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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 01:04

 

599a1 la côte de Sicile près de Scicli 

599a2 Notre installation sur la côte de Scicli

 

Lundi, venant de Raguse, nous avions l’adresse d’un camping et l’adresse d’une "sosta camper", ces parkings d’accueil, souvent avec connexion électrique, parfois avec douche et autres sanitaires. Mais l’un et l’autre étaient fermés. Nous avons un peu erré puis nous avons trouvé ce petit parking en bord de mer, sur la côte de Scicli. Aux alentours, une seule maison, fermée. Nous avons donc pu mettre en marche notre générateur sans déranger personne, et nous avons passé la journée. Mais aujourd’hui mardi, nous sommes allés visiter Scicli.

 

599b1 Scicli

 

599b2 Scicli 

Scicli est l’une de ces huit villes complètement rasées par le terrible tremblement de terre du 11 janvier 1693. Ce jour-là, à 13h30, une secousse de l’exceptionnelle amplitude de 11 sur l’échelle de Richter a détruit 25 villes et villages sur 5600 kilomètres carrés, a provoqué un raz de marée, a tué plus de trente neuf mille personnes (environ trois mille à Scicli), et a été suivie de très nombreuses répliques pendant deux longues années. Les huit villes principales se sont entendues pour toutes se reconstruire dans le même style. Si le baroque a surtout fleuri au seizième siècle, avec la Contre-Réforme en réaction à l’austérité prônée par le protestantisme, c’est peut-être pour contrebalancer l’horreur des événements que ce style exubérant a été choisi pour la reconstruction. Situées au centre du bassin méditerranéen, soumises à de multiples influences culturelles, les cités concernées ont développé en cette toute fin de dix-septième siècle et au dix-huitième siècle un baroque tardif original. Architectes et ingénieurs ont mis au point et inauguré de toutes nouvelles techniques antisismiques et un urbanisme moderne. Par la suite ces villes ont si bien su conserver leur unité architecturale qu’elles sont classées au Patrimoine de l’Humanité par l’UNESCO.

 

599c Scicli 

Cette église désaffectée, San Matteo (saint Matthieu), que l’on aperçoit juchée au sommet de la colline sur ma photo précédente, est certes en piteux état, mais sur sa façade on peut encore apprécier la richesse de la décoration. Et puis la masse de son architecture générale est noble et imposante. Elle occupe le site où s’élevait une ancienne basilique datant du haut Moyen-Âge et a été reconstruite au dix-huitième siècle. Elle était la "chiesa Madre", l’église Mère de la ville jusqu’en 1874, date à laquelle ce titre a été transféré à Sant’Ignazio dont je vais parler tout à l’heure, entraînant son abandon. Il semble qu’à cette date sa construction n’ait pas été achevée, peut-être avait-elle été stoppée depuis de nombreuses années, en prévision d’un transfert.

 

599d Scicli 

Et puis, de là-haut, on a une vue sur toute la ville, et en particulier sur cette majestueuse église Santa Maria la Nova avec ses curieuses coupoles sur ses chapelles latérales. Ses structures datent du quinzième et du dix-septième siècle, et sa reconstruction sur les mêmes structures n’a été menée qu’au dix-neuvième siècle et achevée en 1816. Elle s’intègre bien dans l’ensemble de la ville, mais marque le passage du baroque tardif au néoclassique.

 

599e1 Scicli, Chiesa Madre Sant'Ignazio 

599e2 Scicli, Chiesa Madre Sant'Ignazio 

La voici, cette nouvelle chiesa Madre dédiée à Sant’Ignazio. Comme on le voit par cette inscription au-dessus du portail, elle date de 1751 et n’était donc plus tout à fait neuve quand elle a hérité de ce transfert en provenance de San Matteo. Deux fois nous sommes passés devant, à plusieurs heures d’intervalle, et les deux fois elle était fermée. J’ai dû demander à plusieurs personnes à quelle heure on pouvait la visiter, avant d’avoir la réponse précise mais bien décevante à ma question, ce n’est pas une question d’heure mais de mois parce que cette église est fermée pour de lourds travaux de restauration. Or je tenais beaucoup à la visiter, car elle possède une curieuse statue de la Vierge, la Madonna delle Milizie, représentée… à cheval. Cette statue de bois évoque la légende selon laquelle en 1071, lorsque Roger Premier combattait les Sarrasins, la Vierge chevauchait à ses côtés et comme lui guerroyait, et grâce à elle le christianisme des Normands a remporté la victoire sur l’Islam des Arabes. Voilà pourquoi j’aurais tant aimé voir cette statue si originale. Ce sera pour un prochain voyage… dans dix ans si celui-ci s’éternise partout autant qu’en Italie !

 

599f1 Scicli, San Giovanni Evangelista

 

599f2 Scicli, San Giovanni Evangelista

 

Cette église San Giovanni est dédiée à saint Jean l’Évangéliste. Elle faisait autrefois partie d’un monastère de Bénédictines. Mais on sait que dans les années 1860 le jeune état italien a dispersé les congrégations et a nationalisé leurs biens. Au tout début du vingtième siècle le monastère a été abattu et, de 1902 à 1906, un nouvel hôtel de ville a été construit à sa place. L’église, elle, remonte au troisième quart du dix-huitième siècle, sa construction ayant commencé entre 1760 et 1765. On n’a pas de certitude absolue quant à l’identité de l’architecte, mais il est plus que probable qu’il s’agit d’un Carmélite résidant à Scicli, Frère Alberto Maria di San Giovanni Battista. Bien que, par sa situation dans un espace dégagé, avec ce bel escalier courbe, et par la couleur de sa pierre, elle soit bien différente, elle me rappelle beaucoup San Carlo alle Quattro Fontane, à Rome, œuvre de mon cher Borromini, avec sa façade faite de courbes et de contre courbes, alternant le convexe avec le concave. Au deuxième niveau, l’architecte a placé une grille en fer battu devant des ouvertures, pour créer une harmonie avec les balcons des palais environnants.

 

599g1 Scicli, San Michele Arcangelo 

Cette église San Michele Arcangelo était l’une des plus vieilles de Scicli, mais elle aussi s’est écroulée en 1693 et sa reconstruction a été achevée en 1859 sur une concession des Frères de Saint Michel Archange aux Sœurs Augustiniennes. C’est un architecte syracusain qui a initié les travaux, et c’est le palermitain Fama qui les a achevés. La différence de style est claire, les deux premiers niveaux de la façade sont baroques, le niveau supérieur est néoclassique, avec son tympan triangulaire et ses pilastres plats. Or la construction ne s’est pas étalée sur une longue période, mais seulement sur une petite dizaine d’années. Malgré tout, une unité d’apparence a été obtenue avec l’utilisation de chapiteaux corinthiens sur les trois niveaux.

 

599g2 Scicli, San Michele Arcangelo

 

599g3 Scicli, San Michele Arcangelo 

À l’intérieur, la décoration est plutôt chargée, de style baroque ; stucs et peintures ont été réalisés pendant la construction, en 1851. Un peu partout, comme on le voit sur la première de ces deux photos, sont représentés des instruments de musique. Ailleurs, des panneaux portent des stucs peints et dorés. L’ensemble de l’église donne ainsi une impression de grande richesse.

 

599g4 Scicli, San Michele Arcangelo 

Je suis également tombé en arrêt devant ce grand Christ du quinzième siècle, réalisé en bois. J’en ignore l’origine, mais quelques auteurs, dont Stendhal, disent que le type napolitain comporte un visage fin et un nez un peu fort et, au quinzième siècle, les Deux Siciles, Naples et Palerme, étant unies au sein d’un même royaume, je me demande si telle n’est pas l’origine de ce Christ dont le visage répond à cette description.

 

599h Scicli, San Bartolomeo 

Encore une église parmi les dizaines que compte cette petite ville, avant de passer à l’architecture civile. Je voudrais montrer le visage de cette chiesa San Bartolomeo. Difficile à comprendre : de toutes les églises de Scicli, une seule a résisté au tremblement de terre de 1693. Une seule et unique. C’est San Bartolomeo, édifiée dans les premières années du quinzième siècle. Merveilleux. Miraculeux. Eh bien, au dix-neuvième siècle, on a jugé bon de remplacer la façade d’origine par celle que l’on voit sur ma photo. Cela dit, cette façade est élégante, avec ses trois niveaux ornés de colonnes. Mais, comme presque toutes les autres églises de Scicli que nous avons vues, sa grille est close et cadenassée. Celle-là non plus, avec son intérieur conservé du quinzième siècle, nous ne la visiterons pas.

 

599i1 Scicli, palazzo Beneventano (18e siècle) 

599i2 Scicli, palazzo Beneventano (18e siècle) 

599i3 Scicli, palazzo Beneventano (18e siècle) 

Plusieurs palais sont ornés de sculptures, souvent des grotesques. Ce palazzo Beneventano, du dix-huitième siècle, fait partie des monuments cités dans le descriptif qui justifie le classement dans l’héritage de l’humanité de l’UNESCO. La première de ces trois photos représente la sculpture d’angle, au confluent de deux rues, les deux autres photos montrent des visages grotesques situés au-dessus de fenêtres.

 

599j1 Scicli, palazzo Fava (18e siècle) 

599j2 Scicli, palazzo Fava (18e siècle) 

Du dix-huitième siècle également date le palazzo Fava. Quoique ses sculptures et ornementations soient dans le même style baroque sicilien tardif que celles du palazzo Beneventano et qu’elles soient elles aussi intéressantes, il ne fait pas partie des monuments ayant justifié le classement par l’UNESCO. Pourtant, chacun des balcons de ce vaste bâtiment est supporté par des figures pleines de fantaisie et d’imagination.

 

599k Scicli, habitations rupestres (troglodytes) 

Dès le troisième millénaire et jusqu’au quinzième siècle avant Jésus-Christ, des civilisations néolithiques de l’âge du cuivre et de l’âge du bronze ont laissé à Scicli des traces de leur présence et notamment la découverte d’une fosse contenant de très nombreux objets en bronze datant du seizième siècle avant notre ère a permis de constater le haut degré de civilisation atteint ici dès cette époque reculée. Ces gens occupaient des habitations rupestres et la tradition s’en est longtemps perpétuée puisqu’aujourd’hui encore on peut voir ces maisons troglodytes, même si bien entendu leur installation et leur équipement sont plus modernes. Mais, n’ayant pas eu l’occasion d’en visiter, je dois faire confiance à mes informateurs.

 

600a1 Modica, Santa Maria dell'Annunziata 

À présent, nous nous rendons à Modica, autre ville victime du séisme de 1693, autre ville reconstruite en baroque tardif, autre ville classée par l’UNESCO. Cette église Santa Maria dell’Annunziata édifiée au quinzième siècle a été reconstruite au dix-huitième.

 

600a2 Modica, Santa Maria dell'Annunziata 

Dans une vitrine à l’entrée on peut admirer cette Madone de bois peint et doré. Le sujet de la Vierge allaitant est assez courant, mais celle-ci est bien particulière parce qu’elle découvre sa poitrine sans que l’Enfant Jésus manifeste la moindre envie de se mettre à téter. Par ailleurs, sa mère le tient en équilibre sur une main d’une façon qui n’est ni maternelle, ni réaliste, elle est bien droite et regarde devant elle. Jésus, au contraire, est un bébé joufflu qui tourne un peu la tête de côté pour nous regarder. Tout cela en fait une statue bien curieuse.

 

600a3 Modica, Santa Maria dell'Annunziata 

Dans cette église, j’ai aussi remarqué ce bénitier original qui me plaît bien. Mais malgré la présence de plusieurs statues et peintures qui ne sont pas inintéressantes, nous poursuivons notre chemin.

 

600b Modica, 

Derrière son imposant escalier, entouré des statues des douze apôtres, l’église San Pietro est le duomo de Modica. L’église est attestée dès 1396 dans un document établi par l’évêque de Syracuse. Les années ainsi que les fréquentes secousses telluriques ont, au cours des siècles, nécessité plusieurs fois des travaux de rénovation, jusqu’à ce que le grand séisme de 1693 oblige à une reconstruction. La façade à deux étages séparés par une épaisse corniche en balcon est un peu lourde mais élégante grâce au tympan qui surmonte chacun des portails et particulièrement le portail central, grâce aussi, et surtout, aux grandes volutes rococo qui encadrent le niveau supérieur.

 

600c1 Modica, vers San Giorgio 

600c2 Modica, San Giorgio 

Le duomo San Pietro est l’église mère (la chiesa Madre), mais San Giorgio est la cathédrale. L’escalier qui relie la ville basse à la ville haute en montant vers la cathédrale est très célèbre. Il se sépare en deux volées qui se rejoignent pour monter de façon monumentale vers l’église. En 1643, le vice-roi vient en visite à Modica. À cette époque, la ville est concédée à la famille Henriquez-Cabrera, et Don Giovanni Alfonso Henriquez-Cabrera, en recevant le vice-roi, décide de reconstruire de façon plus somptueuse l’église alors consacrée à la Sainte Croix. Le chantier s’ouvre, et l’église sera désormais consacrée à saint Georges car elle doit accueillir la cassette d’argent du quatorzième siècle contenant les reliques de ce saint. Les travaux sont bien avancés quand, en 1693, le séisme jette à terre la plus grande partie de la nouvelle construction. On se remet courageusement à l’ouvrage, on garde la structure de l’église précédente mais on adapte le style à celui qui est défini pour toute la ville, ce qui donne l’église que l’on peut voir aujourd’hui, dont la façade n’a été achevée qu’en 1818.

 

600c3 Modica, San Giorgio

 

600c4 Modica, San Giorgio 

L’intérieur, d’une grande majesté, s’ordonne en cinq nefs, évoquées sur la façade partagée, au niveau inférieur, en cinq parties par des colonnes. Dans le chœur, le maître-autel est en argent repoussé. Un mariage va être célébré, ce qui explique le tapis rouge dans la nef et les fleurs devant l’autel.

 

600c5 Modica, San Giorgio 

600c6 Modica, San Giorgio 

Rapidement, quelques autres images. Ici, dans le transept, un autel d’une extraordinaire profusion. Le baroque sicilien fait grand usage de ces angelots amusants, les "putti", qui volettent, s’amusent, font des bêtises. J’adore. Ici, cela ne manque pas, il y en a de part et d’autre de l’autel.

 

600c7 Modica, San Giorgio 

Quoique je ne sache pas qui est cette sainte et malgré le désordre d’objets brisés jetés au hasard dans son dos, je tiens à montrer cette statue, extrêmement riche dans sa parure de bois doré, parce que je la trouve très expressive.

 

600c8 Modica, San Giorgio, Tommaso Campailla 

Dans le bas de l’église se trouve cette pierre à Thomas Campailla, l’une des deux célébrités de la ville. Ce poète philosophe a vécu à cheval sur de dix-septième et le dix-huitième siècles. Je trouve intéressante et originale cette représentation d’un ange tristement appuyé contre l’urne contenant les cendres de l’illustre disparu. Sa tombe, elle, se trouve sous le maître autel de cette même cathédrale San Giorgio.

 

600d1 Modica, maison de Tommaso Campailla 

600d2 Modica, maison de Tommaso Campailla

 

Lorsque nous ressortons de la cathédrale San Giorgio, nous nous promenons un peu en ville. À quelque distance, nous trouvons la maison où est né en 1668, où a vécu, où est mort en 1740 ce Campailla dont nous venons de voir la pierre. Curieusement, enfant, ce futur grand homme était plutôt attardé, "presque idiot" dira l’un de ses premiers biographes. Il allait étudier le droit à Catane quand la mort de son père, qui lui laissait un petit capital, l’a fait revenir à Modica, où il s’est entièrement consacré à l’astronomie, à la littérature, à la philosophie. Il a en autodidacte étudié Aristote et les classiques, est devenu un spécialiste de Descartes dont il a diffusé les théories à travers la Sicile. Il était à Modica en janvier 1693 lors du séisme. Cet homme complet, savant, écrivain, poète, philosophe, est mort d’apoplexie dans sa maison de Modica.

 

600e1 Modica, maison de Salvatore Quasimodo

 

600e2 Modica, maison de Salvatore Quasimodo

 

Ailleurs, c’est la maison où est né en 1901 et où a passé son enfance Salvatore Quasimodo. Ce poète, chef de file de l'hermétisme, poésie "pure" définie comme "revanche de la parole sur l'action", après des études d’ingénieur à Messine, quitte son île natale. Son emploi au génie civil l’entraîne à Reggio de Calabre, à Gênes puis à Milan à partir de 1934. En 1938, il abandonne le génie civil pour se consacrer entièrement à la littérature et à la poésie, mais reste à Milan, ce qui fait que la plaque, qui le dit exilé involontaire, n’est pas très honnête, la littérature ne l’ayant jamais empêché de revenir à Modica. En 1959 il obtient le prestigieux prix Nobel. Quand, en 1968, une attaque le terrasse, il se trouve à Amalfi, près de Naples, mais il sera enterré à Milan, où il résidait encore.

 

 

Nous avons vu pas mal de choses aujourd’hui, mais le programme de demain –si nous parvenons à le tenir– est encore beaucoup plus chargé.

 

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25 octobre 2010 1 25 /10 /octobre /2010 02:21

598a1 Raguse 

598a2 Ragusa

 

598a3 Raguse 

Après une nuit excellente dans ce site merveilleux, nous retrouvons notre ami Angelo qui a passé sa nuit dans un B&B tout en haut de la ville. Aujourd’hui, nous allons consacrer notre journée à nous balader à travers les rues et les ruelles si sympathiques de Ragusa Ibla, la ville reconstruite en style baroque après le terrible tremblement de terre de 1693 qui l’avait détruite. Voici quelques vues qui montrent combien la ville présente des aspects divers.

 

598b1 Raguse, San Giuseppe 18e siècle 

598b2 Raguse, San Giuseppe 18e siècle 

Entre autres, dans cette ville toute couverte d’églises, nous passons devant San Giuseppe, reconstruite au dix-huitième siècle à la suite du séisme.

 

598c Raguse, Santissima Trinità 

Originale, cette église de la Très Sainte Trinité (Santissima Trinità), insérée entre des bâtiments laïques sans accuser aucune solution de continuité, ni dans l’apparence de la façade, ni dans la hauteur de l’édifice. On ne peut guère identifier là une église qu’en levant le nez vers son discret clocher ou… en lisant la plaque placée devant sa façade ! Plaque qui, par ailleurs, ne donne aucune indication sur sa date de construction.

 

598d1 Raguse, San Giacomo 16e siècle 

598d2 Raguse, San Giacomo 16e siècle 

Ici, c’est l’église San Giorgio qui avait résisté au séisme puisqu’elle date du seizième siècle. Tout en haut, juste au pied du clocher, un bas-relief représente Saint Georges, son patron, terrassant le dragon. Un bon coup de zoom pour la photo de cette sculpture permet de voir qu’en fait cette façade, ou du moins cette partie de la façade, est de 1902. Pas du seizième siècle.

 

598e1 Raguse, Porte San Giorgio, 2nde moitié du 15e siècl 

598e2 Raguse, Porte San Giorgio, 2nde moitié du 15e siècl

 

Tout près, c’est encore saint Georges qui est à l’honneur sur cette vieille porte de ville de la seconde moitié du quinzième siècle. Ici, je pense qu’il ne servirait à rien de rechercher une inscription révélant une date postérieure, parce que le style autant que l’usure de la pierre en montrent l’authenticité d’origine. Indépendamment de son état bien abîmé, la sculpture n’a rien à voir avec la précédente représentation de saint Georges. Pas d’air niais avec un sabre brandi en l’air, mais une vraie attitude de cavalier, la lance plantée dans le corps du dragon. Et même si l’on ne peut lire des expressions sur des têtes effacées, tant celle du cheval que celle du cavalier, je trouve ce bas-relief remarquablement expressif.

 

 

598f1 Ragusa, gelati di vini 

598f2 Raguse, glaces au vin 

598f3 Ragusa, gelati di vini, con Giulia 

Et nous voici sur la place du Duomo San Giorgio (encore ce même saint Georges) où nous sommes déjà venus hier. Tout au bout de cette piazza, je tombe en arrêt devant une enseigne originale, Gelati di Vini, glaces aux vins. On peut, bien sûr, comme le dit l’affiche, déguster une traditionnelle glace (artisanale) au chocolat, au café, à l’amande ou à la pistache. Mais il serait dommage de se limiter à ce que l’on peut trouver partout, de qualité variable certes, mais à des parfums courants. Derrière le comptoir, règne Giulia. Elle est souriante, elle est sympathique, quand on se demande si on va aimer une glace dont la composition déroute, d’elle-même elle propose de goûter sur une petite pelle en plastique. C’est ainsi que je me suis régalé de Crème de Marsala et de Moscato d’Asti. Une adresse que l’on ne peut donc que recommander, tant pour la gentillesse de l’accueil que pour le plaisir de la dégustation déroutante mais agréable d’un gelato au vin. Je répète, c’est à Ragusa Ibla, au n°20 de la Piazza Duomo. Et c’est Giulia. On peut leur rendre une visite sur www.gelatidivini.it même si le plaisir du palais n’y est pas. Dans le même établissement il y a aussi une œnothèque, elle semble bien fournie, mais ne l’ayant pas testée, n’ayant même pas regardé de près les étiquettes des bouteilles, je me garderai d’en parler davantage.

 

598g1 Ragusa, Giardino Ibleo 

598g2 Raguse, le jardin Ibleo

 

Avant de raccompagner Angelo à son autocar qui le ramènera ce soir à Palerme, nous avons encore le temps d’aller faire un tour dans cet agréable jardin Ibleo qui, en été, reste ouvert jusqu’à une heure du matin. C’est que les Ragusains ont plaisir, après les chaleurs de la journée, à aller prendre le frais dans ses allées ou près de sa fontaine. Après avoir dit au revoir –ou à bientôt– à Angelo, nous allons vers la cathédrale, où ont lieu d’autres célébrations de saint Jean Baptiste, différentes paraît-il de celles d’hier.

 

599a Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

Lorsque nous arrivons sur le parvis de la cathédrale, la télévision est en train d’interviewer un officiel. Je crois, sans pouvoir l’affirmer, que ce monsieur est le "sindaco di Ragusa", le maire de Raguse. La journaliste qui recueille la déclaration penche la tête de côté, toute séduction dehors, tandis que sa collègue, dans son élégante petite robe noire, micro en main, répète pour elle seule son sourire le plus commercial pour quand va venir son tour d’interviewer le grand personnage. Gageons que c’est en pensant à des moments comme celui-là que des hommes présentent leur candidature à des fonctions officielles.

 

 

599b1 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste

 

599b2 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

Les mouvements de scoutisme de garçons et de filles sont présents. Tous sont là, dans leur uniforme, mais on remarque que l’ambiance n’est pas du tout la même dans chacun des deux groupes.

 

599c Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

Les congrégations sont là aussi. Croisant cet homme dans une rue de Paris, n’était la croix qu’il porte sur la poitrine, j’aurais eu tendance à le prendre plus pour un moine bouddhiste que pour un religieux catholique. Mais sa présence ici aujourd’hui veut dire que je me serais complètement trompé.

 

599d Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

 Soudain, un homme monté tout là-haut sur le toit de la cathédrale, juché près de la cloche, vide de pleins sacs de ces petits rectangles de papiers multicolores qui descendent en voletant en l’honneur de Jean Baptiste.

 

599e Raguse, célébration de saint Jean Baptiste

 

  On attend, on attend. Un monsignor en soutane violette, au visage plein de bonté, souriant, parlant aux uns et aux autres, commence à s’impatienter. Que se passe-t-il ? Pourquoi ne commence-t-on pas la procession ? J’entends la réponse d’un gros contractuel de la police : c’est à cause de l’excès de dévotion de vos fidèles. Non sans humour, le monsignor estime que même dans le domaine de la piété on doit respecter une juste mesure.

 

599f1 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

 Enfin, à 19 heures, les deux chars de saint Jean Baptiste sortent de la cathédrale. Aujourd’hui encore il y a une procession, mais il ne s’agit que d’un petit tour en ville, le saint va revenir pour dormir chez lui cette nuit.

 

599f2 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

Le premier char est de retour au bout de 55 minutes. Le parvis est couvert des personnes qui l’ont accompagné. Étant resté devant la cathédrale pendant tout ce temps (alors que Natacha a suivi la procession pour faire ses photos), je ne sais au juste ce qui s’est passé en cours de route, mais ce char était en seconde place au départ, et il arrive le premier.

 

599f3 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

Alors que la nuit tombe, les processionnaires continuent d’affluer sur le parvis. Voici à présent les officiels représentant les pouvoirs civils et militaires. Je crois reconnaître ici, avec l’écharpe tricolore, l’interviewé de tout à l’heure.

 

599f4 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

Arrive ensuite la fanfare, dont les composantes sont des deux sexes et de tous les âges. Comme on peut le voir, certains éléments ne manquent pas de charme.

 

599g1 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

599g2 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

Il est presque 20h15 quand arrive l’autre char. Il a dû prendre un autre chemin. Il est suivi du drapeau italien et du drapeau européen. Saint Jean Baptiste est le patron et le protecteur de Raguse, aussi sa célébration mêle-t-elle le temporel et le spirituel, le civil et le religieux.

 

599h1 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

599h2 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

599h3 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

L’escalier central qui mène de la place de la cathédrale à son parvis est fermé au passage, il faut aller chercher l’escalier latéral au bout de la place parce que les marches sont décorées de petites bougies allumées, disposées de façon à faire apparaître les mots "Patronu Viva", en dialecte local (les mots en –U au lieu du –O de l’italien sont caractéristiques du sicilien), soit "Vive notre patron".

 

Une illumination en rouge décore la façade de la cathédrale. C’est du plus bel effet. La célébration de saint Jean Baptiste justifie les plus somptueuses manifestations. Quand la lumière rouge s’éteint, les organisateurs procèdent à un lâcher de lanternes qui s’élèvent à la chaleur de leur flamme, selon le principe des montgolfières. Joli et original.

 

599i1 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

599i2 Raguse, célébration de saint Jean Baptiste 

En bas, sur la place, une scène a été dressée, il s’y est déjà donné hier soir une représentation d’une pièce de boulevard. Mais ce soir c’est une brochette d’évêques et de prêtres qui l’occupent, pour adresser quelques mots au public qui, lui, occupe les sièges disposés en face. Je suis un peu loin, j’entends mal ce qui se dit, homélie ou discours. Ou peut-être annonce et commentaire de ce qui va suivre.

 

Ce qui va suivre, c’est une pièce de théâtre, mais d’inspiration radicalement différente de celle d’hier. Elle raconte ce qui est arrivé à Jean Baptiste. Sur ma première photo, on voit Hérodiade et sa fille Salomé qui complotent. La deuxième, qui met en scène plusieurs danseuses orientales, est censée évoquer la danse des sept voiles dont s’est dévêtue Salomé pour séduire Hérode Antipas, qui sous le charme lui a promis d’exaucer son vœu quel qu’il soit. Ce vœu a été d’obtenir la tête de Jean Baptiste.

 

Et avouons que ce spectacle a des grâces qui justifient que je puisse conclure mon article sur ces images.

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 23:59

 

596a1 Ragusa

 

596a2 Ragusa 

Hier soir nous sommes arrivés à Ragusa. Ou Raguse, en français. À défaut de trouver un hébergement en camping ou, à larigueur, en "sosta camper", et n’osant pas approcher de la ville ancienne, Ragusa Ibla, et de ses vieilles petites rues étroites, sinueuses et en escaliers avec nos sept mètres de long et trois mètres de haut, nous avons passé la nuit dans la ville moderne sur un grand parking complètement désert à l’exception, dans un coin, de jeunes (à pied) en train de discuter et de boire. Et puis ce matin, nous avons découvert qu’en franchissant le pont vers Ibla il y avait, juste à l’entrée de la vieille ville, un parking où les camping-cars sont les bienvenus. La première partie leur est interdite, mais en allant encore plus près de la ville on est autorisé, merveilleusement au calme à quelques pas du premier escalier.

 

Comme samedi dernier à Marsala et à l’île de Mozia, notre ami Angelo est venu nous retrouver pour le week-end. Mais s’il avait fait le trajet de Palerme à Marsala dans sa toute petite Fiat Cinque Cento, il a préféré, pour cette route bien plus longue, venir en autocar, et il s’est pris une chambre en B&B pour passer tout le week-end avec nous et rentabiliser son temps de trajet. Nous allons donc visiter ensemble Raguse. Et quelle beauté, quelle splendeur, cette ville !

 

596b1 Ragusa, chiesa Anime Sante del Purgatorio 

596b2 Raguse, église des Âmes Saintes du Purgatoire 

En dehors de la saisissante vue d’ensemble, le premier bâtiment intéressant que l’on rencontre est cette église des Saintes Âmes du Purgatoire (Anime Sante del Purgatorio). Tout le sud-est de la Sicile a été frappé par un terrible tremblement de terre en 1693, qui a réduit des villes entières à l’état de décombres. Tel a été le cas pour Raguse. Il a donc fallu tout reconstruire, et le choix a été fait du style baroque, ce qui donne à la cité un caractère homogène impressionnant. C’est ainsi que cette église a été édifiée sur les ruines d’une précédente, au dix-huitième siècle, en style baroque. Au-dessus du portail central, cette sculpture amusante montre des âmes pieuses, en prière, mais en train d’expier leurs fautes dans les flammes du purgatoire.

 

596b3 Ragusa, chiesa Anime Sante del Purgatorio 

Ces colonnes couronnées de ces riches chapiteaux de stuc, c’est bien du baroque. Ici, toutefois, les stucs peints en gris et ornés de dorures produisent un effet particulier.

 

596b4 Ragusa, chiesa Anime Sante del Purgatorio 

Tout autour, au haut des murs des bas-côtés, ces têtes de morts avec tiare pontificale, chapeau de cardinal, mitre d’évêque, calotte de prêtre, couronne de roi, rappellent que les hommes sont tous égaux, au moment de leur mort, et sont jugés selon leurs actes à eux, non au regard de leurs fonctions. Par conséquent le purgatoire, au même titre que le paradis ou l’enfer, peut concerner tous les hommes.

 

596b5 Ragusa, chiesa Anime Sante del Purgatorio 

Si je publie cette photo de cette Vierge, ce n’est pas que je la trouve belle, mais c’est pour la représentation de ces âmes du purgatoire qui l’entourent d’un air si sincèrement repentant. C’est très expressif à défaut d’être artistique.

 

596c1 Raguse, palazzo La Rocca (18e siècle) 

596c2 Raguse, palazzo La Rocca (18e siècle) 

Quittons cette église. Dans une rue à quelque distance, nous tombons en arrêt devant le palazzo La Rocca, lui aussi baroque, lui aussi du dix-huitième siècle, construction consécutive au séisme de 1693. Sous ses balcons de fer forgé joliment ouvragés, les figures de pierre méritent d’être regardées de plus près. Quelques touristes les avaient presque dépassées sans rien remarquer quand, nous voyant le nez en l’air et l’appareil photo collé à l’œil, ils s’arrêtent eux aussi, regardent, et restent en contemplation amusée.

 

596c3 Raguse, palazzo La Rocca (18e siècle)

 

596c4 Raguse, palazzo La Rocca (18e siècle) 

596c5 Raguse, palazzo La Rocca (18e siècle) 

C’est que ces figures sont peu communes. Voici quelques exemples de ces grotesques. Je ne peux dire ce qu’a voulu exprimer l’artiste dans chacune de ces sculptures mais, sûr, elles ont une signification parce que la première est un geste très courant en Sicile, dans la discussion (toujours animée) on voit les hommes se gratter sous le menton du revers des doigts. Et si l’une a un sens, les autres aussi, sans aucun doute, signifient quelque chose.

 

596d1 Raguse, piazza del Duomo 

Dans les guides, j’ai souvent vu que l’on traduisait le mot italien duomo par cathédrale. Mon (tout petit) dictionnaire donne aussi cette traduction. Je me réfère à l’étymologie, le mot cathédrale à l’origine est un adjectif, une église cathédrale, comme un général est un officier général et une frite est une pomme de terre frite. C’est aussi le cas de tous les noms de nationalité, un Français, un Chinois, un Araucan, et aussi un Vénitien ou un Madrilène. L’église cathédrale est celle où est la cathèdre de l’évêque, sa chaire, son siège. La cathédrale est donc le siège du diocèse et, par définition, il ne peut y en avoir qu’une par diocèse. Or à Palerme déjà on fait la différence entre le duomo San Giovanni et la cathédrale. Et de même ici, à Raguse, nous allons voir tout à l’heure la célébration de saint Jean Baptiste à la cathédrale, mais à présent nous sommes sur la piazza del Duomo.

 

596d2 Raguse, Duomo San Giorgio 

596d3 Raguse, duomo San Giorgio 

Le duomo en question est l’église San Giorgio. Qui clôt, en haut de ses beaux escaliers, cette place en longueur, agréable et sympathique. Elle est fermée à cette heure-ci mais déjà nous pouvons admirer sa façade et ses grilles.

 

596d4 Ragusa, duomo San Giorgio 

 Sur le pignon de chacune des deux ailes de l’église, un grand saint Georges de pierre terrasse le dragon du haut de son cheval. Mais ces deux représentations du saint ne sont pas suffisantes, et la grille qui barre l’escalier après la première volée de marches est surmontée, du côté gauche de la porte, d’un troisième saint Georges de fer, que je montre sur cette photo. La grille est forgée, semble-t-il, mais je ne crois pas possible de réaliser une telle sculpture en la forgeant, elle doit donc être fondue. Réaliser une telle finesse de détail en fonte est remarquable.

 

596e Raguse, un mur 

Les tags, sur les murs d’Italie en général, et de Sicile en particulier, sont souvent originaux, inventifs, amusants. J’aime bien m’arrêter à les lire et, ici ou là, à les photographier. J’en ai déjà montré quelques uns en d’autres occasions. Ici, dans un virage serré en descente, le texte dit "Frenate: la merdetta è vicina, è scivola", "Freinez : la [ma ?] petite merde est toute proche. Elle est glissante".

 

24 octobre 2010. J'apporte un complément, suite à un message reçu d'une correspondante qui me fait le plaisir de lire mon blog. Une correspondante, je peux dire maintenant une amie. Elle s'appelle Claire, elle est intelligente, cultivée, sensible, et toujours pleine de gentillesses. De plus du sang italien coule dans ses veines, elle parle la langue couramment, elle connaît bien le pays et ses coutumes. Elle me fait remarquer que le graffito original a été corrigé (et en effet, maintenant que je le sais, je décrypte bien l'original). C'était “Tremate !” (tremblez ! et non Freinez !) “la vendetta è vicina” (la vengeance est toute proche, et non la petite merde). Cela change tout. Et pour la force et la violence du premier texte, et pour l'intention et l'humour de la modification. Un grand merci à vous, Claire.

 

596f Raguse, sur un mur de maison 

On a vu que, très souvent, on voit sur les murs des maisons des statues, des fresques, constituant de petits autels, assortis ou non d’indulgences de quarante, cent, deux cents jours, au prix d’une petite prière, un Ave, un Gloria ou autre. Ici, c’est une Annonciation qui est représentée, avec la colombe du Saint-Esprit dans un halo lumineux, avec l’archange Gabriel qui volette jambes écartées pour assurer l’atterrissage sur un gros cumulus qui bourgeonne au ras du sol, et puis avec la Vierge agenouillée en travers de son prie-Dieu, et qui arrondit la bouche, pour prier, pour dire oui, pour exprimer son étonnement, je ne sais, mais je la trouve si drôle que je joins ce gros plan sur son visage.

 

596g1 Raguse, vote architecture 

Nous nous rendons à présent sur la place de la cathédrale, à l’office de tourisme. Nous y sommes accueillis avec chaleur, de façon très sympathique, par une responsable, Liliana Carrubba. Elle nous remet des plans de la ville, elle nous explique bien des choses, et puis parce que je vois l’affiche ci-dessus qui appelle mon attention, elle dit que sur cette belle et vaste place de la cathédrale, le bâtiment où nous nous trouvons et qui lui fait face va subir non pas un lifting mais une reconstruction de sa façade. Il accueillera un hôtel de luxe. La municipalité soumet au vote le choix de la nouvelle apparence, soit quelque chose de résolument moderne, soit l’évocation du passé arabe de la ville. Les habitants de la municipalité ne sont pas seuls à pouvoir s’exprimer, mais également les visiteurs puisqu’il est important qu’une ville aussi puissamment touristique convienne au goût du plus grand nombre, résidents ou étrangers, aussi nous sollicite-t-elle pour que nous prenions part au vote. Natacha et moi avons donc glissé notre bulletin dans l’urne.

 

596g2 Raguse, Liliane Carrubba, office de tourisme 

596g3 Raguse, Tonino 

Le mari de Liliana, Tonino, qui lui tient compagnie lorsqu’il n’y a pas de clients parce qu'ilest en vacances, est lui aussi très sympathique, très ouvert, très communicatif. Merveilleuse population sicilienne, si chaleureuse que l’on a, dès le premier contact, l’impression d’être des amis de longue date. Voilà pourquoi j’ai envie de les montrer tous deux ci-dessus. Pendant qu’elle va sans relâche, depuis ce matin à 8 heures et jusqu’à minuit, accueillir les visiteurs, lui va nous conduire à seize kilomètres, au château de Donnafugata.

 

597a1 palazzo di Donnafugata 

597a2 palazzo di Donnafugata 

Nous nous rendons donc au château de Donnafugata. Dès le dixième ou le onzième siècle, les Arabes occupent le site et construisent des fortifications. Une source d’eau très pure coulant près de là, ils nomment le lieu Ayn as-Jafat, c’est-à-dire Source de Santé. Après leur départ, on a traduit ce nom en dialecte local, ce qui donne Ronnafuata. Et de là Donnafugata. Mais l’étymologie, d’ailleurs discutée, n’étant pas du tout transparente, il a été imaginé autre chose. Blanche de Navarre, qui était née en 1387, avait épousé en 1402 Martin I d’Aragon, roi de Sicile, et par ce mariage était devenue reine consort de Sicile. Or le comte Bernard de Cabrera qui, commandant la flotte d’Aragon, avait en 1386 aidé le père de Martin à être reconnu en Sicile, avait alors obtenu la présidence du territoire. Aussi, à la mort de Martin en 1409, alors que Blanche est nommée procureur de Sicile, Cabrera la demande en mariage, espérant ainsi prendre le titre de roi consort. Mais la reine veuve s’y refuse. C’est là que l’on raconte que, par mesure de rétorsion, le comte l’emprisonne dans une salle du château, espérant la faire céder, mais la Dame réussit à s’enfuir. Soit la Donna Fugata, la Femme Enfuie. Seul problème, la construction du château, au seizième siècle, est largement postérieure à la mort de la reine Blanche, survenue en 1441. Elle n’a donc pu ni y être emprisonnée, ni s’en échapper. Hors sujet, j’ajoute que Blanche de Navarre épousera en secondes noces, en 1420, l’infant Jean d’Aragon né en 1398 et donc de onze ans son cadet. Ensemble ils auront trois enfants, et c’est la dernière, Éléonore, dont le 9 juillet et le 3 août, au palais Abatellis de Palerme, j’ai tellement admiré le buste sculpté par Francesco Laurana.

 

 

Mais il est vrai que le château était une possession de la famille Cabrera, parce qu’il existe un acte de vente daté de 1628 par lequel la famille Arezzo l’achète aux Cabrera. Ce n’est qu’en 1982 que les Arezzo le vendront à la Municipalité de Raguse. Après l’acquisition au dix-septième siècle des travaux de modification ont eu lieu, mais c’est surtout à la fin du dix-neuvième siècle que le baron Corrado Arezzo De Spucches (1824-1895) va le transformer et lui donner son aspect actuel. Au moment de la construction du chemin de fer, le baron va exercer les pressions nécessaires pour que le tracé de la ligne soit détourné et desserve le château afin de faciliter le trajet pour ses hôtes. C’est à lui que l’on doit ce mélange de styles qui marie le gothique vénitien au Renaissance tardive.

 

597a3 palazzo di Donnafugata 

Mais, antérieure à Cabrera et à Blanche d’Aragon, existait une tour arabo-normande qui faisait partie des fortifications et qui figure dans le descriptif de la vente de 1628. On la voit ici, carrée, au premier plan de cette face arrière du château.

 

597b1 palazzo di Donnafugata

 

597b2 palazzo di Donnafugata 

Sur le flanc du château, cet escalier permet, entre deux lions de pierre, d’accéder à la terrasse.

 

597b3 palazzo di Donnafugata 

Arrivé là, il est curieux de voir comment la porte et les fenêtres qui, d’en bas, ne sont pas visibles parce que cachées par un rebord de mur, sont bêtement rectangulaires, sans ornements, alors que sur le même panneau de la même époque, mais plus haut et visibles, d’autres fenêtres sont ogivales.

 

597c jardins de Donnafugata 

Nous avons visité l’intérieur du château où quelques pièces sont montrées au public, dont la chambre où la légende prétend que Blanche de Navarre a été enfermée. Mais, d’abord, quoique des travaux de restauration aient duré cinq ans, l’aspect n’en est pas net. Ensuite, les explications très restreintes données pour chaque pièce rendent la visite moins intéressante. Enfin, la photo est interdite partout à l’intérieur. Voilà trois raisons pour lesquelles je passerai directement au parc, immense, et où sont disséminés de petits édifices. Une partie est cultivée en jardin à la française, mais avec des essences méditerranéennes. En fait, c’est ce parc qui m’a le plus séduit dans cette visite.

 

597d1 Raguse, pour fêter saint Jean Baptiste 

597d2 Raguse, pour fêter saint Jean Baptiste 

Revenus à Raguse, nous allons assister à une fête extrêmement importante pour la ville. Saint Jean Baptiste est le patron de Raguse, et c’est aujourd’hui et demain qu’il est fêté. Dans le centre ville, on vend ces cierges qui vont servir pour la procession, ainsi que la protection contre le vent qui se fixe dessus. Sur deux des faces de cette protection sont représentées des statues du saint, dont celle qui va être portée en procession, sur une autre face on voit la représentation d’une tête en argent, et la quatrième face porte le texte d’une prière. Par ailleurs, en gros caractères, faisant un bandeau en haut et en bas tout autour de cette protection, le texte dit "Vive saint Jean Baptiste, patron de la ville et du diocèse". Il s’en vend des centaines.

 

597e Raguse, avant la célébration de saint Jean Baptiste 

La procession part d’une église de banlieue, Saint Joseph des Charpentiers, loin de la cathédrale. Jean Baptiste fait vraiment partie de la vie des Ragusains. Ainsi, un monsieur a expliqué que, sans cérémonie, on a amené Jean ici hier soir, et il y a dormi cette nuit, mais ce soir il va rentrer dormir chez lui. À l’entendre, le saint est vivant. Ce monsieur parlait sérieusement, gravement, sans laisser aucunement paraître qu’il ait l’intention de s’exprimer de façon imagée, et encore moins de façon ironique. Il est dix-huit heures trente, la messe s’achève, la procession se prépare. Deux uniformes, deux fonctions. Une femme de la police municipale, un chef scout.

 

597f1 Raguse, procession de saint Jean Baptiste 

Le parvis était déjà noir de monde pendant la messe. Comme l’église était pleine, à présent avec la masse des fidèles qui sortent, la foule est compacte et peine à s’organiser.

 

597f2 Raguse, explosions en l'honneur de saint Jean Baptist 

Avant de partir, à défaut de coups de canon, on fait évacuer la petite impasse sur le flanc gauche de l’église, et un artificier allume la mèche lente qui fait exploser des pétards dans une gerbe de feu suivie d’une épaisse fumée. Apparemment ces puissants pétards ne sont pas reliés par du cordeau détonant parce qu’ils n’explosent pas tous ensemble mais l’un après l’autre, donnant derrière leur très sonore explosion l’impression d’une langue de feu qui court d’un bord à l’autre de la rue.

 

597f3 Raguse, procession de saint Jean Baptiste

 

Voilà, c’est fait, maintenant la procession peut partir. Les fidèles partent en tête, en deux rangs bien écartés, de chaque côté de la rue.

 

597f4 Raguse, procession de saint Jean Baptiste 

597f5 Raguse, procession de saint Jean Baptiste 

Derrière les rangs de fidèles vient le prêtre, qui lui-même précède la statue de saint Jean Baptiste. Et d’autres fidèles suivent la statue. Le service d’ordre est assuré par des jeunes et des adultes en polo rouge portant sur le dos l’effigie du saint patron de leur ville.

 

597f6 Raguse, procession de saint Jean Baptiste 

597f7 Raguse, procession de saint Jean Baptiste 

La procession continue sa marche à travers les rues des faubourgs. Beaucoup de gens ont en main leur cierge surmonté de son pare-vent, mais il fait jour, ils ne l’ont pas encore allumé.

 

597g1 Raguse, procession de saint Jean Baptiste

 

Il fait nuit à présent. On arrive enfin en ville. Saint Jean Baptiste croise la rue de son collègue saint Jean l’Évangéliste. Mais ce n’est pas pour le saluer qu’il a le bras en l’air, il salue ainsi tout le long du trajet.

 

597g2 Raguse, procession de saint Jean Baptiste 

597g3 Raguse, procession de saint Jean Baptiste 

597h Raguse, procession de saint Jean Baptiste 

Il est plus de 21 heures quand on approche de la cathédrale. Il sera exactement 21h17 lorsque la statue sur son char y pénétrera. La procession aura duré plus de deux heures et demie, ce qui n’est pas étonnant si l’on considère qu’elle a progressé lentement, avec solennité, en marquant des pauses, et que la distance parcourue est de plusieurs kilomètres.

 

597i Raguse, procession de saint Jean Baptiste 

Et voici donc le moment où, acclamé, le saint patron fait son entrée dans la cathédrale, et retrouve son domicile habituel. La cérémonie est terminée. Il est temps d’aller se restaurer.

 

597j Raguse, dans la rue 

Selon mon habitude, je lis tout ce que je vois sur les murs. Ici, le graffiti dit : "Donne ! Uscite all’aria aperta. Imparate a protestare e a lottare", soit "Femmes ! Sortez à l’air libre. Préparez-vous à protester et à lutter".

 

597k1 Raguse 

597k2 Ragusa, Santa Maria delle Scale 

597k3 Raguse, Santa Maria delle Scale 

Et nous redescendons vers notre parking où nous sommes si bien par les ruelles en escaliers d’où nous avons une très belle vue sur les lumières de la ville. Nous passons (les deux dernières photos) devant l’église Santa Maria delle Scale (Sainte Marie des Escaliers). Voilà une journée bien remplie, et pourtant, arrivés au camping-car, nous faisons encore un petit tour à pied pour contempler cette Ragusa Ibla avant de nous coucher.

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Published by Thierry Jamard
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13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 03:15

594a1 Agrigente, Hache de bronze 13e siècle avt JC

 

594a2 Agrigente, fibule de bronze 13e siècle avt JC

 

Aujourd’hui, nous nous rendons au musée archéologique d’Agrigente. Photo autorisée, milliers d’objets exposés, tous plus intéressants les uns que les autres… Je ne sais par où commencer, ni comment me limiter. Alors, un peu au hasard, voici d’abord des objets de l’âge de bronze, tous deux du treizième siècle avant notre ère, soit l’époque de la légendaire guerre de Troie. Légendaire… du moins dans la forme où elle est décrite par Homère et racontée dans la mythologie, mais peut-être réelle quand même. Sans doute les dieux ne prenaient-ils pas vraiment part aux combats de part et d’autre pour s’affronter aux côtés des héros, et puis Homère, qui est pourtant attentif aux moindres détails, a évoqué –une seule fois– un objet de fer alors que l’on est à l’âge du bronze (dommage, je n’ai plus en mémoire la référence du passage que j’aimais bien faire traduire à mes élèves de terminale). Ici, donc, une hache et une fibule, toutes deux… en bronze, bien sûr.

 

594b1 Agrigente, Télamon temple de Zeus 480 avt JC

 

594b2 Agrigente, maquette en liège du temple de Zeus

 

Nous avons visité hier le site archéologique d’Agrigente, et nous y avons vu le temple de Zeus Olympien en bien piteux état puisqu’après s’être effondré il avait servi de carrière de pierre. Nous avons vu aussi un télamon, ou atlante, reconstitué au sol. Ici au musée, nous voyons un télamon original, qui du haut de ses 7,60 mètres domine Natacha. On peut ainsi se rendre compte de l’échelle gigantesque. Par ailleurs, le musée montre cette maquette réalisée en liège, qui permet de comprendre comment ces sculptures peuvent alterner avec des colonnes de vingt mètres, deux fois et demie plus hautes. Si l’on ajoute l’entablement de cinq hautes marches, l’épais entablement au-dessus des colonnes et probablement un fronton, ce temple devait friser les trente mètres de haut, soit un immeuble moderne de dix étages… Il faut savoir cependant que ce n’est qu’une hypothèse de reconstruction parmi d’autres. Mais déjà, rien que cette maquette vaut le coup d’œil pour elle-même. Un problème se pose quant à l’accès au temple. En effet, les petits côtés de ce géant de 113,45 mètres sur 56,30 comptent sept colonnes, un nombre impair qui semble exclure une entrée par une porte monumentale qui ne pourrait alors qu’être décalée. On hésite entre le milieu d’un grand côté qui compte quatorze colonnes, ou peut-être un angle.

 

594c1 Agrigente, terre modelée main 1er quart du 6e s. avt

 

Allons faire un tour du côté des sculptures. Ou, pour cette tête qui n’a pas été sculptée, parlons plutôt de modelage. En effet, c’est avec les doigts qu’elle a été réalisée en terre dans le premier quart du sixième siècle avant Jésus-Christ. On se rend compte que le modelé est très fruste. Il s’agit d’une statuette votive retrouvée au fond d’un puits près du temple d’Héraklès.

 

594c2 Agrigente, dieu Bès, culture punico-hellénistique

 

Ce nain difforme n’est autre que le dieu égyptien Bès donnant sa forme à un vase punico-hellénistique. Il est évidemment modelé en caricature, comme c’est l’habitude pour ce dieu, avec ses courtes jambes torses, son gros ventre et sa position impudique où il s’expose avec un large sourire. C’est une divinité de la joie trouvée dans la danse et dans le sommeil, il est le protecteur du foyer et de la vie de la femme. Les Puniques, tout comme les Grecs de l’époque hellénistique, étaient en relations constantes, commerciales et culturelles, avec l’Égypte, et surtout, c’est clair, depuis qu’Alexandre le Grand a conquis les cités phéniciennes en 333 et l’Égypte jusqu’à la première cataracte du Nil en 331.

 

594c3 Agrigente, du sanctuaire des divinités chtoniennes

 

Ce masque de terre cuite, difficile à dater avec précision, a été retrouvé dans le sanctuaire des divinités chtoniennes. Hier, tout en disant qu’elles sont Déméter et sa fille Perséphone, je décrivais le rituel de leur culte. Il s’agit ici d’un objet qui leur est offert, déposé dans l’une des cavités du sol après les sacrifices et le repas sacré.

 

594c4 Agrigente, éphèbe 480 avt JC

 

Cet éphèbe nu, un peu plus petit qu’un homme réel, date de 480. Il a été trouvé dans une citerne, près du temple de Déméter. Le modelé souple du corps, le traitement plastique des masses musculaires, l’équilibre du dessin anatomique, le léger mouvement des jambes et du bras droit, montrent que l’artiste a dépassé les conventions du style archaïque et qu’il s’inscrit dans la transition vers ce que l’on appelle le style Sévère. Certains pensent qu’il est inspiré de l’éphèbe du sculpteur Kritios, situé sur l’Acropole d’Athènes. Je me le rappelle, cet éphèbe, mais mon souvenir en est trop vague pour que je puisse me prononcer à ce sujet. Ce que je peux en dire, c’est que ces deux éphèbes sont contemporains l’un de l’autre mais, quoique les autres œuvres de Kritios ne nous soient connues qu’à travers des copies romaines et que l’on ne soit pas sûr à 100% de pouvoir lui attribuer la sculpture athénienne, il semble exclu que celui d’Agrigente soit sorti de son atelier car l’éphèbe d’Athènes est en marbre de Paros, pas celui d’Agrigente.

 

594c5 Agrigente, marbre, 1ère moitié 4e siècle avt JC

 

Je trouve superbe ce marbre de la première moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ. On ne sait rien de la divinité ou de la femme à laquelle appartenait cette tête, et le petit panonceau ne dit même pas où elle a été trouvée. Le genre d’image, donc, qu’il vaudrait mieux ne pas choisir de montrer, mais je ne peux résister devant une telle beauté. Un visage aux traits merveilleusement réguliers, un ovale parfait, un regard un peu triste et une moue désabusée, ce ne peut être ni la guerrière Athéna, d’ailleurs généralement coiffée de son casque, ni la vindicative Héra, ni Aphrodite tellement sûre d’elle-même. Ce pourrait être une Déméter à la recherche de sa fille enlevée, ou plutôt peut-être une Isis égyptienne. Mais ce n’est pas la peine que j'avance ces hypothèses invérifiables tant que le corps ne sera pas retrouvé.

 

594c6 Agrigente, Hermès fin 4e siècle avt JC

 

Cette statuette représentant le dieu Hermès nu, tendant au-dessus de sa tête un grand manteau qui descend jusqu’à ses chevilles et portant un plat dans sa main gauche, date de la fin du quatrième siècle. C’est un Hermès psychopompe, c’est-à-dire conducteur des âmes. Il prend en charge les morts et les mène ainsi jusqu’aux fleuves des enfers. Là, c’est le nautonier Charon avec son chien Cerbère qui prend le relais pour leur faire franchir lesdits fleuves, traversée dont on ne revient pas.

 

594c7 Agrigente, femme assise, fin 4e siècle avt JC

 

Et de cette même fin du quatrième siècle, date cette statuette de femme assise. J’aime la façon dont elle se drape dans son grand manteau qu’elle ramène de sa main droite, serré sur sa poitrine. Elle a particulièrement soigné l’élégance de sa coiffure en remontant sur le sommet de sa tête des boucles tuyautées. Cette figurine trouvée dans une tombe d’Agrigente est petite et simple, mais elle est si fine, si distinguée, si plastique dans la position de la tête, dans la façon de s’asseoir sans se laisser aller, dans cette impression de se protéger du froid, dans cet air absorbé dans ses pensées, qu’elle procure une forte émotion. Pour moi, du moins.

 

594c8 Agrigente, Aphrodite, 2e ou 1er siècle avt JC

 

Cette Aphrodite de la fin du deuxième siècle ou du début du premier est, elle aussi, splendide. Elle est représentée au bain, accroupie, en train de s’essorer la chevelure. À vrai dire, c’est parce que je l’ai lu sur l’écriteau que j’ai su qu’elle était au bain. Et puis cette indication m’a rappelé l’Aphrodite au bain que j’avais vue le 28 avril dernier au musée archéologique de Naples (je ne l’ai pas mise dans mon blog et, bêtement, je ne l’ai même pas photographiée, je viens de vérifier, mais je m’en souviens parfaitement), elle penche la tête et de la main droite elle tord ses cheveux tandis que le bras gauche est replié sur son ventre. Même position accroupie, genou droit abaissé et genou gauche relevé, même position du bras gauche, pas de doute c’est bien le même thème, qui relève du style de l’école de Rhodes. Par ailleurs, celle de Naples est une copie romaine d’un original grec, mais ici, à Agrigente, nous avons une sculpture grecque originale.

 

594d1 Agrigente, sarcophage d'enfant, 2ème siècle avt JC

 

Ceci est sans doute le plus émouvant de tout ce que nous avons vu. Ce sarcophage romain du deuxième siècle de notre ère, trouvé par hasard en 1975, était la sépulture d’un enfant, un très petit garçon.

 

594d2 Agrigente, sarcophage d'enfant, 2ème siècle avt JC

 

Le bébé est représenté couché sur son lit funèbre et une esclave ou une affranchie, sa nourrice, se penche au-dessus de lui et lui caresse le visage avec tendresse. Derrière, un homme barbu et chauve, plus âgé, lève le bras en signe de lamentation. Au costume, il semble être un homme libre, c’est un proche, parent ou ami de la famille.

 

594d3 Agrigente, sarcophage d'enfant, 2ème siècle avt JC 

 

594d4 Agrigente, sarcophage d'enfant, 2ème siècle avt JC

 

De part et d’autre du lit, assis, la tête couverte, le corps et le visage penchés avec une expression d’extrême tristesse, ce sont les parents du petit mort. Un petit frère s’appuie sur le genou de sa mère. (le sarcophage est enfermé dans une caisse protectrice en Plexiglas, désolé pour les reflets que je n’ai pu éviter). Le réalisme de toute cette scène, le deuil, la tristesse exprimés sont poignants.

 

594e Agrigente, petit autel, époque hellénistique 

 

Ce petit autel de pierre d’époque hellénistique porte une inscription en grec, πολυστεφανω σωτειρα,  polustephanô[i] sôteira[i] (il s’agit de mots au datif, exprimant l’idée de destinataire "à…", je restitue donc entre crochets l’iota souscrit sous la voyelle finale, ô et a. Je ne sais pas comment, avec mon clavier, mettre les accents sur les syllabes toniques, ce qui me vaudrait des points en moins en thème grec à l’agrégation ! Pour les hellénistes, je précise que les deux mots sont paroxytons, et devraient donc avoir un accent aigu sur le A pour le premier et sur le I pour le second. Ces mots signifient "à la [déesse] salvatrice aux nombreuses couronnes". Cette déesse aux multiples couronnes était une nymphe du cortège de Déméter et de Perséphone. Mais contrairement à ce que l’on pourrait en conclure, ce petit autel n’a pas été trouvé dans le sanctuaire des divinités chtoniennes que nous avons vu hier, mais (en 1866) du côté de San Nicola. Sous ces deux mots, figure une autre inscription qui, elle, aurait été gravée plus tard, au temps de l’empire romain. Je déchiffre difficilement Nicomêdês (Nicomède, évidemment), mais je ne déchiffre pas la suite, très effacée.

 

594f1 Agrigente, monnaies d'or

 

Laissons les sculptures, à présent. Voici deux pièces de monnaie romaines en or. En 1987, en plein cœur de la cité antique d’Agrigente, du côté où se trouve aujourd’hui le musée archéologique, dans un petit vase enterré avaient été cachées cinquante deux pièces de monnaie en or au moment fort troublé de la seconde guerre punique. Et puis le propriétaire de ce petit trésor ayant probablement perdu la vie dans les turbulences des événements, le trésor est resté enterré jusqu’à nos jours. Leur taille et leur poids déterminent trois valeurs différentes, mais toutes représentent sur une face l’aigle de Jupiter tenant la foudre dans ses serres avec, en dessous, l’inscription Roma et sur l’autre face la tête casquée du dieu guerrier Mars tournée vers la droite. Il y a 34 pièces de 60 as (3,35 grammes chacune), 2 pièces de 40 as (2,18 grammes chacune) et 16 pièces de 20 as (1,15 gramme chacune) soit au total 136 grammes d’or, ce qui n’est pas si mal. On pense aujourd’hui, au vu de cette tête de Mars, ainsi que de la ressemblance avec les pièces des ennemis, tant Grecs que Carthaginois, que toutes ces pièces ont été frappées en Sicile même, pour payer les soldats des troupes romaines luttant contre les Carthaginois. Ces monnaies appartiennent au "système du denier", appliqué à tout le monde romain en 213 ou en 211 avant Jésus-Christ pour faciliter les échanges, et basé sur le denier de 4,45 grammes d’argent valant 10 as. Or Agrigente a été aux mains des Romains jusqu’en 213 où la coalition gréco-carthaginoise a pris la ville, reconquise en 210 par les Romains. Une spécialiste, madame Caccano Caltabiano, pense que le trésor a été enterré en 213 par un soldat romain, qui ne pouvait l’emporter en combattant. Mais les autres chercheurs, pour qui le système du denier n’aurait été introduit qu’en 211, estiment que le trésor n’a pu être possédé avant cette date, et que par conséquent il a été enterré lorsque les soldats romains ont réinvesti Agrigente, en 210. Mais, mort à la guerre ou pas, le propriétaire du magot n’est jamais venu le rechercher. Et puis, même s’il revenait maintenant, il y a plus d’un an et un jour (il y a 23 ans) que d’autres ont fait main basse dessus, il ne lui appartient plus. Mes photos représentent une pièce de 60 as.

 

594f2 Agrigente, 482 et 22

 

À gauche, c’est une pièce grecque de quatre drachmes en argent frappée entre 430 et 425 avant Jésus-Christ qui porte une effigie de taureau à visage d’humain barbu sous lequel un oiseau à long cou, peut-être une oie, cherche des graines ou des asticots dans le sol. À droite, on a une pièce grecque de deux drachmes en argent frappée en 350 avant Jésus-Christ, qui représente une tête d’Athéna, et comme il se doit revêtue du casque attique.

 

594f3 Agrigente, 587 et 1052

 

Sur la pièce de gauche, quatre drachmes en argent de 485-479 avant Jésus-Christ, donc beaucoup plus ancienne que les précédentes, on voit un quadrige mené par un guerrier, et au-dessus de l’attelage vole une Nikè (une Victoire) ailée. La datation de la pièce de droite en argent, d’une valeur de quatre drachmes, est plus délicate, elle est située de façon bien peu précise entre 479 et 393 avant Jésus-Christ. Avec cette chouette à l’avers et une tête d’Athéna au revers c’est à coup sûr une pièce athénienne, où la représentation de la déesse est de style archaïque. Sur ma photo, on voit en haut à gauche de la pièce un rameau d’olivier avec deux feuilles et une olive, ainsi qu’un croissant de lune. Je trouve très beau le quadrige et très marrante la chouette qui tourne la tête pour nous regarder de ses gros yeux ronds.

 

594g1 Agrigente, necropoli Montagna di Marzo

 

594g2 Agrigente, necropoli Montagna di Marzo

 

Changeons complètement de sujet et d’époque. Ces deux photos représentent des casques de guerriers qui avaient été enterrés dans la nécropole de la Montagne de Mars. La Montagna di Marzo est un site archéologique situé au nord-ouest de la ville de Piazza Armerina, en Sicile intérieure, presque au milieu entre nord et sud de l’île, et environ à un tiers de l’est et deux tiers de l’ouest de l’île. Les nécropoles retrouvées là concernent une très longue durée, des temps préhistoriques au Moyen-Âge. Les deux casques ci-dessus proviennent de tombes qui peuvent être datées entre le sixième et le troisième siècle avant notre ère.

 

594h1 Agrigente, Attique influence Corinthe, 2nde moitié 6

 

Tous les musées archéologiques présentent des poteries grecques toutes plus belles les unes que les autres, et j’en montre à chaque fois. Peut-être, donc, devrais-je me dispenser d’en publier des photos ici, mais j’en ai quand même sélectionné quatre qui me semblent suffisamment originales pour mériter la publication. Ici, une lionne à gauche et un lion à droite attaquent un taureau. Ce cratère de la seconde moitié du sixième siècle avant notre ère est sorti d’un atelier attique, mais qui a subi une influence corinthienne.

 

594h2 Agrigente, 500 avt JC

 

C’est également un potier d’Attique qui a produit, vers 500 avant Jésus-Christ, ce vase dont malheureusement il ne reste que le pied, mais un pied suffisamment intéressant pour mériter d’être vu. Il s’agit du mulet de Dionysos représenté ithyphallique (il cache l’épaule d’un satyre qui, agenouillé entre ses jambes, tend un panier) et qui, en guise de cavalier, porte sur son dos un canthare (brisé) pour le vin. Normalement, dans le cortège dionysiaque, c’est Héphaïstos qui chevauche le mulet.

 

594h3 Agrigente, poursuite amoureuse, 430-420 avt JC 

 

Cette poterie produite entre 430 et 420 avant Jésus-Christ représente une scène de poursuite amoureuse. La dame fuit devant le jeune homme qui la poursuit, mais en même temps elle se retourne et tend la main vers lui. Cette interprétation de la psychologie féminine est très drôle et me rappelle la petite histoire suivante : Quelle différence y a-t-il entre un diplomate et une femme du monde ? Vous donnez votre langue au chat ? Eh bien si le diplomate dit oui, ça veut dire peut-être, s’il dit peut-être ça veut dire non, et s’il dit non… ce n’est pas un diplomate. Tandis que lorsque la femme du monde dit non, ça signifie peut-être, si elle dit peut-être c’est qu’elle pense oui, mais si elle dit oui, alors là ce n’est pas une femme du monde.

 

594h4 Agrigente, Andromède, environ 440 avt JC

 

Nous allons finir cette visite du musée archéologique d’Agrigente avec ce beau cratère attique à figure rouge des alentours de 440 avant Jésus-Christ qui représente Andromède. Andromède est la fille du roi et de la reine d’Éthiopie, Céphée et Cassiopée, laquelle Cassiopée s’étant vantée d’être plus belle à elle seule que toutes les Néréides réunies avait suscité la vengeance de Poséidon, sous forme d’un monstre qui ravageait le pays. Selon l’oracle d’Ammon, consulté par Céphée, Andromède devait être exposée comme victime expiatoire pour la faute de sa mère. C’est ainsi qu’Andromède fut abandonnée, attachée à un rocher. Persée, qui passait par là, tomba amoureux d’Andromède, tua le monstre, la libéra et l’épousa. Sur ce vase, Andromède a les mains liées derrière le dos, et l’on voit entre ses jambes le pieu auquel elle est attachée. À droite, appuyé sur son sceptre, c’est son père Céphée qui la sacrifie pour libérer son pays du monstre de Poséidon. À gauche, cet homme dont on distingue des traits négroïdes brandit une pioche, sans doute l’outil avec lequel il a creusé le sol pour y fixer le pieu. Ce n’est nullement pour en asséner un coup sur la tête d’Andromède, qui ne doit pas mourir ainsi, même si la représentation prend quelques libertés avec la légende, la plupart des auteurs la faisant attacher à un rocher plutôt qu’à un pieu. Andromède, dans ses vêtements orientaux, robe et couvre-chef, regarde son père avec rancune. C’est sans doute la représentation de la tragédie Andromède de Sophocle qui a inspiré la peinture de ce cratère.

 

595a maison de Pirandello à Villaseta près d'Agrigente

 

Nous avons beau être restés longtemps dans ce merveilleux musée, nous avions encore le temps, en ressortant, de visiter autre chose. Cette autre chose a été, à quelques kilomètres, "il Caos", le Chaos, à Villaseta, où le célèbre écrivain Luigi Pirandello a longtemps vécu et où il a souhaité que reposent ses cendres. Là se trouve sa maison familiale, qui est sa maison natale, transformée en musée. "Les Pirandello et le Chaos, entre mémoires et nostalgies". Deux années avant sa mort survenue en 1936, Pirandello a vendu cette maison et est allé vivre à Rome, mais en 1952 l’État Italien l’a rachetée et en a fait ce musée.

 

595b Luigi Pirandello

 

595c Luigi Pirandello

 

De Pirandello, j’ai lu trois ou quatre pièces de théâtre, un recueil de nouvelles que j’ai adoré mais je ne suis pas allé plus loin dans son œuvre romanesque, et comme la couverture de mes livres ne le représente pas c’est dans ce musée que j’ai découvert les traits de son visage. Il est représenté également sur de nombreuses photos, recevant le prix Nobel de littérature (en 1934), posant devant le temple de la Concorde à Agrigente, retrouvant ses professeurs d’université, etc. Je reconnais la signature du dessin ci-dessus, quoiqu’elle soit assez illisible, c’est celle du grand peintre Bruno Caruso. D’ailleurs, ce portrait est bien dans sa manière.

 

595d Luigi Pirandello enfant avec sa mère et ses sœurs

 

Les photos le représentent à tous les âges de sa vie. Ici, la légende dit : "Louis à cinq ans avec sa mère et ses sœurs Line et Annette".

 

595e maison de Pirandello à Villaseta près d'Agrigente

 

595f maison de Pirandello à Villaseta près d'Agrigente

 

Il y a dans cette maison peu de meubles et peu d’objets ayant appartenu à la famille Pirandello parce que, lorsque la maison a été vendue, il en a transféré une très petite partie dans son appartement de Rome où il habitait déjà depuis longtemps, le reste a été dispersé. Il en a été de même après sa mort de ce qu’il avait dans son appartement de Rome. Sa maison musée du Chaos est donc aujourd’hui très sommairement meublée et comporte surtout des cadres au mur et des vitrines d’exposition.

 

595g Henri IV de Pirandello au théâtre de l'Atelier à Pa

 

Les cadres au mur peuvent contenir des photos, mais il y a aussi une importante collection d’affiches annonçant la représentation de ses pièces dans divers théâtres du monde, traduites en langue locale bien entendu. Ici, c’est son Henri IV représenté au théâtre de l’Atelier à Paris. En l’absence de panonceau explicatif et de toute indication sur l’affiche, j’ignore la date de cette représentation. Le style de l’affiche montre que c’est ancien, de plus le numéro de téléphone commençant par trois lettres nous reporte au moins quarante ans en arrière.

 

595h projet pour Six Personnages en quête d'auteur, de Pir

 

Ce dessin signé Bruno Caruso dit seulement, manuscrit de la main de l’artiste en bas à gauche, "Pour Six personnages en quête d’auteur". En langue italienne, évidemment.

 

595i Luigi Pirandello e il Caos

 

Avant d’évoquer sa fin, évoquons la naissance de Pirandello à travers des vers dont il est l’auteur. "28 juin 1867. Une nuit de juin je suis tombé comme une luciole sous un pin solitaire dans une campagne d’oliviers sarrasins faisant face au rebord d’un plateau d’argiles bleues sur la Mer Africaine".

 

595j Tombe de Pirandello à Villaseta près d'Agrigente

 

En descendant un sentier depuis la maison on arrive à ce petit terre-plein où a été érigé ce monument. Dans un poème dictant ses dernières volontés, Pirandello souhaite mourir en silence, il adresse à ses amis et à ses ennemis la prière qu’il n’y ait ni annonce, ni participation. "Mort, ne m’habillez pas. Enveloppez-moi nu dans un linceul. Et pas une fleur sur mon lit et aucun cierge allumé. Char de la classe la plus basse, celui des pauvres. Nu. Et que personne ne m’accompagne, ni parents ni amis. Le char, le cheval, le cocher et c’est tout. Brûlez-moi. Et que mon corps, à peine consumé, soit dispersé parce que je voudrais que rien, pas même la cendre, ne reste de moi". Les mots sont forts. Ma traduction est trop faible, je cite en italien "Bruciatemi. E il mio corpo, appena arso, sia lasciato disperdere, perchè niente, neppure la cenere, vorrei avanzasse di me." Il a été incinéré selon sa volonté, mais il a été interdit de répandre ses cendres. Elles ont été recueillies dans une urne grecque antique du cinquième siècle avant Jésus-Christ qui avait appartenu à son père et dont, à la mort de celui-ci en 1924, il avait hérité. L’urne a été placée au cimetière du Verano, à Rome. Mais voyons la dernière partie du poème, après la demande de dispersion de ses cendres : "Mais si cela ne peut se faire, que mon urne cinéraire soit portée en Sicile et murée dans quelque pierre brute dans la campagne de Girgenti [Agrigente] où je suis né". Au bout de dix ans on a dressé ici, dans ce Chaos qu’il avait tant aimé, cette pierre brute dans laquelle a été creusée une cavité où ont été murées ses cendres. Le cratère attique qui les avait à l’origine recueillies est à présent exposé au musée archéologique d’Agrigente, et une copie s’en trouve dans une vitrine de sa maison.

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Published by Thierry Jamard
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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 00:31

Nous avons bien risqué de ne pas voir de près les temples d’Agrigente ! C’est ubuesque. La zone archéologique de cette grande ville antique est répartie sur trois sites, et le billet donne accès à deux d’entre eux, le troisième n’étant pas (provisoirement ou pour une longue période, voire définitivement, je l’ignore) ouvert au public. Quand nous arrivons sur place, il y a déjà des touristes qui sortent d’un site et introduisent leur ticket dans la machine de l’autre pour pousser le tourniquet. Mais au guichet, la jeune femme nous dit que non, ce n’est pas là que nous devons acheter notre billet, et elle explique qu’on doit s’adresser en face. Nous traversons la route, mais devant l’autre entrée il n’y a pas de guichet de vente, seulement un marchand de souvenirs, qui nous dit que c’est en face, là d’où nous venons. Nous lui disons que nous en venons… alors il va nous falloir faire le tour et aller vers l’autre accès. Un kilomètre sous le soleil, sur une route à forte circulation sans trottoir ni bas-côté. La moutarde, Amora et toutes celles de Dijon et d’ailleurs, me montent au nez. Nous retournons voir la jeune femme du début. Je lui dis dans mon italien approximatif que c’est ici et pas ailleurs que je veux mes billets, et je tends mon passeport pour montrer mon âge qui me vaut l’entrée gratuite, et un billet de banque pour l’entrée de Natacha. Alors elle prend l’argent et, sans un mot, sort le ticket gratuit pour moi et le ticket payant pour Natacha. Elle ne discutait avec personne, elle ne lisait pas, ne mangeait pas, ne faisait rien, alors pourquoi la première fois a-t-elle refusé de vendre des billets, je ne parviens pas à le comprendre.

 

Mais enfin voilà, nous entrons sur le site de cette ville sur laquelle a régné le tyran Théron, cet homme qui a assumé ses fonctions en 488 avant Jésus-Christ, s’est allié à Géla et à Syracuse, a pris Himère à ses compatriotes grecs mais s’y est fait assiéger par leurs alliés carthaginois, puis s’est trouvé libéré par la grande victoire remportée sur les Carthaginois par son allié Gélon, tyran de Géla, en 480. "Théron, le juste dominateur des cités, le digne soutien d'Agrigente, l'illustre rejeton de tant de nobles aïeux qui, par de longs et courageux efforts, établirent leur siège auguste sur les bords sacrés du fleuve, d'où l'œil de leur sagesse éclaira la Sicile entière", écrit Pindare dans sa deuxième Olympique pour chanter sa victoire à la course de quadrige aux jeux Olympiques, compétition dont on récompensait les vainqueurs non d’une médaille d’or, mais avec de l’huile d’olive.

 

593a1 Agrigente, Manzù, Thèbes assise, Tebe seduta

 

Nous entrons donc. En chemin, une autre jeune femme nous arrête pour nous proposer d’aller voir pour la somme presque symbolique de deux Euros une exposition d’art contemporain dans les jardins d’une villa qui donne à l’intérieur du parc archéologique. Et le billet offre, en outre, l’accès à l’intérieur du temple de la Concorde. Dans ce joli jardin méditerranéen, nous voyons quelques sculptures originales d’artistes divers. Nous sommes en Sicile, je préfère montrer ici des œuvres d’artistes nationaux. Cette Thèbes assise est de Giacomo Manzù, né dans le nord de l’Italie, à Bergame, en 1908. De 1934 à 1939, il traite surtout des sujets religieux, comme une série de cardinaux dont les lignes s’épurent jusqu’à en devenir géométriques. Premier prix de sculpture à la biennale de Venise en 1948, il exécute la Porte de l’Amour pour la cathédrale de Salzburg (1958), la Porte de la Mort pour la basilique Saint-Pierre de Rome (1964), la sculpture offerte par l’Italie aux Nations Unies (1988), qui se trouve place de l’ONU à New-York. Il meurt à Rome en 1991. Le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg lui consacre une salle permanente. C’est donc d’un grand artiste qu’il s’agit là.

 

593a2 Agrigente, Greco, Grande figure assise, Grande figura

 

C’est à contempler une autre jeune femme nue dans la nature que nous convie maintenant Emilio Greco. La Grande figure assise n°2 qui date de 1969 est l’œuvre d’un Sicilien pur jus puisque Greco est né à Catane en 1913. À son palmarès, il a en 1956 le monument à Pinocchio, le célèbre petit personnage créé par Carlo Collodi, en 1964 les portes de la cathédrale d’Orvieto et le monument à Jean XXIII à Saint-Pierre de Rome. Titulaire de la chaire de sculpture à l’Académie des Beaux-Arts de Rome, il enseigne aussi en Bavière et à Salzburg. Lui aussi Grand Prix de sculpture à la biennale de Venise, il se retrouve dans les plus grands musées du monde, comme l’Ermitage de Saint-Pétersbourg ou le musée Pouchkine de Moscou, et le musée de plein air de Hakone au Japon lui a consacré un espace permanent appelé "Greco Garden". Il meurt à Rome en 1995. Lui aussi est donc un grand parmi les grands.

 

593a3 Agrigente, Francesco Messina, Bianca

 

Je quitte un instant la villa (je vais y revenir), pour apercevoir, de l’extérieur du temple de la Concorde, cette Bianca, comme l’intitule son auteur, Francesco Messina. Ce Sicilien est né en 1900 à Linguaglossa, dans la province de Catane. Profondément marqué par la statuaire grecque antique (avec autour de soi, quand on est enfant, Catane, Syracuse, Taormina, Agrigente, pour ne parler que des plus proches, comment ne le serait-on pas ?), il sait en marier la fermeté plastique avec un dynamisme expressif. Il n’a que 22 ans lorsqu’il est invité pour la première fois à la biennale de Venise, et il le sera ensuite régulièrement jusqu’aux années quarante. En 1949, c’est la Troisième Internationale de Sculpture de Philadelphie qui l’invite. Ses thématiques récurrentes sont le cheval et le nu féminin. C’est ainsi que l’on peut remarquer particulièrement le Cheval mourant (1966), pour le palais de la RAI, Sainte Catherine sur le quai du Tibre au Castel Sant’Angelo, le Chemin de Croix monumental en marbre de Carrare pour l’église San Giovanni Rotondo, le monument à Pie XII à Saint-Pierre de Rome (ce pape n’étant pourtant ni une femme nue, ni un cheval). Il meurt à Milan en 1995.

 

593b1 Agrigente, sépultures antiques

 

593b2 Agrigente, sépultures antiques

 

Voilà donc les trois œuvres que je voulais montrer, parce qu’elles sont d’Italiens, deux d’entre elles plus précisément de Siciliens, et parce qu’elles me plaisent bien. Mais revenons à la villa. En deux endroits, le sol du jardin est creusé pour faire apparaître des sépultures appartenant à une nécropole antique, d’époque hellénistique et romaine. Normalement, les morts et les dieux païens ne voisinent pas, mais cette villa, pour être située dans l’enceinte archéologique, n’en est pas moins près de l’entrée, à bonne distance du premier temple.

 

593c1 Agrigente, sépultures byzantines

 

593c2 Agrigente, sépultures byzantines

 

593c3 Agrigente, sépultures byzantines

 

Plus loin, entre le temple de la Concorde et le temple de Junon, le chemin longe des restes d’une autre nécropole, d’époque byzantine celle-là. Les sépultures sont soit superposées, soit sous forme de petites chambres hypogées. Longtemps on s’est demandé s’il s’agissait d’une nécropole grecque ou romaine, mais toujours avec le point d’interrogation dû à cette présence étrange de morts dans un environnement de temples. Ce n’est qu’à l’époque contemporaine que, comparant ces tombes à d’autres en Sicile, les archéologues ont compris qu’il s’agissait de sépultures paléochrétiennes. Les plus anciennes datent de la fin du quatrième siècle (après Jésus-Christ, puisqu’il s’agit de sépultures chrétiennes), les plus récentes du septième siècle. Il semble que le christianisme soit entré en Sicile par Syracuse, puis les villes de la côte est, face à l’Italie continentale, dès le milieu du troisième siècle, mais il faudra attendre le cinquième siècle pour que, suivant les grandes routes, il pénètre profondément de Catane à Gela, de Syracuse à Agrigente. Selon une source hagiographique tardive, Libertinus, qui fut le premier évêque d’Agrigente, aurait subi le martyre au temps des persécutions de l’empereur Valérien (253-260), soit très tôt, mais même si l’information est exacte cela ne signifie pas que le christianisme était répandu à Agrigente dès le troisième siècle, la communauté chrétienne pouvant ne compter qu’un pourcentage infime de la population.

 

Au sixième siècle, un saint Grégoire à ne pas confondre avec Grégoire le Grand qui est devenu pape, est né à Pretoria, non, non, non, pas en Afrique du Sud, mais une ville mal identifiée voisine d’Agrigente. À 18 ans il s’embarque pour Jérusalem, où il se fait moine. Puis il revient à Rome, au monastère de Sainte Saba. Il n’a que 31 ans quand il est fait évêque d’Agrigente. Mais il est objet de calomnies de la part des membres du clergé d’Agrigente, jaloux de le voir nommé à cette charge si jeune alors qu’eux piétinent, il est emmené à Rome, il croupit deux ans en prison, puis doit se disculper devant le pape à Rome et l’empereur à Constantinople. Finalement il est disculpé, complètement blanchi, réintégré dans ses fonctions. La ville romaine puis byzantine d’Agrigente s’était développée dans le troisième secteur archéologique, celui que l’on ne peut visiter, à bonne distance des temples. À son retour, Grégoire décide de transporter la cathédrale, l’évêché et le monastère dans la zone des temples, et il transforme le temple de la Concorde en cathédrale d’Agrigente.

 

593d1 Agrigente, temple dit de la Concorde

 

593d2 Agrigente, temple dit de la Concorde

 

De la nécropole paléochrétienne et du christianisme agrigentin à ce temple dit de la Concorde, ma petite histoire de saint Grégoire fait, avouez-le, une parfaite transition. J’ai écrit "dit de la Concorde", parce qu’en fait il n’a jamais été consacré à une déesse de la concorde. Mais à faible distance du temple, a été trouvée une inscription dédiée par les habitants d’Agrigentum à la Concordia. Du coup, on a lié l’inscription au temple, alors qu’elle n’avait rien à voir avec lui. Peut-être le temple était-il dédié, à l’origine, à Castor et Pollux, les Dioscures, mais ce sont les démons païens Eber et Raps que l’évêque Grégoire a chassés pour consacrer sa cathédrale aux saints Pierre et Paul. Grâce à cet usage chrétien, le temple a été entretenu et c’est ainsi qu’aujourd’hui on le trouve en si bon état. Ce n’est qu’en 1788 que le prince Torremuzza fit enlever les structures chrétiennes pour récupérer le bien culturel archéologique. On admire un temple dorique, de 13 colonnes sur 6 (étant entendu que, selon l’usage, les colonnes d’angle sont comptées deux fois, puisqu’elles sont visibles aussi bien sur le grand côté que sur le petit). Suivant les découvertes grecques de cette époque concernant les lois de la perspective, le fût des colonnes va en s’amincissant pour accentuer l’effet d’élévation, et les colonnes ne sont pas parfaitement parallèles pour contrer l’effet de perspective qui donne l’impression qu’elles sont inclinées. Du grand art.

 

593d3 Agrigente, temple dit de la Concorde

 

593d4 Agrigente, temple dit de la Concorde

 

Nous avons pu pénétrer dans ce temple, avec notre billet de visite des œuvres d’art contemporaines. Le mur intérieur que l’on voit est celui de la cella, ou plutôt du naos (le temple étant grec, bâti vers 430 avant Jésus-Christ, et non romain), la pièce contenant la statue divine. Les douze ouvertures en arcades qui y sont creusées ont été faites du temps de saint Grégoire, puisque dans les célébrations chrétiennes les fidèles peuvent –doivent– assister aux gestes du prêtre et participer "en direct" aux prières. De même, c’est à l’époque byzantine que des tombes ont été creusées dans le sol du temple. Depuis déjà un ou deux siècles on avait établi une nécropole chrétienne aux abords du temple, mais c’est alors qu’elle s’est développée et amplifiée.

 

593e1 Agrigente, temple de Junon

 

593e2 Agrigento, tempio di Giunone

 

En continuant le chemin jusqu’au bord de l’acropole, on trouve le temple dit de Junon. Là encore, l’appellation est à moitié impropre. En effet, lors de son édification au milieu du cinquième siècle avant Jésus-Christ, il n’était pas question des Romains en Sicile, et le temple a été consacré à Héra, l’épouse du maître des dieux, Zeus, en tant que déesse du mariage et protectrice de l’accouchement. Je préfère donc l’appeler temple de Héra. En 406, quand les Carthaginois ont pris la ville, ils ont mis le feu à ce temple. On ne peut aujourd’hui y pénétrer, mais il paraît qu’en certains endroits des traces de l’incendie sont visibles sur les murs.

 

593e3 Agrigente, temple de Junon

 

593e4 Agrigento, tempio di Giunone

 

Non seulement ce temple de Héra a été incendié et n’a pas été rendu au culte lorsque la ville a repris vie, mais à la différence de son voisin il n’a pas été utilisé à l’époque chrétienne, où on l’a laissé se dégrader. Malgré la distance, ses pierres ont été utilisées pour des constructions de la ville hellénistique et romaine. Il garde une belle allure, mais son état de conservation n’est pas très bon.

 

593f1 Agrigente, temple d'Hercule

 

593f2 Agrigente, temple d'Héraklès

 

Quant au temple d’Hercule, il n’en reste que les colonnes. C’est dans cet état que les préromantiques du dix-huitième siècle aimaient construire de fausses ruines antiques, et il faut avouer que cela ne manque pas de charme, même en ce vingt-et-unième siècle très positif. Et c’est d’ailleurs notre époque qui a remis sur pied ces colonnes, qui gisaient au sol. Il s’agit du temple le plus ancien d’Agrigente.

 

593f3 Agrigente, temple de Zeus

 

Le temple de Zeus Olympien, immense, l’un des plus grands de l’Antiquité, a été érigé –sur les ruines d’un précédent sanctuaire– en l’honneur de Zeus à qui, pensait-on, les alliés agrigentins, géliens et syracusains devaient leur victoire, en 480, sur la coalition des Carthaginois et des Étrusques qu’ils avaient écrasés à Himère. Nous Français sommes un peu concernés du côté de la défaite, parce que les Carthaginois comptaient dans leurs rangs de nombreux mercenaires venus d’Espagne, de Sardaigne et… de Corse ainsi que de la région de Narbonne. Mais certains, récemment, ont émis l’hypothèse, en comparant ce temple à ceux qui ont été construits en 480 à Syracuse en l’honneur d’Athéna et à Himère que celui-ci leur serait antérieur, datant sans doute du début de la tyrannie de Théron en 488 et n’aurait donc rien à voir avec la victoire d’Himère. Au Moyen-Âge les ruines de ce temple, sous le nom de "Carrière des géants", ont fourni des pierres toutes taillées pour construire, entre autres, au treizième siècle l’église San Nicola (que je vais montrer tout à l’heure) et, de 1749 à 1763, le môle de Porto Empedocle. Une carrière de pierre où les blocs bien parallélépipédiques, tout prêts, n’ont plus qu’à être transportés, l’idéal.

 

593f4 Agrigente, temple de Zeus, Télamon

 

593f5 Agrigente, temple de Zeus, Télamon ou Atlante

 

L’entablement du temple était extrêmement élevé et, en guise de colonnes, il était supporté par de gigantesques statues humaines de huit mètres de haut que les Romains appelaient des télamons, ou peut-être les télamons et les colonnes alternaient-ils. À l’origine de tout, il y avait la Terre, Gaia, qui donna spontanément naissance au Ciel, Ouranos, et à la mer, Pontos. Ce n’étaient pas à proprement parler ses enfants, ils étaient nés d’elle, comme dans la Genèse biblique Ève avait été tirée d’Adam. Par la suite, Gaia s’unit de façon plus conventionnelle à Ouranos, d’où naquirent six Titans mâles et six Titanides féminines, et aussi bien d’autres enfants mais là n’est pas mon sujet. Ouranos haïssait ses enfants et les maintenait dans les entrailles de la Terre, leur mère, éloignés de la lumière. Alors Gaia demanda à ses enfants de faire quelque chose pour se libérer et pour la venger mais tous refusèrent, à l’exception du plus jeune des Titans, Cronos, le Temps. Gaia lui confia une faucille. Quand vint la nuit, Ouranos s’étendit sur Gaia, l’enveloppant de toutes parts. Alors Cronos, d’un coup de sa faucille bien aiguisée, trancha les testicules de son père et, les saisissant, les projeta dans son dos. Mais le sang s’en répandit sur la Terre qui en engendra les Érinyes (celles qui poursuivront Oreste, le matricide, dont j’ai parlé au sujet de l’Électre d’Euripide, le 19 août) et les Géants. Ces Géants, d’une force incroyable, défièrent les dieux du ciel, brandissant contre eux des arbres enflammés et leur lançant d’énormes rochers. Tous les dieux entrèrent alors en guerre contre les Géants, c’est le sujet de ces Gigantomachies qui ornent souvent le fronton des temples. Diodore de Sicile, qui a vu ce temple, dit que l’un des frontons représentait un épisode de la guerre de Troie, et le fronton de l’autre côté une gigantomachie. L’un d’entre les Géants, Atlas, ne fut pas tué dans la lutte, et Zeus le condamna à soutenir le monde pour l’éternité. C’est pourquoi on appelle un atlas un livre qui représente le monde. Mais aussi, en architecture, quand une colonne est remplacée par une figure humaine supportant l’entablement sur ses épaules, les bras levés, cela s’appelle un atlante. Ces télamons, ou –donc– ces atlantes, symbolisent, disent les tenants de la construction en 480, les Carthaginois vaincus à Himère et condamnés à porter le temple de Zeus Olympien, mais évidemment si la construction date des années 488-485 les atlantes ne sont pas des Carthaginois. Celui que l’on voit ici au sol a été reconstitué mais il paraît qu’il y en a un au musée archéologique. Nous nous y rendrons bientôt, demain sans doute.

 

593g1 Agrigente, temple des Dioscures

 

593g2 Agrigente, temple des Dioscures

 

593g3 Agrigente, temple des Dioscures

 

Beaucoup plus loin se dressent les ruines du temple des Dioscures. Castor et Pollux. Zeus avait été séduit par la beauté de la brune Léda, mais elle était fidèle à son mari, alors Zeus avait pris l’apparence d’un beau cygne à la blancheur éclatante et était allé à elle alors que, nue, elle était à la toilette. Admirative, elle l’avait serré contre elle et en avait été enceinte. Mais également enceinte des œuvres de son mari Tyndare, lorsqu’elle parvint au terme de sa grossesse elle donna naissance à deux couples de jumeaux, en pondant deux œufs puisqu’elle avait eu des relations avec un oiseau, et dans un œuf les jumeaux humains fils du mari et dans l’autre les jumeaux demi-dieux fils de Zeus. Ainsi Pollux et Hélène étaient les enfants de Zeus et Castor et Clytemnestre les enfants de Tyndare. Castor et Pollux, appelés les "fils de Zeus", en grec "Dios kouroi", les Dioscures, invités au mariage de leurs cousins enlevèrent les deux fiancées. D’où bagarre. Castor et l’un des cousins y furent tués et Pollux y fut blessé. Zeus enleva alors son fils Pollux pour le faire résider sur l’Olympe parmi les Immortels, mais celui-ci refusa de laisser son jumeau. Zeus alors leur permit de passer ensemble un jour sur deux avec les dieux, l’autre jour étant aux enfers comme il est normal pour tous les morts. Leur temple, qui avait été construit vers 480-460 avant Jésus-Christ, était à terre quand, en 1836, la Commission des Antiquités de Sicile décida de remettre sur pied ce qui pouvait l’être, mais les responsables ont commis de graves erreurs chronologiques, mettant ensemble des éléments qui n’avaient jamais coexisté dans l’Antiquité. Et entre autres, sur mes photos, on distingue, ou on devine plus que l’on ne distingue, une gargouille en forme de lion, qui date de l’époque hellénistique et que l’on a placée sur une architrave du cinquième siècle.

 

593h1 Agrigente, temple des divinités chtoniennes

 

593h2 Agrigente, temple de Déméter et Korè

 

593h3 Agrigente, temple des divinités chtoniennes

 

Tout près se trouve un autre temple dont il ne reste pas grand-chose mais qui est particulièrement intéressant parce que curieux. C’est celui que l’on appelle le temple des divinités chtoniennes. En grec, khthôn, c’est la terre, dans sa profondeur (un autochtone est celui qui vit sur sa propre terre). Ces divinités sont Déméter et sa fille Perséphone, laquelle a été enlevée par Hadès, le dieu des enfers, c’est-à-dire le dieu du séjour souterrain. Déméter était si triste d’avoir perdu sa fille que Zeus permit à Perséphone de passer six mois sur terre, les six autres mois étant sous la terre avec son infernal époux, symbole de la végétation en sommeil sous la terre qui réapparaît chaque année à la surface. La Sicile produisant en abondance des fruits honorait tout particulièrement Perséphone, dont le culte était si répandu et si intense en Sicile que la Sicile était considérée comme le cadeau de noces fait à Perséphone par Zeus. Les vestiges archéologiques ainsi que les objets récupérés ont permis de reconstituer le rituel du culte de ces déesses de la fécondité qui, en tant que telles, étaient surtout honorées par des femmes. Ce culte est clairement attesté depuis la fondation de la colonie au septième siècle avant Jésus-Christ et jusqu’au deuxième siècle, soit sur plus de quatre cents ans. Adossés aux murs, se tenaient des ateliers de céramistes, qui proposaient aux fidèles, avant leur entrée, des ex-voto et des statuettes en terre cuite. Aujourd’hui, ils sont remplacés par les vendeurs de plaquettes sur Agrigente rédigées en six langues, de cartes postales et de bibelots made in China. Puis, dans l’enceinte sacrée, très étendue, sur la terrasse où s’élevaient de nombreux tout petits temples, on passait de l’un à l’autre en remettant offrandes et ex-voto. Parmi les petits temples il y avait des autels où étaient pratiqués les sacrifices d’animaux tout en chantant et en brûlant de l’encens. Une fois terminé le rituel du sacrifice, la chair des animaux était cuisinée et consommée sur place par l’ensemble des fidèles. Ensuite, on se rendait sur une autre terrasse où ne se trouvaient que les statues des deux déesses et, dans des trous pratiqués dans le sol et seulement recouverts de pierres, on déposait des dons que l’on avait apportés, en général de petits objets comme des vases, des lampes, des statuettes en terre cuite, cela accompagné de chants et de danses. C’est là, dans l’une de ces cavités, que l’on a retrouvé le témoignage le plus ancien du culte voué aux divinités chtoniennes, une petite tête de terre cuite datant du septième siècle. Après cette dernière phase du rituel, on regagnait la sortie.

 

593i1 Agrigente, agora supérieure

 

593i2 Agrigente, agora supérieure

 

Ceci est ce qui reste des structures de l’agora supérieure. Supérieure, parce que la ville s’étendant sur deux niveaux, il y a également une agora dans la ville inférieure. Mais ces images ne sont pas très parlantes, parce que s’il est intéressant de voir un soubassement cela ne représente pas ce que voyaient les Grecs qui se rencontraient en cet endroit, et parce qu’il reste si peu de la surface plane qui était celle où l’on marchait qu’elle ne nous a servi qu’à nous asseoir quelques minutes en dégustant les pâtes de fruits que nous avions emportées.

 

593i3 Agrigente, fontaine du gymnase

 

593i4 Agrigente, fontaine du gymnase

 

593i5 Agrigente, fontaine du gymnase

 

Près de l’agora supérieure, un fléchage indique la direction du gymnase. En route ! Mais nous avons beaucoup marché, il a fait chaud toute la journée, ce n’est pas au bout du monde mais c’est quand même à plusieurs centaines de mètres, à mi-chemin Natacha déclare forfait. Je l’abandonne sur un petit pont à l’ombre d’un figuier et je continue seul. Au bout du chemin je découvre un champ de ruines difficiles à interpréter. D’ailleurs, les fouilles ne sont pas achevées. Mais je ne suis quand même pas déçu d’être allé jusque là parce que le site s’ouvre par ce beau monument qui orne un bassin. Et au pied de ce monument, devant le banc de pierre qui y est intégré, un reste de mosaïque est encore bien visible. Mais laissé en plein air sous les pieds des visiteurs, à vrai dire fort peu nombreux, je crains qu’elle ne résiste pas longtemps.

 

Et voilà donc pour notre visite de la ville grecque. Beaucoup de belles choses, qui justifient les mots de Pindare dans la douzième Pythique : "Ô nymphe, amie de la gloire ! ô toi dont la présence embellit les riches édifices de la ville populeuse d'Agrigente, cité depuis longtemps renommée par les troupeaux de son fertile territoire, la plus belle que la main des hommes eût jamais construite, le trône et la demeure de Proserpine !"

 

593j Agrigente, ruines hellénistico-romaines

 

Je disais tout à l’heure que lors de notre visite, le site de la ville hellénistique et romaine était fermé au public. Mais nous nous sommes quand même rendus dans cette direction, et voici ce que j’ai pu en voir à travers le grillage. Je suppose qu’il y a quand même des endroits en meilleur état et qui présentent plus d’intérêt. Mais après avoir vu Pompéi ou Herculanum, il est difficile de ressentir la même émotion devant des ruines de villes.

 

593k1 Agrigente, San Nicola

 

593k2 Agrigente, San Nicola

 

593k3 Agrigente, San Nicola

 

Juste en face, de l’autre côté de la route, sur une éminence, a été bâtie au treizième siècle l’église San Nicola. Je l’évoquais tout à l’heure à propos du temple de Zeus utilisé comme "Carrière des géants", d’où ont été tirées les pierres utilisées pour sa construction. C’est en 1219 que l’évêque Urso donne le monastère San Nicola di Girgenti, un bâtiment d’époque normande évoqué dans un document de 1181, à une communauté cistercienne, qui commença immédiatement l’édification de l’église. Les cisterciens n’ont pas coutume d’orienter leurs églises ouest-est, ce qui est le cas de celle-ci, d’où la supposition qu’ils l’ont édifiée sur les ruines d’un bâtiment antérieur. Le monastère se met sous la dépendance de Casamari, que nous avons visité le 21 avril dernier, mais on ne sait trop si c’est au titre de simple prieuré ou en tant qu’abbaye fille. En 1322 les Bénédictins reprennent le monastère, et en 1426 c’est le tour des Franciscains. Contre l’avis de la majorité de leurs collègues, quelques spécialistes que je serais bien triste de devoir croire supposent que l’église a été reconstruite au seizième siècle en faux style roman. Je veux croire que ce que j’en vois est authentique.

 

593k4 Agrigente, San Nicola

 

593k5 Agrigente, San Nicola 

 Sur ma photo du portail, on distingue de petits inserts de marbre dans la façade. C’est sur le côté droit saint Michel et sur le côté gauche, un homme l’épée sur l’épaule et un autre une grande clé sur le cœur, pas de doute ce sont saint Paul et saint Pierre.

 

593k6 Agrigente, San Nicola, portail

 

593k7 Agrigente, San Nicola

 

Y a-t-il eu ici un mariage ou une autre cérémonie, je n’en sais rien. Ou peut-être prépare-t-on quelque chose. Mais deux hommes vont et viennent à l’intérieur de l’église, la porte est ouverte, on peut voir l’intérieur, mais on n’entre pas. Ils ont tendu une corde pour barrer l’entrée. En regardant la nef, on est frappé par ce curieux jubé qui monte jusqu’au plafond, et sépare le chœur avec son abside plate. En ces temps médiévaux, l’influence du rite grec est forte dans la région, aussi certains voient-ils dans ce jubé une sorte d’iconostase. Mais la plupart, considérant que le jubé est très rare par ici, y voient plutôt une influence française, avec fonction de séparation, soit de la population laïque d’avec les religieux, soit des convers d’avec les moines. À l’éclairage, à la présence de grilles, on devine qu’il y a sur la droite une nef latérale. Elle est composée de quatre travées perpendiculaires, selon le modèle bourguignon de Fontenay. Une autre nef latérale, à gauche, a-t-elle été projetée et non réalisée, ou bien a-t-elle été construite, s’est-elle écroulée, et les Bénédictins ont-ils jugé inutile de la reconstruire, cela fait débat entre les spécialistes. J’ai lu les arguments des uns et des autres. Il Negri, l’Enlart, la Fraccaro (avec l’article devant leur nom, bien sûr, puisque je lis tout cela en italien) se bouffent le nez sur tout, l’orientation, le jubé, la nef gauche. Et j’ai beau lire leurs analyses, le néophyte que je suis en architecture et en histoire de l’architecture est totalement incapable de prendre parti.

 

Au treizième siècle, on construisait en gothique, mais cette église est romane. Évidemment, mes spécialistes ne sont pas d’accord sur l’interprétation de ce fait. L’un d’entre eux pense que les moines n’ont pas jugé le gothique adapté à une zone soumise à de fréquents mouvements telluriques, tandis que les autres y voient le choix d'une architecture bourguignonne archaïque appliquée à un édifice du treizième siècle, mais influencée par des éléments artistiques locaux.

 

593k8 Agrigente, Ekklesiasterion et oratoire de Phalaris

 

593k9 Agrigente, Ekklesiasterion

 

593k10 Agrigente, Ekklesiasterion

 

Tout près de l’église San Nicola se trouvent les restes de l’Ekklesiasterion grec. Le mot grec ekklesia, que les Latins ont repris tel quel en ecclesia (puisque l’alphabet grec n’est pas le même que l’alphabet latin, la transcription du kappa grec par un K en français n’est qu’une convention. Les Romains l’ont transcrit par un C) signifie "assemblée". De là viennent le mot français église, le mot espagnol iglesia et, même s’il a davantage subi d’évolution à travers le temps, le mot italien chiesa. Le titre de la comédie d’Aristophane Ekklesiazousai, participe féminin pluriel, est généralement traduit en français par L’Assemblée des femmes. L’ekklesiasterion est donc le lieu où se réunit l’assemblée du peuple. Il a été construit tout à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, peut-être tout au début du troisième siècle. Les Romains, avec leur manie du gigantisme, l’ont agrandi jusqu’à ce qu’il puisse accueillir 3000 personnes. Et puis, au début du premier siècle avant Jésus-Christ, il a été abandonné. On peut encore voir au sol un fragment de mosaïque.

 

593k11 Agrigente, oratoire de Phalaris

 

Lorsque cet amphithéâtre d’assemblée du peuple qui, sous les Romains, s’appelait un comitium en langue latine, cessa d’être utilisé pour des réunions politiques, on en fit une esplanade à l’extrémité de laquelle on construisit ce petit temple sur un soubassement auquel on accédait par quelques marches. Il était à l’origine intégralement recouvert de stucs, dont il ne reste plus aujourd’hui que des traces blanches sur les murs. Au Moyen-Âge on en a fait un oratoire chrétien. On parle de ce petit bâtiment sous le nom d’oratoire de Phalaris. Même à présent qu’il a repris son statut de vestige de l’Antiquité, on continue de l’appeler oratoire, soit. Mais pourquoi Phalaris, ce terrible tyran d’Agrigente mort vers 554 avant Jésus-Christ, alors que ce petit édifice ne verra le jour que quatre siècles et demi plus tard, je ne me l’explique pas.

 

Mais c’est l’occasion, avant de conclure mon article d’aujourd’hui, de dire deux mots de ce charmant monsieur. J’ai écrit ici un jour que le terme grec tyrannos désignait l’exercice du pouvoir absolu et ne signifiait pas a priori exercice avec cruauté. Mais je nuançais tout de suite après en disant que la nature humaine étant ce qu’elle est, dès lors qu’un homme disposait du pouvoir absolu il était bien rare qu’il n’en fasse qu’un bon usage. Et Phalaris était d’une rare cruauté. Il fallait sans cesse inventer pour lui de nouveaux supplices à appliquer à ses ennemis, ou même à des personnes qui n’étaient pas ses ennemis lorsqu’il avait envie de victimes. Un jour, un artisan d’Agrigente lui présenta un taureau d’airain dans lequel on pouvait enfermer quelqu’un, et avec une ouverture en face de la bouche. Si l’on allumait le feu dessous, les hurlements du supplicié à l’intérieur donneraient l’impression que c’était le taureau qui poussait de furieux beuglements. Phalaris trouva l’idée excellente, et décida d’en faire profiter, pour étrenner le taureau, son génial inventeur. Et après avoir ainsi fait périr cet artisan et s’en être bien amusé, il utilisa le taureau d’airain pour d’autres victimes. Excédée de tant de cruauté et d’horreur, la foule se saisit de lui, lui coupa la langue et le fit périr brûlé dans son taureau d’airain.

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10 octobre 2010 7 10 /10 /octobre /2010 00:11

592a Agrigente, San Pietro

 

 

Réservant pour demain la visite de la ville antique d’Agrigente, grecque sous le nom d’Akragas, puis romaine sous le nom d’Agrigentum, et enfin byzantine, nous nous rendons sur le site où l’ont transférée les Arabes sous le nom de Girgenti, à quelque distance. Les Normands y ont construit des églises, l’ont défendue contre les tentatives des Arabes pour la reprendre, mais ensuite la ville s’est ensommeillée jusqu’à son renouveau au dix-huitième siècle. En 1927 seulement, elle échangera son nom arabe de Girgenti contre l’ancien nom latin d’Agrigente. Goethe dit que son guide avait voulu lui montrer la ville moderne le premier jour, mais lui brûlait d’impatience de voir la ville antique, et nous aussi, nous avons parcouru négligemment cette ville moderne, un peu déçus, renonçant même à aller jusqu'à la cathédrale. Sur notre chemin, nous avons vu quelques églises, dont celle-ci, dédiée à saint Pierre.

 

592b1 Agrigente, San Lorenzo

 

592b2 Agrigente, San Lorenzo

 

Plus loin, devant cette église San Lorenzo, un panonceau nous allèche en annonçant des stucs de Serpotta, une Madonna del Melograno (une Vierge à la Grenade) de l’école de Gagini, mais à chacun de nos passages, à l’aller comme au retour, elle est fermée et rien n’en indique les jours ou heures d’ouverture. Dommage, nous devrons nous en passer. Nous nous contenterons de la façade.

 

592c1 Agrigente, église St François d'Assise

 

Sur une sympathique petite place, nous nous arrêtons à regarder la façade de l’église Saint François d’Assise. Lors de notre premier passage elle est fermée, mais un peu plus tard nous pouvons y pénétrer.

 

592c2 Agrigente, église St François d'Assise

 

592c3 Agrigente, église St François d'Assise

 

À l’intérieur, quelques discrets stucs lui donnent un cachet baroque. Tant la voûte de la nef que l’abside sont revêtues de fresques mettant en scène saint François d’Assise.

 

592c4 Agrigente, église St François d'Assise

 

Et aussi les murs. En 1208 un rêve fait abandonner à François sa vie dissolue, il se retire alors en communauté, avec notamment Pierre de Catane, et rédige sa règle. Grand succès, la communauté attire, des couvents s’ouvrent, mais la règle est floue, difficile à respecter, et très vite elle dégénère. François est déçu, il part pour l’Égypte, rencontre en 1219 le sultan Al-Kamel. Or la cinquième croisade est en cours, les croisés ont pris Damiette, port du delta du Nil à deux cents kilomètres au nord-est du Caire, et le sultan a déjà proposé de leur donner Jérusalem s’ils partent d’Égypte. Mais il s’est vu opposer un refus. Quand François se présente à lui, Al-Kamel le reçoit courtoisement, comme un ambassadeur. Tous deux s’accordent sur le fait que la récupération des Lieux Saints par les chrétiens vaut bien l’abandon de Damiette, mais le cardinal Pélage, légat pontifical et chef religieux de la croisade, continue de s’y opposer, il compte sur l’arrivée de Frédéric II avec son armée, mais on sait, comme je l’ai raconté dans ma fresque historique du 5 juillet dernier, que Frédéric II ne tiendra pas sa promesse de partir en croisade malgré l’excommunication que cela lui vaut, et seulement dix ans plus tard, en 1229, il négociera la restitution de Jérusalem sans guerre. Mais mon sujet ici n’est pas Frédéric II ni la croisade. François d’Assise, déçu, revient en Italie, quitte cette communauté qu’il désapprouve à présent, d’autant plus qu’elle se livre à l’enseignement (un jour qu’il se rendait dans un couvent de Bologne, apprenant qu’il s’y trouvait une école il a refusé d’entrer et il a tourné les talons), et il en confie la direction à Pierre de Catane. Ce que l’on voit sur ma photo représente la rencontre de saint François d’Assise avec le sultan Al-Kamel.

 

592c5 Agrigente, église St François d'Assise

 

Il n’y a quand même pas que saint François d’Assise dans l’église qui lui est consacrée. Entre autres, il s’y trouve cette grande Pietà. Contrairement à la représentation la plus courante, Marie ne tient pas Jésus sur ses genoux, elle ne le regarde pas d’un air triste. Ici Jésus est à terre, sa mère soutient sa tête et son buste contre elle, et elle se tourne vers le ciel. Le mouchoir blanc déployé dans sa main est en trop, à mon goût, maisen Sicile il semble être un accessoire nécessaire.

 

592d Agrigente, Mairie, ex-couvent dominicain (17e s.)

 

Sur la place qui porte le nom de l’enfant du pays, Luigi Pirandello, ce couvent dominicain est devenu, après la dispersion des ordres religieux, le bâtiment de la municipalité. Mais l’église qui y est accolée est restée dévolue au culte.

 

592e1 Agrigente, chambre de commerce, 1851

 

592e2 Agrigente, chambre de commerce 1851

 

Ce très beau bâtiment qui date de 1851 se donne des airs d’église, mais il n’en est rien et il n’en a jamais rien été, il se contente d’abriter la chambre de commerce. L’agneau de ma seconde photo est le dessous d’un montant de fenêtre (juste au-dessus de la porte, près de l’angle).

 

592f Agrigente, palazzo Celauro, 18e siècle

 

Dans la principale rue commerçante qui draine tout le centre d’Agrigente, la via Atenea, on peut admirer bon nombre de riches palais, comme ce palazzo Celauro, édifié au dix-huitième siècle, lors de la renaissance de la ville.

 

592g1 Agrigente, ensemble conventuel du Saint-Esprit

 

592g2 Agrigente, couvent du Saint-Esprit

 

Nous rentrions vers le bus qui nous ramènerait vers le camping, quand nous avons repéré un fléchage vers l’ensemble conventuel du Saint-Esprit. Comme il n’était pas tard, sans grande conviction nous avons pris cette direction, mais en arrivant nous n’avons pas été déçus, loin de là.

 

592h1 Agrigente, église du couvent du Saint-Esprit

 

592h2 Agrigente, Saint-Esprit, Serpotta 

 

Tant le couvent que l’église étaient fermés. Mais devant la porte, une petite dame nous a proposé de nous montrer les lieux. Elle est préposée à cela, et elle nous a ouvert l’église. Il nous a sauté aux yeux que ce foisonnement de stucs était dû à Serpotta, ce Giacomo Serpotta dont nous avons déjà admiré les œuvres à Palerme, le 5 août, dans "les trésors de la loggia".

 

592h3a Agrigento, chiesa Santo Spirito, Serpotta

 

592h3b Agrigente, église du couvent du Saint-Esprit

 

Sur les murs, une série de scènes en stucs représentent la vie de Jésus. Ici, nous avons l’Adoration des Mages et la Fuite en Égypte. Le souci du détail (comme ce palmier dattier pour faire couleur locale), les angelots et les "putti" partout, nous sommes en présence d’œuvres caractéristiques du style baroque et de la manière de Serpotta.

 

592h4 Agrigente, église du couvent du Saint-Esprit

 

Avant de quitter l’église, je voudrais encore montrer ce grand Christ magnifique, sur ce fond noir et vieil or qui évoque le deuil, avec des cadres en couronnes ou plus classiquement rectangulaires, contenant des photos. Je publie cette image à la fois pour la beauté du Crucifix et pour l’originalité du fond.

 

592i1 Agrigente, couvent du Saint-Esprit

 

Puis la petite dame, après avoir soigneusement refermé la porte de l’église, nous a ouvert une autre porte. Au bout de cette allée se trouve le cloître.

 

592i2 Agrigente, couvent du Saint-Esprit 

 

592i3 Agrigento, Santo Spirito 

 

592i4 Agrigente, couvent du Saint-Esprit

 

Pas de colonnades, pas de jardin bien entretenu au centre, ce que d’habitude on admire dans les cloîtres est absent ici. Mais ce qui est admirable, ce sont les bâtiments du treizième siècle, comme l’église. L’opposition est frappante entre la partie haute de la façade, rouge, plane, simple, avec d’étroites fenêtres géminées, et le rez-de-chaussée sur le rouge duquel se détache la blancheur de la pierre dont sont finement sculptées, je dirais même ciselées les portes et fenêtres, de style arabo-normand facilement reconnaissable. Sur mes photos, l’éclairage fait paraître les murs de ce rez-de-chaussée plus pâles qu’ils ne le sont en réalité.

 

Et puis avant de nous quitter, notre cicérone nous a dit que les religieuses font de délicieux gâteaux secs, et nous a proposé de leur en acheter. Ce que nous avons fait. Elle nous a introduits dans le couvent, a appelé une religieuse qui, derrière un guichet parce qu’elle est cloîtrée, a pris notre commande et est revenue un moment après. Je dois dire que le demi kilo que nous avons acheté n’a pas fait long feu. Nous aurions dû en prendre plus !

 

C’est sur cette note gourmande que nous avons achevé cette journée dans la ville moderne d’Agrigente.

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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 13:37

Aujourd’hui, nous avons effectué une visite technique que j’ai trouvée passionnante. De Marsala, nous sommes revenus aux alentours de Sélinonte, à une dizaine de kilomètres de cette ville, pour voir les Cave di Cusa, le mot cava, pluriel cave, signifiant "carrière" en italien, et Cusa étant un nom propre, celui du dernier propriétaire du terrain. Il s’agit de carrières de pierre calcaire exploitées par les Grecs de Sélinonte dans l’Antiquité pour la construction de leurs temples et de leurs bâtiments civils. J’en ai parlé il y a quelques jours, le 18 août, alors que nous visitions le temple de Zeus à Sélinonte. Je disais alors que nous pensions nous y rendre, c’est fait. Ce site n’attire pas les foules. Quand nous sommes arrivés, deux autres voitures seulement stationnaient sur le parking à l’entrée, or l’endroit n’est pas desservi par des bus et il est si loin de tout que l’on ne s’y rend pas à pied. Et ce n’est pas le coût excessif du billet d’entrée ni les horaires d’ouverture incommodes qui peuvent rebuter, parce que le site est ouvert en permanence, non gardé et gratuit.

 

591a Cave di Cusa, début extraction colonne

 

Je ne montre pas, parce que c’est sans grand intérêt, les endroits d’où ont été extraits des blocs parallélépipédiques. Cela laisse des surfaces verticales, comme des falaises. On ne se rend pas compte qu’il s’agit d’une carrière. Ce qui est intéressant, c’est la technique d’extraction des colonnes cylindriques. Dans certains temples, les colonnes sont d’un seul tenant, mais celles que l’on fabrique ici, comme on l’a constaté sur les ruines de Sélinonte, sont constituées d’un empilement de tambours. Ci-dessus, on voit comment on commençait à dégager la forme du tambour.

 

591b Cave di Cusa, extraction colonne

 

Sur cette photo, on voit la technique d’extraction. Un sillon est taillé tout autour pour dégager la colonne, et des trous sont percés sur le côté. Ainsi, grâce à des madriers plantés dans ces trous, on pouvait déplacer la colonne jusqu’à l’endroit où on la chargeait sur un chariot.

 

591c Cave di Cusa, après extraction colonne

 

Ici et là, on peut voir l’emplacement, concave, laissé par un tambour extrait et emporté. La végétation a beau envahir la carrière, l’érosion a beau avoir fait son œuvre, tout est encore bien visible.

 

591d Cave di Cusa, tambours de colonne dégagés

 

Et voici des tambours achevés, complètement dégagés, prêts à être emportés. Et qui sont restés. Tout comme, sur mes deux premières photos, on voyait des colonnes partiellement extraites, et on constatait que le travail avait été interrompu. Et puisque diverses données indiquent que l’activité a cessé dans ces carrières à la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ, il n’y a plus de doute : en 409 la ville est détruite par les Carthaginois, tous ses habitants sont tués, ou faits prisonniers, ou chassés. Le temple de Zeus, auquel étaient destinées ces colonnes, est à terre, et il n’y a plus personne, ni pour y célébrer un culte, ni pour le reconstruire, ni pour extraire les pierres nécessaires ou pour transporter celles qui sont déjà extraites.

 

591e Cave di Cusa, tambour de colonne abandonné

 

591f Cave di Cusa, tambour de colonne abandonné

 

Aussi l’activité des carrières s’arrête-t-elle subitement, abandonnant des colonnes extraites ou en cours d’extraction, simultanément avec l’effondrement des grands temples de la cité voisine.

 

Le site de ces carrières est vaste, c’est à la fois une agréable promenade dans une nature non polluée et une visite technique intéressante. De plus, l’arrêt manifestement subit de l’activité évoque un point d’histoire émouvant parce qu’il constitue un drame humain déchirant et une catastrophe irréparable pour l’histoire de l’art. Voilà pourquoi je recommande vivement cette visite qui semble a priori peu motivante à en juger par le faible nombre de visiteurs.

 

Cela nous a pris un bon moment, mais mon article est court parce que, vu à travers les photos, cela semblerait répétitif. Puis nous avons pris la route et nous sommes rendus à Agrigente pour y passer la nuit. Sur Internet, nous avions trouvé des adresses pour nous accueillir, et nous ne pouvions pas nous tromper parce que nous disposions de coordonnées en degrés, minutes et secondes que nous avons entrées dans notre GPS. Mais les deux adresses étaient fausses, aucun équipement n’était prévu pour accueillir les camping-cars. Après avoir un peu erré, nous avons finalement trouvé un camping à quelques kilomètres de la ville.

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8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 01:55

590a1 Marsala, salines

 

 

590a2 Marsala, marais salants

 

Week-end. Notre ami palermitain Angelo ne travaille pas. Il est monté dans sa vaillante petite Fiat Cinque Cento et il a fait le trajet pour nous retrouver à Marsala. Nous laissons le camping-car sur le grand parking aménagé où nous avons passé la nuit et embarquons dans son jouet à roulettes. Il nous emmène à quelques kilomètres au nord, en direction de Trapani, là où ont été créés des marais salants. Ce n’est pas à proprement parler pour les salines que nous sommes ici, mais c’est beau, c’est intéressant, nous nous y attardons un peu.

 

590a3 Marsala, salines

 

590a4 Marsala, salines

 

Si nous sommes ici, c’est pour aller sur l’île de Mozia. Il n’empêche, ces salines nous attirent, puisque lors de notre retour de l’île nous nous y arrêtons de nouveau au moment où le soleil décline. Nous allons même vers un vieux bâtiment où on vend hors de prix des souvenirs pour touristes qui nous font fuir. Mais revenons à notre sujet principal, l’île de Mozia.

 

590b1 de Marsala à Mozia

 

590b2 Mozia vue du bateau

 

Ce n’est pas la haute mer. Nous sommes dans une lagune, et l’île est toute proche du continent. Je dis "le continent", parce que la Sicile est si grande, surtout comparée à cet îlot, que c’est l’impression que j’en ai. Le bateau qui fait la liaison n’a pas d’horaires précis, il traverse quand il y a suffisamment de passagers et, comme il est petit, c’est vite fait. La deuxième de ces photos permet de voir comme l’île est petite.

 

590c1 Mozia, remparts

 

590c2 Mozia, remparts

 

Au huitième siècle avant Jésus-Christ, des Phéniciens installent sur cette petite île en face de la côte occidentale de la Sicile, entre les villes actuelles de Trapani et de Marsala, une étape sur les routes commerciales, et l’appellent MTW, les langues sémitiques ne notant pas les voyelles (c’est pourquoi, par exemple, on trouve les graphies Jéhovah et Yahweh à partir de YHWH en hébreu). Le simple comptoir va vite prospérer et devenir une ville phénico-punique, gravitant dans l’orbite de Carthage. Aux sixième et cinquième siècles, des Grecs s’installent un peu partout en Sicile, moyennant quoi les Puniques se concentrent en trois points, Panorme (aujourd’hui Palerme), Solonte (à une vingtaine de kilomètres de Palerme) et surtout MTW, très proche de Carthage où l’on peut se rendre sans longer de côtes ennemies, et en position stratégique isolée sur une île et bien protégée par de solides murailles. Mes photos ci-dessus en montrent un exemple. Elles s’étendaient sur 1200 mètres. Construites une première fois au milieu du sixième siècle, à trois reprises jusqu’à la fin du cinquième siècle elles ont été renforcées en construisant d’autres murs accolés aux précédents, ce qui en augmentait l’épaisseur. L’escalier montait vers le chemin de ronde, et à mi-hauteur, sur le palier que l’on distingue, une forte porte protégeait l’accès. Placer la porte au-dessus de marches rendait impossible l’usage d’un bélier pour la défoncer, ou alors le bélier était porté par des hommes montant les marches et devenait inefficace. C’est aussi là que se concentre la flotte punique de Sicile. On se rappelle le navire punique dont j’ai parlé sans pouvoir le montrer au musée de Marsala, mardi dernier 17 août.

 

590d1 Mozia, arrivée à la chaussée sous-marine

 

590d2 Mozia, arrivée à la chaussée sous-marine

 

De plus, de l’île, on se rend aisément sur la côte car la lagune en cet endroit est peu profonde et les Puniques ont établi une levée de terre et y ont construit une chaussée qui permet aux chars et aux piétons de passer. La rue ci-dessus, d’abord vue vers la terre, ensuite vue vers la mer, prolonge en ligne droite cette chaussée. L’aménagement des marais salants ainsi que la déplacement de l’embouchure de la rivière Birgi ont provoqué une élévation du niveau de l’eau, de sorte que désormais la route est sous-marine, mais à une faible profondeur, jamais plus d’un mètre sous la surface. Il est théoriquement possible aujourd’hui de se rendre à pied de Marsala à Mozia à condition d’accepter d’avoir de l’eau jusqu’à la ceinture.

 

590d3 Mozia, la chaussée sous-marine

 

590d4 Mozia, la chaussée sous-marine

 

Bien qu’il soit très clairement indiqué où commence cette route, je ne l’ai pas vue sous l’eau. Les photos ci-dessus ne sont donc pas de moi (pour la seconde, cela semble évident quoique j’en sois contemporain, puisqu’elle est des années 1950 ou même 1960), j’ai photographié la première sur un panneau placé à l’origine de la route, la seconde au musée. Les dernières recherches liées aux fouilles archéologiques permettent de dater cette route du milieu du sixième siècle. Sans doute s’agissait-il d’avoir une liaison aisée avec les riches plantations de la côte de Sicile ainsi qu’à ses ressources en eau douce, denrée rare à Mozia. Les grosses dalles de la chaussée sont posées sur une levée en cailloutis, dont la section est trapézoïdale pour être plus résistante aux poussées latérales des courants et reposer de manière plus stable sur le fond marin : à sa base, elle mesure 12,50 mètres de large, tandis qu’à sa partie supérieure, la chaussée mesure 7 mètres de large. Au total, entre Mozia et la côte, la route est longue de 1715 mètres. Quoique submergée, la route a été utilisée jusqu’au milieu des années 1970.

 

Au début du quatrième siècle avant Jésus-Christ, règne sur la puissante ville grecque de Syracuse le terrible tyran Denys l’Ancien. Il veut en finir avec l’influence punique en Sicile. Il a déjà assez à faire en combattant les autres Grecs. En 397, il arrive face à cette île que les Grecs appellent Motya. Les Puniques détruisent alors un secteur de leur route pour rendre l’accès plus difficile à l’ennemi et se retranchent derrière leurs murs. Denys fait combler cette interruption dans la route et arrive au pied des remparts. Il a mis au point une catapulte, la première dans l’histoire militaire, dont il va bombarder l’ennemi. Ayant ouvert une brèche dans les murs, les Syracusains croient prendre la ville mais ils se trouvent en butte à une résistance acharnée, mètre par mètre, rue par rue. Denys n’est pas patient et il est cruel. On lui a ralenti sa progression en détruisant la route, on a défendu les murs, on l’a contraint à un combat de rue long et épuisant, c’est plus qu’il n’en peut supporter, une fois maître de la ville il en fait exécuter tous les habitants, hommes, femmes, vieillards, enfants. Infime fut le pourcentage de population qui parvint à échapper au massacre.

 

Seulement quelques mois s’étaient écoulés quand, au printemps de 396, le général carthaginois Himilcon, avec une puissante armée, débarque à Panorme (Palerme), marche sur Motya et reconquiert l’île mais, pour des raisons stratégiques ou parce que les lieux étaient chargés d’une trop douloureuse mémoire, il préfère réinstaller les quelques survivants sur le continent, à Lilybée. Ainsi est née la future Marsala. Seuls quelques pêcheurs, depuis, y vécurent, et au onzième siècle les Normands ont donné l’île à l’abbaye de Santa Maria della Grotta, de Marsala, qui y installa des moines basiliens, lesquels rebaptisèrent l’île du nom du fondateur de leur ordre, San Pantaleo. Ils y ont même construit une petite basilique dédiée à ce saint, sous laquelle on a retrouvé des fosses pleines d’ossements de bovins et d’ovins, faisant penser à des sacrifices d’animaux dans un sanctuaire antique, que l’on nomme "sanctuaire de Cappiddazzu", mais on ne trouve plus trace ni de ce sanctuaire, ni de la basilique, les fouilles effectuées au début du dix-neuvième siècle avec les méthodes de l’époque ayant tout fait disparaître. Au début du vingtième siècle, un descendant de la famille anglaise Whitaker qui s’était enrichie avec la production et le commerce du vin de Marsala acheta l’île et y entreprit des fouilles approfondies et plus ordonnées. Aujourd’hui, sur l’île qui a repris son nom ancien de Motya italianisé en Mozia, un musée portant le nom de Whitaker présente le produit des fouilles. Ainsi, l’île n’a jamais été grecque, elle a appartenu aux Romains comme toute la Sicile mais n’a jamais été romanisée ni occupée par eux, et les moines y ont vécu sur une très petite partie sans s’occuper du reste. C’est vraiment dans la cité phénico-punique authentique que nous sommes aujourd’hui.

 

590e1 Mozia, nécropole

 

590e2 Mozia, nécropole

 

En faisant le tour de l’île, on peut voir ici les restes d’une nécropole. Les stèles retrouvées sont extrêmement nombreuses, mais la plupart d’entre elles ont été transportées dans le musée de l’île. Nous en verrons quelques unes tout à l’heure. Ailleurs, sur 400 mètres, s’étendait une zone industrielle, où étaient fabriqués en grande quantité de la vaisselle et des objets en céramique. Les archéologues ont retrouvé dans ce secteur deux fours de potier en forme de Oméga comme ceux, plus anciens, de Phénicie et de Palestine. Pour contrer l’avance de Denys en 397, une sorte de barricade a été élevée dans cette zone industrielle en accumulant des débris de poteries, des blocs de pierre provenant de constructions anciennes, un chapiteau et… une merveilleuse statue, l’Éphèbe de Mozia, que nous allons découvrir au musée.

 

590f1 Mozia, radoub ou eau lustrale

 

590f2 Mozia, radoub ou eau lustrale

 

Ailleurs, on trouve ce bassin. Longtemps il a été considéré comme un bassin de radoub pour les navires carthaginois. Cette hypothèse n’est pas abandonnée, quoique concurremment une autre hypothèse soit également prise en considération aujourd’hui, depuis qu’il a été découvert qu’une source d’eau douce l’alimente, et alimente aussi un sanctuaire dont on a retrouvé quelques traces à proximité. Il pourrait alors s’agir d’un bassin d’eau lustrale destiné à des bains rituels. En attendant que les fouilles et les recherches archéologiques choisissent la bonne interprétation, rendons-nous au musée.

 

590g1 il Giovane di Mozia

 

Dès l’entrée du musée, alors que l’on est en train de montrer son billet, par la porte de la première salle on aperçoit le fameux éphèbe de Mozia, qui gisait au milieu de tas de débris pour faire une barricade contre l’invasion syracusaine de 397 avant Jésus-Christ.

 

590g2 il Giovane di Mozia

 

590g3 l'éphèbe de Mozia

 

590g4 l'éphèbe de Mozia

 

Lorsqu’il a été retrouvé, en octobre 1979, la tête était séparée du corps. Bras et pieds sont brisés et manquent, seul en subsiste un fragment de la main appuyée sur sa hanche gauche. La sculpture est fortement érodée du fait du contact avec des matériaux durs pendant plus de deux millénaires, mais sans doute aussi parce que son transport de son emplacement d’origine à la barricade a été effectué sans aucune précaution, puisqu’on le sacrifiait. Sculpté dans le second quart du cinquième siècle avant Jésus-Christ, il constitue sans doute une commande punique réalisée en Sicile, quoique le marbre blanc à gros grain cristallin dans lequel il a été élaboré semble venir des Cyclades. Quelques traces de couleur suggèrent qu’il était polychrome.

 

Un artiste, peintre, sculpteur, a nécessairement des connaissances anatomiques, mais il a devant lui un modèle auquel il demande de prendre une position et sur lequel il peut observer les saillies des muscles. Ici, sur une statue amputée, il convient de faire l’inverse : à partir de la représentation de la saillie des muscles, il fallait reconstituer la position. C’est donc avec l’aide d’anatomistes que les archéologues ont déterminé que l’éphèbe avait le bras droit tendu en avant. Pour le gauche, la main posée sur son flanc était un indice suffisant. On évalue qu’entier, avec ses pieds, il devait mesurer environ 1,94 mètre. Sur une tunique plissée, un large bandeau serre sa poitrine. On remarque (bien visibles sur ma photo) des trous sur ce bandeau. Il y a d’autres trous sur sa tête (on en aperçoit un sur son oreille), et son crâne est peu travaillé, la chevelure bouclée n’étant représentée qu’en bandeau tout autour. Ce sont là des indices certains que des éléments décoratifs étaient fixés sur son torse, et qu’un couvre-chef s’appliquait à la limite des cheveux qui, dès lors, semblaient en dépasser. Ces accessoires étaient faits d’un matériau différent, vu la taille des trous c’était probablement du métal, cuivre, bronze ou or.

 

590g5 Mozia, l'homme qui a découvert le Giovane

 

590g6 Mozia, l'homme qui a découvert l'éphèbe

 

Notre ami Angelo connaît ce gardien du musée depuis des années. Nous avons ainsi eu l’occasion de parler un peu avec lui, et il nous a dit quelque chose dont jamais il n’avait parlé à Angelo. Non par pudeur, ou pour faire des cachotteries, mais parce qu’il n’y attache aucune importance et que seul le hasard de la conversation d’aujourd’hui l’amène à en parler. En 1979, il louait ses bras aux archéologues fouillant la zone industrielle. En octobre, on allait finir les fouilles avant l’hiver et clore le chantier. On en était au dernier jour, l’après-midi était déjà avancé, on allait conclure quand la pioche de ce monsieur a frappé quelque chose de dur, et a fait sauter un petit éclat de marbre. Il venait de découvrir la statue de l’éphèbe, et on peut voir, sur le bord de la tunique, au niveau de la cuisse, le fragment de marbre qui a éclaté sous sa pioche. Interrogé sur ce qu’il a alors ressenti face à une telle découverte, il a répondu qu’on l’a requis pour garder la statue pendant la nuit là où elle avait été trouvée car on ne la transporterait en lieu sûr que le lendemain, et qu’on l’a muni d’un fusil car les trafiquants d’antiquités sont toujours aux aguets et rôdent. Alors lui, il a mis à profit sa nuit de veille et son fusil pour tuer quelques lapins dont il a fait un bon civet. Tel est le souvenir qu’il en garde.

 

590h1 Mozia, musée, stèles funéraires

 

J’ai évoqué les nombreuses stèles retrouvées dans la nécropole. En voici quatre, représentant le défunt. En effet, elles représentent toutes, soit un personnage, soit une amphore ou un autre récipient.

 

590h2 Mozia, musée, stèle funéraire pour Baal Hamon

 

Cette stèle porte sur son pied un inscription en alphabet et langue puniques. Je ne connais ni l’alphabet ni la langue des Carthaginois, aussi dois-je m’en remettre dans ce domaine à l’information donnée par le musée. Je recopie donc ici le texte transcrit dans notre alphabet, ainsi que ma propre traduction en français de la traduction en italien. Presque toutes les dédicaces sont destinées au dieu Baal Hamon.

 

590i Mozia, musée, pierre marquée par un gril

 

J’ai choisi cette photo parce que je trouve –comment dire ? Amusant ? Intéressant ? Émouvant ?– Ou peut-être les trois à la fois, ce témoignage de la vie quotidienne. C’est une tuile, trouvée dans l’île, qui porte la marque d’un gril chaud. Cet objet date du quatrième siècle avant Jésus-Christ, alors qu’Himilcon avait repris Motya aux Syracusains, et sans doute avant qu’il transfère les survivants du massacre de 397 vers Lilybée, à moins que ce ne soit l’un des rares pêcheurs établis dans l’île ou seulement de passage, se grillant quelques poissons fraîchement pêchés pour son déjeuner avant de reprendre le travail puis de regagner la côte le soir avec ses prises.

 

590j Mozia, musée, lécythes

 

Je n’ai rien à dire au sujet de ces lécythes, puisque l’étiquette du musée est lisible sur ma photo. Ils datent du quatrième siècle avant Jésus-Christ, ils proviennent de Lilybée (mais avec un point d’interrogation), ils portent une décoration réticulée.

 

590k1 Mozia, musée, vieille femme ivre

 

Je vais terminer avec deux photos de vases à forme plastique que je trouve originaux. Celui-ci vient de la nécropole de Birgi, près de Trapani (c’est là que se trouve l’aéroport de Trapani, où arrive pour la Sicile la compagnie aérienne low cost Ryanair), et date de la fin du quatrième siècle ou du début du troisième. Cette céramique à vernis noir représente une vieille femme ivre… Sujet qui justifie que je la place dans ma sélection.

 

590k2 Mozia, musée, tête d'Africain

 

Et l’autre vase plastique à vernis noir, légèrement plus ancien (seconde moitié du quatrième siècle), provient de la nécropole de Lilybée (je répète, Lilybée, c’est Marsala, sur la côte, là où Himilcon a transféré les survivants de Motya). Il représente une tête d’Africain. Les Puniques ne se privaient pas, parfois, de faire esclaves des Noirs d’Afrique, sans d’ailleurs que ce soit particulièrement l’expression d’un racisme, parce qu’ils réduisaient en esclavage, tout comme le faisaient les Grecs eux-mêmes et comme le feront à leur tour les Romains, les hommes et les femmes d’âge et d’état physique "productifs" faits prisonniers lors des guerres, quelle que soit la couleur de leur peau. Mais également ils commerçaient activement avec leurs voisins d’Afrique. Par conséquent ce vase peut évoquer un esclave comme il peut évoquer une relation commerciale. Il peut aussi avoir été simplement imaginé pour donner un petit côté exotique et décoratif à un objet usuel.

 

Sortant du musée, nous nous sommes dirigés vers l’embarcadère, parce que le patron du bateau nous a dit qu’il partait pour sa dernière traversée à 18 heures. Comme je l’ai dit, nous sommes allés faire un petit tour pour revoir les salines, puis la Fiat d’Angelo nous a ramenés à Marsala. Nous nous y sommes promenés et y avons dîné avant de dire au revoir à Angelo qui regagnait cette nuit ses pénates à Palerme.

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4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 00:16

Il y a tant à voir à Erice que, lors de notre premier passage il y a deux semaines, le 7 août, nous sommes repartis frustrés. Et le soir, lisant pour rédiger mon article du jour la documentation glanée dans la journée, je n’ai fait qu’augmenter ma frustration. Natacha, de son côté, regrettait vivement de ne pas avoir visité le château dont parle en termes dithyrambiques l’un de ses auteurs de prédilection, Iwaszkiewicz, notamment pour la vue panoramique que l’on a depuis la terrasse. Eh bien puisque nous n’en sommes pas loin, nous décidons de retourner aujourd’hui à Erice.

 

589a Erice, castello di Venere

 

D’abord, le château. Sur cette roche, des hommes ont vécu dans les temps préhistoriques. On a retrouvé là des objets de pierre, de terre cuite, de bronze qui le prouvent. Au septième siècle a été dédié à une importante déesse de la fécondité un temple où l’on pratiquait la prostitution sacrée, nous apprennent des inscriptions. Cette déesse était Astarté du temps des Phéniciens, et les Grecs ont poursuivi le même culte avec les mêmes rites en l’honneur d’Aphrodite. Quand les Romains sont arrivés, ils ont trouvé à cette déesse des points de ressemblance avec Vénus, ils ont pensé que c’était elle et ont célébré le culte de la Vénus Ericina, la Vénus d’Erice. Et ce culte a eu tellement de succès qu’il s’est exporté jusqu’à la capitale : à Rome, deux temples ont été élevés en l’honneur de Vénus Ericina. Une pièce de monnaie frappée en 57 avant Jésus-Christ par le consul Considius Nonianus porte l’inscription ERUC. et représente au revers un temple avec des colonnes sur ses quatre côtés. Parmi les rites de ce culte figurait l’envol de colombes symbolisant son départ pour Sicca Veneria, en Afrique, le 25 octobre, ainsi que son retour pour les beaux jours, le 23 avril.

 

589b1 Erice, castello di Venere

 

Avec l’Antiquité tardive et la montée du christianisme en concomitance avec le déclin du paganisme, le temple de Vénus a peu à peu été abandonné puis est tombé en ruines. Une légende veut que ce soit l’empereur Constantin qui en ait décidé la destruction, une autre légende raconte qu’il s’est écroulé de lui-même dans la nuit de la naissance de Jésus. Quand, au onzième et au douzième siècles, les Normands sont arrivés, il ne restait presque plus rien des ruines du temple. Ils ont commencé à bâtir là le château, et en même temps une petite église dédiée à Sainte Marie de la Neige (Santa Maria della Neve). Et puis au seizième siècle on a comblé les douves, abattu le pont-levis et construit une route avec rampe d’accès. Dans les années trente du vingtième siècle, pour mener des fouilles archéologiques, on a abattu des murs intérieurs et creusé le sol…

 

589b2 Erice, castello di Venere

 

589b3 Erice, castello di Venere

 

Avant d’entrer, nous remarquons l’aigle et la couronne du blason de Charles Quint sculptés dans le mur de façade juste au-dessus de la porte. La Sicile, on s’en souvient, était sous domination espagnole, avec un vice-roi pour la gouverner. Mais j’en ai déjà parlé à plusieurs reprises au sujet de la statue de ce même Charles Quint à Palerme. Et au-dessus, on peut admirer une jolie fenêtre gothique géminée.

 

589c1 Erice, castello di Venere

 

Puis nous pénétrons à l’intérieur de ces puissants murs qui dominent la ville d’Erice, elle-même juchée sur son éperon rocheux à plus de 750 mètres au-dessus de la mer et de Trapani. Diodore de Sicile, au premier siècle avant Jésus-Christ, raconte que "près d’Erice, il y avait une roche à pic, si haute que les constructions autour du temple d’Aphrodite menaçaient de finir au fond du précipice". Mais, tel Zorro, Dédale est arrivé. Dédale, c’est cet ingénieur génial originaire d’Athènes, exilé en Crète après le meurtre de son neveu, qui, afin que Pasiphaé puisse satisfaire son horrible désir sexuel zoophile pour le taureau furieux, lui confectionna une génisse où se glisser, si ressemblante à un vrai animal que le taureau fut abusé, la monta et ainsi satisfit Pasiphaé, c'est lui qui a été l’architecte du fameux Labyrinthe, qui a soufflé à Ariane le moyen de sauver Thésée grâce à la pelote de fil qu’il dévida pour retrouver son chemin, c'est lui qui a pu, en compagnie de son fils Icare, échapper à son emprisonnement dans le Labyrinthe où le roi Minos l’avait jeté, furieux qu’il ait contribué à sauver Thésée, en s’envolant grâce à des ailes de sa confection (mais la cire qui fixait les ailes d’Icare ont fondu quand ce prétentieux a voulu s’approcher du soleil, et il s’est abîmé en mer), lui aussi qui, après avoir atterri à Cumes, non loin de Naples vers le nord, se cacha ensuite en Sicile à Camicos (Agrigente), et qui remercia le roi Cocalos de l’y avoir gardé et protégé jusqu’à ce que les filles de Cocalos aient tué Minos. Eh bien ce Dédale, pour remercier Cocalos, effectua de grands travaux en Sicile. Nous pouvons à présent retrouver Diodore qui ajoute, à propos de ces maisons risquant de s’effondrer dans le précipice, que "Dédale consolida ces constructions, enferma la roche dans un mur et en agrandit le sommet de façon admirable. Ensuite, il confectionna pour Aphrodite Ericina une ruche en or, œuvre extraordinaire, qui imitait à la perfection une vraie ruche".

 

589c2 Erice, castello di Venere

 

Ce que nous découvrons ne ressemble pas à l’intérieur d’un château tel, par exemple, que celui des Normands à Palerme, ce sont des ruines moyenâgeuses, fragments de murs abattus et sol de terre. Encore au début du vingtième siècle on pouvait, paraît-il, trouver des traces de thermes et de leurs installations datant de l’époque du temple de Vénus Ericina, ce qui laisse supposer que les fidèles, pour pouvoir s’approcher de l’aire sacrée, devaient être en état de pureté, et donc se soumettre à un bain rituel.

 

589d1 Erice, castello di Venere, panorama

 

Il est vrai, comme le disait Iwaszkiewicz, que de la terrasse la vue est surprenante. Elle embrasse tout l’horizon. Du côté de Trapani, on peut voir les marais salants et les diverses couleurs qu’ils prennent en séchant, du bleu au blanc en passant par un curieux rose.

 

589d2 Erice, castello di Venere, panorama

 

À l’opposé, on voit la côte vers Valderice où j’ai séjourné au camping du Lido pendant que Natacha était à son colloque en Pologne, avec cet énorme rocher qui ferme la vaste baie.

 

589d3 Erice, castello di Venere, panorama 

 

Mais il n’y a pas que l’horizon. Par exemple, cette étonnante construction, un petit château semble-t-il, agrippé au flanc du mont, à mi-chemin de la plaine et d’Erice, seulement accessible par cet escalier taillé dans le roc, que l’on distingue à ses pieds.

 

589e Erice, San Giovanni Battista

 

Ou encore, au loin, cette église San Giovanni Battista, que je prends ici au téléobjectif, mais que nous allons voir de plus près par la suite. Eh bien c’est elle qui va me servir de transition. Après cette visite du château nous redescendons et allons suivre la limite nord de la ville qui nous mène à l’église.

 

589f1 Erice, San Giovanni Battista

 

589f2 Erice, San Giovanni Battista

 

Des travaux et des échafaudages en défigurent provisoirement la façade côté rue, mais une porte donne accès à un petit jardin de l’autre côté et permet d’apprécier la belle façade de cette église du quatorzième siècle.

 

589g1 Erice, San Giovanni Battista

 

L’intérieur, dont l’ambiance plutôt dix-septième siècle trahit des travaux de modification, contient quelques œuvres intéressantes, comme ce fragment de fresque qui montre une Vierge ou une sainte au doux visage et au regard pensif.

 

589g2a Erice, église St Jean Baptiste, Vierge

 

589g2b Erice, église St Jean Baptiste, Vierge

 

Mais j’aime particulièrement cette belle Vierge à l’Enfant (Madonna col Bambino), dont le marbre blanc ressort mal, hélas, sur le blanc des murs. Aussi ai-je eu l’envie de découper ce détail avec Photoshop et de le faire ressortir sur fond noir. Le photographe professionnel est autorisé à venir ici avec un drap noir, un grand cadre sur lequel il le tend, un matériel d’éclairage. Pour l’amateur, un bon logiciel et un peu de temps de travail aboutissent, finalement, presque au même résultat. Quelle merveille, cette statue !

 

589h Erice, quartier espagnol

 

Poursuivant notre tour du mont nous apercevons le quartier espagnol d’Erice, qui s’est développé hors les murs, sur les pentes côté nord en regard de la mer. Ce ne sont pas les quartiers les plus chic, les plus huppés, les plus chers d’Erice, mais ce sont ceux qui, à part le château, jouissent de la plus belle vue.

 

589i1 Erice, murs élymo-puniques

 

589i2 Erice, murs élymo-puniques

 

Les murs élymo-puniques d’Erice. Je ne vais pas revenir sur l’explication de qui sont les Élymes, je l’ai déjà fait le 7 août, lors de notre première visite d’Erice, j’ai même évoqué ces murs mais je ne les avais pas montrés, tout simplement parce que nous ne les avions pas vus. Les voici, ainsi que la Porta Carmine qui y a été ouverte au douzième siècle. Il reste environ 700 mètres de ces murs datant du huitième siècle avant Jésus-Christ, sur le bord nord-ouest de la cité médiévale. Grâce à ces murs, j’ai appris une particularité de la langue italienne. Le mur, c’est il muro, substantif masculin. Mais si l’on sait que le pluriel de l’article est li au masculin et le au féminin, on appréciera que le pluriel du mur soit tantôt le masculin li muri (les murs de la maison), tantôt le féminin le mura (les murs de la ville, les remparts). Ce féminin pluriel en A, cela fait drôle. Je me demande en fait si ce ne serait pas le A du neutre pluriel latin mais, n'ayant jamais étudié la morphologie historique de l'italien, je me garderai bien de rien affirmer.

 

589i3 Erice

 

Cette cité médiévale a laissé des empreintes évidentes dans le tracé sinueux et capricieux de ses ruelles étroites au beau pavage rendu luisant par le poli des ans.

 

589j Erice, Sant'Isidoro

 

En poursuivant notre retour vers la sortie de la ville, nous passons devant la porte ouverte d’une petite chapelle. C’est Sant’Isidoro. Elle ne vaudrait sans doute pas un long détour, mais je trouve intéressante cette énorme décoration, draperie de bois, couronne, disproportionnée avec l’Enfant Jésus tout de blanc vêtu comme un petit prince.

 

589k cathédrale d'Erice

 

Nous sommes presque à la sortie de la ville, nous sommes en vue du clocher de la cathédrale, quand les cloches se mettent à sonner à toute volée. C’est, nous allons le voir en arrivant sur le parvis, pour un mariage. Mais d’où nous sommes, j’aime bien cette image de ces deux hommes, chacun mouvant le battant de l’une des cloches à l’aide d’une corde. Système manuel. Cela me rappelle un travail réalisé par les étudiants de BTS MAI (brevet de technicien supérieur en mécanismes et automatismes industriels) du dernier établissement que j’ai dirigé, le lycée Léonard de Vinci, à Melun. Un professeur de génie électrique du lycée, Monsieur Peutot, est maire de la commune de Faÿ-lès-Nemours, un bourg de Seine-et-Marne. Depuis la loi de nationalisation des biens du clergé du 2 novembre 1789, l’église de Faÿ-lès-Nemours est propriété publique, et elle a été remise à la commune qui doit en assumer la charge. C’est ainsi que monsieur Peutot, en gestionnaire municipal avisé et en pédagogue imaginatif, a proposé aux étudiants de ce BTS de réaliser une automatisation de la cloche. Un travail de conception et de construction intéressant et motivant pour les étudiants, une substantielle économie pour le budget municipal, tous sont gagnants. J’ai assisté à l’inauguration, c’était un succès. Forts de l’expérience de leurs aînés, les étudiants de la prochaine promotion pourraient se rendre à Erice pour moderniser le campanile de la cathédrale, pourquoi pas ?

 

Après cela, nous sommes redescendus dans la plaine vers le camping-car. Mais avant de terminer cet article, parce que j’ai parlé de la langue italienne au sujet des murs, je dois céder à ma marotte linguistique en français. J’ai évoqué Faÿ-lès-Nemours. Quiconque a fait du latin connaît le premier vers de la première Bucolique de Virgile : "Tityre, tu patulæ recubans sub tegmine fagi…", Tityre, toi qui es allongé à l’ombre d’un grand hêtre… Par conséquent, fagus, c’est le hêtre. Faÿ n’est que l’évolution française de ce mot latin (comme pagus / pays, paganus / païen), une hêtraie, ou du moins un lieu où croissent quelques hêtres. Soit dit en passant, j’ai cherché trace de hêtres à Faÿ, je n’en ai pas vu un seul, mais il ne fait aucun doute que c’est de cet arbre que le bourg a pris son nom. Par ailleurs, le latin latus, qui signifie côté (italien lato, espagnol lado) a évolué vers lez, lès ou (un lé de tapisserie, c’est la largeur de la bande de papier peint ou de tissu). Il ne s’agit donc nullement de l’article défini, d’abord parce que dans les noms de villes lès prend un accent grave, ensuite parce qu’on l’utilise avec des noms singuliers (ce n’est pas évident avec Nemours qui se termine par S, mais c’est clair dans Saint-Rémy-lès-Chevreuse). En conséquence de tout mon fatras, on voit que le nom de ce bourg de Faÿ-lès-Nemours signifie "le bois de hêtres à côté de Nemours". Fin de l’épisode, fin de mon article. Rideau.

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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 23:41

588a Ségeste, théâtre antique

 

588b Ségeste, théâtre antique, avant l'Électre-copie-1 

Nous sommes revenus à Ségeste. Lors de notre visite à Marsala, nous avons pu acheter des billets pour une représentation de l’Électre d’Euripide au théâtre antique de Ségeste. Natacha connaît un peu la légende, mais elle est surtout attirée par le cadre et la présentation, l’atmosphère. Quant à moi, je sais que je ne comprendrai pas beaucoup plus qu’elle les paroles italiennes des acteurs, mais cette pièce que j’ai lue en grec il y a bien des années, que j’ai traduite, que j’adore (ma préférée d’Euripide, avec Alkestis), je m’en souviens scène par scène et je brûle, moi aussi, de la voir jouée dans ce cadre antique.

 

On n’a pas le droit de monter à pied au théâtre. Il nous faut faire la queue et attendre, longtemps, les bus qui vont nous hisser là-haut. Puis nous nous installons. Certains ont apporté des coussins. Nous en possédons, que nous mettons sur nos sièges de camping, mais nous avons négligé de les prendre, oubliant que les gradins de la cavea antique sont en pierre, et que la pierre, c’est moins moelleux que le duvet d’oie. Mais le plaisir va nous faire très vite oublier ces viles considérations matérielles.

 

588c Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Eur-copie-1

 

La représentation va commencer avec une bonne demi-heure de retard. Les acteurs portent des costumes librement inspirés de l’époque, mais le coryphée, celui qui vient au nom de l’auteur nous expliquer les circonstances, résumer ce que la pièce ne montre pas, est en costume contemporain. Je trouve l’idée excellente. À l’époque d’Euripide, on séparait nettement le chœur avec son chef de chœur le coryphée, des acteurs qui représentaient l’action. Dans une mise en scène adaptée au public d’aujourd’hui je pense que cela ne trahit pas les intentions de l’auteur, bien au contraire.

 

588d Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Eur-copie-1

 

588e Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Eur-copie-1 

 

Voici Électre, au début, qui déplore son sort et les événements tragiques qui ont marqué sa famille. Et nous la retrouvons avec le vieillard qui va reconnaître Oreste. Elle vérifiera que c’est bien lui, après tant d’années, en reconnaissant la cicatrice laissée dans son arcade sourcilière.

 

588f Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Euripide

 

Et puis voilà la terrible Clytemnestre, celle qui avec l’aide de son amant Égisthe a tué son mari Agamemnon à son retour de Troie, qui règne sur Argos avec Égisthe et qui, pour éviter les revendications de succession ou les vengeances, a donné sa fille Électre en mariage à un paysan, laquelle a pris soin d’éloigner son frère cadet Oreste pour le mettre en sûreté chez un oncle. La pièce se passe des années plus tard, quand Oreste devenu un homme revient à Argos incognito. En tuant leur mère, le frère et la sœur vont venger leur père mais commettre un matricide qui va les faire poursuivre par les Érinyes.

 

588g Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Euripide

 

588h Ségeste, théâtre antique, l'Électre d'Euripide

 

La pièce est finie. C’était prenant, émouvant, merveilleusement joué dans ce cadre exclusif. Nous ne sommes pas déçus. La foule non plus, car les bravos suscitent plusieurs rappels. C’est quand les acteurs se sont retirés que nous ressentons la dureté des sièges…

 

588i Ségeste, théâtre antique, après l'Électre d'Eurip 

588j Ségeste, théâtre antique, après l'Électre d'Eurip

 

Il faut redescendre, à présent. Nous restons parmi les derniers à profiter de ce théâtre, mais arrive le moment où l’on ne peut plus rester. Heureusement, pour la descente, il est permis de ne pas emprunter les bus. Nous faisons donc les deux kilomètres dans la fraîcheur de la nuit et avec face à nous l’admirable spectacle du temple éclairé. Mais pour le prendre en photo il aurait fallu nous munir d’un pied… Parfait, j’en garderai jalousement l’image pour moi gravée sur ma rétine et, égoïstement, je n’en ferai profiter personne sur mon blog.

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