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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 23:16

 425a Rome, Nostra Signora del Sacro Cuore di Gesù

 

Aujourd’hui nous nous promenons dans Rome. Pensant aller donner un coup d’œil à l’ancienne université de la Sapienza, nous nous arrêtons en face pour savoir à quoi ressemble Nostra Signora del Sacro Cuore di Gesù. Un oratoire avait été établi au dixième siècle par des moines bénédictins sur les ruines du cirque de Domitien (284-305), aujourd’hui piazza Navona. De 1450 à 1458, s’est formée une sorte d’enclave espagnole dans ce secteur, avec logements pour les pèlerins, hospice, hôpital, et l’oratoire a été agrandi et transformé en église. Quand, au dix-huitième siècle, diminue l’influence des Espagnols, l’église est abandonnée. Les œuvres d’art qui ne sont pas expédiées en Espagne sont volées, et en 1829 on utilise le bâtiment comme dépôt de bois. En 1870, Rome est prise et les biens du clergé sont nationalisés. En 1878 le bâtiment, qui n’est plus une église, est vendu aux enchères. Le pape Léon XIII (1878-1903) prête au fondateur des Missionnaires du Sacré-Cœur de Jésus une somme d’argent et exige qu’il se porte acquéreur. Cela dit, je n’en dirai guère plus, parce que je n’ai pas été enthousiasmé par cette église.

 

425b Rome, relève devant le sénat

 

Un instant nous nous arrêtons parce que l’on procède à la relève de la garde au Palazzo Madama, le sénat. À vrai dire, ce n’est pas extrêmement pittoresque. J’attends plus de la relève à Athènes.

 

425c Rome, relève devant le sénat

 

Mais il est amusant d’observer comment certains, affectant un air martial, prennent leur rôle au sérieux, alors que d’autres, tout en restant tout à fait corrects, regardent qui les photographie.

 

425d1 Rome, Sapienza

 

Lorsque nous étions venus ici la dernière fois, il faisait nuit. Nous voici donc revenus de jour dans cette ancienne université de la Sapienza. Mussolini en a construit une autre, pour la remplacer, non loin de la gare centrale Termini. Et maintenant il s’en est ajouté une seconde de l’autre côté du Grande Raccordo Anulare, le “GRA”, autoroute périphérique de Rome. Ici, ce sont maintenant des archives. L’église, au fond, avec sa façade concave enchâssée entre les bâtiments, est une œuvre typique de Borromini. C’est Sant’Ivo alla Sapienza.

 

425d2 Rome, Sapienza

 

Et cela, n’est-ce pas typique de l’art de Borromini ? Le dôme s’achève par une élégante tour lanterne qui s’enroule en spirale. Comme il n’y a pas trois niveaux à cette spirale et que ce n’est pas une basilique, sans doute n’est-ce pas voulu, mais pour moi cela évoque la tiare des papes.

 

425d3 Rome, Sapienza

 

Comme on le voit, tout est en courbes et en contre courbes. Je trouve cela merveilleusement harmonieux. J’ai eu l’occasion de dire combien cela a été détesté par ses contemporains, j’ai déjà cité les violentes critiques soulevées, je ne recommence pas.

 

425d4 Rome, Sapienza

 

Avant de partir, un coup d’œil à la cour. Nous aurions voulu visiter l’intérieur de l’église, en forme d’abeille paraît-il, pour honorer la famille Barberini et les trois abeilles de son blason, mais elle n’est ouverte que le dimanche matin le temps de la messe, et par conséquent il n’est pas possible d’en effectuer une visite. Dommage.

 

425e1 Rome, San Luigi dei Francesi

 

Passant devant San Luigi dei Francesi, nous constatons que la façade n’en est plus cachée par des palissades de travaux. Jusqu’à ce jour, nous n’avions pu la voir que de l’intérieur (ce qui n’est pas si mal, avec ses deux merveilleux Caravage).

 

425e2 Rome, San Luigi dei Francesi

 

Sur la façade, on peut voir cette statue de notre saint roi national, Louis IX.

 

425e3 Rome, San Luigi dei Francesi

 

Et à l’intérieur, on peut voir cette représentation du roi au fond d’une chapelle latérale. Je ne suis pas en admiration devant ce tableau, mais il représente celui à qui l’église est consacrée, alors il me faut bien le montrer…

 

425e4 Rome, San Luigi dei Francesi

 

De même, cette toile de Nicolas Pinson (les Nicolas peintres sont-ils tous des oiseaux ? Nicolas Pinson, Nicolas Poussin…). C’est Catherine de Médicis présentant à saint Louis le plan de l’église. Je ne tombe pas en pâmoison devant ce tableau.

 

425e5 Rome, San Luigi dei Francesi

 

Je préfère m’arrêter quelques instants, dans la rue suivante –qui s’appelle rue Jeanne d’Arc–, devant ces fleurs de lys royales accompagnant un texte qui dit que c’est le bâtiment d’une église et d’un hôpital de Louis des Français.

 

426a Rome, Ara Pacis Augustae

 

Mais le clou de notre journée, c’est l’Autel de la Paix d’Auguste, Ara Pacis Augustæ. Quand, après vingt années de guerre civile, enfin Octave prend en seul maître les rênes du pouvoir et devient l’empereur Auguste (de 27 avant Jésus-Christ à 14 après) il établit une paix durable, en l’honneur de quoi le sénat fait construire, en l’an 9 avant Jésus-Christ, un gigantesque autel à la paix à peu près là où se trouve l’église San Lorenzo in Lucina, près du Corso. Oublié, pillé, détruit, morceau par morceau cet autel sera retrouvé entre le seizième siècle et le dix-neuvième siècle, les pièces du puzzle seront dispersées entre collections privées et musées ; et puis il sera reconstitué près du Tibre en 1970 pour fêter les 100 ans de l’unité italienne.

 

426b Rome, Ara Pacis Augustae

 

Ce très beau bâtiment a été conçu par Richard Meier, l’architecte du célèbre musée d’art moderne de Barcelone. L’autel, ainsi exposé à la lumière du jour entre ces flancs de vitres, est particulièrement en valeur. De plus les passants, sans systématiquement prendre un billet d’entrée et visiter tout le monument, peuvent jouir du spectacle de cette œuvre d’art de l’Antiquité enchâssée dans une œuvre d’art contemporaine.

 

426c Rome, Ara Pacis Augustae

 

Non seulement les décorations de l’autel sont très belles, mais de plus elles sont instructives parce qu’elles reproduisent la vie à Rome dans les années qui avoisinent le changement d’ère. Ici, on voit les préparatifs du sacrifice d’une brebis. L’homme qui l’amène tient à la main un couperet. Voyant dans la main de celui qui suit un oiseau, je suppose qu’il s’agit d’un haruspice qui va en interpréter les entrailles.

 

426d1

 

Une frise représente la cérémonie de dédicace de l’autel. On y voit tout plein de gens dont beaucoup peuvent être identifiés et l’on peut ainsi comprendre dans quel ordre avançaient les divers personnages dans ce type de procession. Je suis resté longtemps à détailler toute la frise. J’aurais envie de tout montrer mais il me faut être raisonnable, je me limiterai donc à trois photos (et encore, trois photos, c’est peut-être déjà déraisonnable).

 

Ici, six personnages apparaissent au premier plan, trois hommes, un enfant, une femme, un homme. Le premier est le flamen dialis, le prêtre de Jupiter. En français, on transcrit flamine. Allons-y pour ma marotte, l’analyse du mot. Le F latin vient généralement d’un B aspiré indo-européen. Par ailleurs, le R roulé est très proche du L, comme on peut le constater par le rapprochement du français BLANC avec le portugais BRANCO. Le sanscrit, la langue sacrée de l’Inde, est également une langue indo-européenne, dans laquelle les consonnes sont bien conservées, mais où les voyelles ont évolué vers le son A. Et voilà, ces flamines qui sont les prêtres de la religion romaine, leur nom est le même que celui des brahmanes de l’Inde… Quant à l’adjectif dialis, il serait trop long et trop technique de démontrer que les mots dies (le jour), dieu, Zeus, Jove (en anglais, "by Jove"), Jupiter, et dia (le génitif de Zeus, en langue grecque ancienne), reposent tous sur la même racine indo-européenne *dyew-. Par conséquent, “dialis” signifie “de Jupiter”.

 

Les licteurs sont des genres de gardes mobiles. Le second personnage est un flaminius lictor, soit le garde du corps du flamine.

 

Vient ensuite Agrippa. Ce monsieur est l’amiral de la flotte du futur Auguste, à l’époque encore Octave, qui en 36 avant Jésus-Christ a été vainqueur, à Nauloque, de la flotte de Sextus Pompée qui avait pris Sicile et Sardaigne. Il a donc grandement contribué à la victoire finale d’Octave sur ses concurrents.

 

L’enfant qui tient un pan de la toge d’Agrippa, c’est Caius César. Je ne dirai pas une fois de plus comment et pourquoi le C de ce prénom se prononce G ! Cet arrière-petit-fils du grand Jules était né en 20 avant Jésus-Christ et mourra en 4 de notre ère. Au moment de cette cérémonie, en l’an 9, il a donc 11 ans. Je trouve qu’il fait bien jeune pour son âge, je lui donnerais environ 7 ans, pas plus.

 

Derrière lui vient Livia, la femme de l’empereur. Auguste est né en 63, Livia en 57. Sur la "photo" elle a donc 48 ans. De son premier mariage, elle avait un fils, Tibère, et les historiens savent qu’elle a cherché à intriguer pour que l’héritage d’Auguste, son second mari, passe à Tibère. Par ailleurs Ovide, le poète auteur de l’Art d’aimer, a été exilé à Tomes (Constantza, sur la Mer Noire, dans l’actuelle Roumanie), officiellement pour la licence de son livre, en fait pour des raisons inconnues, et l’on a supposé que par sa femme il aurait appris les intrigues de l’impératrice, et ne se serait pas montré très discret. D'où cette punition si sévère de la relégation jusqu'à sa mort.

 

Enfin, le personnage à droite est identifié (avec un point d’interrogation) comme Tibère, né en 42 de ce premier mariage de Livia, et qui sera le successeur d’Auguste. Il régnera de 14 à 37 après Jésus-Christ. C’est donc lui qui était empereur lors de la vie adulte de Jésus et de sa Passion.

 

426d2 Rome, Ara Pacis Augustae

 

Germanicus, né en 15 avant Jésus-Christ, au centre, est entre ses parents, Antonia Minor (36 avant-38 après) à gauche et Drusus Maior (38 avant-9 avant) à droite. Cette Antonia est une arrière-petite-fille de Jules César, et Drusus est un frère de Tibère. Ce mariage n’aurait donc rien de consanguin puisqu’officiellement ils ne sont de lointains "cousins" que par les deux mariages de Livie. Mais dans la réalité, il se pourrait bien qu’avant son divorce elle ait déjà eu des relations avec Octave, son futur second mari, et que Drusus soit le fils d’Octave qui était lui-même un petit-fils de Jules César. Drusus serait alors un arrière-petit-fils, au même titre que son épouse Antonia. Oh là là, que c’est compliqué, ces histoires de famille !

 

Germanicus a un cousin germain, le fils de Tibère qui est le frère de son père Drusus. Ce neveu de Drusus (Maior) s’appelle lui aussi Drusus (Minor). Germanicus et Drusus Minor (qui mourra empoisonné en 23) s’illustreront en 14 après Jésus-Christ, l’année de la mort d’Auguste, en mâtant les révoltes de légions en Germanie (Pays-Bas et ouest de l’Allemagne) et en Pannonie (ouest de la Hongrie et nord de la Croatie).

 

Sur cette représentation, Germanicus aurait 6 ans. Or je ne peux lui donner plus de trois ou quatre ans.

 

426d3 Rome, Ara Pacis Augustae

 

Le bébé représenté ici est donné pour Lucius Cæsar, né en 17 avant Jésus-Christ, avec un gros point d’interrogation. Octave Auguste s’est marié trois fois. Cette Livia dont nous avons parlé était sa troisième femme. De la première, Claudia, il n’a pas eu d’enfant. De la seconde, Scribonia, il a eu une fille, Julia, qui a été mère de cinq enfants, dont le premier était ce Caius César de ma première image, le troisième était ce petit Lucius César, et la quatrième était Agrippine (Maior), qui a épousé Germanicus. Cette fois-ci, la consanguinité a dû produire ses effets, parce qu’ils ont engendré Caligula, qui deviendra fou et, empereur, finira assassiné à 29 ans, et Agrippine (Minor), monstrueuse débauchée et criminelle, qui empoisonnera l’empereur Claude pour mettre à sa place son fils de 17 ans, Néron, charmant garçon qui, à son tour, fera assassiner sa mère en 59 après avoir empoisonné Britannicus pour premier acte d’empereur en 54.

 

Le Lucius César de notre image est donc l’oncle d’Agrippine l’empoisonneuse et le grand-oncle de l’empereur Néron. Toutes ces scènes, sur l’autel de la paix d’Auguste, sont censées en représenter la procession d’inauguration en l’an 9 avant Jésus-Christ. Mais en voyant Caius César je placerais cette sculpture vers 13, en voyant Germanicus vers 11 ou 12, et parce que Lucius César ne porte pas plus de deux ans avec ses fesses à l’air, ce serait vers 15. La frise a été sculptée, à l’évidence, avant la cérémonie d’inauguration, et par conséquent les représentations sont théoriques. Mais, parce que je reconnais le visage de Tibère tel que je l’ai vu sur des bustes, je suppose que l’artiste a quand même représenté les personnages tels qu’il les voyait.

 

426d4 Rome, Ara Pacis Augustae

 

Sur ma première photo de l’intérieur, montrant l’autel dans son ensemble, on pouvait voir la très belle décoration de volutes végétales de la façade. J’avais envie d’en montrer ici un détail. Les botanistes en ont identifié chacune des espèces, qui sont innombrables. Ces sculptures ont donc été exécutées d’après modèles avec une extrême finesse et une extrême précision. Elles constituent une authentique œuvre d’art.

 

426e Rome, Ara Pacis Augustae

 

Le bâtiment construit par Richard Meier comporte également des salles d’exposition. Entre autres sont exposés des objets retrouvés sur le site de l’autel lors des fouilles systématiques entreprises en 1937-1938 pour mettre au jour les fragments qui n’avaient pas été déjà récupérés au cours des siècles. Ces objets sont indépendants de l’autel, n’ont rien à voir avec lui, et lui sont donc postérieurs. Ici, le groupe de Pan, Silène et un singe a été retrouvé dans la terre qui recouvrait l’escalier d’accès à l’Autel de la Paix. C’est très vraisemblablement un sujet de décoration de jardin (comme les nains de jardin actuels) datant de la fin du deuxième siècle de notre ère, mais inspiré d’un sujet de style hellénistique tardif, soit du deuxième siècle avant notre ère.

 

427 Rome, dans la rue

 

En sortant, nous avons vu de l’autre côté de la rue, tout au long de la grille du site du mausolée d’Auguste, de petits sujets humoristiques constituant un "musée en plein air". L’auteur, qui avait laissé là ses œuvres, suggérait qu’on lui laisse une pièce sur le sol. Ici, il a posé un Kleenex sur la trompe d’un éléphant, qui est enrhumé. Ailleurs, quelques coups de crayon dans le style de Picasso étaient légendés "Picasso à moitié prix". Et c’est donc sur cette touche d’humour que nous avons terminé notre journée.

 

Je suis très en retard, de presque un mois, pour publier cet article. Et en le relisant longtemps après l'avoir rédigé, je me dis que si, d'après mes explications, on cherche à s'y retrouver les relations de famille entre Auguste, Livie, Germanicus, Drusus, Agrippine et les autres, on doit attraper un sacré mal de tête et ne pas être plus avancé après qu'avant. Ma seule consolation est que sans doute pas un seul de mes lecteurs n'aura essayé de comprendre.

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Published by Thierry Jamard
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28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 00:18

À une centaine de kilomètres au sud de Rome, un gros promontoire porte le nom de Monte Circeo. Homère fait vivre la magicienne Circé dans une île appelée Aea, mais la tradition assimile le premier à la seconde. Ulysse y aborde et, ne sachant qui habite là, envoie ses compagnons en reconnaissance. Ils sont reçus avec faste, et lors d’un somptueux banquet d’accueil Circé, qui a versé un philtre dans leur vin, les touche de sa baguette et ils se transforment en animaux, porcs, lions, chiens, "chacun selon sa nature profonde" précise la légende. Mais l’un des émissaires qui, par méfiance, était resté caché en observation, revient en hâte raconter ce qui s’est passé à Ulysse qui y va à son tour, mais dûment muni d’un philtre fourni par le dieu Hermès. Circé le reçoit de même que précédemment ses compagnons, mais il verse en cachette son philtre à lui dans son vin et, quoique buvant, il ne se transforme pas en animal. Il menace de son épée Circé qui, effrayée, rend leur apparence humaine aux compagnons d’Ulysse et va partager sa vie, et sa couche, avec lui pendant un an. En commun, ils auront un fils, Télégonos. Et Ulysse rentre chez lui, à Ithaque, retrouver sa femme Pénélope.

 

Voulant connaître son père, Télégonos devenu adulte se rend à Ithaque. Là, il razzie du bétail, et en tue le propriétaire qui voulait le défendre. Cet homme était Ulysse. Quand Télégonos apprend qu’il vient de tuer son père, il est accablé, et veut l’enterrer chez Circé, à Aea. Il emporte donc le corps de son père, et sa belle-mère, la veuve Pénélope, le suit. Ce Télégonos va fonder deux villes, Tusculum (Cicéron écrira les Tusculanes, dialogues philosophiques censés se dérouler à Tusculum. Le Mac Donald’s que nous fréquentons se trouve sur la via Tuscolana, qui mène à cette ville) et Préneste. Aujourd’hui, cette ville s’appelle Palestrina.

 

Le hic, c’est que la Guerre de Troie et donc la vie d’Ulysse se situent au treizième siècle avant Jésus-Christ, alors que, semble-t-il, Préneste daterait du neuvième ou du dixième siècle. Mais passons. Quand le roi étrusque de Rome, Tarquin le Superbe, qui était un vilain monsieur qui avait fait des choses pas bien du tout à Lucrèce, a été chassé de Rome, Préneste s’est rangée aux côtés de la Ligue Latine qui s’est opposée à la jeune République romaine. La défaite de la Ligue au quatrième siècle sonnera le glas de l’indépendance de Préneste.

 

Mais pourquoi donc parlé-je de Préneste / Palestrina ? Hé bien aujourd’hui nous avions des projets très très matériels de lessive dans une laverie automatique, que nous avons trouvée fermée. Et comme la circulation, dans l’autre sens, était bloquée, plutôt que de revenir nous avons remis à plus tard nos passionnants projets de lessive et avons continué sur cette route, qui nous a menés à Palestrina, à une quarantaine de kilomètres de Rome.

 

424a1 Palestrina, Saint-Agapit

 

Nous avions organisé autrement notre journée, de sorte que nous arrivons bien tard. Et il y a tant à voir qu’il nous faudra revenir. À cette occasion, j’en dirai plus sur cette ville et sur son rôle dans l’histoire. Et nous visiterons des sites exceptionnels. Pour aujourd’hui, ce sera la cathédrale Saint Agapit. Nous avons vu hier, à propos de Santo Stefano Rotondo, quel martyre (asphyxie par la fumée) a subi cet adolescent de quinze ans à qui est consacrée cette église. Comme il avait résisté à l’asphyxie, plus destinée à le supplicier qu’à le tuer, il a ensuite été décapité. Cette église lui a été consacrée parce qu’il était natif de Préneste et qu’il y a subi son supplice, le 18 août 274, sous l’empereur Aurélien.

 

424a2 Palestrina, Saint-Agapit

 

Au sixième siècle avant Jésus-Christ il y avait là un ensemble centré sur un temple dédié à la déesse Fortuna Primigenia. Au cinquième siècle de notre ère, ce bâtiment civil romain sera converti en église chrétienne. Au douzième siècle, l’évêque qui en a la charge est un homme qui vient du nord de l’Italie, où il a vu de grandes cathédrales. Il veut donc lui donner de l’ampleur. Il y ajoute un chevet, des nefs latérales, un campanile. En 1298, les Colonna dont c’est la ville étant en lutte avec la papauté, le pape Boniface VIII (1294-1303) de la grande famille des Caetani ordonne la destruction de Palestrina, mais la basilique cathédrale y survit. En revanche, après le pape Martin V (1417-1431) qui était un Colonna, du temps du pape Eugène IV (1431-1447) qui est pourtant un Vénitien, le cardinal Giovanni Vitelleschi, commissaire militaire pontifical, débarque à Palestrina en 1437, ravage la ville et abat le campanile, qui sera bien vite reconstruit. Charmantes manières, pleines de l’onction cardinalice, n’en doutons pas.

 

424b Palestrina, Saint-Agapit

 

Sur le mur, une Vierge moderne "Reine de la Paix" a été placée en 1957 pour commémorer le cinquantième anniversaire de la création de l’Association Paix et Travail de Palestrina.

 

424c Palestrina, Saint-Agapit

 

Sur ma photo de la nef, on peut avoir une idée d’ensemble de cette cathédrale. On aperçoit la décoration de l’abside et du chœur.

 

424d1 Palestrina, Saint-Agapit

 

La décoration de l’abside a été refaite au dix-neuvième siècle par Domenico Bruschi (1840-1910). Jésus, qui siège en majesté, accueille saint Agapit qui lui est présenté par un ange. Je ne raffole pas de cette représentation dont je trouve les couleurs, bien dans le goût des décors religieux de l’époque, trop criardes.

 

424d2 Palestrina, Saint-Agapit

 

La peinture du chœur est, je trouve, plus classique, bien que du même peintre. Il s’agit de la condamnation de saint Agapit au supplice. J’aime bien la "couleur locale" et la composition.

 

424e Palestrina, Saint-Agapit

 

Encore un petit tour pour jeter un coup d’œil à la chaire, en noyer, qui date de 1650.

 

424f Palestrina, Saint-Agapit

 

Et encore ce lutrin qui me plaît énormément, avec le bœuf de saint Luc et l’aigle de saint Jean. Il est figuré comme un livre relié, ouvert (les évangiles).

 

424g Palestrina, Saint-Agapit

 

Avant de sortir, je voudrais montrer cette étrange Pietà. Voir Jésus adulte nu n’est pas courant. Par ailleurs, je ne suis pas sûr d’identifier les deux autres personnages. S’il s’agit d’une pietà, c’est Marie qui le soutient, et l’autre personnage peut éventuellement être saint Jean, qui était très jeune, mais pas à ce point. Ou alors saint Agapit. Ce n’est pas la même époque, mais qu’importe pour le symbole. Hélas, il n’est donné aucune explication.

 

424h1 Palestrina, Pierluigi

 

Sur la place de l’église, on peut voir ce grand monument en l’honneur de "Giovanni Pierluigi da Palestrina, Prince de la musique".

 

424h2 Palestrina, Pierluigi

 

Un peu plus loin, la maison où est né en 1525 ce grand musicien célèbre pour sa musique polyphonique. Il est même considéré pour l’Italie, et peut-être au niveau mondial, comme le plus grand de la Renaissance. Il est mort en 1594.

 

424i Palestrina

 

Nous terminons la journée par un petit tour en ville, au moment où le soleil décline sur l’horizon. Palestrina étant située sur une colline assez élevée, on a une large vue sur la plaine environnante, et les couleurs du soleil couchant sont somptueuses. Espérons que lors de notre prochaine visite nous jouirons d’un temps qui nous permettra d’en profiter pleinement…

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Published by Thierry Jamard
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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 23:09

418a Rome, San Clemente

 

Aujourd’hui, nous avons un programme très chargé. Le Monte Celio (le mont Cœlius) situé à l’ouest de Saint Jean de Latran porte plusieurs églises remarquables. Le 8 février, nous y étions venus et nous y avions vu trop sommairement la basilique de San Clemente et la basilique des Quattro Santi Coronati, nous promettant d’y revenir. J’avais préféré ne pas parler de ces églises à l’époque, pour le faire en une seule fois lorsque notre visite serait plus documentée. Le moment est venu de présenter San Clemente. Stendhal : "Vous aurez besoin du souvenir de cette église si jamais la curiosité vous porte à étudier sérieusement la grande machine de civilisation et de bonheur éternel, nommée christianisme. L’église de Saint Clément est, sous ce rapport, la plus curieuse de Rome". Cela dit sous sa seule responsabilité.

 

418b Rome, San Clemente

 

Le portail qui donne sur la place est de type défensif pour des époques, et notamment la querelle des investitures (le pape investit-il l’empereur, ou est-ce le contraire) de 1073 à 1085, où aristocratie et papauté étaient en opposition, ce qui signifiait presque un état de guerre. Je rends maintenant la parole à Stendhal : "Le vestibule en avant des églises, où s’arrêtaient, en 417, les pécheurs indignes de se mêler aux autres fidèles, est aujourd’hui à Saint Clément un petit portique de quatre colonnes (ouvrage du IXe siècle)".

 

418c Rome, San Clemente

 

Passé le portail, on se trouve dans cette cour du douzième siècle, unique atrium médiéval de Rome conservé jusqu’à nos jours. On aperçoit sur la gauche un petit campanile qui date de 1600, le campanile antérieur était à droite. "Vient ensuite une cour, continue Stendhal, environnée de portiques, où se plaçaient les chrétiens qui se trouvaient dans une position morale un peu moins mauvaise".

 

Avant d’entrer je vais parler de saint Clément. Il s’agit d’un esclave juif né à Rome, puis affranchi, disciple de saint Pierre et de saint Paul, collaborateur de saint Paul (lettre aux Philippiens, IV, 3 : "Je te prie de leur venir en aide, elles qui ont combattu pour l'Évangile avec moi, avec Clément, et mes autres collaborateurs"), devenu le quatrième pape (89-97) mais en secret puisqu’en ce premier siècle le christianisme est interdit. Il est cependant repéré et l’empereur Nerva le fait arrêter, il est jugé et envoyé aux travaux forcés dans des mines, en Crimée. Avec la suite de l’histoire je me demande si ces mines ne sont pas les mines de sel de Heroyske, à l’entrée ouest de la péninsule de Crimée. Là, tout en travaillant avec obéissance, il procède à de nombreuses conversions parmi les autres captifs et même parmi les soldats qui les gardent. Les Romains du lieu qui résistaient à la conversion exigent qu’il sacrifie aux dieux païens et, comme il refuse, ils se débarrassent de lui en lui attachant au cou une lourde ancre de bateau et en le jetant à la mer. Certains disent la Mer Noire, qui en effet baigne cette côte de Crimée, mais d’autres disent la Mer d’Azov, qui baigne la côte est. Le débat, d’ailleurs, n’a pas de sens, les deux mers portant à l’époque le nom global de Pont Euxin. Toujours est-il que ces événements sont historiques, attestés par des documents officiels d’époque.

 

La suite est évidemment légendaire. Un jour, la mer s’est retirée loin, et a découvert une tombe construite sous la mer par les anges. Dans cette tombe, on trouve le corps de saint Clément, que l’on va enterrer dans une île voisine. À partir de ce prodige, chaque année, une fois par an à date fixe, la mer s’est retirée, permettant à une foule nombreuse d’aller se recueillir sur cette tombe miraculeuse. Un jour un enfant a traîné un peu trop, s’est laissé surprendre par la marée et a été englouti. Mais l’année suivante, quand la mer s’est retirée, il a été retrouvé sain et sauf dans la tombe de saint Clément.

 

Nous revenons aux faits réels. Les saints Cyrille et Méthode, ces deux frères grecs qui avaient appris le slavon pour évangéliser les peuples des territoires où se parlaient diverses versions de cette langue et qui avaient adapté leur alphabet grec en ce que l’on appelle du nom de l’un d’eux l’alphabet cyrillique, se rendirent en 861 à Kherson, chez les Khazars. Cette ville est sur la Mer Noire, entre Odessa et la Crimée. Recherchant les reliques de saint Clément sur tous les îlots du secteur (et c’est ce qui me fait penser que Clément était dans une mine à l’ouest de la Crimée), un jour Cyrille est tombé sur un corps enterré avec une ancre et a été convaincu que c’était celui de saint Clément. Après une autre mission, en 863, en Moravie où l’empereur les a envoyés à la demande de Michel III de Russie, ils rentrent à Rome le 14 décembre 867 avec les reliques. La basilique dédiée à saint Clément, nous allons le voir, existait depuis longtemps, c’est donc logiquement là que l’on a enterré ces reliques.

 

Le 12 février, avant d’entrer dans l’église de Sainte Praxède, nous avons vu une plaque sur un monastère disant que les saints Cyrille et Méthode avaient vécu là de 867 à 869. On peut préciser que c’était depuis la mi-décembre 867 et jusqu’à la mort de Cyrille, le 12 février 869. Méthode voudrait enterrer son frère dans sa terre natale, en Grèce. Le pape Hadrien II (867-872) ne veut pas priver Rome d’un si illustre mort. À la suite d’une négociation, Méthode accepte, à condition qu’il repose auprès de Clément qu’il a vénéré, recherché, retrouvé, rapporté à Rome.

 

418d Rome, San Clemente

 

Et l’on arrive dans la basilique. Elle date du douzième siècle. Voici son histoire. Des fouilles, entreprises depuis 1857, ont permis de retrouver des niveaux inférieurs à la basilique actuelle. Celle-ci constitue le quatrième niveau. Tout en bas, à l’époque républicaine ont été construites des maisons particulières. Nous sommes à 20 mètres sous le niveau actuel. En 64 après Jésus-Christ, le grand incendie de Néron les détruit. On comble alors jusqu’à hauteur de ce qui reste de murs, et on construit, au deuxième niveau, de part et d’autre d’une étroite ruelle, d’un côté une insula (un immeuble de rapport de plusieurs étages autour d’une cour intérieure), de l’autre une maison privée qui devient un "titre", soit un lieu concédé par son propriétaire au culte chrétien. On a retrouvé des documents qui parlent du "titre de Clément".

 

En 313, l’empereur Constantin laisse la liberté de culte. À une date imprécise, mais de toute façon antérieure à 384, sur un niveau supérieur au titre est construite une première basilique rectangulaire, dédiée à saint Clément. Dans la cour de l’insula s’était établi, à la fin du deuxième siècle, un autel au dieu Mithra. Lorsqu’en 395 le culte de Mithra est interdit, la basilique acquiert le terrain et sur l’emplacement de cet immeuble ajoute une abside à l’église.

 

Les siècles passent. Le pape saint Grégoire VII (1073-1085), empêtré dans la querelle des investitures, appelle à l’aide les Normands de Robert Guiscard. Ces braves soldats volent à son secours mais ravagent Rome en 1084. Suite à ces dommages, mais aussi du fait de l’usure du temps, la basilique n’est plus bien solide. Sous le pontificat de Pascal II (1099-1118), le cardinal Anastase, titulaire de la basilique, décide de la combler et d’en construire une nouvelle par-dessus. C’est cette basilique que nous visitons (1099-1125). Selon la description qu’en donne Stendhal, "l’église proprement dite est partagée en trois nefs, par deux groupes de colonnes enlevées au hasard à divers édifices païens".

 

Toute photo est interdite. Mais comme nous avons acheté légalement deux livres dans cette église, je n’ai pas de scrupule à prendre en cachette quelques photos. Ici, on peut voir, au centre et très proches l’un de l’autre, les deux ambons de marbre pour la lecture de l’épître et de l’évangile. Sous la grande mosaïque dorée de l’abside, le mur est décoré de ce que l’on appelle la schola cantorum, qui a été récupérée de la basilique inférieure avant son comblement.

 

418e Rome, San Clemente

 

Et puis il y a cette merveilleuse mosaïque du douzième siècle, mais dont le style, les couleurs, l’inspiration sont clairement du quatrième ou du cinquième siècle. Il est donc certain qu’il s’agit soit d’une copie, soit même d’un remaniement de la mosaïque de la basilique inférieure qui a disparu. Des éléments ont pu être réemployés, mais elle n’a pas été purement et simplement transportée, parce que l’abside de la nouvelle basilique était plus petite que celle de la basilique inférieure. Sur la croix du Christ, douze colombes représentent les apôtres. De part et d’autre, Marie et saint Jean. Et puis de grandes arabesques sur fond doré.

 

418f Rome, San Clemente

 

Typique des représentations paléochrétiennes est cette croix jaillissant de l’Arbre de Vie, dont elle constitue le tronc, et qui est plantée sur la colline du paradis d’où "un fleuve sortait d'Éden pour arroser le jardin, et de là il se divisait en quatre bras" (Pischon, Guihon, Tigre et Euphrate) et arrosait le paradis (cf. Genèse, II, 10-14) et le monde entier. Il y a un peu partout des oiseaux qui figurent les âmes, et puis s’abreuvant dans le fleuve il y a deux cerfs et derrière eux deux phénix parce que cet oiseau que le mythe fait renaître de ses cendres symbolise la résurrection de Jésus ainsi que l’immortalité de l’âme. En regardant de près ma photo, on peut distinguer le phénix de droite, situé en plein centre de l’image. En-dessous, encadrant l’agneau pourvu d’une auréole et qui représente le Christ, les autres agneaux sont le peuple de l’humanité. Souvent, nous avons vu douze agneaux autour du Christ symbolisant les douze apôtres, mais ici, non seulement ils sont plus de douze, mais en outre ils feraient double emploi avec les colombes de la croix.

 

418g Rome, San Clemente

 

Bien évidemment, la photo est tout aussi interdite dans la basilique inférieure que dans la basilique supérieure, mais comment résister à la tentation, quand on peut encore voir la cour de l’immeuble avec son autel au dieu Mithra ? Hélas, ma photo est trop sombre (justice immanente…) pour que l’on puisse y distinguer, au pied du dieu sacrifiant le taureau, le chien, le serpent et le scorpion qui sont les forces du mal et voudraient empêcher le sacrifice d’où doivent naître les forces de la vie.

 

418h Rome, San Clemente

 

Il y a bon nombre de fresques merveilleuses, mais là un flash aurait été nécessaire et, outre que ce n’est guère discret, sa brillante lumière pourrait endommager les fragiles couleurs et cela, pour rien au monde je ne voudrais en prendre le risque. Mais aucun risque avec saint Cyrille et saint Méthode offerts en 1875 par le peuple Bulgare. C’est sur cette image que nous quitterons la basilique de saint Clément.

 

Nous nous rendons ensuite à la basilique des Quattro Santi Coronati dont nous poursuivons la visite commencée le 8 février. Et nous y viendrons pour la troisième fois ce soir, tout en fin de journée, parce qu’une présentation artistique nous ouvrira sans doute les portes du cloître. Mais parce que cette fois-ci encore nous ne visiterons pas la chapelle de Saint Sylvestre et ses fresques, il nous faudra y venir un de ces jours une quatrième fois. Et c’est cette prochaine fois que j’en parlerai.

 

419a Rome, Trinitaires

 

Passons donc à la suite. Sur ce mont Cœlius, nous nous trouvons face à cet insigne des Trinitaires que nous avons déjà vu à San Carlo alle Quattro Fontane et à San Crisogono. Mais ici il est d’origine, il date du treizième siècle. Ces Pères, qui avaient ici un hôpital, ont eu une action très importante à Rome. Efficace, je n’en sais rien, il est probable qu’il était bien souvent difficile d’obtenir l’affranchissement d’un esclave, ou de soulager ses peines qui, vraisemblablement, étaient ignorées. Et sans doute est-ce face à cette difficulté que les Trinitaires ont dû être nombreux. Ceci est leur maison mère.

 

419b Rome, entrée villa Celimontana

 

Du nom italien du mont Cœlius, le Monte Celio, vient le nom d’un château et de son parc devenu jardin public, la Villa Celimontana. L’entrée du parc est gardée par deux cariatides. Après nos visites de la matinée, nous y avons passé un petit moment avant d’aller casser une mauvaise croûte dans une gargote.

 

419c1 Rome, Arc de Dolabella et acqueduc de Néron

 

419c2 Rome, Roesler, Arco di Dolabella

 

C’est également dans ces parages que l’on peut voir l’arc dit de Dolabella mais qui en fait porte les signatures des deux consuls, Publius Cornelius Dolabella et Caius Junius Silanus (pour la prononciation du C en G dans le prénom Caius, voir ce que j’en dis le 18 décembre). Ces messieurs ont exercé leur charge de consuls au premier siècle de notre ère.

 

Au-dessus de l’arc, les arches que l’on aperçoit sont des restes de l’aqueduc de Néron qui amenait l’eau vers le Palatin. L’aquarelle ci-dessus est de Ettore Roesler Franz (fin du dix-neuvième siècle).

 

420a Rome, Santa Maria in Domnica

 

Devant l’église Santa Maria in Domnica, cette belle fontaine de la Navicella est constituée d’une imitation de barque antique en réalité sculptée au seizième siècle, montée en fontaine à cet emplacement en 1931. La présence de cette barque, même sans la fontaine, fait aussi appeler cette église Santa Maria della Navicella.

 

420b1 Rome, Santa Maria in Domnica

 

420b2 Rome, Vasi, Santa Maria in Domnica

 

Nous voici donc à l’église Santa Maria in Domnica. Non, non, je n’ai pas oublié un I en dactylographiant, c’est Domnica aujourd’hui, même si les inscriptions anciennes en latin disent Dominica. Sur la gravure de Vasi, je la trouve assez élégante, mais vue de face sur ma photo, elle a l’air d’une petite gare de province. C’est à la Renaissance que le pourtant célèbre Sansovino (qui ne connaissait pas les gares de province ni de capitale) a créé ce portique, la façade initiale ne comportant que quatre colonnes.

 

420c1 Rome, Santa Maria in Domnica

 

420c2 Rome, Santa Maria in Domnica

 

Là était auparavant une diaconie, chargée de l’approvisionnement de la communauté chrétienne. L’église, pratiquement telle que nous la voyons aujourd’hui, l’a remplacée au neuvième siècle. Déjà, sur cette vue générale, on aperçoit la mosaïque de l’abside du neuvième siècle, la schola cantorum, l’arc triomphal.

 

420d1 Rome, Santa Maria in Domnica

 

Je trouve merveilleuses ces mosaïques du haut Moyen-Âge, et d’abord par leur variété. La Vierge est encore très raide, dans le style byzantin, mais on sent malgré tout dans la foule des anges qui l’entourent que le dessin évolue vers plus de souplesse et de mouvement. Par ailleurs, les couleurs sont plus brillantes et renouent avec l’art de l’Antiquité.

 

420d2 Rome, Santa Maria in Domnica

 

Les grands yeux de Marie, ses pommettes bien rouges, modèrent le hiératisme de sa position. Quant à Jésus, avec son visage d’homme et ses doigts fins, il me plaît vraiment beaucoup.

 

420d3 Rome, Santa Maria in Domnica

 

Mais le plus amusant est le pape Pascal I. D’abord, nous notons que son visage s’inscrit sur un carré bleu, ce qui indique qu’il est vivant. Comme il a régné de 817 à 824, on peut en conclure que la mosaïque a été réalisée dans la fourchette de ces deux dates. Ici il se fait représenter tout petit et à genoux, mais il ne regarde pas la Madone et le Christ, il nous regarde comme pour la photo de famille. Je le trouve désopilant. Cela dit, cette mosaïque est loin de valoir, à mes yeux, celle de Santa Maria in Trastevere qui est plus tardive.

 

420e Rome, Santa Maria in Domnica

 

Je ne peux quitter cette église sans montrer au moins une image des fresques de la schola cantorum. Les scènes sont peintes avec une vie extraordinaire. Le mendiant qui tend la main, l’homme qui lui fait la charité mais de loin et avec un regard sévère, en arrière une femme avec un linge sur le bras qui, peut-être, fait la lessive, tout en bas à droite l’enfant qui tête sa mère, posé sur son bras à côté d’elle, tout nous montre la société contemporaine du peintre.

 

421a Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Et nous arrivons à Santo Stefano Rotondo, c’est-à-dire Saint Étienne le Rond. Cela ne se voit pas sur ma photo, mais cette basilique est parfaitement circulaire, sur le modèle du Saint Sépulcre de Jérusalem.

 

421b2 Neuvy St Sépulchre

 

En France, dans l’Indre je crois (mais je n’ai pas sous la main de carte de France pour confirmer), je connais une église toute ronde qui voulait également se conformer au plan du Saint Sépulcre de Jérusalem, même si un bâtiment rectangulaire y a été adjoint. C’est à Neuvy-Saint-Sépulchre. Les deux photos jointes ci-dessus, je les ai prises là-bas le 22 mai dernier.

 

421b1 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Mais l’atmosphère à Santo Stefano est totalement différente, et d’abord par son ampleur. La basilique a bien été construite pour ce qu’elle est, mais cette forme est si surprenante, si exceptionnelle, que diverses hypothèses ont été émises : ancien temple païen, marché couvert… Mais elles ont été démenties. Deux monnaies à l’effigie de l’empereur Libius Sévère (461-465) trouvées dans les fondations, et la consécration par le pape saint Simplice I (468-483) montrent bien par la concordance des dates que la construction a été réalisée dans le but d’être consacrée comme basilique chrétienne. Elle est née de la volonté conjointe de l’empereur Libius Sévère et du pape saint Léon I (440-460). Il s’agissait d’un quartier résidentiel où avaient habité la mère de Marc-Aurèle, Commode avant d’être empereur, Sainte Hélène la mère de Constantin, Philippe l’Arabe. Tout près, se trouvait une caserne de pompiers de l’empereur Trajan (98-117). L’époque de la basilique est celle de la chute de l’Empire Romain d’Occident (476).

 

Il y avait trois nefs concentriques, mais au douzième siècle le toit était en très mauvais état, et l’argent manquait pour tout réparer. Alors le pape Innocent II (1130-1143) décida de supprimer la nef extérieure, et de murer entre les colonnes de la seconde nef, faisant ainsi passer le diamètre de 65,80m à 46m. De la troisième nef, ont juste été conservés trois petits secteurs qui apparaissent aujourd’hui comme des excroissances : le vestibule d’entrée, la chapelle de saints Primus et Félicien, la chapelle de saint Étienne (Stéphane) roi de Hongrie. Tout était revêtu de marbres et de mosaïques, dont il ne reste rien. Ce qui fait dire à Tullia Carratù, une spécialiste auteur d’une monographie sur cette basilique, qu’il s’agit là de la "perte définitive d’une structure unique de l’architecture paléochrétienne occidentale".

 

421c Rome, Santo Stefano Rotondo

 

À l’époque de la construction, il y avait à Rome un dépôt de matériaux, les uns neufs, les autres de réemploi, récupérés sur des bâtiments désaffectés. Santa Sabina et Sainte Marie Majeure y ont puisé. On trouve à Santo Stefano des colonnes antiques, comme celle de cette photo, et d’autres qui ont été taillées au quatrième ou au cinquième siècle.

 

421d1 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Au seizième siècle, Pomarancio est chargé de peindre sur les murs du douzième siècle qui ferment la deuxième nef la représentation de scènes de martyres. Il réalise ainsi 34 fresques. Pour Charles Dickens, dans ses Pictures from Italy (1846), c’est "un panorama d’horreur et de boucherie tel, que pas un homme ne pourrait l’imaginer dans ses rêves […]. Des hommes à la barbe grise sont bouillis, frits, grillés, coupés, brûlés, dévorés par des fauves, livrés à des chiens, enterrés vivants, mis en pièces sous les sabots de chevaux, taillés menu à la hache, des femmes ont la poitrine arrachée avec des pinces de fer, la langue coupée, les oreilles arrachées, la mâchoire brisée, le corps distendu sur une grille, ou écorché sur un poteau, ou qui grésille au milieu du feu – et ce sont là des sujets parmi les plus doux".

 

421d2 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Stendhal : "C’est contre les murs intérieurs de la nef que sont ces affreuses peintures du Pomarancio […]. En entrant j’ai vu près de la porte un saint dont la tête est écrasée entre deux meules de moulin ; l’œil est chassé de son orbite, et… Le reste est trop affreux pour que je l’écrive […]. Nos compagnes de voyage n’ont pu supporter la vue des tableaux qui couvrent l’enceinte du mur concave tout à l’entour de l’église ; ces dames sont allées nous attendre à la Navicella. Nous avons eu le courage d’examiner ces fresques avec détail".

 

421d3-1 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

À l’époque de Maximin, de nombreux chrétiens ont été martyrisés en Afrique. À gauche, une main coupée (en attendant la suite).

 

421d3-2 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Ceci est un détail de la scène précédente, où l’on coupe la langue d’un chrétien (sur la droite). Un autre, derrière, a déjà subi ce même supplice si l'on en croit le sang qui lui coule de la bouche.

 

421d4 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Je pense que cette image se passe de commentaires. On voit combien d’autres martyrs, morts à présent et accumulés à l’arrière-plan, ont connu les mêmes supplices.

 

421d5 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Et en gros plan pour que l’on saisisse bien l’horreur.

 

421d6 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Du temps de Dioclétien, saint Vit, sainte Crescentia et saint Modeste sont placés dans une baignoire où est versé du plomb fondu.

 

421d7 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Saint Agapit, un adolescent de quinze ans, pendu par les pieds, est asphyxié à la fumée. C’est à l’époque de l’empereur Valérien.

 

421d8 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Du temps de l’empereur Alexandre Sévère, le pape saint Calixte Premier (217-222), celui qui a créé la catacombe qui porte son nom et où ont été ensevelis tous les papes du troisième siècle –sauf lui–, est précipité d’une fenêtre dans un puits. La scène se passe là où il a créé un lieu de culte, qui sera ensuite transformé en la basilique Santa Maria in Trastevere.

 

421d9 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Sous Aurélien, sainte Marguerite voit tout son corps déchiré avec des dents de fer, tandis qu’on brandit devant elle une statue d’un dieu du paganisme qu’elle refuse d’honorer.

 

Mais c’est assez d’horreurs. Avant de quitter cette basilique, deux choses. D’une part rappeler que j’ai raconté la vie de ce santo Stefano / saint Étienne lors de notre visite de Saint Laurent hors les Murs le 17 janvier, des fresques en représentant des épisodes. Lorsqu’en 415 son corps a été retrouvé, son culte s’est d’abord répandu en Afrique grâce à saint Augustin (354-430), évêque d’Hippone (Annaba, en Algérie), avant de se diffuser ensuite dans tout le monde romain.

 

L’autre chose, c’est qu’une bulle du pape Nicolas V (1447-1455) datée d’août 1454 attribue la charge liturgique et économique de la basilique aux moines hongrois de l’ordre des ermites de saint Paul qui sont des Augustiniens. Mais le seizième siècle connaît la domination turque sur la Hongrie, ce qui entraîne un partiel abandon de l’église et du monastère. En 1580, le Collegium Germanicum, jésuite, et le Collegium Hungaricum décident de se fondre en un seul, qui subsiste jusqu’à nos jours. C’est cette nouvelle communauté unifiée qui a confié au Pomarancio ces terribles fresques.

 

422a1 Rome, SS Giovanni e Paolo

 

Nous nous rendons ensuite à la toute proche basilique des saints Jean et Paul (Santi Giovanni e Paolo). Montaigne y décrit la vue superbe sur Rome que l’on a depuis cet endroit du mont Cœlius, parmi les vignes.

 

422a2 Rome, Vasi, SS Giovanni e Paolo

 

On peut penser qu’entre le seizième siècle de Montaigne et le dix-huitième de Giuseppe Vasi, peu de choses avaient changé.

 

Ce saint Jean-là et ce saint Paul-là sont deux officiers romains du quatrième siècle. Convertis au christianisme, ils sont martyrisés sous Julien l’Apostat (361-363). Ils ont vécu dans une maison dont, aujourd’hui, des restes peuvent se voir sous cette église, comme je vais en parler un peu plus loin.

 

422b Rome, campanile sur temple de Claude

 

Près de leur maison et, ensuite, de l’église, se trouvait l’un des rares temples païens du quartier. Il était dédié au divin Claude, c’est-à-dire l’empereur Claude (41-54 après Jésus-Christ) divinisé après sa mort. Le précepteur puis conseiller de son successeur Néron (54-68), le philosophe Sénèque, écrivit en 54, pour faire plaisir au nouvel empereur, un pamphlet à son sujet, intitulé "L’Apocoloquintose du Divin Claude", soit, en grec, "La Transformation en citrouille" de l’empereur à sa mort. Les gros blocs de pierre que l’on voit ici en sont des restes qui ont servi de fondations à un campanile situé de l’autre côté de la place de l’église, en face du portail d’entrée.

 

422c Rome, campanile SS Giovanni e Paolo

 

On peut apprécier la finesse de cette construction du douzième siècle, qui contraste avec sa base antique très massive.

 

422d Rome, SS Giovanni e Paolo

 

Le long du flanc gauche de cette basilique, le Clivo di Scauro (ce Scaurus est l’homme qui a fait percer cette ruelle au deuxième siècle avant Jésus-Christ) est enjambé de façon pittoresque par les contreforts de la reconstruction de l’église au douzième siècle. En effet, dès le quatrième siècle une église avait été bâtie en ce lieu, mais comme on l’a vu Grégoire VII a eu le tort de faire venir les Normands pour le secourir, et en 1084 cette église-ci a, elle aussi, été très gravement endommagée par eux. Telle qu’on la voit aujourd’hui, elle date du douzième siècle.

 

422e Rome, SS Giovanni e Paolo

 

Le chevet roman, avec ses colonnettes, est unique à Rome. Il évoque plutôt les églises romanes de Lombardie. Je le trouve à la fois imposant et élégant.

 

422f Rome, SS Giovanni e Paolo

 

Revenons sous le porche d’entrée. Le portail central est encadré de deux magnifiques lions médiévaux. La sculpture est un peu endommagée, mais il semble bien que ce lion soit en train de manger un enfant en nous regardant. Mais, bof, après ce que nous venons de voir à Santo Stefano, rien ne peut plus nous étonner.

 

422g Rome, SS Giovanni e Paolo

 

Je ne peux pas dire si la visite de cette église vaut la peine, parce que nous sommes tombés en plein pendant une messe. Alors, comme il y a un grand espace désert entre le dernier rang de fidèles et le bas de l’église, je me suis autorisé à prendre une photo de la nef, et puis bien vite et bien discrètement nous nous sommes éclipsés.

 

423 Rome, Case Romane

 

J’ai évoqué la maison de Jean et de Paul sur laquelle a été construite la basilique qui leur est consacrée. La basilique, en fait, est construite sur tout un groupe de maisons qui ont été fouillées et qui sont ouvertes à la visite (musée des "maisons romaines", soit "Case Romane"). Mais, évidemment, quoique la visite soit payante et que nous acquérions en outre le livret qui est en vente, la photo est interdite. Mais, ô miracle, sans que je le veuille (qui en douterait ?), ma carte mémoire a fixé l’image d’une fresque. Il y en a bien d’autres, magnifiques, mais le miracle ne s’est pas reproduit. Peut-être parce que la personne qui nous surveillait en nous suivant partout devait être une mécréante que les saints protecteurs de ces lieux n’ont pas voulu gratifier de la vue d’un tel miracle.

 

Après cette visite, nous sommes retournés aux Santi Quattro Coronati, comme je l’ai dit, mais –comme je l’ai dit aussi– j’en parlerai une autre fois.

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Published by Thierry Jamard
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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 23:08

415a Rome, Santa Francesca Romana

 

Deux églises ont été aménagées dans des temples païens du forum, et nous ne les avons pas encore visitées. Erreur à réparer au plus vite. Nous voici donc à Santa Francesca Romana. Ici se trouve le temple dédié à Vénus et à Rome par l’empereur Hadrien en 135. Hadrien lui-même avait voulu en être l’architecte, mais Apollodore de Damas, l’architecte en titre de Trajan, l’empereur précédent, lui a reproché en se moquant que si les statues gigantesques assises qu’il avait placées dans des niches trop basses voulaient se relever, elles se fracasseraient le crâne. Or il avait déjà osé critiquer le goût d’Hadrien. Trop, c’est trop : Hadrien le fit exécuter. C’est dans ce temple, plus précisément dans la partie tournée vers le forum –temple de Rome– que le pape saint Paul Premier a décidé d’établir une église dédiée aux saints Pierre et Paul.

 

Quelques mots des papes dont je vais parler.

– D’abord, Étienne II (752-757). Ce pape a aidé Pépin le Bref de son influence, puis il l’a couronné à Saint-Denis en 754.

– Lorsqu’il a été malade, en 757, son propre frère, sans attendre sa mort, a pris sa succession sous le nom de Paul I (757-767), et a poursuivi l’amitié avec Pépin le Bref afin de stabiliser et d’augmenter les États pontificaux.

– Clément VI (1342-1352), c’est une autre époque. La papauté est en Avignon depuis 1309. Lui, Pierre Roger de son nom, est un moine bénédictin français qui, en 1348, achète Avignon à la reine Jeanne I de Naples, afin de ne pas résider en terre étrangère. Prodigalité et népotisme lui ont été gravement reprochés par le clergé et par son entourage. Il est enterré en France, à La Chaise-Dieu.

– Grégoire XI (1370-1378) est également français. Je le trouve dans mon répertoire des papes sous le nom de Pierre Roger de Beaufort, mais rien ne me dit s’il est de la même famille que Clément VI. C’est lui qui rapatriera le Saint-Siège à Rome un an avant sa mort. Et il est enterré ici, à Sainte Françoise Romaine.

 

Je reviens à cette basilique. Du temps du pape Grégoire V (996-999), elle change de saints patrons et elle est dédiée à la Vierge en remplacement de Santa Maria Antica, sous le nom tout à fait logique de Santa Maria Nuova. C’est le cardinal Pierre Roger de Beaufort, ce futur pape Grégoire XI, qui en 1352 demande au pape de l’époque, Clément VI, que la basilique et le monastère qui y est lié soient confiés aux bénédictins de Monte Oliveto Maggiore (nous avons visité ce monastère le 27 octobre et avons été enthousiasmés), ce que cet ex-moine bénédictin lui accorde. Et voilà pour l’histoire.

 

415b Rome, Santa Francesca Romana

 

Il n’y aurait pas eu à aller bien loin pour trouver des colonnes antiques comme dans tant d’autres églises romaines qui ont pillé les temples païens, mais ce n’est pas le cas ici. Comme on le voit, l’ambiance de cette église est bien différente de celles que nous avons visitées ces derniers temps.

 

415c Rome, Santa Francesca Romana

 

Le plafond à caissons date de 1612. L’un des "caissons" représente sainte Françoise Romaine. Dans celui-ci, on voit la Vierge à l’Enfant, entourée de sainte Agnès et de sainte Cécile. Évidemment, sur ma photo réduite on ne voit pas les détails, et d’ailleurs au naturel non plus parce qu’on est loin du plafond, mais je peux dire ce que j’ai découvert en regardant ma photo en "qualité originale" et agrandie. Le Petit Jésus est adorable, avec une frimousse de poupée. Il est tout nu, et Marie le tient assis sur sa main droite en lui prenant un pied dans sa main gauche.

 

415d1 Rome, Santa Francesca Romana

 

415d2 Rome, Santa Francesca Romana

 

La mosaïque de l’abside date, comme le clocher, de 1161. C’est une Vierge à l’Enfant entre saint Jacques, saint Jean, saint Pierre et saint André. Déjà, les personnages ont acquis cette raideur, ce hiératisme, des représentations byzantines. Mais en même temps, les couleurs sont vives, variées mais avec unité, surtout au sommet de la voûte, avec la représentation des ombres, et cela est encore un reste de l’art de l’Antiquité. Il est donc intéressant de voir là une œuvre de transition.

 

415e Rome, Santa Francesca Romana

 

Ces pierres sont très curieuses. Il me faut parler de Simon le Magicien, ou plutôt laisser les Actes des Apôtres (VIII, 9-24) le faire à ma place pour commencer. "Il y avait auparavant dans la ville un homme nommé Simon, qui, se donnant pour un personnage important, exerçait la magie et provoquait l’étonnement du peuple de la Samarie. Tous, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, l’écoutaient attentivement, et disaient : Celui-ci est la puissance de Dieu, celle qui s’appelle la grande. Ils l’écoutaient attentivement, parce qu’il les avait longtemps étonnés par ses actes de magie. Mais, quand ils eurent cru à Philippe, qui leur annonçait la bonne nouvelle du royaume de Dieu et du nom de Jésus-Christ, hommes et femmes se firent baptiser. Simon lui-même crut, et, après avoir été baptisé, il ne quittait plus Philippe, et il voyait avec étonnement les miracles et les grands prodiges qui s’opéraient. Les apôtres, qui étaient à Jérusalem, ayant appris que la Samarie avait reçu la parole de Dieu, y envoyèrent Pierre et Jean. Ceux-ci, arrivés chez les Samaritains, prièrent pour eux, afin qu’ils reçussent le Saint-Esprit. Car il n’était encore descendu sur aucun d’eux ; ils avaient seulement été baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent le Saint-Esprit. Lorsque Simon vit que le Saint-Esprit était donné par l’imposition des mains des apôtres, il leur offrit de l’argent, en disant : Accordez-moi aussi ce pouvoir, afin que celui à qui j’imposerai les mains reçoive le Saint-Esprit. Mais Pierre lui dit : Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait à prix d’argent ! Il n’y a pour toi ni part ni lot dans cette affaire, car ton cœur n’est pas droit devant Dieu. Repens-toi donc de ta méchanceté, et prie le Seigneur pour que la pensée de ton cœur te soit pardonnée, s’il est possible ; car je vois que tu es dans un fiel amer et dans les liens de l’iniquité. Simon répondit : Priez vous-mêmes le Seigneur pour moi, afin qu’il ne m’arrive rien de ce que vous avez dit". De là vient ce que l’on appelle "simonie", à savoir la vente d’indulgences, de charges sacerdotales, etc. Arrivé à Rome, Simon intervient avec sa magie auprès de l’empereur Claude (41-54 après Jésus-Christ), puis devient le mage personnel de Néron (54-68). Parce qu’il vantait auprès de l’empereur ses pouvoirs supérieurs à ceux de l’apôtre, Néron ordonna une confrontation avec saint Pierre. Simon se mit à voler, comme un oiseau, au-dessus du forum. Saint Pierre s’est mis à genoux pour prier Dieu de lui donner la victoire, et il a prié tant et si longtemps que ses genoux se sont imprimés dans la pierre que l’on voit ici, mais Dieu a exaucé sa prière en faisant s’écraser Simon à l’endroit où 60 ou 70 ans plus tard s’élèverait le temple de Vénus et de Rome, et donc là où est aujourd’hui la basilique de sainte Françoise Romaine. On peut voir deux pierres parce que saint Paul se serait associé aux prières de saint Pierre et aurait lui aussi laissé l’empreinte de ses genoux.

 

415f Rome, Santa Francesca Romana

 

Je suis trop long, j’abrège. Ceci est une copie d’un tableau du Dominiquin (1581-1641) représentant la flagellation de saint André et datant de la dernière année de la vie de ce peintre. En arrière-plan de la scène du supplice, sur le parvis d’un monument de style romain à colonnes des gens assistent à ce spectacle, tandis que sur le côté gauche d’autres veulent aller s’en mêler, mais sont contenus par un centurion. Veulent-ils aller lyncher André, ou au contraire sont-ils scandalisés parce qu’eux-mêmes, peut-être, sont chrétiens ? Sans doute le peintre laisse-t-il volontairement le doute, chacun pouvant avoir sa propre interprétation. Noter l'enfant qui, à la vue de ce spectacle, se blottit dans les jupes de sa mère.

 

415g Rome, Santa Francesca Romana

 

Le pourquoi de cette femme nue, je l’ignore. Comme on le voit, un cadre a été peint autour d’elle, par conséquent aucun autre personnage ne me met sur la voie. Techniquement, ma photo n’est pas bonne, mais j’ai décidé de la publier quand même, tant le sujet paraît incongru dans cette église, et donc amusant.

 

415h Rome, Santa Francesca Romana

 

Je préfère montrer ainsi la crypte, sous l’autel. En effet, ce que l’on aperçoit sur la droite, au-dessus de l’autel, c’est le squelette de sainte Françoise Romaine dans son suaire, ou habillée de blanc, je ne sais pas, mais son visage et ses mains sont découverts, et c’est une vision terrible. Françoise, une aristocrate romaine, est née en 1384. Dès sa plus tendre enfance, elle fréquente cette basilique qui s’appelle encore Santa Maria Nuova. Mariée, mère de famille, elle perd ses deux filles, Évangelista et Agnès. Alors, vers l’âge de trente ans, elle décide de se vouer avec dix amies de la noblesse romaine à l’oblature, c’est-à-dire l’appartenance à la communauté des Bénédictins, mais en restant laïc et en vivant hors du monastère, marié ou non. C’est le premier noyau de la congrégation des Oblates. Dès lors, raconte-t-on, elle vivra accompagnée d’un ange et accomplira de nombreux miracles. Elle sera canonisée au dix-septième siècle et la basilique lui sera désormais consacrée.

 

416 Rome, le forum vu de S. Francesca Romana

 

De l’étroit parvis de l’église, on a une belle vue sur le forum, mais des grilles empêchent d’y accéder puisque de ce côté il n’y a pas de caisses pour acheter des tickets d’accès.

 

417a Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Un peu plus bas sur la Via dei Fori Imperiali, se trouve cette étroite et modeste façade par laquelle on a accès à la basilique des saints Côme et Damien (Santi Cosma e Damiano). En regardant les gravures antérieures au dix-septième siècle, on peut voir un magnifique campanile, léger, élégant, qui date du onzième siècle. Si on ne le voit plus aujourd’hui, ce n’est pas qu’un pape ou un cardinal ait voulu changer la physionomie de la basilique, mais en 1600 Rome a été secouée par un violent tremblement de terre qui a provoqué beaucoup de dégâts, et en particulier a jeté à bas ce clocher.

 

417b Rome, Santi Cosma e Damiano

 

417c Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Derrière le mur côté rue ne se trouve pas l’église, mais un porche menant vers cette cour ornée en son centre d’une belle fontaine contemporaine (en 1970 on a dû couper le grand palmier dont les racines mettaient en péril les murs des bâtiments et soulevaient le sol, et on l’a remplacé par cette fontaine de ciment qui intègre des éléments de pierre plus anciens), et c’est au fond de cette cour que se trouve l’entrée de l’église.

 

417d Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Là s’élevait à l’époque de la République (avant Jésus-Christ) un temple dédié à Jupiter Stator et, sur la droite, une maison close. J’ai parlé l’autre jour de l’empereur Maxence (306-312), membre d’une tétrarchie et qui régnait sur Rome, que Constantin a défait au pont Milvius grâce à l’intervention divine.

 

417e Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Cet empereur a perdu son fils Romulus, âgé de seulement cinq ans, en 307 (nous en avons parlé lors de la visite du Cirque de Maxence, sur la via Appia, le 16 janvier), et lui a fait construire un temple circulaire sur le forum, à la place du temple de Jupiter. Ce temple circulaire que l’on aperçoit sur la photo ci-dessus (prise à travers une vitre) est devenu le vestibule de la basilique que le pape saint Félix IV (526-530) a fait bâtir sur les dépendances du temple, derrière lui. Ces portes que l’on voit datent du quatrième siècle, et les moines en charge de cette basilique en possèdent la clé de bronze, qui fait encore de nos jours fonctionner la serrure.

 

Galien (vers 130- 201), né à Pergame (Bergama, en Turquie), étudie la médecine parce que son père a reçu dans un rêve la visite d’Asclépios, le dieu médecin. Il devient thérapeute dans le temple du dieu, il sera plus tard le médecin de l’école de gladiateurs (traumatologie) puis, à Rome, il donne des cours de médecine et d’anatomie et fait des démonstrations publiques, il pratique des interventions sur le cerveau et opère de la cataracte (avec une aiguille passée derrière le cristallin). Il devient le médecin personnel de l’empereur Marc-Aurèle (161-180) puis de son successeur Commode (180-192). Il soignera également Septime-Sévère (193-211). Brassens, dans Le Bulletin de santé, fait allusion à lui avec humour : "Hippocrate dit oui, c’est des crêtes de coq, et Galien répond non, c’est des gonocoques". C’est notamment dans la Bibliothèque de la Paix qu’il a donné ses conférences. Là avait été construite, à la même époque que le Colisée (73-74 après Jésus-Christ, du temps de Vespasien) la salle Flavia qui était la bibliothèque impériale. À la suite d’un incendie en 198, elle a été restaurée par Septime-Sévère et est devenue la Bibliothèque de la Paix où elle a accueilli les archives cadastrales de la ville, derrière le temple de Jupiter et en face du temple des jumeaux Castor et Pollux, les divinités guérisseuses.

 

Aussi, lorsque le pape voulut honorer les jumeaux médecins Côme et Damien, eut-il l’idée de placer leur basilique juste en face des Dioscures, leurs concurrents païens (qui, au sixième siècle, n’étaient plus leurs concurrents), et dans la bibliothèque même où avait exercé Galien. Ainsi, l’emplacement de cette basilique est hautement symbolique.

 

417f1 Rome, Santi Cosma e Damiano

 

417f2 Rome, Santi Cosma e Damiano

 

417f3 Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Côme et Damien sont, disais-je, des jumeaux. Originaires d’Arabie, ils se rendirent à Eges, en Cilicie (aujourd’hui Ayash, sur la côte sud de l’actuelle Turquie d’Asie Mineure), où ils pratiquèrent la chirurgie. Convertis au christianisme, ils soignaient les malades gratuitement, ce qui de nos jours permettrait de réduire le trou de la Sécu. Cela leur amenait une clientèle considérable, parmi laquelle les conversions étaient nombreuses. Or nous sommes à l’époque du terrible Dioclétien (284-305) et comme leurs soins s’accompagnaient de prosélytisme ils furent arrêtés ainsi que leurs frères Antime, Léonce et Euprepius par un préfet cruel et tout dévoué à son empereur, et furent sommés d’abjurer leur foi en sacrifiant aux dieux du paganisme. Malgré les horribles tortures auxquelles ils furent soumis, ils refusèrent tous de se soumettre et furent en conséquence décapités tous les cinq en 303. La nef est décorée de scènes de leur vie. Ci-dessus, ils guérissent une femme atteinte d’une maladie incurable ; l’histoire ne dit pas si la guérison est miraculeuse, ou si leur art médical est tel qu’ils savent guérir ce que d'autres médecins jugent incurable. Puis on les voit guérissant un dromadaire. Enfin, on les voit tous deux, avec leurs tuniques vertes et leurs manteaux violets, mains liées, traduits devant le préfet en furie par un centurion brutal.

 

417g1 Rome, Santi Cosma e Damiano

 

417g2 Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Dans cette église, le plus remarquable est la mosaïque de son abside, qui date de l’origine, 527-530. On peut voir ici les agneaux figurant les douze apôtres (on en compte dix, mais deux sont dissimulés par l’image de la Vierge sur le ciborium). Le Christ, au centre de la composition, est représenté au milieu de nuages bleus, rouges, orangés, ces couleurs du soleil couchant signifiant sa gloire. Il est vêtu d’une toge militaire sur laquelle il porte le manteau des lettrés. Si l’on regarde bien, on voit un fleuve qui coule à ses pieds, et les autres personnages sont en-deçà du fleuve. C’est le Jourdain, symbole du baptême et de la grâce divine, qu’il faut traverser pour parvenir jusqu’au Christ.

 

417g3 Rome, Santi Cosma e Damiano

 

417g4 Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Sur la partie gauche, on voit saint Damien présenté à Jésus par saint Paul et tout au bout, le pape saint Félix IV apporte son église en offrande à Jésus.

 

417g5 Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Du côté droit, c’est saint Côme qui est présenté par saint Pierre. Et au bout saint Théodore dans une chlamyde de la cour de Byzance sur laquelle est cousu un large carré pourpre distinguant les officiers et les magistrats de l’empereur Justinien (527-565). À propos de saintes Pudentiana et Praxède le 12 février, j’ai dit que l’usage pour faire un don à l’empereur ou pour en recevoir un de lui était de se couvrir les mains. On voit que c’est ce que fait Théodore, quant à Côme, à Damien et à Félix, ils rabattent un pan de leur manteau sur leur avant-bras et cachent la main qui porte l’église ou leur couronne. Ainsi, le Christ est présenté comme l’empereur, le maître suprême.

 

417h Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Sur l’arc triomphal, de chaque côté, il y avait dans le passé deux évangélistes avec deux anges. Mais lorsque le pape Clément VIII Aldobrandini (1592-1605) fit créer les chapelles latérales, cela a coûté la disparition d’un évangéliste de chaque côté, ce sont Marc et Matthieu qui en ont fait les frais. Ici, à droite, on voit l’aigle de saint Jean. En compagnie de ses deux anges, tenant dans ses serres son évangile, il flotte dans le ciel bleu et rouge comme celui du Christ.

 

À cette époque, après des siècles d’inondations du forum par le Tibre qui n’était pas canalisé, le forum était recouvert d’une énorme couche d’alluvions. Et comme personne n’envisageait qu’il puisse y avoir un quelconque intérêt à le dégager et à le visiter, la réfection de l’église a consisté à la remettre au niveau du sol, soit sept mètres plus haut que le forum et le temple de Romulus, tout en gardant les murs. Ainsi, quoique la hauteur sous plafond ait été nettement réduite, l’essentiel des mosaïques et des fresques a pu être sauvegardé. Mais parce que le plan était augmenté de chapelles latérales, ce "raccordement" a entraîné la destruction des parties de jonction.

 

417i1 Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Legrand autel baroque est du dix-septième siècle. Il a hérité ses colonnes de marbre africain du baldaquin de l’ancien autel du niveau inférieur. Le ciborium (le tabernacle) est en ébène, marbre et bronze, avec une petite croix en ivoire que l’on devine sur ma photo.

 

417i2 Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Dès l’origine, il y avait une icône de la "Mêter tou Theou", en grec la Mère de Dieu, qui s’est rapidement couverte d’ex-voto. Au quatorzième siècle, on la remplaça par une copie, la "Vierge du Salut". Cette icône, comme sa copie, représentait la Vierge assise sur un trône mais, pour l’adapter au nouvel autel, on en a coupé la partie inférieure… En 1651, des couronnes d’or finement ciselées ont été ajoutées sur la tête de Marie et sur celle de l’Enfant Jésus, mais elles ont été volées le 29 novembre1988. Un vieux poème en vers latins de Joachim de Fiore (1130-1202), un Calabrais dit "le Prophète" qui fonda un monastère à Flora, fait parler cette Vierge à saint Grégoire. Il y a quatre saints de ce nom, tous papes, mais il s’agit très probablement de Grégoire I le Grand (590-604), qui a voulu le transfert des reliques des saints martyrs médecins dans la basilique qui leur était consacrée. J’ai le texte latin de ce poème, la traduction ci-dessous est de moi.

 

La Vierge Marie

Holà, toi ! Où vas-tu si vite, téméraire porte-clé ? Holà ! Arrête.

 

Saint Grégoire

Quelle est cette voix qui frappe mes oreilles ? Quel impie n’hésite pas à m’agresser de sa langue insolente, moi, qui porte le sceptre et la puissance du roi du ciel ?

 

La Vierge Marie

Arrête ! Tourne les yeux, vénère qui t’appelle.

 

Saint Grégoire

Ô chose incroyable ! Ô prodige ! Une image émet des paroles ! Mais peut-être un songe trompe-t-il mes sens endormis ? M’appelles-tu, ô représentation ? Je la vois, celle-ci, qui remue les lèvres et qui baisse la tête. Qu’est-ce que tu veux, image ? Qu’il me soit permis, image, de connaître ton nom.

 

La Vierge Marie

La sainte Mère de ton Seigneur t’est-elle donc inconnue, Grégoire ? […]

 

Saint Grégoire

Pardonne sa faute, image admirable, à qui ne savait pas, Vierge Marie que jamais encore je n’ai vue. Jamais encore je ne t’ai entendue parler : qui a déjà vu un tel prodige ?

 

La Vierge Marie

Je veux bien te pardonner. Mais garde bien en tête désormais que tu dois des paroles de salutation".

 

417j Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Ce candélabre roman torsadé destiné à recevoir le cierge pascal date du douzième siècle. À la base, deux petits lions très amusants.

 

417k Rome, Santi Cosma e Damiano

 

Il y a encore mille merveilles à voir dans cette basilique, l’orgue par exemple. Mais il faut bien terminer, j’ai déjà été bien trop long. Je finirai donc par ce Christ extrêmement curieux et rare. Il s’agit d’un "Kyrios" (en grec, un Seigneur, cf. "Kyrie, eleison") byzantin du huitième siècle. Il porte une couronne ainsi que la "dalmatique", cette robe des empereurs byzantins, signifiant par là qu’en croix, il est le roi de l’univers. Cette représentation du Christ, en croix mais vivant et régnant, change radicalement du Christ presque nu et mort dans la douleur que l’on voit partout, même si les attitudes, les expressions, la position même, varient d’une représentation à l’autre.

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Published by Thierry Jamard
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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 22:11

412a Rome, San Bartolomeo

 

Maintes fois, nous avons tenté de visiter l’église San Bartolomeo all’Isola (Saint Barthélémy en l’Île), cette grande église sur l’île du Tibre, mais toujours nous l’avons trouvée fermée. Aujourd’hui, de nouveau, nous tentons notre chance et, ô miracle, elle est ouverte. Son clocher, comme beaucoup d’autres à Rome, date du douzième siècle, mais elle a été bâtie pour accueillir le corps de saint Barthélémy, l’apôtre qui avait été écorché vif, que l’on a apporté en 873.

 

412b Pinelli, San Bartolomeo all'Isola

 

J’ai déjà eu l’occasion de la photographier et d’en publier l’image dans mon blog. Je préfère donc, aujourd’hui, la montrer telle qu’on la voit depuis le Ponte Cestio qui relie l’île à la rive droite (quartier du Trastevere), et comme la représente Achille Pinelli. Je ne peux pas dire qu’elle soit splendide, mais sa position dans l’île, l’ambiance autour d’elle, ou je ne sais quoi d’autre, lui donne un charme certain.

 

412c Rome, San Bartolomeo

 

Ce n’est certes pas sa nef, très sombre, qui m’a enchanté. Comparée à celle de beaucoup d’églises hors de Rome, elle est assez belle, mais à côté de bien des églises romaines elle est assez quelconque. Toutefois, ses 24 colonnes de granit proviennent d’un temple païen. Sur ma photo, on distingue de loin une sorte de cylindre dans l’obscurité, au pied des quelques marches qui montent à l’autel.

 

412d Rome, San Bartolomeo

 

C’est la margelle d’un puits profond, puisqu’il descend à 12 mètres sous le sol de l’église. Il a été creusé dans le fût d’une colonne antique (ce qui explique que son diamètre soit petit pour un puits, même s’il est énorme pour une colonne). Cette pièce de marbre n’a pas seulement été évidée, elle a été sculptée au douzième siècle à l’effigie de saints.

 

412e Rome, San Bartolomeo

 

Quand nous étions enfants, quatre années de suite –de 1955 à 1958– nos parents nous ont emmenés en vacances dans une maison louée en Catalogne, à Palamós, distant de quelques kilomètres seulement de Palafrugell. Si j’évoque cela, c’est parce que ce Christ mutilé provient de l’église San Marti de Palafrugell qui a été incendiée pendant la guerre civile d’Espagne. La notice placée devant cette vitrine ne va pas plus loin dans ses explications, or il aurait été intéressant de savoir comment cet objet avait échoué là.

 

412f Rome, San Bartolomeo

 

Aucune explication non plus concernant cette icône. Les caractères sont cyrilliques, mais ni Natacha, ni encore moins moi, n’avons pu déterminer de quelle langue il s’agit. Le mot à gauche de la tête ressemble suffisamment au mot russe pour qu’on comprenne (même moi !) qu’il signifie "saint", mais le nom du saint est indéchiffrable pour nous, quelque chose comme Voïtikh... En tous cas, ce n’est pas un personnage connu.

 

412g Rome, San Bartolomeo

 

Cette autre icône au dessin très chargé, en revanche, est légendée en italien, ce qui rend très certaine l’identification de son origine. En dessous du Christ représenté siégeant dans un cercle et entouré des vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, un grand bandeau dit "à travers la grande tribulation". Plus bas, au-dessus d’une tour qui s’effondre, des bâtiments encadrent un homme derrière des barreaux, et sur le toit de ces bâtiments il est écrit "Le Christ dit Je suis la lumière du monde". Je ne suis pas capable d’interpréter tout ce que représente cette icône, mais j’aime la façon naïve dont sont représentés les personnages et les décors, la profusion des images, les couleurs.

 

412h Rome, San Bartolomeo

 

J’aime bien, également, ce tableau dont le style est radicalement différent et qui représente la Visitation, je suppose, parce que la position des deux femmes, Marie et Élisabeth, est la même que dans le célèbre tableau de Ghirlandaio, au Louvre. Toutes deux portent des vêtements qui peuvent se rapporter à leur époque, tandis que les deux femmes sur la gauche sont en vêtements contemporains du peintre, ce qui peut signifier qu’elles ne font pas partie de la scène, qu’elles sont de passage. Quant aux deux hommes, à l’arrière-plan, sur les marches de la maison… L’un peut être Zacharie, le mari d’Élisabeth, puisque ce couple était âgé et n’avait plus l’espoir d’avoir un enfant, mais qui accueille-t-il, je n’en sais rien. Quant aux montagnes, tout au fond, et le paysage dans son ensemble, ils évoquent plus la campagne romaine que la région de Jérusalem (Zacharie et Élisabeth vivaient à Ein Kerem, près de Jérusalem, et Joseph et Marie à Nazareth, dans le nord du pays).

 

412i Rome, San Bartolomeo

 

Et puis il y a cette Vierge à l’Enfant. Jésus a l’air d’un adulte, la trentaine, mais en réduction dans les bras de Marie. Mais le regard de Marie est merveilleux. Que de tristesse et de foi, dans ce regard !

 

413a1 Rome, San Crisogono

 

Sur la vision de cette belle fresque, nous ressortons de l’église, franchissons le Ponte Cestio et suivons la via della Lungaretta qui, dans l’Antiquité, était le début de la via Aurelia, laquelle allait jusqu’en Gaule en longeant la côte. En quelques minutes, nous arrivons à San Crisogono (Saint Chrysogone).

 

413a2 Vasi, San Crisogono

 

La représentation qu’en donne Giuseppe Vasi laisse voir que l’espace était beaucoup plus dégagé de son temps, au dix-huitième siècle. L’histoire de saint Chrysogone, soldat de l’armée romaine, fait état de sa prédication à Rome à la fin du troisième siècle et au début du quatrième, où il aurait converti beaucoup de gens, parmi lesquels sainte Anastasie et saint Rufin. Cela lui aurait coûté d’être arrêté par l’empereur Dioclétien et condamné à la décapitation. Il aurait été exécuté à Aquileia, très loin de Rome, du côté de Trieste, près de l’actuelle frontière de Slovénie, avec Anastasie et Rufin comme compagnons de martyre. Et à Aquileia on trouve un sarcophage sur lequel est gravé son nom. Par ailleurs, les archives épiscopales de la ville le citent dans la liste de ses évêques. Il faudrait supposer que ce soldat ait été évêque et ait eu une action missionnaire à Rome. Ce n’est pas impossible, il a pu être en garnison à Rome (aux portes de la ville, les soldats en armes ne pouvant y pénétrer), et convertir des gens, soit collègues militaires, soit lors des permissions, soit encore après avoir pris sa retraite. Puis il serait allé à Aquileia dont il serait devenu l’évêque. Surpris alors dans ses fonctions épiscopales, il aurait été exécuté. Mais certains pensent qu’il n’y a pas de lien entre les deux, saint Chrysogone ayant toute son histoire sur Rome, jusqu’à sa condamnation capitale, et par ailleurs un évêque portant le même nom aurait résidé dans le nord du pays, en Vénétie.

 

413b Rome, San Crisogono

 

Cette église trouve son origine au cinquième siècle. Mais c’est au douzième siècle qu’elle a reçu sa forme actuelle, avec ses vingt-deux colonnes de granit oriental qui ont été récupérées sur des temples païens et son clocher, même si elle a encore été assez profondément modifiée au dix-septième siècle par le cardinal Scipione Borghese, dont on retrouve partout le monogramme et le nom. Notamment, c’est de son temps qu’ont été ajoutés aux colonnes antiques ces volumineux et curieux chapiteaux en stuc et qu’a été monté le plafond à caissons. Passons sur la mosaïque de l’abside qui date du treizième siècle mais qui, à mon avis, ne vaut pas celles de plusieurs autres églises de Rome.

 

413c Rome, San Crisogono

 

Le sol, lui, me paraît plus original. Ces grands 8 rappellent le travail des Cosmates dont il est contemporain (il date du treizième siècle), mais ici il s’agit non pas d’un appareillage de marbres multicolores, mais de mosaïques, chaque cercle central représentant un dessin particulier.

 

413d Rome, Saint Chrysogone

 

Et pour changer un peu, voici une fresque moderne. Je ne sais qu’en penser. Je ne la trouve pas affreuse, mais je n’y vois aucune inspiration pieuse. C’est curieux, dans des genres extrêmement différents, je ressens que les auteurs de mosaïques du quatrième ou du neuvième siècle, les auteurs de fresques du Moyen-Âge, et puis les peintres de la Renaissance ou de l’époque classique, les sculpteurs, tous ces gens avaient la foi. Peut-être était-ce le cas de l’auteur de ce Christ, mais il ne l’a pas fait passer dans son œuvre. Par ailleurs, je trouve que tous les styles que j’ai cités précédemment coexistent sans choquer, et là, soudainement, j’ai l’impression que cette peinture n’est pas à sa place. Mais tout cela n’est que mon impression personnelle, je ne veux pas m’ériger en critique d’art, encore moins en juge des consciences.

 

413e Rome, San Crisogono

 

Passons vite sur la richesse des décorations (gâchée par les gros câbles électriques qui courent partout). Ces scènes de la vie de saint Chrysogone se trouvent tout autour de l’abside.

 

413f Rome, San Crisogono

 

Cette peinture semble représenter la Sainte Trinité, avec Dieu le Père à droite, portant l’Agneau sur ses genoux, Jésus appuyé sur sa croix, et le Saint Esprit symbolisé par cette colombe qui rayonne. La disposition du sujet n’est pas banale, en général le Père siège en majesté, ou sa main apparaît dans un nuage au-dessus de la tête du Fils.

 

413g Rome, San Crisogono

 

Ici, c’est la Vierge qui est en majesté, entourée des Trinitaires et d’anges portant la même croix que les religieux. Je trouve intéressante cette composition, et en particulier les deux petits angelots en bas à gauche qui semblent étrangers à la piété ambiante et jouent tranquillement dans leur coin.

 

413h-Rome--Saint-Chrysogone.jpg

 

Mais surtout, avant de quitter l’église, je voudrais montrer la parure du chœur. Sur ma photo de la nef, on aperçoit que le chœur est entouré d’une sorte de paroi semi-circulaire sombre. Il s’agit d’un travail en bois sculpté datant du dix-huitième siècle, dont je montre ici un détail de la partie supérieure. Ce même motif, très fin, très élégant, se répète tout autour. Le personnage de gauche, à la chevelure courte et frisée, semble vouloir représenter un Noir.

 

413i Rome, San Crisogono

 

Lorsque nous quittons l’église pour nous rendre à la sacristie, en haut du mur dans le dos de la personne qui nous accueille aimablement et auprès de qui nous achetons un livret sur San Crisogono, que vois-je ? cette mosaïque de l’Ordre de la Sainte Trinité dont nous avons déjà vu le modèle à San Carlo le 7 février, emblème des Trinitaires qui se sont donné pour mission la délivrance des esclaves. Cette mosaïque du vingtième siècle me confirme donc dans l’idée qu’autour du chœur chaque ange est encadré par un esclave blanc et un esclave noir, l’un et l’autre affranchis ou soignés par les Trinitaires.

 

413j Rome, San Crisogono

 

Il serait long et fastidieux de montrer en détail chacun des objets contenus dans ces vitrines, mais un coup d’œil de loin permet d’apprécier les richesses qu’elles contiennent, avant de descendre dans les entrailles de l’église paléochrétienne.

 

414a Rome, San Crisogono, église paléochrétienne

 

Je disais en commençant que les origines de cette église dataient du cinquième siècle. Elle a été modifiée au huitième siècle. L’église actuelle n’en est pas la modification, c’est une nouvelle construction au-dessus de l’ancienne. Nous sommes à cinq mètres sous le sol de la "nouvelle" église, qui a entraîné au douzième siècle l’abandon de celle où nous sommes maintenant. L’abandon et l’oubli. Et puis, en 1908, des fouilles qui se sont poursuivies jusqu’en 1928 ont redécouvert cette église paléochrétienne, qui a alors été dégagée. Ce que l’on voit ici, c’est le mur de son abside du cinquième siècle.

 

414b Rome, San Crisogono, église paléochrétienne

 

Lorsque l’on se promène, on a presque l’impression de visiter une catacombe, mais il n’en est rien, et je trouve particulièrement émouvant de me trouver dans ce lieu de culte très ancien, qui n’a pas subi les aménagements et embellissements des siècles suivants. Les dernières modifications sont du huitième siècle.

 

414c Rome, San Crisogono, église paléochrétienne

 

On a vu un sarcophage décoré de dessins en ondes dans une niche, maintenant en voici un autre le long d’un mur. Il date du troisième siècle après Jésus-Christ et représente le défunt dans une conque entourée de deux tritons au milieu de scènes tout à fait païennes. Nous avons été abordés, devant ce sarcophage, par une touriste canadienne d’Ottawa qui ne disposait d’aucune information sur cette église primitive. Et en effet, nul panneau explicatif ne dit ce que l’on voit et si, comme elle, on passe un mois en Europe, il est impossible d’acheter partout, comme nous le faisons, des documentations, sous peine de voir l’avion du retour s’abîmer en mer sous la surcharge. Cela nous a donné le plaisir d’une petite conversation internationale.

 

414d Rome, San Crisogono, église paléochrétienne

 

Je terminerai cette visite de San Crisogono en montrant un échantillon des fresques du huitième siècle, malheureusement assez abîmées, qui décoraient les murs. Ici, c’est saint Benoît qui guérit le lépreux en le bénissant.

 

Une autre montre Chrysogone, dans la tunique blanche et le manteau rouge bordé d’une bande, tenue des cavaliers romains, encadré de sainte Anastasie et de saint Rufin. Nous nous remplissons les yeux avant de regagner notre camping-car dans une banlieue beaucoup moins esthétique.

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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 00:37

410a1 Rome, Santa Maria in Via Lata

 

Notre balade d’aujourd’hui ne comportait aucune visite précise. Nous nous promenions le nez en l’air. Et puis, passant en fin de journée dans le bas du Corso, non loin de la piazza Venezia, nous avons pensé qu’il pourrait y avoir quelque chose d’intéressant dans l’église Santa Maria in Via Lata. Déjà, il vaut la peine d’essayer de prendre du recul pour apprécier sa façade dessinée par Pierre de Cortone, et construite entre 1658 et 1662. Je dis "essayer", parce que le Corso est une rue plutôt étroite.

 

410a2 Rome, Vasi, S. Maria in Via Lata

 

Or le nom de cette église signifie Sainte Marie sur le rue large. C’est qu’encore à l’époque de Giuseppe Vasi (1710-1782), auteur de la gravure ci-dessus, la rue avait une ampleur qu’elle a perdue aujourd’hui. L'église est, en fait, infiniment plus ancienne que sa façade, puisque bâtie au quatrième siècle par l’empereur Constantin et consacrée par le pape saint Sylvestre là où avaient vécu saint Pierre, saint Paul et saint Luc.

 

 

410b Rome, Santa Maria in Via Lata 

410c Rome, Santa Maria in Via Lata

 

Sans être exceptionnelle de splendeur, sans vraiment justifier un détour, Santa Maria in Via Lata est assez belle, avec son pavement assorti à ses colonnes. Mais, surtout, nous sommes à moins de cent mètres du palais d’Aste qu’avait acheté Lætitia Ramolino épouse Bonaparte, la mère de Napoléon, lorsque son fiston empereur a été envoyé pourrir à Sainte-Hélène par la perfide Albion, palais appelé désormais Palazzo Bonaparte. Elle y a vécu jusqu’à sa mort, en 1836. Santa Maria était sa paroisse.

 

410d1 Rome, Santa Maria in Via Lata

 

410d2 Rome, Santa Maria in Via Lata

 

On ne peut donc s’étonner de trouver sur le sol de l’église la pierre tombale de Joseph Napoléon Bonaparte (1824-1865), né à Philadelphie, fils de Charles et de Zénaïde. Ni son buste dans une chapelle latérale.

 

410e Rome, Santa Maria in Via Lata

 

Et, dans la même chapelle, de l’autre côté, on trouve le monument funéraire et le buste de Zénaïde. Elle est une nièce de Napoléon Premier, fille de son frère Joseph. Elle a épousé son cousin Charles, lui aussi neveu de l’empereur, fils de son frère Lucien. Le couple, marié en 1822, est parti vivre à Philadelphie et a eu trois enfants, dont celui qui est enterré ici est l’aîné.

 

410f Rome, Santa Maria in Via Lata

 

Avant de quitter cette église, une halte devant ce Christ impressionnant. Je n’admire pas son pagne qui ressemble au chèche de Yasser Arafat, mais j’aime l’idée réaliste de l’artiste qui représente une mèche de cheveux qui pend (quand il est en vie, Jésus a les cheveux longs, mais sur la croix pas une mèche ne dépasse), et puis il a été flagellé, il est tombé sur le chemin de croix, et l’on ne représente généralement que les stigmates, le sang ne s’écoulant que de son flanc, des quatre clous, et sous la couronne d’épines. Ici, il y a du sang sur son torse, sous son bras gauche, et ses deux genoux sont écorchés. Je ne suis pas en train de réclamer une représentation gore, avec de la peinture rouge partout comme dans un film d’horreur, mais ou bien le Christ doit être stylisé, à peine figuratif, ou bien il faut un minimum de réalisme. C’est, aussi, ce que j’aime dans la célèbre Pietà de Michel-Ange dans la basilique Saint-Pierre. Les artistes ne se privent pas de représenter des martyrs décapités, ou au milieu des flammes de leur bûcher, etc., mais le Christ est épuré.

 

411a1 Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Telle est mon opinion, mais n’épiloguons pas. En sortant de Santa Maria in Via Lata, et après avoir fait nos photos de la façade, nous nous disons que, puisque nous sommes dans le coin, ce serait le moment de visiter dans la rue parallèle, à deux cents mètres à peine, la basilique Santi Dodici Apostoli, les 12 Saints Apôtres. Cette église, qui remplace un ancien lieu de culte voulu par l’empereur Constantin, a été construite au sixième siècle pour accueillir les reliques de saint Philippe et de saint Jacques le Mineur, mais son portique à neuf arches a été construit entre 1474 et 1481 par Julien della Rovere, futur pape Jules II (1503-1513).

 

411a2 Rome, Pinelli, SS Dodici Apostoli 

Hé oui, ici encore je manque de recul. Quand la focale normale est de 31 ou 32mm, un grand angle de 18mm me semblait raisonnable. Je me rends compte que pour des monuments de grande taille, dans des villes anciennes dont les rues sont étroites, ce n’est pas suffisant. Heureusement, nous avons acheté un certain nombre de livres d’artistes qui ont représenté Rome. Ici, c’est une aquarelle d’Achille Pinelli.

 

411a3 Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Comme on pouvait s’en apercevoir, en bien petit, sur ma photo de la façade, comme on le distingue nettement sur l’image de Pinelli, et comme je le montre en gros ici devant le clocher, les saints apôtres sont représentés, en compagnie de Jésus, en statues monumentales sur le toit de la basilique. Il en est de même à Saint-Pierre du Vatican, à Saint Jean de Latran et dans plusieurs autres églises de Rome. Ce qui a fait dire à Joseph Brodsky, ce philosophe et poète russe émigré aux États-Unis après avoir été chassé d’Union Soviétique, qu’à Rome, des statues poussent sur les toits des églises.

 

411a4 Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Alors il faut que j’en montre au moins une en gros plan. Ces statues sont l’œuvre de Carlo Rainaldi et ont été réalisées au milieu du dix-septième siècle.

 

411b1 Rome, Santi Dodici Apostoli

 

411b2 Rome, Santi Dodici Apostoli

 

411b3 Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Ces trois lions datent du haut Moyen-Âge. Les deux premiers, du douzième siècle, encadrent l’entrée de la basilique, le troisième est du treizième siècle et il est placé lui aussi sous le porche mais sur le côté. Je les trouve pas mal, ces braves bêtes, et comme elles sont en surnombre j’aurais bien demandé si je ne pourrais pas en emporter une, mais j’ai pensé que ce serait trop lourd et trop encombrant dans le camping-car.

 

411c Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Soyons sérieux. Voici la nef de cette grande basilique. Il faut reconnaître que ce n’est pas aussi spectaculaire que dans d’autres églises de Rome.

 

411d1 Rome, Santi Dodici Apostoli

 

En revanche, la voûte de la grande nef, décorée en 1706 par le même artiste que l’église du Gesù, et qui représente le Triomphe de l’Ordre des Franciscains, est assez grandiose. Mais je n’aime pas du tout ce genre de peinture…

 

411d2 Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Et si, à vrai dire, je n’aimerais pas avoir cette représentation (dix-huitième siècle) de la chute des anges rebelles dans mon salon, et prendre le thé et les petits gâteaux en la contemplant, dans le faste de cette basilique je trouve que cela va bien. Et puis c’est assez admirable cet effet de trompe-l’œil, car il fait croire que, devant un ciel peint, des sujets en stuc sculptés hors du cadre sont précipités dans le vide. Il n’y a aucun relief, aucun stuc, aucune sculpture, tout est peint. Même vu au naturel, dans l’église, ce n’est pas évident. En conclusion, j’aime bien.

 

411e Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Comme dans la plupart de ces églises très anciennes, il y a une crypte, qui est très impressionnante avec son dédale de chapelles entre les colonnes et ses multiples fresques. Ici, cette partie en demi-cercle se trouve sous l’abside.

 

411f Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Cette photo de la coupole au-dessus du chœur de la basilique est prise depuis l’escalier qui descend vers la crypte.

 

411g Rome, Santi Dodici Apostoli

 

J’ai dit, au début, que le pape avait voulu cette basilique, à la place de l’église de Constantin, pour y placer les reliques de saint Philippe et de saint Jacques le Mineur, qu’il venait de recevoir. Voici donc le sarcophage dans lequel elles sont conservées. Indépendamment du gros écriteau placé sur la tombe, le sarcophage est gravé d’une inscription en latin qui dit "Ici ont été réunis les corps des saints apôtres Philippe et Jacques le Mineur".

 

411h Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Cette église, et surtout dans sa crypte, contient beaucoup de belles choses. Je ne trouve pas que cette Vierge fasse en elle-même partie des plus remarquables, mais j’ai choisi de la montrer en raison de sa signification. En effet, près d’elle une inscription en langue espagnole donne une explication. "Cette image de la Vierge pleine de grâce des Trente-Trois, réplique de celle qui est vénérée dans le sanctuaire cathédrale de Florida (Uruguay), bénie par Sa Sainteté Jean-Paul II, fut intronisée sur cet autel le 25 octobre 1994. Sa fête liturgique est célébrée le 8 novembre". Lorsque, le 25 août 1825, les "Trente-Trois Orientaux" proclamèrent l’indépendance de l’Uruguay, ils allèrent se prosterner devant cette statue de la Vierge (ou plutôt devant son original, à Florida), et depuis elle est la patronne du pays. Cette copie est donc, pour la colonie uruguayenne de Rome, un peu de la terre de leur pays.

 

411i Rome, Santi Dodici Apostoli

 

J’ai parlé des fresques nombreuses qui ornent la crypte. Voici le Bon Pasteur, en tunique et en manteau de pourpre, comme les empereurs romains. De chaque côté, un homme en toge –je suppose qu’ils figurent des apôtres, peut-être Philippe et Jacques– recueillent dans leurs mains quelque chose qui tombe du ciel. Il semble que ce soit de l’eau, mais on ne peut la garder dans les mains. Il y a eu, au temps de Moïse, la manne qui tombait du ciel dans le désert, mais ici, malgré la présence d’un palmier, on a plutôt l’impression d’un paysage verdoyant. Alors est-ce la grâce qu'ils reçoivent du Ciel ? Je n’ai donc pas l’explication de cette fresque, mais la représentation me plaît bien.

 

411j1 Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Je donne cette photo d’une autre chapelle prise d’un peu plus loin pour montrer que les murs sont entièrement peints et donnent une impression de chaleur. Mais de là on voit mal le dessin de la fresque centrale.

 

411j2 Rome, Santi Dodici Apostoli

 

La voici donc en plus gros plan. "Ils virent des charbons ardents posés, un poisson posé dessus, et du pain (Jean, 21)", dit la légende peinte en arc de cercle au-dessus des têtes. Et l’évangile de saint Jean, au chapitre 21, raconte en effet la pêche miraculeuse et l’apparition de Jésus ressuscité. Les disciples le reconnaissent, et Pierre se jette à l’eau pour aller vers lui. Les autres viennent avec la barque. "Lorsqu'ils furent descendus à terre, ils virent là des charbons allumés, du poisson dessus, et du pain. Jésus leur dit : ‘Apportez des poissons que vous venez de prendre’. Simon Pierre monta dans la barque, et tira à terre le filet plein de cent cinquante-trois grands poissons ; et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne se rompit point. Jésus leur dit : ‘Venez, mangez’. Et aucun des disciples n'osait lui demander : ‘Qui es-tu ?’ sachant que c'était le Seigneur. Jésus s'approcha, prit le pain, et leur en donna ; il fit de même du poisson. C'était déjà la troisième fois que Jésus se montrait à ses disciples depuis qu'il était ressuscité des morts".

 

411k Rome, Santi Dodici Apostoli

 

Avant de sortir de l’église précédente, j’ai montré un Christ en croix. Alors ici, remontant de la crypte, je m’arrête un instant devant celui-ci, qui est frappant, lui aussi. D’abord, sans doute, parce qu’il est placé devant un fond bleu qui fait ressortir de façon dramatique son corps distendu. Dans le supplice de la croix, on meurt par étouffement et, la mort étant retardée si le supplicié se donne un peu d’air en s’appuyant sur ses pieds, les soldats ont brisé les jambes des deux larrons auprès du Christ pour qu’ils soient morts avant le sabbat des Juifs, mais ont épargné celles de Jésus, constatant qu’il était déjà mort. Ici aussi, les genoux sont en sang, et puis les bras sont distendus, les épaules presque déboîtées, le thorax gonflé et le ventre rentré, pour montrer que les poumons ne pouvaient plus expirer l’air. Je trouve donc cette représentation dramatique particulièrement réaliste et émouvante.

 

Pour terminer, une petite anecdote qui a eu pour théâtre le bas de cette église et que rapporte un chroniqueur qui en a été le témoin en 1543. Il s’agit de deux aristocrates romaines, Livia Colonna et Faustina Mancini, toutes deux très belles et pour cela rivales. "Elles entrèrent dans l’église, l’une par la première porte, l’autre par la dernière et, au niveau du bénitier, elles se trouvèrent nez à nez. Très vite, elles se rajustèrent, s’arrangèrent, se refirent, se redressèrent, mirent en valeur, en quelque sorte, toute leur beauté, elles se dévisagèrent de la tête aux pieds […]. Après s’être bien assaillies mutuellement du regard, à la fin elles se tournèrent le dos de façon que chacune ait l’air de dire ‘vous vous avouez vaincue’".

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 23:59
408a0 Rome, Pinelli, mardi gras au Corso

Avant hier, c’était Mardi Gras. Au Corso, selon la tradition, il s’est passé des choses… mais nous n’y sommes pas allés. Nous n’y avons songé que trop tard. Dommage. Aussi ne puis-je dire comment se passe de nos jours le carnaval, mais par le passé il avait lieu tous les ans, à l’exception de l’année 1809 où, la France de Napoléon occupant Rome, le peuple romain a souhaité manifester de la sorte son mécontentement. La "statue parlante" Pasquino déclara, à cette occasion, que "l’ours danse sous le bâton, mais pas l’homme". Le Mardi Gras, des chevaux étaient lâchés sans cavalier pour une grande course, et c’est de là que vient le nom de cette rue, le Corso. Tel est le sujet de cette aquarelle d'Achille Pinelli. Nous avons visité, le 26 novembre, l’appartement de Goethe, qui se trouve dans cette rue. En février 1788, il écrit : "Les fous ont encore fait un beau tapage lundi et mardi, surtout mardi soir, où la folie des Moccoli était en pleine floraison". Le soir, après la course de chevaux, les Moccoli étaient des hommes qui défilaient, une chandelle à la main, et essayaient d’éteindre la chandelle des autres.

 

Aujourd’hui jeudi, piazza del Popolo, au bout du Corso, il y avait deux vastes lits de paille, et du crottin. Je crains donc que nous n’ayons manqué la suite de cette longue tradition.

 

408a1 Rome, Piazza Barberini

 

Mais l’heure n’est plus au Mardi Gras. Parce que Natacha a des photos à faire au palazzo Barberini et dans son jardin, nous débarquons au métro qui porte ce nom, et sortons sur la place du même nom. Original. Comme nous sommes déjà venus des tas de fois ici, je pense amusant de montrer la place aujourd’hui,…

 

408a2 Rome, Roesler, piazza Barberini

 

408a3 Rome, Gustav Palm, piazza Barberini

 

…et aussi telle qu’elle était pour Ettore Roesler Franz (1845-1907) ou pour Gustav Palm (dont je ne connais pas les dates).

 

408b Rome, fontaine du Triton

 

Impossible de ne pas montrer les abeilles et la tiare d’Urbain VIII Barberini avant de rejoindre Natacha dans son travail.

 

408c1 Rome, boutique pour ecclésiastiques

 

Lorsqu’elle en a fini, nous allons faire un tour dans les petites rues. Là, par chance, nous tombons sur une boutique dont je note soigneusement l’adresse, parce que je peux en avoir besoin pour me fournir en crosse et en mitre si je deviens évêque.

 

408c2 Rome, boutique pour ecclésiastiques

 

Et ce n’est pas tout. Pour commencer un large chapeau de prêtre pour avoir l’air rétro (même à Rome où beaucoup de prêtres sont encore en soutane, je n’en ai pas vu qui portaient ce beau couvre-chef), et puis une calotte violette quand je serai évêque et rouge lorsque je serai cardinal. Et les chaussettes assorties. Pas d’autres sous-vêtements en vue, mais dans notre supermarché de quartier il y a actuellement, sur le mannequin, un tee-shirt à 6,90 et un boxer à 4,90, tous deux du plus beau fuchsia. Non, le vrai problème, c’est qu’il n’y a pas de calotte blanche. Comment ferai-je, après mon élection au trône de saint Pierre ?

 

409a1 Rome, Sant'Ignazio

 

Tant pis, passons notre chemin. Il y a quelque temps, nous avons lié conversation, au Mac Donald’s (excellente référence pour les gourmets), avec une famille dont le père était un carabinier de la brigade des biens culturels dont les bureaux sont piazza di Sant’Ignazio, et qui nous avait recommandé d’aller visiter la splendide église située en face de là où il travaille. C’est une église des Jésuites, la seconde, construite en 1626, seulement 58 ans après l’église du Gesù. Saint Ignace de Loyola avait souhaité créer une école gratuite, la toute première au monde, "de grammaire, d’humanité et de doctrine chrétienne", le Collegio Romano. Mais cette école a eu un tel succès qu’elle atteignait 2000 élèves au début du dix-septième siècle, et qu’il a fallu lui prévoir une église spécifique, les églises du voisinage étant incapables d’accueillir cette foule d’étudiants.

 

Je cite Stendhal : "Tout près du temple d’Antonin se trouve l’église de Saint Ignace. Le grand peintre Dominiquin avait fait deux dessins ; un jésuite prit la moitié de chacun de ces dessins, et c’est ainsi que nous est venue l’église actuelle, commencée en 1626 et finie en 1685. L’intérieur est riche plutôt que beau". Ce n’est pas tout à fait exact. Le jésuite Horace Grassi, professeur de mathématiques au Collegio Romano, qui a recueilli les deux dessins du Dominiquin, s’en est inspiré, certes, mais à la fin son projet était très différent d’un simple collage de deux demi-dessins. Une commission, à laquelle participait le célèbre architecte Carlo Maderno, approuva ses plans et la construction commença sur l’emplacement d’un temple païen dédié à Isis (dans l’Antiquité, ce quartier était habité par de nombreux Égyptiens). Après quelque temps, Grassi est envoyé enseigner à Sienne, et un autre jésuite, le Père Antonio Sasso, dirige les travaux à sa suite. Mais il fait réaliser une façade plus élevée de 5 mètres que celle des plans de Grassi. Nouvelle convocation de la commission, qui déclare : "Nous soussignés, professeurs d’architecture à Rome, […] estimons qu’il y a des transgressions très évidentes qui méritent élimination et transformation totale". En conséquence, une partie de la façade a été détruite et reconstruite selon les plans initiaux.

 

409a2 Rome, Vasi, Sant'Ignazio

 

Puisque j’ai commencé, aujourd’hui, à placer des scans de livres que nous avons achetés ici à Rome, je continue avec cette gravure de Giuseppe Vasi, ce graveur et architecte italien (1710-1782), qui nous permet de voir l’apparence des lieux au dix-huitième siècle. Le bâtiment qui fait suite à l’église est celui du Collegio Romano. Aujourd’hui, sur cette place, on a si peu de recul qu’il est impossible, avec mon trop faible grand angle, d’obtenir une vue plus ample que celle que j’ai photographiée. J'aimebien Vasi, qui agrémente toujours ses vues de monuments de détails piquants. Ici, c'est un carrosse dont une roue s'est détachée, ailleurs ce sont des chevaux qui se cabrent, etc. 

  409b1 Rome, Sant'Ignazio

 

On peut apprécier l’ampleur de cette église. Sur la gauche, dans l’une des chapelles que l’on devine, se trouve la tombe de saint Roberto Bellarmino. Hé oui, saint. Le 12 avril 1615, ce cardinal soutient que "vouloir affirmer que, réellement, le soleil est au centre du monde et qu’il ne tourne que sur lui-même sans courir de l’orient à l’occident et que la terre se trouve dans le troisième ciel et tourne à grande vitesse autour du soleil est chose très dangereuse", puisque la Bible atteste "que le soleil est dans le ciel et tourne autour de la terre à grande vitesse et que la terre est très loin du ciel, située au centre du monde, immobile". C’est dans son palais que le 26 mai 1616 Galilée se récuse, déclare rejeter les thèses de Copernic… mais ajoute en privé "eppur, si muove". J’avais, le 21 décembre, montré la statue de Giordano Bruno, moine philosophe jugé hérétique et brûlé vif le 17 février 1600 pour ses théories. On ne sera pas étonné que les minutes de son procès, le 14 janvier 1599, fassent apparaître le nom du cardinal Bellarmino parmi les membres siégeant au tribunal, lui qui a écrit que "les hérétiques incorrigibles, spécialement les récidivistes, peuvent et doivent être châtiés par l’Église, et condamnés par l’autorité civile à des peines temporelles et jusqu’à la mort même". Les années passent. Au dix-neuvième siècle, Stendhal écrit au sujet du Collegio Romano : "Vous me prendriez pour un satirique bilieux et malheureux si je vous expliquais le genre de vérités qu’on y enseigne. Je crois qu’il a fallu une bulle pour permettre d’y exposer, mais seulement comme une hypothèse, le système qui prétend que la terre tourne autour du soleil […]. De là cette fameuse persécution de Galilée sur laquelle on ment même aujourd’hui, en 1829".

 

409b2 Grenade, St François-Xavier baptise un Indien

 

Sur ma photo de la nef, on distingue au fond du chœur trois grands peintures mais, bien sûr, on ne peut voir ce qu’elles représentent. Et parce que celle de gauche montre saint Ignace de Loyola envoyant saint François-Xavier comme missionnaire aux Indes (occidentales), je préfère placer ici une photo que j’avais faite le 18 août 2006 en Espagne, à Grenade, et qui représente saint François-Xavier baptisant un Indien. L’inscription disait qu’il en avait baptisé un million deux cent mille.

 

409c Rome, Sant'Ignazio

 

L’église, comme le dit Stendhal, est d’une richesse extrême. On peut l’apprécier d’après cette image du transept.

 

409d1 Rome, Sant'Ignazio

 

Mais surtout, ce qui est le plus frappant, c’est la monumentale peinture de la voûte de la nef réalisée en 1684 par un jésuite du nom d’Andrea Pozzo. La lumière de Dieu tombe sur saint Ignace et se réfléchit sur la représentation allégorique des quatre parties du monde. Pozzo est l’auteur d’un traité sur la perspective et le trompe-l’œil, qui a eu un grand retentissement dans la peinture du dix-huitième siècle. Certes, cette vue globale ne permet absolument pas d’apprécier ce trompe-l’œil, mais elle montre la vaste composition de l’ensemble.

 

409d2 Rome, Sant'Ignazio

 

La peinture de l’abside, elle aussi de Pozzo, illustrera mieux la manière de l’artiste. Il s’agit de la représentation de miracles accomplis par saint Ignace. Les personnages montrés en avant des colonnes de l’architecture, les sujets dans le ciel en arrière plan, donnent une impression de relief selon la technique du peintre.

 

409e Rome, Sant'Ignazio

 

Ceci est le monument funéraire du pape Grégoire XV (1621-1623) et de son neveu le Cardinal Ludovico, dont la représentation est limitée à un médaillon en-dessous de la statue de l’illustre oncle. C’est l’œuvre du Français Pierre Legros (1666-1719).

 

409f Rome, Sant'Ignazio

 

Le monument est encadré de deux figures allégoriques au pied du trône du souverain pontife. À sa gauche, c’est la religion. À sa droite (photo ci-dessus) c’est la munificence, par le même Pierre Legros.

 

409g Rome, Sant'Ignazio

 

Deux allégories de la "fama", la renommée, volettent en outre à la hauteur de ses épaules. La représentation de gauche a embouché la trompette. Et c’est un autre Français qui les a sculptées, Pierre-Étienne Monnot (1657-1733). Je ne déteste pas cette statue de Grégoire XV, quoiqu’elle soit un peu maniérée. J’en dirais autant de la Munificence. La Renommée, quant à elle, est beaucoup moins élégante et raffinée, le visage n’est pas joli, mais elle est amusante avec ses deux joues gonflées pour souffler fort. Ce que je reproche surtout à ce monument –mais il faut le voir en entier pour en juger–, c’est que toutes les statues aient la même taille. De ce fait, alors qu’en moyenne les hommes son plus grands que les femmes, le pape paraît petit. Et cette impression est encore augmentée par le fait de la perspective puisque, placé plus haut, il est plus loin des regards ce qui le diminue encore.

 

En conclusion, cette église vaut la peine d’être vue, mais elle ne me laisse pas un souvenir impérissable.

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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 23:31

Après nos visites à Santa Pudenziana et à Santa Prassede, nous avions un rendez-vous. Un rendez-vous sympa. En effet, ce blog, je l’avais ouvert à l’origine pour que famille et amis puissent, quand ils en auraient le temps ou l’envie, savoir où nous en sommes de notre périple et voir en résumé ce que nous verrions en grand, texte et images.

 

Mais Internet est une "toile" World Wide, et Google m’a référencé sous plusieurs mots-clés. Du coup, quelqu’un qui prépare un livre de latin m’a sollicité pour une photo, et de temps à autre un lecteur m’adresse un commentaire. Et ce n’est pas parce que là n’était pas le but initial que cela ne me fait pas plaisir. Au contraire.

 

Parmi ces correspondants, il en est un qui est particulièrement fidèle. Mais il est responsable, que dis-je, responsable ? coupable que mes chevilles enflent, enflent, même en dehors de la moindre entorse, de la moindre foulure. En effet, il ne dit jamais que des gentillesses.

 

Il s’appelle Pierre. Il est marié à Donatine, qui est née italienne, en Basilicate. Ainsi, passant la plupart de leurs vacances en Italie, ils connaissent fort bien le pays, et non pas en touristes, mais de l’intérieur, à travers la famille de Donatine. Cela, malheureusement, c’est une approche que nous ne pourrons avoir de ce pays. Mais à travers leurs avis, leurs conseils, leurs suggestions, nous pouvons nous en approcher.

 

Or tous deux sont dans l’enseignement, et ont donc droit à des vacances dites "d’hiver", en février, qu’ils ont décidé de passer à Rome et à Naples. Ah, les vacances des enseignants ! Certains ministres, et d’autres, soit mal informés, soit (plutôt) de mauvaise foi, font passer les professeurs pour de fieffés feignants, qui ne travaillent que 15 ou 18 heures par semaine, et entrecoupent ces semaines de travail léger de nombreuses et longues vacances. J’ai été professeur pendant 12 ans en début de carrière. J’ai ensuite, pendant 30 ans, été chef d’établissement ou adjoint. J’ai très souvent accompagné des inspecteurs dans les classes lors des inspections. J’ai vu, de l’intérieur et de près, le travail des enseignants. D’abord, ces heures de face à face sont intenses, tant physiquement qu’intellectuellement. Pas une seconde d’inattention n’est permise. Et puis, un cours, cela se prépare. Quel professeur oserait se présenter devant ses élèves sans savoir de quoi il va traiter ? Non, c’est vrai, il y en a quelques uns qui osent. C’est une infime minorité, mais quelle profession n’a pas ses brebis galeuses ? Et les corrections de copies. On a du plaisir –j’avais un immense plaisir– à se trouver en face d’élèves, mais les copies c’est une corvée qui prend des heures et des heures. Quant aux vacances, si elles n’étaient pas nécessaires, indispensables, même, il n’y aurait pas autant de professeurs dépressifs, exténués.

 

Bon, j’arrête avec mon petit couplet habituel (ceux qui me connaissent l’ont entendu, ou lu, maintes et maintes fois). Donatine et Pierre sont en vacances à Rome depuis le début de la semaine, et par mail nous avons décidé de nous rencontrer. Je leur adresse un SMS pour proposer aujourd’hui, 19h, au célèbre Caffè Greco. Nous arrivons à l’heure, ils sont déjà là… devant le café fermé pour travaux. Bêtement, je n’avais pas vérifié. Nous partons vers la piazza San Silvestro, où l’autre jour Natacha et moi avons pris un pot dans un décor et une ambiance sympathiques. Évidemment, nous nous trompons de chemin, mais Donatine, dont l'italien est la langue maternelle, s’informe et nous remet dans le droit chemin.

 

407 Rome, avec Pierre et Donatine

 

Et c’est ainsi que nous passons ensemble trois heures qui me semblent 20 minutes tant elles ont été agréables, en sirotant notre apéritif. C’est par certains aspects une conversation sur qui nous sommes les uns et les autres, ce que nous sommes, d’où nous venons (ce n’est pas toujours comme avec Pierre Dac : "À l’éternelle question philosophique Qui sommes-nous, d’où venons-nous et où allons-nous, je réponds Je suis moi, je viens de chez moi et j’y retourne"), mais c’est aussi une conversation comme si nous nous connaissions depuis toujours. J’avais eu l’occasion de dire que nous n’avions pu visiter le palais Farnèse qui abrite l’ambassade de France parce qu’il aurait fallu réserver par Internet longtemps à l’avance et, pensant toujours que dans une semaine ou deux nous aurons quitté Rome, nous ne faisons pas de réservation à long terme. Or hier Donatine et Pierre ont effectué cette visite. Eh bien ils ont eu cette attention délicate d’acheter pour nous l’offrir une carte représentant un plafond décoré de peintures splendides.

 

Natacha comme moi sommes ravis de cette rencontre avec nos nouveaux amis. Nous avions prévu de fêter cette rencontre en leur offrant cet apéritif. Pierre a pris la note et a refusé de me la passer. Nous sommes donc ses invités… Alors ce sera pour une autre fois parce que, en France ou à l’étranger, nous sommes bien décidés à nous revoir.

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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 23:15

Il semble que deux églises à Rome situées à proximité de Sainte Maria Majeure, qui ne font pas partie des habituels circuits touristiques, méritent la visite si j’en crois quelques informations glanées ici ou là. Santa Pudenziana (Sainte Pudentienne) n’a obtenu aucune étoile globale de la part de mon Guide Vert Michelin, juste une petite étoile partielle malgré "la disparition de plusieurs figures de la belle mosaïque* qui remonte à la fin du quatrième siècle". Quant à Santa Prassede (Sainte Praxède), elle a une étoile globale et une autre partielle pour la mosaïque du chœur, elle aussi. Allons voir ça de plus près.

 

404a Rome, Santa Pudentiana

 

Nous commençons par Santa Pudenziana. Il est vrai que cette façade ne mérite pas à elle seule le voyage de Rome, même si elle n’est pas inintéressante.

 

404b Rome, Santa Pudentiana

 

Ses colonnes aux très fines torsades, ses sculptures délicates, sa fresque hélas très effacée, méritent d’être vues. Ces éléments datent du douzième siècle, à une époque où un peu partout on construisait sur les façades des églises de Rome des porches à portique.

 

404c Rome, Santa Pudentiana

 

En faisant le tour des rues, on arrive à la parallèle, qui présente cet aspect tout à fait ancien et qui permet d’être convaincu lorsque l’on lit que c’est l’une des plus anciennes églises de Rome. Elle a son origine au quatrième siècle. De là, on aperçoit le clocher qui, comme le portail de façade, est du douzième siècle. Mais lui, il ressemble comme un frère à tous les autres nombreux clochers de cette époque, ce qui ne l’empêche pas d’être léger et beau.

 

404d Rome, Santa Pudentiana

 

Revenons sur la façade principale pour pénétrer dans l’église. On y accède par une petite pièce où une religieuse est assise derrière une table, occupée à lire. Ce doit être intéressant, parce qu’elle ne répond pas à mon bonjour. Sans doute mon accent est-il mauvais, elle a peut-être cru à un juron. Aujourd’hui, il fait un peu froid et il a plu, par égard pour elle je repousse la porte derrière moi. D’un geste énervé assorti d’un grognement, elle me signifie que la porte doit rester ouverte. Soit. Mais je ne peux m’empêcher de penser que si les religieuses se donnent comme épouses (mystiques) au Christ, le pauvre, avec elle il est bien mal tombé et doit être malheureux en ménage. Mais moi, si je continue avec mes médisances, je vais aller griller en enfer où je risque fort, ô terrible châtiment, de me retrouver avec elle, alors vite je passe dans l’église pour photographier la nef.

 

404e1 Rome, Santa Pudentiana

 

404e2 Rome, Santa Pudentiana

 

404e3 Rome, Santa Pudentiana

 

La voici, cette splendide mosaïque. Je la trouve bien chiche cette seule petite étoile de mon guide. D’abord, c’est original et amusant, cette représentation des évangélistes par leurs attributs dotés d’ailes comme des anges. Sur ma photo, on en aperçoit deux. À gauche, c’est le lion de saint Marc, passablement anthropomorphe, qui fronce les sourcils et montre les dents avec un air furieux. À droite, c’est le bœuf de saint Luc, bien plus paisible, avec le regard doux d’une bonne vache qui rumine dans son pré. Autour de Jésus, les apôtres sont pleins de vie, ils ne sont pas debout et figés comme souvent, ils se tournent, parlent, font des gestes. Je ne suis pas capable de les identifier individuellement, je ne sais pas pourquoi deux d’entre eux reçoivent une couronne de laurier. Mais à coup sûr, sur la dernière photo, le plus jeune, avec ses cheveux longs et son air un peu féminin, c’est saint Jean. La femme qui, sur cette dernière photo, pose la couronne est sainte Pudentienne. Le style de cette représentation, l’une des plus anciennes mosaïques chrétiennes de Rome, n’est pas encore byzantin, il est très romain avec ce mouvement et ces couleurs vives.

 

404f Rome, Santa Pudentiana

 

Cette fresque est légendée. Ces messieurs sont, de gauche à droite, saint Paul, saint Pierre et saint Pudens. Je ne me souvenais pas que le troisième ait été canonisé, et donc ou bien sa sainteté est peut-être usurpée, ou bien ma mémoire est défaillante. Je cite saint Paul, la deuxième épître à Timothée, 4, 21 : "Hâte-toi de venir avant l'hiver. Eubule, Pudens, Linus, Claudia et tous les frères te saluent". Ce Pudens est un sénateur converti au christianisme, dont la maison était ici même (elle existe encore, dans les soubassements de cette église), et qui y reçut saint Pierre. Cela, c’est historique. Je vais dire un peu plus loin ce que fait ici ce sénateur, à part avoir reçu saint Pierre chez lui.

 

404g Rome, Santa Pudentiana

 

Natacha travaille sur les gens des pays d’Europe centrale et orientale à Rome. Et c’est fou le nombre de Polonais que l’on trouve ici. Non pas que l’on entende souvent parler polonais dans la rue, cela arrive mais il est beaucoup plus courant d’entendre parler russe. Non, c’est dans les églises que les tombes de Polonais plus ou moins illustres pullulent. Ce Vladimir Czacki a été fait cardinal par Léon XIII en 1882, il a été titulaire de l’église Santa Pudenziana et "il a excellemment géré la légation française dans des temps très difficiles". Lui mort en 1888, ces "temps très difficiles" ne peuvent être la séparation de l’Église et de l’État en France (1905) mais quand, en 1866, Napoléon III prend le parti de l’unité italienne cela crée un fossé entre lui et la papauté, suivie par l’immense majorité du clergé français. Je suppose que c’est à cette époque que se réfèrent ces mots.

 

404h Rome, Santa Pudentiana

 

Et ici, c’est un monument à une certaine Calixte, "fille de Wenceslas, de la très noble famille polonaise Rzewuska". En effet, ce Wenceslas Rzewuski fut grand hetman de Pologne au dix-huitième siècle. C’est de cette famille, dont une branche était installée dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine mais qui appartenait alors à la Pologne, qu’est issue Évelyne Rzewuska, épouse du comte Hanski, adulée par Balzac qui fit deux fois le voyage d’Ukraine, et finit par l’épouser en 1850, neuf ans après être devenue veuve. Mais lui-même mourut l'année même de son mariage, six mois plus tard. Le 4 janvier, j’avais montré dans mon blog la maison où avait vécu à Rome le frère d’Évelyne Hanska.

 

404i Rome, Santa Pudentiana

 

Désolé, ici encore j’ignore ce que je montre. Cet homme, quoiqu’habillé en blanc et non en violet ou en rouge, est un évêque ou un cardinal, parce que près de lui il a posé sa mitre, et que cet angelot obèse lui tient sa crosse. Si je montre cette photo, c’est pour cet angelot. Si gros, si laid, avec une tignasse si noire, avec un regard et un maintien si sérieux devant ses petites ailes cotonneuses, je le trouve irrésistible.

 

404j Rome, Santa Pudentiana

 

En revanche, dans une chapelle voisine, pas drôle du tout mais émouvante de beauté, cette Madone est hélas complètement dans l’ombre. Ce n’est que grâce au flash (autorisé) que l’on peut la découvrir, après coup, sur la photo. S’il vous plaît, mettez comme dans bien d’autres églises, un monnayeur qui permette, pour 50 centimes, d’allumer un projecteur pendant une minute. Hélas, je ne vois que peu de touristes venir ici, et il faudrait peut-être vingt ans pour rentabiliser l’appareil. Sans compter que, là où il y a des monnayeurs, tout est longtemps obscur, et quand nous arrivons et mettons notre obole, la foule se précipite, les appareils photo crépitent, et quand cela s’éteint tout le monde repart, sans bourse délier. Il n’empêche, quel dommage que l’on ne puisse pas admirer à loisir ce splendide tableau de la Vierge. Je focalise ici sur son visage fascinant.

 

404k Rome, Santa Pudentiana

 

Dans une autre chapelle, cet ange. Là, non seulement c’est aussi obscur qu’à côté, mais de plus une horrible tête, en plâtre ou en je ne sais quoi, est enfermée dans une boîte qui cache en grande partie le tableau. Or je trouve admirable la façon dont le peintre a rendu ces grandes ailes blanches, admirables aussi la carnation de l’ange, son visage, son geste. Par conséquent je cadre sur cette partie apparente du tableau.

 

404L1 Rome, Santa Pudentiana

 

C’est avant de ressortir de l’église, près de la porte qui donne sur l’aimable religieuse de ce que je n’ose pas qualifier du nom d’accueil, que se trouve ce grand tableau représentant la sainte éponyme de l’église. Nous avons vu, tout à l’heure, le sénateur Pudens. Il a deux filles, dont l’une porte le nom de Pudentienne, bien sûr, comme c’est l’usage chez les Romains, et l’autre s’appelle Praxède. Ce sont ces deux sœurs que l’on voit ici. J’aurais voulu demander laquelle, à droite ou à gauche, est Pudentienne, l’autre étant la patronne de la basilique que nous allons visiter à la suite, à quelques centaines de mètres. Mais devant l’air toujours aussi rébarbatif de la personne, je ravale ma question. Ce que je sais, c’est que Pudentienne est morte avant Praxède, très jeune et je crois –je crois seulement– qu’elle n’avait que seize ans.

 

Je dirai seulement que ces deux sœurs ne sont pas des martyres. Elles n’ont pas été prises, sommées de sacrifier aux dieux païens, torturées, mises à mort. La sainteté, elles l’ont acquise, d’une part en prenant quand même courageusement le risque de subir le martyre, d’autre part en se dédiant à ensevelir les martyrs. Leur père a reçu saint Pierre, c’était donc le premier siècle, elles ont vécu là au second siècle. Cela donne l’âge de la maison primitive. Après elles, des thermes se sont installés sur les fondations de la villa, et au quatrième siècle une première église a été ouverte dans l’enceinte des thermes.

 

404L2 Rome, Santa Pudentiana

 

Devant celle de la droite, des cadavres sont entassés, qu’elle lave. Sur le gros plan, on voit derrière elle un corps dont la tête n’a pas été complètement détachée, mais dont la colonne vertébrale a été tranchée.

 

404L3 Rome, Santa Pudentiana

 

Celle qui est sur la gauche du tableau tient dans ses mains une tête d’homme, qu’elle lave dans un puits ou dans une grande cuve de pierre. Ou encore, la coutume aurait été de recueillir dans un puits le sang des martyrs, et peut-être est-ce là son occupation. Ce que représente ce tableau est évidemment horrible, ces corps mutilés, torturés, accumulés sans sépulture après leur mort. Mais il y a d’une part la générosité de ces jeunes femmes (la générosité, c’est moral, cela ne se peint pas sur la toile, mais le spectateur peut compenser l’horreur montrée avec le sentiment éprouvé), et d’autre part il y a leur représentation même. Notamment la beauté des visages, la détermination de la première, qui paraît l’aînée (Praxède ?), et la douceur de la seconde.

 

405a Rome, monastère Sts Cyrille et Méthode

 

Il y a à peine 300 mètres entre Santa Pudenziana et Santa Prassede. En arrivant près de cette dernière église, nous longeons ce mur, qui est celui d’un monastère. L’église Santa Prassede fait directement suite sur la gauche à ce mur rouge.

 

405b Rome, monastère Sts Cyrille et Méthode

 

Si je parle de ce monastère, si je le montre, c’est à cause de ce que dit cette plaque apposée sur sa façade. "Dans ce monastère ont habité, dans les années 867-869, les saints Constantin, Cyrille et Méthode, apôtres des Slaves, créateurs de la liturgie et de l’écriture paléoslave". Hé oui, l’écriture cyrillique, l’alphabet qu’utilise Natacha, celui du russe, du biélorusse, de l’ukrainien, du bulgare, etc., avec des différences minimes d’une langue à l’autre (mais qui, à moi qui ne parle pas ces langues, me permettent au premier coup d’œil de dire si un texte est en russe ou en biélorusse). Ils ont donc vécu ici, dans ce bâtiment.

 

406a Rome, Santa Prassede

 

Et puis voilà la façade, parfaitement neutre et fondue dans la mur voisin, de Santa Prassede. Désolé, Monsieur, d’afficher votre ventre sur Internet, mais vous avez vu que je prenais ma photo, et au lieu de longer le mur hors champ, vous êtes venu sur le bord du trottoir juste en face de l’objectif. Je considère cela comme une concession de votre droit à l’image et je vous en remercie.

 

406b Rome, Santa Prassede

 

Ainsi, au premier coup d’œil, il semble qu’il n’y ait rien de très spécial à voir dans cette église et que nous en ressortirons bientôt. Erreur. Grave erreur. Sa richesse est exceptionnelle, comme nous allons le voir.

 

406c Rome, Santa Prassede

 

D’abord, il y a le sol. Ces dessins de marbre sont caractéristiques des Cosmates. Ici, ils se sont surpassés. Non seulement l’allée centrale de la nef est d’une remarquable finesse, mais autour, ce que je ne montre pas ici, le décor de chaque rectangle est différent du suivant.

 

406d1 Rome, Santa Prassede 

 

Puis il y a la mosaïque de l’abside. On reconnaît le pape Pascal Premier, que l’on voit souvent représenté, et qui offre son église. Quand sainte Pudentienne, morte à seize ans, a été enterrée sur la via Salaria, près de son père le sénateur Pudens, Praxède, toute seule, a hérité le terrain de son père, et a décidé de construire un édifice destiné à recevoir les chrétiens (en cachette, nous sommes au second siècle et cette religion est interdite. On a vu comment sa sœur et elle s’occupaient des martyrs). Appelons cela une église primitive, si l’on veut, associée à un refuge. Mais les sbires de l’empereur Antonin le Pieux (138-161, le successeur d’Hadrien), sur dénonciation ou comme fruit de leurs recherches appliquées, ont découvert et exécuté ces chrétiens, que Praxède ensevelira. Ces terres données par de riches propriétaires pour y bâtir des édifices destinés au culte étaient ce que l’on appelait des "titres". Mais c’est en 822 que Pascal I, trouvant un bâtiment en ruine et près de s’écrouler, a construit l’édifice actuel, et cette mosaïque date de ce neuvième siècle. De chaque côté du Christ, il y a trois personnages, et celui du centre est une femme. Ce sont les deux sœurs, et c’est Praxède que l’on voit ici auprès du pape et de saint Paul qui la présente à Jésus en lui passant un bras autour des épaules. Mais il est évident que cette représentation est symbolique, sept siècles séparant le constructeur de l’église de la sainte à laquelle elle est dédiée. De l’autre côté (que je ne montre pas ici), c’est sainte Pudentienne présentée par saint Pierre.

 

Encore un mot sur cette représentation. Dans la Rome antique, lorsque l’on offrait un présent à l’empereur ou que l’on en recevait un de lui, l’usage était de se couvrir les mains. C’est pourquoi, assimilant le Christ à l’empereur suprême, aussi bien Pascal I se cache les mains sous le pan de sa chasuble dorée pour offrir son église, que sainte Praxède, dans son riche habit byzantin, porte la couronne la récompensant pour ses actions, de ses mains recouvertes du voile blanc orné de gemmes, symbole de sa virginité.

 

406d2 Rome, Santa Prassede

 

Autour de l’abside, de chaque côté, douze personnages de blanc vêtus et dont la barbe est blanche également, représentent les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse. Eux aussi, portant des couronnes, se sont recouvert les mains du pan de leur manteau.

 

406d3 Rome, Santa Prassede

 

Et de chaque côté, encore au-dessus, deux anges accompagnent les symboles ailés de deux évangélistes. Sur ce côté droit, ce sont l’aigle de saint Jean (son évangile commence par la "lumière vraie" de Dieu, or l’aigle est censé être le seul animal capable de regarder en face la lumière du soleil) et le taureau de saint Luc (son évangile commence par le sacrifice du taureau de Zacharie). De l’autre côté, on trouve bien sûr saint Mathieu représenté par un homme (son évangile commence avec la généalogie humaine de Jésus), et Marc par un lion (dont l’évangile commence avec la prédication de Jean-Baptiste, "celui qui crie dans le désert" et le lion est l’animal typique de la vie dans le désert).

 

406e Rome, Santa Prassede

 

Tout autour de l’église, il y a de nombreux tableaux. Ici, je pense que l’interprétation ne fait pas de doute. Un homme est penché vers la joue de Jésus, c’est Judas qui, l’embrassant, le désigne aux soldats qui s’emparent de lui. Au sol, un homme armé d’un sabre brandit son arme au-dessus de la tête d’un autre homme, comme dit l’évangile "un de ceux qui étaient avec Jésus étendit la main, et tira son épée ; il frappa le serviteur du grand prêtre, et lui coupa l'oreille" (Matthieu, 26, 51).

 

406f Rome, Santa Prassede

 

On peut descendre sous l’autel dans une sorte de crypte où ont été rassemblées les reliques de nombreux martyrs. Notamment celles du sénateur Pudens et de sa fille Pudentienne enterrée près de lui, comme on l’a vu, dans la catacombe de Priscilla, via Salaria, et celles de son autre fille Praxède, également enterrée avec lui. On peut apercevoir au fond une fresque très abîmée.

 

406g Rome, Santa Prassede

 

La voici. Il est dommage qu’elle soit si écaillée, que les couleurs en soient si passées, parce que le dessin en est très beau.

 

406h Rome, Santa Prassede

 

Nous remontons. Sur le côté droit, il y a une splendide chapelle, celle de saint Zénon. La richesse des ors qui la recouvrent, les peintures, les mosaïques, tout est magnifique. Sur le plafond, on peut voir un Christ de représentation typiquement byzantine dans un médaillon porté à bout de bras par quatre anges en position très rigide. Cette photo permet, je crois, de se faire une idée de la magnificence de la décoration. Et puis, ici, au moins, avec une piécette, on peut illuminer la chapelle et l’apprécier pleinement. Sur la paroi, Pascal Premier a également fait représenter sa mère, Théodora Épiscopa, en compagnie de la Vierge, de Pudentienne et de Praxède.

 

406i Rome, Santa Prassede

 

Cette mosaïque est de style radicalement différent. Et je l’aime beaucoup moins. Au-dessus de la tête de la Vierge, dont l’auréole est nimbée d’étoiles, Dieu le Père et Jésus portent conjointement l’agneau que survole la colombe du Saint-Esprit. Elle-même, les pieds dans les fleurs, avec des anges qui apparaissent de part et d'autre de sa robe, est adorée par deux anges, par on peuple de religieuses à droite, de prêtres ou de moines à gauche.

 

406j Rome, Santa Prassede

 

Dans le chœur, sous la grande mosaïque de la voûte, on a pu apercevoir sur ma photo de la nef, derrière le baldaquin, une peinture dont voici un détail, sainte Praxède au pied de la croix, lavant un cadavre de martyr, les yeux au ciel. Derrière elle, on voit des hommes transportant les corps des suppliciés. J’aime cette évocation de la candeur, de la jeunesse, de la dévotion, de la générosité.

 

406k1 Rome, Santa Prassede, colonne flagellation Jésus

 

Nous finissons la visite de cette église devant un objet qui, s’il est authentique, est réellement impressionnant. C’est la colonne de la flagellation de Jésus. Pour le marquis de Sade, on s’en doute, ha ha ha, c’est un vulgaire morceau de marbre trouvé par terre dans le coin, ha ha ha. Mais, sous peine de passer pour sacrilège, aïe aïe aïe, il faut s’agenouiller et réciter un Notre Père devant "ce monument de la superstition chrétienne". Je lui laisse l’entière responsabilité de ce jugement. Les personnes préposées à la garde de la basilique, en tous cas, laissent les touristes, croyants ou pas, se promener, prendre leurs photos, et ne regardent personne d’un air choqué. Nous sommes au vingt-et-unième siècle, je veux bien croire que le regard ait changé.

 

406k2 Rome, Santa Prassede, colonne flagellation Jésus

 

406k3 Rome, Santa Prassede, colonne flagellation Jésus

 

Comme on peut s’en douter, dans une basilique qui recèle une telle relique, on trouve des représentations de la scène de la Flagellation, où les artistes ont reproduit cette colonne telle qu’ils pouvaient la voir de leurs yeux.

 

Et ce n’est pas tout. Cette basilique est recouverte de fresques, diverses chapelles latérales offrent des splendeurs, on peut voir aussi (mais c’est peu spectaculaire en photo) la planche sur laquelle saint Charles Borromée donnait à manger aux pauvres, une espèce de Resto du Cœur de l’époque. J’ai pris des masses de photos, mais il faut que je sois raisonnable, je limite mes publications. J’arrête donc ici. Mais je pense que Santa Prassede est une visite à conseiller à qui passe à Rome assez de temps pour ne pas être contraint de se limiter aux grands classiques.

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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 23:57

403a Rome, musée de la Libération

 

Chaque jour, le métro que nous prenons au terminus Anagnina passe devant la station Manzoni, sous-titrée Museo della Liberazione. Et chaque fois la voix dans le haut-parleur annonce "Prossima fermata : Manzoni, Museo della Liberazione. Uscita lato destro" (Prochaine station : Manzoni, Musée de la Libération. Sortie côté droit). Certes, nous sommes venus à Rome pour les monuments et les œuvres d’art, mais les horreurs commises par le nazisme et par le fascisme ne peuvent nous laisser indifférents, même si en France nous avons eu l’occasion de voir pas mal de choses à ce sujet, même si lors de notre dernier séjour à Budapest, l’an passé, nous avons visité la synagogue et son musée, ainsi que le Musée de la Terreur sur les horreurs commises par un autre régime dictatorial, au temps du communisme. Ce musée est situé dans ce qui a été une prison politique. Ici, on voit une fenêtre murée par les nazis. Le prisonnier était en isolement total, sans la moindre lumière.

 

403b Rome, musée de la Libération

 

Les murs d’autres cellules minuscules et également totalement obscures ont été recouverts de graffiti par leurs divers occupants successifs. C’est terriblement émouvant de lire, par exemple : "Le dernier espoir n’est pas perdu. Peut-être la vie sera-t-elle sauve. Ayez confiance. 3-6-44". Mais ils n’en sont pas ressortis vivants.

 

403c Rome, musée de la Libération

 

Même si ce document n’est pas lisible sur ma photo ainsi réduite, je tiens quand même à le montrer. Dans la dernière colonne il est dit que, par décision du tribunal militaire en date du 7 mars 1944, la peine de mort devra être appliquée à Giuseppe Morosini.

 

403d Rome, musée de la Libération

 

Et ici, le conseiller du tribunal de guerre transmet l’ordre de procéder à l’exécution du citoyen Giuseppe Morosini, pour espionnage et autre, dans le fort Bravetta, le lundi 3 avril 1944 à 8h du matin. Et évidemment c'est URGENT, remis À LA MAIN. Quelle horreur !

 

403e Rome, musée de la Libération

 

On peut voir une affiche interdisant aux Juifs les administrations civiles et militaires, le Parti (ça, ce n’est pas grave, je ne vois pas quel Juif aurait souhaité y mettre les pieds), les entités provinciales, communales, para nationales, les banques et les assurances, ainsi que les écoles italiennes.

 

403f Rome, musée de la Libération

 

Par ailleurs, les Juifs étrangers (donc ne possédant pas la nationalité italienne) sont expulsés du pays. J’ignore si cela, malgré la volonté des antisémites, a finalement sauvé la vie de ceux qui du fait de cette mesure ont pu émigrer vers un pays que n’a pas touché la Solution Finale, les États-Unis, par exemple.

 

403g Rome, musée de la Libération

 

Il Messaggero est un grand journal qui existe toujours. Il annonce la décision du conseil des ministres d’exclure enseignants et élèves de race hébraïque de l’école italienne de tout type et de tout niveau, ce qui signifie de la maternelle à l’université. On l’a vu sur l’affiche tout à l’heure, mais je tenais à montrer aussi la façon dont cela a été annoncé. Les dessins représentaient des gens au "nez juif", c’était ordurier, fait par des propagandistes. Maintenant, c’est une information sérieuse dans un journal sérieux, donnée par des journalistes.

 

403h Rome, musée de la Libération

 

Beaucoup ont critiqué l’attitude du pape Pie XII qui ne s’est pas prononcé suffisamment fermement contre le nazisme et l’antisémitisme. Et beaucoup ont prétendu que ce n’était pas vrai, qu’il a fait ce qu’il a pu. Je n’ai, pour ma part, aucune idée sur le sujet, parce que je manque d’information. En revanche, et indépendamment du Pape, un document cite toutes les institutions religieuses qui ont sauvé des Juifs, et combien chacune. Au total, il y a plus de cent institutions, et des milliers de vies. Et en mars 1946, le Congrès de la communauté Israélite italienne adresse à Pie XII le texte ci-dessus de remerciement à l’Église catholique. Je tire quelques mots importants.

"Ressent l’impérieux devoir de rendre un révérend hommage à Sa Sainteté"

"Les preuves de fraternité humaine données par l’Église pendant les années de persécution"

"Bien des fois des prêtres ont subi la prison et les camps de concentration, ont immolé leur vie pour assister de toutes les façons les Juifs"

"Les Juifs se rappelleront éternellement combien […] l’Église a fait pour eux".

 

À un autre étage, les documents sont en allemand, je n’y comprends rien. Il y a leur traduction en italien, mais cette traduction ne représentant pas un document original je préfère en parler sans la montrer. Je n’en ai d’ailleurs pas fait de photo pour cette même raison. Ce sont plusieurs salles consacrées à parler de la prostitution forcée des femmes dans les camps de concentration, au profit (si je puis employer ce mot) des Allemands. Ce ne sont pas des Juives, considérées comme de race inférieure, et donc ne pouvant pas être impliquées dans des gestes qui, biologiquement, sont destinés à la procréation, même si évidemment tout était fait pour que ces femmes ne soient pas enceintes. Ce sont donc des femmes envoyées en camp de concentration pour des motifs autres que raciaux. Parmi les "fiches descriptives", on voit une Française accusée pour raison politique. Une Allemande qualifiée "antisociale" parce qu’elle avait un enfant hors mariage. On peut apprécier les motifs… Elles sont extrêmement jeunes, toutes ont entre 20 et 22 ans. Elles sont cloîtrées, jour, repas, nuit, dans leur cellule où se rendent les hommes qui veulent les "utiliser". Il y a des registres dans lesquels ils sont inscrits. Cela aussi, c’est horrible. Plus horrible ou moins horrible que l’extermination des Juifs, je n’en sais rien. Quand on va aussi loin dans l’horreur et dans l’abjection, je pense qu’il n’y a plus de degrés.

 

Dans toutes les églises que nous avons visitées, ou presque, il y a des scènes de martyre. À Rome plus qu’ailleurs, parce que c’est là que s’est d’abord développé le christianisme avec le plus d’activité avant l’époque de Constantin. Et l’on se dit que ces supplices étaient barbares, qu’il est inconcevable que des hommes aient pu inventer ces grils, ces bassines d’huile bouillante, ces jeux du cirque avec des bêtes sauvages, ces crucifixions, etc. Mille huit cents ans plus tard, deux mille ans, on en est au même point. Il s’y ajoute la technique, il s’y ajoute l’ampleur numérique, mais psychologiquement et humainement c’est strictement la même chose. La Deuxième Guerre Mondiale et le nazisme n’ont pas été les derniers. Il y a eu récemment l’ex-Yougoslavie, il y a plusieurs pays d’Afrique. Et à moins d’en rajouter une couche dans le racisme avec des réflexions du genre "oui, mais ces gens-là ne sont pas civilisés, ils ne sont pas comme nous", il faut bien admettre que l’humanité est incorrigible de son sadisme.

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