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29 mai 2010 6 29 /05 /mai /2010 01:27

 

 

502a Naples, publicité

 

En descendant du train, nous allons attendre un bus place Garibaldi. Devant l’arrêt de bus, nous voyons cette excellente publicité : auprès de l’image de cette toute jeune femme, la légende dit "Grand-mère Irma, 68 ans. Elle boit de l’eau LILIA". Et puis "Jeunes depuis la jeunesse".

 

502b1 Naples, basilica del Carmine Maggiore

 

Mais finalement nous nous mettons en marche, parce que nous pensons qu’à pied nous verrons plus de choses intéressantes que si nous allons vers le port en bus. Notre errance nous mène à cette église, Basilica Santa Maria del Carmine Maggiore. Le panonceau précise "XIIIe-XVIIe siècles".

 

502b2 Naples, basilica del Carmine Maggiore

 

Une belle et noble nef, alors qu’à Naples la densité en églises est encore bien supérieure à celle de Rome. Je me demande comment ces églises pouvaient se remplir pour les célébrations, compte tenu du total des capacités rapporté à la population de la ville, même en supposant que tout le monde soit pratiquant régulier.

 

502b3 Naples, basilica del Carmine Maggiore

 

502b4 Naples, basilica del Carmine Maggiore

 

Le plafond à caissons est extrêmement riche, plus encore, d’ailleurs, que la maçonnerie. Au milieu de ce plafond cette Vierge à l’Enfant est très belle, pleine de tendresse pour son petit Jésus qui joue avec son voile.

 

502b5 Naples, basilica del Carmine Maggiore

 

Au milieu de ces sculptures baroques, cette icône est formellement très belle, les deux couronnes d’or sont très riches, mais elle ne me touche pas parce qu’elle n’exprime aucun sentiment. Ou du moins, je ne le ressens pas. Or il est très bien que la "Reine du Ciel" soit couronnée d’or, mais pourquoi ne pas la laisser être en même temps une femme qui porte son fils unique dans ses bras ?

 

502b6 Naples, basilica del Carmine Maggiore

 

Au contraire j’aime bien ce saint Michel avec son visage d’adolescent, qui terrasse le démon grimaçant. Et puis n’oublions pas que c’est un archange, avec ses grandes ailes déployées. Et je trouve intéressante cette représentation dans une tenue de centurion romain.

 

502b7 Naples, basilica del Carmine Maggiore

 

Sur le socle est gravé, en allemand et en italien : "Maximilien, prince héréditaire de Bavière, a élevé ce monument à un parent de sa Maison qui fut le roi Conradin, dernier des Hohenstaufen. 14 mai 1847". Ce Conrad ou Conradin n’a que deux ans quand, en 1254, son père meurt. Il devrait devenir roi de Sicile et de Jérusalem, duc de Souabe, roi des Romains. Mais son oncle Manfred le fait passer pour mort et se déclare roi de Sicile. Sa politique soutient à fond les Gibelins contre le pape et les Guelfes. À la demande du pape, Charles d’Anjou part en guerre contre Manfred qui est tué lors de la bataille de Bénévent, en 1266. Conradin, en 1268, à l’âge de seulement 16 ans, part en expédition contre Charles d’Anjou mais subit une cuisante défaite. Il prend la fuite, arrive sur la côte, va s’embarquer mais, tel Louis XVI à Varennes, il est reconnu, ramené à Naples et livré à Charles d’Anjou, qui décide de sa mort. Il est exécuté à deux pas d’ici, piazza del Mercato. Tout le monde est indigné, jusqu’aux partisans de Charles eux-mêmes. Vu son âge, il meurt sans descendance.

 

502b8a Naples, basilica del Carmine Maggiore

 

502b8b Naples, basilica del Carmine Maggiore

 

502b8c Naples, basilica del Carmine Maggiore

 

Dans deux pièces attenantes, les murs sont intégralement couverts d’ex-voto représentant la partie du corps qui a été guérie. On voit des cœurs, des poumons, des mains, des jambes, des torses, des bébés, mais il y a également des parties du corps que l’on ne peut montrer. Oh, les Étrusques, les Romains ne s’encombraient pas de ce genre de problème et nous avons vu dans divers musées des ex-voto de terre cuite représentant des sexes, tant masculins que féminins. Mais ici pas question, aussi y a-t-il des rangées d’hommes la main sur leur braguette ou leur vessie, je pense qu’il s’agit de problèmes de prostate (ou de maladie vénérienne, ou d'impuissance), et des rangées de femmes la main sur leur poitrine.

 

502c1 Naples, Castel Nuovo

 

Puis nous nous rendons près de la mer, au bout du port. Nous retrouvons Charles d’Anjou, car là se dresse le Castel Nuovo qu’il a fait construire de 1279 à 1282. Oui, ce fils de Louis VIII et de Blanche de Castille, frère de saint Louis (Louis IX) était encore en vie. Né en 1227, il part en 1248 aux côtés de son frère saint Louis pour prendre part à la septième croisade, il a 41 ans quand il fait exécuter Conradin en 1268. Par son frère, il a été fait comte d’Anjou et comte du Maine, et par son mariage il est comte de Provence. Il réside en Provence et administre ses terres quand il est appelé à combattre Manfred en 1264. On a vu comment Manfred est tué à Bénévent en 1266, comment les derniers efforts de Conradin se soldent par un échec en 1268. Charles d’Anjou a conquis Naples, le pape lui en fait cadeau à titre de remerciement et c’est ainsi qu’il devient roi des Deux-Siciles.

 

Il souhaite donc se construire une résidence royale. Ce massif château avec ses grosses tours rondes rappelle le château d’Angers, et ce n’est pas un hasard parce que ce modèle a été voulu. Ce qui, évidemment, fait la différence, c’est l’usage du péperin volcanique gris ici et de l’ardoise bleue à Angers. Entre autres artistes, Giotto, Pétrarque, Boccace y séjournèrent.

 

502c2 Naples, Castel Nuovo

 

Ce qui frappe, c’est cet arc triomphal d’entrée, tout blanc et léger entre ces massives tours sombres. Il a été ajouté en 1467. Pas par Charles d’Anjou, qui aurait alors 240 ans (il est mort en 1285 à 58 ans).

 

502c3 Naples, Castel Nuovo

 

Cet arc est décoré d’une frise représentant de façon symbolique le triomphe d’Alphonse I en qualité d’empereur, assis sous un dais dans le char conduit par la Fortune. Son frère Jean cherche à lui succéder comme roi de Naples. Le royaume est passé aux Aragon espagnols quand en 1442 Alphonse V d’Aragon a triomphé de René d’Anjou. Il devenait ainsi Alphonse I de Naples. Il laisse son frère Jean de Calabre s’occuper des affaires d’Aragon. Quand Alphonse meurt en 1458, son frère devient Jean II d’Aragon, de Majorque, de Sardaigne, de Navarre et Jean I de Sicile, comte de Barcelone, de Roussillon et de Cerdagne. Mais le trône doit revenir non au frère mais au fils d’Alphonse, Ferdinand, et après quelque lutte Jean est contraint de quitter l’Italie. Ferdinand I, roi de Naples (c’est-à-dire de "Sicile continentale") se devait bien de dédier cette frise de triomphateur de Naples à son père.

 

502d Naples, Castel Nuovo

 

Ce château contient aussi un musée. Cette Vierge à l’Enfant en marbre est une œuvre de Domenico Gagini (1425-1492).

 

502e Naples, Castel Nuovo

 

L’une des salles du rez-de-chaussée est ornée de belles fresques. Ici, une scène de la vie de Sant’Antonio Abate, que je choisis d’une part parce que je la trouve belle, et d’autre part parce que nous avons vu défiler la statue de ce brave homme samedi dernier, le premier mai, dans la célébration de San Gennaro.

 

502f1 Naples, Castel Nuovo

 

Dans ce château à l’extérieur si austère, on est surpris de la magnificence de cette petite chapelle Palatine, toute d’or et de fresques.

 

502f2 Naples, Castel Nuovo

 

La chapelle a par la suite été dédiée à sainte Barbara. L’une de ces fresques exécutées du quatorzième au seizième siècles représente, pour cette raison, le martyre de sainte Barbara, victime de cette barbare amputation.

 

502g Naples, Castel Nuovo

 

Dans un hall à l’étage, cette statue de Charlotte de Habsbourg grandeur nature accueille le visiteur comme si réellement elle était vivante, en train de regarder pensivement par-dessus son épaule. C’est une œuvre de Francesco Jerace.

 

502h1 Naples, Castel Nuovo

 

502h2 Naples, Castel Nuovo

 

502h3 Naples, Castel Nuovo

 

La porte actuelle du château, sous le bel arc de triomphe blanc, est une copie de la porte originale, ici présentée au musée. Ferdinand d’Aragon, en 1462, a vaincu les barons rebelles, dont son oncle Jean de Calabre, comme nous l’avons vu. Pour immortaliser cette victoire, il commande en 1475 cette porte de bronze à l’artiste Guglielmo Monaco, qui y sculpte divers épisodes des combats. Mais la porte a connu des aventures rocambolesques. Charles VIII de France, à la mort de Ferdinand I en 1494, revendique le royaume de Naples contre les Aragon, en tant que descendant des Anjou. Il passe en Italie, franchit Florence, Rome et arrive à Naples en février 1495, mais là il se heurte à Ferdinand II et à une alliance de presque toute l’Italie (la Ligue de Venise). Il repart précipitamment pour la France. Son armée, restée à Naples, essaie de résister, mais doit finalement capituler en 1497, non sans avoir fait démonter et embarquer la porte de bronze sur un navire vers la France comme butin de guerre. La porte fut fixée verticalement sur le pont. Or, arrivée au large de Rapallo et de Portofino (promontoire au sud de Gênes), la flotte française est attaquée par les Génois, membres de la Ligue de Venise. Un boulet de canon génois frappe la porte et y reste fiché, deux autres y percent des trous mais ressortent du bronze. Les Génois prennent les navires français et tout le butin, et, honnêtement, en bons alliés, restituent à Naples sa porte volée. Nous sommes en 1498. On y a laissé en souvenir le boulet de fer qui s’y est encastré. La copie, à l’entrée, reproduit l’éclatement du panneau, mais pas le boulet.

 

502i Naples, Castel Nuovo

 

Cette gravure de Franz Wenzel représente l’entrée triomphale de Garibaldi à Naples, le 7 septembre 1860. La fin de la dynastie des Bourbons, la démocratie d’une monarchie constitutionnelle avec Victor Emmanuel, l’unification de l’Italie qui va reprendre une dimension internationale perdue, le brillant de l’épopée garibaldienne, tout cela est accueilli dans la liesse. Mais c’en est fait du rôle de Naples comme capitale. Une fois pris les États Pontificaux, c’est Rome, en 1870, qui devient capitale du royaume d’Italie. Naples est encore beaucoup plus grande et puissante, mais elle va décliner tandis que la nouvelle capitale va connaître une croissance exponentielle.

 

503a Naples, piazza Trieste e Trento

 

Nous continuons notre promenade. On voit ici l’entrée de la galerie Umberto I, derrière les colonnades sur la droite de ma photo. Nous voici piazza Trieste e Trento.

 

503b1 Naples, cyclistes

 

503b2 Naples, cyclistes

 

503b3 Naples, cyclistes

 

Puis c’est l’immense piazza del Plebiscito voulue par Murat qui a été roi de Naples à l’époque napoléonienne. Dans mon dos, le palais royal du dix-septième siècle, en face l’église néoclassique San Francesco di Paola dont l’inspiration a été prise au Panthéon de Rome, encadrée d’une colonnade incurvée en demi-ovale qui a l’air de vouloir imiter la colonnade du Bernin au Vatican. Tout cela est prétentieux mais manque de noblesse.

 

Aujourd’hui, la place est occupée par des centaines de cyclistes qui pédalent à qui mieux mieux sur place. Je n’ai pas l’explication de cette ardeur qu’ils développent plusieurs heures durant. Je suppose (mais sans aucune certitude) que les vélos enregistrent le nombre de kilomètres virtuels parcourus et que les participants ont obtenu le paiement par des sponsors d’une certaine somme au kilomètre. Ainsi, si je propose à un sportif de le sponsoriser à 30 centimes par kilomètre et qu’il en parcourt 65, je verserai 19,50 Euros, qui iront à une œuvre. Ce qui me laisse un doute, c’est qu’il n’y a sur la place et dans les parages aucun panneau informatif, aucune voiture d’organisme humanitaire, etc., définissant l’œuvre bénéficiaire.

 

503c Le Vésuve vu de Naples

 

Nous descendons vers la mer. La baie de Naples se referme. En regardant vers le sud-est, de l’autre côté Herculanum et les autres banlieues de Naples s’étalent au pied du Vésuve. J’aime la façon dont souvent le volcan coiffe sa masse noire de nuages, puis la ligne rouge des agglomérations, et au premier plan la mer. C’est particulièrement beau en fin d’après-midi.

 

503d Naples, Castel dell'Ovo

 

503e Naples, Castel dell'Ovo

 

Nous arrivons au Castel dell’Ovo, le Château de l’Œuf. C’est le plus ancien château de la ville, il date de 1128 comme construction autonome, mais là ne commence pas son histoire. En effet, en remontant au temps de la guerre de Troie, la sirène Parthénope tombe folle amoureuse d’Ulysse, mais lui ne répond pas à cet amour. Désespérée, elle se jette à la mer. Son corps viendra s’échouer ici même sur cet îlot. C’est là aussi qu’au sixième siècle avant Jésus-Christ des colons grecs venus de Cumes (colonie grecque depuis deux cents ans déjà) débarquèrent pour fonder une nouvelle ville, Néa-Polis, Napoli, Naples. Lucullus (115-57 avant notre ère), revenant d’Asie avec d’immenses richesses acquises lors de ses combats en Arménie et au Pont-Euxin, se fait construire ici une magnifique résidence où il donnera les festins qui ont fixé son nom dans l’Histoire (ici et aussi à Rome, là où est maintenant la Villa Médicis, Institut de France). Cet éperon rocheux a longtemps été un îlot mais il est à présent relié à la terre ferme par une étroite bande où est asphaltée la route que l’on voit sur ma photo. L’îlot ayant une forme d’œuf, peut-être est-ce l’explication du nom, mais on lui préfère généralement la légende (sans aucun fondement de textes de l’Antiquité) selon laquelle Virgile aurait dissimulé sur l’îlot un œuf enfermé dans une cage. Cet œuf devait, s’il n’était pas conservé, entraîner des catastrophes, voire la totale destruction de la ville. Légende, certes, mais à laquelle on crut dur comme fer. En effet, lorsqu’en 1370 le bruit courut que l’œuf s’était brisé, les Napolitains furent saisis d’une panique comparable à celle de l’an mil, tant et si bien que pour ramener le calme la reine Jeanne d’Anjou s’adressa solennellement au peuple pour affirmer que l’œuf avait été remplacé et que les pouvoirs magiques continuaient de s’exercer.

 

Charles II puis Robert d’Anjou restaurent et fortifient le château. Certains spécialistes pensent qu’il était à considérer davantage comme un bourg fortifié que comme un château autonome à proprement parler. L’endroit est très sympathique, quoique fortement équipé pour les touristes. Les restaurants s’y pressent, leurs terrasses s’étalant sur les petites places et le long du port. Ce petit port est sur son flanc est, c’est-à-dire à gauche sur la première de ces photos, et il a nom Santa Lucia. C’est lui le sujet de la célèbre chanson. La promenade est très agréable. Elle se poursuit en longeant la mer vers l’ouest tout en s’éloignant du centre. Cette promenade est ce que l’on appelle le Lungomare. Superbe. Si superbe que nous y restons jusque fort tard, obligés ensuite de foncer vers un arrêt de bus pour regagner la gare centrale avant le départ du dernier train pour Pompéi.

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Published by Thierry Jamard
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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 03:32

Hier, au palais royal de Capodimonte, nous nous sommes seulement promenés dans le parc. Aujourd’hui, on passe aux choses sérieuses. Nous allons visiter le musée. Pinacothèque, objets précieux, appartements royaux. Mais, comme d’habitude, NO PHOTO !!! Par conséquent, je n’ai pas grande envie de commenter ici du vide. Je me suis contenté de scanner quatre photos du gros livre que nous avons acheté à la librairie du musée. Désolé, le "grain" de l’impression apparaît, il est grossier, ce n’est pas beau, mais on peut avoir une petite idée de ce que représentent les tableaux.

 

501a Raphaël, Alexandre Farnese à Naples, Capodimonte

 

Je commence avec ce tableau de Raphaël, qui représente le cardinal Alexandre Farnèse, qui deviendra le pape Paul III (1534-1549). Le portrait est des alentours de 1509-1511. Il était né en 1468 (et, fait particulier, un 29 février, avec un anniversaire tous les quatre ans seulement…), il a donc environ 42 ans. Il est brillant, extrêmement cultivé, il aime les arts et favorise les artistes d’un généreux mécénat. Il vit dans l’ombre des Médicis, et sait comment utiliser sa relation pour favoriser ses ambitions. Il ne manquera pas non plus d’exploiter le fait que sa sœur Giulia soit la maîtresse du pape Alexandre VI Borgia (1492-1503).

 

501b Titien, Paul III à Naples, Capodimonte

 

Devenu pape, Paul III va jouer un rôle clé dans l’histoire de l’Église catholique. En effet, c’est lui qui crée la Compagnie de Jésus (les Jésuites) chargée du maintien et de la diffusion de l’orthodoxie catholique. Par ailleurs, il convoque le très fameux concile de Trente (1545) qui va réaffirmer la doctrine et donner naissance à la Contre-Réforme. Dans le domaine des arts, il commande à Michel-Ange le fresque du Jugement Dernier pour la Chapelle Sixtine et la coupole de la basilique Saint-Pierre. Quant à ce portrait, il est du Titien. Raphaël dans le passé, Michel-Ange et le Titien aujourd’hui, on voit que, lorsque je disais qu’il était amateur d’art, je ne mentais pas.

 

501c Titien, Paul III et ses petits-fils à Naples, Capodim

 

Encore un tableau du Titien. Le titre : Ritratto di Paolo III con i nipoti . Portrait de Paul III avec… Le mot "nipote", en italien, désigne au choix le neveu (la nièce) ou le petit-fils (la petite-fille). C’est un pape, ce doit être ses neveux. Hé non. Il a eu quatre enfants, Alexandre Farnèse. Mais que les âmes pieuses et rigoristes se rassurent, c’était avant d’être ordonné prêtre. Trois fils et une fille, avant de prononcer ses vœux de chasteté. Ce sont ici les deux fils de son fils Pier Luigi, duc de Parme, à savoir Alexandre Farnèse, donc homonyme de son grand-père, qui a été fait cardinal alors qu’il n’avait que quatorze ans, et Ottavio Farnèse. Remarquable diplomate, Paul III arrivera à se concilier deux ennemis irréductibles, Charles Quint et François I, en arrangeant le mariage de cet Ottavio avec Marguerite d’Espagne, fille naturelle de Charles Quint, et celui d’un autre de ses petits-fils, Orazio, avec Diane de France. Avec un art remarquable le Titien montre le petit-fils arrivé, établi, observant la scène, l’autre petit-fils en position obséquieuse, prosterné devant son pape de grand-père, et Paul III se prêtant à cette comédie avec un air de faible vieillard apeuré, alors que même si l’âge et la maladie l’ont affaibli physiquement, il est encore volontaire et inflexible à 77 ans en cette année 1545 où est réalisé le tableau et où il a convoqué le concile de Trente. À noter que tous deux trahiront leur grand-père qui les avant tant favorisés et, quand le vieil homme l’apprit, il mourut subitement dans son palais du Quirinal.

 

501d Naples, Capodimonte, Jacopo dei Barbari

 

Ce tableau, attribué à Jacopo dei Barbari 1460-1521), est intitulé Portrait de Fra Luca Pacioli avec un élève. Ce Frère Luc est un Franciscain mathématicien et spécialiste du calcul des proportions, occupé à résoudre l’un des problèmes de géométrie posés dans les Éléments d’Euclide. Le jeune homme élégant qui se tient derrière lui a été identifié, mais sans certitude, avec un certain Guidobaldo da Montefeltro. En effet, sur la table revêtue d’un tapis vert, parmi les outils tels que le compas ou le rapporteur, et à côté du livre d’Euclide, un autre livre fermé porte les lettres LI.R.LUC.B., soit "Liber Reverendi Lucæ Burgensis". Ce livre est donc clairement un ouvrage de Frère Pacioli lui-même, édité à Venise en 1494 et précisément dédié à ce Guidobaldo. Il est intitulé Summa de Arithmetica, Geometria, proportione . Je suppose que même non latiniste on peut comprendre ce titre que je me dispense de traduire.

 

Et voilà. Ne pouvant scanner tout mon livre (d’ailleurs c’est illégal, je ne suis autorisé qu’à en reproduire "de courts extraits", je pense que quatre scans sont une mesure raisonnable), je m’en tiendrai là pour aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 03:21

500a Naples, Château de Capodimonte

 

 Quoique nous n’ayons, aujourd’hui, ni l’envie ni l’intention de visiter des musées, nous nous rendons à Naples et montons sur la colline de Capodimonte où le palais royal domine la ville. Mais nous y reviendrons un autre jour pour visiter le musée qui y est installé.

 

500b Naples, Château de Capodimonte

 

La construction de ce palais a été entreprise en 1738 et s’est étalée sur cent ans. Charles de Bourbon, qui a accédé au trône en 1734, envisage une complète réorganisation de la cité. Le roi est passionné de chasse, et l’endroit est à l’époque boisé et très giboyeux. Par ailleurs, sa mère, Elisabetta Farnese, dernière descendante de l’illustre famille dont le nom a particulièrement brillé à la Renaissance, a hérité de magnifiques collections d’œuvres d’art auxquelles il convient de trouver un espace digne de les accueillir. Vingt ans après la pose de la première pierre on peut déjà voir les tableaux qui ont été transférés de Parme à Naples lors de l’accès de Charles au trône des Deux-Siciles.

 

500c Naples, Château de Capodimonte

 

Peu à peu, au fil des progrès de la construction du château et de l’acquisition de nouvelles œuvres, le musée se développe, et de façon d’autant plus intéressante qu’il est constitué de collections privées, et donc extrêmement variées quant aux genres selon le goût les acheteurs et quant aux époques. Voilà pourquoi nous comptons bien revenir ici.

 

500d Naples, Château de Capodimonte

 

Mais pour l’instant nous nous tournons vers les jardins, notre intention est de nous promener et de jouir du paysage vu d’en haut.

 

500e Naples, parc du château de Capodimonte

 

Les anciens jardins et la propriété sont devenus un parc public, à l’écart de la ville et de sa circulation, protégé un tant soit peu de ses gaz d’échappement et de sa poussière. Aussi est-il envahi par les sportifs qui, coudes au corps et suant sang et eau ou trottinant doucement et comme par obligation, s’adonnent au jogging, par des chiens qui ont amené ici leurs maîtres au bout de leur laisse pour leur promenade hygiénique, par d’autres chiens aussi qui, ayant lâché leurs maîtres en liberté (oui, les adultes non tenus en laisse sont tolérés dans le parc), s’élancent à la poursuite infructueuse des pigeons, par quelques familles avec enfants qui jouent au ballon sur les pelouses librement accessibles au public. Le parc suit les ondulations de la colline et alterne espaces herbus (qui ne sont pas vraiment des pelouses de gazon anglais, mais plutôt quelque chose de naturel comme dans le bois de Vincennes) et espaces boisés rappelant les lieux de chasse du roi.

 

500f Naples, parc du château de Capodimonte

 

Mais en bordure de la colline une autre partie du parc ressemble davantage à un jardin, avec vraies pelouses et une belle fontaine qui se dresse parmi des palmiers clairsemés. Et tout au bord abrupt de la colline un belvédère permet de voir le magnifique panorama de la baie de Naples.

 

500g1 Vue sur Naples, de Capodimonte

 

En regardant vers la droite, au sommet d’une autre colline, l’aristocratique Vomero, se dresse le château Saint-Elme, avec au pied, dans le vallon, le quartier espagnol.

 

500g2 Naples, castel Sant'Elmo vu de Capodimonte

 

Un coup de zoom pour passer de 24 à 200mm, et je cadre sur ce Castel Sant’Elmo, que les Espagnols ont refait au seizième siècle et qui a longtemps été une prison. Et en effet, son architecture n’a rien de particulièrement riant et accueillant.

 

500h Vue sur Naples, de Capodimonte

 

En face, droit devant, apparaît dans la brume la montagneuse île d’Ischia tandis qu’au premier plan s’étale la vieille ville de Naples.

 

500i Vue sur Naples, de Capodimonte

 

Alors qu’ici sur le continent il fait beau, on voit courir dans le ciel de gros cumulus blancs tout bourgeonnants comme sur ma photo du Vomero, et sur la mer le ciel est complètement bouché. Il doit même pleuvoir sur Ischia, parce que le soleil se réfracte à travers le prisme des gouttes de pluie pour nous offrir le spectacle d’un bel arc-en-ciel. Après une nouvelle promenade dans le parc nous revenons sur le belvédère pour contempler le coucher du soleil qui, ici, ne s’est pas couvert de nuages et puis nous allons chercher le bus qui nous ramènera vers le musée archéologique. Nous marchons dans les rues, jetons un coup d’œil à la galerie Umberto I qui justifiera une visite de jour, puis nous regagnons la gare. Retour à Pompéi.

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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 03:14

499a Côte Amalfitaine

 

 Tout le monde vante la côte Amalfitaine. Nous allons donc voir à quoi elle ressemble (ci-dessus, en route vers Sorrento, point de départ vers cette côte sud de la péninsule, nous disons à bientôt à notre ami le Vésuve, de l’autre côté de la baie sur la côte nord).

 

499b Côte Amalfitaine

 

Mais, hélas, la route qui longe la côte est interdite aux camping-cars sauf de minuit à 6h du matin, ce qui n’est guère commode pour ceux qui ne vivent pas au rythme des veilleurs de nuit. Quant aux vrais veilleurs de nuit, ils travaillent à ce moment-là. Et puis on n’y voit pas très clair à ces heures nocturnes.

 

499c Côte Amalfitaine

 

D’autre part, il est quasiment impossible de stationner. Aussi avons-nous passé une belle journée de route… avec seulement quelques échappées.

 

499d Costiera amalfitana

 

Mais ces échappées sont belles à couper le souffle. Comme on le voit sur cette photo, les falaises impressionnantes sont non seulement merveilleuses à voir, mais, du haut des falaises, on a aussi une vue imprenable sur la mer et la côte entière, comme depuis ces maisons, véritables nids d’aigles, agrippées à la roche face à la mer.

 

499e Costiera amalfitana

 

Je ne montrerai donc aujourd’hui que ces quelques photos, maigre moisson, mais nous avons décidé d’y retourner un de ces jours, en louant une petite voiture pour avoir accès à toutes les routes, pour trouver plus facilement à nous garer, pour enfin profiter pleinement de ces paysages exceptionnels.

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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 02:52

498a gare de Pompéi Circumvesuviana

 

 Le samedi qui précède le premier dimanche de mai, Naples fête san Gennaro (saint Janvier), le patron protecteur de la ville. C’est donc cette année le premier mai, en même temps que la Fête du Travail qui, en Italie comme partout ailleurs, est jour férié. Ces deux événements concomitants nous donnent envie d’aller voir comment ça se passe. Nous prenons le train à Pompéi et, afin de ne pas gaspiller une minute, pour occuper l’attente du train sur le quai comme pour meubler le temps du trajet nous emportons chacun un livre.

 

498b Napoli, San Gennaro

 

498c Napoli, San Gennaro

 

Nous ne savons pas exactement quel trajet va suivre la procession, mais comme san Gennaro est célébré dans la cathédrale, nous supposons que c’est de là qu’elle va partir. Par ailleurs, un peu partout en Italie mais de plus en plus quand on arrive vers le sud, les gens passent leur temps à parler dans leur portable, à voix bien haute, de sorte que l’on peut suivre toutes les conversations, or un homme devant moi crie à son correspondant qu’il va attendre l’arrivée de la procession à Santa Chiara, et il lui donne rendez-vous devant l’entrée. Nous nous dirigeons donc vers une petite rue entre ces deux églises, et en effet nous voyons arriver la procession. Bannières, drapeaux, oriflammes passent devant nous en grand nombre, portés par des laïcs ou par des religieux en grande tenue de leur ordre ou de leur confrérie.

 

498d Napoli, San Gennaro

 

498e Napoli, San Gennaro

 

De temps à autre, nous partons en courant, prenons une rue parallèle et revenons sur le chemin de la procession après avoir pris un peu d’avance pour mieux revoir le défilé des bannières.

 

498f Napoli, San Gennaro

 

Une foule nombreuse marche à la suite des bannières, notamment ces religieuses en foulard jaune. Je ne sais ce qu’il signifie, parce que l’on voit aussi sur ma photo une laïque avec ce foulard et même, derrière, on aperçoit une jeune fille, en T-shirt rose, bras nus, avec ce même foulard autour du cou.

 

498g1 San Alfonso M. de Liguori

 

498g2 Sant'Antonio Abate

 

Si la foule des fidèles suit, nous pensons que c’est la queue de la procession et nous nous préparons à partir vers Santa Chiara par une rue parallèle pour voir leur entrée, mais pas du tout, ce n’est pas fini, voici les statues de laiton et d’argent, celles de la chapelle de San Gennaro, dans le Duomo, qui arrivent, chacune portée par quatre hommes. Elles sont nombreuses. Ici, ce sont San Alfonso M. de Liguori et Sant’Antonio Abate.

 

498h Naples, saint Janvier

 

Et puis, dans leur grand uniforme, les membres du Comité de San Gennaro. Belle allure !

 

498i Naples, saint Janvier

 

Moins beau, moins élégant, mais bien visible de loin, l’uniforme des chevaliers de l’Ordre de Malte. Je ne savais pas qu’ils avaient troqué leur belle tenue d’autrefois contre cette combinaison.

 

498j1 Naples, saint Janvier, l'évêque

 

498j2 Naples, saint Janvier, le cardinal

 

Voici maintenant l’archevêque, puis le cardinal entouré de nombreux prêtres et évêques. Il semble apprécié, ce cardinal, car il est très applaudi.

 

498k Naples, le sang de saint Janvier

 

Pour clore la procession voici l’ampoule qui contient le sang de san Gennaro. Ce dénommé Janvier est né à Naples au troisième siècle, probablement en 272, dans une famille patricienne. À l’époque des persécutions de Dioclétien contre les chrétiens, au début du quatrième siècle, il est évêque de Bénévent (environ 70 ou 80 km au nord-est de Naples). Apprenant que quatre fidèles très pieux ont été emprisonnés sur ordre de Draconzius, gouverneur romain de la province de Campanie, il va leur porter son secours moral et spirituel, sans penser à sa propre sécurité. Les gardes avertissent le gouverneur, qui le convoque. L’entrevue se passe plutôt bien quoique Gennaro ait clairement confessé sa religion, mais le successeur de Draconzius, Timothée, le fait jeter en prison avec le diacre et le lecteur qui l’accompagnaient lors des visites. Tous trois sont transférés à Nola où Timothée a sa résidence, et au terme de terribles tortures et d’un jugement sommaire Gennaro doit être brûlé vif. Mais, ô miracle, il sort indemne de la fournaise. Étiré aux quatre membres pour le désarticuler, Gennaro se remet sur pied sans dommage à la moindre de ses jointures. Livré à des fauves dans l’amphithéâtre, il voit les bêtes se prosterner à ses pieds. Timothée, alors, convaincu que Gennaro usait de magie et d’enchantements le condamne avec ses deux compagnons à la peine capitale. Mais au moment même où il prononce la sentence, le préfet devient aveugle. Gennaro, alors, pris de pitié pour lui malgré sa férocité, prie le Seigneur de lui rendre la vue. Dieu l’entend et rend la vue à Timothée qui, nullement repentant ni reconnaissant, les fait immédiatement décapiter tous trois près des solfatares de Pouzzoles. C’est le 19 septembre 305.

 

L’ancienne nourrice de Gennaro, la pieuse Eusebia, récupère du sang du martyr dans deux ampoules à parfum, comme c’était l’usage chez les chrétiens, le corps étant enterré dans un endroit secret pour éviter les profanations de la part des païens. En 313 Constantin promulgue l’édit de Milan autorisant la liberté de culte, mais ce n’est que le 13 avril 431 que les restes de saint Gennaro sont transférés dans une catacombe. Et là, on constate que le sang, desséché dans l’ampoule, redevient liquide. Nous avons vu, mardi dernier dans la crypte de la cathédrale, ses ossements rapportés en 1497 par le cardinal Carafa. Le sang est dans la chapelle du Trésor.

 

Saint Gennaro est fêté trois fois dans l’année, aujourd’hui en commémoration de son transfert dans la catacombe, le 19 septembre jour de son exécution et le 16 décembre, date à laquelle en 1632 il a été institué patron de Naples en action de grâce pour avoir épargné sa ville lors de l’éruption du Vésuve du 16 décembre 1631. Et chaque fois qu’il est sorti en procession, le sang séché se liquéfie, sinon cela annonce de terribles catastrophes. En 1799, alors que les Français occupaient Naples, le sang ne s’est pas liquéfié (quoique, lorsque l’aide de camp du général français Macdonald menaça de faire fusiller l’évêque si le sang ne se liquéfiait pas dans les dix minutes, le miracle se produisit au bout de seulement cinq minutes, mais les Français durent évacuer la ville dès le 7 mai suivant…). En 1849, alors que se faisait l’unification de l’Italie, pas de liquéfaction. Même chose tout près de nous, en 1976. En revanche, le 6 mai 2000, le sang était déjà partiellement liquide quand l’évêque ouvrit le coffre où sont gardées les deux ampoules. Des scientifiques sceptiques, et qui pour certains "bouffent du curé", ont constaté le prodige sans pouvoir l’expliquer. L’Église ne le compte pourtant pas dans la liste des miracles officiellement reconnus.

 

Aujourd’hui, au début de la procession, ceux qui portaient cette sorte d’ostensoir qui présente l’ampoule oscillaient un peu en marchant mais le sang ne bougeait pas, et la foule était consternée. À Naples, semble-t-il, on est très sensible aux présages et aux superstitions. Les gens murmuraient en faisant des têtes d’enterrement. Plusieurs fois, courant en avant, nous avons vu passer l’ampoule. Puis, soudain, des cris, un tonnerre d’applaudissements, des rires. Nous étions à une cinquantaine de mètres avant l’ampoule et, quand elle est passée devant nous, le sang bougeait, léchait les flancs de l’ampoule. C’est là que j’ai pris la photo ci-dessus.

 

498L Napoli, il sangue di san Gennaro

 

Il arrive même, paraît-il, que le sang se mette à bouillir. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, mais au moment d’entrer dans l’église Santa Chiara, on distingue quelques bulles qui se forment dans l’ampoule. Pour moi, la croyance dans les manifestations fantastiques ne relèvent pas de la foi mais de la superstition, prier devant une ampoule de sang n’est rien d’autre que du fétichisme, et tout cela n’est pas loin du paganisme. Je n’aime pas tous ces miracles extravagants. Mais… j’ai vu de mes yeux le sang figé d’abord, qui s’est liquéfié ensuite. Qu’en penser ?

 

498m Naples, saint Janvier

 

En entrant dans l’église, chaque délégation est allée déposer sa lourde statue dans une chapelle latérale. Deux barrières revêtues de drap bleu délimitaient une allée dans la nef réservée au clergé, même si certains laïcs ont réussi à forcer le barrage. Puis a eu lieu une célébration. Tout un tas de gens n’en ont pas suivi un mot et sont allés dans la chapelle où était entreposée la statue de leur saint préféré (chacun avait ses adeptes, aucun n’était délaissé, même si certains avaient plus de succès que d’autres), posaient dévotement leur main sur le vêtement du saint, ou sur sa main, ou sur son front, puis se signaient et baisaient respectueusement ensuite la main qui avait touché la statue. Alors là, qu’on ne me dise pas que ce n’est pas du fétichisme. Saint Antoine Abbé, ou saint Emiddio, ou sainte Claire ne peuvent protéger un fidèle ou exaucer son vœu s’il n’a pas touché le métal de leur statue ? Pas très charitable, pour des saints.

 

498n1 Naples, 1er mai

 

Décidément, j’ai beaucoup parlé de cette cérémonie mi-prodigieuse, mi-folklorique. Il est temps de passer à autre chose. C’est la Fête du Travail, et traditionnellement les syndicats sont très actifs ce jour-là. Cette affiche dit que "La lutte unit mais ne divise pas. Unité entre tous les mouvements".

 

498n2 Naples, 1er mai

 

En nous promenant nous tombons au hasard piazza Dante, où sont installés un podium et des sièges. De très importantes forces de police et de carabiniers sont massées sur le pourtour de la place, mais la foule est calme.

 

498n3 Napoli, 1 Maggio

 

Sur la scène, il y a des discours, mais aussi des chanteurs. Notamment l’un d’eux, plein d’humour (que malheureusement nous ne comprenions pas toujours), plein de punch, a interprété des chansons du répertoire napolitain arrangées par lui. C’est un carabinier, à qui nous avons posé la question, qui nous a dit qu’il s’appelait Luca Sepe. Comme nous l’avons trouvé excellent, c’est après l’avoir entendu que nous avons décidé de quitter la fête et de retourner prendre notre train pour Pompéi.

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27 mai 2010 4 27 /05 /mai /2010 01:16

Le week-end dernier, nous avons parcouru les ruines de Pompéi. Pour compléter cette visite, il convient de nous rendre au Musée Archéologique de Naples où ont été transférés de nombreux éléments en provenance des trois villes tuées par l’éruption du Vésuve de 79 après Jésus-Christ. Pour ma part, comme je le disais, j’ai été non seulement très intéressé, mais aussi touché par la présence des habitants que je ressentais (non, je ne crois pas aux fantômes, je veux dire que la ville m’a donné l’impression d’un cadavre encore chaud) ; mais il est vrai que, tous les objets retrouvés dans les maisons et qui font la vie quotidienne, et un très grand nombre de fresques, ont déserté la ville pour être enfermés entre les murs du musée. Sans doute cela est-il responsable du fait que Goethe a été fort déçu de ne trouver que peu d’intérêt à ce qu'il appelle "ces maisons de poupées".

 

495a1 Naples, musée archéologique, taureau Farnèse

 

Au musée, commençons par les sculptures, et tout d’abord par ce groupe du Taureau Farnèse, copie réalisée au début du troisième siècle de notre ère d’après un original grec d’époque hellénistique que Pline l’Ancien (dont je racontais la mort l’autre jour) attribue à deux artistes de Rhodes qui l’auraient sculpté entre 160 et 150 avant Jésus-Christ à partir, dit-il, d’un seul bloc de marbre ("ex eodem lapide" ). Ces Romains, ils étaient plus forts pour recycler les inventions et les créations des autres que pour imaginer eux-mêmes. Le béton des Étrusques, les tonneaux et le savon des Gaulois, et partout dans les musées, quand il ne s’agit pas de bustes d’empereurs, on lit "copie d’un original grec du … siècle".

 

Lyrcos, roi de Thèbes, avait, à leur naissance, exposé sur la montagne pour les livrer à la mort ses petits-neveux, les jumeaux Zéthos et Amphion, et retenait prisonnière sa nièce, leur mère, Antiope. Or Antiope, très belle, avait été aimée de Zeus (les jumeaux étaient donc des demi-dieux). Dircé, la femme de Lyrcos, était jalouse de cette beauté, jalouse qu’elle ait reçu les faveurs du maître des dieux, jalouse que son mari la retienne, aussi la traitait-elle comme une esclave, avec la plus grande dureté, et lui faisait-elle subir bien des avanies. Mais une nuit, les liens qui la retenaient prisonnière se défirent miraculeusement, elle s’enfuit, retrouva ses fils qui la reconnurent, et qui décidèrent de la venger. Ils tuèrent Lyrcos et attachèrent Dircé vivante à un taureau qui la traîna en déchirant son corps sur les rochers. C’est le sujet de la tragédie d’Euripide, Antiope.

 

495a2 Naples, musée archéologique, taureau Farnèse 

Le pape Paul III Farnèse (1534-1549) avait fait réaliser des fouilles dans les thermes de Caracalla à Rome. Une gravure de Stéphane du Pérac datant de 1575 représente les ruines d’une des palestres, et ce groupe figure au centre de la cour. En effet, il est destiné à être vu aussi bien de face que de profil ou de dos. Mais il est en pièces, brisé (alors que, comme l’original, il avait été sculpté dans un seul bloc). Lors de la dernière restauration, en 1990-1991, on a remarqué une cavité dans le groupe, et un trou qui laissent penser qu’un tuyau était relié à ce trou pour faire une fontaine. Les animaux placés au pied de la sculpture seraient alors en train de s’y abreuver. Les fragments ayant été transportés au palais Farnèse, l’œuvre y est restaurée une première fois dès 1579. Après la mort de Paul III, on remise le taureau. En 1788, il est transféré à Naples par bateau pour orner la nouvelle villa publique édifiée par Vanvitelli, et on le place au centre d’une avenue, sur un haut podium, où il subit maintes dégradations. C’est à la suite de vives protestations du monde de la culture qu’en 1826 on le transférera au musée.

 

495b Naples, musée archéologique, amazone

 

Je serai beaucoup plus bref pour les autres œuvres. Ici, une Amazone à cheval, copie du 2ème siècle après Jésus-Christ d’un original grec du 2ème siècle avant. Les Amazones sont ce peuple de femmes descendant d’Arès le dieu de la guerre, ne vivant qu’entre elles, n’admettant d’hommes que comme esclaves pour les basses besognes, vaillantes guerrières habiles au maniement de l’arc, et qui s’unissent à des étrangers pour perpétuer leur race mais sans garder aucun lien ensuite avec le père de leurs enfants. Quand elles avaient un fils elles le tuaient, une fille elles lui enlevaient un sein afin qu’elles ne soient pas gênées par cette excroissance pour bander leur arc. Par cette particularité physique, on explique l’étymologie du mot amazone : le A privatif (=sans, pas de) est accolé au mot grec mazôn (=sein), ce sont donc "celles qui n’ont pas de sein". Mais devant la beauté plastique de son modèle, je suppose que l’artiste n’a pas eu le courage d’amputer sa statue. Visiblement elle a été touchée, elle va s’effondrer, son cheval se cabre, je trouve cette œuvre splendide, elle m’a retenu longtemps en admiration.

 

495c Naples, musée archéologique, cuisson du sanglier

 

Cette sculpture s’intitule "La Cuisson du sanglier", c’est une copie du premier siècle de notre ère d’un original hellénistique. Je l’ai choisie parce que je trouve amusante et intéressante cette scène. L’homme tente de faire entrer le sanglier dans le chaudron tandis que le gamin souffle sur le feu pour l’activer. C’est un très curieux mélange de réalisme (la marmite, le feu, le garçon, les attitudes) et d’irréalisme (le chaudron est beaucoup trop petit, l’animal a gardé sa tête et ses poils…). Et pourtant cela ne choque pas.

 

495d Naples, musée archéologique, Sapho

 

Et maintenant, trois bronzes provenant de la Villa dei Pisoni, dans les ruines d’Herculanum. Voici d’abord la poétesse Sapho, celle qui s’entourait de jeunes filles sur son île de Lesbos pour les former à la poésie. J’avais autrefois écrit une petite étude sur son œuvre, aussi avais-je envie de choisir de publier cette sculpture, sur laquelle le panonceau ne donne aucune explication. C’est Sapho, un point c’est tout. Mais quelle beauté dans ce bronze, quelle vie dans ce regard ! On sent de la bonté, de la disponibilité, de la générosité dans ce visage lisse qui rayonne d’intelligence.

 

Pour cette photo et pour les suivantes, j’ai éliminé le fond, un visiteur en T-shirt rouge qui tue la sculpture, les éclairages, fenêtres, plinthes que le cerveau, sur place, élimine de l’image captée sur la rétine et transmise par le nerf optique, mais que la photo retient impitoyablement. Mais c’est trop long à faire pour toutes les statues, alors tant pis pour celles qui précèdent…

 

495e Naples, musée archéologique, coureur

 

Dans cette salle, il y a aussi deux athlètes, deux coureurs en plein effort, penchés en avant, équilibrant leur course du mouvement de leurs bras. Je cadre sur la tête de l’un d’eux, tendue vers la victoire. On voit que rien ne compte pour lui que le poteau qu’il faut atteindre le premier. Il n’a pas d’autre pensée.

 

495f Naples, musée archéologique

 

Et puis un visage dont l’expression est encore plus étonnante, où l’on sent une grande force de caractère, une volonté froide et sans états d’âme. C’est sans doute ce qui l’a fait identifier à Scipion l’Africain, celui qui, très jeune, se proposa pour aller guerroyer en Espagne parce que personne d’autre n’osait y aller, celui qui conquit l’Andalousie puis toute l’Espagne, celui qui lors de la seconde guerre punique poursuit Hannibal qui fait retraite vers Carthage et remporte la grande victoire de Zama en octobre 202 avant Jésus-Christ au terme de terribles combats. Mais le visage a beau aller avec la personnalité du personnage et ressembler à un Scipion que j'ai vu au musée du Capitole à Rome, les spécialistes sont revenus sur l’interprétation passée, et il paraît que ce serait plutôt un prêtre d’Isis.

 

495g Naples, musée archéologique, Hippocrate

 

Des bustes de marbre, il y en a à la pelle. Ils s’égrènent par centaines à travers les salles. Des empereurs romains, mais aussi des poètes comme Homère ou Pindare, des auteurs de théâtre comme Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, des philosophes comme Socrate, Platon, Aristote, des orateurs comme Lysias, Eschine, Isocrate, des historiens comme Hérodote, Thucydide, Polybe… Ne sachant qui choisir parmi eux, je fais un clin d’œil à mon cher beau-frère Sacha, médecin-chef tout là-bas du côté d’Arkhangelsk, en lui offrant son confrère Hippocrate, copie romaine du premier siècle de notre ère d’un original grec du deuxième siècle avant Jésus-Christ.

 

495h Naples, musée archéologique, barbare prisonnier

 

Mais ce n’est pas tout pour la sculpture. Je vais encore ajouter quelques œuvres qui m’ont particulièrement plu. D’abord ce barbare prisonnier, un marbre du second siècle après Jésus-Christ, et –s’il vous plaît– un original. Pas une copie.

 

495i Naples, musée archéologique, barbare agenouillé

 

Original également, ce barbare agenouillé du premier siècle de notre ère, avec la tête et les mains, c’est-à-dire ce qui de son corps est apparent, en marbre noir, et qui sert de support à une tablette. Les traits sont européens, et d’ailleurs ce noir n’a rien de celui d’une peau humaine, les cheveux, les sourcils, la moustache sont du même noir, cela fait que cette sculpture ne peut être comparée avec une cire du Musée Grévin ou de Madame Tussauds. Et pourtant, quand je regarde cet homme, j’ai l’impression qu’il va bouger, se relever, dire quelque chose. Je trouve cette œuvre étonnante de vie et de réalisme.

 

495j1 Naples, musée archéologique, Isis

 

495j2 Naples, musée archéologique, Isis

 

En cherchant bien des originaux parmi les œuvres qui m’ont frappé, je trouve encore celui-ci. C’est une Isis du deuxième siècle de notre ère composée de deux marbres. Je la trouve splendide dans son grand drapé d’un noir brillant, avec sa peau si blanche qui en émerge, et puis son visage est si beau, si pur… Je dis bien, cette statue est un original romain ; mais sa beauté répond aux canons grecs. En effet, elle a le "nez grec", dans le prolongement du front, presque sans brisure de la ligne. Et puis je fais grâce à mes lecteurs du gros plan que j’ai fait de son pied (d’ailleurs il n’est pas très beau, son gros orteil est boudiné, et le plus petit se recourbe en-dessous comme si elle avait trop porté des chaussures étroites), mais lui aussi est grec, avec un –comment dire, ce n’est pas un index puisqu’il ne montre personne, ni un majeur puisqu’il n’est pas le plus long– un deuxième et un troisième orteils presque égaux.

 

495k1 Naples, musée archéologique, Vénus Callipyge

 

495k2 Naples, musée archéologique, Vénus Callipyge

 

Cette statue est une copie réalisée dans la première moitié du second siècle après Jésus-Christ, quant à l’original copié on n’en sait pratiquement rien de sûr. Sa provenance, il peut être de Grande Grèce ou d’Asie Mineure. Sa date, c’est une création hellénistique située approximativement vers le second ou le troisième siècle avant Jésus-Christ. Son sujet, c’est une Vénus, ou une hétaïre, ou une danseuse… Mais la tradition l’appelle la Vénus Callipyge. En grec Kalli- = beau et Pygè = la fesse. C’est donc une Vénus aux belles fesses, ainsi appelée parce que, à la différence des autres Vénus qui pourtant sont complètement nues (la Vénus accroupie, par exemple) et dont l’anatomie est loin d’être repoussante, celle-ci est vêtue mais ostensiblement dévoile cette partie de son individu et se retourne pour se contempler avec satisfaction (et il y a de quoi être satisfaite, en effet). La pose est admirable, le bras gauche relevant haut un pan de ce lourd vêtement qui retombe pesamment, l’autre main attirant l’autre pan vers le devant pour bien dégager son derrière, la tête gracieusement renversée, la jambe repliée, tout est beau dans cette statue.

 

495L Naples, musée archéologique, sarcophage

 

Ce sarcophage date des alentours de l’an 150 de notre ère. Je l’ajoute ici pour en terminer avec les sculptures, parce que je trouve amusants ces petits Amours ailés en train de se livrer à une course de chars dans le cirque.

 

496a Naples, musée archéologique, habillage

 

Mais c’est assez avec les sculptures, sinon je n’en finirai pas. Voici le département des fresques. Celle-ci, qui représente des femmes à la toilette, provient d’Herculanum. Certes le vêtement ne se rencontre pas de nos jours dans la rue, mais je trouve cependant cette scène frappante de modernité, l’attention de la mère à la coiffure de sa fille, la table de toilette, le regard de chacune de ces quatre femmes.

 

496b Naples, musée archéologique, Europe

 

Le week-end dernier, 24 et 25 avril, j’ai raconté la légende d’Europe au sujet du nom donné à un bateau sur un graffiti à Pompéi. En la voyant ici aujourd’hui j’ai immédiatement pensé que je me devrais de la montrer dans mon article de blog. Ce que je fais. La légende dit que Zeus prend l’aspect d’un taureau d’un blanc éblouissant, ou d’un blanc de neige, je ne me rappelle pas exactement, quoi qu’il en soit je ne le trouve pas si blanc que cela, ici ! Mais Europe est déjà sur son dos, ses amies caressent cet animal si doux, c’est à ce moment-là qu’il va s’élancer vers la mer et nager jusqu’en Crète.

 

496c Naples, musée archéologique, théâtre

 

Ceci est une représentation théâtrale. Les acteurs (parce que même les rôles de femmes étaient interprétés par des hommes) sont juchés sur des cothurnes, ces hautes semelles qui les font paraître moins petits sur la scène vus de loin et d’en haut sur les gradins du théâtre. Sans doute est-ce une représentation d’Augè. Un jour qu’il était ivre à la suite d’un grand banquet, Héraklès viole cette fille du roi de Tégée, en Arcadie, sans savoir qui elle est. Lorsque le roi apprend que sa fille a mis au monde un enfant dans ces conditions, il décide de la tuer, et confie Augè et son fils, Télèphe, à un navigateur chargé de les jeter par-dessus bord quand il serait au large. Mais l’homme n’accomplit pas sa mission et les vend à des marchands d’esclaves qui les emmènent en Mysie. Là, le roi qui était célibataire et sans enfant épouse Augè et adopte Télèphe. Sur le bras de la femme de droite, on aperçoit une poupée emmaillotée dont seule émerge la tête, ce serait donc Augè portant le petit Télèphe.

 

496d1 Naples, musée archéologique, nature morte

 

Cette nature morte provient d’Herculanum. Un pain rond, deux figues. Cela représente le repas le plus frugal. C’était soit du pain sur lequel on versait un peu d’huile d’olive et que l’on mangeait avec un oignon, soit du pain sec et des figues. La deuxième solution devait préserver une haleine plus fraîche...

 

496d2 Naples, musée archéologique, lapin

 

Cette fresque-ci vient de Pompéi. Un lapin et des figues. Le lapin veut manger les fruits, c’est le symbole de celui qui va manger avant de devenir nourriture à son tour.

 

496e1 Naples, musée archéologique, bagarre à Pompéi

 

496e2 Naples, musée archéologique, bagarre à Pompéi

 

496e3 Naples, musée archéologique, bagarre à Pompéi

 

Dans mon article du week-end dernier j’ai parlé de la bagarre qui avait opposé les spectateurs partisans de Pompéi aux partisans de Nocera en 59 après Jésus-Christ dans l’amphithéâtre de Pompéi, j’ai parlé des morts et des nombreux blessés, j’ai parlé de la sanction imposée par Néron, à savoir la fermeture temporaire de l’amphithéâtre, et j’ai dit que le musée de Naples possédait une fresque représentant l’événement. Cet après-midi j’ai donc recherché cette fresque. La voici. Quoiqu’elle ne soit pas en très bon état, on arrive à voir le vélum qui recouvrait l’amphithéâtre, sur la droite de la fresque la grande palestre, au premier plan la vaste place du parvis, devant les deux escaliers qui forment un triangle sur le façade (et qui existent toujours) et où les marchands ambulants poursuivent leur négoce, et puis les participants à la rixe armés de bâtons, et qui continuent à frapper des hommes à terre. J’ai oublié de dire que l’organisateur de ce spectacle avait été exilé, ainsi que les provocateurs.

 

496f Naples, musée archéologique, boulangers

 

Je vous présente Terentius Neo et sa femme, couple de boulangers de Pompéi. Des trois villes détruites par l’éruption de 79, c’est sans doute le seul et unique portrait à la ressemblance qui nous soit parvenu, épargné par la catastrophe. Bien d’autres fresques sont peintes d’après modèles, bien sûr, mais pour représenter un dieu, ou pour décorer un mur, tandis que cette fresque-ci fait office de ce qui, aujourd’hui, serait une photo dans un cadre sur le buffet. Et ce genre de portrait m’émeut, parce que je les imagine vivants, parce que j’ai foulé le sol de leur demeure et de leur boutique, et parce qu’ils sont peut-être l’un ou l’autre de ces moulages de plâtre d’où émerge un os d’orteil ou un bout de crâne.

 

497a Naples, musée archéologique, camées

 

Quittant les fresques, je passe par une section qui comporte des centaines de camées d’une finesse incroyable. J’en ai choisi ici trois de styles différents. Le premier, c’est Dionysos et Ariane. On se rappelle que grâce à la pelote de fil qu’Ariane, la fille de Minos et de Pasiphaé, a donnée à Thésée, il a pu retrouver son chemin pour ressortir du labyrinthe en Crète. Pour fuir la colère de Minos et par amour pour Thésée, elle s’embarque avec lui mais lui, amoureux d’une autre, l’abandonne pendant son sommeil sur une plage de l’île de Naxos. Quand elle s’éveille, c’est pour voir au loin sur la mer disparaître la voile de Thésée. Mais Dionysos, qui passait par là avec son cortège, la voit, s’éprend d’elle, l’épouse et l’emmène vivre avec lui sur l’Olympe. Ce camée représente la rencontre du dieu avec Ariane. Camée sur calcédoine.

 

Le second camée représente Omphale. Omphale est une reine de Lydie à qui Héraklès échut comme esclave. Mais, elle tombe amoureuse de son nouvel esclave, et tout le temps qu’il restera avec elle se passe dans la mollesse, il revêt une longue robe et reste aux pieds de sa maîtresse à filer le lin sur le rouet d’Omphale. Camée sur agate.

 

Le troisième camée est une chasse à l’ours. L’un des chasseurs, blessé, est à terre, l’autre est à cheval et attaque l’ours avec sa lance. Tout cela représenté sur une si petite surface manifeste une remarquable technique en même temps qu’un talent certain. Il n’est pas étonnant qu’en grec le même mot tekhnè désigne à la fois l’art, l’artisanat et la technique. Camée sur calcédoine.

 

497b Naples, musée archéologique, clés antiques

 

Certains éléments du cadre de vie à l’époque de l’éruption semblent très loin de nous, très dépassés, mais d’autres sont étonnamment modernes. Bien sûr nous avons des clés de sûreté qui n’ont rien à voir avec cela, mais aujourd’hui bien des clés de portes intérieures, de placards, etc., ne sont pas fondamentalement différentes de ce que nous voyons ici.

 

497c Naples, musée archéologique, robinets antiques

 

L’eau courante arrivait dans les maisons, du moins dans les maisons riches, par des canalisations de bronze. On voit ici des robinets d’arrêt montés sur les tuyauteries.

 

497d Naples, musée archéologique, speculum

 

La médecine, la chirurgie, n’étaient pas, comme on le croit trop souvent, de la magie liée à la religion et au culte d’Esculape. Déjà au milieu du premier siècle avant Jésus-Christ, la première naissance par extraction du bébé par ouverture chirurgicale avait été réalisée sur la femme de Jules César, d’où le nom de césarienne donné à l’opération. Les instruments présentés ci-dessus sont un spéculum vaginal et un spéculum anal.

 

497e Naples, musée archéologique, vase

 

497f Naples, musée archéologique, coupe

 

497g Naples, musée archéologique, vase

 

Je terminerai notre visite de ce merveilleux musée par ces objets de la vie quotidienne. Ils montrent la maîtrise que possèdent les Romains des techniques de travail du verre. Coloré, soufflé, taillé, ils sont capables de lui donner toutes les apparences et toutes les formes les plus harmonieuses. Sans doute les objets les plus recherchés ne se trouvaient-ils pas dans toutes les maisons, seuls les ménages aisés en possédaient, néanmoins ce vase, cette petite coupe, cette aiguière n’étaient pas des bibelots de luxe montrés dans une vitrine, ils étaient utilisés couramment, quotidiennement. Et, montrant le lien qui nous unit à près de deux mille ans de distance, ils me serviront de conclusion.

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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 01:39

494a1 Naples

 

 

Pour notre première visite de Naples où nous allons passer quelques semaines, nous pensons qu’il est bon de prendre l’ambiance de la ville en nous baladant à travers les rues, entre la gare centrale (nous avons laissé à Pompéi notre camping-car) et le Duomo, c’est-à-dire la cathédrale, non pas par les grandes artères mais dans le dédale des vieilles rues. Parce que Naples est très ancienne. C’est d’abord une ville grecque dont le nom, néa (nouvelle) et polis (ville), signifie "Ville Nouvelle", comme en Biélorussie Novogrudok, comme en Russie Novgorod, comme toutes les Villeneuve de France et comme, là où j’ai dirigé le lycée Descartes de Champs-sur-Marne, la Ville Nouvelle de Marne-la-Vallée. Cette vieille ville grecque, c’est l’actuel cœur de Naples, le quartier que l’on appelle Spaccanapoli.

 

494a2 Naples, porte de San Gennaro (16e siècle)

 

La ville de Naples est placée sous la protection de san Gennaro (saint Janvier). Et cette porte du seizième siècle, qui marquait l'entrée de la ville à cette époque, s’appelle Porta de San Gennaro. Dans sa partie supérieure elle est ornée d’une fresque du dix-septième siècle.

 

494a3a Naples, lycée Casanova

 

494a3b Naples, lycée Casanova

 

Impossible, passant devant un lycée, de ne pas m’arrêter à regarder. Celui-ci est un établissement classique, expérimental, avec une section pour adultes, je suppose que c’est quelque chose comme nos GRETA. Il est curieux que dans cette belle ville, un peuple aussi artiste que celui qui l’a construite ne se soucie pas davantage de l’apparence de ses écoles (quel que soit par ailleurs la qualité de l’enseignement qui est dispensé), car l’œil se forme par ce qu’il voit au quotidien plus encore que par ce qu’on lui montre dans les musées ou dans la salle de classe.

 

494a4 Naples, façade

 

À droite, nous longeons le Musée Archéologique National, et en face apparaît une belle façade de ce rouge typique de la ville. Sur une fenêtre sans carreaux (que l’on ne voit pas sur ma photo), un panonceau annonce que l’appartement est à vendre. S’il est en mauvais état il ne doit pas être trop cher, et il est idéalement situé (quoique la rue soit bruyante), cela donne envie…

 

494a5 Naples, motos

 

Motos et scooters sont omniprésents à Naples. Et comme, bien entendu, personne ne respecte les lois ni les règlements, on circule à plusieurs sur des engins à un seul siège, et sans casque pour faire bonne mesure. Puis on se lance dans le trafic, on se faufile à toute vitesse, on zigzague. Il n’est pas rare de voir sur un scooter le père, la mère et un enfant, voire deux dont un bébé. Je frémis à la pensée de ce qui pourrait leur arriver.

 

494b1 Naples, Duomo, le dôme

 

Arrivant à la cathédrale par derrière, de la place de l’église Pio Monte di Misericordia, nous avons une belle vue sur son dôme, avec en premier plan cette colonne qui trône au milieu de la place.

 

494b2 Naples, Duomo, façade

 

494b3 Naples, Duomo, tympan

 

Nous voici à présent sur la façade de l’église. Le Duomo a été construit au quatorzième siècle sur une ancienne basilique du quatrième siècle consacrée à Santa Restituta ; et lui, est consacré à Notre Dame de l’Assomption. Le tympan du grand portail représente une Vierge à l’Enfant.

 

494c Naples, Duomo, nef

 

Grande, haute, belle, la nef n’est pourtant pas exceptionnelle. En dehors de son plafond, on n’y relève pas d’éléments de décoration spécialement recherchés comme il y en a ailleurs.

 

494d Naples, Duomo, baptistère

 

En revanche, ce qui attire l’attention dès l’entrée, ce sont ces beaux fonts baptismaux, avec au sommet cette sculpture du baptême de Jésus par saint Jean Baptiste. La forme élancée, le demi dôme posé sur deux colonnes légères, le double escalier semi-circulaire derrière, tout cela est harmonieux.

 

494e Naples, Duomo, Perugino

 

Dans le bras droit du transept, je suis tombé en arrêt devant cette Assomption. Et en lisant ensuite le panonceau, je n’ai pas été étonné, elle est du Pérugin. Je ne suis pas assez versé dans les arts pour avoir reconnu la patte du Maître, mais j’avais bien senti que ce n’était pas l’œuvre d’un barbouilleur de second rang.

 

494f Naples, Duomo, fresque

 

494g Naples, Duomo, fresque

 

Dans le bas-côté gauche, une chapelle conserve ces restes de fresques. Il semble que des travaux soient en cours pour les remettre en valeur comme elles le mériteraient, car je trouve ce qu’il en reste très beau.

 

494h1 Naples, Duomo, chapelle de san Gennaro

 

Mais ce qui accroche le regard, c’est du côté droit la chapelle du trésor de San Gennaro. Elle est construite dans un style baroque foisonnant, extrêmement riche. La foule s’y presse, moitié fidèles agenouillés et priant avec foi, moitié touristes ébahis par cette chapelle hors du commun. Elle date de 1527, offerte en action de grâce au saint qui avait délivré la ville de la peste (c'est en cette même année 1527 que, dans les voisins États Pontificaux, les troupes impériales de Charles Quint mettaient Rome à sac).

 

494h2 Naples, Duomo, chapelle de san Gennaro

 

494h3 Naples, Duomo, chapelle de san Gennaro

 

Tout autour, brillant sous la flamme vacillante des centaines de cierges qui leur sont offerts, le buste-reliquaire de san Gennaro en laiton, les statues de saints et de saintes en argent, en bronze ou en marbre, ornent le pourtour de cette chapelle. On les sort en procession lors des célébrations de saint Gennaro.

 

494h4 Naples, Duomo, coupole de chapelle

 

Quant à la coupole, elle a été peinte à fresque par Giovanni Lanfranco (1592-1647) et représente Le Paradis. Une sorte de vent fait voler les cheveux de Jésus et les pans de son vêtement blanc qui vont se confondre avec les nuages. Curieusement il est représenté très humain et torse nu, alors qu’ici il est dans sa gloire, et il me donne même l’impression d’être un gourou contemporain, une sorte de hippie des années 60. Ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas cette peinture qui sort de l’habituel, avec le traditionnel tribunal autour d’un Jésus qui a l’air d’un empereur autocrate.

 

494i1 Naples, Duomo, basilique de Santa Restituta

 

D’autre part, sur le côté gauche de la nef on accède à cette, comment dire ? Cette autre église, ou cette très vaste chapelle. C’est la basilique primitive de Sainte Restituta qui date du quatrième siècle et a été fortement remaniée au dix-septième siècle.

 

494i2 Naples, Duomo, basilique de Santa Restituta

 

L’une des chapelles de cette basilique, sur la gauche, est ornée de cette splendide mosaïque de Vierge à l’Enfant.

 

494j1 Naples, duomo, crypte

 

494j2 Naples, duomo, crypte

 

En revenant dans la cathédrale, un escalier permet de descendre dans la crypte, sous l’autel ; C’est le cardinal Oliviero Carafa, au seizième siècle, qui l’a voulue pour accueillir les restes de saint Gennaro. L’architecte Tommaso Malvito qui l’a construite est également le sculpteur qui a représenté le cardinal en prière devant les reliques.

 

494j3 Naples, duomo, crypte

 

Sous l’autel, rassemblés dans un vase lombard en terre, les ossements de san Gennaro sont exposés à la dévotion du public.

 

494j4 Naples, duomo, crypte

 

Murs, plafonds, toute cette crypte est couverte de bas-reliefs. Je me suis longtemps demandé, sans trouver de réponse, ce que représente ce marbre. On dirait une balance, le double visage de Janus pouvant se déplacer sur une règle graduée pour indiquer le poids. Le crochet supérieur serait alors pour tenir ou fixer la balance, il n’est pas pointu. Mais pourquoi deux crochets inférieurs, pourquoi celui de gauche du même côté que le Janus de contrepoids, cela je ne le comprends pas. Sinon, il s’agirait sans doute du Jugement Dernier, l’âme du défunt serait pesée pour le bien et pour le mal qu’elle a fait de son vivant, et Janus symboliserait le temps, la face vieille regardant l’âme, son passé, sa vie terrestre, la face jeune regardant vers l’éternité où le temps ne compte pas, où l’on ne vieillit pas. Mais peut-être cette interprétation est-elle complètement fausse. Si quelqu’un comprend autre chose et peut expliquer le double crochet inférieur, je suis preneur.

 

494k1 Naples, métro ligne 2, station Museo

 

Et voilà. Nous allons rentrer. Nous revenons vers la station de métro Museo, le plan indiquant qu’il s’agit d’une correspondance et que l’on peut aller par les couloirs de cette station de la ligne 1 à la station Cavour de la ligne 2 qui nous ramènera à la gare centrale. Comme, à Paris, les deux stations de métro Châtelet et Les Halles sont toutes deux accessibles via le RER Châtelet-Les Halles. Magnifiques, quelques reproductions grandeur nature de statues du musée archéologique décorent la station.

 

494k2 Naples, métro

 

494k3 Naples, métro

 

Puis un tapis roulant ultra moderne et d’un brillant impeccable nous mène loin, très loin, vers la station Cavour. Nous prenons ce métro à grande distance, qui est plutôt un train, un peu comme notre RER, et nous voici dans la station Garibaldi, tout aussi moderne. C’est plus agréable que le métro de Rome.

 

494k4 Naples, station Garibaldi de la Circumvesuviana

 

À la station centrale, place Garibaldi, on prend des trains de grande ligne, mais sur le côté il y a une gare secondaire de la Circumvesuviana. Le nom est clair, c’est la ligne qui contourne le Vésuve. Le train vient d’une autre gare, un tout petit peu plus loin dans Naples en direction de la baie, et il dessert entre autres Herculanum, Pompéi, Stabies, Sorrento. Malheureusement, sur cette ligne, les trains sont vieux et inconfortables, nous n’avons pas droit aux rames modernes comme celle que l’on aperçoit là.

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Published by Thierry Jamard
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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 23:58

À Pompéi, nous voici plongés au cœur de la vie quotidienne de la province romaine au temps de l’apogée de l’Empire, en 79 après Jésus-Christ. Je suis conscient que je vais être trop long dans cet article, mais de cette ville engloutie que nous avons mis deux jours entiers à visiter, je ne vois pas comment ne pas publier de nombreuses photos. Quant à l’éruption et comment elle a détruit Pompéi, j’ai retrouvé sur Internet le texte latin de la lettre de Pline le Jeune à son ami l’historien Tacite, racontant la mort de son oncle Pline l’Ancien sur les lieux de la catastrophe. Et là, à la fois le plaisir de me jeter dans une version latine qui me rajeunit et l’intérêt de ce texte historique m’ont conduit à traduire ici de larges extraits de cette lettre.

 

Par la langue que parlent les peuples on peut identifier leur appartenance ethnique, et c’est ce qui m’a passionné dans mes études (lointaines) de linguistique. Le peuple indo-européen qui est arrivé sur le territoire de l’Italie appartenait à la branche italo-celtique. Les Celtes ont continué leur route vers l’ouest (Gaulois, Bretons, Gallois, Gaéliques, Galiciens), et les Italiques se sont sédentarisés et Italie. Les Italiques comportaient trois rameaux principaux, les Osques, les Ombriens et les Latins. La langue latine n’a réussi à étouffer les autres langues qu’au fur et à mesure des conquêtes et des assimilations. Or ce sont des Osques qui ont fondé Pompéi au huitième siècle avant notre ère, c’est-à-dire à l’époque où Romulus, selon la légende, a fondé Rome (en l’an 753). La ville était active, elle entretenait des contacts notamment avec les colonies grecques d’Italie, particulièrement Cumes, dont elle subit l’influence culturelle. Et puis en 80 avant Jésus-Christ les Romains sont arrivés et ont investi la cité, où des familles de diverses conditions se sont installées, tandis que des riches y avaient une résidence secondaire. Désormais il fallait parler latin, même si l’on descendait d’une vieille famille locale.

 

142 ans se sont écoulés depuis la conquête romaine. Nous sommes en 62 après Jésus-Christ, et voilà qu’un violent tremblement de terre jette à bas bien des édifices, endommage les rues et les équipements. On se met à l’ouvrage, on répare, on reconstruit. Ce n’est pas encore fini en 79, dans cette ville en effervescence qui compte environ vingt-cinq mille habitants (le nombre précis est difficile à déterminer, parce que seuls étaient recensés officiellement les citoyens, mais ni les étrangers, ni les esclaves, ni les affranchis). Et c’est alors que, le 24 août, le Vésuve se met à cracher des cendres qui vont recouvrir Pompéi, Herculanum, Stabies. À Pompéi, il y a près de sept mètres d’épaisseur. Humains comme animaux sont tués instantanément, intoxiqués d’abord, puis asphyxiés et ensevelis. Pompéi, Herculanum, Stabies, ces trois villes sont rayées de la carte, et même à tel point que l’on oublie totalement leur existence. Quand, creusant un canal à la fin du seizième siècle, on met au jour deux inscriptions en latin, on ne fait aucun lien avec la catastrophe de 79. En 1748, des fouilles sont entreprises mais, jusqu'à ce qu'une inscription très claire désigne la ville de Pompéi, on se demandait si ce n'était pas Stabies.

 

Vingt-sept ans après l’éruption, Tacite, le grand historien, s’adresse à une source sûre pour écrire son livre, il demande à Pline le Jeune de lui raconter la fin de son oncle, Pline l’Ancien, qui a péri victime du Vésuve. Voici la réponse du neveu au sujet de son oncle Pline l’Ancien : "Il était à l’époque à Misène, avec la flotte qu’il commandait. Le neuvième jour avant les Calendes de septembre [le 24 août] vers la septième heure [vers une heure de l’après-midi, heure légale française], ma mère souhaitait qu’il observe un nuage qui, lui semblait-il, était de taille et de forme très inhabituelles. Il venait de prendre un peu le soleil et, après un bain d’eau froide et un repas léger, il était retourné à ses livres. Il se lève aussitôt et monte sur une éminence d’où il pouvait avoir une meilleure vue de ce phénomène inhabituel. Un nuage s’élevait, mais à cette distance on ne pouvait dire de quelle montagne ; on sut par la suite que c’était du mont Vésuve. Quant à son apparence, la meilleure comparaison est avec un pin parasol, car il s’élevait comme un très haut tronc puis s’étalait au sommet comme des branches […]. Il était parfois brillant et parfois sombre et sale, selon qu’il était plus ou moins rempli de terre et de cendres. Un homme aussi instruit et savant que mon oncle trouvait que ce phénomène valait la peine d’être étudié. Il fit préparer une chaloupe et me proposa de l’accompagner. Je lui dis que je préférais travailler, et il est vrai que lui-même m’avait donné de quoi écrire. Il était en train de sortir, quand il reçoit un mot de Rectina, la femme de Cascus, effrayée par le danger qui menace (en effet, sa villa étant au pied du volcan, la seule issue était par la mer), elle le suppliait de l’arracher à un tel risque. Lui, alors, change son projet et, ce qu’il avait entrepris dans un but d’étude, il le poursuit par courage. Il fait appareiller des quadrirèmes [navires à quatre rangs de rameurs] où il embarque en personne pour porter secours, non pas seulement à Rectina mais à beaucoup de gens (car la côte, agréable, était très peuplée). Il met le cap en toute hâte vers le lieu d’où les autres s’enfuient, en droite ligne, si peu terrorisé qu’il dictait et notait tout ce qui se passait et tout ce qu’il voyait. Déjà la cendre tombait sur les navires, de plus en plus chaude et de plus en plus dense à mesure qu’ils approchaient, et aussi des pierres ponces et des cailloux noircis, brûlés, éclatés par le feu, déjà la mer se retirait et des morceaux de montagne obstruaient le rivage. Un moment, il s’est demandé s’il allait faire demi-tour, mais bien vite il dit à son pilote qui le lui conseillait : ‘Le sort sourit aux audacieux. Dirige-toi vers chez Pomponianus’. Celui-ci était à Stabies [aujourd’hui Castellamare di Stabia]".

 

Ce Pomponianus est effrayé et Pline, pour le rassurer, se baigne puis dîne en feignant la décontraction et va dormir. De la pièce voisine, on l’entend ronfler comme un sonneur. Finalement on va le réveiller parce que sa porte menace d’être bloquée par l’accumulation des cendres. Délibération : les tremblements de terre, violents et rapprochés, mettent à mal les maisons, mais en rase campagne les chutes de pierres sont également très dangereuses. Choix de la seconde solution, la tête protégée par des oreillers.

 

"Ailleurs, il fait déjà jour mais ici c’est une nuit plus noire et plus dense que toutes les nuits, cependant éclairée de nombreuses torches et autres feux. On décida d’aller vers le rivage et de voir de près la solution qu’offrirait la mer, mais elle continuait d’être agitée et hostile. Là, couché sur une toile étendue au sol, il réclame et boit de l’eau froide une fois puis une autre fois. Ensuite, des flammes, et une odeur de soufre annonciatrice d’autres flammes, font fuir les autres et l’obligent à se lever. S’appuyant sur deux esclaves, il se redresse et aussitôt tombe mort, suffoqué, je suppose, par une fumée trop épaisse car il avait par nature le souffle court et des problèmes respiratoires. Quand on recommença à voir clair –ce qui n’arriva que le troisième jour [deux jours après]–, on trouva son corps entier et intact, couvert des vêtements dont il s’était habillé : il avait plus l’air de se reposer que d’être mort. Pendant ce temps, ma mère et moi étions à Misène, mais cela n’a rien à voir avec cette histoire, et tu n’as pas demandé autre chose que comment il est mort".

 

492a Pompéi, forum

 

À partir du dix-huitième siècle, en 1748 comme je le disais tout à l’heure, on a commencé à dégager l’épaisse couche de cendres qui avait enseveli Pompéi, qui s’était solidifiée et finalement avait protégé ce qu’elle recouvrait. Ici, le forum, grande place publique qui constitue un lieu de rencontre, de promenade, de réunions publiques, et sur lequel ouvrent toutes sortes de bâtiments, temples, services publics, boutiques, etc. Ma photo, ici, est prise depuis le pied du temple de Jupiter qui se dresse au-dessus du forum à son extrémité nord.

 

492b1 Pompéi, temple d'Apollon

 

492b2 Pompéi, temple d'Apollon

 

Donnant sur le flanc ouest du forum, se trouve le temple d’Apollon. On y a replacé deux statues, copies dont les originaux sont au musée de Naples. Devant ce séduisant athlète, Apollon représenté en archer, je suppose que mademoiselle est célibataire ? Ce temple date de l’époque indépendante de Pompéi (575-550)et était alors le principal sanctuaire de la ville. Au deuxième siècle, avec les Romains, a été entrepris un grand renouvellement de l’urbanisme et le temple d’Apollon a été profondément remanié.

 

492c Pompéi, basilique

 

Également sur le côté ouest du forum, la basilique date du deuxième siècle avant Jésus-Christ, en tant qu’élément de la "monumentalisation" de la cité. Par basilique, du grec basileus, le roi, il ne faut pas comprendre un édifice religieux, mais un bâtiment de services publics. Les basiliques au sens chrétien ont pris ce nom parce qu’on les a construites sur ce plan à trois nefs. Dans la partie dont le toit s’est effondré, en premier plan, avaient lieu les tractations économiques, tandis qu’au fond siégeaient les juges, comme dans nos tribunaux.

 

492d1 Pompéi, le marché

 

492d2 Pompéi, le marché

 

Sur le flanc est, s’étend le marché et ses échoppes, dont on voit ici la façade sur le forum, mais qui s’ouvrait sur un espace carré bordé de boutiques.. Quelques unes des enseignes sont encore visibles, comme celle de ces porteurs d’eau, à moins qu’elle n’évoque une livraison de vin ou d’huile.

 

492e1 Pompéi, rue

 

En empruntant cette large rue, nous sortons du forum par le nord-ouest. Le bâtiment sur la droite est donc le temple de Jupiter. Cet arc a dû être construit en l’honneur de l’un des premiers empereurs (la dynastie des Julio-claudiens), antérieur à Néron dont l’arc était de l’autre côté mais avait été abattu à la mort de cet empereur dont la mémoire a été condamnée par le sénat.

 

492e2 Pompéi, rue

 

492e3 Pompéi, rue

 

Évidemment, toutes les rues n’étaient pas aussi larges et nobles. Mais pour que les piétons marchent à l’abri des voitures, il y avait systématiquement des trottoirs, et l’on pouvait repérer de loin où il y avait des carrefours parce qu’alors il y avait ces grosses pierres en travers de la route pour que les piétons n’aient pas à patauger dans l’eau lors des fortes pluies qui parfois s’abattent sur la région. Les chars respectant l’écartement standard de leurs roues, soit 1,432 mètre (mesure reprise par les chemins de fer d’Europe de l’ouest, sauf l’Espagne), franchissaient ces passages piétons sans problème. On voit qu’une rue était très fréquentée à la profondeur des ornières creusées dans la pierre. Sur l’autre photo, la petite rue zigzaguante sympathique, il est curieux que ce passage piéton soit d’un seul tenant, car si les roues du char passent de part et d’autre sans problème, où le cheval passe-t-il ? À moins qu’il n’enjambe, au pas, l’obstacle… Cette disposition est exceptionnelle.

 

492e4 Pompéi, fontaine de la rue de Mercure

 

De très nombreux angles de rues sont équipés de fontaines. Le robinet est moderne, bien sûr, mais la fontaine est ancienne. Toutes sont sculptées de motifs différents, pour indiquer le nom de la rue. Par conséquent, celle-ci est située à l’entrée de la rue de Mercure (le dieu est reconnaissable à son casque ailé et à son caducée).

 

492f1 Pompéi, le théâtre

 

À Pompéi il y a deux théâtres construits l’un près de l’autre, l’un grand, l’autre petit. Celui-ci est le petit théâtre, en fait un odéon, c’est-à-dire une salle de concert et de déclamations de poètes, ce qui explique que la cavea, l’espace semi-circulaire qui sert de scène, soit si petite. Pour en améliorer l’acoustique, il était couvert. Sa capacité était de 800 spectateurs.

 

492f2 Pompéi, l'amphithéâtre

 

L’amphithéâtre est situé non pas à l’extérieur de la ville, mais tout au bout, sous les murs. Les touristes ne le visitent pas beaucoup, ils y discutent, s’y reposent, y cassent la croûte. Dans l’Antiquité sa capacité était de vingt mille places. Les combats soulevaient les passions et entraînaient aussi des bagarres, un peu comme de nos jours avec les hooligans. En 59 de notre ère, une rencontre avait lieu entre l’équipe de Pompéi et celle de Nocera. À la simple rivalité sportive s’ajoutait la haine entre les deux villes, parce que Pompéi, de longue date province romaine, s’était vu amputer une partie de son territoire au bénéfice de Nocera quand celle-ci, peu avant cette fameuse rencontre, était à son tour devenue province romaine. Aussi, dans le feu de l’action, les supporters des deux équipes en sont-ils venus aux mains. Bagarre rangée, au terme de laquelle il y a eu des morts et des blessés. Une fresque transférée au musée de Naples représente l’événement. Du coup, Néron (54-68) décida la fermeture de l’amphithéâtre de Pompéi pour dix ans à titre de sanction. Mais la femme de Néron, Poppée, intervint, et à la suite du tremblement de terre de 62 l’empereur se laissa fléchir et les jeux reprirent dans l’amphithéâtre.

 

492g1 Pompéi, la Taverne de Phébus

 

Taverne de Phébus. Nous continuons, après les spectacles, à évoluer dans la vie quotidienne. Une taverne, avec sa table de consommation, nous dirions son "zinc", donne une allure très contemporaine à la ville.

 

492g2a Pompéi, thermopolium de Lucius Vetutius Placidus

 

Mais voici un thermopolium. Une inscription nous indique même le nom de son propriétaire, Lucius Vetutius Placidus. Les Romains, et donc au premier siècle après Jésus-Christ les Pompéiens, déjeunaient rarement à la maison, ils prenaient généralement un petit quelque chose sur le pouce, en ville. De nos jours, à Rome, un peu partout on voit "tavola calda", table chaude. C’est un genre de cafétéria où des plats préparés sont maintenus au chaud et servis à la demande. Le thermopolium fonctionne selon le même principe. Dans ces cuves on place des récipients en terre cuite contenant des plats cuisinés maintenus au chaud, et les clients consomment debout ici même ou en marchant dans la rue. Il y a aussi, derrière, une salle où l'on peut s'asseoir à une table. C’est l’un des meilleurs exemples de ce type d’établissement, avec le logement à l’arrière, que l’on ait retrouvé. La caisse a été abandonnée par le propriétaire qui s’est enfui, sans doute pensant revenir après l’éruption. Elle contenait 374 as et 1237 quadrants (l’as fait 9 grammes de bronze au début de l’Empire). Cela représente 170 sesterces.

 

492g2b Pompéi, thermopolium de Lucius Vetutius Placidus

 

Le lararium, en français le laraire, est consacré aux divinités protectrices du foyer, les dieux lares. Ici, il est surmonté de cette fresque, où deux serpents, censés apporter fertilité et prospérité, se rencontrent face à un autel de sacrifice. Au-dessus, le génie du foyer, entouré à droite et à gauche des lares, effectue un sacrifice, tandis qu’à l’extrême gauche on reconnaît Mercure et à l’extrême droite Bacchus. Ces dieux n’ont pas été choisis au hasard car nous sommes dans un restaurant, or Mercure est le dieu du commerce et Bacchus celui du vin…

 

492h1 Pompéi, boulangerie

 

492h2 Pompéi, meule à blé

 

492h3 Pompéi, four

 

Autre commerce de bouche, la boulangerie (les photos 2 et 3 n’ont pas été prises dans la même boulangerie que la photo n°1). On voit ici des meules. Dans les trous des côtés, on fixait une sangle dont l’extrémité était tirée par un âne pour faire tourner la partie supérieure sur la partie inférieure. Par l’ouverture du sommet on versait le grain et en bas on récupérait la farine. Et l’on cuisait le pain dans ces fours à bois qui sont strictement identiques à ceux que l’on utilise encore aujourd’hui dans les pizzerias napolitaines.

 

492i1 Pompéi, lupanar

 

Dans la vie quotidienne des Pompéiens, un autre "commerce" avait sa place. C’est le lupanar, composé de plusieurs petites cellules équipées chacune d’un lit en maçonnerie comme celui-ci. Il est évident qu’il était revêtu de plusieurs épaisseurs de tissu pour en améliorer quelque peu le confort.

 

492i2 Pompéi, lupanar

 

492i3 Pompéi, lupanar

 

492i4 Pompéi, lupanar

 

Pour les clients en mal d’imagination ou d’enthousiasme, des fresques étaient là pour leur donner des idées ou pour inciter leur ardeur. De nos jours, les touristes se pressent pour visiter ce bâtiment et ricanent en voyant ces fresques. Dans notre société pourtant libérée elles sont quelque peu choquantes même si l’on s’en amuse. Mais il ne faut pas oublier que cette morale concernant le corps est un apport du christianisme, et l’usage de ce lieu par des personnages respectables, la vue de ces images, n’étonnaient ni ne heurtaient personne. Ce lupanar est le plus grand et le mieux organisé de Pompéi, mais c’était loin d’être le seul, car on en compte 25 dans la ville. Une passe coûtait entre 2 et 8 as, c’est-à-dire trois fois rien car pour un as on pouvait se payer un verre de vin ordinaire. La femme, une esclave grecque ou orientale, ne recevait rien pour son service, tout était pour le patron. Il ne versait aucun salaire et se contentait d’assurer le vivre et le couvert à ses esclaves.

 

492i5 Pompéi, inscription électorale

 

Autre élément de la vie, les élections. Par exemple celle, annuelle, des deux juges "duoviri jure dicundo". On ne placardait pas d’affiches électorales, mais on achetait le droit d’utiliser des murs privés. Ici, on peut lire (mais, n’ayant pas déchiffré sans l’aide de mon livre ce qui est écrit, j’ai bêtement coupé la partie droite sur ma photo et ne me suis aperçu de mon erreur que ce soir, trop tard) : "Holconium Priscum II-vir[um] I[ure] D[icundo] D[ignum[ R[ei] P[ublicæ] O[ro] V[os] F[aciatis]". Je construis ma phrase : "Oro vos faciatis 2-virum jure dicundo Holconium Priscum, dignum rei publicæ", ce qui donne en français "Je vous demande de nommer duovir pour la juridiction Holconius Priscus, qui est digne de l’État".

 

492j1 Pompéi, nécropole de Porta Nocera

 

Hélas, il faut aussi penser à la fin de la vie. Passée la Porta Nocera, le long de la route qui mène à cette ville (dont j’ai parlé au sujet de l’amphithéâtre) il y a une nécropole puisqu’il était interdit d’ensevelir en ville et que l’usage était d’utiliser le bord des routes. Cette tombe comportait, dans chacune de ses niches, le portrait de l’un des membres de la famille enterré là. Les tombes pouvaient être de taille très variable, et celle-ci est très grande. Elle allaient aussi de la plus pauvre, une simple enceinte, à la plus riche, un monument sculpté et décoré.

 

492j2 Pompéi, nécropole de Porta Nocera

 

Celle-ci comporte une inscription intéressante. "Passant, s’il ne t’est pas déplaisant de t’attarder un peu sache que celui que j’avais espéré être un ami m’a jeté dans un procès avec des accusateurs mais je rends grâces aux dieux et je suis libéré de tout mal dans mon innocence. Que ni les dieux pénates, ni ceux des enfers ne reçoivent ce menteur".

 

493a1 Pompéi, fresque

 

Venons-en aux fresques. Nous sommes ici dans ce que l’on a appelé la Villa des Mystères parce que ces murs représentent une scène d’initiation à des mystères dionysiaques avec des personnages grandeur nature. Les spécialistes déduisent cela de la représentation du dieu sur le mur perpendiculaire, mais n’ont pas d’explication du détail de ce que font les participants. Cette fresque décorait le triclinium, c’est-à-dire la salle à manger. Le style en est de la fin de la République ou du début de l’Empire.

 

493a2 Pompéi, maison de la chasse antique

 

Dans la maison dite de la Chasse antique, on voit un chien s’attaquant à un gros animal qui ressemble à un bœuf, un autre qui poursuit un cerf. Ici, le chasseur affronte un ours. Il s’agit d’esquisses très simplifiées, mais pleines de vie, de mouvement.

 

493b Pompéi, fresque

 

493c Pompéi, fresque

 

493d Pompéi, fresque

 

J'ajoute quelques autres fresques dont je ne suis pas capable de donner le sujet, mais qui sont intéressantes pour la qualité du dessin, pour les coloris, pour l’expression des personnages, et qui sont suffisamment bien conservées pour donner une idée de la décoration des maisons. Dans ma collection de photos, je les ai également choisies parce qu’elles sont de styles différents.

 

493e Pompéi, fresque

 

Ce faune dansant est un type de décoration en forme de frise. En effet, le dessin est petit (ma photo, qui n’est pas bien grande, l’agrandit déjà un peu), et des cadres successifs délimitent des sujets sur fond uni, sans décor.

 

493f1 Pompéi, maison de Vénus dans une conque

 

493f2 Pompéi, maison de Vénus dans une conque

 

493f3 Pompéi, maison de Vénus dans une conque

 

Cette maison est celle de Vénus dans une coquille. Elle a été très endommagée par l’une des nombreuses bombes lâchées sur Pompéi en 1943. Pourtant, ces Pompéiens-là étaient morts depuis longtemps et ne se réclamaient ni du nazisme, ni du fascisme, ni de la Résistance. Cette très grande fresque, qui recouvre tout un mur et qui par chance a été épargnée, est surprenante. Vénus apparaît mollement allongée dans une conque, avec des bracelets aux chevilles et aux poignets, un collier, dans une pose alanguie peu naturelle au plan physique mais très évocatrice, et qui rappelle étrangement des dessins indiens. Une cape, gonflée par le vent comme une voile, l’entraîne vers la ville, dont elle est la protectrice. Elle est entourée d’Amours ailés chevauchant des dauphins, et de chaque côté de cette scène marine on trouve des jardins fleuris, où des oiseaux volent ou sont posés sur la barrière basse du premier plan, comme les deux ci-dessus. Ailleurs, d’autres oiseaux s’abreuvent à une fontaine. L’effet de cette peinture, sur le mur du péristyle au fond du jardin visible de partout dans la maison, est absolument splendide.

 

493g1 Pompéi, maison du Navire Europe

 

493g2 Pompéi, maison du Navire Europe

 

Nous voici dans la maison du Navire Europe. Avant de justifier ce nom, je dois dire que c’est une villa dotée d’un grand jardin sur deux niveaux. Les recherches ont fait trouver dans le sol les racines de 416 plantes tuées lors de l’éruption de 79. Ce sont pour la plupart des pieds de jeune vigne (on a aussi retrouvé un pressoir), mais il y a également des oliviers et des arbres fruitiers, noyers, amandiers, figuiers.

 

La maison s’organise tout entière autour d’un péristyle dont le mur du fond est recouvert d’un enduit sans fresque ni peinture. Et quelqu’un s’était amusé à y graver un dessin de grand navire marchand. L’auteur du graffiti était doué pour le dessin, car il est de qualité, net, précis, finement détaillé avec tous ses cordages. J’aurais voulu le montrer ici en entier, mais il est derrière une vitre réfléchissante, et puisque ce n’est pas de la couleur rien n’empêche d’utiliser le flash en ne se mettant pas en face pour éviter la réflexion, mais cela grille la partie la plus proche et laisse dans le noir l’autre extrémité. Comme on le voit par l'image de la proue, le dessin est fouillé. Et sur le flanc, vers la poupe, on peut lire EVROPA. Ce navire est donc nommé Europe, non pas pour évoquer le continent, mais plutôt du nom de l’héroïne grecque originaire de Tyr. Zeus, séduit par sa beauté, avait pris l’apparence d’un taureau blanc avec des cornes ressemblant à un croissant de lune. Europe, admirant ce taureau qui s’approchait d’elle avec un air engageant, osa monter sur son dos. Aussitôt, le taureau se jeta à la mer avec elle qui se cramponnait et hurlait de peur, et il nagea jusqu’en Crète où, sous des platanes, il s’unit à elle. De ces amours, elle donnera naissance à Minos, le roi de Crète. Sans doute est-ce à cette légende marine et à cette traversée mythique que fait référence le nom de ce bateau.

 

493g3 Pompéi, maison du Navire Europe

 

493g4 Pompéi, maison du Navire Europe

 

493g5 Pompéi, maison du Navire Europe

 

Une main malhabile, ou peut-être plusieurs mains, ont rajouté des petits personnages. Si petits que, pendant tout le temps que j’ai passé à examiner chaque centimètre carré du dessin, aucun des nombreux touristes qui ont défilé devant ne les a vus, et moi-même, malgré mon examen minutieux, j’ai mis longtemps à les distinguer. Le premier (désolé, ma photo est un peu floue) ressemble beaucoup à un shadok. Le visage du second est de même style, mais il a un corps comme en dessinent les très jeunes enfants. Le troisième, lui, est d’un style très différent. Il donne l’impression d’avoir été dessiné par un adulte, mais un adulte sans aucun talent. L’homme est étendu sur un lit, avec un oreiller non pas sous la nuque mais sous tout le buste et il repose dessus tout rigide, creusant un pont des pieds à la tête.

 

493h1 Pompéi, seuil de maison

 

Fresques et dessins, je m’en tiendrai là. Sur le seuil de cette maison dite du Faune, le propriétaire a fait inscrire en formule d’accueil l’équivalent de "bonjour" ou "salut". J’ai dit tout à l’heure qu’avec l’arrivée des Romains il a fallu parler latin. Oui, mais lorsque les vrais Pompéiens se retrouvaient entre eux, en famille, entre amis, et même avec les commerçants, ils parlaient encore osque ou grec. Le fait d’inscrire une formule de bienvenue en langue latine en avant de sa porte d’entrée, visible de la rue par tout passant, signifie que le propriétaire était un Romain, ou qu’il voulait manifester son amitié pour les Romains. Mais, même si l’on n’est pas latiniste et même si l’on n’est pas chrétien, on connaît les paroles "Je vous salue, Marie" en français et "Ave Maria" en latin. Ave, sans H.

 

493h2 Pompéi, mosaïque de sol

 

Cette maison dite de Méléagre comporte une partie ancienne dont le sol est d’époque républicaine, en mortier de chaux et de terre cuite pilée, et une partie plus récente, postérieure au séisme de 62, en mosaïque blanche et noire. Ces deux événements successifs, le tremblement de terre de 62 qui a entraîné beaucoup de travaux de rénovation, et l’éruption volcanique de 79 qui a figé soudainement et définitivement la ville, permettent d’avoir une idée des modes décoratives et des techniques à une époque précise, cet intervalle de dix-sept petites années.

 

493h3 Pompéi, volet de fenêtre

 

Souvent, on a tendance à rejeter l’Antiquité dans un passé où la vie était rudimentaire. Et puis lorsque l’on y regarde de plus près on se rend compte que si la voiture, l’électricité, les ordinateurs et le téléphone portable n’existaient évidemment pas, les structures mêmes des villes et des maisons n’ont que très peu changé. Ce volet de fenêtre pourrait avoir été posé la semaine dernière. Imaginons-le propre et en bon état, et l’on pourra trouver le même modèle chez Lapeyre.

 

493i Pompéi, lararium

 

J’ai peu parlé de la religion. Chez le tenancier du thermopolium, on a vu une fresque évoquant les dieux lares, protecteurs de la maison. La plupart du temps, ils étaient représentés par une statue placée dans un petit oratoire qui pouvait se situer dans l’atrium. En voici un exemple.

 

493j1 Pompéi, victime de l'éruption de 79

 

493j2 Pompéi, victime de l'éruption de 79

 

493j3 Pompéi, victime de l'éruption de 79

 

Les cendres sont tombées très rapidement en même temps que des gaz toxiques asphyxiaient les gens. On a vu comment Pline est mort subitement. D’autres ont pu être assommés par des pierres crachées par le volcan. Pline a été retrouvé intact, comme s’il dormait. Ceux qui, comme lui, sont morts subitement, mais qui ont été recouverts par les cendres ont franchi les siècles à l’endroit où ils étaient tombés et dans la même position. Les cendres chaudes ont consumé leurs corps sans les brûler, puis le temps a fait son œuvre, tandis que les cendres s’étaient solidifiées, gardant en creux les formes des corps et renfermant tout au plus les squelettes. Les fouilleurs ont, avant de dégager les cendres, injecté du plâtre dans ces cavités, ce qui nous permet aujourd’hui de voir des moulages parfaits de ces hommes et de ces femmes qui ont été victimes de la catastrophe. Du plâtre, émerge ici ou là un crâne ou quelque autre os.

 

Parce que, quelque passionnante que soit la reconstitution de la vie au premier siècle de notre ère dans le sud de l’Italie, on ne peut oublier le drame humain qu’a représenté cette éruption, c’est sur la mort de cette population que je souhaite terminer cet article. On voit deux hommes au sol, le premier se débat, le second suffoque. Quant au troisième, il est assis, recroquevillé, on voit qu’il étouffe et tente de se protéger le nez ou les yeux. La mort l’a saisi ainsi. Tout au long de ces deux journées de visite de Pompéi, en parcourant leurs rues, en visitant leurs maisons, j’ai été poursuivi par les fantômes de ces personnes dont la vie imprègne encore si fortement les lieux.

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 00:13

Nous sommes, depuis la nuit dernière, à Montecassino. L’église Saint Germain avait été construite au début du neuvième siècle, mais elle a été détruite dans les bombardements de mars 1944. Or elle avait été le décor d’un événement historique. Le 23 juillet 1230, en présence des plus hauts dignitaires de l’Empire Germanique et des États Pontificaux, l’empereur Frédéric II et le cardinal Di Santa Sabina, représentant le souverain pontife Grégoire IX, ont signé une paix qui mettait fin à une longue rivalité et lutte entre ces deux puissances de premier plan en Europe. Il ne reste rien de cette église.

 

489a Montecassino, amphithéâtre antique

 

Montecassino. Une longue histoire. La ville existait déjà dans l’Antiquité, comme en témoignent des ruines telles que cet amphithéâtre du premier siècle de notre ère. Nous sommes aujourd’hui les seuls visiteurs de ce site où, fait exceptionnel pour les extérieurs, même les photos de plein air sont interdites. Deux gardes nous suivent à cinq pas, s’arrêtant quand nous nous arrêtons, faisant trois pas en arrière quand nous revenons de trois pas. Ils ne comprennent pas ce que nous disons, problème de langue, sinon ils pourraient sans hausser le ton participer à notre conversation. C’est assez désagréable. Je pourrais les comparer à des policiers en filature très maladroite de malfaiteurs, je préfère les prendre pour les gardes du corps consciencieux de personnages très importants… Mais ils ont beau être deux, ils ne peuvent se séparer, convivialité de la cigarette oblige, et puis étant italiens, ils ont besoin de discuter le coup. Aussi Natacha et moi devons-nous nous éloigner un peu l’un de l’autre, l’un fixant sur sa carte mémoire les images d’endroits d’où l’autre tient écartée l’attention de nos gardes du corps.

 

489b Montecassino, rue antique

 

Ah, ça y est, j’ai compris, ils ont peur que nous transmettions aux Ponts et Chaussées de France leur technique pour la construction de nos autoroutes ! Soyons sérieux. Nous nous promenons un peu, l’endroit est agréable, mais il n’y a pas mille choses à voir. Nous retournons bientôt au camping-car et, comme ces ruines romaines sont sur la route qui monte en lacets vers le monastère, nous poursuivons notre route.

 

490a Montecassino, cimetière polonais

 

Les Soviétiques n’aimaient pas trop les Polonais. En avril 1943, les Nazis découvrent à Katyn un charnier où avaient été jetés les corps de 4000 officiers polonais exécutés sur ordre de Staline en 1940. Vengeance de 1920, haine de ces bourgeois, peur de l'élite, désir d’attirer la sympathie des militants communistes ? Il a emporté son secret et ses motivations dans la tombe. Mais le 21 juin 1941 l’Allemagne déclare la guerre à l’Union Soviétique. Les Alliés coopéreront avec Staline s’il libère les prisonniers de guerre polonais et que se constitue sur son territoire un corps d’armée polonais en lien avec le gouvernement polonais en exil à Londres. Ce qu’il accepte en août (mais n’exécute que partiellement, gardant des prisonniers). C’est alors que l’on se rend compte que manquent des milliers d’officiers, mais à l’époque personne n’a imaginé le massacre de Katyn, et l’explication officielle des Soviétiques a été qu’ils s’étaient évadés via la Mandchourie.

 

490b Montecassino, cimetière polonais

 

Wladyslaw Anders est un officier polonais né en 1892. Il étudie à Saint-Pétersbourg parce que à l’époque la Pologne en tant qu’État n’existe pas, elle est partagée entre l’Autriche, la Prusse et la Russie. Mais il prend part aux combats contre les Bolcheviques et est admis à l’École de Guerre à Paris. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, combattant du côté allemand, il est gravement blessé le 29 septembre 1939, et il est fait prisonnier par les Russes. Son séjour en hôpital puis ses 22 mois de prison l’ont sauvé du massacre de Katyn. Le 22 août 1941, le Kremlin le nomme commandant de l’armée polonaise. Il parvient à emmener en Perse ses troupes ainsi que près de quarante mille civils arrachés aux camps de travail. Avec les forces d’Irak et d’Iran, il est à la tête d’une armée de cinquante mille hommes. Au printemps 1944, il débarque à Tarente. L’armée allemande occupe Montecassino, dont elle a fait son rempart sur la route de Rome depuis qu’elle a perdu Naples, elle y a massé des forces considérables. Anders est chargé de l’assaut. Du 11 au 18 mai, tandis que les Alliés pilonnent la colline et la ville, détruisant le monastère fondé par saint Benoît au sixième siècle, l’un des plus grands de toute la chrétienté, il se bat au prix de sacrifices en hommes terribles mais parvient à ouvrir la route de Rome. Les troupes Alliées pourront ainsi faire leur jonction. Lorsque, en 1970, Anders meurt d’un arrêt cardiaque, il a demandé dans son testament à être enterré à Montecassino, auprès de ses hommes.

 

490c Montecassino, cimetière polonais

 

Ici reposent, avec le général Anders, 1051 soldats polonais. Ce sont les survivants qui ont eu l’honneur de participer à la réalisation de ce cimetière. Il a été inauguré le premier septembre 1945. Il est situé sur les lieux mêmes des combats. En parcourant les tombes, on voit d’où venaient ces soldats et ce que l’Histoire avait fait de leur pays. La partie de la Biélorussie où est née et où a vécu Natacha était polonaise jusqu’en 1939, date à laquelle elle a été rattachée à l’Union Soviétique. C’est ainsi que l’on voit ici des soldats de Grodno et de Novogrudok.

 

490d Montecassino, cimetière polonais

 

Tout en haut, a été dessinée en buissons une gigantesque croix. Puis s’étend le champ des tombes portant pour la plupart une croix catholique, mais quelques unes portant une croix orthodoxe. Encore plus bas, au bout de l’allée qui monte de la route au cimetière, brûle la flamme du souvenir. Elle est particulièrement fleurie, j’ignore si c’est permanent, mais je suppose que c’est plutôt en raison du deuil national lié à l’accident d’avion qui a coûté la vie au président polonais et à près de cent personnes qui se rendaient, précisément, sur le lieu du massacre des officiers polonais à Katyn. C’était le 10 avril, il y a douze jours.

 

491a Monastère de Montecassino

 

Le monastère, lui, complètement détruit, a été reconstruit à l’identique. Ou presque. Il couronne de nouveau le mont Cassin, Montecassino.

 

491b Monastère de Montecassino

 

Nous nous garons au parking réservé aux camping-cars parce que nous nous sommes fait virer du parking commun bien qu’il soit presque vide parce que les visiteurs, en cette saison, viennent en car et qu’il y a pour eux un parking réservé. Les tarifs sont tels que maintenant je comprends pourquoi un certain nombre d’entre eux débarquent leur chargement humain et repartent. Il y a plus bas une aire libre. Si j’avais su j’aurais moi aussi été avare de mes 8 Euros.

 

Ce monastère, c’est un monde. C’est gigantesque. Ici, en comparant ce soir "à la maison" ce que nous avons vu avec les photos de notre livre, on voit que si tout a été reconstruit, les voûtes de ce portique étaient couvertes de bas-reliefs de stuc, qui n’ont pas été refaites.

 

491c1 Monastère de Montecassino

 

491c2 Monastère de Montecassino

 

De là, on passe dans cette cour. De cette position dominante, la vue est splendide au bout de la terrasse. Nous traversons et montons le grand escalier.

 

491d1 Monastère de Montecassino

 

L’église n’est pas encore là. On arrive ici dans une nouvelle cour ordonnée autour d’un puits. Le long des murs, sous les portiques, des statues sont placées dans des niches.

 

491d2 Monastère de Montecassino

 

Parmi elles, je remarque ce Robert Guiscard dont j’ai parlé le 27 février et le 18 mars au sujet du sac de Rome de 1084. Né en 1015 en Normandie, du côté de Coutances, il est le fils de Tancrède, seigneur de Hauteville-la-Guichard. Il va se lancer à la conquête de l’Italie et en 1077 il installe sa capitale à Salerne, non loin de Naples qui, alors, n’était pas la grande ville qu’elle est devenue. C’est en voyant la puissance de ce redoutable conquérant que le pape Grégoire VII (1073-1085) a cru pouvoir s’en faire l’allié qui le sauverait face à l’empereur germanique Henri IV. Et en effet, Robert Guiscard a volé à son secours et l’a libéré de ce château Saint-Ange où il s’était réfugié mais dont il ne pouvait plus sortir. L’empereur a dû se retirer. Parfait. Mais on ne devient pas, au onzième siècle, le conquérant de l’Italie avec un passé d’enfant de chœur et en demandant l’autorisation de prendre une ville. Il faut être un aventurier et s’entourer de soudards. Et que font des aventuriers et des soudards quand ils sont les plus forts ? Mais après le sac de Rome en 1084, l’année suivante, en 1085, sont morts et le pape Grégoire VII et le conquérant Robert Guiscard. Le feu de Dieu les aurait-il foudroyés ? Guiscard est enterré dans le fief qu’il s’était choisi en Basilicate, à Venosa.

 

491e Montecassino (palazzo reale Napoli), Mattei

 

Parce que je suis très en retard dans la publication de mes articles, je peux rajouter ici quelque chose que je n’avais pas encore vu en visitant Montecassino. C’est ce tableau de Pasquale Mattei (1813-1879) représentant La Procession du Corpus Christi dans l’église de Montecassino, peint en 1858 et que j’ai vu le 13 mai au Palazzo Reale de Naples. Une telle splendeur, j’aurais pu le craindre, n’allait pas être refaite après les bombardements de 1944 qui n’ont pas laissé pierre sur pierre, ou peu s’en faut. On va voir, en reprenant le cours de ce que j’ai écrit le 22 avril, que mes craintes étaient infondées.

 

491f1 Monastère de Montecassino

 

491f2 Monastère de Montecassino

 

À présent, nous entrons dans l’église. Une pure splendeur. En lisant que tout avait été détruit pendant la Seconde Guerre Mondiale, je m’attendais à trouver une église haute et noble, certes, mais nue. Après tout, l’argent, il faut le trouver, et les moines de Fossanova ou de Casamari peuvent prier depuis des siècles dans des églises austères et dépouillées. Seul le plafond de la voûte laisse penser que, probablement, entre les guirlandes dorées il devait y avoir des fresques ou des sculptures. Mais la beauté, le brillant, la richesse de l’ornementation laissent pantois.

 

491f3 Monastère de Montecassino

 

Cet ange doré faisant office de chandelier est l’un des exemples de la beauté du mobilier qui s’ajoute à celle du bâtiment.

 

491f4 Monastère de Montecassino, st Benoît

 

Dans le chœur, derrière et sous l’autel, se trouvent les tombes de saint Benoît et de sainte Scholastique. Mais ce sont des cénotaphes, parce que leurs deux corps ont été transférés en France, à Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret) pour lui, à Juvigny-sur-Loison (Meuse) pour elle.

 

Saint Benoît est né dans une famille noble romaine dans le dernier quart du cinquième siècle, sans doute vers 480. Il a abandonné ses études vers 500 et a vécu une vie d’ermite dans une caverne du côté de Subiaco, dans le Latium, à environ 80 ou 100 kilomètres plein est de Rome, mais parce que trop de gens le considéraient comme saint et venaient le rencontrer, cela contrariait son humilité et troublait sa retraite, aussi vers 530 s’établit-il avec quelques disciples au sommet du mont Cassin, là où avait été un temple d’Apollon. Il estimait nécessaire de mener une vie dirigée par une règle, qu’il rédigea et acheva en 540. La vie monastique selon cette règle eut un tel succès que très vite se créèrent un peu partout des monastères bénédictins, mais tous ne l’ont pas interprétée de façon semblable, ainsi l’ordre Cistercien insiste-t-il sur le travail manuel tandis que Cluny met l’accent sur la liturgie. Saint Benoît est mort probablement en 547.

 

Sainte Scholastique est la sœur de saint Benoît. Et même sa jumelle, selon la tradition. Elle a adhéré aux idées de son frère et a établi, au pied de ce mont Cassin au sommet duquel était son frère, un monastère de femmes vivant selon la même règle bénédictine. Une fois par an, elle rencontrait son frère à mi-pente du mont et ils discutaient spiritualité. Morte en 543, elle a ensuite été placée auprès de son frère lorsque son tour à lui est venu de mourir en 547.

 

491g1 Monastère de Montecassino, crypte

 

491g2 Monastère de Montecassino, crypte

 

La crypte est tout aussi splendide, peut-être même encore plus. Elle est toute en or et cet espace plus confiné, moins brillamment éclairé, donne une impression encore plus précieuse.

 

491g3 Monastère de Montecassino, crypte

 

L’un des plafonds de cette crypte est couvert de blasons. Il n’est pas dit qui ils représentent, mais je suppose que ce sont les Pères Abbés qui ont été les supérieurs du monastère. Toutefois j’y vois le nom de Léon XIII qui, à ma connaissance, n’a jamais été moine bénédictin…

 

491h1 Montecassino, musée

 

L’abbaye de Montecassino comporte aussi un musée. Dès l’entrée, on voit ce fragment de pavement, et d’autres, datant de 1071 et provenant des ruines de la basilique après son bombardement. On ne peut regretter que tous les moyens aient été mis en œuvre pour débarrasser l’Europe et le monde de la peste nazie mais aux pertes humaines innombrables dont nous avons évoqué une partie tout à l’heure (et qui sont évidemment plus graves que les pertes matérielles), se sont ajoutées ces destructions d’un patrimoine inestimable.

 

491h2 Montecassino, musée

 

Parmi les nombreux tableaux que nous avons pu voir, je choisis celui-ci parce qu’il représente la naissance de saint Jean-Baptiste, ce qui n’est pas un sujet très fréquent, et parce que j’aime bien la façon dont l’artiste, Sebastiano Conca (1679-1764), a peint la scène. Au fond à droite, Élisabeth est en compagnie d’une femme qui s’occupe d’elle. Je ne sais ce qu’est en train d’écrire le vieux Zacharie, mais en tant que père je préférerais le voir s’occuper de son fils. Il est saisi sur le vif, se retournant pour écouter ce que lui dit la femme penchée sur son épaule. Les autres personnages, toutes des femmes parce que les naissances sont censées concerner les seules femmes, s’activent autour du bébé. Celle qui tient Jean sur ses genoux tâte la température de l’eau de sa main droite, et puis deux petites filles se penchent sur le nouveau-né. Tout cela est vivant, naturel, humain.

 

491h3 Montecassino, musée

 

Après ce tableau, si je veux choisir de montrer une statue, mon choix va se porter sur celle qui représente ce même Jean-Baptiste. C’est une belle statue en bois du quinzième siècle.

 

491h4a Montecassino, musée

 

491h4b

 

La pharmacie du monastère était riche de magnifiques porcelaines anciennes. Pots, assiettes, vases, coupelles, tasses. Mais la guerre est passée par là et ces objets si fragiles ne pouvaient pas résister là où les murs s'effondraient. Et pourtant, l’étiquette explicative dit que ces quelques objets des dix-septième et dix-huitième siècles ont pu être retrouvés dans les décombres. La finesse du dessin de cette assiette est extraordinaire.

 

491h5 Montecassino, manuscrit Hrabanus onzième siècle

 

Peinture, sculpture, porcelaine, ce musée comporte de tout. Le moins passionnant n’est pas la collection de livres enluminés. Mais il y a aussi ce livre manuscrit exceptionnel. C'est une copie d'un livre de Hrabanus Maurus et date du début du onzième siècle, en tous cas d’avant 1023. Intitulé De Origine rerum (De l’Origine des choses), c’est une histoire naturelle. Ce moine bénédictin (780-856) est un savant, un théologien, un poète. Il est né en Allemagne, a étudié à Tours auprès d’Alcuin, est devenu archevêque de Mayence. Ce nom, "Maurus", ne signifie pas qu’il ait des origines mauresques, mais c’est son maître Alcuin qui l’a appelé ainsi d’après saint Maur, le disciple préféré de saint Benoît, au vu de ses qualités de théologien.

 

491h6 Montecassino, cofanetto Embriaghi

 

Poursuivant notre visite de salle en salle, nous voyons de nombreux objets, dont ce coffret en ivoire ciselé. L’étiquette dit qu’il est de 1370-1373, de l’atelier Embriaghi.

 

491h7 Montecassino, Nativité de Botticelli

 

Nous terminerons notre visite par une œuvre remarquable en exposition temporaire. Il s’agit d’une Nativité par Botticelli. Je préfère cadrer sur ce détail de la peinture. Les traits, les expressions, sont si merveilleux qu’ils se passent de tout commentaire. Et justifient que nous nous en allions en gardant cette image gravée sur nos rétines.

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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 03:53

 

488a1 Casamari

 

L’abbaye de Fossanova nous a tellement plu que nous avons encore parcouru les rues avant de faire route vers une autre abbaye cistercienne, celle de Casamari. La photo ci-dessus montre le portique d’entrée sur le domaine.

 

488a2 Casamari

 

488a3 Casamari

 

Ci-dessus, la même entrée, vue de l’intérieur. Dans l’Antiquité, un noble romain du nom de Caius Marius (on prononce Gaius, bien sûr, comme je l’ai expliqué le 18 décembre) avait ici sa propriété, et sa maison était désignée par "Maison de Marius", soit "Casa Marii", d’ou le nom du monastère qui n’a rien à voir avec le nom de Marie mère de Jésus. Le domaine, lui, un bourg avec ses habitations, ses commerces, ses fermes, avait nom Cereatæ Marianæ, comme attesté par une inscription antique découverte en 1843 :

 

488a4 Casamari

 

"Felici Victorio, V[iro] E[gregio], patrono, pro meritis. Ordo Cereatinorum Marianorum". Soit : "Au commandant Félix Victorius, homme remarquable, en vertu de ses mérites. L’ordre des habitants de Cereatæ Marianæ".Rien ne dit où est conservée cette plaque. J'ai reproduit ici une mauvaise image placardée à l'entrée du site.

 

Dès 1035, des moines bénédictins viennent bâtir sur les restes de ce gros village, précisément là où s’était élevé un temple du dieu Mars, une première abbaye. Mais un siècle plus tard, ils sont en proie à une grave crise morale, en même temps qu’ils se débattent dans de grosses difficultés économiques.

 

488b1 Casamari

 

Or, précisément à cette même période, le charismatique Bernard de Cîteaux donne un lustre exceptionnel à son abbaye française. Casamari passe alors, en 1149, entre les mains de moines cisterciens qui, immédiatement, construisent une église que dès 1151 le pape Eugène III (1145-1153), qui avait lui-même été Abbé cistercien, est venu consacrer. Cette gravure, qui est encadrée et accrochée à un mur du monastère, porte pour toute légende le nom de l’abbaye, mais ni date, ni nom d’artiste.

 

488b2 Casamari

 

488b3 Casamari

 

Malgré tous les travaux et aménagements effectués au cours des siècles, et même si le point de vue de la gravure est différent et que l’environnement a complètement changé, on ne peut douter en voyant cette façade et ce porche que l’église date du douzième siècle. Elle a fière allure, au haut de ces marches. Au fond de ce porche, le portail est surmonté d’un très bel arc en plein cintre, presque aussi large que la hauteur du portail.

 

488b4 Casamari

 

Les vantaux du lourd portail portent les symboles des quatre évangélistes, tandis que le tympan est décoré d’une profusion de feuillages.

 

488c Casamari

 

De chaque côté de ce portail, les colonnes sont surmontées de très beaux chapiteaux, mais nous sommes dans une abbaye cistercienne, pas dans une église de ville. Par conséquent on ne doit pas s’attendre à y trouver des diables, des sirènes, des scènes de l’Ancien ou du Nouveau Testament.

 

488d1 Casamari

 

Quand nous pénétrons dans l’église, nous retrouvons l’ambiance de ces abbatiales, dont la beauté est austère mais toute empreinte de noblesse et de grandeur.

 

488d2 Casamari

 

Toutefois on peur constater que les moines n’ont pas poussé le dépouillement jusqu’au bout. Je dirais même que ce baldaquin est presque incongru, là en plein milieu, seul élément de décoration dans une vaste église sans statues, sans autre mobilier que des bancs, aux fenêtres en verre transparent sans vitraux.

 

488e Casamari, sur une fontaine

 

Nous ressortons de l’église pour aller voir les bâtiments du monastère. Dans le parc, une fontaine. Et sur cette fontaine… des abeilles. Hé oui, nous sommes encore dans le Latium, les États Pontificaux, et cet Urbain VIII qui nous a poursuivis (ou, pour être honnête, que nous avons traqué) partout dans Rome, le voilà ici aussi, à Casamari.

 

488f1 Casamari

 

488f2 Casamari

 

Nous voici à présent dans le cloître. Rien à voir avec celui de Fossanova que nous avons visité hier. Rien, sauf ces colonnettes d’aspect très varié que je disais d’inspiration lombarde, et pour lesquelles je réitère ce jugement.

 

488f3 Casamari

 

Sur l’un des murs du cloître, un cadre de plâtre près duquel pend la corde d’une cloche, entoure des instructions peintes à fresque. Ce sont les "signaux pour les religieux chargés d’un emploi". Le monastère est encore aujourd’hui occupé par des Cisterciens, mais comme il n’y avait personne dans les parages je n’ai pas pu demander si ces signaux sont encore en usage de nos jours.

 

488g Casamari, salle capitulaire

 

Nous avons vu hier que le chapitre était la salle de réunion quotidienne des moines, nous avons vu aussi comment s’y déroulaient les séances. C’est bien sûr la même chose ici, à part qu’il n’y a pas de banquettes de pierre le long des murs et que par conséquent les participants prennent place sur des chaises. Cette salle est du treizième siècle.

 

488h1 Casamari, réfectoire

 

488h2 Casamari, réfectoire

 

Nous sommes, ici également, dans la partie du monastère qui a été construite au treizième siècle. Quelques sets oubliés sur les dernières tables avant le crucifix, ainsi que –ce qui ne peut se voir sur la photo– quelques miettes de pain, trahissent l’usage de cette salle. C’est le réfectoire. Quand j’évoque ces miettes de pain sur une table, c’est un tout petit détail en passant, parce que les lieux sont entretenus parfaitement, on se mire dans le sol, et on pourrait, comme à l’armée, passer la main gantée de blanc sur les chapiteaux ou les dessus de portes, le gant resterait immaculé.

 

488i Casamari

 

Dans le couloir devant l’entrée d’une salle où j’aperçois quelques personnes penchées sur leurs tables, bureau ou bibliothèque, je ne sais, cette Vierge ne porte aucune indication de date ni de provenance. En dehors des couvre-chefs qu’elle et l’Enfant Jésus portent en équilibre sur le sommet de leurs crânes, je trouve très belle cette statue, les couleurs ne sont pas agressives, la position de la main droite de Marie exprime un geste d’accueil généreux, le visage est fin.

 

Après notre visite du monastère de Casamari, nous dirigeons nos roues vers Montecassino. Mais nous souhaitons avoir notre temps, aussi allons-nous passer la nuit dans la ville, et nous monterons demain matin là-haut où est niché ce monastère. Ce sera le troisième que nous visiterons en trois jours…

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Published by Thierry Jamard
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