent complètement. Sur l’une de mes photos, un peu plus haut, là où l’on voit la jeune femme en casquette militaire en train de pêcher le fromage, on peut remarquer sur la table des fromages qui ont été retournés, parce qu’ils n’épousent plus la forme du moule, leur tronc de cône est inverse de celui du moule.

 

 

545e Fabrication de la ricotta

 

 

Ici, Antonio reverse de l’eau bouillante dans le petit lait, pour y replonger les fromages de la veille pendant quelques instants. Il faudra ensuite les repêcher avec son grand bâton de bois. En saisissant les moules au sortir du liquide brûlant, la jeune femme qui le seconde ou lui-même vont se brûler les doigts. Je suis tenté de dire "c’est à ce prix que nous dégustons la ricotta" en plagiant le "c’est à ce prix que nous mangeons du sucre" contre l’esclavage dans les plantations de canne du Nouveau Monde.

 

 

545f1 Production de fromages d'Antonio Comuniello

 

 

545f2 Production de fromages d'Antonio Comuniello

 

 

545f3 Production de fromages d'Antonio Comuniello

 

 

Et voici le résultat. Les fromages sont stockés dans une autre pièce pour finir de s’affiner avant d’être vendus. On le devine, personne ne s’occupe de la commercialisation, c’est Antonio lui-même qui se charge de tout. Intégration verticale, de l’élevage des brebis à la vente du fromage terminé. Gentiment, patiemment, on nous a tout montré. Nous nous sentons désormais un peu plus intelligents. Et, quand nous avons bien tout vu et tout compris, avec la même complaisance et le même sourire, le petit-fils Rafaele et la jeune femme à la Panda nous redescendent en ville, lestés d'un précieux cadeau : deux fromages tout frais fabriqués. Incroyable et merveilleux, ce sens du don et de la générosité. Un grand, un immense merci à tous trois.

 

545g Padula, chartreuse San Lorenzo, grand cloître

 

 

545h Padula, Joe Petrosino

 

 

On nous laisse même, en chemin, descendre de voiture pour prendre une photo d’au revoir à la chartreuse San Lorenzo et à son grand cloître à l’extrémité droite duquel on voit la tour qui renferme l’escalier monumental, et une autre photo d’au revoir à Joe Petrosino, le citoyen d’honneur de Padula, mort dans sa lutte contre le banditisme de la mafia. Nous sommes tristes, mais il faut bien se séparer des personnes et des lieux. Après être allés saluer notre ami le libraire Alfonso Monaco, nous prenons la route.

 

 

545i1 Parc national du Cilento

 

 

545i2 Parco Nazionale del Cilento e Valle di Diano

 

Je n’ai pas envie de prendre l’autoroute. Tout y incite : elle est gratuite, et elle ne rallonge presque pas. Mais je préfère voir le paysage et jouir de la nature campanienne. Pendant des kilomètres, nous traversons le Parc National du Cilento et de la Vallée de Diano (Parco Nazionale del Cilento e del Valle di Diano). Ce sont des paysage superbes, encore magnifiés par ces franges de nuages qui courent dans le ciel ou s’accrochent aux versants de la montagne. Le sommet du mont Cervati atteint 1899 mètres d’altitude. Ce massif est calcaire, il recèle de nombreux fleuves souterrains qui donnent naissance à de multiples sources qui apparaissent dans les fissures de la roche. Un peu partout des grottes et des cavernes, des tunnels souterrains, donnent lieu à des visites spéléologiques au milieu de stalactites et stalagmites.

 

 

545j Abords de la plage de Paestum

 

 

Nous arrivons enfin à Pæstum. Nous nous installons au camping, puis allons voir à quoi ressemble la plage. En effet, Pæstum n’est pas une ville moderne, ce n’est que la ville antique, grecque puis romaine. À proximité se sont installés des campings et, dans une rue unique qui mène à la mer, quelques échoppes de nourriture, boutiques d’articles de plage, bars. C’est tout. Et, même si les gens du crû s’en accommodent, l’accès à la mer est indigne d’accueillir des touristes. C’est désolant.

 

 

545k1 Plage de Paestum

 

 

545k2 Plage de Paestum

   

C’est d’autant plus désolant que le spectacle qui nous attend au bout de cette allée miteuse est grandiose. Surtout vers l’ouest, là où le soleil déclinant filtre ses rayons sur la mer à travers les gros nuages. Nous restons là un bon moment, guère pressés de regagner notre camping dont l’essentiel est constitué de vieilles caravanes aménagées comme des bungalows, ce qui n’est pas du meilleur effet. Mieux vaut garder au fond des yeux l’image du parc national et celle de la mer.

 

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Published by Thierry Jamard
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