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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 01:11

554a1 Assemblée de 2CV Citroën au camping de Cefalù

 

 

554a2 Assemblée de 2CV Citroën au camping de Cefalù

 

Notre camping de Cefalù, je l’ai dit, est très vaste et, d’un bout à l’autre de l’allée où nous étions installés, nous étions seuls avec, loin de nous, un camping-car allemand. Et puis on nous a bien aimablement demandé d’aller nous poser dans une autre allée, parce qu’aujourd’hui il y a, dans cette allée, un rassemblement de 2CV Citroën. Dès hier soir, donc, docilement, nous nous sommes déplacés, et déjà quelques unes de ces voitures historiques commençaient à arriver. Aujourd’hui nous quittons ce camping, mais non sans avoir jeté un coup d’œil à ces Deux-Pattes de toutes couleurs et de toutes sortes. La Charleston semble avoir eu beaucoup de succès, parce qu’il y en a plusieurs, dont cette Carolina à l’élégante "coiffure". Je note tout de même l’absence des plus anciennes, celles dont le capot est froncé de plis étroits, avec des ouïes d’aération du moteur verticales, et non pas cette fente horizontale unique.

 

Puis nous ramassons toutes nos affaires, calons le tout dans le camping-car, payons la note et levons le camp. Nous nous dirigeons d’abord vers la ville de Cefalù, à environ cinq kilomètres. En effet, hier, nous avons voulu nous y rendre en bus, nous disposions des horaires des deux compagnies qui desservent l’arrêt sur la grand-route non loin du camping, et nous sommes restés là, debout sur le bord de l’asphalte, sous le soleil brûlant, une heure et demie, voyant passer devant nous des milliers de voitures, mais de bus, point. Trois bus successifs prévus dont aucun n’est passé. Nous sommes donc retournés au camping, où l’on nous a dit qu’il était hélas fréquent que les bus ne passent pas. Donc, aujourd’hui, nous nous y rendons par nos propres moyens.

 

554b1 Palerme, géomètre en caractères grecs

 

C’est au huitième siècle que des Grecs viennent installer là une colonie. La tradition en est restée, puisque l’on peut voir en ville ce panonceau de géomètre en caractères grecs.

 

554b2 CEfalù, rocher forme de tête de Képhaloidon

 

Daphnis est né dans une haute vallée sicilienne, dans un petit bois de lauriers (en grec, daphnè signifie "laurier"), des amours d’Hermès avec une nymphe. Demi-dieu musicien, il jouait de la flûte et chantait des chansons bucoliques tout en gardant son troupeau. Il était si beau qu’il était aimé et convoité par beaucoup de femmes, mais il répondit à l’amour que lui portait la nymphe Nomia, et lui jura fidélité. Mais un jour, n’en pouvant plus d’amour pour lui, la fille du roi de Sicile l’enivra et, dans cet état, n’étant plus conscient qu’il trahissait sa promesse, il s’unit à elle. Nomia, l’apprenant, fut aussi furieuse que dépitée, et se vengea en le rendant aveugle. Dès lors Daphnis ne chanta plus que des chansons de deuil et de mort, et les dieux, ayant pitié de lui, le changèrent en rocher. Ce gros rocher qui domine la ville, c’est la tête de Daphnis. Créant là leur ville, les Grecs lui ont donné le nom de Képhaloidon, c’est-à-dire "Apparence de Tête". Plus tard, devenue romaine, elle est fréquentée par Cicéron, qui la qualifie de "magnifique et prospère". En 857, ce sont les Sarrasins qui s’en emparent. Elle restera arabe et musulmane jusqu’à Roger Premier.

 

554b3 Cefalù, arrivée vers le duomo

 

554b4 Cefalù, arrivée vers le duomo

 

Nous avons vu que Robert Guiscard, en 1076-1077, devenait le maître de tout le sud de l’Italie. Au onzième siècle, les musulmans, nous l’avons vu, sont encore en Sicile. Tout en s’occupant de conquérir le continent, Robert Guiscard va, de 1060 à sa mort en 1085, s’attacher à la leur arracher. Son frère, dit "le Grand Comte", qui a lutté auprès de lui, poursuit la conquête jusqu’à la victoire finale en 1091. Il devient le roi Roger I. À sa mort en 1101, son fils n’a que six ans, et c’est la reine Adélaïde, sa mère, qui assume la régence. La capitale est transférée de Salerne à Palerme et ce fils, Roger II, se fait sacrer roi de Sicile. Un jour, revenant de Naples à Palerme, il est pris dans une violente tempête et son bateau risque de se fracasser. Il fait alors le vœu de construire une église où il se fera ensevelir là où il pourra accoster. C’est à Cefalù que son bateau le dépose sain et sauf. Il va donc entreprendre en 1131 la construction de cette magnifique cathédrale. En fait, et contrairement à son vœu, c’est à Palerme que l’on décidera de situer sa tombe.

 

554b5 Cefalù, Duomo

 

Cette cathédrale représente la première tentative –et avec quel brio !– de conciliation du style oriental (byzantin) avec le style occidental (normand clunisien) mêlés à des souvenirs architecturaux du temps des Arabes. C’était une tradition des souverains normands d’Italie et de Sicile de confier la construction de leurs églises à des architectes qui sont des moines français, latins et grecs travaillant conjointement. Ainsi, ces grandes tours massives sur la façade sont-elles d’inspiration typiquement normande.

 

554b6 Cefalù, duomo, chapiteau extérieur

 

554b7 Cefalù, duomo, mur de façade

 

Il n’est que de regarder attentivement cette façade, avec ces chapiteaux de colonnes, et avec ces fines sculptures décoratives, pour voir comment les artistes ont joué avec les styles en travaillant cette belle pierre blonde.

 

554c1 Cefalù, duomo

 

554c2 Cefalù, duomo

 

L’intérieur du Duomo est, lui aussi, très original. Sa forme est en croix latine de style roman, mais sur la croisée du transept et sur le chœur des croisées d’ogives ont été ajoutées. Cette ornementation riche et maniérée, sur ma photo ci-dessus, contraste avec l’austérité des lignes architecturales de la nef.

 

554d1 Cefalù, duomo

 

Ce qui est peut-être le plus admirable dans ce Duomo, du moins à mon goût, c’est le grand Christ Pantocrator (Tout-Puissant) de la mosaïque de l’abside, réalisée dans le troisième quart du douzième siècle. De sa main droite légèrement repliée, il nous bénit, tandis que de la main gauche il nous montre un livre ouvert, une page en grec et l’autre en latin. En agrandissant l’image originale, je peux traduite "Je suis la lumière du monde. Celui qui m’accompagne ne marchera pas dans les ténèbres". L’artiste qui a réalisé cette surprenante mosaïque a su utiliser la courbure de la voûte pour donner à ce visage une impression de relief, tandis que son regard nous suit quand nous nous déplaçons. Ce visage exprimant à la fois douceur et autorité, la noblesse de ce maintien, la richesse des ors du fond et de la tunique, les amples plis du vêtement, tout dans le dessin est admirable et équilibré, jusqu’à l’auréole qui est prolongée par l’arrondi de l’encolure. C’est une œuvre à la fois profondément religieuse et remarquablement artistique, –mais n’est-ce pas précisément la foi sincère de l’artiste qui lui a inspiré cette beauté formelle ?

 

554d2 Cefalù, duomo

 

Sous les pieds du grand Christ Pantocrator se développe en fresque une autre mosaïque. Au centre, Marie, jeune, sereine, les mains levées en signe de prière et d’intercession, se dresse hiératique et majestueuse entre l’archange Raphaël à sa droite et l’archange Gabriel à sa gauche, leurs noms étant indiqués en caractères grecs auprès d’eux. Elle est pleine de noblesse, mais, quoique toutes ces mosaïques de l’abside soient clairement byzantines, l’artiste ne l’a pas vêtue en impératrice byzantine, comme c’est le cas, par exemple, à Santa Maria in Trastevere à Rome.

 

554e Cefalù, duomo

 

Magnifique aussi, ce grand crucifix derrière l’autel. Malheureusement, sa partie inférieure est cachée par l’autel et il faut se contorsionner, sur le côté, pour qu’il n’y ait plus qu’un petit bout de dossier devant lui. Même un peu amputé, je tiens à le montrer ici.

 

554f1 Cefalù, duomo

 

 

554f2 Cefalù, duomo 

Mon attention a également été attirée par cette très belle Vierge au visage si doux et au regard triste et tendre. Il est dommage que ne soient pas faites des cartes postales de ces œuvres magnifiques, cela changerait des paysages au ciel bleu.

 

554f3 Cefalù, duomo

 

Le socle de la statue est également sculpté d’une scène très belle. On a du mal à reconnaître le Christ dans cette mise au tombeau où ne figure par Marie-Madeleine, ni Véronique, ni aucune des Saintes Femmes, sauf Marie. Mais je ne vois pas qui pourrait être enseveli ici sinon Jésus. Autour du cercueil, onze hommes et une femme, et dessous un homme qui se contorsionne. Je pense donc que ce sont les apôtres, Judas damné en-dessous, les onze autres entourant Marie. L’apôtre de gauche porte en main quelque chose qui pourrait être la clé de saint Pierre, un peu plus loin un autre apôtre, très jeune, imberbe, tête penchée, doit être saint Jean.

 

554g1 Cefalù, maison de Mommsen

 

554g2 Cefalù, maison de Mommsen

 

Ressortant de la cathédrale et, parce que nous souhaitions jouir du spectacle et de l’atmosphère, après avoir pris un pot à la terrasse de l’un des bars installés sur la grande place qui constitue le parvis du Duomo, nous repartons en ville en nous promenant par les petites rues. Près de ce très beau porche, une plaque signale que là a séjourné en 1878 l’historien allemand Theodor Mommsen (1817-1903). Je le connais bien, ce grand spécialiste de la Rome Antique, pour avoir assidûment fréquenté ses ouvrages lors de mes études. Je savais qu’il avait longtemps vécu à Rome, à Cefalù j’ignorais. Mais son passage n’est signalé que sur une année, sans doute n’a-t-il séjourné que quelques mois, voire que quelques semaines.

 

554h baie de Cefalù

 

Au pied de la "tête de Daphnis", la ville vient se mirer directement dans la mer. Sur le côté, le long d’une petite plage, une jetée permet de s’avancer et d’avoir de Cefalù une vue intéressante.

 

554i Cefalù, plongeur

 

Nous restons là un moment, jouissant de la beauté du paysage, et nous amusant à regarder un groupe de jeunes qui jouent à plonger, Quelques uns sautent simplement pieds en avant, d’autres plongent de façon classique, tête la première et mains en avant, mais l’un d’entre eux fait habilement des sauts assez acrobatiques.

 

554j plage de Cefalù

 

Sur cette photo, on peut voir à la fois la petite plage près de la jetée et là-bas, de l’autre côté de l’anse, la grande plage beaucoup plus touristique et mieux aménagée.

 

554k plage de Cefalù

 

Mais cette petite plage urbaine, étroite et modeste, est infiniment plus sympathique et typique. Elle est fréquentée majoritairement par la population locale. Et son arrière-plan, avec ses bâtiments anciens traditionnels, est magnifique.

 

Mais il nous faut quand même regagner le camping-car, parce que nous avons prévu de nous rendre dès ce soir à Palerme, la capitale sicilienne avec ses près de sept cent mille habitants, afin d’être à pied d’œuvre pour attaquer nos visites dès demain matin.

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Published by Thierry Jamard
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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 00:55

553a La Sicile vue de l'autoroute à Villa San Giovanni

 

 

Pas plus hier que la nuit précédente, nous n’avons trouvé de camping pour nous accueillir. Mais la station-service d’autoroute, juste avant la sortie pour l’embarquement vers la Sicile, dispose d’un grand parking où nous pouvons nous isoler du trafic et où nous avons passé la nuit. Avant de partir, nous allons voir le paysage dont nous avons aperçu les lumières à la nuit. Mais oui, c’était bien la Sicile. Le bras de mer du détroit de Messine ne fait que trois kilomètres mais il n’y a toujours pas de pont. Et pourtant, cela se justifierait si l’on compare les 5 millions d'habitants de l’île, plus les 5 millions d'expatriés recensés dans les consulats et susceptibles de rentrer pour des vacances au pays, avec les moins de vingt mille habitants d'Oléron qui disposent d’un pont de 3021 mètres ou avec les moins de dix-huit mille habitants de Ré qui sont reliés au continent par un pont de 3840 mètres. Il est vrai que ces deux îles françaises accueillent chaque année des masses de touristes, mais la Sicile non plus n’est pas en reste dans ce domaine.

 

553b La Sicile vue de l'embarcadère à Villa San Giovanni

 

Nous tournons donc nos roues vers le port de Villa San Giovanni. Il n’y a pas le choix car si des bateaux partent également de Reggio di Calabria, ils n’embarquent que des passagers, pas de véhicules. Nous prenons les billets et allons attendre dans la file de voitures. Ce n’est d’ailleurs pas bien long, parce que les rotations sont nombreuses.

 

553c Sur le ferry vers la Sicile

 

Voici donc notre camping-car embarqué (derrière l'autocar). Il est interdit de rester dans les véhicules ou près d’eux pendant la traversée, des panonceaux le rappellent partout, mais n’oublions pas que nous sommes en Italie, où les règlements sont faits pour distraire le législateur. Un bon tiers des passagers restent dans leur voiture. Quant à nous, nous montons sur le pont supérieur pour jouir de la (courte) traversée.

 

553d Sur le ferry vers la Sicile

 

Nous approchons de Messine, alors je me retourne pour dire un petit au revoir au continent. À bientôt, royaume de Naples, à bientôt, Calabre.

 

553e Messine vue du ferry

 

Et voilà Messine qui se profile. Ce que l’on voit en arrivant, c’est un quartier moderne, excentré, pas la vieille ville. De toute façon, nous avons décidé de bouder Messine, pourtant très intéressante, pour filer tout de suite vers l’ouest. Nous visiterons Messine au retour, puisque c’est de là que nous devons nous embarquer pour rejoindre le continent.

 

553f Cap de Milazzo

 

Quand nous reviendrons après avoir fait le tour de la Sicile, nous arriverons à Messine par l’est. Nous ne repartirons pas vers l’ouest, aussi faisons-nous dès aujourd’hui un petit détour sur la presqu’île de Milazzo pour aller voir le cap du même nom. Nous admirons, mais ne nous attardons pas et poursuivons notre route vers Cefalù, que nous avons définie comme notre prochaine étape.

 

553g1 Cefalù

 

553g2 Cefalù

 

Coincée entre la montagne et la mer, dorée sous la lumière de l’après-midi, hérissée de sa cathédrale normande, Cefalù nous apparaît derrière un premier plan verdoyant. C’est un joyau. Nous ne la visiterons pas aujourd’hui parce que nous voulons d’abord nous assurer d’une place au camping situé à cinq kilomètres, mais nous restons un moment, sur le bord de la route, à contempler le spectacle.

 

553h plage du camping à Cefalù

 

Nous voilà installés. Le camping est très grand, il s’étend entre la route et la plage, à laquelle on accède par une centaine de marches. Un autre camping est accolé au nôtre. La plage n’est pas une plage privée, mais on ne peut y accéder qu’à partir de ces deux campings. Lorsque nous allons nous y promener, il est plus de 20h30, elle est absolument déserte. On n’entend que les vaguelettes qui viennent mourir sur le sable, et puis une voix de jeune fille, en français, qui parle au téléphone, là-haut, derrière la balustrade de son camping. Nous restons un bon moment à regarder le soir tomber sur la mer.

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Published by Thierry Jamard
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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 00:15

Après avoir passé la nuit à Agropoli, nous descendons vers Velia en suivant la côte par la petite route tout en virages qui permet d’avoir des vues magnifiques.

 

 

Les Phocéens (en Asie Mineure, sur la côte ouest de Turquie) étaient de riches commerçants et navigateurs. Quand, en 545 avant Jésus-Christ, les Perses envahissent la région, ils risquent de devenir esclaves lorsque Phocée sera prise, aussi embarquent-ils femmes et enfants avec tout ce qui peut s’emporter et laissent-ils une ville vide et déserte aux envahisseurs. Ils se rendent d’abord chez leurs compatriotes qui ont déjà fondé une colonie sur la côte nord-est de la Corse, l’actuelle Aléria. Mais ce sont de trop bons navigateurs, cela inquiète Étrusques et Carthaginois qui n’en veulent pas dans la région et les attaquent avec une flotte de 120 navires. Nos Phocéens, qui n’en ont que 60, parviennent cependant à l’emporter sur leurs puissants ennemis, mais au prix de très lourdes pertes, tant humaines que matérielles, ce qui décide les survivants à repartir vers Reggio (en Calabre, face à la Sicile), où se trouve une colonie de Grecs alliés. Là, l’ambassadeur de la ville de Poséidonia (future Pæstum, vue jeudi dernier 24 juin) leur conseille d’acquérir auprès des Énotriens, proches voisins de Poséidonia, un territoire près d’une source du nom de Yélé.

 

552a1 Velia, sanctuaire de l'eau

 

552a2 Velia, sanctuaire de l'eau

 

Telle est l’origine de la ville d’Elea (Élée en français), que les Romains appelleront Velia. Tout cela est raconté par le "père de l’histoire", Hérodote, qui conclut : "Voici quel fut le sort de ces Phocéens : ceux d’entre eux qui avaient fui à Reggio s’installèrent dans une ville sur la terre des Énotriens, la ville qui aujourd’hui s’appelle Élée". Les photos ci-dessus montrent un bâtiment qui n’a pas encore été complètement fouillé, mais il semble qu’on puisse avancer qu’il s’agit d’un sanctuaire où l’eau, la source, joue un rôle important.

 

 

Le sixième siècle s’achève ainsi, puis le cinquième. Le régime politique est celui de la tyrannie. Ce mot n’a pas à l’époque la signification négative qu’il a prise aujourd’hui, en grec le mot tyrannos signifie roi, avec tous pouvoirs. Il y en a de justes, il y en a de bons, il y en a aussi de sanguinaires, ce n’est pas le mot qui fait la différence. Mais il est vrai que la nature humaine étant ce qu’elle est, bien des hommes, disposant du pouvoir, n’hésitent pas à en abuser.

 

552b1 Velia, Parménide

 

552b2 Velia, Parménide

 

En ce cinquième siècle vivent à Élée deux grands philosophes, Parménide et Zénon, qui sont à l’origine de l’école philosophique d’Élée. Parménide (né vers 515 – mort sans doute peu après 450) est un philosophe généralement considéré comme pythagoricien. Pour lui, dont on voit la représentation ci-dessus, il y a identité de l’être et de la pensée, ce qui induit que l’on ne peut penser ce qui n’est pas : "Il faut dire et penser que l’être est, car l’être est et le rien n’est pas".

 

 

Zénon (vers 490 - vers 420) fut l’élève de Parménide. Aristote le considère comme l’inventeur de la dialectique. Il a quarante ans et Parménide soixante-cinq quand ils se rendent tous deux vers 450 à Athènes où ils rencontrent Socrate, "encore un tout jeune homme", dit Diogène Laërce (Socrate étant né en 470, toutes les autres dates reposent sur ce mot de Diogène Laërce). Ils sont des opposants naturels au régime. Parménide rédige ce que l’on a appelé les "bonnes lois", fondées sur l’ordre et sur l’égalité de tous les citoyens. Plus tard, Zénon, leader de l’opposition et à l’origine d’un complot contre le tyran, est emprisonné et torturé. Diogène Laërce raconte que lors de son interrogatoire par le tyran Néarque il se jeta sur lui, le saisit à l’oreille avec ses dents et ne lâcha plus ; il avait presque arraché l’oreille de Néarque quand on le blessa mortellement pour libérer le tyran. Grâce à ces deux grands philosophes, la cité ajoute sa renommée culturelle à sa puissance marchande et maritime. Elle est devenue une florissante démocratie.

 

Mais c’est à cette époque que Poséidonia tombe aux mains des Lucaniens, qui s’installent aussi dans les montagnes de l’arrière-pays d’Élée. Aux troisième et deuxième siècles avant notre ère, Élée est avec Naples la plus illustre colonie grecque de tout l’occident méditerranéen. Ses citoyens sont "hôtes de l’État" à Delphes, un négociant Éléate signe un contrat commercial en Somalie. Rome se fournit en navires des chantiers navals Éléates. En 88, Rome en fait un municipe romain sous le nom de Velia, accorde à tous la citoyenneté romaine, mais en laissant à la cité l’autonomie politique et économique, avec le droit de battre monnaie et de parler la langue grecque. Au premier siècle avant Jésus-Christ, son port fluvial sera la base navale de Brutus, puis d’Octave. C’est un lieu de villégiature des riches Romains, parmi lesquels Cicéron et Horace.

 

552c1 Velia, thermes

 

552c2 Velia, thermes

 

Comme dans toutes les villes romaines, les thermes sont un lieu essentiel. Ceux-ci datent de l’époque impériale. Il n’en subsiste que peu de chose, à part cette belle mosaïque en bien piteux état.

 

552d1 Velia, porte de ville

 

Mais la côte commence à s’ensabler à l’époque de Zénon. En effet, la ville antique était à une centaine de mètres de la mer, mais de puissants accidents climatiques interviennent qui, en une centaine d’années, des alentours de 450 aux alentours de 350 avant Jésus-Christ, provoquent un ensablement qui élève la côte de 3 à 4 mètres. La photo ci-dessus montre une porte de la ville, construite après la hausse du niveau ; les fouilles ayant partiellement dégagé la partie inférieure, montrent ainsi la hausse de niveau de 2,80 mètres en cet endroit. Cette porte, de 2,50 mètres de large, permettait le passage des chars. Une plus petite ouverture sur le côté est réservée aux piétons. Des marais envahissent ce qui était la ville basse, les habitations sont reconstruites plus loin dans la plaine tandis que le promontoire de la ville haute devient une Acropole réservée à des monuments sacrés.

 

552d2 Velia, rue principale

 

552d3 Velia, rue principale

 

552d4 Velia, rue principale

 

Ceci est la rue principale, qui va de la porte de ville, face à la ville ancienne, vers la ville nouvelle, plus loin et un peu plus haut, tandis que l’Acropole est desservie par une rue perpendiculaire, sur la gauche. Cette voie, large de 5 mètres, est faite de pavés calcaires, avec en un endroit une pente à 18%, ce qui est considérable. Aussi, pour éviter que les pavés ne se déplacent, de loin en loin est placée une pierre longue occupant toute la largeur et bloquant l’assemblage. Tout du long court un caniveau qui recueille les eaux pluviales. Étant donné sa fonction de liaison entre la porte basse et la ville reconstruite au quatrième siècle, elle témoigne du haut savoir-faire technique en cette fin du quatrième siècle, début du troisième.

 

552d5 Velia, reconstitution de rue

 

De part et d’autre de cette artère principale, tout un réseau de rues secondaires se coupant à angle droit déterminaient autant d’unités d’habitation. Ainsi, dans l’un de ces quadrilatères, pouvait se trouver aussi bien une villa individuelle qu’un immeuble de rapport. De même, les thermes occupent un de ces pâtés. Un dessin, sur le site, permet d’imaginer comment pouvait se présenter le quartier (photo ci-dessus).

 

552e1 Velia, temple d'Asclépios

 

552e2 Velia, temple d'Asclépios

 

En suivant la rue principale, on longe quelques restes en ruines qui ont été identifiés avec un temple d’Asclépios, le dieu médecin, grâce à la découverte sur le site d’une statue le représentant. C’est un vaste espace de 30 mètres sur 17, qui avait été bordé sur trois de ses côtés par un portique. Au fond se trouvait une fontaine monumentale qui recueillait les eaux de la source Yélé, celle qui avait été à l’origine de la fondation de la ville et qui lui avait donné son nom. Un système complexe de canalisations permettait de pratiquer, dans le sanctuaire, l’hydrothérapie, une spécialité en laquelle la cité était réputée.

 

552f1 Velia, théâtre

 

552f2 Velia, théâtre

 

Le théâtre est traditionnellement construit près des temples, d’une part parce que les représentations ont une valeur religieuse, et d’autre part parce que pour l’architecte il était commode d’adosser les gradins au flanc de l’Acropole. Celui-ci, d’une capacité de 2000 places, a été construit vers 300 avant Jésus-Christ, et restructuré à l’époque romaine au premier siècle avant notre ère. Il restera en fonction jusqu’au cinquième siècle.

 

Les événements climatiques, ajoutés au fait que les Romains construisent des routes et privilégient le transport par terre plutôt que par mer, sonnent le déclin de la cité. Toutefois, en 562 après Jésus-Christ, c’est encore une ville suffisamment importante pour être le siège d’un évêché. Les habitations se multiplient sur l’acropole, ainsi que les fortifications qui en font une citadelle.

 

552g1 Velia, château

 

552g2 Velia, château

 

Résineux, chênes, myrtes, vigne, oliviers constituaient, de façon classique, la végétation de cette région méditerranéenne. Les Grecs y ont en outre importé le grenadier (avec Héra dont la grenade est l’un des symboles) et, d’Asie Mineure intérieure selon Pline, le châtaignier. C’est dans ce décor qu’aux dixième et onzième siècles s’édifie le premier château et le lieu prend le nom de Castellammare. La tour qui se dresse sur ces photos est d’époque angevine (1266-1461), c’est-à-dire postérieure au château initial. En effet, le château va subir, au cours des siècles, bien des modifications, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus âme qui vive à Velia, au dix-huitième siècle.

 

552g3 Velia, la chapelle palatine

 

La chapelle du dixième siècle était située dans la cour du château. Ce seraient des moines venus d’Orient pour s’établir dans toute la région qui l’auraient alors construite, avec de nombreux matériaux de réemploi, blocs de grès et briques, provenant des anciens monuments du sanctuaire païen. Les archéologues, en sondant sous le dallage, ont retrouvé la rue qui menait à l’acropole. Puis un document de 1144 dit qu’un certain Alfano, seigneur de Castellammare, donne à l’abbé Falcone une église consacrée à san Quirico et située dans ses dépendances, et c’est sans aucun doute cette chapelle palatine qui, des moines, passe à devenir église séculière.

 

552h1 Velia, musée de la chapelle, tête de cheval 6e siè

 

Cette chapelle contient aujourd’hui un petit musée. C’est là par exemple que l’on peut voir le buste de Parménide que j’ai montré un peu plus haut. Ceci est une toute petite tête de cheval, très fine, datant de la fin du sixième siècle ou du début du cinquième siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire des premiers temps de l’installation des Grecs à Élée.

 

552h2 Velia, musée de la chapelle, Thésée et le Minotaur

 

Cette coupe à figure noire date des dernières décennies du sixième siècle, comme le cheval ci-dessus. Elle représente Thésée vainqueur du Minotaure. On se souvient d’Europe enlevée par Zeus sous l’apparence d’un taureau, transportée jusqu’en Crète où de ses amours avec le Dieu était né, entre autres, Minos. J’ai raconté cela le 24 juin, à Pæstum. Dans la famille, on n’en a pas fini avec les taureaux, car voilà que Pasiphaé, la femme de Minos, s’éprend d’un taureau envoyé par Poséidon pour être sacrifié, et que Minos a épargné. Très en colère, Poséidon rend le taureau furieux et inspire cette passion contre nature à Pasiphaé. Restait à convaincre le taureau de s’unir à cette femme. Elle demande à Dédale, le fameux ingénieur, de trouver un moyen de satisfaire sa passion adultère et zoophile. Il construit alors une génisse dans laquelle se glisse Pasiphaé et le taureau, abusé, s’unit à elle. De cette union naîtra un être monstrueux, le Minotaure, au corps d’homme et à la tête de taureau, qui vivra enfermé dans le Labyrinthe et dévorera les êtres qui passent à sa portée. Minos et Pasiphaé avaient eu plusieurs enfants, parmi lesquels Ariane et Androgée. Ce dernier, ayant participé en vainqueur à des jeux à Athènes, y avait finalement trouvé la mort. Une famine et une peste s’étant abattues sur la ville, l’oracle dit aux Athéniens qu’ils seraient débarrassés de ce fléau s’ils se soumettaient à la demande de Minos, père éploré par la mort de son fils. Celui-ci exigea d’Athènes, pour se venger de la mort de son fils Androgée, sept jeunes gens et sept jeunes filles sans armes, tous les neuf ans, qu’il jetait en pâture au Minotaure. Au bout de deux de ces sacrifices, les Athéniens se révoltèrent, et Thésée se proposa pour aller lui-même dans la délégation de victimes. En le voyant, Ariane s’éprit de lui et lui confia une pelote de fil qu’il déviderait dans le Labyrinthe pour retrouver son chemin, lui faisant promettre qu’il l’épouserait s’il revenait vivant. Notre héros promit, assomma le Minotaure d’un violent coup de poing sur sa sale tête de vilain taureau, retrouva son chemin grâce au fil d’Ariane, et l’épousa comme il l’avait promis. Ils vécurent longtemps et eurent beaucoup d’enfants, comme dans les contes de Perrault.

 

552i Velia

 

D’autres bâtiments sont encore en cours de fouilles, ils ne sont pas complètement dégagés, et n’ont pas fait l’objet d’une interprétation. Cette ville de Velia serait à visiter de nouveau dans dix ou vingt ans, lorsque tout aura été mis au jour et que les archéologues auront identifié l’ensemble des bâtiments et leur organisation…

 

552j Velia

 

Mille ans après le premier ensablement, le même phénomène se répétera pendant 150 à 200 ans, et la côte s’élèvera de 4 à 6 mètres de plus. Du coup la ville, désertée, se retrouve aujourd’hui à 750 mètres de la mer. Cette photo (sur laquelle on discerne notre maison ambulante garée devant l’entrée du site) est prise à mi-pente de l’Acropole.

 

552k1 côte de Calabre

 

552k2 côte de Calabre

 

552k3 côte de Calabre

 

Et nous reprenons la route du sud. Cette côte de Calabre est splendide, et au moment du coucher de soleil nous trouvons un endroit où mettre en sécurité le camping-car tandis que nous admirons ce somptueux spectacle. Ma dernière photo est l’occasion de citer Jacques Brel :

 

          "Et quand vient le soir, pour qu’un ciel flamboie,

          Le rouge et le noir ne s’épousent-ils pas ?"

 

Puis nous roulons encore, parce que partout les campings nous refusent, faute de place disent-ils. Il est vrai que nous longeons la mer, et que passé le dernier week-end de juin les vacanciers de juillet occupent le terrain. C’est un parking de Falerne qui va nous accueillir pour la nuit, en bordure de mer, et suffisamment loin des maisons pour que nous puissions mettre en route notre générateur, moins bruyant que les vagues. Avec nos réserves d’eau, notre douche, notre équipement, nous jouissons donc de l’indépendance donnée par le camping-car.

 

N.B.: Cette Falerne-là (Falerna) de Calabre n’a rien à voir avec le Falerne (Falernum) de Campanie, qui dans l’Antiquité produisait ce vin si célèbre et apprécié dont le vignoble a disparu au début du sixième siècle de notre ère.

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Published by Thierry Jamard
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12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 22:51

Plusieurs fois, ces derniers temps, nous avons traversé Salerne, mais faute de temps ou faute de parking, nous n’avons pas visité cette ville pourtant réputée. Or de Pæstum, par la voie la plus directe, nous n’en sommes qu’à une petite cinquantaine de kilomètres. Nous décidons donc de repartir vers le nord pour ne pas regretter, plus tard, d’avoir raté quelque chose d’important.

 

 

Deux siècles avant notre ère, les Romains établirent ici une belle ville, entourée de puissantes murailles, couronnée d’un château. Puis la cité a décliné, mais au septième siècle sont arrivés les Lombards qui l’ont restructurée, rénovée, lui ont redonné du souffle.

 

À l’abbaye de Montecassino, que nous avons vue le 22 avril, avaient été conservés des manuscrits de traductions en arabe des traités de médecine grecs. Constantin l’Africain arrive à Salerne en 1077 et va chercher tous ces textes, il les traduit de l’arabe au latin, et la somme de ces connaissances jointes à l’expérience médicale des Arabes d’Afrique du Nord et de Sicile avec qui Salerne était en relations a abouti à la naissance de la toute première école de médecine au Moyen-Âge, valant à Salerne une réputation internationale et le titre de "cité hippocratique". Fait extrêmement moderne et exceptionnel pour l’époque, hommes et femmes y officiaient et y enseignaient à égalité de compétence et de droits, et hommes et femmes y étaient admis indifféremment comme élèves. La tradition veut que soient à l’origine de cette école le Grec Pontus, l’Arabe Adela, le Juif Elinus et le Latin Salernus. C’est évidemment une légende, mais qui symbolise la conjonction des connaissances issues de toutes ces cultures pour en faire une science moderne et efficace. Née en cette fin de onzième siècle, l’école de médecine de Salerne restera célèbre et sa réputation ne cessera de croître jusqu’au treizième ou au quatorzième siècle.

 

549a Salerne, ville de Robert Guiscard

 

C’est à l’époque de sa fondation qu’arrive Robert Guiscard, dont j’ai évoqué le parcours dans ce blog le 22 avril. En bref, il est né en Normandie en 1015, épris de puissance et d’aventure il se lance très jeune à la conquête de l’Italie. Seul avec sa bande de soudards, il est en Campanie en 1077. Les Lombards sont là, il épouse la princesse lombarde Sighelgaita et au cours d’une campagne hardie en 1076-1077 il se rend maître du pays, où il choisit Salerne pour établir sa capitale. Il a 62 ans. Quand j’étais à Rome, j’épousais le point de vue de la Ville Éternelle, je déplorais que le pape Grégoire VII, effrayé d’être assiégé dans le château Saint-Ange par l’empereur germanique Henri IV à cause de leur différend dans la Querelle des Investitures, ait fait appel à cette espèce de bandit puissant pour le délivrer, parce que ses soldats, après avoir délivré le pape, ont mis la ville à sac, ont violé les femmes, ont massacré des masses de Romains, en ont réduit et vendu beaucoup d’autres en esclavage. Me voici à Salerne. Je retourne ma veste. Quoi ? On place un sens interdit (et de travers, de surcroît) devant la rue Robert Guiscard ? C’est le maître des lieux, le puissant conquérant de larges parts d’Italie, celui qui a embelli Salerne, qui a favorisé l’établissement de la plus grande et de la plus brillante école de médecine de son temps, qui a volé au secours du pape pour sauver la chrétienté (mais l'a emmené en résidence surveillée à Salerne), qui est mort dans la gloire en 1085 à soixante-dix ans. Il mérite la plus belle avenue de Salerne, et pas cet affreux panneau devant son nom.

 

549b Salerne

 

Salerne est un port actif, une ville moderne pleine de mouvement, mais elle a su garder, comme tant de villes et de villages en Italie, son centre ancien avec ses ruelles étroites et tortueuses.

 

549c Salerne, palazzo d'Avossa

 

Le centre historique comporte aussi son lot de demeures somptueuses, de palais, comme ce palazzo d’Avossa (N.B.: je crois devoir mettre, en italien, un D majuscule, comme dans les trois textes différents que j’ai sous les yeux. Mais comme c’est, en français, une faute d’orthographe en même temps qu’une faute de goût et d’usage, le correcteur orthographique me remet immédiatement la minuscule, automatiquement et sans me demander mon avis…). C’est un palais qui date de la fin du dix-septième siècle et de la première moitié du dix-huitième, et qui s’étend sur 1330 mètres carrés. La façade sur la rue en est un peu décrépite, mais la cour intérieure, avec ses statues dans des niches et son sol pavé, a encore fière allure.

 

550a1 Salerne, la cathédrale

 

550a2 Salerno, duomo

 

Mais il est temps de parler de la pièce maîtresse, je veux parler de la cathédrale, dont on aperçoit ici le campanile (1137-1152). Il est un peu postérieur au bâtiment principal, dont la construction est due à la volonté de Robert Guiscard aussitôt conquise la ville, pour héberger les reliques de saint Matthieu, l’évangéliste, retrouvées quelques années plus tôt, en 1054. Matthieu, le publicain (collecteur des impôts et de la douane) que Jésus, le voyant en passant, avait interpellé "suis-moi" et qui a donné lieu à l’admirable tableau du Caravage que nous avons vu à San Luigi dei Francesi, à Rome (15 décembre 2009), s’était établi, après la mort de Jésus, à Naddaver, en Éthiopie, et là il avait ressuscité le fils du roi, le prince héritier. Cela induisit le roi, la reine et leur fille Iphigénie à se faire baptiser. Puis Iphigénie, avec quelques compagnes, alla s’établir dans une maison à l’écart, faisant vœu de chasteté. Voilà fondé le premier monastère d’Éthiopie. Après la mort du roi, son frère Hirtace s’empare du pouvoir à la place du fils, héritier légitime. Pour asseoir son pouvoir et se créer une légitimité, il veut épouser sa nièce Iphigénie. Publiquement, Matthieu fait l’éloge de la virginité et proclame qu’Iphigénie a raison de refuser le mariage. Peu après, alors qu’il finit sa célébration de l’Eucharistie comme Jésus avait demandé à ses apôtres "vous ferez cela en mémoire de moi", il est assassiné par des sbires d’Hirtace qui était décidé à se venger. Le corps a été longtemps conservé pieusement à Naddaver, puis transféré dans le royaume lombard de Naples, à Salerne, en 956. Mais les temps sont troublés, la guerre est permanente, les pillages sont fréquents, aussi dissimule-t-on le corps dans un endroit secret connu de fort peu de gens, qui meurent avec leur secret. Ce n’est que près de cent ans plus tard que l’on retrouve le caveau où les reliques avaient été enfouies. On envoie alors une partie du crâne à la cathédrale de Beauvais, où il disparaîtra à la Révolution, le reste du crâne est déposé au couvent de la Visitation Sainte Marie de Chartres, où il est toujours, et Robert Guiscard décide de la construction de cette cathédrale, le duomo San Matteo, que le pape Grégoire VII, libéré du château Saint-Ange mais en exil chez son protecteur, consacrera en 1084. Mais un violent tremblement de terre nécessitera, au dix-huitième siècle, une sérieuse restauration.

 

550a3 Salerno, duomo

 

550b Salerno, duomo

 

Comme le montre la seconde de ces photos, ce que l’on voit de la rue est suivi d’une seconde façade, avec le fronton triangulaire. C’est que la cathédrale est précédée d’un quadriportique, un atrium entouré d’arcades sur ses quatre côtés. De plus, l’église ainsi que le quadriportique sont nettement surélevés par rapport à la rue, aussi y accède-t-on par cet escalier de façade, ou par l’escalier latéral de la première de ces photos, qui est apparemment tout simple mais que je trouve magnifique d’élégance et que, bien qu’il soit sans prétention, je préfère au bel escalier de marbre de la façade.

 

550c Salerne, la cathédrale, escalier extérieur

 

La rampe de marbre blanc de l’escalier de façade est décorée de fines sculptures comme celle-ci. Puisque la cathédrale est dédiée à saint Matthieu l’évangéliste, je pense que c’est lui qui est représenté, avec l’ange qui lui souffle le texte de son évangile. Parce que son symbole, le pendant de l'aigle de saint Jean, du bœuf de saint Luc, du lion de saint Marc, est un homme, non un ange, il n'a pas d'ailes.

 

550d Salerne, cathédrale, la lionne à crinière

 

Salerne était, du temps des Romains, une riche et belle cité, avec des villas très résidentielles, mais qui n’existaient plus qu’à l’état de ruines au onzième siècle, quand Robert Guiscard s’en est rendu maître. Trouvant deux tronçons de colonnes inutilisés gisant à terre non loin de là, il demanda à un artiste d’y sculpter un couple de lions pour placer devant le portail de l’atrium. Mais le sculpteur n’avait jamais vu ces animaux, que sculptés par ses prédécesseurs, parce que le temps des fauves en amphithéâtre était révolu depuis longtemps. Et ses prédécesseurs avaient représenté des lions mâles, si bien que lorsqu’il fit son couple de fauves, il dota la lionne d’une longue crinière elle aussi. La surnommant Vera, les services culturels de la Municipalité en ont fait la mascotte de la ville, un peu comme la chouette de Dijon. Devant les principaux monuments, sur des panneaux explicatifs, "Vera, la seule lionne au monde avec une crinière" s’adresse aux enfants pour leur faire comprendre leur ville. Astucieux et sympathique.

 

550e1 Salerno, duomo

 

550e2 Salerno, duomo

 

550e3 Salerne, la cathédrale

 

Nous avons donc laissé le couple de lions derrière nous et avons pénétré dans la cour. Que l’on se tourne vers l’église ou vers la rue, de toutes parts elle est aussi belle. Brisés, les morceaux de colonne trouvés par Robert Guiscard ne pouvaient servir qu’à sculpter ce lion et cette lionne, mais il y avait aussi beaucoup de colonnes entières. Toutes celles de ce portique sont des colonnes antiques de réemploi. Aussi ne sont-elles pas assorties, on peut voir qu’elles sont taillées dans des marbres de couleurs différentes.

 

550e4 Salerne, la cathédrale

 

On peut admirer les chapiteaux corinthiens de ces colonnes finement ouvragés.

 

550e5 Salerne, cathédrale, saint Thomas d'Aquin

 

Au mur, sous le portique, une plaque rappelle que "reste à travers le temps le souvenir que dans cette enceinte de la célèbre école de Salerne consacrée depuis des siècles comme chaire de droit et de théologie, saint Thomas d’Aquin, avec son savoir de haut niveau, a ajouté à la brillante gloire de la nourricière cité hippocratique".

 

550f1 Salerne, la cathédrale

 

550f2 Salerne, la cathédrale

 

En arrivant près des portes de bronze, on rencontre de nouveau deux lions, mais ceux-là sont mâles tous les deux. Sinon, à voir leur drôle de bouille, on imagine facilement que jamais non plus ce sculpteur n’a vu cet animal de ses yeux, de toute sa vie, et qu’il aurait aussi bien pu affubler une lionne d’une crinière, comme son collègue côté rue.

 

 

Les portes de bronze sont de même époque et de même provenance que celles de la cathédrale d’Amalfi, vue le 29 mai : elles ont été réalisées à Constantinople au onzième siècle. Elles datent donc de l’origine. Au tiers de la hauteur, on distingue qu’une ligne de six rectangles comporte moins de reliefs, elle représente six personnages.

 

550f3 Salerne, la cathédrale

 

Ces personnages sont des saints, bien entendu. Et de façon très classique, il y a là saint Pierre, saint Paul… Je préfère, puisque cette cathédrale est consacrée à san Matteo, saint Matthieu, choisir de montrer cet apôtre. Fort heureusement, des milliers de mains dévotes ou superstitieuses ne s’abattent pas quotidiennement, comme à Amalfi, sur ces effigies, ce qui les sauve de l’effacement. Et à ce sujet, il est curieux de constater comment les foules s’accumulent dans certains endroits, beaux certes, et tournent le dos à d’autres endroits qui peuvent être tout aussi beaux mais restent désertés des visiteurs. Pas plus de deux ou trois personnes, en plus de nous, sont dans cette cathédrale pour la visiter. Je ne parle pas de deux personnes agenouillées et qui prient, ce sont des gens de Salerne qui ne sont pas là pour découvrir. L’une des visiteuses est une dame anglaise avec qui nous avons un peu parlé. Elle est veuve et fait une croisière, mais elle se désole qu’on lui ait donné rendez-vous au bateau dans seulement un peu plus d’une heure parce qu’elle est en admiration et va devoir courir vers le port sans rien pouvoir découvrir d’autre à Salerne que le Duomo. Elle a bien été avertie que l’on levait l’ancre sans vérifier qui était à bord. Il semble que la majorité des passagers fassent cette croisière pour le seul plaisir de naviguer et se désintéressent des escales.

 

550g1 Salerne, la cathédrale

 

550g2 Salerne, la cathédrale

 

Quand on pénètre dans l’église, la nef n’a rien d’exceptionnel, mais si l’on s’approche du chœur on remarque le superbe sol en mosaïque de marbre multicolore. C’est l’archevêque Romualdo I Guarna (1121-1136) qui l’a offert à sa cathédrale. Je ne peux multiplier les vues, je me limite à deux, mais les arrangements de couleurs et de formes sont extrêmement variés et esthétiques.

 

550g3 Salerne, la cathédrale

 

Derrière l’autel, tout au fond du chœur, cette grande cathèdre est le siège épiscopal. Le siège doré sur ses marches de marbre, le décor floral sur les parois de part et d’autre, les vitres translucides colorées, tout témoigne d’un soin décoratif très attentif.

 

550g4 Salerne, la cathédrale

 

L’abside est décorée d’une mosaïque qui, bien que d’origine, donne l’impression d’être contemporaine par son graphisme. La Vierge, au centre, immense, est très épurée, et son geste écarte les pans de sa vaste cape dans un drapé très élégant. Les couleurs aussi sont riches, et cette même cape bleu canard ne jure pourtant pas avec le bleu nuit du fond, de l’autre côté de ce rayonnement doré. Les autres personnages, sur le pourtour, sont beaucoup plus traditionnels et il n’est pas étonnant qu’ils soient de l’origine.

 

550g5 Salerne, la cathédrale, Robert Guiscard et Sighelgai

 

En regardant bien cette mosaïque, on remarque, prosternés aux pieds de la Vierge, tout en bas de chaque côté de l’arrondi de la fenêtre, deux personnages agenouillés. Ce que je montre ici n’est autre qu’un agrandissement du bas de la photo précédente, aussi la qualité en est-elle très mauvaise, mais sans honte je décide de publier cette image pour que l’on voie de qui il s’agit. C’est le fameux Robert Guiscard sur la gauche, et sur la droite c’est sa femme Sighelgaita. Dans des églises de la même époque, nous avons vu –et notamment à Rome– beaucoup de mosaïques d’absides où le pape offre son église à Jésus. Ici, c’est Robert Guiscard qui a en mains la représentation de la cathédrale, qu’il tend devant lui pour en faire l’hommage à Marie.

 

550h Salerne, la cathédrale

 

Dans une abside latérale, la voûte représente le baptême de Jésus. La main de Dieu le Père, comme c’est la tradition, envoie des rayons. On dirait une voie sur laquelle glisse la colombe de l’Esprit Saint. Je n’aime pas, mais c’est comme ça. Mais je publie cette image parce que, mis à part ce détail, je trouve splendide cette représentation, le chœur des anges, et puis la scène du baptême de Jésus où le Jourdain est figuré comme un torrent, la femme qui a préparé une serviette, les immenses ailes déployées de l’ange.

 

550i Salerne, la cathédrale

 

Cette sculpture est en fait une colonnette de soutien. Je ne sais qui est cette femme qui allaite simultanément deux enfants. Serait-ce la Vierge avec Jésus et saint Jean-Baptiste ? Mais elle n’a pas de raison de donner le sein à Jean Baptiste. Que de fois, au cours de ce blog, je suis amené à dire "j’ignore pourquoi…" ou "j’avoue ne pas savoir qui est…" ! Ma culture artistique, historique, religieuse, souffre de bien des lacunes, hélas. Et si, parmi les quelques personnes qui me font l’honneur et le plaisir de lire mon blog, quelqu’un peut participer à combler ces lacunes ou à corriger des erreurs, bien loin d’en être vexé, au contraire j’en serai ravi et reconnaissant.

 

550j Salerne, la cathédrale

 

Jetons encore un coup d’œil aux élégantes colonnettes torsadées et aux lions de cet ambon, avant de descendre vers la crypte.

 

551a Salerne, la cathédrale, crypte tombe de saint Matthie

 

551b Salerne, la cathédrale, crypte tombe de saint Matthie

 

551c Salerne, la cathédrale, crypte tombe de saint Matthie

 

Car cette crypte, lorsque l’on y pénètre, est un émerveillement pour l’œil. Ruisselante de dorures et de fresques, d’un décor à la fois extrêmement chargé et merveilleusement fin et délicat, elle offre un spectacle saisissant. En contrebas, se trouve un autel sous lequel ont été placées les reliques de saint Matthieu, et au-dessus de cet autel, au niveau de la crypte, la statue de l’évangéliste. Bien souvent on peut avoir des doutes sur l’authenticité des reliques de saints. Par exemple, le crâne de saint Jean Baptiste que j’ai vu à Rome, à San Silvestro in Capite le 17 mars, a subi tellement de tribulations que l’on est en droit d’avoir des doutes, et d’autant plus que sa tête se trouve aussi à Amiens… Mais pour saint Matthieu il n’en va pas de même. Il était déjà très populaire à Naddaver quand il a accompli le miracle de la résurrection du fils du roi. S’il a encouru la colère et la vengeance de l’usurpateur, ensuite, c’est parce qu’il avait une très large audience dans le public et que sa déclaration au sujet d’Iphigénie a eu un fort impact. Cela est très bien attesté, ce n’est pas douteux. Son assassinat, en public, lors d’une célébration dans une ville où il avait converti et baptisé beaucoup de monde, a fait du bruit, son corps a été pieusement recueilli et enseveli. Il y a eu de cela beaucoup de témoins oculaires, et les reliques ont été conservées à la même place, faisant continûment l’objet d’une vénération. Puis elles ont été transférées à Salerne, en un seul voyage sans étapes, de la façon la plus officielle qui soit. Seule zone d’ombre, le temps pendant lequel elles ont été cachées, de 956 à 1054, mais il semblerait que le caveau où on les a retrouvées correspondrait parfaitement à la description qui avait été faite du caveau où on les avait placées. Je pense donc que ces reliques sont bien celles de saint Matthieu.

 

 

Ce publicain du nom de Lévi qui a suivi Jésus, qui a pris le nom de Matthieu, qui a rédigé cet évangile constituant ses mémoires du temps où il accompagnait Jésus, qui a été victime de ses convictions parce qu’il a eu le courage de les proclamer devant un tyran, qui a eu une vie d’exception il y a deux mille ans, cet homme-là n’est pas n’importe qui. Aussi, que l’on soit croyant ou non, se trouver là, dans cette crypte, devant sa tombe, est une situation émouvante.

 

551d Salerne, la cathédrale, crypte

 

Cette statue est placée assez haut, et dans une niche sans fond, de sorte que, passant de l’autre côté, on trouve un autre autel, situé celui-là au niveau de la crypte et non en contrebas, et la statue du saint apparaît au-dessus. Cette crypte suit un plan basilical à trois nefs, et sur cette photo on arrive à deviner que les lignes de colonnes définissent, au centre de chacune des travées, un espace octogonal décoré d’une fresque, ainsi que quatre fresques circulaires et un peu plus petites à chaque angle des travées. Toutes ces peintures représentent des épisodes de la vie du Christ, tels que racontés par saint Matthieu dans son évangile. En voici quelques exemples.

 

551e Salerne, la cathédrale, crypte

 

Sur ce grand octogone, Jésus chasse les marchands du temple. Il a un fouet à la main et s’apprête à frapper un homme, au premier plan, qui s’empresse de récupérer son argent qui s’échappe d’un sac.

 

551f Salerne, la cathédrale, crypte

 

Ici, sur ce cercle plus petit, c’est l’épisode des noces de Cana. Un serviteur verse de l’eau dans une jarre, et Jésus en fait un excellent vin. Pourquoi l’autre serviteur transvase ce vin, ce n’est pas très clair, sans doute seulement pour que nous voyions que dans la jarre ce n’est plus de l’eau.

 

551g Salerne, la cathédrale, crypte

 

Un autre petit cercle. J’ai choisi cette image parce qu’il s’agit d’une représentation sans cesse rabâchée et que chaque artiste parvient malgré tout à en donner sa propre interprétation… s’il a du talent, voire du génie. Et ici j’aime ce décor à la fois simple, cette petite chaise, et sophistiqué avec ce lourd velours cramoisi jeté sur le prie-Dieu, j’aime l’air humble et recueilli de Marie accueillant cette incroyable annonce, j’aime le souffle qui fait voler la robe de l’ange et sa ceinture. La représentation est très simple et très expressive à la fois.

 

551h Salerne, la cathédrale, crypte

 

Je terminerai par ce grand octogone avec la Samaritaine. C’est une scène familière, dans un décor de sous-bois, derrière les disciples discutent en arrivant alors que Jésus est assis sur la margelle, qu’il a demandé à boire à cette femme, la Samaritaine, venue puiser de l’eau, elle était dans ses tâches quotidiennes, elle ne comprend pas que ce Juif s’adresse à elle et les disciples eux-mêmes vont s’étonner qu’il soit en conversation avec elle. En effet, si je me rappelle bien, c’est saint Jean qui raconte cet épisode, alors que saint Matthieu rapporte (sauf erreur, il est le seul évangéliste à le faire) que Jésus avait recommandé de ne pas avoir de relations avec les Samaritains.

 

 

En voyant les photos de cette crypte, on peut imaginer la multitude de fresques au plafond. Je ne peux tout montrer, mais je ne pouvais résister à en présenter quelques unes ainsi que des vues d’ensemble pour expliquer mon éblouissement. Qui passe par Salerne ne doit en aucun cas manquer la visite de la crypte du Duomo San Matteo. Ensuite, après avoir constaté que le musée archéologique est fermé pour restructuration, nous allons errer un peu par les rues pour nous imbiber de l’ambiance de la ville et nous allons repartir vers le sud, au-delà de Pæstum.

 

551i Eboli

 

L’autre jour, en descendant vers Padula, l’autoroute fermée, la déviation, tout cela nous a fait éviter cette ville. Mais ce soir, en repartant vers le sud, vers la Basilicate précédemment Lucanie, je ne peux manquer de faire une halte en franchissant ce panneau qui, bien évidemment, évoque le livre de Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Éboli, dont le titre signifie que ce sud italien où le régime fasciste de Mussolini reléguait les dissidents, les opposants, est une région déshéritée, oubliée, où même la religion est perdue. Carlo Levi se sent peintre plus qu’écrivain ou médecin, il va malgré tout être amené à pratiquer la médecine, il va raconter l’expérience pénible vécue là, mais il va aussi dire le très fort attachement qu’il va éprouver pour ces gens vrais, les humbles, ceux de la terre, pas les officiels, qui sont odieux. Et il va occuper ses loisirs à peindre. Un grand livre, fort, dense, émouvant. Nous entrons dans ces terres où le Christ n’a pas pénétré. Il s’est arrêté à Éboli.

 

 

Nous, nous allons descendre jusqu’à Agropoli, sur la côte, quelques kilomètres seulement après Pæstum, pour passer la nuit.

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12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 03:08

Nous sommes installés à Pæstum depuis lundi soir. Diverses nécessités matérielles nous ont pris du temps, mais surtout nous avons consacré de nombreuses heures à la lecture de documents et à récapituler ces derniers jours à Padula. Aujourd’hui, nous reprenons nos activités extérieures.

 

546a Bufflonnes de Campanie pour la mozzarella

 

La Campanie a une spécialité célèbre, le fromage appelé mozzarella. Et la meilleure mozzarella n’est pas produite à partir de lait de vache, mais de lait de bufflonne. C’est la mozzarella di bufala. Or depuis que nous sillonnons la Campanie, Naples, les Champs Phlégréens, Pompéi, Sorrento, la côte Amalfitaine, Padula, nous n’avons pas vu la corne d’un buffle ni la queue d’une bufflonne. Pas de vaches non plus, d’ailleurs. Il a fallu une invitation à assister à la fabrication de la ricotta pour entr’apercevoir des brebis. Les animaux semblent cachés… Je ne peux donc manquer de montrer ici les seules bufflonnes que j’aie vues de tout ce voyage.

 

546b Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata 

 

Par ailleurs, lorsque je disais que Pæstum n’était que l’ensemble de ruines de la cité antique, mis à part les campings et les quelques commerces qui les accompagnent, c’était inexact. En effet, le site archéologique, à un ou deux kilomètres de la plage et des campings, est accompagné de quelques rares maisons, d’une église, d’un musée et de quelques commerces. Pas grand chose mais quelque chose quand même. Et ce quelque chose n’est pas inintéressant. Outre le musée qui est extrêmement riche et dont je parlerai tout à l’heure, il y a cette basilique paléochrétienne qui date du début du cinquième siècle en "basilique ouverte" et de la fin cinquième, début sixième comme "basilique fermée".

 

À partir du seizième siècle, chaque évêque, au moment de prendre en charge son diocèse, dressait un état des lieux. Et tous se désolent de la pauvreté des lieux. C’est la paroisse qui verse le plus faible montant pour sa participation aux frais de gestion de l’évêché. Dans les rapports, on relève les mots "L’endroit lui-même est très âpre" (1644), "absolument désastreux" (1720), "une apparence d’écurie […] ou repaire de voleurs" (1724), etc. Ajoutons à cela, justement, le brigandage et l’on aura l’image peu flatteuse que donne cette basilique à l’abandon. Mais depuis la seconde moitié du vingtième siècle une restauration a rendu à cette église consacrée à la Santissima Annunziata toute sa fierté.

 

546c Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

546d Paestum, basilique de l'Annunziata, chapiteau antique

 

Notamment, dans la nef, on peut admirer les colonnes qu’une ancienne restauration avait recouvertes de stucs et qui datent de l’origine, au cinquième siècle. Les chapiteaux corinthiens sont très beaux.

 

546e Paestum, basilique de l'Annunziata, le sol

 

Le carrelage du sol, lui, est clairement moderne ; en effet, on a dû le refaire parce que lors de la restauration on a remis le sol à son niveau d’origine, soit près de deux mètres plus bas qu’avant la restauration. Et désormais, on accède à l’intérieur en descendant des marches.

 

546f Paestum, basilique de l'Annunziata, Chemin de Croix

 

Le Chemin de Croix, en pierre dont la taille est irrégulière et usée donne un apparence d’ancien, mais le graphisme de la sculpture est moderne. En l’absence d’explication ou de commentaire, je reste donc dans le doute. Mais j’en montre ici une station parce que je le trouve très beau.

 

546g1 Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

546g2 Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

546g3 Paestum, basilique paléochrétienne de l'Annunziata

 

Dans le bas de l’église, cette pietà très réaliste est impressionnante. Dans la cape noire de vrai tissu, cette Vierge se tient droite au-dessus d’un Christ gisant de taille réelle. Ce style n’est pas vraiment de mon goût mais c’est assez typique de l’art religieux du sud de l’Europe, Espagne et Italie.

 

547a1a Paestum dans le Voyage de Saint-Non

 

547a1 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Mais venons-en au site archéologique. Là vivaient des populations indigènes dont on ne sait pratiquement rien mais qui semblent avoir eu en ce lieu une nécropole. Quelques poteries montrent que ces gens jouissaient d’une autonomie culturelle, quoiqu’ils aient été fortement influencés par les Étrusques de la ville de Pontecagnano. Puis, vers la fin du septième siècle avant Jésus-Christ sont arrivés des Grecs de Sybaris pour fonder une colonie. Aucune source littéraire ne dit clairement ce qui s’est passé, et jusqu’à ce jour l’archéologie n’a rien révélé non plus, mais il semble que la population indigène ait disparu de façon violente, parce que soudain il n’en est plus question. La première image ci-dessus reproduit une gravure provenant du Voyage de Saint-Non que nous avons pu consulter chez notre ami Alfonso, de Padula. C’est la vision d’ensemble que ce voyageur a eue en arrivant sur le site. Le temple de ma photo marque la limite entre le territoire occupé par les Grecs et l’espace conservé par les Étrusques. Les archéologues qui l’ont redécouvert au dix-huitième siècle l’ont identifié comme la basilique (tribunal), et ce nom lui est resté, mais en fait c’est un temple de la déesse Héra.

 

547a2 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Les Grecs, en fondant la ville, la consacrèrent au dieu Poséidon, le dieu des océans qui avait protégé leur traversée. C’est Poséidonia. Tout au long du sixième siècle, Poséidonia se développe, prend de l’importance politiquement et économiquement, elle bat monnaie, elle construit les grands sanctuaires que l’on visite actuellement. Mais à la fin du cinquième siècle elle tombe aux mains des Lucaniens, puis en 273 à celles des Romains, lesquels déforment son nom de Poséidonia en celui de Pæstum. Je disais qu’il n’y avait presque rien de moderne à Pæstum. La ville antique avec les quelques établissements qui l’environnent se trouve à quelque distance du bourg de Capaccio, sur la commune duquel elle est située.

 

547a3 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

547a4 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Encore quelques vues du temple de Héra construit de 550 à 540 avant Jésus-Christ. Cette déesse est l’épouse jalouse de Zeus. Et jalouse, il y a de quoi parce que son mari est un chaud lapin. Quoique la cité soit consacrée à Poséidon, Héra en est la principale protectrice. Les proportions du temple sont parfaites, neuf colonnes sur le petit côté, dix-huit dans la longueur. La salle du temple est séparée en deux par une rangée de colonnes longitudinale, et au fond une petite pièce, l’adyton ("où l’on n’entre pas") est interdit d’accès aux fidèles. On y garde le trésor de la déesse. Le faîtage du toit, dans l’Antiquité, était décoré de figures de lions en terre cuite peinte.

 

547a5 Paestum, temple de Héra dit basilique

 

Les descriptions et explications parlent, pour les chapiteaux, de feuillages. On voit en effet des feuilles à la base des chapiteaux. Mais en observant très attentivement, j’ai découvert sur l’un d’eux une sculpture très effacée mais néanmoins discernable d’animal, sans doute un lion.

 

547a6 Paestum, autel près du temple de Héra 

 

Nous terminerons notre petite visite de ce temple avec cet autel pour les sacrifices situé à faible distance.

 

547b1 Paestum, temple de Neptune

 

547b2 Paestum, temple de Neptune 

 

547b3 Paestum, temple de Neptune

 

Ce temple est appelé temple de Neptune parce qu’au dix-huitième siècle on a cru qu’il était voué à Poséidon, dieu éponyme de la cité, et que l’on avait coutume d’assimiler complètement dieux grecs et latins comme si c’étaient exactement les mêmes, parce que les Romains eux-mêmes, repérant des similitudes dans leurs attributions, voire dans les légendes qui leur étaient associées, avaient tendance à les confondre. Les archéologues du dix-huitième siècle ont donc donné au temple le nom du dieu latin de la mer, Neptune. En réalité, ce n’est ni Neptune, ni Poséidon, c’est Apollon en sa qualité de dieu médecin.

 

547b4a Paestum, temple de Neptune

 

547b4c Paestum, temple de Neptune dans le Voyage de Saint-N

 

547b4b Paestum, temple de Neptune

 

Ce temple, construit au milieu du cinquième siècle, est le mieux conservé des monuments de Pæstum. La construction, au premier siècle avant Jésus-Christ, d’un nouvel autel de sacrifices près de ce temple tend à prouver qu’à cette époque romanisée le temple est encore en usage et que le culte du dieu y est actif. On peut comparer ce que l’on voit sur ma photo avec la gravure représentant la même façade. L’autre photo est prise de l’autre côté.

 

547b5 Paestum, temple de Neptune

 

547b6 Paestum, temple de Neptune 

 

547b7 Paestum, temple de Neptune 

 

Le plan intérieur, complexe, était divisé en trois pièces, la pièce du milieu étant elle-même constituée de trois nefs. C’est dans la nef centrale de cette pièce du centre (la cella) que se trouvait la statue du dieu. Tout cela forme une impressionnante forêt de colonnes doriques.

 

547c Paesgtum, le forum

 

Nous sommes ici sur le forum. La place publique, chez les Grecs, c’était l’agora, lieu de rencontres et de discussions, lieu d’expression de la politique. Trop petite pour les Romains, qui y traitent les affaires, qui l’entourent de boutiques et du marché, qui la bordent de la basilique (le tribunal). L’ancienne agora grecque a donc disparu, des immeubles de rapport ayant été construits à son emplacement. Plus loin, les Romains, arrivés en 273, ont construit dès le troisième siècle ce forum qui l’a remplacée. Il était bordé de portiques qui ont disparu, seuls en restent quelques troncs de colonnes.

 

547d1 Paestum, le gymnase 

 

547d2 Paestum, le gymnase 

 

À proximité immédiate du forum, se trouve le gymnase. Il est intéressant de voir l’organisation de son sous-sol, qui est assez bien conservé.

 

547e1 Paestum, le comitium

 

547e2 Paestum, le comitium

 

Ceci est un monument romain, le comitium. Là se réunissaient les comices curiates, cette assemblée qui élit les magistrats locaux. On utilisait aussi ce comitium pour des réunions publiques. Mais on l’a vite considéré comme insuffisamment spacieux et la vie politique s’est déplacée vers le forum. Dès lors, on n’a pas hésité à l’amputer d’une aile pour y édifier le petit temple dédié à la Mens Bona. En latin, mens c’est l’esprit (cf. "mens sana in corpore sano", un esprit sain dans un corps sain). On peut interpréter cette Mens bona comme ce que garde l’esprit, et donc la mémoire. Cette "mémoire positive", c’est le souvenir que gardent les anciens esclaves du maître qui les a affranchis, et par conséquent il faut y voir aussi la relation entretenue par cette Pæstum romaine mais dotée d’une grande autonomie à l’égard de Rome, son ancienne patronne.

 

547f1 Paestum, amphithéâtre

 

547f2 Paestum, amphithéâtre

 

547f3 Paestum, amphithéâtre 

 

L’amphithéâtre a été construit à l’époque de Jules César, soit vers l’an 50 avant Jésus-Christ. On ne peut en voir que ce côté, parce que l’autre a été détruit lorsqu’a été construite la route qui longe l’enclos des fouilles archéologiques. Mais même de ce côté il en reste très peu, les rangs de gradins (la cavea) étaient nombreux pour accueillir beaucoup de public, friand de jeux. Le parapet entre la cavea et l’arène est censé éviter l’intrusion des fauves dans le public.

 

547f4 Paestum, amphithéâtre

 

Ce n’est qu’au premier siècle de notre ère qu’a été construit cet anneau extérieur qui a reçu des rangs supplémentaires de gradins.

 

547g1 Paestum, petit temple souterrain

 

547g2 Paestum, petit temple souterrain

 

547g3 Paestum, petit temple souterrain

 

Ici se trouvait, avant l’arrivée des Romains, l’agora des Grecs. Je disais qu’elle était trop petite pour les Romains, elle faisait quand même 10 hectares environ, ce qui n’est déjà pas si mal. Elle a été recouverte de constructions, sauf ici. En l’honneur du héros fondateur de la ville, un petit temple (dit "Heroon") avait été construit vers 520-510 sur l’agora. Ayant pris possession des lieux au troisième siècle, les Romains n’appréciaient guère ce témoignage des premiers occupants qui leur rappelait qu’ils n’étaient que des usurpateurs, mais un temple est un temple et le détruire aurait pu attirer sur eux les foudres des mânes du héros, aussi résolurent-ils de l’enterrer et d’entourer cet espace d’un mur de protection.

 

547h1 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

547h2 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

547h3 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

En arrivant au bout de la ville, sur un lieu plus élevé (mais le terrain est insuffisamment accidenté pour que l’on puisse parler d’acropole), se dresse ce temple. Comme pour les deux autres, les archéologues du dix-huitième siècle se sont trompés en l’attribuant à Cérès, déesse des moissons. Des statuettes votives retrouvées près de son autel, qui était le vrai lieu de culte servant pour les sacrifices, les prières, les offrandes, le désignent sans doute possible comme un temple d’Athéna, et même on peut voir que le culte a continué à l’époque romaine à destination de la déesse Minerve, que les Romains considéraient comme une autre forme de la déesse grecque Athéna.

 

547h4 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

547h5 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

Ce temple est, lui aussi, très ancien puisqu’il a été construit à la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. La statue de la déesse était érigée au centre de la salle, à un niveau plus élevé que le péristyle. Hors du temple, se dresse une colonne dorique, toute seule sur un piédestal de trois marches, non loin de l’autel. Cette colonne ayant été trouvée abattue et remise sur pied à l’époque moderne, rien ne peut être sûr concernant son emplacement ni sa fonction. On ne peut qu’émettre l’hypothèse qu’il s’agit d’une colonne votive, comme on en trouve parfois dans certains temples. Ma dernière photo montre l’autel et la colonne.

 

Il semble qu’à l’époque de l’Antiquité tardive, le temple de Minerve ait été transformé en église chrétienne. Ce qui renforce cette hypothèse, c’est que dans sa proximité immédiate ont été construits à la même époque des bâtiments d’habitation et ont été établies des sépultures. Mais on ne peut aujourd’hui utiliser que les études faites dans le passé, car habitations et sépultures ont été détruites dans les années 1920-1930.

 

547h6 Paestum, temple d'Athéna dit temple de Cérès

 

Lors de notre visite, un groupe de jeunes avec un professeur travaillait devant des chevalets. Un coup d’œil indiscret (toutes mes excuses) m’a permis devoir qu’il ne s’agissait pas de dessins artistiques mais architecturaux. J’ai trouvé amusante cette image. Mais c’est sans importance. Passons.

 

547i Paestum, via Sacra 

 

Pour en finir avec ce site archéologique, je voudrais montrer cette rue. C’est la via Sacra. Celle qui part du forum de Rome et sur laquelle se baladait le poète Horace quand il a été abordé par un casse-pieds ("Ibam forte via Sacra sicut meus est mos […]"), comme je le racontais dans mon article du 13 novembre dernier

.

 

Ressortant du site, nous dirigeons nos pas vers le musée archéologique. Natacha et moi tournons chacun de notre côté. Et je tourne, tourne, revenant voir ce qui me plaît le plus, sans ordre de type d’objet ou d’époque. Pour mon blog, comment classer mes photos ? Par genre, sculptures, poteries, fresques… Non, je choisis le classement chronologique parce que j’ai un objet préhistorique et que pour la plupart, qui vont du cinquième au troisième siècle, il est intéressant de traquer les évolutions.

 

548a Paestum, pyxide 4e-3e millénaire avt J.-C 

Commençons donc par cette pyxide, cette boîte à onguents en terre cuite. Elle est datée, avec beaucoup d’imprécision, entre le milieu du quatrième millénaire et le milieu du troisième millénaire avant notre ère. Ce qui veut dire qu’elle a entre 4500 et 5500 ans, ce qui n’est pas rien quand on observe la qualité du travail.

 

548b1 Paestum, tombe du plongeur

 

548b2 Paestum, tombe du plongeur

 

Nous voici en 480-470 avant Jésus-Christ. Cette fresque ornait un sarcophage grec. Ce type de cercueil peint est un usage étrusque en vigueur jusqu’à la fin du septième siècle, mais ceci est l’unique exemple grec de ce genre de sépulture peinte. Ce plongeur orne la face interne du couvercle. Il s’élance vers l’eau, en volant par-dessus ce qu’il ne faut pas prendre pour un plongeoir. C’est une construction faite de blocs de pierre, ces fameuses colonnes situées au bout du monde, et qui séparent le monde des vivants du monde des morts. Les hommes ne peuvent avoir accès à la connaissance de ce qui est dans l’océan de la mort, on ne revient généralement pas des enfers (tout le monde n’est pas Orphée, lui-même incapable de sauver son Eurydice, ou Héraklès ramenant Alceste qui est morte à la place de son mari Admète dans cette merveilleuse tragédie d’Euripide). Ce jeune homme franchit donc les portes de la mort et plonge dans l’océan de la connaissance.

 

548b3 Paestum, tombe du plongeur

 

Les parois intérieures du sarcophage sont également peintes, elles représentent des scènes de banquets, parce que le citoyen grec, l’homme de qualité, peut approcher quelque peu de la connaissance lorsqu’il s’abandonne à la musique, au chant, au vin, à l’amour. Cette tombe n’est donc pas seulement belle, elle n’est pas seulement surprenante, elle est aussi passionnante parce qu’elle exprime une philosophie. En cela, elle est grecque, mais c’est celle d’un Grec qui est sorti de sa communauté, qui a adopté une autre manière de vivre et d’autres coutumes, parce que chez les Grecs l’usage est de séparer la représentation de la vie et celle de la mort, on ne peut faire reposer un homme entre une scène de banquet et le plongeon de la mort. Et, comme on l’a vu, le seul usage de peindre l’intérieur du sarcophage n’est déjà pas grec en lui-même. Le 13 avril, à Tarquinia, j’étais triste de n’avoir pas vu le plongeur représenté sur le mur d’une tombe, parce qu’il était caché derrière une cloison à laquelle nous n’avions pas accès, mais cette peinture exceptionnelle, ici à Paestum, m’en console largement.

 

548c1a Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Autre pièce remarquable de ce musée, c’est le grand cratère représentant le rapt d’Europe par Zeus qui a pris la forme d’un taureau. Trouvé dans le Samnium près de Bénévent, il avait par la suite disparu. Toutefois, de temps à autre il réapparaissait sur le marché de l’art, notamment aux États-Unis, sorti d’Italie en contrebande. En 1970, il a été échangé contre un million de lires (qui représenteraient aujourd’hui, merci au convertisseur www.xe.com, 666 US dollars) plus un cochonnet au profit d’un collectionneur privé en Suisse, qui l’a revendu pour 380000 dollars au Getty Museum de Malibu (Los Angeles) ce qui, en exceptant le prix du porcelet, multiplie la mise par 570. Une bonne affaire, non ? Alors les carabiniers de la Brigade de Défense du Patrimoine Artistique se sont mis sur l’affaire et ont obtenu que 67 pièces archéologiques, dont ce cratère, qui avaient été exportées clandestinement, soient rapatriées de musées américains vers des musées italiens. Et quoique ce vase ait été trouvé dans une autre région, il semblait souhaitable de le montrer dans la ville où il a été créé.

 

548c1b Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

C’est une œuvre d’Asteas (que l’on a l’habitude d’orthographier avec un seul S en français mais qui s’écrit Assteas en grec), un céramiste grec très célèbre et estimé qui a été actif à Poséidonia dans le second quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Ce vase est signé en bas du dessin, comme on le voit sur cette photo.

 

548c2 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Le mieux est peut-être que je cite Apollodore (j’avoue ne pas me rappeler le texte de mémoire, mais je l’ai trouvé et je le traduis). "Nous parlerons de la race d’Agénor. Agénor se rend en Phénicie, épouse Téléphassa et a une fille, Europe, et trois fils, Cadmos, Phoenix et Cilix. Certains disent qu’Europe n’est pas la fille d’Agénor, mais de Phoenix. Zeus tomba amoureux d’elle, il prit l’apparence d’un aimable taureau qui répandait un parfum de rose, il la fit monter sur sa croupe et la transporta à travers la mer jusqu’en Crète. Là, il s’unit à elle et engendra Minos, Sarpédon et Rhadamante". Cette légende est extrêmement célèbre et le dessin ne laisse aucun doute, mais pour d’autres personnages on est aidé par le fait que l’artiste ait rajouté, après cuisson du vase, les noms des diverses figures représentées. Ainsi, l’être à queue de poisson qui apparaît derrière le taureau est Triton.

 

548c3 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Celle, au contraire, qui précède le taureau est Scylla, ce monstre marin du détroit de Messine, entre la Sicile et le continent, qui tient dans les replis de sa queue de poisson six chiens furieux qui dévorent tout ce qui passe à leur portée. C’est ainsi que lors du passage d’Ulysse, les six chiens ont dévoré six de ses compagnons. L’Odyssée est formelle sur le nombre, même si pour des raisons graphiques l’artiste n’en représente que deux. Nous qui comptons nous rendre bientôt en Sicile, nous devrons rester enfermés dans la cabine, au lieu de faire nos malins sur le pont du ferry.

 

548c4 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Dans le coin supérieur droit, ces deux personnages sont Adonis et Aphrodite. Myrrha est la fille du roi de Syrie Théias. Aphrodite, en colère contre elle et la haïssant pour une raison que j’ignore, lui inspira un amour incestueux pour son père. Et Myrrha parvint, en rusant et à la faveur de l’obscurité, à se glisser dans le lit de son père sans être reconnue. Le scénario se répéta douze fois, mais la douzième fois Théias se rendit compte de la supercherie et, fou de douleur, de rage, d’horreur, il voulut tuer Myrrha et la poursuivit armé de son couteau. Aphrodite, voyant que sa farce allait trop loin, eut pitié de Myrrha et la transforma en arbre, l’arbre à myrrhe, que le couteau du père était impuissant à tuer. De cette coupable relation, Myrrha fut enceinte. Quand vint le terme, l’écorce de l’arbre se déchira et sortit du tronc Adonis. Ne pouvant, ne voulant l’élever, Aphrodite le confia à Perséphone, déesse des Enfers, épouse d’Hadès. Perséphone donna à Adonis toute sa tendresse, l’éleva comme son fils et s’attacha fort à lui. Quand Aphrodite voulut le récupérer, Perséphone refusa et les deux déesses se chamaillèrent. Il fallut l’intervention de Zeus en personne pour trancher. Adonis passerait chaque année quatre mois avec l’une, quatre mois avec l’autre et les quatre derniers mois où il voudrait. Et Adonis, cet ingrat, passa chaque année quatre mois avec Perséphone et huit mois avec Aphrodite. On n’est donc pas étonné de le voir en compagnie de la déesse de la beauté et de l’amour qui regarde la scène d’Europe et du taureau.

 

548c5 Paestum, Europe et le taureau, par Asteas

 

Sur l’autre face est figuré Dionysos avec son cortège. Ici, une Ménade dansante. Mais j’ai déjà été beaucoup trop long, et il y aurait encore bien des choses à dire sur ce merveilleux cratère d’un mètre quarante de haut sur soixante centimètres de diamètre. Il est temps que je passe à la suite.

 

548d Paestum, hydrie (ou kalpis) par Asteas, 350 avt J.-C

 

Cet autre vase est également une œuvre de l’atelier d’Asteas, que l’on date des environs de 350 avant Jésus-Christ. C’est ce qu’on appelle une hydrie (ou kalpis), soit un cratère à deux anses pour le transporter, plus une troisième, plus haut sur le col, pour verser. Ici l’Amour avec ses ailes n’est pas représenté comme un enfant décochant ses flèches, je serais donc tenté de dire qu’il est avec Psyché, mais ce n’est pas le cas puisqu’il ne la rencontrait que dans l’obscurité et qu’il lui avait interdit de le regarder, voulant garder l’anonymat. Plus probablement Éros est-il en compagnie de sa mère, Aphrodite. Quel que soit le sujet, on est ébloui par la beauté des ailes déployées, par le geste, par les attitudes, par les expressions.

 

548e1 Paestum, chasse au lion, 375-350 avt J.-C

 

548e2 Paestum, Nikè sur quadrige, 350-340 avt J.-C

 

548e3 Paestum, exposition défunte sur lit funèbre (prothe

 

Nous sommes à la même époque que le céramiste Asteas, mais nous revenons aux peintures funéraires. Non pas à la manière étrusque ancienne à l’intérieur d’un sarcophage, mais sur les parois de la tombe.

 

Le première (vers 375-350 avant Jésus-Christ) représente une chasse au lion. Je trouve que cette peinture pourrait aussi bien avoir été réalisée au quinzième siècle et représenter un chevalier affrontant un lion dans sa traversée du désert en route vers Jérusalem. On n’a rien inventé de nouveau.

 

J’ai choisi la seconde parce que j’ai été séduit par la dynamique de ce quadrige qui emmène la Victoire, ou Nikè, sur son char (vers 350-340). Rarement, dans l’Antiquité, on s’est attaché à peindre les chevaux avec autant de réalisme, la plupart du temps les chevaux des quadriges sont superposés de sorte qu’ils sont presque fondus en un seul corps d’où émergent seize jambes.

 

Et puis la dernière peinture est à la fois émouvante et instructive quant aux mœurs de son époque (350-330). La défunte est placée sur son lit, des femmes de sa famille ou des amies l’ont disposée et parée, elles se lamentent. Ceux qui l’ont connue viennent ainsi exprimer leur douleur devant la dépouille de la personne décédée. Cette cérémonie de l’exposition du mort, appelée prothesis, est rituelle.

 

548f Paestum, naissance de Vénus

 

Nous sommes à une époque légèrement postérieure à Asteas (vers 340-330avant Jésus-Christ). Sur cette amphore à col est représentée, dit-on, la naissance de Vénus. Je dirais plutôt d’Aphrodite, la déesse grecque, puisque les Romains ne sont arrivés qu’en 273. Son auteur, d’ailleurs, est connu sous le nom de "peintre d’Aphrodite". Le dessin est foisonnant, le décor est joli, mais on ne sent pas le souffle artistique d’un Asteas. La posture d’Aphrodite est élégante mais apprêtée, les Amours qui l’entourent manquent d’expression, et le décor est gratuit. Ce qui ne veut pas dire que si on me donne cette amphore, je refuse le cadeau. Avis à Monsieur le Conservateur du musée.

 

548g1 Paestum, Héra Kourotrophos 4e s. avt J.-C

 

Cette statuette porte un bébé dans les bras (kouros), et elle lui tend son sein (trephô, je nourris). Elle est donc du type que l’on appelle kourotrophos. Malgré l’envie qui m’en démange, j’épargnerai à qui me fait l’honneur de me lire mon discours sur la théorie d’Émile Benveniste concernant la racine trilittère des mots indo-européens, avec voyelle alternante E, O ou zéro entre deux consonnes, pour expliquer le passage du E de trephô au O de trophos. Bien. C’est une kourotrophos, et basta. Il semble que l’on puisse, ou que l’on doive, l’identifier avec la déesse Héra.

 

548g2 Paestum, statuette féminine en chapeau, fin 4e s. av

 

Quant à cette statuette représentant une jeune femme, j’ai choisi de la montrer ici parce que je la trouve extrêmement amusante avec son chapeau. Nous sommes à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, et l’on n’a pas l’habitude, à cette époque, de voir des femmes en chapeau. Surtout un chapeau de cette forme, que j’imagine bien coiffé par une élégante pour un mariage samedi après-midi.

 

548g3 Paestum, Héra en multiples exemplaires

 

En début de visite du site archéologique, nous avons vu le temple de la déesse Héra. Nous avons dit qu’elle figurait parmi les premières divinités protectrices de la cité. Tout au long du quatrième siècle, des gens ont souhaité acquérir une statuette à son effigie, soit pour la lui remettre en cadeau, soit pour l’honorer à la maison. Les ateliers de céramique ont parfois fabriqué des statuettes de qualité, modelées à la main, œuvres de créateurs. Mais la plupart des gens, pour des raisons de coût, se rabattaient sur de simples moulages faits en grand nombre. Ce sont les "made in China" d’aujourd’hui… Des milliers et des milliers de cette Héra, coupe de sacrifice dans une main et grenade dans l’autre, ont été produits au cours du siècle dans les ateliers de Poséidonia.

 

548h Paestum, hameçons

 

Élément de la vie quotidienne, petit objet sans valeur intrinsèque et qui, depuis plus de deux millénaires, n’a pas changé (pourquoi, d’ailleurs, changerait-il ?), l’hameçon des pêcheurs.

 

548i Paestum, terres cuites, fin 4e-début 3e s. avt J.-C 

 

Deux corps reposaient dans cette tombe, qui date des derniers temps de la ville grecque, toute fin du quatrième siècle ou peut-être plutôt début du troisième siècle avant Jésus-Christ. Des sépultures d’époque républicaine ont été mises au jour au niveau supérieur. Aux murs il y avait de nombreux objets en fer, mais on a aussi retrouvé ces statuettes de femmes. J’aime bien le drapé de leur vêtement, leur coiffure, l’une un voile sur la tête et l’autre en chignon savamment monté, leurs expressions pleines de vie.

 

548j Paestum, Hermès, fin 1er siècle avant Jésus-Christ

 

Je voudrais terminer me visite du musée archéologique de Pæstum par cette tête d’Hermès. Elle date du premier siècle avant notre ère, c’est le plus récent des objets du musée que je présenterai. La sculpture est très belle, mais ce n’est pas pour cette raison que je l’ai choisie, ou pas uniquement. J’ai été extrêmement frappé par ce visage de Christ. Si l’on remplace ce turban sur la tête par la couronne d’épines, personne ne s’étonnera de voir cette sculpture dans une église. Cela m’amène à réfléchir sur les représentations du Christ. Car enfin les sculpteurs, du Moyen-Âge à l’époque contemporaine, n’ont jamais rencontré Jésus en chair et en os. Et Noël au solstice d’hiver, quand les jours vont rallonger, ou la célébration de Pâques liée à la lune de printemps, sont bien des adaptations chrétiennes de croyances antiques, pour n’en citer que deux. Or Hermès est certes un dieu voleur, mais pas seulement. Naissant mais particulièrement précoce, il se défait des bandelettes dans lesquelles il était serré selon la coutume dans l’Antiquité, traverse la Grèce, vole une partie des troupeaux gardés par Apollon, rentre chez lui et réintègre ses bandelettes et ses langes comme si de rien n’était. Du coup, on le représente en dieu pasteur, avec une brebis sur les épaules, c’est l’image d’Hermès Criophore. Et Jésus était le Bon Pasteur. Il est aussi Hermès Psychopompe, le conducteur d’âmes, c’est lui qui les accompagne vers les Enfers. Et lors du Jugement Dernier, Jésus sera assis à la droite de Dieu le Père et accueillera les âmes des justes au Paradis. Enfin, Hermès est le héraut divin, le messager des dieux, leur envoyé. C’est lui qui les représente et annonce les nouvelles. Et Jésus représente son Père parmi les hommes, il est le porteur de la Bonne Nouvelle, l’Évangile. Voilà tout de même de nombreuses coïncidences. Je ne prétends pas que les artistes sculpteurs du Moyen-Âge aient consciemment pris modèle sur cette tête d’Hermès, que d’ailleurs ils ne pouvaient connaître parce qu’elle n’avait pas encore été mise au jour, mais je me demande si les traits de ce visage n’expriment pas quelque chose qui se retrouve, et dans la personnalité d’Hermès, et dans celle du Christ. Peut-être faut-il croire en la physiognomonie. Peut-être aussi ce que je dis là est-il absurde et complètement fou, alors mieux vaut que je pose le point final pour aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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29 juillet 2010 4 29 /07 /juillet /2010 23:50

 

545a Paysage de montagne près de Padula

 

Nous avons rendez-vous ce matin pour aller voir chez Antonio Comuniello comment il fait son fromage de brebis, la fameuse ricotta. Son petit-fils vient frapper à la porte du camping-car un peu avant huit heures. Il est accompagné d’une jeune femme qui travaille à la ferme et qui, gentiment, nous emmène dans sa Fiat Panda. Ce n’est pas si près que cela de la ville de Padula, et nous suivons une route avec des virages en épingles à cheveux qui traverse d’abord la forêt, puis monte au-delà de la limite de croissance des arbres, au niveau des pâturages. La ferme est en Campanie, mais les collines boisées que l’on voit sur ma photo sont déjà en Basilicate. C’est à l’époque napoléonienne que les régions d’Italie ont été délimitées. Ce qui était la Lucanie est devenu la Basilicate, mais les frontières régionales, tracées depuis un bureau loin de là, sont un peu différentes de ce qu’elles étaient par tradition. Ainsi, dans cette ferme, nous étions en Lucanie, mais aujourd’hui nous sommes en Campanie. Ce qui n’empêche pas le paysage d’être envoûtant.

 

545b Enclos à brebis près de Padula 

Dans des enclos à quelque distance, bien à l’étroit, on peut voir les brebis dont le lait va servir à la fabrication de la ricotta. Chaque producteur artisanal a ses propres brebis. Lorsque j’ai évoqué la possibilité d’une coopérative, il m’a été répondu qu’il n’en est pas question, elle prendrait tout l’argent pour elle. La générosité et l’altruisme de ces personnes sont sans bornes, mais lorsqu’il s’agit de leur personne et de leur travail, c’est l’individualisme qui prime. Cela me rappelle Monsieur Armand, l’ancien maire de Saint-Victor-la-Rivière, en Auvergne, près de Besse-en-Chandesse. En tant que maire, il travaillait au remembrement des petites propriétés éparpillées en multiples parcelles du fait des héritages partagés, des ventes, des achats au cours des siècles. Il était actif, il faisait son possible. Mais quand on lui faisait remarquer qu’ici et là il avait des parcelles disjointes, il nous regardait de son air malin et répondait en riant qu’il tenait à ses terres à lui et que le remembrement c’était plutôt pour les autres. Pas de coopérative, donc, pour cette ricotta. Artisan, artisan.

 

 

545c1 Antonio Comuniello fait son fromage

 

 

545c2 Antonio Comuniello fait son fromage

 

 

Lorsque nous arrivons, le lait de brebis, une trentaine de litres, est déjà emprésuré, en train de cuire sur un feu de bois dans une grande bassine étamée. Il faut plusieurs heures, en tournant sans cesse avec ce bâton, pour que le lait caille et sépare le fromage du petit lait.

 

545d1 Fabrication de la ricotta

 

 

545d2 Fabrication de la ricotta

 

 

Dans la bassine brûlante, on plonge des moules, les uns en plastique, d’autres tressés, qui récupèrent le solide et laissent s’échapper le liquide.

 

 

545d3 Fabrication de la ricotta

 

 

545d4 Fabrication de la ricotta

 

 

Une fois égoutté, le fromage est déjà formé. En fait, le mot même de fromage est une déformation de formage, mise en forme, moulage. L’italien formaggio est plus proche de l’origine étymologique. Dans les petits moules en plastique, mais surtout dans ces grands paniers d’osier, le fromage prend un bel aspect grumeleux de chou-fleur.

 

 

545d5 Fabrication de la ricotta

 

 

Délicatement, on démoule les fromages de la veille pour, une fois retournés, les remettre à l’envers dans les moules afin qu’ils s’égouttent complètement. Sur l’une de mes photos, un peu plus haut, là où l’on voit la jeune femme en casquette militaire en train de pêcher le fromage, on peut remarquer sur la table des fromages qui ont été retournés, parce qu’ils n’épousent plus la forme du moule, leur tronc de cône est inverse de celui du moule.

 

 

545e Fabrication de la ricotta

 

 

Ici, Antonio reverse de l’eau bouillante dans le petit lait, pour y replonger les fromages de la veille pendant quelques instants. Il faudra ensuite les repêcher avec son grand bâton de bois. En saisissant les moules au sortir du liquide brûlant, la jeune femme qui le seconde ou lui-même vont se brûler les doigts. Je suis tenté de dire "c’est à ce prix que nous dégustons la ricotta" en plagiant le "c’est à ce prix que nous mangeons du sucre" contre l’esclavage dans les plantations de canne du Nouveau Monde.

 

 

545f1 Production de fromages d'Antonio Comuniello

 

 

545f2 Production de fromages d'Antonio Comuniello

 

 

545f3 Production de fromages d'Antonio Comuniello

 

 

Et voici le résultat. Les fromages sont stockés dans une autre pièce pour finir de s’affiner avant d’être vendus. On le devine, personne ne s’occupe de la commercialisation, c’est Antonio lui-même qui se charge de tout. Intégration verticale, de l’élevage des brebis à la vente du fromage terminé. Gentiment, patiemment, on nous a tout montré. Nous nous sentons désormais un peu plus intelligents. Et, quand nous avons bien tout vu et tout compris, avec la même complaisance et le même sourire, le petit-fils Rafaele et la jeune femme à la Panda nous redescendent en ville, lestés d'un précieux cadeau : deux fromages tout frais fabriqués. Incroyable et merveilleux, ce sens du don et de la générosité. Un grand, un immense merci à tous trois.

 

545g Padula, chartreuse San Lorenzo, grand cloître

 

 

545h Padula, Joe Petrosino

 

 

On nous laisse même, en chemin, descendre de voiture pour prendre une photo d’au revoir à la chartreuse San Lorenzo et à son grand cloître à l’extrémité droite duquel on voit la tour qui renferme l’escalier monumental, et une autre photo d’au revoir à Joe Petrosino, le citoyen d’honneur de Padula, mort dans sa lutte contre le banditisme de la mafia. Nous sommes tristes, mais il faut bien se séparer des personnes et des lieux. Après être allés saluer notre ami le libraire Alfonso Monaco, nous prenons la route.

 

 

545i1 Parc national du Cilento

 

 

545i2 Parco Nazionale del Cilento e Valle di Diano

 

Je n’ai pas envie de prendre l’autoroute. Tout y incite : elle est gratuite, et elle ne rallonge presque pas. Mais je préfère voir le paysage et jouir de la nature campanienne. Pendant des kilomètres, nous traversons le Parc National du Cilento et de la Vallée de Diano (Parco Nazionale del Cilento e del Valle di Diano). Ce sont des paysage superbes, encore magnifiés par ces franges de nuages qui courent dans le ciel ou s’accrochent aux versants de la montagne. Le sommet du mont Cervati atteint 1899 mètres d’altitude. Ce massif est calcaire, il recèle de nombreux fleuves souterrains qui donnent naissance à de multiples sources qui apparaissent dans les fissures de la roche. Un peu partout des grottes et des cavernes, des tunnels souterrains, donnent lieu à des visites spéléologiques au milieu de stalactites et stalagmites.

 

 

545j Abords de la plage de Paestum

 

 

Nous arrivons enfin à Pæstum. Nous nous installons au camping, puis allons voir à quoi ressemble la plage. En effet, Pæstum n’est pas une ville moderne, ce n’est que la ville antique, grecque puis romaine. À proximité se sont installés des campings et, dans une rue unique qui mène à la mer, quelques échoppes de nourriture, boutiques d’articles de plage, bars. C’est tout. Et, même si les gens du crû s’en accommodent, l’accès à la mer est indigne d’accueillir des touristes. C’est désolant.

 

 

545k1 Plage de Paestum

 

 

545k2 Plage de Paestum

   

C’est d’autant plus désolant que le spectacle qui nous attend au bout de cette allée miteuse est grandiose. Surtout vers l’ouest, là où le soleil déclinant filtre ses rayons sur la mer à travers les gros nuages. Nous restons là un bon moment, guère pressés de regagner notre camping dont l’essentiel est constitué de vieilles caravanes aménagées comme des bungalows, ce qui n’est pas du meilleur effet. Mieux vaut garder au fond des yeux l’image du parc national et celle de la mer.

 

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29 juillet 2010 4 29 /07 /juillet /2010 19:30

543a Padula, procession de San Michele

 

Nous devions repartir de Padula il y a trois jours, sitôt terminée notre visite de la chartreuse, et puis grâce à notre nouvel ami Alfonso Monaco nous sommes restés jusqu’à aujourd’hui pour assister à la procession annoncée sur cette affiche, et il nous a permis de voir bien d’autres choses entre temps. Du coup, c’est aujourd’hui juste après la procession que, décidément, nous devions prendre la route, et ce soir, au moment où je rédige ces lignes, nous sommes toujours à Padula, mais je vais expliquer un peu plus loin pourquoi, une fois de plus, nous remettons notre départ.

 

543b1 En route vers S. Michele alle grottelle, Padula

 

543b2 en route vers la procession (par Natacha)

 

 

(N.B.: La seconde de ces photos est de Natacha) La procession part de l’église troglodyte de San Michele alle Grottelle, après la messe célébrée à 11h30 dans cette chapelle. Nous partons en camping-car et pouvons ainsi faire une partie du trajet, mais nous devons nous garer au parking du cimetière et terminer la route à pied. La cérémonie étant assez tard dans la matinée, il fait déjà bien chaud quand nous nous mettons en chemin pour parcourir les derniers kilomètres. Et nous nous trouvons par hasard à marcher auprès de deux sœurs dominicaines, enseignantes dans un établissement privé. L’une d’elles, sœur Maria Chiara Cudal (de face sur la photo), est philippine et enseigne l’anglais. Nous pouvons donc communiquer avec elle dans cette langue. C’est une jeune femme sympathique, ouverte, moderne, avec qui nous discutons un peu de tout, des langues parlées dans son pays d’origine, des élèves, etc. Ainsi, nous oublions un peu que nous ruisselons de sueur sous le soleil. Mais pour saint Michel, que ne ferions-nous pas ?

 

543c1 Padula, musiciens de la procession

 

543c2 Padula, Antonio Comuniello, musicien de la procession

 

 

La procession pourra compter sur deux musiciens, flûte et instrument qui ressemble à un biniou ou à une bombarde, dont jouent le grand-père et le petit-fils. Le premier, Antonio Comuniello, a une ferme là-haut dans la montagne à quelques kilomètres de Padula, où il élève des brebis avec le lait desquelles il fabrique du fromage tout ce qu’il y a de plus artisanal. Le second, Rafaele Arteca, étudie actuellement pour être dentiste, mais les vacances à l’université ont déjà commencé. Ce sont de vrais musiciens, de vrais artistes, et c’est merveilleux qu’ils jouent de ces instruments traditionnels.

 

543d1 Padula, on pare saint Michel pour la procession

 

543d2 Padula, saint Michel paré pour la procession

 

Dans l’église, la statue de saint Michel porte une épée métallique, un bracelet, un collier. Je ne sais dans quel métal sont faits ces accessoires, mais ils sont gris, ils sont ternes. Or saint Michel est de sortie, aujourd’hui, il doit être élégant, aussi lui enlève-t-on ses ornements de tous les jours pour le parer de bijoux dorés (ou peut-être même en or, je ne sais). Il est resplendissant, et prêt pour aller prendre l’air.

 

543e1 Padula, procession de saint Michel

 

543e2 Padula, procession de saint Michel

 

 

Précédée par la musique, la procession se met en route. Bien sûr, le maire de Padula est de la partie. Pour assister à la messe comme pour marcher en tête de la procession, devant la statue du saint, il a revêtu son écharpe tricolore, il est là à titre officiel. Pour qui est habitué à une laïcité "à la française", c’est toujours surprenant de voir cela dans un pays où la séparation des Églises et de l’État est inscrite dans la constitution.

 

543f Padula vue d'en haut

 

 

L’église rupestre est déjà haut dans la montagne, mais la chapelle dans laquelle on se rend est juchée encore plus haut. À un détour du chemin, on découvre Padula qui, d’en bas, semble haut sur sa colline, et qui, d’ici, nous montre l’échelonnement de ses toits rouges. On se rend compte, en la voyant ainsi, qu’elle se développe sur une demi-sphère, laissant déserte l’autre moitié de la colline, sans doute parce qu’elle est beaucoup plus abrupte, ce qui n’est pas peu dire car déjà la partie construite est sillonnée d’escaliers très raides et de rues en pente forte. D’en haut, d’en bas, sous tous ses angles ce village est photogénique.

 

543g Padula, chapelle terme de la procession

 

 

Nous voici arrivés. Cette petite chapelle dans la montagne est toute mignonne. Quelques prières sont dites, saint Michel est présenté à la Madone juchée sur un gros nuage blanc qui mousse comme de la chantilly. J’imaginais que l’on allait installer saint Michel ici pour y passer l’été, comme c’est le cas pour quelques statues que je connais en Bretagne et en Auvergne, et il y en a sûrement aussi dans d’autres régions de France et d’ailleurs. Mais pas du tout. C’est juste un petit tour, une promenade santé et retour au bercail.

 

543h1 Padula, la procession de saint Michel redescend

 

543h2 Padula, la procession de saint Michel redescend

 

 

Voilà la procession qui se remet en marche, on reprend le chemin de l’église rupestre. Les musiciens marchent toujours en tête, le curé et un autre prêtre les suivent, précédant la statue portée sur son brancard et la foule des fidèles. Loin de moi l’intention de prétendre que les gens ne sont pas convaincus, bien au contraire on sent une vraie foi chez la plupart d’entre eux, mais je ne ressens rien de commun avec la procession de saint Gennaro à Naples le premier mai. Là-bas, les gens attendaient le miracle du sang qui se liquéfie, il y avait un "spectacle", au sens étymologique de "quelque chose à observer", avec la signification que cela a pour eux sur le bonheur de la ville ou sur le malheur qui va la frapper dans l’année. Pour saint Michel, certes les fidèles le prient, mais sans attendre de lui un signe, on l’honore, on accomplit un rite. Il n’y a rien de grandiose, pas de faste extraordinaire, c’est une modeste procession dans la nature.

 

543h3 accordéoniste à la procession de san Michele, Padul

 

Un autre participant est venu avec son accordéon, dont il joue remarquablement. Mais ce n’est pas lui l’officiel de la musique, il doit se contenter de jouer sur le côté, un peu en retrait. Sans doute y aurait-il des choses à comprendre dans les relations entre toutes ces personnes, mais même en parlant la langue il faudrait des mois, voire des années, pour pénétrer les secrets de Padula, alors sans être italianisant n’y pensons même pas.

 

543h4 Padula, la procession de saint Michel redescend

 

Le chemin est long, et il a beau être en descente maintenant, les kilomètres de la montée se sont accumulés dans les jambes. Néanmoins, les fidèles suivent vaillamment, la queue ne s’étire pas trop. Quant à moi, pour prendre certaines photos (dont celle-ci), j’ai couru sur le côté, dans les hautes herbes, et je me dois d’informer les amateurs de gambades champêtres que dans la montagne de Padula les herbes sont sévèrement piquantes.

 

543i Padula, saint Michel de retour de procession

 

Et voilà, saint Michel est de retour chez lui. Il a de nouveau revêtu ses ornements du quotidien, les beaux bijoux dorés ont regagné leur coffret. Mais il est content, il a pris l’air et il est tout orné de fleurs.

 

Il y a une vraie chaleur chez ces gens. Nous sommes les étrangers, nous venons en curieux, nous ne parlons pas leur langue, et eux viennent à nous avec spontanéité. Je ne prétends nullement que ce ne sont pas de bons chrétiens qui appliquent la charité que leur enseigne l’Évangile, mais je suis convaincu que quand ils sont accueillants, gentils, disponibles, ce n’est pas avec l’arrière-pensée qu’il faut bien se gagner sa petite place au Ciel, mais parce qu’ils ont du cœur et de l’humanité. Et c’est ainsi qu’au moment où nous allions redescendre vers le parking du cimetière où nous attendait le camping-car, on nous a proposé de partager le repas que quelques uns, une vingtaine peut-être, ou une trentaine, je n’ai pas compté, vont prendre sur place. Ces gens ont dû se cotiser, bien sûr, mais on refuse que nous versions notre obole. Cette générosité, cette gentillesse qui vous adopte, ce sens de l’accueil et de l’hospitalité, sont vraiment émouvants, profondément touchants.

 

543j1 Padula, préparation du repas (par Natacha)

 

Natacha est allée dans le petit bâtiment sur le parvis de l’église, là où s’activent quelques personnes à la préparation du repas. Elle a proposé son aide et a eu du mal à faire admettre qu’elle pouvait donner un petit coup de main. Mais elle a quand même pris le temps de faire cette photo au moment où les traditionnelles pâtes italiennes plongent dans l’eau bouillante.

 

543j2 Padula, repas à la grotte de san Michele

 

Lorsque nous avons visité l’église rupestre, avant-hier, j’ai évoqué une première grotte largement ouverte et ornée de fresques. C’est là qu’ont été dressées les tables. J’aurais dû prendre ma photo au début du repas, je ne l’ai pas fait et c’est hélas moins esthétique de montrer une table avec les reliefs du menu, mais je tiens à montrer comme il a été merveilleusement inattendu et poétique de prendre ce repas amical, je dirais même fraternel, dans cette grotte ornée de fresques splendides.

 

Au cours du repas, nous étions en compagnie d’une dame charmante, Rosa, qui n’a pas perdu sa bonne humeur bien que la vie l’ait rudement éprouvée, comme elle nous l’a raconté. Nous étions aussi au voisinage de Rafaele Arteca, le futur dentiste musicien, et d’Antonio Comuniello, son grand-père musicien fabricant de fromage. Et c’est ainsi que nous voilà invités à nous présenter demain matin à la ferme pour voir cette fameuse fabrication artisanale. Le petit-fils viendra nous chercher au camping-car demain matin à 8h. Et voilà pourquoi nous ne partons pas aujourd’hui de Padula. C’est avec joie que nous acceptons cette invitation.

 

543k Padula, hommage à saint Michel avant de rentrer

 

Lorsque je parle de la sincérité de la foi, j’en vois une preuve flagrante ici. Nous avons célébré saint Michel, nous avons déjeuné chez lui, nous allons repartir et le laisser seul dans sa grotte. Alors, tout à fait naturellement, sans rassembler les foules mais comme pour eux seuls, Antonio et Rafaele se rendent dans l’église au pied de la statue et lui jouent un air, façon de l’honorer et de lui dire au revoir. Je suis conscient de me répéter, mais tout cela m’a profondément ému, je ne pourrai l’oublier.

 

544a Père Elia Giudice, curé de Saint-Michel, à Padula (

 

(photo prise par Natacha à l’issue de la procession) Le prêtre qui officiait, Illustrissimo Professore Elia Giudice, curé de la paroisse de Saint-Michel Archange située en ville, avait été informé de notre présence, il savait qui nous étions. Nous avons un peu parlé, et puisque je m’intéresse à sa ville il m’a proposé de me donner un livre dont il est l’auteur. Rendez-vous est pris dans sa paroisse ce soir à 18 heures, à l’issue d’un mariage qu’il doit célébrer dans l’après-midi.     

 

544b Padula, église de Saint-Michel Archange

 

544c Padula, église de Saint-Michel Archange

 

Nous nous rendons donc à l’heure dite à l’église située dans le haut du bourg. Natacha préfère me laisser seul rencontrer le curé, pendant ce temps elle va traquer les protagonistes du mariage pour sa collection sur les différences culturelles d’un pays européen à l’autre. Je suis reçu fort aimablement, et je repars avec le livre Gli Uomini Illustri dédicacé par son auteur. Je ne peux en parler ici, parce qu’au moment où je rédige ces lignes je ne l’ai que depuis quelques heures, mais je ne doute pas qu’il soit passionnant, et je ne vais pas tarder à me mettre à le lire. Je devrais plutôt dire à le déchiffrer à coups de français, d’espagnol, de latin et de dictionnaire… 

 

544d Padula, église de Saint-Michel Archange

 

Mais je ne peux quitter cette église sans lui jeter un coup d’œil. On voit ici la vaste nef avec une très belle chaire et une abside richement décorée, mais sans fresque. On voit aussi une statue de saint Michel à l’entrée du bras gauche du transept.

 

544e Padula, église de Saint-Michel Archange

 

Ce n’est pas l’abside, mais la coupole de la croisée du transept qui porte une grande fresque. Cette peinture est moderne, elle date de 1954, mais elle est clairement figurative, de façon très classique. On y voit l’Ange du Mal avec sa fourche en main, précipité en trompe-l’œil hors du cadre, avec son ombre figurée, par l’archange saint Michel. Je trouve cette fresque intéressante.

 

544f Padula, église de Saint-Michel Archange

 

Je parlais de la statue de saint Michel que l’on apercevait de loin. Le voici de près. Celui-ci est polychrome, et sa niche est tendue de riches draperies.

 

544g Padula, église de Saint-Michel Archange, bénitier

 

Avant de sortir, je remarque cette tête d’ange qui décore le bénitier.

 

544h1 Padula, en ville

 

544h2 Padula, en ville

 

544h3 Padula, en ville 

 

Nous reprenons le chemin de notre parking. Au hasard des rues, je remarque quelques portes intéressantes. J’aime bien observer les portes, et à l’occasion les photographier. Les deux premières, je les ai sélectionnées pour leur beauté, mais la troisième, qui est plus ordinaire, a retenu mon attention pour son originalité. À partir de l’escalier de la rue, quelques marches perpendiculaires permettent d’accéder à ce minuscule palier suspendu, sans garde-fou ni rambarde, si peu épais qu’il ne me donne guère confiance, et qui surplombe et protège une fontaine. Il a beau être tout petit, il constitue l’entrée de la demeure, aussi les occupants n’hésitent-ils pas à occuper un peu de sa maigre surface avec des pots de plantes vertes.

 

544i Padula, arc-en-ciel sur la ville

 

Pendant notre descente, nous sommes pris par un orage. Nous tentons de passer entre les gouttes… Dans cette ville, pas de porches où s’abriter. Bah, je ne suis pas en sucre, je ne vais pas fondre. Et puis l’averse est de courte durée, et ensuite le ciel nous gratifie d’un splendide arc-en-ciel. Hé oui, je sais qu’il y a une grosse tache claire sur ma photo, à l’angle de la maison. C’est une goutte de pluie sur mon objectif. Il ne faut pas regarder là, seulement le ciel.

 

Cette fois, c’est ferme et définitif. Lorsque nous redescendrons de la ferme, demain, nous partirons. Nous allons donc consacrer notre soirée à nous préparer, c’est-à-dire à tout caler pour que rien ne bouge pendant la route.

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28 juillet 2010 3 28 /07 /juillet /2010 01:28

541a Chartreuse de Padula, la cave

 

 La chartreuse de Padula ? Encore ? Hé oui ! Notre ami Alfonso, le libraire qui connaît tout le monde et qui est toujours prêt à rendre service, s’est débrouillé pour prendre contact avec je ne sais qui afin que nous puissions visiter ce qui ne se visite pas, à savoir la cave et la bibliothèque. C’est tout simplement merveilleux. La personne qui nous accompagne, et que je ne nommerai pas, nous précise que, bien entendu, il est interdit de faire des photos, mais que si le guide est distrait et qu’il n’y voit pas très bien, les photos faites peuvent échapper à sa vigilance… C’est fou ce que les gens de Padula sont sympa. Nous accédons à la cave par un long couloir souterrain. La cave est suffisamment enterrée pour que la température y soit constante toute l’année.

 

541b Chartreuse de Padula, la cave

 

541c Certosa di Padula, la cantina

 

Avec l’appui de quatre vignerons et le travail de très nombreux journaliers dans les vignes et dans les chais, le monastère produisait une quantité de vin considérable, destinée à la commercialisation. Il n’empêche, devant de tels tonneaux de bon vin, la tentation d’enfreindre la règle interdisant la consommation d’alcool pour les Chartreux devait parfois (ou souvent) être la plus forte, aussi afin d’éviter que trop d’entre eux ne tombent dans le péché la sagesse a-t-elle amené, en 1582, à assouplir ladite règle : "Nous disons que le vin ne convient pas aux moines, mais puisqu’à notre époque on ne peut les convaincre, nous consentons, mais à cette condition que nous ne boirons pas à satiété, mais avec mesure".

 

541d Chartreuse de Padula, la cave

 

541e Certosa di Padula, la cantina

 

Le pressoir n’a pas la forme cylindrique habituelle, c’est une cuve rectangulaire avec une presse mise en action en laissant s’abaisser un énorme poids fixé sous une vis. C’est une visite à la fois intéressante techniquement et impressionnante par l’ampleur de l’installation. Bien que je n’aie pas prononcé de vœux de Chartreux, loin d’en boire à satiété je n’ai pas absorbé une seule goutte de ce vin, parce que depuis que le monastère a été déserté par les moines, les tonneaux sont vides.

 

541f Chartreuse de Padula, l'escalier de la bibliothèque

 

En remontant à la surface, nous nous sommes rendus à la bibliothèque. Et cette fois, pour y accéder, nous l’avons emprunté, ce fameux escalier à vis que le 17, avant-hier, nous n’avons pu photographier que d’en bas sans y mettre le bout d’un orteil, nous en avons gravi les trente-huit marches, religieusement, conscients de notre privilège. Vue d’en haut, son hélice est encore plus surprenante.

 

541g Chartreuse de Padula, la bibliothèque

 

541h Chartreuse de Padula, la bibliothèque

 

Nous voici donc à présent dans la bibliothèque. Il reste ici quelques livres, mais la plupart d’entre eux, l’immense majorité, sont à Naples. Puisque la chartreuse n’est plus une chartreuse, puisque les moines ont été chassés de leur monastère, il a été estimé que leurs livres seraient plus en sûreté dans les réserves d’un grand musée et, pour les quelques spécialistes autorisés à les consulter, plus accessibles dans la grande ville qui était la capitale du royaume plutôt que dans une bourgade excentrée. Reste, au-dessus des portes de chaque bibliothèque, la plaque indiquant la nature des livres qui s’alignaient autrefois sur les rayonnages du meuble. Comme on peut le constater, les Saints Pères, les poètes et les médecins voisinent avec les philosophes (je suppose que ces philosophes ressemblent plus à saint Augustin ou à saint Thomas d’Aquin, voire éventuellement à Descartes, qu’à Voltaire ou à Proudhon. Grâce à Dieu, la chartreuse était fermée à l’époque de Karl Marx), avec les polémistes et avec les livres interdits. Mais s’ils sont interdits, pourquoi étaient-ils ici ? Le risque de succomber à la tentation de les lire était-il moindre que le risque de succomber au plaisir païen de Bacchus, qui a justifié un assouplissement ?

 

541i Chartreuse de Padula, la bibliothèque

 

Le plafond de bois (on voit les planches) est recouvert de magnifiques peintures. Je ne vois pas à quelle légende peut faire allusion ce cheval ailé attelé à un char. De cheval ailé, je ne vois guère que Pégase dans les mythologies grecque ou romaine, et je n’ai pas souvenir qu’il ait jamais été attelé. Il a permis à Bellérophon, qui le chevauchait, de fondre sur la Gorgone et de la tuer, il a permis au même héros de vaincre seul les Amazones, et d’ailleurs ce char est monté par une femme alors que Pégase n’a été au service de personne d’autre que de Bellérophon. Ou alors j’ai tout oublié de la religion grecque. Je pense qu’il s’agit plutôt d’une figure allégorique, quelque chose comme le char de la connaissance qui permet de s’élever comme en volant. Mais si quelqu’un imagine (ou connaît) une autre explication, je suis preneur.

 

541j Chartreuse de Padula, la bibliothèque

 

On regarde tout autour, on admire en haut, il ne faut pas non plus négliger de regarder à ses pieds. Le carrelage du sol est lui aussi admirable. Le graphisme en est très grand, c’est loin des scènes minutieuses que nous avons vues par exemple à Santa Chiara à Naples (le 19 mai dernier), sans doute parce qu’il faut imaginer dans cette salle des tables et des sièges où les moines s’installaient pour lire et travailler. Dès lors, on apprécie le dessin coloré qui apparaît entre les pieds des meubles, on ne s’arrête pas à méditer devant le pêcheur installé sur le bord d’un pont sans parapet à tremper sa ligne dans la rivière en contrebas, à l’arrière-plan d’une scène champêtre où des hommes discutent auprès d’une barque sur la berge.

 

541k1 Padula, chartreuse 1e Guerre Mondiale, camp de déten

 

Ces deux visites dans la chartreuse de Padula, cave et bibliothèque, ont eu lieu ce matin. Comme nous étions invités et à ce titre sommes entrés sans billet, il serait indélicat d’en profiter pour visiter de nouveau tout l’ensemble. Après cette visite donc, nous allons en rendre compte à notre nouvel ami le libraire Alfonso. Toujours aussi gentil, toujours aussi aimable, toujours aussi accueillant, il nous montre des photos de la chartreuse pendant la Première Guerre Mondiale, lorsqu’elle servait de camp de détention. Les baraquements pour les prisonniers occupaient les anciens champs et vignobles des moines.

 

 

541k2 Voyage de Saint-Non

 

 

Et puis il sort de derrière les fagots un ouvrage exceptionnel qu’il a découvert chez un antiquaire. C’est le Voyage pittoresque de Saint-Non, dans le Royaume des Deux-Siciles. Cette œuvre célèbre, en cinq volumes très grand format publiés entre 1781 et 1786, regorge de gravures et de descriptions passionnantes. J’aurai, je pense, l’occasion de me référer, dans la suite de notre voyage, à cet ouvrage.

 

 

Avant que nous le quittions, Alfonso nous a conseillé d’aller faire un tour à Teggiano qui n’est pas bien loin (et que ne décrit pas mon guide Michelin), voilà tout trouvé le but de notre promenade de l’après-midi.

 

542a1 Teggiano, cathédrale

 

542a2 Teggiano, cathédrale

 

542a3 Teggiano, cathédrale

 

Teggiano, c’est le Tegianum grec puis romain. Au Moyen-Âge, on a donné à la ville le nom de Diano et il est clair qu’à cette époque c’était sans rapport avec la déesse Diane. La vallée, valle di Diano, n’est donc pas, comme je l’ai entendu dire ici, une déformation du nom d’une vallée dédiée à la déesse chasseresse. Ce n’est qu’au dix-neuvième siècle, en 1862, qu’à la demande des citoyens, la ville a repris son nom antique et s’appelle aujourd’hui Teggiano.

 

Devenue fief des Sanseverino à partir du treizième siècle, la ville retrouva l’importance qu’elle avait eue dans l’Antiquité et s’enrichit de nombreux monuments. En 1485, Antonello Sanseverino, prince de Salerne et seigneur de Diano, organisa la "conjuration des barons" contre les Aragon et il en prit la tête, ce qui lui valut d’être assiégé par les troupes du roi dans son château de Diano. Il y perdit son titre de baron de Diano, qui passa successivement à d’autres familles, parmi lesquelles les Grimaldi qui règnent aujourd’hui sur la Principauté de Monaco et les Colonna que nous connaissons bien depuis notre séjour à Rome et nos visites à Palestrina. Les évêques y résident depuis le seizième siècle, mais c’est un diocèse autonome depuis 1851. Nous y trouvons donc une cathédrale.

 

C’est sur le mur latéral de cette cathédrale que sont incrustées ces pierres funéraires antiques. Parce que nous en avons vu de similaires avant-hier, le 17, dans un cloître de la chartreuse de Padula, je trouve intéressant d’en signaler la présence ici. Ces païens représentés sur les murs d’une cathédrale chrétienne ont-ils mission de montrer –passée la période de l’Inquisition et des persécutions de qui ne se soumettait pas aux lois et aux croyances de l’Église romaine– que tout homme, toute femme de bonne volonté est agréable aux yeux de Dieu, je ne le crois pas. À voir le nombre de cardinaux, d’évêques, de prêtres, de pieux laïcs ensevelis dans des sarcophages antiques dont certains représentent des scènes dionysiaques, dont d’autres exhibent sans vergogne de sculpturales femmes nues alors que dans la plupart des églises d’Italie une femme ne peut pénétrer que si ses épaules sont pudiquement recouvertes, cela à quelques centimètres de la dépouille mortelle de ces respectables personnages qui reposent là dans leur dernier sommeil, je me dis que très certainement l’intention de celui qui a fait placer ces stèles funéraires antiques sur ce mur de cathédrale n’était autre que purement esthétique.

 

Une fois de plus, l’occasion m’est donnée de m’étonner (de m’énerver, aussi). À l’époque de Jésus, n’existait pas cet interdit sur le corps. Certes, les thermes pour hommes et pour femmes étaient séparés, comme les latrines publiques, afin d’éviter dans ces lieux clos une promiscuité qui peut entraîner des désirs contraires à la fidélité que se devaient les époux, mais il n’y avait pas de pruderie particulière, et le baptême par immersion était donné à des catéchumènes nus, hommes comme femmes. Si les mœurs médiévales, Renaissance, classiques, ont condamné dans la mode et dans les usages le fait de montrer certaines parties du corps, soit, je comprends fort bien que par respect pour Dieu au dix-neuvième siècle les femmes ne montrent pas à l’église cette cheville qu’elles cachent dans les salons. Et au dix-huitième siècle elles montraient à l’église des épaules et des gorges pigeonnantes qui étaient la marque de leur effort d’élégance en l’honneur de Dieu. Alors pourquoi, à notre époque, un puritanisme sans fondement empêche de pénétrer dans le temple de Dieu une femme dans la tenue qui est admise ailleurs comme si Dieu se repentait d’avoir créé, dans un moment d’égarement, ce corps si choquant qu’il convient de le lui cacher, je ne le comprends pas. Je ne l’admets pas. Je ne dis pas d’admettre le naturisme, ou le short au ras des fesses, ou le bikini pour les femmes, le slip de bain pour les hommes. Je dis que la tenue acceptée pour des employés de banque, par exemple, qui doivent être corrects pour accueillir la clientèle, est également correcte pour entrer dans une église. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi le Dieu catholique italien serait plus puritain que le Dieu catholique français. Mais cela fait monter ma tension, je me calme et je passe à un autre sujet.

 

542b Teggiano, cathédrale, portail

 

De l’autre côté, la cathédrale s’ouvre par ce très beau portail décoré de vantaux modernes dans un encadrement de pierre sculptée plus ancienne. Nous pénétrons discrètement dans le bas de l’église, mais nous en ressortons bien vite sans avoir pris de photo, parce qu’il s’y célèbre une ordination de prêtre.

  

542c Teggiano, cathédrale, portail

 

Sur les vantaux de la porte, figurent les effigies en bronze de quatre prophètes. Ici c’est Isaïe. Non seulement l’expression des visages est très forte, mais la couleur du métal s’harmonise parfaitement avec la façade rose du bâtiment. C’est du plus bel effet.

 

542d1 Teggiano, cathédrale, portail

 

Ma photo du portail est bien petite une fois publiée sur mon blog, néanmoins on distingue au haut des montants, juste sous le linteau, deux petites sculptures qui se font face. Elles méritent d’être montrées de plus près, et placées l’une à côté de l’autre.

 

542d2 Ronda, palacio del Marqués de Salvatierra

 

Elles évoquent immédiatement pour moi des sculptures vues en Espagne, à Ronda (Andalousie), sur la façade du palacio del Marqués de Salvatierra. Sans doute ai-je tort de faire ce rapprochement, parce que les différences sont grandes. À Teggiano, il semble que ce soient des enfants, et ils sont face à face. À Ronda, ce sont clairement des adultes, ils sont sculptés l’un en face de l’autre, et surtout ce couple est en double, de part et d’autre de la porte, celui des deux qui tire la langue est l’homme d’un côté, la femme de l’autre, et inversement pour celui qui cache son sexe. À vrai dire, ni à Ronda, ni à Teggiano, je ne comprends la signification de ces sculptures, mais je les trouve très amusantes et intéressantes. Et, une fois de plus, je fais appel à qui pourrait éclairer ma lanterne.

 

542e Teggiano, la plus belle fenêtre 

 

J’étais dans la rue en train de prendre des photos. Non loin, un monsieur jouait avec un enfant qui semblait être son petit fils. À sa façon de s’occuper de l’enfant, de jouer, de lui parler, on sentait l’homme intelligent et cultivé, pour qui le jeu peut aussi être éducatif. Soudain, sans que je lui demande rien, il est venu vers moi et, fort aimable, il m’a montré ces sculptures du portail de la cathédrale. C’est lui aussi qui m’a fait remarquer quelque chose que sans lui je n’aurais certainement pas vu. Cette fenêtre, sur la photo, seule de son espèce dans le mur où elle s’ouvre, est la plus belle de la ville, c’est la fenêtre noble où peut apparaître le seigneur. Aujourd’hui ce palais est découpé en appartements, heureuses les personnes qui ont le privilège d’occuper celui-là.

 

542f la vallée vue de Teggiano

 

La ville, comme presque toujours dans le passé pour des raisons stratégiques, est construite tout en haut dans la montagne et surplombe deux vallées, offrant aux regards une vue magnifique. C’est de ce côté-ci que la vallée est la plus encaissée et la plus profonde, c’est là que je trouve le paysage le plus beau.

 

542g Teggiano, église San Pietro

 

542h Teggiano, église San Pietro

 

Notre promenade nous mène ensuite sur une place où se dresse l’église San Pietro. Elle a été construite sur les ruines d’un temple antique, reposant sur ses fondations et réemployant certains de ses matériaux. C’est d’ailleurs l’une de ces pierres, sculptée d’un serpent, qui fait penser aux spécialistes que ce temple a dû être consacré à Esculape, dont cet animal est l’attribut. On n’a toutefois aucune certitude quant au dieu célébré ici, cette pierre étant un réemploi et le serpent n’étant pas une exclusivité de ce dieu. L’église, remontant au tout début du treizième siècle, est la plus ancienne paroisse de Teggiano.

 

542i Teggiano, église San Pietro

 

Sous le porche, au-dessus du portail, on peut voir cette fresque intéressante, qui présente au pied de la croix une Vierge des Sept Douleurs, le cœur transpercé de sept flèches. Les visages des personnages, le style du dessin, me donnent l’impression que ce n’est pas le même artiste qui a peint le Christ et les autres personnages. Mais sans doute me trompé-je. L’église est maintenant transformée en musée, mais il est trop tard pour le visiter. Par manque d’information, nous sommes d’abord allés dans des endroits que nous aurions pu découvrir plus tard, et commencer notre tour de la ville par ce musée.

 

542j Padula

 

La route tourne et vire pour redescendre de Teggiano. Lorsque nous regagnons notre parking, il nous prend l’envie de jeter un coup d’œil sur Padula, parce que le ciel s’est obscurci et sous son bleu gris très sombre la petite ville semble encore plus blanche. Ensuite, il ne nous reste plus qu’à rentrer et à préparer nos affaires pour partir demain sitôt la procession de San Michele terminée.

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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 01:32

Contrairement à nos projets, nous ne sommes pas partis aujourd’hui. Et nous ne partirons pas non plus demain. Ni panne, ni accident, ni maladie, pourtant. Ce matin, Natacha a voulu retourner quelques minutes à la chartreuse pour faire une ou deux photos de la cour, et m’a appelé au téléphone pour me dire qu’elle était chez un libraire dont l’échoppe ouvre sur la cour de la chartreuse, et que voyant son intérêt culturel il propose de nous faire visiter… l’église rupestre San Michele alle Grottelle ! Il a toutes les relations nécessaires pour se procurer les clés et sa voiture, bien que ne disposant que de deux roues motrices, est capable de grimper telle une chèvre sur ce sentier peu carrossable. Merveilleux et inespéré. Et parce qu’il nous a aussi informés que dimanche, oui précisément ce dimanche, après-demain, a lieu la procession qui emmène la statue de saint Michel de sa grotte à une chapelle plus haut dans la montagne, eh bien nous ne repartirons que dimanche après-midi. En effet, si nous avons coutume de fêter saint Michel fin septembre, le calendrier oriental place cette célébration le troisième dimanche de juin.

 

539a Padula, site de San Michele alle Grottelle

 

Quand on voit qu’il faut gravir le flanc de ce profond ravin et cheminer dans ce superbe mais inhospitalier paysage avant de parvenir à la grotte qui abrite l’église, on comprend que ce lieu ait pu être choisi pour se mettre à l’abri lors des ravages dus aux Sarrasins. Mais, bien avant cette période, la caverne naturelle a été habitée en des temps préhistoriques, puis elle est devenue un lieu de culte païen dédié au dieu Attis, "Seigneur des forces souterraines, des eaux, des tremblements de terre" ce qui, dans une telle configuration du terrain, n’a rien d’étonnant. Quant au moment où l’archange saint Michel a supplanté Attis, l’hypothèse qui apparaît comme la plus probable le situe à l’époque de l’empereur Constantin le Grand, mais il n’existe aucun texte précis à ce sujet qui puisse confirmer ou infirmer l’hypothèse.

 

539b Padula, San Michele alle Grottelle

 

Nous voici donc devant la grille d’entrée, cadenassée. Et nous allons dans un instant découvrir l’église troglodyte.

 

539c1 Padula, San Michele alle Grottelle

 

539c2 Padula, San Michele alle Grottelle

 

539c3 Padula, San Michele alle Grottelle

 

Non, derrière la grille ne se trouve pas directement l’église. Une première grotte, peu profonde et largement ouverte, nous arrête d’abord. Nous sommes subjugués par une merveilleuse fresque sur le mur du fond. Sur la première de ces photos on voit qu’elle comporte bien des personnages, mais plutôt que de montrer la fresque entière où chaque sujet sera forcément de taille très réduite, je préfère cadrer sur un détail, le couronnement de la Vierge pour permettre d’apprécier l’extrême finesse du dessin, l’expression de Marie, ses doigts. Et ce n’est pas tout. Le mur de droite est aussi peint à fresque, dont l’ange de ma troisième photo est un détail. Tout cela date de la fin du quatorzième siècle et il est incroyable que les couleurs aient été si bien conservées alors que ce lieu est ouvert à tous vents et que jamais des portes ne l’ont clos.

 

539d1 Padula, San Michele alle Grottelle

 

539d2 Padula, San Michele alle Grottelle

 

Une fois franchie une petite cour, on pénètre dans l’église par une petite porte. Là, on se trouve dans une grotte beaucoup plus vaste, constituée de deux chambres, une solide arche ayant été construite entre les deux pour soutenir la voûte. Néanmoins, les deux ne forment qu’une seule église. Sur l’autel, dans la seconde salle, se trouve la statue de saint Michel qui, dimanche, ira vers la chapelle dans la montagne.

 

539e Padula, S. Michele alle Grottelle, statue de saint Mic

 

Le voici, saint Michel, dans cette représentation naïve, et portant sur sa statue de pierre ses ornements métalliques.

 

539f1 Padula, San Michele alle Grottelle

 

539f2a Padula, San Michele alle Grottelle

 

539f2b Santo Domingo de la Calzada

 

Derrière l’autel, on découvre une niche sur le pourtour de laquelle de petites fresques en vignettes montrent des épisodes de la vie de saint Jacques de Compostelle. Sur ma première photo, on voit un pendu. L’épisode se situe dans le nord de l’Espagne, province de Rioja, à Santo Domingo de la Calzada, sur la route du pèlerinage de Compostelle. Un jeune homme est injustement accusé de vol, il est jugé, il est pendu. Saint Jacques, invoqué par les parents et connaissant son innocence, lui évite la mort en le soutenant sous les pieds (sujet de la photo), pendant que ses parents vont vite, vite, plaider sa cause auprès du juge. Celui-ci, attablé devant un plat de deux coqs rôtis, s’esclaffe en entendant l’histoire de la sainte apparition et intervention, disant que leur fils est déjà exécuté, pas plus vivant que les deux volatiles qui sont dans le plat. Lesquels volatiles, instantanément, retrouvent la vie et s’échappent (ma deuxième photo). Telle est l’histoire que j’ai apprise en passant à Santo Domingo, où dans le bas de l’église un poulailler gothique en pierre enferme un coq et une poule blancs, changés régulièrement tous les mois. À titre de comparaison, j’ajoute donc une troisième photo, prise en Espagne le 4 août 2006 sur le mur du monastère devenu un parador, et où l’on voit un pèlerin, avec un coq à ses pieds, accueilli par saint Dominique, qui a construit la chaussée (la calzada) et l’hôpital.

 

539f3 Padula, San Michele alle Grottelle

 

De l’autre côté apparaît un autre miracle de l’apôtre saint Jacques. Deux pèlerins se rendent à Compostelle. L’un d’eux est assassiné. L’autre prie saint Jacques qui le ressuscite et l’emmène à cheval au terme du pèlerinage. De retour au pays, l’ami est frappé de la lèpre. Une voix suggère à l’autre, le ressuscité, de laver son ami lépreux dans le sang de ses propres enfants, ce qu’il n’hésite pas à faire. C’est le sujet de ma photo ci-dessus, qui ne représente pas un baptême, comme on pourrait le croire à première vue, car en regardant bien on voit que le liquide répandu sur le corps du lépreux est rouge. Mais auparavant saint Jacques avait offert aux enfants un fruit d’or destiné à les protéger, et ils restent en vie après l’opération.

 

539g Padula, San Michele alle Grottelle

 

Sur les murs de l’église, d’autres fresques encore sont remarquables. Celle-ci, hélas, est endommagée, mais on en voit assez pour en admirer la qualité. Je ne sais qui est ce saint, j’ignore si son crâne est chauve ou si c’est un ecclésiastique qui a subi plus qu’une petite tonsure, mais déjà, rien que son regard est vivant, pénétrant.

 

539h Padula, chapelle dans la montagne

 

Lorsque nous ressortons, notre mentor nous montre la crête de la montagne, plus loin, plus haut, là où l’altitude a eu raison de la forêt et où ne reste plus que l’herbe rase brûlée par le soleil. Tout au bout, près d’un petit bouquet d’arbres qui a résisté, on devine un tout petit bâtiment jaune. C’est la chapelle où se rendra en procession la statue de saint Michel dimanche prochain.

 

539i1 Padula, notre ami Alfonso

 

539i2 Padula, notre ami Alfonso Monaco

 

Cette visite merveilleuse, nous la devons à ce libraire passionné et passionnant, plein de générosité, et qui sait faire partager son enthousiasme pour cette Padula qu’il aime. Cet homme, c’est Alfonso Monaco. Rendons à César ce qui est à César et à Natacha ce qui est à elle, c’est en effet à elle qu’est dû l’excellent portrait de la seconde photo.

 

539j Padula, notre ami Alfonso dans sa librairie

 

Alfonso nous a redescendus à la chartreuse. Nous l’avons suivi dans sa librairie (autre photo due à Natacha), où nous avons discuté. Il nous a parlé du baptistère paléochrétien de San Giovanni in Fonte, seul de ce type alimenté par une eau vive. Là encore, il a réalisé pour nous un miracle en passant un coup de téléphone à un ami à lui, curé d’une paroisse de la ville basse. Cet ami, Don Vincenzo, lui a dit qu’il mettrait à notre disposition quelqu’un qui nous guiderait, porteur de la clé d’accès au site. Il nous suffirait d’aller avec notre véhicule jusqu’à son église. N’est-ce pas merveilleux ?

 

540a Salvatore au baptistère San Giovanni in Fonte

 

Nous ne nous sommes pas fait prier, on s’en doute. Très gentiment le prêtre, Don Vincenzo, a délégué Salvatore Caiazza Custode, ci-dessus (troisième photo due à mon artiste de femme) pour nous montrer le chemin et nous accompagner. Merci, mon Père, et merci également à vous, Salvatore, pour votre patience pendant notre interminable visite et nos innombrables photos à l’heure où, probablement, vous aviez prévu de dîner.

 

540b1 Padula, San Giovanni in Fonte

 

540b2 Padula, San Giovanni in Fonte

 

Incroyable, nous avons accès à ce lieu exceptionnel ! Nous sommes à proximité de la voie romaine qui va de Reggio de Calabre à Capoue, à l’endroit que les Anciens appelaient Leucothéa, "la déesse blanche", du nom de la nymphe païenne qui était célébrée dans les eaux de cette source. Puis nous avons, dans une lettre de Cassiodore, ministre et conseiller du roi ostrogoth Atalaric datée de 527, un témoignage important. Il parle d’une grande foire qui se tient là chaque année en septembre depuis fort longtemps et qui attire des foules nombreuses venant de toutes les provinces limitrophes, la date étant la célébration de saint Cyprien (du 14 au 16 septembre) et le lieu une source baptismale miraculeuse dédiée aux temps du paganisme à la nymphe Leucothéa.

 

540c Padula, San Giovanni in Fonte

 

540d1 Padula, San Giovanni in Fonte

 

540d2 Padula, San Giovanni in Fonte

 

Le miracle, c’est que soudainement, durant les jours de baptême au moment de la foire, le niveau de l’eau montait de la cinquième jusqu’à la dernière des sept marches existant alors (les recherches archéologiques ont en effet détecté la trace de marches), permettant le baptême par immersion. À l’époque de Cassiodore, le lieudit s’appelait Marcellianum, du nom du pape Marcel Premier (308-309) qui fonda ce baptistère à la fin des persécutions de Dioclétien et avec l’avènement du règne de Maxence, plus tolérant (avant l’arrivée de Constantin). Ce pape aurait ordonné 21 évêques, créant autant de diocèses et édifiant autant de baptistères. Outre la vasque baptismale d’origine, aux sixième et au septième siècles on construit, sur les fondations du nymphée de culte païen et avec des matériaux de réemploi récupérés sur des monuments d’époque romaine, des galeries latérales et un espace rectangulaire à abside. L’ensemble reste un baptistère jusque vers l’an mil. Puis au onzième siècle, en 1077 le comte normand Rinaldo Malaconvenienza donne le bâtiment à des moines bénédictins qui en font plus qu’un baptistère, lui donnant un plan basilical et lui adjoignant un étage. De plus, des restes de fondations laissent penser qu’ils y avaient ajouté une aile. C’est maintenant un monastère avec son baptistère et sa chapelle.

 

540e Padula, San Giovanni in Fonte

 

Après le tremblement de terre de 1456 qui a détruit certaines parties et fragilisé le bâtiment, alors que San Giovanni est devenu une commanderie des chevaliers de Malte (c’est le pape Boniface VIII qui leur en a confié la gestion en 1297), l’ensemble subit une reconstruction partielle et une restructuration. Le portique et les contreforts datent des dix-septième et dix-huitième siècles. Au dix-neuvième siècle, parce que l’on ne fait plus rien pour contrôler le niveau de l’eau, le niveau monte et rend impraticable une partie de l’édifice ; on continue d’utiliser la chapelle comme lieu de culte, mais seulement dans la partie où se trouve l’autel.

 

540f Padula, San Giovanni in Fonte

 

540g Padula, San Giovanni in Fonte

 

À l’époque de Napoléon, San Giovanni in Fonte est devenu bien public. Puis il passe aux Bourbons revenus. C’est la chartreuse de San Lorenzo qui est chargée de son administration. Mais quand, en 1866, suite à la loi de sécularisation, la chartreuse est fermée et ses moines dispersés, San Giovanni est abandonné, non seulement ne servant plus au culte, mais restant sans entretien et se dégradant.

 

540h Padula, San Giovanni in Fonte

 

En 1960, on a découvert au-dessus de la vasque baptismale quatre fresques représentant des personnages identifiés avec les quatre évangélistes. Elles dataient du sixième ou du septième siècle et ont été transférées à la chartreuse de San Lorenzo, à Padula. Mais, comme on le voit sur ma photo ci-dessus, il reste sur la paroi de l’abside des traces d’autres fresques représentant vraisemblablement des saints et qui, elles, datent de la transformation du baptistère en chapelle, au onzième siècle.

 

Et voilà donc finies nos visites exceptionnelles de cette journée. Une église troglodyte avec de merveilleuses fresques, un baptistère paléochrétien construit sur une source d’eau vive, deux lieux qui ne sont pas ouverts au public et que la généreuse passion de quelques personnes nous a permis de découvrir et d’admirer. Nous rentrons émerveillés (et reconnaissants).

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25 juillet 2010 7 25 /07 /juillet /2010 01:33

537a Padula, installation

 

Après une nuit entière pour parcourir quelques kilomètres à cause d’une déviation démente, nous ne voulons pas perdre de temps à dormir dans la journée. Nous avons seulement pris notre temps pour reprendre des forces sous une bonne douche et en nous préparant un petit déjeuner consistant, de type "continental". Nous avons à visiter la chartreuse San Lorenzo, car demain nous allons gagner la Calabre. Cette photo montre notre installation rudimentaire mais très calme sur un parking dans le bas de la ville, assez isolée pour que nous puissions mettre en marche notre groupe électrogène sans déranger le voisinage, puisqu’à défaut de camping dans les environs nous sommes privés de connexion électrique.

 

537b1 Padula, chartreuse et ville

 

537b2 Padula, chartreuse vue d'en haut

 

La ville de Padula est construite sur une éminence. Vue ainsi, elle ne paraît pas bien haute, mais quand on monte vers le sommet par ses ruelles en forte pente et ses nombreux escaliers on se rend compte que la colline est plus élevée qu’elle n’en a l’air. Et d’en haut, on a cette vue sur la chartreuse, qui raie ma photo horizontalement par le milieu, à droite le grand cloître, à gauche les autres bâtiments. C’est de là aussi qu’est prise ma photo du camping-car sur le parking (on l’aperçoit aussi sur l’original de la photo de la chartreuse, mais une fois cette photo réduite pour la publication dans le blog, notre "maison" n’est plus qu’une minuscule tache blanche floue). Cette chartreuse est l’une des plus vastes qui soit dans toute l’Europe.

 

537b3 Padula, chartreuse de l'extérieur, église des femme

 

Redescendons dans la ville basse. Voici le mur de clôture du domaine, à l’endroit où s’y encastre l’église des femmes. Il est bien évident qu’hommes et femmes ne sont pas mêlés dans une chartreuse, dont la règle est très stricte. Le mot chartre (comme également le nom de la ville de Chartres) vient du latin carcere[m] à l’accusatif comme presque tous les mots français, qui signifie prison. Les Chartreux sont donc strictement cloîtrés.

 

537c1 Padula, chartreuse, la cour de jour

 

537c2 Padula, chartreuse, la cour de nuit

 

537c3 Padula, chartreuse, la cour de nuit

 

Passant sous le porche, à seulement quelques mètres à gauche de l’église des femmes, on arrive dans la cour. Les bâtiments sont fermés la nuit, bien sûr, mais le portail d’entrée vers la cour reste ouvert. Nous sommes retournés ce soir voir les lieux à la nuit, j’en montre immédiatement les photos (il me semble absurde de suivre l’ordre chronologique). Dans les bâtiments de gauche s’ouvrent des boutiques de souvenirs, une librairie, un petit bar.

 

537c4 Padula, chartreuse, sous le porche

 

Sous le porche d’entrée on peut voir ces stucs peints encadrant des fresques monochromes. C’est esthétique, mais malheureusement en assez mauvais état. Mais au moment de pénétrer plus avant, quelques mots sur le monastère.

 

Saint Bruno, en 1084, a créé en France, dans le massif de la Grande Chartreuse, du côté de Grenoble, son premier monastère. Ne disposant pas de l’information sur la date à laquelle apparaît le nom de cette montagne, je ne peux dire si c’est l’installation d’un ordre cloîtré, nomme Chartreux, qui a déteint sur la toponymie, si c’est le nom du massif qui a donné à saint Bruno l’idée d’emprisonner ses moines et a donné son nom à l’ordre, ou si c’est une pure coïncidence. Tous les monastères de cet ordre doivent respecter la même règle austère et la même architecture générale, qui sépare l’aire de service du couvent proprement dit. En 1306, Thomas Sanseverino, comte de Marsico et connétable du royaume de Naples, fonde la chartreuse de Padula sur 51500 mètres carrés. C’est gigantesque. Par la suite elle a connu des transformations, elle a évolué au cours des siècles, mais elle a subi un premier grand choc quand à l’époque napoléonienne où Murat régnait sur le royaume de Naples, en 1807, elle a dû s'incliner devant la loi qui la faisait fermer. À la Restauration, elle a été rouverte, mais après l’unité italienne de 1860 une autre loi, de 1866, a ordonné la sécularisation des ordres religieux, et de là date sa fermeture définitive, second et dernier choc, irrémédiable. Pendant chacune des deux guerres mondiales, elle a été affectée à des fonctions honteuses de camp de concentration et ce n’est qu’en 1982 qu’elle a été remise entre les mains du service des Biens Culturels, autrement dit dépendant des relais national et régionaux du ministère de la culture.

 

537d1a Chartreuse de Padula, le Grand Cloître

 

Commençons notre visite par les cloîtres. Il y en a plusieurs, mais celui-ci est de très loin le plus grand, celui que l’on voyait sur ma photo prise d’en haut, où il occupait la moitié de la surface des bâtiments. Il mesure 149 mètres de long sur 104 de large et son portique repose sur 84 colonnes.

 

537d1b Chartreuse de Padula, le Grand Cloître

 

537d1c Chartreuse de Padula, le Grand Cloître

 

Tout autour, sur le mur extérieur du portique, entre les arcades et le toit, court une frise qui représente une série de scènes en relation avec la Passion du Christ. Elles ne sont pas toutes différentes les unes des autres, bien au contraire elles se répètent souvent, il y en a toutefois une dizaine ou une douzaine. En voici quatre exemples. Sur la première photo, on voit le coq qui a chanté alors que saint Pierre reniait Jésus pour la troisième fois, et Marie Madeleine, tenant dans la main le vase du parfum qu’elle a versé sur les pieds de Jésus, et traditionnellement représentée avec de longs cheveux dont elle lui a essuyé les pieds. Sur la deuxième photo, c’est la tunique de Jésus, cette tunique tissée d’une seule pièce que les soldats ont préféré tirer au sort plutôt que partager, et le visage de Jésus qui s’est imprimé sur le voile avec lequel Véronique l’a épongé.

 

537d2 Padula, certosa San Lorenzo, chiostro dei ospiti

 

Le cloître des hôtes, qui est celui où s’ouvre l’église (que nous verrons tout à l’heure, après notre petit tour des cloîtres), est de taille et d'architecture plus traditionnelles, avec sa fontaine au centre.

 

537d3 Chartreuse de Padula, cloître du Vieux Cimetière

 

Petit, sombre et frais, envahi par la végétation avec quelques plantes exotiques, c’est le cloître du Vieux Cimetière, avec cette belle balustrade de pierre.

 

537d4a Chartreuse de Padula, cloître des Procurateurs

 

537d4b Chartreuse de Padula, cloître des Procurateurs

 

Encore un autre cloître. Dans celui-ci, appelé le cloître des Procurateurs, on remarque cette belle fontaine, mais aussi le soin apporté aux détails. Ainsi pour l’évacuation des eaux de pluie, au lieu d’une simple grille de fonte, les regards sont fermés par des pierres comme celle-ci.

 

537d5 Certosa di Padula, chiostro

 

Autre détail du soin esthétique apporté, dans le cloître du Vieux Cimetière ce carrelage apparaît à un endroit. Ce n’est pas tout le sol qui est ainsi décoré, mais en une place, là, surgit cette fantaisie.

 

537e chartreuse de Padula, monument funéraire

 

Sue le mur de l’un des cloîtres sont fixées quatre stèles funéraires. Celle-ci a été trouvée un peu plus haut, dans la montagne, dans le mur d’une église rupestre dédiée à saint Michel, San Michele alle Grottelle. Non pas accrochée à la paroi, ni même encastrée, mais dans le mur. Cette église troglodyte décorée de fresques médiévales ne se visite hélas pas, au moins en verrons-nous cette stèle romaine antique dont on ne sait comment elle a atterri là-haut dans une église chrétienne, même si cette église a succédé à d’autres occupants de la grotte, notamment en des temps préhistoriques. Peut-être, pour rendre plus plane une paroi, a-t-elle été utilisée pour boucher un trou. Quoi qu’il en soit, le musée de la chartreuse l’a récupérée en 1962. À propos d’une autre stèle qu’il avait vue au musée Maffeiano de Vérone le 16 septembre 1786 mais qui se présentait de la même façon, Goethe décrit "c’est un homme avec sa femme à son côté, qui regarde par la niche comme par une fenêtre". On la situe dans les 25 dernières années du premier siècle avant Jésus-Christ, autrement dit dans la première partie du règne d’Auguste.

 

537f Chartreuse de Padula

 

Dans un coin du même cloître, deux statues dont les représentations sont très proches mais dont l’une est sculptée plus sommairement et semble plus usée. Je présente donc ici la meilleure des deux qui, comme l’autre, est sans tête, mais dont le traitement est suffisamment net et précis pour laisser voir un anneau à l’annulaire gauche. Elles ont été trouvées en 1899 tout près de la chartreuse, et ont été sculptées dans la même pierre que les colonnes et leurs chapiteaux.

 

Ces statues donnent lieu à une querelle de spécialistes. L’archéologue qui les a découvertes, Giovan Battista Patroni, pensait qu’il s’agissait de portraits de magistrats représentés selon un modèle d’époque grecque, vêtus non de la toge romaine mais de l’himation grec ou du manteau des Samnites de Campanie qui découvre le pied et une partie de la jambe, rappelant, selon lui, l’Eschine du musée de Naples. Un autre archéologue, Filippo Coarelli, est convaincu que son collègue se met le doigt dans l’œil. Pour lui, ces statues qu’il situe en plein milieu du deuxième siècle avant Jésus-Christ sont clairement de style funéraire, et pour lui, ce vêtement est bien la toge romaine, mais celle de ce temps de la République ancienne, plus courte, plus près du corps, et qu’il rapproche de celle d’une statue de bronze du musée de Florence, dont personne ne doute qu’elle porte un vêtement italien.

 

Si je trouve amusantes ces querelles de spécialistes c’est parce que, la plupart du temps, elles s’apparentent plus à des luttes de pouvoir qu’à des désaccords sur le fond. On veut essentiellement discréditer son cher collègue, alors on se creuse la cervelle pour trouver une explication différente de celle qu’il a donnée. J’ai un peu étudié la statuaire antique, mais il serait très prétentieux de ma part de jouer au spécialiste. Je donne ici mon sentiment, rien de plus. Concernant le vêtement, je vois très bien à quelle statue du musée archéologique de Florence Coarelli fait référence. C’est un orateur étrusque, et on sait que les Romains qui, à l’origine de la ville, se vêtaient de peaux, plus évoluées sans doute que celles des hommes préhistoriques mais guère plus (le poète Properce, qui a vécu dans la deuxième moitié du premier siècle avant Jésus-Christ, les décrit "des hommes vêtus de peaux, des hommes au cœur rustique"), ont adopté la toge rectangulaire, courte et étroite des Étrusques lorsque ce sont des rois étrusques qui ont régné sur Rome, et ne créeront la grande toge, ce demi-cercle de plus de 6 mètres de diamètre, que bien plus tard. Notre statue de Padula est en effet vêtue exactement comme cet orateur, qui n’est pas habillé à la grecque. Et, quoique dans l’un et l’autre cas je ne fasse confiance qu’à ma mémoire visuelle parce que je n’en ai pas les photos sous les yeux et que ce soir en rédigeant je ne dispose pas d’Internet, je suis certain que le vêtement de ces statues ressemble beaucoup plus au romain étrusque de Florence qu’au grec de Naples. En revanche, je ne vois pas ce qui peut faire penser de préférence à un rite funéraire. La plupart des statues romaines de personnages civils que j’ai en mémoire, que ce soit dans les monuments des nécropoles ou comme ornements de monuments publics ou de maisons particulières, sont ainsi un peu déhanchées, l’un des genoux très légèrement fléchi pour faire reposer le poids du corps sur l’autre jambe comme il est habituel dans la vie lorsque l’on reste un assez long moment debout et immobile. À mon avis, les affirmations des deux archéologues sont donc aussi plausibles l’une que l’autre, l’une ne pouvant justifier de condamner l’autre.

 

537g Chartreuse de Padula, l'escalier de la bibliothèque

 

Mais assez discuté au sujet de cette statue. Nous passons devant cet extraordinaire escalier en spirale d’une extrême finesse qui s’élève dans une cage circulaire à sa dimension, et qui ne s’appuie sur aucun axe central. Même son arrimage dans le mur n’est, paraît-il, que symbolique, il tient par lui-même dans un merveilleux équilibre. Cet escalier de trente-huit marches monolithiques monte à la bibliothèque de la chartreuse. Mais la bibliothèque ne se visite pas, et même l’escalier ne peut être admiré que d’en bas, il est fermé au public. Quel dommage ! Au sujet de cet escalier aussi existe une controverse. Elle concerne sa date de construction, car aucun document ne l’atteste. Les hypothèses font le grand écart, les unes situant sa construction au quinzième siècle, les autres au dix-huitième. Vu la relative proximité de ces époques par rapport à nous ces imprécisions surprennent le profane que je suis, mais il est vrai que cette architecture est si originale qu’il a suffi, à n’importe quel moment, d’un génie mathématicien et créatif capable de s’abstraire des règles et modes en cours pour imaginer quelque chose qui soit hors du temps. Après tout, quand un Grec, dans l’Antiquité, a créé une machine à vapeur plus de deux mille ans avant Denis Papin, il ne se référait à rien de connu, et aurait pu vivre aussi bien deux cents ans plus tôt ou mille ans plus tard.

 

537g Chartreuse de Padula, l'escalier monumental

 

Eh bien puisque je ne peux gravir celui-ci, je vais montrer un autre escalier qui est, lui, tout à fait accessible. C’est l’escalier dit monumental, et qui porte bien son nom. Il est impressionnant. Il paraît que parfois il s’y donne des concerts.

 

537h1 Chartreuse de Padula, l'église 

537h2 Chartreuse de Padula, l'église

 

L’église du couvent est splendide, toute ornée, richement décorée, elle contient des stalles en marqueterie, mis la photo y est interdite, et un cerbère est là dans chaque partie, pour bien veiller au respect de la règle. Selon sa personnalité, ce cerbère montre les dents et grogne d’un air rogue, ou bien au contraire est fort aimable, attire l’attention sur tel ou tel détail, donne des explications, manifestant du goût et de l’intérêt pour son environnement de travail, mais puisque je ne peux montrer que les photos de la première partie, prises de l’extérieur, avant de franchir la porte, je préfère passer à autre chose.

 

537i1 Chartreuse de Padula, chapelle St-Michel, appartemen

 

Autre chose, et par exemple ce saint Michel doré terrassant le dragon, qui orne la chapelle de l’appartement du prieur. La justification du choix de cet archange pour la décoration, c’est tout simplement que cette chapelle est dédiée à saint Michel.

 

537i2 Chartreuse de Padula, loggia de l'appartement du prie

 

537i3 Chartreuse de Padula, loggia de l'appartement du prie

 

Cette loggia sympathique est le débouché de l’appartement du prieur sur les jardins de la chartreuse. On aperçoit, sur le mur du fond, qu’il était couvert de fresques. Mais le gros plan de ma seconde photo montre dans quel état lamentable elles se trouvent aujourd’hui. Un bâtiment tel que celui-ci utilisé comme centre de détention, puis laissé ouvert à tous vents, a nécessairement subi "des ans l’irréparable outrage" ainsi que les déprédations de qui juge moins important de conserver des œuvres du passé que de laisser trace de son nom en tant que vandale imbécile pour les siècles des siècles.

 

537j1 Chartreuse de Padula, la cuisine

 

537j2 Chartreuse de Padula, la cuisine

 

537j3 Chartreuse de Padula, la cuisine

 

Terminons notre visite par un petit tour aux cuisines. Elles sont particulièrement bien conservées, peut-être parce que même pour préparer une maigre et triste pitance de prisonnier concentrationnaire ce lieu est occupé par des hommes qui s’y adonnent à un travail utile, et aussi parce que pour les déprédateurs il est moins amusant d’écrire sur un mur nu que de dégrader une fresque.

 

538a Chartreuse de Padula, ceinturon de femme, âge du fer

 

Et voilà pour la visite des lieux. Mais la chartreuse recèle aussi un musée archéologique fort intéressant où ont été rassemblés les objets retrouvés soit à Padula même, soit dans la nécropole voisine de Valle Pupina, soit encore lors des fouilles de la toute proche ville antique de Sala Consilina et dans les environs. On remonte au néolithique et on traverse les siècles jusqu’au Moyen-Âge. Ici, nous voyons un ceinturon de bronze ayant appartenu à une femme à l’âge du fer. Ce serait donc une erreur de penser que la croix gravée sur la boucle est une croix chrétienne, il s'en faut d'un gros millénaire pour que ce soit possible.

 

538b Chartreuse de Padula, bracelet 6e siècle avant J.-C

 

Ce bracelet est également une parure féminine, mais il est beaucoup plus récent puisqu’il date du sixième siècle avant notre ère.

 

538c Chartreuse de Padula, vase quadrige 6e siècle

 

Dans une tombe de Valle Pupina a été retrouvée toute une série de vases à figure noire provenant de l’atelier d’artistes athéniens. C’est visiblement la tombe d’un riche collectionneur qui, ayant amassé ces œuvres de valeur, a souhaité être enterré avec elles. Elles permettent d’avancer une date : leur fabrication s’étale sur une vingtaine d’années à la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. C’est l’époque où dans cette région de la Lucanie on se met à la mode des voisins du nord, les Étrusques, qui apprécient particulièrement la poterie athénienne. Ce grand cratère de 51 centimètres de haut sur 51 de diamètre qui représente un quadrige a été reconstitué de 208 fragments, mais aucun morceau du puzzle ne manquait.

 

538d Chartreuse de Padula, lécythe à chouette

 

Ce lécythe de la fin du cinquième siècle ou du début du quatrième a été trouvé à Padula. La représentation d’une chouette évoque la déesse Athéna ou la ville d’Athènes. Ce lien entre des dieux anthropomorphes et leurs représentations animales me rappelle les recherches de mon mémoire de maîtrise, aussi ne pouvais-je manquer de montrer ce récipient.

 

538e1 Chartreuse de Padula, canthare à double face

 

538e2 Chartreuse de Padula, canthare à double face

 

Pour finir avec ce musée, voici un magnifique canthare à double face datant de la seconde moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ et trouvé à Valle Pupina. D’un côté, ce visage de femme est sans doute celui d’une Ménade, si sur l’autre face cette tête d’homme barbu est celle d’un Silène, ces figures caractéristiques du cortège de Dionysos, comme cela peut être suggéré par la partie supérieure du vase. Amusant et très décoratif.

 

538f Padula, fontaine

 

En sortant de la chartreuse, nous faisons un petit tour en ville, parce que nous partons demain et qu’il serait dommage de ne pas voir à quoi ressemble ce bourg ancien. Nous n’avons pas dormi la nuit dernière, nous allons donc nous lever tard demain, d’autant plus tard qu’il est déjà largement plus de minuit au moment où je rédige ces lignes, et si nous voulons avoir le temps de parcourir un certain nombre de kilomètres nous ne pourrons aller nous promener dans les ruelles de Padula auparavant. Ici, une amusante fontaine.

 

538g Padula, Joe Petrosino

 

Voici ce que l’on voit sur le mur d’une ruelle, juste en face de la maison natale de Joe Petrosino. La vie de cet homme, né au dix-neuvième siècle, en 1860, a servi de sujet à un film, à une bande dessinée, à un feuilleton télévisé. Alors qu’il était encore tout petit, ses parents ont émigré aux États-Unis et se sont installés à New-York. Ayant acquis la nationalité américaine, il est devenu policier et s’est particulièrement attaché à traquer la mafia italienne de New-York, s’illustrant par son courage et sa perspicacité. Pendant ce temps, Vito Cascio Ferro était un petit mafieux s’adonnant, à Palerme, aux cambriolages et aux enlèvements. En 1901, suite au rapt d’une baronne, il risquait d’être pris et condamné, aussi s’enfuit-il à New-York où, avec d’autres mafieux arrivés avant lui, il prélevait sa dîme sur des commerçants en échange de sa "protection". Mais "ce diable de Petrosino", comme il l’appelait, lui a mis la main dessus. Sa culpabilité était claire et évidente, mais en 1904 la justice l’a relâché faute de preuves juridiquement valides devant un tribunal américain. Don Vito jugea alors préférable de rentrer au pays, où il s’employa à tisser les liens entre la mafia sicilienne et la Mano Nera américaine. Ce petit malfrat est ainsi devenu le créateur de cette terrible organisation qui sévit encore aujourd’hui, et cela lui a valu le respect de toute la mafia. Giuseppe Petrosino, alias Joe Petrosino, de son côté, a voulu en comprendre les origines et le fonctionnement afin de mieux en venir à bout et il s’est embarqué incognito pour la Sicile en 1909 avec l’intention d’en arracher les racines après avoir réussi à en couper bien des branches. Incognito, oui, mais pas pour ces hommes qui ont des yeux partout, aussi Don Vito l’a-t-il fait exécuter à Palerme, en pleine rue. Pour intéressante et riche que soit son histoire vraie et mouvementée, nous ne visiterons pas sa maison, fermée à cette heure-ci.

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Published by Thierry Jamard
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