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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 20:37

394a Rome, Madama Lucrezia, statue parlante

 

Descendus du bus piazza Venezia, nous allons rendre visite, sur la piazza San Marco qui n’en est qu’une excroissance, à Madama Lucrezia puisque tel est le nom donné à cette statue parlante, au même titre que Pasquino. Mais son interlocuteur préféré est l’Abate Luigi de Sant’Andrea della Valle. Cette statue antique vient d’un temple d’Isis, cette déesse égyptienne, la sœur d’Osiris, et aussi sa femme puisque, prenant modèle sur ce panthéon égyptien, mais aussi lui prêtant leurs mœurs, les pharaons, on le sait, avaient coutume d’épouser leur sœur. À ce sujet, lors de la mort d’Alexandre le Grand, l’immense empire qu’il avait conquis fut partagé entre ses généraux. C’est à un certain Ptolémée, dont le nom signifie Le Guerrier (en grec, la guerre se dit polémos ou ptolémos) qu’échut l’Égypte. Et pour se conformer à l’usage, sans doute aussi pour se faire reconnaître à l’égal des pharaons du passé, il a épousé sa sœur, ce qui l’a fait surnommer Philadelphe, "Qui aime sa sœur". C’est de cette lignée que sortira Cléopâtre, dont le nez…, etc. Bref, Madame Lucrezia a orné le temple d’Isis établi dans les parages au premier siècle après Jésus-Christ, lorsque le panthéon romain s’est enrichi de cultes étrangers. Le dernier des Flaviens, l’empereur Domitien, avait pour Isis une dévotion particulière.

 

394b Rome, San Marco

 

394c Rome, San Marco

 

Après avoir salué respectueusement Madame Lucrezia, nous avons jeté un coup d’œil sur l’église San Marco qui lui est voisine sur cette même piazza. Cette église, assez discrète, est incluse dans le palazzo Venezia. Ce n’est que grâce à ses grandes arcades blanches qu’elle se détache du mur rouge du palazzo.

 

394d Rome, San Marco

 

Sous le porche, outre des plaques antiques fixées sur les murs, on peut remarquer cette margelle de puits, antique elle aussi portant des inscriptions que je n’ai pu déchiffrer.

 

394e Rome, San Marco

 

À l’intérieur, la nef est couverte d’un classique plafond plat à caissons, et elle est bordée de très belles colonnes de marbre. Au fond, on remarque l’abside décorée.

 

394f Rome, San Marco

 

Comme dans nombre de vieilles églises romaines, l’abside porte une mosaïque. On voit le Christ entouré de saints, et en-dessous douze agneaux venant de droite et de gauche en encadrent un treizième qui porte une auréole. Le symbolisme en est très évident, c’est Jésus entouré de ses apôtres.

 

394g Rome, San Marco

 

Sur ma photo de la nef, on peut distinguer qu’au-dessus du chapiteau des colonnes il y a des bas-reliefs. Ces sculptures représentent des scènes de l’Évangile. Reste à les identifier. Ici, peut-être Jésus est-il en train de chasser les marchands du temple.

 

394h Rome, San Marco

 

Sur celui-ci, je n’ai non plus aucune certitude. Cette femme qui supplie Jésus est-elle l’hémorroïse, considérée comme impure par la religion juive, qui sollicite sa guérison, ou la femme adultère qui implore le pardon ?

 

394i Rome, San Marco

 

Sur le côté, on peut descendre dans un souterrain, ou hypogée, sous le chœur, en forme de couloir. Là, une plaque posée du temps de Pie XII signale que sous l’autel, auprès des reliques de saint Marc, ont été placés en 1474 les corps des saints martyrs perses Abdon et Sennen ainsi que ceux de plusieurs de leurs compagnons exhumés de cimetières romains suburbains par le pape Grégoire IV. Situons-nous dans le temps, Grégoire IV a régné de 827 à 844, et en 1474 nous étions sous le pontificat de Sixte IV (1471-1484).

 

Abdon et Sennen sont deux Perses qui ont vécu au troisième siècle et se sont convertis au christianisme. L’empereur Decius, Dèce en français (249-251) ayant décidé de la persécution des chrétiens dans cette région de son empire, ils furent enchaînés et emmenés ainsi, reliés l’un à l’autre, à Rome. Là, ils furent bastonnés puis exécutés au Colisée, à l’épée.

 

395a Rome, casa dell'Ara Coeli

 

395b Rome, casa dell'Ara Coeli

 

Sortis de l’église San Marco, nous nous dirigeons vers l’Autel de la Patrie, de l’autre côté de la place, puis vers le Capitole. La construction de l’Autel de la Patrie et du Vittoriano ont entraîné la destruction de bâtiments très anciens, comme la Casa dell’Ara Cœli (la Maison de l’Autel du Ciel), dont l’église Santa Maria voisine a pris le nom, parce que bâtie sur le terrain de cette propriété et de cette chapelle primitive.

 

396a1 Rome, musées du Capitole, Constantin

 

Nous sommes déjà venus visiter les musées du Capitole. Ignorant qu’ils étaient aussi riches, nous nous y sommes rendus assez tard le 20 novembre et n’avons pu en voir qu’une partie. Aussi, l’autre jour à la Centrale Montemartini Natacha a-t-elle pris un billet groupé valide sept jours (pour moi, l’entrée étant gratuite aussi bien à Montemartini qu’au Capitole, le problème ne se pose pas), et nous voilà de nouveau, après pas loin de trois mois, dans ce musée. Dans la cour, nous sommes accueillis par la gigantesque statue de l’empereur Constantin. Il était représenté assis, et dans cette position il mesurait dix mètres de haut. Pour ces statues colossales, le vêtement était une parure de bronze sur une ossature en bois ou en plâtre, et seules les parties du corps qui étaient nues, tête, mains, pieds, étaient en pierre. Voilà pourquoi nous ne voyons ici que ces parties du corps, séparées les unes des autres, le reste ayant disparu.

 

Le geste du visiteur, qui lève le bras pour pousser la porte de verre, semble répondre au doigt de Constantin. Quand je l’ai vu arriver, j’ai attendu qu’il soit dans le champ pour donner l’échelle de la statue, mais lorsque, dans mon viseur, j’ai vu qu’il faisait ce geste, je me suis hâté de déclencher, d’autant qu’il a eu la bonne idée de se retourner vers la cour au même moment.

 

396a2 musées du Capitole, Dace

 

Les Daces sont les Roumains d’aujourd’hui (d’où le nom de cette marque de voitures roumaines rachetée par Renault lors des dénationalisations du post communisme, Dacia). Cette statue avait été sculptée pour orner le forum de Trajan, puis elle a été transférée à la Villa Borghese. En 1733, le pape Clément XII l’a récupérée pour ce musée. Elle est faite de deux marbres, l’un bien blanc pour les parties du corps découvertes, l’autre veiné de violet pour le vêtement. Elle représente un prisonnier Dace, et j’aime particulièrement la façon dont l’artiste a su montrer sur l’expression de ce visage la tristesse et l’humiliation, ainsi que, parallèlement, la fierté de celui qui ne veut pas se montrer abattu et soumis. Si un jour nous quittons Rome, nous irons chez les Daces leur manifester notre respect.

 

396b Rome, musées du Capitole, louve

 

Voici la traditionnelle louve romaine. L’authentique, la première. Je préfère montrer un gros plan de sa tête, qui est magnifique, d’autant plus que les jumeaux Romulus et Rémus qui la tètent, œuvre de Pollaiolo, ont été ajoutés lors des travaux effectués dans le palais par Michel-Ange. En effet, ce symbole de Rome n’a pas été créé à l’origine pour cela. C’est une œuvre étrusque, ou peut-être grecque de Grande Grèce (le sud de l’Italie et la Sicile), datant du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Et d’ailleurs, la louve romaine… La légende des jumeaux allaités par une louve, ce qui est peu crédible, est peut-être née d’un jeu de mots. C’est mon hypothèse, il ne faut pas y adhérer automatiquement, mais moi je m’y accroche. En latin, lupa désigne en effet la femelle du loup, mais c’est aussi le terme qui désigne couramment une prostituée. Or nous sommes dans les environs d’Albe, qui est déjà une ville constituée au moment de la naissance de Rome, sur les bords du Tibre qui charrie des bateaux et qui, à cet endroit, permet d’accoster facilement. Ici sera d’ailleurs plus tard le port de Rome. La rive est boisée et l’on sait que sous le couvert des buissons des prostituées exerçaient leur métier pour les marins qui abordaient là. Telles sont les données, avérées. Voilà pourquoi j’avance la théorie que la "lupa" qui a allaité les jumeaux abandonnés est sans doute une prostituée à laquelle ses activités ont donné un enfant à cette époque qui ignorait la pilule et le préservatif (il existait des préservatifs en cuir cousu dont l’efficacité était évidemment aléatoire, et qui de toute façon n’étaient pas courants), et si cet enfant était mort-né elle a pu allaiter des enfants trouvés. Et puis est arrivée cette splendide sculpture, et l’on en a fait la mère de la Ville.

 

396c Rome, musées du Capitole, Urbain VIII

 

À chacun de nos pas dans Rome, nous voyons un blason avec des abeilles. C’est celui de la famille Barberini. Ce blason marque des édifices ou des fontaines, des monuments, commandés par le pape Urbain VIII (1623-1644) ou par un cardinal membre de sa famille. Cette statue de marbre créée par le Bernin entre 1635 et 1640 le représente dans des habits de cérémonie extrêmement recherchés, mais le mouvement de sa cape, son geste large, sa tête très légèrement tournée ont voulu exprimer une certaine cordialité, une certaine chaleur, derrière l’officialité et la grandeur de sa fonction. Par ces détails, cette statue de marbre se distingue d’un original en bronze réalisé de 1628 à 1631 en vue de le placer sur son (futur) monument funéraire à Saint-Pierre du Vatican.

 

396d Rome, musées du Capitole, Innocent X

 

Autre pape célèbre, Innocent X qui a succédé à Urbain VIII (1644-1655). Lui, c’est un Pamphili. Je l’ai choisi pour mon blog parce que j’ai aimé son portrait par Velasquez et aussi parce que je trouve splendide ce bronze d’Alessandro Algardi. Il avait été commandé par les Conservateurs (depuis 1363, la ville est administrée par un Sénateur assisté de trois magistrats électifs appelés les Conservateurs), pour être placé dans leur palais à l’occasion de l’Année Sainte 1650. La fusion du bronze fut imparfaite, et les Conservateurs la refusèrent. Il fallut recommencer, mais le temps pressait, et la seconde fusion fut placée à la hâte et inaugurée le 9 mars 1650, juste à temps pour les célébrations. Algardi n’avait pas eu le temps de parfaire à froid, comme on le fait d’habitude, le poli du bronze et de rectifier les imperfections du moulage. Pour mon œil qui n’est pas expert, ces petites imperfections donnent au contraire une force extraordinaire à cette statue dont un poli trop parfait aurait peut-être brisé le naturel et la vie. Lui aussi, comme Urbain, est représenté dans le mouvement, tête tournée, geste large.

 

396e Rome, musées du Capitole, Charles Ier d'Anjou

 

Cette statue représente Charles Premier d’Anjou (cocorico), frère du roi de France Louis IX (saint Louis). L’empereur germanique Frédéric II était également roi de Sicile, ce qui lui donnait pouvoir sur tout le sud de l’Italie, et souvent il se trouva en rivalité avec le pape, qui l’excommunia. Charles d’Anjou, après avoir défait son fils Manfredi en 1266, s’empare du royaume de Sicile, et rend les états du sud de la péninsule à la suzeraineté du pape. Déjà, en 1265, il avait accepté la charge de sénateur de Rome (je viens de dire que le magistrat suprême de l’administration municipale de Rome était le sénateur), et en 1266, quelques jours avant de défaire Manfredi, le pape Clément IV (un pape français, comme par hasard, un Languedocien nommé Foucauld, qui a régné de 1264 à 1271) l’avait couronné Roi de Sicile en la basilique Saint Jean de Latran. Il était né en 1226, il restera sénateur de Rome jusqu’en 1284 et roi de Sicile jusqu’à sa mort en 1285. Voilà donc qui est ce digne Monsieur que nous voyons ici assis sur le Lion d’Anjou sans craindre de se faire mordre les fesses.

 

396f Rome, musées du Capitole, Horace et Curiace

 

Une grande fresque. Elle représente le combat des Horaces et des Curiaces et a donné son nom à la salle. C’est cette salle qui est décorée, à chacune de ses extrémités, par les papes Urbain VIII et Innocent X. Cette œuvre est du Chevalier d’Arpin (1568-1640) qui s’est inspiré de Tite-Live pour réaliser ses peintures. Je montre ici un détail, beaucoup plus significatif que la fresque entière, qui recouvre tout un mur et que l’on regarde en se déplaçant, mais qui en photo, sur une étroite page de ce blog, ne signifie plus rien. Le troisième Horace, celui qui a fait semblant de s’enfuir après la mort de ses deux frères, se retourne pour tuer le troisième Curiace, celui qui, blessé à la jambe, l’a rejoint le dernier. La scène est très fouillée, pleine de détails montrant la vie et la mort.

 

396g Rome, musées du Capitole, enlèvement Sabines

 

L’enlèvement des Sabines est de Pierre de Cortone (1596-1669). Ici, ce n’est plus une fresque, mais un tableau sur toile. La peinture en est clairement baroque. Là aussi, même si la taille du tableau est moindre que celle de la fresque des Horaces et des Curiaces, je préfère mettre l’accent sur un détail que je trouve intéressant. J’aime l’expression de cette jeune femme venue à une invitation pour une fête, qui est élégante, qui a paré sa coiffure d’une couronne de fleurs, et qui se fait enlever par un grand méchant Romain. Elle a un air effrayé, mais la représentation est maniérée.

 

396h Rome, musées du Capitole, tigre et veau

 

Junius Bassus, consul en 317 après Jésus-Christ, s’était fait construire sur l’Esquilin (la colline où est Sainte-Marie-Majeure) un bâtiment dont l’une des salles était décorée de splendides panneaux de marbre. Cette technique de l’opus sectile utilise des morceaux de pierre découpés selon les formes souhaitées, se distinguant de la mosaïque en ceci, que cette dernière n’utilise que de très petits morceaux de forme carrée ou même irrégulière, et ce n’est que par leur arrangement que les contours du dessin apparaissent. Cette tigresse attaquant un veau est l’une des rares œuvres en opus sectile que nous ayons conservées.

 

396i Rome, musées du Capitole, Caravage 

Il se trouve qu’en art, Natacha et moi avons souvent les mêmes goûts. Le Caravage en particulier est l’un de nos peintres préférés. Aussi, à la pinacothèque, sommes-nous allés lui rendre visite.

 

Aux seizième et dix-septième siècles, la riche et puissante famille Mattei se construit cinq palais dans le centre de Rome. Pour orner l’un d’eux, ils commandent au Caravage un Saint Jean-Baptiste (1602). Ce tableau est tout à fait révolutionnaire. D’habitude, saint Jean est un bébé en compagnie de l’Enfant Jésus et de leurs mères, ou bien c’est l’adulte en peau de chameau, qu’il soit ou non représenté près du Jourdain. Mais jamais on ne l’avait représenté en adolescent nu qui nous regarde en embrassant un bélier. Même la position relâchée sur un lit défait, une peau de bête sous le derrière pour plus de douceur, est absolument originale, et le clair-obscur qui fait briller la peau blanche détache ce corps du fond du décor que l’on ne distingue pas dans la pénombre.

 

Ce tableau est entré à la pinacothèque du Capitole en 1750, sans qu’on n’en identifie ni l’auteur, ni le sujet. Ce n’est qu’en 1953 que les experts ont assuré qu’il n’y avait aucun doute sur l’auteur, qui ne pouvait être que le Caravage. Quant au sujet, il est en l’honneur du protecteur du peintre, Cyriaque Mattei, dont le fils se prénommait Jean-Baptiste. Mais malgré cet anonymat, il avait été trouvé si magnifique qu’il avait été acheté et exposé.

 

396j Rome, musées du Capitole, Caravage

 

Quant à ce tableau, la Bonne Aventure (1595), il est, sinon une œuvre de jeunesse (le Caravage était né en 1560, il avait donc 35 ans et une certaine expérience), du moins l’une des premières réalisées à Rome, étant venu en 1592 de sa Lombardie natale et de Milan où il avait étudié la peinture. Son intérêt pour les scènes de rue se manifeste dans cette Bohémienne lisant les lignes de la main de ce jeune homme. Sa façon de supprimer tout le décor d’arrière-plan, ne laissant même pas deviner une profondeur de champ, est une nouveauté dans l’histoire de la peinture. J’adore ce tableau. Avec son demi-sourire et son regard fixé sur le visage de son client beaucoup plus que sur sa main, on comprend qu’elle compte plus sur sa psychologie que sur sa connaissance de la chiromancie, mais de plus elle est en train, très discrètement, de lui subtiliser son anneau et en le regardant elle surveille s’il s’aperçoit de quelque chose. Et lui, je ne sais s’il croit aux prévisions que la "zingara" peut lui annoncer, mais il la regarde avec un œil plus intéressé par la jolie fille que par ses révélations, par le sourire enjôleur qu’elle lui adresse que par ce qu’elle est en train de faire à ses dépens. Et tout cela dans deux attitudes, dans deux regards…

 

Et voilà. Nous avons vu mille choses, j’ai pris des tas de photos, mais j’ai piqué ici ou là dans ma collection ce qui avait eu le plus d’impact sur moi.

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Published by Thierry Jamard
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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 20:06

393a à Latina, Julia Hartwig

 

Il y a quelques jours, dans le métro où nous étions debout, bien serrés les uns contre les autres, Natacha (qui d’habitude ne regarde pas par-dessus l’épaule des gens, et n’aime pas quand moi je lui dis que j’ai vu ceci ou cela dans le journal de mon voisin) s’est trouvée placée de telle façon que, sans le vouloir, son regard est tombé sur le journal de la dame dont les circonstances lui faisaient partager la chaleur et le coude dans les côtes. Et là, quelle n’a pas été sa surprise de voir la photo de Julia Hartwig. Après avoir timidement hésité un moment, elle a demandé le titre de ce journal. Et cette dame, charmante comme la plupart des gens de ce pays que nous avons l’occasion de côtoyer, a répondu que c’était un journal local de Latina, qu’elle ne le trouverait pas ici, mais que si cet article l’intéressait elle le lui donnait. Et cette gentille dame de découper la page en question.

 

Or ce personnage phare de la littérature polonaise contemporaine, poétesse, traductrice (elle parle couramment le français), auteur de livres pour enfants et d’essais dont une célèbre monographie sur Guillaume Apollinaire, était invitée à une présentation de deux de ses recueils de poèmes traduits en italien, le deux février –aujourd’hui–, à Latina, à 17h30. Natacha, pour qui son œuvre n’a (presque) pas de secrets et qui l’apprécie beaucoup, brûlait d’envie de se rendre à cette cérémonie. Voilà pourquoi nous nous sommes rendus dans cette petite ville à environ 70 ou 80 kilomètres de notre implantation.

 

Julia Hartwig, ce n’était à vrai dire pour moi guère plus qu’un nom rencontré ici ou là dans des ouvrages sur la littérature internationale, et dans les bibliographies concernant Apollinaire puisque mon goût prononcé pour la poésie m’a conduit à voir pas mal d’ouvrages sur différents poètes. Mais j’étais attiré néanmoins par la curiosité, ainsi que par la perspective de pénétrer dans un établissement scolaire italien, car c’était le lycée classique Dante Alighieri, à Latina, qui accueillait l’événement. Et je me disais que, si l’on parlait polonais je ne comprendrais pas un traître mot, mais qu’en italien je pourrais peut-être saisir vaguement le sens général de ce qui se dirait.

 

393b à Latina, Julia Hartwig

 

Ce sont des messieurs très sérieux qui l’ont accueillie. Très sérieux et très importants. Cela se voit dans leur maintien et bien entendu aussi pour qui a l’occasion (la chance) de les entendre parler, dans leur façon de poser leur voix.

 

393c à Latina, Julia Hartwig

 

C’est d’abord Franco Luberti, président de l’Institut d’Études Angelo Tomassini de Latina qui a pris la parole pour présenter son invitée, pour parler brièvement des activités de son institut et de la poésie contemporaine.

 

393d à Latina, Julia Hartwig

 

Ce monsieur est le docteur Silvano De Fanti, chercheur au département de langue et de civilisation d’Europe centrale et orientale de l’université d’Udine (en Vénétie). Il est le traducteur de l’un des deux recueils de poèmes en édition bilingue polonais / italien présentés aujourd’hui, et que Natacha s’est offerts avec gourmandise à l’entrée. C’est quelqu’un qui aime bien prendre la parole et qui lira avec délectation des poèmes de Julia Hartwig, et d’autres.

 

393e à Latina, Julia Hartwig

 

Et voici monsieur Jaroslaw Mikolajewski. Je ne sais ce qui, de son apparence physique ou de son nom, révèle le mieux son origine polonaise. Il est directeur de l’Institut polonais de Rome. L’équivalent des fonctions que j’exerçais à l’Institut français de Concepción, au Chili. Rassurez-vous, je ne suis pas allé lui serrer la cuiller en le gratifiant d’un Bonjour, cher Collègue. Sauf lorsque monsieur De Fanti le faisait à sa place, il traduisait les paroles de Julia Hartwig à qui, à vrai dire, on a bien peu passé le micro. Sans doute pensait-on qu’une femme ne serait pas aussi passionnante que des hommes. Et puis Jaroslaw a bien insisté sur le fait qu’elle était née en 1921, qu’elle avait 89 ans, qu’elle faisait partie des poètes anciens, etc. Peut-être a-t-il dans une autre vie dirigé l’institut polonais de Pékin, où la galanterie consiste à traiter d’honorable vieillard celui que l’on respecte (origine de ma culture, Hergé, Le Lotus Bleu, éditions Casterman).

 

393f à Latina, Julia Hartwig

 

Et puis au bout de la table, quelqu’un qui détone un peu par son style dans cette assemblée. Sans doute est-ce pour cela qu’on l’avait placé en bout de table. Francesco Groggia est le traducteur de l’autre recueil de poèmes dont il est question aujourd’hui.

 

393g à Latina, Julia Hartwig

 

Après une longue série de discours masculins et une brève intervention féminine de l’invitée (mais elle ne parle pas italien, c’est fatigant de devoir traduire), nous avons eu droit à un intermède de clarinette, assez bien joué et agréable. Comme nous pouvons l’imaginer d’après le gros foulard du musicien, ce magnifique amphithéâtre qui ferait rêver bien des proviseurs français n’était pas chauffé. On peut voir les grosses bouches destinées à souffler de l'air chaud, mais essoufflées elles ne soufflaient rien cet après-midi.

 

393h à Latina, Julia Hartwig

 

L’intermède a été suivi, enfin, de lectures de poèmes de Julia Hartwig en traduction italienne. Ce lycée est un établissement classique, et d’après les affiches de représentations théâtrales passées, il semble avoir une forte orientation littéraire. Toujours est-il qu’un professeur avait préparé ses élèves pour ces lectures. Idée fort sympathique, et d’autant plus excellente que ces jeunes ont manifesté un réel talent.

 

393i à Latina, Julia Hartwig

 

Ils sont venus sans apprêt, dans leurs vêtements de tous les jours ou presque, avec naturel, exprimer des textes qu’à l’évidence ils ressentaient fortement. Je ne dis pas qu’ils n'éprouvaient pas le trac, cela se voyait lorsque, avant de monter sur la scène, ils s’entretenaient avec fièvre avec leur professeur qui, modestement, ne s’est montré à aucun moment au public, ou encore quand, attendant leur tour de lecture, ils se tordaient les mains. Mais en bons professionnels, dès lors qu’ils se trouvaient en face du micro, c’était fini, ils affirmaient leur voix et faisaient merveilleusement partager leur émotion littéraire.

 

393j à Latina, Julia Hartwig

 

Pendant chacune de leurs lectures, le musicien accompagnait d’une phrase musicale en sourdine de temps à autre les vers de Julia Hartwig, ou bien ponctuait un moment particulier. J’ai choisi trois de ces lecteurs talentueux pour illustrer mon propos, mais à la vérité tous ont été bons et auraient mérité que je les montre. Mais là n’est pas le but de mon blog, j’en ai donc pris trois seulement.

 

393k à Latina, Julia Hartwig

 

On dit que toute traduction est une trahison. Sans doute, mais lorsque l’on a entre les mains un roman la partie narrative est essentielle. Si l’on perd en traduction la richesse du style de l’auteur, c’est fort dommage, mais on n’a pas tout perdu. En poésie, c’est autre chose. Je ne prétends pas que le poète peut dire n’importe quoi et que ce qui compte, ce n’est que le style, le rythme, la musique de ses vers. Une transcription mot pour mot de Verlaine Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone n’a aucun sens. Le traducteur d’un poète doit alors procéder à une re-création pour essayer de rendre au mieux le sentiment du poète. C’est un exercice horriblement difficile, et ne parlant ni polonais, ni italien, j’ignore comment nos deux traducteurs s’en sont sortis. Mais j’ai apprécié que l’on demande à Julia Hartwig de lire en polonais deux originaux de ses poèmes. Ainsi, même sans rien comprendre, j’ai pu écouter et apprécier les sons de sa poésie. Mais… deux seulement. J’ignore si elle s’est sentie frustrée d’être venue de si loin pour une si brève participation.

 

393L à Latina, Julia Hartwig

 

J’ignore également si ses livres ont trouvé beaucoup d’amateurs. Mais dans la séance de dédicace qui a suivi, il y avait autant de jeunes élèves ayant participé aux lectures (et qui avaient reçu gratuitement un exemplaire, je suppose) que d’adultes, sinon plus.

 

393m à Latina, Julia Hartwig

 

Quand est venu le tour de Natacha, elle a pu converser en polonais. Évidemment, avec son compatriote directeur de l’institut polonais de Rome, avec ses deux traducteurs, Julia Hartwig ne se trouvait pas perdue, mais on voit à son visage qu’elle était contente de parler avec Natacha, qui ne lui a pas caché son admiration et son intérêt. Dans son travail de rapprochement est / ouest, Natacha s’est intéressée particulièrement aux Biélorusses, Polonais, Lituaniens, Ukrainiens qui ont été en relation avec la France ou avec l’Italie. Tous ces pays d’Europe centrale ont eu des frontières mouvantes, ont été réunis dans le Grand-Duché de Lituanie, ou dans le Royaume de Pologne, parfois absorbés par la Russie, selon les siècles. Bien des célébrités sont nées ou ont vécu dans la région de Grodno, dont Natacha est originaire. J’y ai vu la maison de Mickiewicz, celle du grand géologue Domeyko qui a donné son nom à deux villes et une Sierra au Chili, etc. Et c’est de cette région que vient Anjelika Kostrovicka, la mère de Guillaume Apollinaire. Natacha a, lors de séjours dans son pays, cherché à retrouver sa maison, en vain. Et puisque Julia Hartwig est une spécialiste d’Apollinaire et a publié à son sujet, toutes deux ont un moment discuté à ce propos. Il y a plusieurs hypothèses concernant le lieu précis de cette origine.

 

 393n à Latina, Julia Hartwig

 

À la fin de la conversation, cordiale, je dirai même presque amicale, Julia Hartwig a dédicacé les deux livres de Natacha. Nous avons un instant hésité à chercher un coin tranquille pour passer la nuit sur place, et puis nous avons pensé que cette ville n’avait pas l’air de présenter un grand intérêt, aucun de nos guides n’en fait même mention, alors nous avons repris la route et sommes rentrés au bercail, je veux dire à notre emplacement habituel en banlieue romaine.

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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 19:46

392a Rome, Sainte Marie Majeure

 

Natacha doit faire des recherches chez les bouquinistes qui sont installés sur le viale Einaudi, entre la station centrale Termini (piazza dei Cinquecento) et la piazza della Repubblica. Comme nous avons l’un et l’autre la même envie de découvrir des sites et des monuments de Rome, il n’est pas question que je me rende seul dans certains endroits qu’elle, ensuite, ne verrait pas. J’ai donc choisi de retourner visiter cette basilique Sainte Marie Majeure que nous avions vue le 28 novembre, il y a longtemps, pensant que ma meilleure connaissance de Rome me permettrait de l’envisager sous un nouvel angle. Ici, je commence par montrer une vue de l’abside, avec son obélisque. Cet obélisque, sans hiéroglyphes, avait été importé d’Égypte par l’empereur Claude au premier siècle de notre ère. Il a été trouvé tombé à terre devant le mausolée d’Auguste (que nous n’avons pas encore visité), et c’est le pape Sixte V, ou Sixte Quint (1585-1590), qui le fit transporter ici.

 

392b Rome, Sainte Marie Majeure

 

Tournant autour et arrivant sur la façade, je peux admirer son clocher, léger, entièrement décoré. Devant cette basilique, Stendhal a été témoin d’un petit événement anecdotique le 10 décembre 1828. L’histoire commence Via del Corso, près de l’église San Carlo, à environ trois kilomètres de la basilique. "De grands cris nous ont fait regarder un homme qui fuyait. On nous a dit: ‘C’est un garçon meunier qui vient de tuer un riche marchand de blé qui était l’amant de sa femme.’ Nous étions à pied et, malgré la terreur de nos compagnes de voyage, nous avons suivi de loin le mari jaloux. Il est allé tomber sur les degrés de Sainte Marie Majeure, après avoir couru près d’une demi-heure. La police a placé à l’instant une sentinelle pour surveiller l’assassin, pendant qu’on allait chercher l’autorisation nécessaire pour l’arrêter sur les marches d’une église. La populace du quartier de Monti entourait l’assassin et la sentinelle, qui se regardaient. Placés à une fenêtre voisine louée sur le moment, nous attendions la fin de cette aventure, quant tout à coup nous avons vu le peuple faire irruption entre la sentinelle et le garçon meunier, qui a disparu. Dans le Corso, au moment où il sortait de la maison du riche marchand de blé, le peuple criait ‘Poveretto !’ Nous pensions que cette marque d’intérêt était accordée à l’homme qui expirait ; pas du tout : il s’agissait de celui qui venait de se venger".

 

392c Rome, Sainte Marie Majeure

 

Surtout, la façade possédait de splendides mosaïques de la fin du treizième siècle et du début du quatorzième. Puis, sans les détruire, sans les modifier, une loggia a été plaquée sur la façade, et c’est de là que le pape pouvait donner sa bénédiction Urbi et orbi.

 

392d Rome, Sainte Marie Majeure

 

Au centre de cette mosaïque, trône le Christ en majesté, entouré d’anges. Je lui trouve encore une influence byzantine dans sa position hiératique, rigide. Mais autour de lui, les anges sont beaucoup plus souples.

 

392e Rome, Sainte Marie Majeure, Philippe IV d'Espagne

 

Sous le porche, à droite, il est surprenant de découvrir une statue de Philippe IV d’Espagne. Le texte en latin dit que ce monument a été dédié en 1692 par le chapitre et les chanoines au roi catholique des Espagnes Philippe IV qui a été un bienfaiteur de l’église. Stendhal écrit : "À côté de la porte, on trouve une mauvaise statue de Philippe IV, qui envoya de l’or pour orner cette église […]. Au moyen de cet or, cette basilique a l’air d’un salon magnifique et pas du tout du lieu terrible, demeure du Tout-Puissant. […] Ce fut l’emploi du premier or venu des Indes". Évidemment, il veut parler des Indes Occidentales, c’est-à-dire de l’Amérique.

 

392f1 Rome, Sainte Marie Majeure

 

Toutes ces basiliques ont une Porta Santa qui n’est ouverte que les années saintes, et que par le pape. Voici la Porta Santa de Sainte Marie Majeure. Elle représente sur le vantail gauche Marie montrant Jésus, et sur le vantail droit Jésus ressuscité sortant du tombeau. C’est une représentation moderne figurative, que je ne déteste pas, bien que Jésus apparaisse un peu trop massif à mon goût à côté de Marie beaucoup plus menue. Je le préférerais moins baraqué. Mais il est vrai qu’il est Dieu. Alors, quant à se choisir soi-même un corps dont on est le Créateur, autant se le choisir pas mal. Sous ces sculptures, on aperçoit sur ma photo deux blasons.

 

392f2 Rome, Sainte Marie Majeure

 

Comme on peut le voir sur ce gros plan, il s’agit d’une commémoration du concile d’Éphèse (431) avec la devise Ardere et Lucere (Brûler et Briller), ainsi que du concile Vatican II (1965) avec la devise Deus lo Vult (qui, de toute évidence, signifie Dieu le Veut, mais les deux mots Deus et Vult sont du latin, tandis que lo ne l’est en aucun cas. De l’italien ou de l’espagnol, oui. Je ne peux expliquer ce mélange de langues).

 

392g Rome, Sainte Marie Majeure 

Puis je pénètre dans la basilique. Dans cette nef imposante, maintenant que j’ai visité nombre d’églises romaines, je peux immédiatement identifier le dallage cosmatesque caractéristique. C’est encore l’une de ces immenses basiliques dont l’ampleur est censée glorifier la grandeur de Dieu. Selon Stendhal, l’âme romaine a besoin de ce gigantisme pour s’élever dans sa prière, alors que –toujours selon lui– nos compatriotes prient mieux dans le recueillement de ces petites chapelles sombres des villages de France. Ailleurs, il donne une indication historique : "Trente-six superbes colonnes ioniques de marbre blanc divisent cet immense salon en trois parties […]. On croit que ces colonnes furent tirées du temple de Junon."

 

392h Rome, Sainte Marie Majeure

 

Tout est grand, tout est somptueux, à l’image de ce ciborium monumental en porphyre décoré d’or.

 

392i Rome, Sainte Marie Majeure

 

De même, ce candélabre porté par un ange. J’ignore si c’est du bois doré ou du bronze doré. Pour le savoir, il m’aurait fallu le frapper du doigt pour écouter le son qu’il rend, mais je respecte trop les œuvres d’art pour les toucher. Si chaque visiteur en faisant autant, la dorure aurait tôt fait de disparaître. La sculpture n’en est sans doute pas d’une extrême finesse, je n’aime pas particulièrement ce visage un peu fade, mais le drapé de la robe est élégant, le mouvement du bras qui sort de la large manche, et surtout la peinture qui rehausse la bordure de la robe et la chemise en dessous est du plus bel effet.

 

392j Rome, Sainte Marie Majeure

 

Cette église, sans être obscure, n’est pas très lumineuse. Le vitrail de l’oculus au fond de la nef ne s’en remarque que davantage. Vu d’en bas et de loin, je l’aime bien pour ses couleurs, l’ample manteau bleu de la Vierge et le rose un peu parme du corps de l’Enfant Jésus qui trouve un écho dans le mauve du décor. Mais vu au téléobjectif, il n’en va pas de même. Je ne serais pas choqué que la Vierge soit habillée comme de nos jours, car après tout au Moyen-Âge bien souvent les personnages bibliques portent des vêtements comme l’artiste en voyait de son temps. Mais avec cette Vierge de style somme toute assez classique, cette table moderne aux pieds tournés jure terriblement. Par ailleurs, le corps du Petit Jésus est articulé comme celui d’une poupée de l’époque des Malheurs de Sophie et de la Comtesse de Ségur, ou pire comme celui d’un robot. Si le but impie est de dire que Jésus n’est qu’une marionnette créée par l’homme, je me demande comment ce vitrail a pu entrer dans cette vénérable basilique. Si, comme j’en suis convaincu, telle n’est pas l’intention, alors je trouve ce vitrail peu réussi. Si vous allez à Rome, ne le regardez pas aux jumelles. Il y gagnera.

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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 21:18

Aujourd’hui, nous nous rendons en camping-car tout près de la basilique Saint-Paul parce qu’hier nous avons constaté que l’accès et le stationnement ne poseraient pas problème. C’est en effet à quelques centaines de mètres de cette basilique que s’est établie aux dix-neuvième et vingtième siècles une vaste zone industrielle aux portes de Rome, et que dans cette zone en déshérence s’est installé le musée Montemartini, but de notre visite d’aujourd’hui.

 

390 Rome, séparation saints Pierre et Paul

 

Mais là, juste à côté du musée, cette plaque sur l’immeuble signale l’endroit où saint Pierre et saint Paul se sont séparés avant de s’engager sur la voie de leur martyre. La plaque les représente s’embrassant pour se dire adieu. Une chapelle avait été construite, mais l’élargissement de la via Ostiense a entraîné sa destruction.

 

391a Rome, musée Centrale Montemartini

 

Depuis 1870 Rome est devenue capitale de l’Italie. Cela signifie un changement radical de ses fonctions et de sa dimension. La population afflue. En 1912, sous la responsabilité de Giovanni Montemartini qui lui laissera son nom, est construite sur 20 000 m² une puissante centrale thermique produisant de l’électricité, capable d’alimenter la moitié de Rome. À cette époque, il y avait encore une barrière d’octroi, et le choix de cet emplacement "fuori le mura", hors les murs, permettait d’économiser le montant des taxes d’octroi sur les tonnes et les tonnes de charbon acheminées. Après la Deuxième Guerre Mondiale, sa capacité sera encore considérablement augmentée, mais dans les années quatre-vingts les coûts de maintenance et de production la firent tellement moins rentable que des centrales modernes qu’elle fut arrêtée. Ci-dessus, son aspect d’extérieur noble, témoin de l’ère industrielle.

 

391b Rome, Centrale Montemartini

 

Que faire de ces bâtiments et de ces matériels historiques ? Car cela a un intérêt historique malgré tout. On voit ci-dessus un compresseur à trois phases. Comme toute dictature, l’époque du fascisme n’est pas défendable humainement. Pas plus que la folie des grandeurs de Mussolini, qui se prenait pour un empereur romain et construisit des édifices déments. Mais son désir de retrouver la grandeur passée de Rome a eu cet effet bénéfique, qu’il avait à cœur de sauvegarder tous les témoignages de l’Antiquité que l’on retrouvait. Et comme ses travaux titanesques retournaient le sol de la ville, bien des choses ont ainsi été mises au jour. Et déjà les musées du Capitole regorgeaient d’œuvres d’art. Le Vatican étant indépendant, pas question non plus de donner au pape les richesses italiennes pour enrichir les musées du Vatican. Alors on a entassé cela dans les caves du Capitole (laissons celles du Vatican à André Gide).

 

391c Rome, Centrale Montemartini

 

Dans les années 90 est venue l’idée de mêler le patrimoine industriel et le patrimoine antique en récupérant les espaces de ce quartier. L’idée peut paraître folle, mais en réalité elle est extrêmement intéressante. On voit ici la grande salle des machines, avec des statues romaines le long des travées et aux extrémités. Et dans ce bâtiment ont été installées toutes les trouvailles du vingtième siècle. Du haut de son petit siège, la surveillante de salle a vue sur les visiteurs, mais aussi sur toutes ces beautés antiques dont elle peut se repaître si, comme je le lui souhaite, elle en a envie. Dans le fond, un groupe d’étudiants avec leur professeur. Au milieu, se dirigeant à grands pas vers la gauche, c’est Natacha que quelque statue attire comme un puissant aimant.

 

391d Rome, Centrale Montemartini

 

Encore une image pour montrer l’effet produit par ce mélange de grosses machines et d’œuvres antiques. Au premier moment, on pourrait se dire que c’est si incongru que l’on ne sait plus ce que l’on est venu voir. En fait, ces mécanismes massifs, noirs, visiblement utilitaires, permettent de donner plus de relief à la blancheur des marbres, à l’inutilité technique de l’art dont la nécessité est d’un autre domaine, etc. Et inversement, la relative fragilité des statues, leurs dimensions plus modestes, la signification artistique qu’elles ont et le sens du temps qui passe sur les civilisations dont elles sont les témoins, cela accentue la gigantesque noirceur de ces monstres d’acier. Bon, j’arrête là mon lyrisme et je passe à la suite.

 

391e Rome, Montemartini, Jules César

 

Il y a une très belle collection de bustes, ou de têtes. Ici, Jules César. Je l’ai choisi d’abord pour sa célébrité, évidemment, mais aussi parce que c’est un visage qui a du caractère. Et puis, en le regardant bien, je me demande s’il n’a pas quelque chose –en plus vieux– du jeune Bonaparte au pont d’Arcole, dans la forme du front (et la coiffure de Napoléon plus mûr, sans ses cheveux longs), l’économie du visage. Si ce César avait conservé son nez, sans doute serait-ce encore plus frappant.

 

391f Rome, Montemartini, Auguste

 

Autre empereur célèbre, Auguste. Il a régné plus de quarante ans (César quelques semaines seulement, avant d’être assassiné), il a fait de grandes choses, il est contemporain de la naissance de Jésus, donc du début de notre ère. Alors qu’il n’était encore qu’Octave, il a mené une lutte acharnée pendant la guerre civile, tant à cette période qu’après avoir revêtu la pourpre impériale, il a été inflexible à l’égard de ses ennemis, et pourtant, à voir ce portrait de lui, jeune certes, il ne donne pas l’impression d’être animé par la même force de caractère que César. J’ai tort, évidemment, en disant cela, puisque l’Histoire démontre le contraire. Mais c’est ce que je ressens en regardant cette sculpture. Et puis je dois reconnaître qu’il y a quelque chose de très dur et volontaire dans son regard.

 

391g Rome, Montemartini, Septime Sévère

 

Celui-ci, c’est Septime-Sévère (193-211), le père de Caracalla. Historiquement, je n’ai pas à son égard un intérêt particulier, mais j’ai choisi cette sculpture parce que j’en admire la facture, la pureté et la précision du travail du marbre, la personnalité de ce visage.

 

391h Rome, Montemartini, Antinoüs

 

J’en finirai avec cette représentation d’Antinoüs, le favori d'Hadrien, cet empereur que nous connaissons bien. D’abord par les Mémoires d’Hadrien, ce roman historique de Marguerite Yourcenar que j’ai lu il y a bien longtemps mais que j’ai beaucoup aimé et qui m’a beaucoup marqué. Ensuite, c’est son mausolée que l’on admire sous le nom de château Saint-Ange, cette énorme masse cylindrique sur la rive du Tibre. Et puis, nous avons visité sa résidence, la Villa Adriana, à Tivoli le 15 novembre. Enfin, un peu partout ici à Rome nous voyons des portraits de lui ou des marques de son règne. À cela s’ajoute que j’ai toujours en mémoire cette tête de son malheureux favori Antinoüs, reproduction du musée de Louvre, qui en raison de sa beauté occupait une place d’honneur chez mes parents. En dehors de cela, je dois avouer que le marbre qui figure sur cette photo, représentant le jeune homme sous les traits d’Apollon, quoique très belle formellement ne se distingue pas spécialement à mon goût parmi toutes les sculptures de ce musée, même si c’est une copie, ou une interprétation, romaine d’un Apollon grec du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Elle a été découverte lors des travaux de tracé de la via dei Fori Imperiali, au temps de Mussolini, qui coupe la continuité entre le forum républicain et ceux de l’époque impériale. Elle se trouvait dans une grande propriété privée. Au passage, je rappelle qu’Hadrien a voulu connaître les terres qu’il administrait et qu’il a passé plus de temps entre l’Écosse, la Grèce et l’Orient qu’à Rome, et c’est lors d’un séjour en Égypte qu’Antinoüs, qui l’accompagnait partout, est mort mystérieusement noyé dans le Nil. Suite à ce drame, l’empereur, inconsolable, s’est muré dans une misanthropie qui n’a pas manqué d’influer sur la politique des dernières années de son règne.

 

391i Rome, Montemartini, Asclépios

 

Fini, avec empereurs et proches d’eux. Ici, c’est Asclépios, le dieu médecin. Le 5 décembre, au sujet du temple d’Asclépios à la Villa Borghese, j’ai déjà parlé de lui, je ne recommencerai pas ici. Mais en passant devant cette statue, j’ai été accroché par la qualité artistique qui s’en dégage, et clic-clac, je lui ai tiré le portrait. Et puis en m’approchant, d’abord j’ai vu que c’était Asclépios (je confesse que je ne l’avais pas reconnu), et puis j’ai vu que c’était une copie romaine d’un original de… Phidias. Une référence, en effet.

 

391j Rome, Montemartini, triomphe roi de Mauritanie

 

Ce monument est réalisé dans une pierre identifiée comme originaire d’Afrique. Et ce n’est pas étonnant si l’on sait qu’il a été érigé pour célébrer le triomphe militaire romain lors de l’acceptation officielle de se soumettre par Bocchus, le roi de Mauritanie. Cela se passait à l’époque de Sylla qui s’était fait nommer dictateur à vie et qui a quitté le pouvoir en 79 avant Jésus-Christ. Il avait été vainqueur de Jugurtha, et sans doute souhaitait-il ainsi, par ce genre de célébrations de triomphes, montrer sa force et justifier son pouvoir qui, pour être dictatorial, n’en risquait pas moins d’être renversé par une guerre civile.

 

391k Rome, Centrale Montemartini

 

Changeons de genre. Cette crevette est l’un des détails d’une mosaïque représentant une scène marine avec diverses espèces de mollusques, crustacés, poissons. Elle date soit de la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ, soit du début du premier siècle, et ornait, comment dire ? la salle de bain, ou les thermes, d’une maison particulière de Rome, quelque part entre la basilique Sainte Marie Majeure et le Quirinal.

 

391L Rome, Montemartini, copie époque Hadrien original 28

 

Je voudrais terminer par trois sculptures que j’adore. Elles nous sortent de l’académisme des représentations officielles de grands personnages ou de dieux. Je commence par cette jeune fille qui ne donne pas l’impression de poser pour l’artiste. Elle croise haut les jambes, elle est penchée en avant, si je la vêts d’un T-shirt et d’un jeans, je peux fort bien l’imaginer sur un banc dans la cour du lycée, discutant avec une copine. Elle est à la fois pleine de grâce et pleine de naturel.

 

391m1 Rome, Montemartini, satyre et nymphe

 

Ce groupe, qui mérite d’être vu de tous côtés, représente un satyre qui s’est saisi d’une nymphe. Il appartient à l’école de Pergame et date du milieu du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Par un détail, disons très… physique, on n’a aucun doute sur le désir du satyre ni sur ses intentions. Et la nymphe, elle, n’a pas l’air d’accord du tout. Dommage, on ne voit pas son expression, la tête ayant été brisée. Mais du bras elle repousse la tête du satyre qu’elle a empoignée par les cheveux. Elle lui fait mal, on voit sa grimace, mais il ne veut pas lâcher. Quelle expressivité dans cette scène, et quel humour dans la représentation !

 

391m2 Manif

 

De plus, c’est un excellent argument pour les mouvements de libération de la femme. Le 28 novembre, nous avions vu une manifestation de femmes, et sur l'un des panneaux il était inscrit "Quando une donna dice NO è NO". Quand une femme dit NON, c’est NON. Comme quoi il n’est pas inutile de le répéter depuis 22 siècles…

 

391n Rome, Montemartini, muse Polymnie, copie de Rhodes 2

 

La troisième de mes statues favorites est la muse Polymnie. Cette œuvre romaine du deuxième siècle de notre ère est une copie d’un original grec de Philiskos de Rhodes (deuxième siècle avant Jésus-Christ) qui avait réalisé un grand ensemble réunissant toutes les muses. Polymnie s’enveloppe jusqu’au cou dans un grand vêtement de drap suffisamment fin pour que se voie à travers la forme de sa main qui le retient serré sous son cou. Son autre main, qui porte un jonc à l’annuaire, sort négligemment des plis du manteau. Le regard dans le vague, un demi-sourire sur les lèvres, elle semble plongée dans une profonde songerie. Cette songeuse me fait irrésistiblement penser au Penseur de Rodin. Lui appuie son coude sur sa cuisse, elle sur une espèce de rocher, ou de tronc, cependant il y a quelque chose de commun dans cet appui sur un coude, le corps penché en avant. Mais ma belle Polymnie a des traits doux, pleins de charme. Comme la jeune fille assise jambes croisées, cette muse est dans une attitude de la vie, elle n’a rien de hiératique, on a envie de s’adresser à elle. Voilà pourquoi j’avais envie de l’utiliser comme conclusion de cet article.

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19 février 2010 5 19 /02 /février /2010 00:05

388 Rome, publicité

 

Nous prenons le métro pour aller visiter Saint Paul hors les Murs, ou San Paolo fuori le Mura. Mais dans les couloirs du métro, depuis quelques jours, une affiche attire mon regard. Aujourd’hui, je la prends en photo. Une claque pour le célèbre "truck crop" ?

 

389a Rome, S. Paolo fuori le Mura 

 Voilà, nous arrivons. On aperçoit, sur la droite de ma photo, le début de l’enseigne de MacDonald’s, aussi nous souvenant de l’avertissement donné par le film Big Size Me, voulons-nous dire STOP à nos désordres alimentaires en regardant cette affiche. La basilique de Saint-Paul, là tout près, va nous permettre de prier pour sauvegarder notre ligne.

 

389b Rome, St-Paul hors les Murs

 

La façade de la basilique et son porche donnent sur une vaste esplanade. Nous savons que les cimetières en tant que tels n’existaient pas dans l’Antiquité et que c’était le bord des routes, aux approches des villes, qui en tenaient lieu. Décapité non loin d’ici, saint Paul a été enterré près de la route d’Ostie, la Via Ostiensis, et l’emplacement a été signalé par un petit monument modeste. Et puis, comme pour les autres grands saints martyrs, l’empereur chrétien Constantin fit ériger une église à cet endroit, et le pape Sylvestre Premier (314-336), celui qui aurait baptisé Constantin (306-337), consacra la basilique en 324. Et puis les pèlerins affluèrent si nombreux que dès la fin du siècle il fallut songer à un agrandissement. Le terrain ne permettait pas d’allonger la nef, à moins d’aplanir une colline. Les moyens techniques ne manquaient pas, le coût ne pouvait être pris en considération s’agissant d’un si grand saint, mais vu l’urgence on a choisi la solution la plus simple : procéder à une extension dans l’autre sens et, sans toucher à la tombe, seulement faire pivoter l’autel au-dessus d’elle. Même principe qu’à Saint Laurent hors les Murs bien des siècles plus tard. La nouvelle basilique était achevée, gigantesque comme on peut la voir aujourd’hui, en 395.

 

Les Lombards puis les Sarrasins, déferlant sur Rome, pillèrent tout ce qu’ils pouvaient prendre, mais mon blog n’est pas un guide touristique et j’ai pris le parti depuis le début de ne pas donner le détail des réparations, aménagements, restructurations dont les monuments ont été l’objet. Je saute donc à pieds joints sur tous les travaux qui au cours des siècles ont embelli ou modifié la basilique pour en arriver au 15 juillet 1823, peu avant la mort du pape Pie VII. Stendhal nous dit que "quelques auteurs anciens rapportent que des cèdres furent envoyés du mont Liban pour la toiture de Saint-Paul. Le 15 juillet 1823, de malheureux ouvriers qui travaillaient à la couverture en plomb soutenue par ces poutres, y mirent le feu avec le réchaud qui servait pour leur travail. Ces pièces de bois énormes, desséchées depuis tant de siècles par un soleil ardent, tombant enflammées entre les colonnes, formèrent un foyer destructeur dont la chaleur les a fait éclater dans tous les sens. Ainsi cessa d’exister la basilique la plus ancienne non seulement de Rome, mais de la chrétienté tout entière. Elle avait duré quinze siècles. Lord Byron prétend, mais à tort, qu’une religion ne dure que deux mille ans. […] Léon XII a entrepris de reconstruire Saint-Paul. […] Après un siècle ou deux d’efforts inutiles, on renoncera au projet de refaire cette église, qui est d’ailleurs tout à fait inutile".

 

Stendhal ne mérite pas d’être mis sur le même plan qu’Élie, Jérémie ou Isaïe. C’est un mauvais prophète. La reconstruction radicale de la basilique, autant que possible identique à ce qu’elle avait été, fut menée tambour battant et achevée bien avant la fin du siècle, puisqu’elle a été inaugurée par Pie IX (1846-1878).

 

389c Rome, St-Paul hors les Murs

 

Le ciborium s’élève à la croisée du transept, au-dessus de l’autel principal, lui-même dressé au-dessus de la tombe de saint Paul. Quand je dis la tombe, en fait on a fort maltraité les dépouilles de saint Pierre et de saint Paul. Les deux têtes ont été envoyées à San Giovanni in Laterano (Saint Jean de Latran), et les deux corps ont été partagés entre les basiliques de Saint Pierre au Vatican et de Saint Paul ici même. Le baldaquin, qui n’a pas été détruit par l’incendie, est l’original.

 

389d Rome, St-Paul hors les Murs

 

Pour cette photo, je suis allé tout au bout de la nef principale (il y a cinq nefs). Cela donne une idée de l’immensité de cette église, et cela permet aussi de voir les colonnes dont beaucoup, qui étaient antiques, ont éclaté dans l’incendie et ont été remplacées par d’autres en provenance d’une carrière sur le lac Majeur (du côté de Milan). Toujours Stendhal : "Pendant les vingt années qui ont précédé l’incendie, j’ai vu Saint-Paul tel que les richesses de tous les rois de la terre ne pourraient le rétablir. Le siècle des budgets et de la liberté ne peut plus être celui des beaux-arts ; une route en fer, un dépôt de mendicité, valent cent fois mieux que Saint-Paul. À la vérité, ces objets si utiles ne donnent pas la sensation du beau, d’où je conclus que la liberté est ennemie des beaux-arts. […] Autrefois, en entrant à Saint-Paul, on se trouvait comme au milieu d’une forêt de colonnes magnifiques ; on en comptait cent trente-deux, toutes antiques. […] Parmi les quarante colonnes de la nef du milieu, vingt-quatre, qui étaient d’ordre corinthien et d’un seul bloc de marbre violet, furent enlevées au mausolée d’Hadrien (maintenant château Saint-Ange). Combien ne vaudrait-il pas mieux pour nos plaisirs, en 1829, que ces colonnes fussent restées au mausolée d’Hadrien, qui serait la plus belle ruine du monde".

 

389e Rome, St-Paul hors les Murs

 

Procope, cet historien byzantin du sixième siècle (qui a donné son nom au plus ancien café de Paris, fréquenté par tant d’écrivains comme le café Greco de Rome, où a eu lieu notre dîner de mariage, à Natacha et à moi) constatait déjà, à son époque, que ces vingt-quatre colonnes avaient été transportées du mausolée d’Hadrien à la basilique.

 

389f Rome, St-Paul hors les Murs

 

Juste un petit coup d’œil au haut plafond à caissons. Un magnifique blason doré, avec une sculpture d’anges si fine, si légère…

 

389g1 Rome, St-Paul hors les Murs

 

La mosaïque de l’abside, comme le baldaquin, n’a heureusement pas souffert de la catastrophe de 1823. Autour du Christ on voit, de gauche à droite, saint Luc et saint Paul, puis saint Pierre et saint André. En dessous, les 24 vieillards de l’Apocalypse. Stendhal, toujours lui, estime que "les proportions colossales des vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse et des apôtres saint Pierre et saint Paul, qui entourent Jésus-Christ, équivalaient à ces mots : terreur et enfer éternel. Cette mosaïque est de l’année 440".

 

389g2 Rome, St-Paul hors les Murs

 

Bien que cette basilique ne soit pas la sienne, c’est sur saint Pierre que j’ai envie de zoomer, parce que je trouve intéressante sa tête sur cette mosaïque, avec son grand nez, sa grosse barbe grise et frisée, et puis la façon dont son bras nu sort du drapé du vêtement.

 

389h1 Rome, St-Paul hors les Murs

 

389h2 Rome, St-Paul hors les Murs

 

Nous voici au bas de la nef. La Porta Sacra est une lourde porte de bronze représentant des épisodes de la vie de saint Paul. Ici, sa décollation. Le texte dit qu’en l’année de grand jubilé 2000, cette porte a été ouverte par le pape Jean-Paul II et refermée par Monseigneur Etchegaray qui était, sauf erreur, président de la conférence des évêques de France, puis longtemps l'un des conseillers de Jean-Paul II et membre de la Curie Romaine. En tous cas un dignitaire français (avec un nom basque).

 

389i Rome, St-Paul hors les Murs

 

Sur cette autre porte, c’est saint Pierre qui est à l’honneur. Le Christ lui dit "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église et je te donnerai les clés du royaume des cieux".

 

389j1 Rome, Jean-Paul II

 

Tous les papes depuis saint Pierre étaient représentés en médaillons peints. Après l’incendie, ils ont été remplacés par des médaillons en mosaïque. Ici Jean-Paul II, le pape polonais de Cracovie. Une fois de plus j’appelle Stendhal ? Allons-y. "Dans la grande nef, sur le mur, au-dessus des colonnes, se trouvait la longue suite des portraits de tous les papes, et le peuple de Rome voyait avec inquiétude qu’il n’y avait plus de place pour le portrait du successeur de Pie VII. De là les bruits de la suppression du Saint-Siège. Le vénérable pontife, qui était presque un martyr aux yeux de ses sujets, touchait à ses derniers moments lorsque arriva l’incendie de Saint-Paul. Il eut lieu dans la nuit du 15 au 16 juillet 1823 ; cette même nuit, le pape, presque mourant, fut agité par un songe qui lui présentait sans cesse un grand malheur arrivé à l’Église de Rome. Il s’éveilla plusieurs fois en sursaut, et demanda s’il n’y avait rien de nouveau. Le lendemain, pour ne pas aggraver son état, on lui cacha l’incendie, et il est mort peu après sans l’avoir jamais su".

 

389j2 Rome, Benoît XVI

 

Lors de la reconstruction de la basilique, en refaisant le portrait des papes, on a utilisé tout le tour du transept en commençant à la droite de l’abside, et on a continué le long de la nef. Désormais, il y a de la place pour pas mal de papes encore. Ici, l’actuel Benoît XVI, qui bénéficie d’un petit projecteur spécial. C’est lui que nous avons vu, place Saint Pierre, le 6 décembre.

 

389k Rome, St-Paul hors les Murs

 

J’aime bien ce bénitier, dont le pied est plein d’humour. Cet enfant n’est pas un angelot, puisqu’il n’a pas d’ailes. C’est un gamin qui prend de l’eau dans le bénitier et qui en asperge un démon bien caractéristique, avec ses ailes nervurées façon chauve-souris, lequel tente de se protéger des gouttelettes avec son bras. Bien sûr, il y a une intention religieuse dans l’eau bénite qui repousse le Diable, mais il existe une façon sérieuse de traiter ce thème, et une façon amusante. Je préfère de loin la seconde.

 

389L Rome, St-Paul hors les Murs

 

Dans la sacristie, les murs ont dû être tous recouverts de fresques. Il n’en reste pas grand-chose. Ce fragment, tout de même, qui ne manque pas de beauté.

 

389m Rome, St-Paul hors les Murs

 

En arrivant, nous sommes entrés par l’ancienne façade, avant que la basilique ne tourne sur son axe pour s’agrandir à la fin du quatrième siècle. Maintenant, du côté de la "nouvelle" façade, dans le bas de l’église, on accède à ce magnifique cloître.

 

389n Rome, St-Paul hors les Murs

 

Rien ici, cependant, du recueillement, de la piété des cloîtres romans. Mais une double rangée de majestueuses colonnes, qui encadrent un jardin avec des parterres délimités par des buis tirés au cordeau et des palmiers élancés dans chacun des quatre parterres, et au centre une monumentale statue de saint Paul. C’est grand, c’est beau, sans aucun doute cela vaut le coup d’œil.

 

Mais je voudrais conclure notre visite à Saint-Paul hors les Murs par le jugement de Henry James en 1873, qui résume l’ensemble. "La basilique restaurée est incroyablement splendide. Elle a l’air d’un ultime effort pompeux du catholicisme formel ; il existe bien peu de symboles plus frappants de la dernière Rome, la Rome prédestinée à voir Victor-Emmanuel sur le Quirinal, la Rome des conciles avortés et des anathèmes inécoutés. L’église se dresse là, surprenante et inutile, sur son site plein de miasmes, avec un air de conscient défi, brillant manifeste d’une foi surabondante. L’intérieur est magnifique, et sa magnificence est dépourvue d’endroits miteux, –chose rare à Rome".

 

Et, avant de mettre le point final, trois photos de la boutique de vêtements "Diesel" qui donnent la clé de ma première photo. Mais peut-être tout était-il clair depuis le début si la même campagne publicitaire existe en France…

 

389o1 Diesel 

389o2 Diesel

 

389o3 Diesel

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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 20:23

Aujourd’hui, je me suis trouvé face à un problème. Nous avons vu pas mal de choses, toutes très intéressantes, et en regardant mes photos je me suis dit à chaque fois qu’il me fallait absolument faire participer ceux qui liront mon blog au plaisir que j’ai eu lors de ces visites. Mais je ne peux quand même pas mettre 200 photos pour une seule journée. Il m’a donc fallu être plus sévère dans mon choix. Et je ne suis pas parvenu à être raisonnable. Alors tant pis, changez de site immédiatement si vous voulez, mais vous devez le savoir, je n’ai pas été capable de mettre moins de 43 photos aujourd’hui.

 

383a Rome, San Nicola in Carcere

 

L’autre jour, le 12 janvier, nous avions visité San Nicola in Carcere en fin de journée, l’église était sombre et nous n’avions pas pu en voir les fresques, au-dessus des colonnades, entre les fenêtres. Nous nous étions promis d’y revenir au grand jour.

 

383b Rome, San Nicola in Carcere

 

383c Rome, San Nicola in Carcere

 

J’avais dit, ce jour-là, que l’église était construite sur un temple antique, entre deux autres temples. On voit clairement ici les colonnes du temple voisin, encastrées dans les murs de l’église. Mais c’est une redite, vite passons.

 

383d Rome, San Nicola in Carcere

 

À la lumière du jour, on voit mieux les splendides colonnes antiques qui ont été récupérées des temples païens et qui pour cette raison sont disparates, le plafond à caissons sculptés et peints, le baldaquin ciborium au-dessus de l’autel, on aperçoit même les colonnes de marbre jaune africain qui l’ornent, et l’on devine les fresques sur les murs. Nous pouvons donc beaucoup mieux visiter.

 

383e Rome, San Nicola in Carcere

 

Jetons un coup d’œil sur la nef dans l’autre sens, on se rend compte que le plan architectural est très simple. Ce n’est pas ce qui suscite l’admiration. En revanche, on devine que la décoration est riche.

 

383f Rome, San Nicola in Carcere

 

La photo ci-dessus permet de mieux s’en rendre compte avec cet exemple de chapiteau et, au-dessus, ces arcades décorées de marbres de plusieurs couleurs et toutes ces dorures.

 

383g Rome, San Nicola in Carcere

 

Sur la photo de la nef, on pouvait également voir la richesse de la décoration du plafond à caissons, mais ce détail d’un blason de pape, sculpté en relief, peint de couleurs vives et tout couvert d’or vaut, je crois, la peine d’être vu de plus près.

 

383h Rome, San Nicola in Carcere

 

Passons aux fresques qui recouvrent les murs entre les fenêtres de la nef principale. L’éclairage puissant qui frappe une partie des peintures en provenance des fenêtres du côté opposé crée des contrastes qui font mauvais effet sur les photos. Au naturel, ce n’est pas la même chose, parce que l’image imprimée sur la rétine est automatiquement rééchelonnée par le cerveau, ce qui fait que l’on peut l’apprécier comme si son éclairage était uniforme. À vrai dire, je ne suis pas capable d’identifier les épisodes représentés sur toutes ces scènes. Ici par exemple, j’aime beaucoup cette fresque, mais je ne sais pas ce qui s’y passe, ni qui en sont les protagonistes.

 

383i Rome, San Nicola in Carcere

 

Ici en revanche, l’interprétation est aisée, surtout quand on se rappelle que l’on est dans l’église Saint Nicolas. Cette grande bassine renversée dont s’écoule une eau saumâtre, c’est le saloir où le boucher a mis les enfants à se conserver comme de la viande de porc, et saint Nicolas vient de ressusciter les trois enfants.

          "Ils n’étaient pas plus tôt entrés

          Que le boucher les a tués,

          Les a coupés en p’tits morceaux,

          Mis au saloir comme pourceaux.

 

          Il était trois petits enfants

          Qui s’en allaient glaner aux champs."

 

Merveilleuse, l’expression effrayée du boucher qui s’enfuit lorsque saint Nicolas lui dit :

          " ‘Du p’tit salé je veux avoir

          Qu’il y a sept ans qui est au saloir’.

          Quand le boucher entendit ça

          Hors de sa porte il s’enfuya…"

 

Son regard terrorisé, le geste des mains et des bras… J’aime aussi saint Nicolas, dans sa tenue et dans ses fonctions d’évêque, digne, et appelant le boucher à résipiscence.

          " ‘Boucher, boucher, ne t’enfuis pas.

          Repens-toi, Dieu te pardonnera’,

          Et le saint étendit trois doigts,

          Les p’tits se r’levèrent tous les trois…"

 

Et puis bien évidemment les trois enfants, tout nus (puisque traités comme des animaux de boucherie), entre le saint en blanc et le boucher criminel en rouge (là encore, le symbolisme des couleurs), et tournés vers celui qui vient de les sauver. Dans la chanson,

          "Le premier dit ‘J’ai bien dormi’.

          Le second dit ‘Et moi aussi’.

          A ajouté le plus petit :

          ‘Je me croyais en Paradis’

 

          Il était trois petits enfants

          Qui s’en allaient glaner aux champs."

 

Mais évidemment il est plus édifiant de les voir rendre grâce à saint Nicolas plutôt que de les peindre comme se réveillant d’un profond sommeil. À Pérouse, le 30 octobre, à la Galerie Nationale de l’Ombrie, nous avions admiré des scènes de la vie de saint Nicolas peintes par Fra Angelico. Là, trois fillettes allaient être prostituées le lendemain par leur père qui se trouvait dans la misère et ne voyait pas d’autre moyen de trouver de l’argent, et saint Nicolas avait envoyé par la fenêtre des pièces d’or pour les sauver de cette terrible déchéance et du traumatisme qui y est lié (même si à l’époque on ne parlait pas de traumatisme, qui est une notion psychiatrique moderne).

 

383j1 Rome, San Nicola in Carcere

 

383j2 Rome, San Nicola in Carcere

 

Venons-en aux peintures de l’abside. Il s’agit d’une grande fresque dont, hélas, je n’ai pas l’explication. Mais les couleurs, la mise en scène, les expressions des personnages sont remarquables. Là s’arrêtent malheureusement mes commentaires puisque je ne peux raconter l’histoire à laquelle se rapporte cette représentation.

 

383k Rome, San Nicola in Carcere

 

Avant de quitter cette église si attachante, je veux montrer cette image du Chemin de Croix. Généralement, ce sont soit des sculptures en bois plus ou moins anciennes, ou des moulages en plâtre peint plus modernes, mais l’image en est toujours classique et, pour cette raison, retient peu le regard. Ici, j’ai été séduit par le trait résolument moderne, le décor dépouillé, et finalement la spiritualité qui se dégage de ces tableaux. Sur cette photo, c’est la première Station, à laquelle est attaché le commentaire suivant : "Dans cette première Station est représentée la maison et le prétoire de Pilate où Jésus reçoit la sentence de mort".

 

384a Rome, Isola Tiberina

 

Voilà, nous avons quitté San Nicola in Carcere et avons traversé le Ponte Fabricio pour nous rendre sur l’île du Tibre, l’Isola Tiberina. Ici, une vue de l’île prise depuis le pont d’en face, le Ponte Cestio qui mène à la rive droite, le Trastevere. L’église que l’on voit sur la moitié droite de la photo est San Bartolomeo all’Isola. Il paraît que l’intérieur est intéressant à visiter, malheureusement à chaque fois que nous passons par ici les grilles du porche sont verrouillées. Sur les grilles, aucune indication sur les heures d’ouverture. Mais j’aperçois un petit écriteau, illisible, sur la porte, au fond du porche. Je prends une photo avec le zoom en position téléobjectif le plus puissant, et en rentrant j’agrandis l’image sur mon écran. Deux remarques. D’abord, nous l’avons trouvée fermée lors d’horaires indiqués pour l’ouverture. Et ensuite, ceux qui sont déjà sous le porche n’ont pas besoin des horaires puisqu’ils sont entrés, à la différence de ceux qui sont maintenus derrière la grille fermée et qui ne peuvent les lire de loin, par conséquent j’ai du mal à comprendre la logique de cet écriteau et de son emplacement. Mais je reste paisible parce que la vue est splendide, parce que le ciel est bleu, parce qu’il fait doux en plein mois de janvier.

 

384b Rome, Isola Tiberina

 

À Rome plus encore que dans d’autres villes catholiques, la dévotion à Marie est immense. On y compte 26 églises qui lui sont consacrées. De plus, maintes maisons portent sur leur façade une statue de la Vierge, un petit autel, une représentation. Sur un mur de l’île, on peut voir ce tableau.

 

384c Rome, Trastevere

 

Ayant franchi l’autre bras du Tibre, nous voici arrivés au Trastevere. Des sacs poubelle sur la rue… Mais pourquoi donc me suis-je arrêté à les photographier ? Parce qu’ils sont placés juste sous une plaque se référant à l’édit du 30 décembre 1763 et posée par Monseigneur le Président des Routes, qui interdit de jeter, de porter, de lancer des immondices sur toute cette place, sous peine de dix coups ou autres châtiments corporels. Je me demande ce qui est arrivé au contrevenant propriétaire de ces gros sacs de plastique noir.

 

384d Rome, Trastevere

 

Plus loin, c’est l’ardoise d’un restaurant qui a attiré mon attention. Le quartier est hyper sympa, il s’y trouve des ruelles pittoresques et des églises magnifiques, les touristes y affluent en grand nombre, et par conséquent fleurissent nombre de restaurants qui proposent un "menu touristique", ce qui ne veut pas dire typique de la ville, mais cher et passe-partout. D’où l’excellent (à mon goût) humour de cette ardoise.

 

384e Rome, Trastevere

 

Quelques pas plus loin, c’est un tag bien propre sur un mur, réalisé au pochoir, qui rappelle une chanson américaine engagée. De quand, je ne suis pas capable de la dater exactement, je pense que c’est du temps des hippies, dans les années 60. En son temps, Richard Anthony en a donné une version en français.

 

384f Rome, Trastevere

 

Nous sommes allés visiter le musée de Rome au Trastevere (de l’entrée duquel j’ai pris cette photo d’une rue sympa). Dans l’autre musée municipal de Rome, celui qui est près de la piazza Navona, la photo est autorisée sans problème. Le 6 janvier, j’en ai bien profité. Mais ici, c’est interdit. Pourquoi cette différence de traitement, mystère. Il y avait deux expositions temporaires, et là c’est une situation habituelle et normale. Mais pour la collection permanente, je ne comprends pas. La première exposition temporaire montre de nombreuses œuvres de Marianne Werefkin, une artiste peintre russe née en Lituanie en 1860 et morte en Suisse en 1938. C’est très beau, mais il est impossible de décrire de façon synthétique un grand nombre de tableaux. Je ne peux que donner un lien, mais à cause je suppose des droits d’auteur il n’y a qu’un tableau montré sur ce site,

http://www.museodiromaintrastevere.it/mostre_ed_eventi/mostre/marianne_werefkin_l_amazzone_dell_avanguardia

 

La deuxième exposition temporaire concerne la chute du Mur de Berlin et la fin des régimes affidés à Moscou, à travers des photos de divers photographes, les uns célèbres, d’autres simples amateurs. Même si l’on a eu, en son temps, bien des informations et si, à l’occasion des 20 ans, récemment nous avons revu et réentendu partout les mêmes choses, et aussi des documents qui ont été mis au jour depuis lors, tout cela était fort intéressant.

 

Quant aux collections permanentes, elles consistent en gravures, dessins, tableaux représentant Rome dans le passé. Il est évidemment passionnant de comparer ce que l’on connaît à ce que nous aurions vu si nous avions vécu 100 ou 200 ans plus tôt. Hélas, parce que les salles étaient occupées par Marianne Werefkin, la plus grande partie de la collection permanente avait été remisée. Mais le peu (le très peu) qui restait nous a retenus un bon moment.

 

385a Rome, Santa Maria in Trastevere

 

J’ai déjà montré (le 10 et le 21 décembre) à quoi ressemble la basilique Santa Maria in Trastevere où nous nous sommes rendus ensuite ; d'ailleurs, Google référence certaines de mes images d'alors. Nous l’aimons tellement, cette église, que –bien que notre programme ne soit pas achevé pour la journée– nous avons fait un détour pour la revoir d’extérieur, et puis là, sur la place, un puissant aimant nous a entraînés, presque malgré nous, à l’intérieur. À l’extérieur, sur la façade, un bandeau de mosaïque du douzième siècle représente en son centre la Vierge vers qui se dirigent, de part et d’autre, des femmes portant des urnes d’où sort une flamme. En voici trois en gros plan. La finesse du dessin, la richesse des couleurs, le brillant du fond doré, cela m’émeut beaucoup. Qui me dira qu’elle n’est pas belle, cette mosaïque ?

 

385b Rome, Santa Maria in Trastevere

 

385c Rome, Santa Maria in Trastevere

 

385d Rome, Santa Maria in Trastevere

 

J’ai déjà montré une autre fois les splendides mosaïques de la calotte du dôme de l’abside, qui datent du douzième siècle. En-dessous, ce sont d’autres mosaïques, de la fin du treizième siècle celles-là, exécutées par le célèbre Pietro Cavallini. Il s’agit de scènes de la vie de la Vierge. La naissance de Jésus, les Rois Mages, et puis celle qui chronologiquement devrait précéder les deux autres mais que je mets à la fin parce que c’est celle que je préfère, l’Annonciation. Je crois qu’elles sont si belles qu’elles défient le commentaire.

 

385e Rome, Santa Maria in Trastevere

 

Dans les chapelles latérales également il y a matière à s’émerveiller. L’absence de panonceau explicatif, l’absence aussi de boutique dans l’église où l’on puisse se procurer un livret documentaire, font que je suis seul face à cette grande fresque encadrée d’or pour dire ce qu’elle représente. D’après l’arrière-plan où siègent une multitude l’hommes en noir qui semblent être des prêtres, présidés par un collège de six cardinaux de rouge vêtus, on pourrait penser à un concile. Mais il y a le premier plan, où une femme tout de blanc vêtue brandit une double croix de type byzantin, et il semble qu’elle porte sur la tête une sorte de tiare papale. J’avance une hypothèse, peut-être absurde : une femme, se faisant passer pour un homme, aurait réussi à devenir cardinal puis, en raison de son érudition, elle aurait été proclamée pape et aurait régné trois ans (de 855 à 858) avant d’être démasquée à cause d’un accouchement survenu en public. Cet épisode est très probablement légendaire parce que la liste des papes ne laisse, entre la mort de l’un et l’élection de son successeur, aucune place pour un interrègne de trois ans. Cette femme, connue comme la papesse Jeanne, est contemporaine d’Anastase le Bibliothécaire qui, de 855 (tiens, tiens…) jusqu’en 869, a été titulaire de Santa Maria in Trastevere, et qui a été un (authentique et historique) antipape, excommunié. D’où l’idée qui me vient que, peut-être, cette scène a quelque chose à voir avec ces événements. Là encore, si quelqu’un me fait l’honneur de lire mon blog et a quelque idée à ce sujet, je suis évidemment un preneur assoiffé.

 

385f Rome, Santa Maria in Trastevere

 

Il faut absolument que nous nous décidions à partir si nous voulons finir notre programme. Alors juste une vue de cette icône avant de lever l’ancre. C’est un beau mélange de byzantinisme dans son style d’icône orientale, et de style romain dans le trait.

 

386a Rome, Santa Cecilia in Trastevere

 

Nous voici à la dernière église de notre programme du jour. Nous nous sommes un peu trop attardés à Santa Maria (mais est-ce trop, si l’on a été tellement ébloui par ce que l’on a vu ?) et le soir de janvier tombe déjà sur Santa Cecilia in Trastevere lorsque nous y arrivons. Sur la rue, un premier bâtiment de 1742 se présente comme un classique palazzo romain.

 

386b Rome, Santa Cecilia in Trastevere

 

Passé le portail, on se trouve dans une vaste cour bordée à gauche par un couvent de Bénédictines, à droite par un couvent de Franciscaines d’Égypte. Au centre, une fontaine est surmontée d’un grand vase antique. Et dans le fond le porche dominé par le campanile, tous deux voulus par le pape Pascal Premier (1099-1118) qui avait une dévotion pour sainte Cécile et avait cherché en vain sa sépulture dans les catacombes. Puis, une nuit, dans son sommeil, dans son rêve sainte Cécile lui indiqua où la trouver. Dès le lendemain, Pascal se rendit à cet endroit et trouva le sarcophage, qu’il fit rapporter à Rome et qu’il fit placer dans le sanctuaire élevé au cinquième siècle sur la maison où avait vécu la sainte. Puis il entreprit de remplacer ce simple sanctuaire par une vraie, belle église. Ces deux éléments sont d’origine.

 

386c Rome, Santa Cecilia in Trastevere

 

La nef, sans être immense, est large, claire et dégagée, elle donne une impression d’espace. Mais on voit tout de suite qu’elle a été très remaniée depuis la construction de l’église.

 

386d Rome, Santa Cecilia in Trastevere

 

Là, c’est une vue dans l’autre sens, vers le bas de l’église, avec cette élégante tribune.

 

386e Rome, Santa Cecilia in Trastevere

 

La balustrade du chœur est ornée de ces personnages. Sur ma photo ainsi réduite pour les nécessités du blog, on ne peut lire l’inscription sous les pieds des sculptures, mais sur l’original je déchiffre qu’à gauche c’est le pape Lucius, au milieu le pape saint Urbain et à droite le martyr Maxime. Le pape Urbain qui est saint, c’est Urbain Premier (223-230). En revanche je ne sais pas quel est ce Lucius, parce que Lucius Premier (252-253) est saint et que cette qualité n’est pas indiquée ici. Sainte Cécile, comme nous le verrons, est contemporaine d’Urbain, et donc antérieure au premier Lucius. Les deux autres du nom, Lucius II (1144-1145) et Lucius III (1181-1185) peuvent être en relation avec un aménagement de l’église toute récente, mais le costume, s’il est significatif, est plutôt des premiers temps de l’Église. Quant à Maxime, ce soldat chargé de l’exécution de Valérien (le mari de Cécile) et de Tiburce (le frère de Valérien), il se convertit à leur contact ce qui, bien évidemment, lui a valu la peine de mort (il aurait été exécuté en 260, ce qui paraît curieux, Valérien et Tiburce étant morts trente ans plus tôt).

 

386f Rome, Santa Cecilia in Trastevere

 

En faisant le tour de l’église, je tombe sur cette très belle icône en argent représentant une Vierge à l’Enfant. Mais il n’est pas besoin de faire le tour pour voir ce qui est le plus célèbre et le plus marquant. Car j’ai dit que nous étions sur l’emplacement de la maison de Cécile, que Cécile était contemporaine du pape Urbain Premier, que le mari et le beau-frère de Cécile avaient été exécutés, mais je n’ai toujours pas parlé de Cécile elle-même. Un comble.

 

386g1 Rome, Santa Cecilia in Trastevere (Maderno)

 

Cecilia est une jeune fille qui a vécu au début du troisième siècle de notre ère, dont le nom montre qu’elle est de la même famille noble des Cecilii que cette Cecilia Metella dont nous avons admiré le splendide mausolée sur la via Appia le 16 janvier, mais qui, elle, était morte dans les années 20 avant notre ère, soit plus de 250 ans plus tôt. Revenons àla nôtre. Alors qu’elle était encore toute jeune, vers l’âge de treize ans, elle s’est convertie au christianisme et a voulu faire don de sa vie au Christ en faisant dans son cœur vœu de chasteté. Or sa famille arrange une union et veut la marier, encore toute jeune, avec un certain Valérien, un païen. Pas question de résister à la volonté paternelle et la voilà mariée en grande pompe.

 

Lors de la nuit de noces elle explique son vœu à son mari et, parce que ce Valérien est un type bien, il ne veut pas la brusquer et il respecte sa chasteté. L’histoire ne dit pas s’il a été déçu et si en lui-même il avait l’intention d’amener peu à peu sa femme à accepter plus d’intimité. Lorsqu’elle lui demande de bien vouloir rencontrer un "vieux chrétien" dans les catacombes de la via Appia, il accepte. Cet homme n’est autre que le pape Urbain Premier (j’ai déjà dit qu’il avait exercé son ministère de 223 à 230). On ne sait pas ce qui s’est dit lors de cette rencontre, mais peu après Valérien a une vision, il se convertit et se fait baptiser par Urbain. Et il se met à évangéliser son frère Tiburce, qu’Urbain va également baptiser.

 

Là dessus, il passe quelque temps, et un certain Turcius Amalchius est nommé préfet de Rome. C’est un ennemi juré des chrétiens, et il entreprend une répression féroce. Valérien et Tiburce sont surpris en train d’ensevelir des martyrs de cette répression, sommés de sacrifier à Jupiter ils refusent, on les jette en prison et ils périssent décapités (c’est là qu’ils convertissent leur bourreau Maxime). Cécile est arrêtée à son tour. Elle a un long dialogue en tête à tête avec le préfet mais lui, loin de se laisser convaincre et de se convertir, au fur et à mesure il est de plus en plus furieux et il veut qu’elle meure. Seulement, il y a un hic. Elle est d’une grande famille, très influente, et lui il tient à sa place de préfet. Alors de façon hypocrite il la condamne à mourir étouffée par le manque d’air et la chaleur dans sa salle de bain. Elle est enfermée là et on fait monter la chaleur de l’étuve. Mais un ange lui procure une rosée miraculeuse qui la rafraîchit et la maintient en vie. Elle n’a pas succombé quand on ouvre la porte de la salle de bain. Alors tant pis, le préfet prend le risque de la faire exécuter. Jésus ou saint Pierre étaient des étrangers, ils ont été crucifiés. Un citoyen romain (une citoyenne) est décapité(e), comme ce fut le cas pour saint Paul, et aussi, récemment, pour Valérien et Tiburce. Le bourreau frappe, frappe encore, et une troisième fois, mais il est maladroit et il n’est pas parvenu à décapiter complètement Cécile. La loi interdit formellement de frapper plus de quatre fois, et en cas d’échec le supplicié est gracié. C’est ce qui arrive àCécile, mais dans quel état… Elle a été frappée à mort, elle expirera trois jours plus tard dans les souffrances que l’on peut imaginer. Elle sera capable cependant d’exprimer le désir que tous ses biens soient donnés à Urbain pour qu’il en fasse le meilleur usage charitable possible, ainsi que sa maison pour qu’elle devienne un lieu de culte. Le pape Urbain ensevelit personnellement Cécile dans une catacombe et établit un oratoire dans la maison de Cécile.

 

386g2 Rome, Santa Cecilia in Trastevere (Maderno)

 

Puis nous franchissons les siècles. Nous avons vu qu’au début du douzième siècle, Pascal Premier retrouve le sarcophage de Cécile et construit une église à la place de l'oratoire paléochrétien. Franchissons encore un demi millénaire. Nous sommes le 20 octobre 1599. Le cardinal Sfondrati, titulaire de l’église, décide d’ouvrir le sarcophage pour récupérer les reliques de la sainte. Dans le cercueil de marbre, il trouve un second cercueil, en bois de cyprès. Et à l’intérieur, le corps de la sainte est quasiment intact, dans sa robe blanche brodée d'or, avec la marque de la profonde entaille faite par l’épée dans son cou. Toutes les personnes présentes sont éberluées. Le pape Clément VIII se déplace en personne. Des milliers de personnes peuvent contempler la sainte et constater que le récit n’est pas légendaire. Sfondrati appelle le tout jeune sculpteur Stefano Maderno (1576-1636) et lui commande de faire une statue de marbre représentant sainte Cécile exactement comme elle a été trouvée dans son cercueil. Grande controverse sur le choix de l’artiste. Quoi ? Pour une œuvre si importante, un débutant de 23 ans qui n’a à son actif que quelques copies de statues antiques ? Mais le cardinal s’en tient à son choix, et cela donne cette admirable statue que nous voyons sous l’autel.

 

Selon Stendhal "on voit une statue de marbre qui représente la sainte martyre telle qu’elle fut trouvée dans son tombeau. Ce travail est sec, mais plein de vérité, comme un tableau de Ghirlandaio. La position est singulière : la sainte est appuyée sur le bras gauche, la tête tournée vers la terre. Cet ouvrage, que l’on ne se lasse pas de regarder quand une fois on l’a compris, vers le troisième mois du séjour à Rome, a toute la grâce d’un vieux sonnet gaulois plein d’énergie ; il est de Stefano Maderno".

 

Un prêtre anglais catholique, le révérend John Chetwod Eustace, dans un livre de 1813 intitulé Classical Tour Through Italy, juge que "la position et la draperie sont aussi naturelles que gracieuses, et toute la composition est travaillée avec un art si exquis que l’on a l’impression de voir la vierge martyrisée, non pas enfermée dans les horreurs de la mort, mais dans le repos de l’innocence, attendant que vienne le matin".

 

Désolé d’avoir été si long. Cette histoire est terriblement marquante pour moi parce qu’elle n’a rien d’inventé pour les besoins de la prédication (sauf sans doute le rêve d’Urbain lui révélant le lieu de la tombe, ainsi que la rosée miraculeuse donnée par l’ange), et que beaucoup de gens ont pu être témoins de tout ce que la tradition rapporte. De plus, les archéologues ont récemment trouvé dans le bâtiment de cette église des tuyauteries qui ont amené la vapeur dans ce qui a dû être la salle de bain de Cécile. Et par ailleurs cette merveilleuse sculpture de Maderno, paraît-il conforme au corps qu’il a vu de ses yeux, avec cette terrible entaille au cou, est si bouleversante de beauté, d’horreur, mais aussi comme l’évoque le révérend, de sérénité, qu’il est difficile d’en détacher le regard ou de l’oublier.

 

387a Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

387b Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

Passons à la suite. On peut descendre sous l’église. Là, on voit par exemple le sarcophage de sainte Cécile qui, visiblement, n’a pas été sculpté pour elle, mais qui est récupéré d’une tombe païenne.

 

387c Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

Ont également été déposés ici divers objets comme cette plaque rédigée semble-t-il en grec, quoiqu’il s’y trouve quelques caractères latins comme le C. J’avoue ne rien comprendre de ce qui y est dit, mais je trouve amusants ces dessins naïfs d’oiseaux.

 

387d Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

Ici l’on peut voir une grande sculpture chrétienne représentant un ange. Peut-être était-ce un couvercle de sarcophage.

 

387e Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

Mais le plus intéressant, c’est que là se trouvait la maison de sainte Cécile. En tout cas, c’est clairement une maison d’époque républicaine, fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ, à côté de laquelle a été construite à l’époque impériale, deuxième siècle après Jésus-Christ, une insula, c’est-à-dire un immeuble d’appartements. Là vivaient donc, dans les années 220 après Jésus-Christ, les voisins de Cécile. Ici, nous sommes dans la partie qui appartenait à la maison particulière, et la photo montre l’un des huit bassins cylindriques dont l’usage était très probablement de servir de silos pour la réserve de blé familiale.

 

387f Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

Plus loin dans ce souterrain, on arrive à un espace qui, semble-t-il, appartenait à l’insula et devait être une cour à ciel ouvert. Au fond de cette cour, il y a une statue de Minerve qui avait été choisie comme divinité protectrice pour l’immeuble et ses locataires. Le violent éclairage placé à la base pour mettre en relief la statue grille le bas de ma photo, mais je la mets quand même parce qu’elle est un témoignage de la vie qui a animé cet immeuble païen à côté de la pieuse Cécile à qui sa naissance aristocratique donnait les moyens de vivre en maison individuelle.

 

387g Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

Soudain, au bout d’un couloir souterrain, on se trouve devant une grille protégeant la crypte. Une belle grille en fer forgé, une somptueuse crypte à la décoration foisonnante.

 

387h Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

Par exemple, aux pieds de voûte au-dessus des colonnes, sont sculptés et peints des anges de stuc comme celui-ci. Ou plutôt, pour leur donner leur "grade" dans la hiérarchie des anges et des archanges, ce sont des trônes et des séraphins.

 

387i Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

Dix-huit colonnes adossées aux murs et douze colonnes isolées soutiennent vingt voûtes. Sur un côté, entre deux de ces colonnes, a été placée une statue de sainte Cécile par Cesare Aureli (1843-1923) qui est bien loin d’avoir la beauté ni la force de celle de Maderno.

 

387j Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

Les murs, tout autour, sont décorés de mosaïques. Ici, par exemple, la représentation n’a rien de spécifiquement religieux (à moins que je n’en connaisse pas le symbolisme), avec ces deux cerfs qui se regardent devant le jet d’eau d’une fontaine.

 

387k Rome, Santa Cecilia in Trastevere, crypte

 

Je terminerai, pour la crypte, avec cette photo qui montre la richesse extraordinaire des voûtes et des arcs. Quand, après avoir cheminé dans ces souterrains qui ressemblent un peu à des catacombes, au milieu de quelques mètres carrés de sols en mosaïques détériorées, avec ici ou là un tronc de colonne brisée, sous un plafond bas, soudain on découvre cette crypte, c’est éblouissant.

 

Je voudrais, avant de clore ce long article, ajouter une précision concernant sainte Cécile. Elle est considérée, mais seulement depuis le quinzième siècle, comme la patronne des musiciens, et à ce titre elle est souvent représentée jouant de l’orgue. Cette invention vient d’une erreur. Le texte latin antique racontant la passion de sainte Cécile dit que pour Dieu seul, dans son cœur, au son de sa voix, elle chantait qu’elle voulait être sans tache. "Cantantibus organis, Cæcilia in corde suo soli Domino decantabat dicens: fiat cor meum immaculatum". Or dans une copie du manuscrit, les mots essentiels "dans son cœur" ont été oubliés, et son "organe", sa voix, a été prise pour le mot "orgue". Du coup, on a supposé qu’elle jouait de l’orgue, un instrument qui, d’ailleurs, n’existait pas à cette époque.

 

J’en ai fini (enfin). Ce petit commentaire de texte latin me servira de conclusion.

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Published by Thierry Jamard
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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 21:10

382a Rome, Domine quo vadis

 

L’autre jour, le 16 janvier, lorsque nous sommes allés nous promener sur la via Appia Antica, nous avons parcouru beaucoup de chemin à pied, nous avons effectué plusieurs visites de monuments, le cirque de Maxence, le mausolée de Cecilia Metella, deux catacombes. Nous avons réservé pour une autre fois –aujourd’hui– notre visite de cette petite église appelée Domine quo vadis.

 

382b Rome, Domine quo vadis

 

C’est ce qui figure sur le fronton : "Haeic Petrus a Xsto petiit", qu’en latin classique je lis "Hic, Petrus a Christo petiit", – Ici, Pierre a demandé au Christ. Suit ce qui est devenu l’un des noms de l’église qui a été construite sur le lieu de la scène : "Domine, quo vadis ?" ce qui signifie "Seigneur, où vas-tu ?"

 

On sait que saint Pierre avait été incarcéré à Jérusalem, puis libéré de ses chaînes par un ange, et il était alors parti pour Rome. Là, voilà qu’à la suite du grand incendie qui a détruit la plus grande partie de la ville, Néron en rend coupables les chrétiens pour détourner les soupçons qui pesaient sur lui d’avoir voulu faire de la place pour sa Domus Aurea, sa Maison Dorée. Pierre est, parmi les apôtres, celui que je préfère, parce que ce n’est pas un surhomme, il a cru pouvoir marcher sur l’eau comme Jésus, il l’a renié trois fois après avoir affirmé que jamais il ne ferait une chose pareille, il a peur. C’est le genre de faiblesse que saint Paul ne lui pardonnait pas. Et voilà qu’apprenant un début de persécution des chrétiens, effrayé par le sort qui risque de l’attendre, il veut fuir Rome. Ses chevilles sont encore blessées des chaînes de Jérusalem, des bandes pansent ses plaies. Dans sa fuite, il en perd une là où a été construite l’église Santi Nereo ed Achilleo, et continue sa route vers la via Appia qui pourra le jeter dans l’anonymat de la campagne, et peut-être jusqu’à la côte des Pouilles où un bateau l’emmènera vers la Grèce ou la Palestine. Mais ici même où nous sommes aujourd’hui, saint Pierre voit devant lui Jésus en personne, portant sa croix. Stupéfait, il lui demande "Seigneur, où vas-tu ?" en s’arrêtant tout net dans sa course. Il est alors pris de honte et de remords devant sa conduite, et repart vers Rome. On connaît la suite, et son martyre.

 

382c Rome, Domine quo vadis

 

Juste en passant, cette image qui montre que, décidément, le pape Urbain VIII Barberini est absolument partout à Rome.

 

382d Rome, Domine quo vadis

 

Cette église est toute petite, et architecturalement elle ne présente pas un grand intérêt. Elle a été reconstruite par le pape Clément VIII (1592-1605). Ce n’est pas pour admirer l’élégance de colonnes, la beauté de sculptures, l’ampleur de ses dimensions, que nous nous y sommes rendus, c’est d’une part parce qu’à Rome nous marchons sur les traces de saint Pierre, et d’autre part pour une raison littéraire dont je parlerai dans un instant.

 

382e Rome, Domine quo vadis

 

En effet, je souhaite d’abord en finir avec mon histoire de saint Pierre. L’Église ne fait pas du tout un dogme de cette apparition du Christ, même si généralement elle la considère comme historique. En revanche, il semble que pas grand monde, aujourd’hui, prenne au sérieux les empreintes reproduites sur la photo ci-dessus, qui auraient été laissées par Jésus dans une pierre qui a été scellée dans le sol de la nef. Il y a des savants qui étudient l’authenticité du voile de Véronique, je ne sache pas qu’il y en ait qui se posent des questions sur cette pierre. Ce qui n’empêche pas qu’elle soit intéressante et signifiante.

 

382f Rome, Domine quo vadis

 

Sur les murs de l’église, de part et d’autre, à gauche Pierre, à droite Jésus, ces fresques représentent les deux protagonistes de la rencontre censée avoir eu lieu ici.

 

382g Rome, Domine quo vadis

 

Et encore plus loin, dans le chœur (on les aperçoit sur ma photo de la nef), également de part et d’autre, les fresques représentent les deux crucifiés. Ici, bien sûr, c’est Pierre qui par humilité n’avait pas voulu être crucifié comme son maître Jésus, et avait obtenu de ses bourreaux d’être fixé la tête en bas. Dans cette position, ses cheveux tombent vers le sol avec réalisme, ses bras ne le supportent pas parce qu’il est pendu par les pieds, seule entorse à une représentation conforme à ce que l’on peut imaginer, le pagne reste pudiquement en position contraire à l’attraction de la gravité terrestre. Mais peu importe, cette image a pour moi un fort impact.

 

382h Rome, Domine quo vadis, Sienkiewicz

 

Je disais tout à l’heure que la seconde raison qui nous avait amenés ici était littéraire. Dans le bas de l’église, à gauche, on peut voir, sur un piédestal, un buste de l’écrivain polonais Henryk Sienkiewicz. Je lui laisse la parole : "Voilà sept ans, lors de mon dernier séjour à Rome [en 1894], j’ai visité la ville et les environs avec Tacite à la main. Je peux dire clairement que l’idée même était déjà mûre en moi. Il n’y avait qu’à trouver un point de départ. La chapelle Domine quo vadis ?, la basilique Saint Pierre, les collines Albanes, les Trois Fontaines ont effectué ce travail. Voilà la genèse de Quo Vadis".

 

Ailleurs, il ajoute quelques détails : "Le célèbre peintre polonais Siemiradzki qui, à l’époque, vivait à Rome, […] m’a fait voir la chapelle Domine quo vadis ?. C’est alors que me vint à l’esprit l’idée d’écrire un roman sur cette époque et j’ai pu la réaliser grâce à la connaissance de l’origine de l’église".

 

Voilà donc l’explication du titre de ce roman. Avant de conclure cet article, j’ajoute une anecdote familiale. Lorsque nous étions enfants ou adolescents, pour les vacances scolaires de Pâques, à plusieurs reprises mes parents ont loué une maison à Trégastel, en Bretagne, sur la Côte de Granit Rose. Et chaque fois que dans la baie de Ploumanac’h nous voyions un certain îlot, Papa nous redisait (parce que c’était devenu un "bateau") : "C’est le château de Costaëres, où Sienkiewicz a écrit Quo Vadis". J’ignore où il avait pris cette information, ni si elle est vérifiée (sur place, récemment, on m’a dit que le château appartenait à un Allemand, mais il a évidemment pu changer de mains en plus d’un siècle, et d’ailleurs il n’a jamais été dit que Sienkiewicz était propriétaire du lieu où il avait écrit son roman), mais étant donné ce souvenir lié à Papa et à mon enfance, je n’ai pu être indifférent à la visite d’aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 20:30

Il y a tant et tant d’églises intéressantes à Rome, ou très anciennes, ou émouvantes, ou magnifiques, ou chargées d’histoire, que l’on n’en finit pas. Je nous ai établi une liste, mais chacune de nos lectures vient rallonger la liste, chacune de nos promenades aussi, et après avoir satisfait notre curiosité nous sommes très rarement déçus. Aujourd’hui, en ce jour anniversaire de la décapitation de Louis XVI, ce seront l’Immacolata Concezione (l’Immaculée Conception, bien sûr), aussi appelée Santa Maria della Concezione, et Sant’Andrea delle Fratte.

 

378a Rome, fontaine des Abeilles

 

Mais en débarquant du métro à la station Barberini, nous ne pouvons manquer de nous arrêter devant un monument érigé par notre pape habituel Urbain VIII, la Fontana delle Api, ou Fontaine des Abeilles. Sur sa margelle, il y a toujours des personnes assises à lire le journal, à discuter le coup (on est en Italie, ne l’oublions pas), à téléphoner (on est…, etc.), à attendre le bus, à passer le temps. Je ne l’ai pas voulu, mais sur ma photo je constate le grand danger couru par deux personnes. En présence d’abeilles, l’une ouvre la bouche pour y enfourner une bouchée de glace, l’autre pour bâiller, et puis bzzz, bzzz, bzzz, et je te pique la langue. On ne peut plus parler, on change de nationalité.

 

378b Rome, fontaine des Abeilles

 

Cette abeille, symbole des Barberini, est ici traitée pour elle-même. Ailleurs, on la voit dans le blason. Il faut avouer qu’elle est bien belle. Mais il n'y a rien d'étonnant à cela, c’est une œuvre du Bernin, l’artiste est réputé.

 

379a Rome, Immacolata Concezione

 

À quelques pas de là, s’élève l’Immacolata Concezione. D’extérieur, c’est une église plutôt banale, malgré son escalier à double volée. Vue en hiver, elle se détache derrière le graphisme des branches nues des platanes. Je suppose qu’en été, avec le feuillage, on ne peut en avoir une vue générale.

 

379b Rome, Immacolata Concezione

 

Il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste pour voir que cette église est loin d’être aussi ancienne que la plupart de celles que nous avons visitées. Ici, pas question de ce dallage de marbre dessinant des 8, œuvre des Cosmates, leur corporation n’existe plus depuis longtemps quand, en 1624, la construction de l’église a été entreprise. En 1626, Urbain VIII la donne aux Capucins. Il n’est pas inutile de noter que son frère, le cardinal Antonio Barberini, est capucin, et qu’il est chargé de l’église et du couvent mitoyen qui, lui, entre en fonction en 1630. En 1631, les ossements des Capucins enterrés à Santa Croce et à Bonaventura dei Lucchesi sont transférés ici, constituant le "cimetière des Capucins", et nous verrons dans quelques instants ce qu’il en est advenu. Le dogme de l’Immaculée Conception ne datant que du milieu du dix-neuvième siècle, l’église a été appelée jusque là l’église des Capucins. C’est sous ce nom, par exemple, qu’en parle Stendhal.

 

379c Rome, Immacolata Concezione, G. Reni

 

Dans l’église, notre attention n’est pas attirée par beaucoup de choses sauf, près de l’entrée, dans une chapelle latérale, un beau Saint Michel de Guido Reni (1575-1642), dit Le Guide. Le visage de l’ange est nettement féminin, mais ses jambes musclées et sa poitrine plate sont d’un homme ; l’archange saint Michel est traditionnellement un homme. Si au bout de dix ans un concile s’est décidé à se séparer sans avoir résolu la question du sexe des anges, ce n’est pas un peintre italien, aussi talentueux soit-il, qui aurait pu donner la solution du problème, aussi suit-il la tradition. On n’oublie pas que le démon terrassé est un ange déchu, il a des ailes lui aussi, mais lui est clairement représenté comme un homme chauve et barbu. Non, ne me regardez pas comme ça, ce n’est pas parce qu’on est un homme chauve et qu'on porte un collier de barbe que l’on est démoniaque, et d’abord je n’ai pas d’ailes dans le dos. Soyons sérieux. Psychanalystes et théologiens se sont penchés sur le problème du mal qui venait de la Femme, lorsqu’Ève avait tendu la pomme à Adam. Souvent même, dans la peinture, le Serpent tentateur a un visage de femme et deux seins avant que son corps ne se termine en forme de boa enroulé autour du tronc de l’arbre. La conclusion en est la vision machiste de la Bible sur l’humanité. Il est donc intéressant de remarquer ici que le combat des deux anges oppose, certes, deux mâles, mais que le plus viril des deux est l’ange du mal, vaincu par un saint Michel au doux visage.

 

379d Rome, Immacolata Concezione, card. Barberini

 

Revenons à la nef. Au sol, près du chœur, une dalle a été placée là où a été enterré le cardinal Antonio Barberini. Elle porte, sans son nom, l’inscription que lui-même avait demandée : "Hic jacet pulvis, cinis et nihil", c’est-à-dire "Ci-gît de la poussière, de la cendre et rien". Je vais revenir après à l’église, mais à propos de cette inscription j’évoque quelque chose qu’il est interdit de photographier. Une porte, sur le côté de la façade, donne sur une suite très curieuse de cinq salles décorées de sculptures diverses, rosaces, scènes mortuaires, intégralement réalisées avec les ossements des 4000 Capucins enterrés dans ce couvent, ou transférés, morts entre 1528 et 1870. C’est macabre. Natacha est vite ressortie. Il s’agit en effet de montrer que ces hommes une fois morts sont des âmes, mais que leur corps n’est que poussière, cendre, rien.

 

379e Rome, Immacolata Concezione, Alexandre de Pologne

 

Revenons à l’église. Alexandre Sobiecki, vainqueur des Turcs à Vienne, est enterré ici, voilà son monument funéraire qui dit en latin "Alexandre, prince royal, fils du roi de Pologne Jean III, décédé le 19 novembre 1714". Nous sommes à cette époque dans les États du pape, les Turcs sont musulmans, il s'agit donc d'une guerre religieuse, sainte, cela justifie qu’il ait sa place dans une église de Rome.

 

380a Rome

 

En sortant de l’Immaculée Conception, nous nous dirigeons vers la via Capo le Case. En chemin, l’œil est attiré par cette élégante mais curieuse décoration d’une façade d’immeuble. Et bien évidemment cette façade n’est pas blanche. Dans l’Antiquité la brique était omniprésente, et les murs revêtus de marbre étaient peints. La tradition de la couleur s’en est perpétuée. C’est pourquoi l’énorme masse blanche du Vittoriano, visible de partout, détone dans le paysage romain, c’est pourquoi aussi la réfection de la Villa Médicis (l’Institut de France) en blanc il y a quelques années a fait hurler les amateurs de Rome, d’autant plus que sa silhouette est bien visible de n’importe quel point un peu élevé.

 

380b Rome, Bernini

 

Un peu plus loin, sur un immeuble (rose lui aussi), une plaque rappelle que Le Bernin, ce grand architecte et sculpteur (1598-1680), a vécu et est mort dans ces murs. Nous avons eu l’occasion de voir quelle rivalité l’opposait à Borromini, et quand on considère son air pas commode, on se dit qu’il a peut-être été pour quelque chose dans le suicide de ce rival, qui s’est jeté sur son épée en 1667. Mais peut-être est-ce de ma part une infâme calomnie, aussi est-il préférable de passer à la suite.

 

381a Rome, sant'Andrea delle Fratte

 

La suite, c’est ce campanile et cette tour-lanterne de l’église Sant’Andrea delle Fratte. Ils sont l’œuvre de Borromini. Hé oui, juste en face de chez Le Bernin…

 

381b Rome, sant'Andrea delle Fratte

 

Quand on pénètre dans l’église, on est tout de suite surpris par la disposition. En effet, la nef et le chœur se trouvent, comme c'est normal, en face du portail d’entrée, mais curieusement les sièges sont tournés vers la gauche. Pas tous, car si l’on s’avance on voit que quelques rangées sont disposées normalement, mais on ne les voit pas en entrant. Et à toute heure du jour de nombreux fidèles récitent à haute voix des prières collectives, tournés vers la gauche.

 

381c Rome, sant'Andrea delle Fratte

 

Là, fortement éclairée, bien visible dans cette église par ailleurs très sombre, dans une chapelle qui lui est dédiée, une statue de la Vierge est l’objet d’une dévotion très vive. Alphonse Ratisbonne était un riche juif habitué à courir le monde. En 1842, il fréquentait à Rome Gustave de Bussière et, avant de quitter la ville il va lui rendre visite chez lui. Gustave, catholique convaincu, lui met autour du cou une médaille de l’Immaculée Conception (de sainte Catherine Labouré). À noter que le dogme de l’Immaculée Conception ne sera prononcé par Pie IX qu’en 1854. Par jeu, ou par politesse, mais avec ironie, Ratisbonne s’écrie "Me voilà catholique, apostolique, romain !" Il promet néanmoins de garder cette médaille et ajoute que cela fera quelque chose à écrire dans ses Notes et impressions de voyage. Quelques jours plus tard, ayant retardé son départ de Rome, il est au très célèbre café Greco fréquenté par maints personnages célèbres (dont Stendhal, Goethe, etc.) quand il tombe par hasard sur Gustave de Bussière, qui l’emmène visiter l’église Sant’Andrea delle Fratte. Et là, alors qu’il passe devant cette chapelle, il a une vision de l’Immaculée Conception. Désormais, il va renoncer à sa religion juive, il va se faire baptiser et il consacrera le reste de sa vie à faire partager sa nouvelle foi. De là la dévotion à cette statue miraculeuse.

 

J’ajoute une anecdote familiale. Jérôme, mon frère, avait, je crois, six ans quand en classe on lui avait fait apprendre une phrase édifiante de Ratisbonne, qu’il récitait d’un seul souffle, sans pause : "Il faut être grand non par la taille mais par le cœur et par l’esprit Ratisbonne". Cette anecdote est évidemment sans aucun intérêt pour quiconque, mais elle est restée célèbre dans la famille.

 

381d Rome, sant'Andrea delle Fratte

 

Je trouverais choquant de troubler les gens dans leur dévotion et j’aurais mauvaise conscience si je les dérangeais, aussi mes déambulations dans l’église pour regarder ce qui m’intéresse et pour faire mes photos ont-elles dû être discrètes et un peu limitées. Notamment, dans cette église dont j’ai déjà dit qu’elle est sombre, je me suis abstenu d’utiliser mon flash. La peinture ci-dessus est au plafond.

 

381e Rome, sant'Andrea delle Fratte

 

Puisque, lors de nos visites à Sant’Andrea della Valle et à Sant’Andrea al Quirinale, j’ai montré les représentations du martyre de saint André sur sa croix, je ne peux manquer de mettre ici la photo de la peinture qui en est faite dans cette troisième église dédiée à ce saint. J’aime comment sont décrits le visage à la fois de peur et de souffrance d’André, et l’animation cruelle des bourreaux. Tout comme lors des exécutions capitales par la guillotine jusqu’au milieu du vingtième siècle, de même il y a dans le coin en bas à gauche une femme venue au "spectacle" avec son enfant. Le corps blanc, décharné et impuissant du vieillard est opposé à la peau brune et aux muscles saillants des hommes occupés à le crucifier (on voit notamment le gros mollet musculeux de l’homme en chemise rouge qui pousse André à la cuisse).

 

381f Rome, sant'Andrea delle Fratte, ange du Bernin

 

Le pape Clément VII (1667-1669) décida de décorer d’anges le pont qui porte ce nom de Ponte Sant’Angelo, et pour ce faire il en passa la commande au Bernin. Mais, s’étant rendu à l’atelier de l’artiste, il trouva deux d’entre eux si beaux, si fins, si délicats qu’il craignit de les abîmer en les exposant à la pluie de l’hiver et aux vents qui balaient souvent le lit du Tibre, et se refusa à les faire installer sur le pont. Ils restèrent donc dans l’atelier du Bernin, puis après sa mort survenue en 1680 furent conservés par ses descendants pendant un demi-siècle. Enfin, en 1729, la famille les donna pour les faire placer à l’abri, dans cette église. Hélas, ils sont dans l’ombre parce que la vedette leur a été prise par la Vierge miraculeuse. Mais lorsque Stendhal vivait à Rome, Ratisbonne n’y était pas encore venu, et toute la lumière était sur les deux anges placés de part et d’autre du chœur.

 

381g Rome, sant'Andrea delle Fratte, sta Anne

 

Il y a aussi une chapelle où l’on peut voir une sculpture représentant sainte Anne morte, extrêmement impressionnante de réalisme. C’est une vieille femme marquée par la maladie et par l’âge, ses doigts sont osseux, et les marques de la mort sur ce visage sont dans la chair flasque de la joue qui pend, la bouche qui bée légèrement et les paupières mal closes sur des yeux sans vie. C’est terrible, mais en même temps c’est beau et émouvant.

 

Il n’est pas encore assez tard pour rentrer mais, comme bien souvent, nous aimons flâner dans Rome en prenant l’air du temps. Arrivant sur le Corso, nous avons eu envie de refaire un petit tour à San Lorenzo in Lucina, mais je n’en publierai pas ici de photos, je l’ai déjà fait le 7 janvier.

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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 01:36

376a Rome, cimetière Verano

 

Nous avons passé la nuit entre la gare centrale Termini et l’université La Sapienza. C’est donc l’occasion de nous rendre, tout près, au cimetière Verano ainsi qu’à la basilique San Lorenzo fuori le Mura (Saint Laurent hors les Murs) qui est entourée par le cimetière et que l’on appelle aussi San Lorenzo al Verano. Le nom vient d’un certain Lucius Verus, un chrétien qui avait mis son terrain (Ager Veranus, le Champ de Verus), situé en bordure de la via Tiburtina (Tibur, c’est la Tivoli d’aujourd’hui, et la via Tiburtina est la strada statale n°5 qui va vers la Villa Adriana, la Villa d’Este, etc.), à la disposition de l’Église pour y enterrer ses coreligionnaires dans une catacombe.

 

376b Rome, cimetière Verano

 

Ce cimetière est le grand cimetière de Rome, où toutes sortes de célébrités sont enterrées. C’est un peu le Père Lachaise à Paris. Politiciens, acteurs, cinéastes, écrivains, etc. ont ici leur tombe. Évidemment, personne ici n’est là pour empêcher de prendre des photos, mais c’est moi qui n’ai guère envie de violer leur dernière demeure à ces braves gens. Je préfère montrer ici deux des quatre pleureuses qui ornent le portique d’entrée.

 

 376c-Rome--tombe-de-Mameli.jpg

 

Je m’autorise aussi à montrer Goffredo Mameli parce que son monument funéraire ressemble plus à un monument public placé dans une grande avenue qu’à un tombeau. Son gisant de pierre est revêtu du drapeau national et des fleurs naturelles ont été renouvelées récemment. Ce poète né à Gênes d’un père Sarde (amiral de la flotte du royaume de Sardaigne) avait 13 ans quand il composa ses premiers poèmes. Enfant, il avait un précepteur soupçonné d’être un partisan de Mazzini. Entré à l’université, il se rapproche de plus en plus des idées libérales et progressistes de Mazzini. Lorsqu’interviennent en 1847 quelques timides réformes dans la voie du libéralisme, il a tout juste vingt ans et compose les paroles de l’hymne national italien Fratelli d’Italia. En 1848 il organise des manifestations puis, apprenant le soulèvement de Milan, il va s’y associer avec un groupe de 300 volontaires. De retour à Gênes, il devient l’un des plus actifs collaborateurs de Garibaldi. Pour rendre au pape Pie IX ses pouvoirs, les Français arrivent à Rome en 1849 ; Mameli s’y rend et prend une part active et efficace dans les combats contre les forces françaises. En juin un de ses camarades le blesse accidentellement à la jambe avec sa baïonnette, la blessure s’envenime, le 3 juillet on l’ampute de sa jambe gauche, et il meurt le 6 juillet à 22 ans. Il est regardé comme l’une des figures déterminantes du Risorgimento Italien. Son tombeau, ici, est devenu un cénotaphe en 1941 quand le pouvoir fasciste fit transférer ses restes au mont Janicule au pied d’un monument à ceux "qui sont tombés pour la cause de Rome italienne".

 

376d Rome, cimetière Verano

 

376e Rome, cimetière Verano

 

Et puis, sur des images où l’on ne peut lire les noms des personnes, voilà deux façons de placer les tombes (je ne peux employer le verbe "enterrer" puisque ce n’est pas en terre) que je n’ai jamais vues en France. Outre les tombes traditionnelles dans le sol avec une pierre tombale ou une grille, il y a des sarcophages placés dans une galerie, et dans un immense souterrain quadrillé d’allées à angle droit, les tombes sont placées dans les murs. En Espagne, j’ai souvent vu ces murs, où le petit côté du cercueil, derrière sa pierre, est face au passant, et en extérieur. Là, ce sont d’immenses rangées où les cercueils sont parallèles à l’allée. En réalité, c’est le système d’ensevelissement des catacombes qui est repris ici à l’identique, à part qu’il n’y a qu’un étage souterrain au lieu de s’enfoncer sur plusieurs niveaux.

 

Il y a aussi, tout comme dans les cimetières de France, des chapelles, mais certaines atteignent des dimensions qui en font des villas, des hôtels particuliers, presque de petits châteaux. Je n’en ai pas pris de photo parce que ce sont des constructions toutes différentes, donc très reconnaissables, et que je ne veux pas manquer de respect à ceux auxquels elles sont destinées, mais j’ai été ahuri de leur dimension et de leur splendeur.

 

377a San Lorenzo fuori le Mura

 

Lorsque nous sommes passés du cimetière à la basilique il faisait grand jour, mais je n’avais pas pris de vue générale de la place avec l’obélisque. Je la montre donc comme nous l’avons vue en ressortant.

 

377b1 San Lorenzo fuori le Mura

 

377b2 San Lorenzo fuori le Mura par Piranèse

 

Avant d’entrer, en voyant la basilique de loin, j’avais été tellement frappé par la beauté pure de ce portique que je n’avais eu envie que de photographier la façade du bâtiment –le portique de son porche date de 1220–, avec en arrière son campanile du douzième siècle. Le 19 juillet 1943 une bombe est tombée sur le toit, détruisant ce portique et le haut des murs. Heureusement, on a pu récupérer tous les éléments du portique de ce porche pour le reconstruire à l’identique. Nulle part, dans aucun de nos guides, aucun des deux livrets que nous avons achetés et qui traitent de la basilique, il n’est dit par qui a été lâchée cette bombe. Mais à cette date, les nazis de Hitler étaient dans Rome. Ce n’est qu’après mai 1944 que les Alliés, ayant pris Montecassino où les armées allemandes tenaient position pour protéger Rome par le sud, ont pu reprendre la capitale. Par conséquent, aucun doute n’est permis, c’est une bombe alliée qui a frappé San Lorenzo. Ma photo montre San Lorenzo après reconstruction, mais je joins une gravure du Piranèse datant du milieu du dix-huitième siècle. On se rend compte qu’au-delà du porche, sur le corps même de la basilique, la partie haute des murs n’est plus ce qu’elle était.

 

377c San Lorenzo fuori le Mura

 

Si la maçonnerie du porche a pu être reconstituée en très grande partie en réutilisant des éléments d’origine, en revanche les mosaïques qui le décoraient ont été très endommagées. Elles sont de la deuxième moitié du treizième siècle, soit peu antérieures à Cimabue ou Giotto. On y sent encore nettement une influence byzantine dans la position des personnages, dans les couleurs.

 

377d1 Rome, St-Laurent, bataille contre Slaves

 

Sous le porche, on est ébloui par les fresques qui recouvrent les trois murs et qui ont été épargnées par la bombe dont le souffle a abattu les colonnes et le toit du porche, mais pas les murs. Elles ont en fait souffert davantage des injures du temps qui en ont un peu flétri les couleurs, mais les scènes en sont cependant bien visibles et splendides. Ici, c’est la bataille contre les Slaves sous la protection de saint Georges que l’on voit sur son cheval.

 

377d2 San Lorenzo fuori le Mura

 

Tant pis pour qui n’aime pas les fresques du treizième siècle, il suffit de sauter à pieds joints par-dessus les photos suivantes, je ne peux résister au plaisir de montrer ici plusieurs images. Et encore, j’ai eu du mal à me limiter ! Ci-dessus, saint Laurent est flagellé sur ordre de l’empereur Valérien, avant d’être exécuté sur le gril. Quelques mots de rappel : Saint Laurent est né à Huesca, en Espagne, vers 230. À Rome, le collège des diacres compte sept personnes, et Laurent est désigné pour être l’un d’eux et pour administrer les biens de l’Église. Valérien ayant entendu dire de façon récurrente que Laurent était chargé de gérer beaucoup d’argent, un véritable trésor, il le convoque avec l’intention de se l’approprier. Nous sommes en 258. Sur les conseils du pape Sixte II, et se fiant à son instinct qui lui faisait pressentir cette spoliation, il s’empresse de tout distribuer aux pauvres avant de se rendre à la convocation. L’empereur alors prend cela pour un affront personnel, et condamne Laurent au supplice.

 

377d3 San Lorenzo fuori le Mura

 

Dans sa prison, Laurent est gardé par un soldat du nom de Romanus (Romain). Ce soldat, au contact de Laurent, est touché par la grâce et se convertit. Apprenant que Laurent va être supplicié, il lui apporte une cruche d’eau et le supplie d’accepter de la baptiser. La fresque ci-dessus représente le baptême de Romain par Laurent. Il est bien évident que ce geste a exacerbé la colère de Valérien à l’égard de Laurent, d’où sans doute la cruauté du gril, car sans cela peut-être se serait-il contenté de la flagellation suivie d’une peine de prison. Quant à Romain, il a été décapité. Le Liber Pontificalis dit que "trois jours après la passion de saint Sixte, furent martyrisés l’archidiacre Laurent […] et le portier Romain".

 

377d4 San Lorenzo fuori le Mura

 

C’est le chrétien Hippolyte (qui sera lui aussi martyrisé) qui se charge de l’inhumation de Laurent. Ici, sur cette image, devant le corps du martyr il échange un signe de paix avec les serviteurs de sa maison. C’est dans la catacombe de l’Ager Veranus que saint Laurent a été enterré. Lorsqu’un premier sanctuaire a été construit pour accueillir les pèlerins de plus en plus nombreux, c’est sur l’emplacement même de sa tombe qu’il a été élevé par le premier empereur converti, Constantin, en 330. Et sur cette même place, pour le remplacer parce qu’il était en très mauvais état, le pape Pélage II (qui régna de 579 à 590) édifia la basilique actuelle. Ou du moins une partie de la basilique, nous en reparlerons quand nous serons à l’intérieur.

 

377d5 San Lorenzo fuori le Mura

 

Courage, je vais bientôt en finir avec mes fresques. Ici, ce n’est plus saint Laurent, mais saint Stéphane (ou Étienne. Stéphane est la forme grecque, Étienne la forme française du même nom). Il est question de lui dans les Actes des Apôtres. Il a été accusé par le sanhédrin (la Cour Suprême) d’avoir blasphémé contre Moïse et contre Dieu, d’avoir parlé contre le Temple et contre la Loi. Il leur dit : "Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils pas persécutés, et ils ont mis à mort ceux qui prophétisaient la venue du Juste que, maintenant aussi, vous avez livré et que vous avez tué". Du coup, il a été lapidé à mort par une foule en furie. Et celui qui allait devenir saint Paul après les événements survenus sur le chemin de Damas, mais qui était encore Saul, de Tarse, ennemi juré des chrétiens, encourageait la foule. Par ailleurs, il paraît que le lieu de sa mort est inconnu. Ouf, je ne suis pas le seul à ne pas savoir. Toujours est-il que les empereurs Titus en 70, puis Hadrien en 135, ordonnèrent la destruction des Lieux Saints. Il faudra attendre le cinquième siècle pour que les reliques de saint Stéphane soient retrouvées et envoyées à Jérusalem le 26 décembre 415. Puis, parce qu’au sixième siècle on craignait l’invasion des Perses à Jérusalem et une profanation ou une destruction pure et simple desdites reliques, on les envoya à Constantinople et, sur requête de l’empereur Justinien (empereur de 527 à 565), on les transféra à Rome. En fait, ce n’étaient que des craintes, parce que les Perses ne prirent Jérusalem que beaucoup plus tard, en 614, où ils remplacèrent le pouvoir chrétien par un pouvoir juif éphémère puisqu’ils furent chassés par les Musulmans en 629, seulement sept ans après l’Hégire. L’image ci-dessus représente le transport du corps de saint Stéphane à Constantinople. J’adore cette représentation, le petit bateau avec ses cinq rameurs, le cercueil à côté d’eux (il doit donc y avoir cinq autres rameurs de l’autre côté), et puis le pêcheur à la ligne et les poissons que l’on aperçoit à travers la transparence de la mer, et la ville à l’arrière plan. Je ne sais s’il s’agit du départ de Jérusalem ou de l’arrivée à Constantinople, mais quelle beauté dans ce dessin naïf !

 

377d6 San Lorenzo fuori le Mura

 

Et voilà, c’est la dernière. Toutes les autres fresques sont des petites scènes séparées par un épais trait brun qui leur sert de cadre, et elles se suivent à l’exacte manière d’une bande dessinée, à la seule différence qu’il ne s’y trouve pas de bulles pour les dialogues. Mais sur l’un des panneaux, à la droite des cadres, a été peinte une grande Vierge qui occupe un espace équivalent à plusieurs cadres. Et je trouve son visage si ravissant que j'ai eu envie de le montrer ici en gros plan. Non, peut-être, que la femme soit exceptionnellement jolie elle-même, mais c’est la finesse du dessin, l’expressivité des traits que j’aime particulièrement.

 

377e San Lorenzo fuori le Mura

 

Lorsque, le 7 janvier, il y a dix jours, nous avions visité l’église de San Lorenzo in Lucina, dans le centre ville, près du Corso, nous avions été frappés par deux lions du douzième siècle encadrant le portail central sous le porche, l’un tenant entre ses pattes un enfant, et l’autre un animal. J’avais cherché une explication que je n’avais pas trouvée. Et ici, sous le porche d’une autre église consacrée au même saint Laurent, revoilà deux lions, l’un avec un enfant, et l’autre avec un animal très différent par sa forme, mais la coïncidence est frappante. Rien dans nos guides, bien sûr. Mais nous avons acheté deux livrets sur cette basilique, dont un extrêmement détaillé et écrit par un spécialiste. C’est ce dernier qui donne la clé de l’interprétation de chacune des fresques du porche, mais rien d’autre au sujet de mes lions que le fait qu’ils sont d’origine. Alors je me suis rabattu sur Internet. En vain. Si l’un de mes lecteurs connaît l’explication…

 

377f San Lorenzo fuori le Mura

 

Sous le porche (décidément, il y en a, des choses à voir, sous ce porche) il y a trois sarcophages, dont hélas deux sont cachés derrière des palissades de travaux. Reste celui dit des Vendanges qui aurait été le sarcophage du pape Sixte III (432-440). Sa décoration d’enfants ailés, peut-être des angelots, ou sans doute plutôt des Amours, cueillant des grappes de raisin ou les disputant à des oiseaux, se roulant sur le sol, chevauchant des animaux, est vivante, amusante, très ornementale.

 

377g San Lorenzo fuori le Mura

 

Nous voici dans l’église. J’ai dit que le pape Pélage II, à la fin du sixième siècle, avait bâti la basilique. L’un de ses successeurs, Honorius III (pape de 1216 à 1227), voulut l’agrandir, et même presque tripler sa longueur. Pour cela, il en ouvrit l’abside et prolongea l’édifice de ce côté-là, ce qui fait que le chœur et l’autel changèrent d’orientation. Puis cette extension étant plus haute que le bâtiment de Pélage, tout en conservant les colonnes anciennes un sol a été posé à mi-hauteur sur d’autres colonnes plus courtes, faisant de la basilique primitive une crypte de la nouvelle, le chœur de la nouvelle recouvrant la totalité de l’ancienne. C’est très complexe, et donc difficile à expliquer. J’ai essayé d’être clair, mais je suis conscient de n’y être pas vraiment parvenu. J’espère quand même que l’on pourra me comprendre, parce que c’est une histoire architecturale intéressante. Sur cette photo de la nef, on voit en avant de l’autel l’arche qui limitait l’ancienne abside de Pélage II.

 

Au douzième siècle, un certain Cosma (non, non, pas Vladimir Cosma, ce n’est pas lui l’auteur de la musique des Feuilles Mortes, il n’est pas si vieux) était un marbrier qui a donné naissance à cette corporations de marbriers, les Cosmates, lesquels jusqu’au quatorzième siècle ont œuvré à Rome, jouant sur différentes couleurs, utilisant le rouge du porphyre et le vert de la serpentine rehaussés par le marbre blanc. Ici, ils ont laissé leur marque un peu partout, et pas seulement sur ce sol (mais on reconnaît sur ce dallage leur marque, comme dans un très grand nombre des églises que nous avons visitées).

 

Les colonnes de granit, elles, ont été récupérées sur des monuments antiques divers, ce qui fait que leur pierre n’est pas exactement la même d’une colonne à l’autre, ni leur diamètre absolument identique.

 

377h1 San Lorenzo fuori le Mura

 

377h2 San Lorenzo fuori le Mura

 

Dans le bas-côté droit on peut voir un monument à un certain Giuseppe Rondinino, mort en 1649 dans une bataille contre les Turcs. Mais si je montre ce monument funéraire, c’est surtout pour le détail, en-dessous. Cette tête de Méduse, assez remarquable à mon goût, est inspirée d’un dessin du Bernin (mais n’a pas été réalisée par lui).

 

377i1 San Lorenzo fuori le Mura

 

Les Cosmates ont réalisé deux chaires ou, pour employer le mot juste, deux ambons. Celui de droite (ici) est celui où est lu l’évangile. Sur ma photo, ce n’est que si je le dis qu’on pourra deviner, au centre, l’aigle de saint Jean.

 

377i2 San Lorenzo fuori le Mura

 

L’ambon de gauche est celui de la lecture de l’épître. Parce que le christianisme dit que l’évangile est directement inspiré aux évangélistes par Dieu et qu’il rapporte les faits et les dits de Jésus, il est plus respectable et supérieur aux épîtres qui sont des écrits "humains", et pour cela il importait que l’ambon de l’épître soit plus modeste que celui de l’évangile. Pour cela cette sobriété monochrome.

 

377j San Lorenzo fuori le Mura

 

Ici, nous arrivons au chœur de l’église, c’est-à-dire à la basilique de Pélage II. L’arrondi des deux marches au sol suit l’abside de l’ancienne église. Les colonnes cannelées sur les côtés sont les anciennes colonnes dont on ne voit plus que la partie supérieure, la base étant au niveau de ce qui est devenu la crypte. Du coup, le plafond était trop bas, d’où ce deuxième étage de colonnes au-dessus d’un entablement. De part et d’autre, des marches : le nouveau chœur est à un demi-étage au-dessus de la basilique d’Honorius III, et la crypte se trouve à un demi-étage en-dessous. Les escaliers qui y descendent sont situés de part et d’autre, dans les bas-côtés.

 

377k1 San Lorenzo fuori le Mura

 

Si l’on se retourne, tout au fond de l’église on voit un grand monument funéraire en l’honneur du cardinal Fieschi, neveu du pape Innocent V, et mort en 1256. Le sarcophage est antique, il date du troisième siècle et il est illustré sur son grand panneau frontal d’une scène de rite nuptial.

 

377k2 San Lorenzo fuori le Mura

 

Le bandeau supérieur est décoré de Jupiter, au centre, entouré de Diane chasseresse et de Cérès mais, de chaque côté, il représente la course du soleil, les chevaux entraînant son char vers le ciel sur la partie gauche. Le détail ci-dessus, qui est l’extrémité droite du bandeau, n’est pas censé montrer un accident, mais les chevaux tombent pour représenter la chute du soleil derrière l’horizon. JUIN 2012 : une internaute, Michèle, pense que je me suis trompé. À la lecture de ses arguments et en regardant de nouveau ma photo, je me rends compte que c’est elle qui a raison. Si, à gauche, c’est bien le char du soleil qui s’élance vers le ciel, à droite en revanche c’est une femme avec de grands voiles, il s’agit bien sûr, me dit-elle, de Luna, la lune. Le bandeau ne représente donc pas la course du soleil au long de la journée, mais la montée du soleil d’un côté de l’horizon et la descente de la lune, simultanément, de l’autre. Pardon à mes lecteurs pour cette erreur, et un grand merci à Michèle car je m’efforce de réaliser un blog correct, et ce type de remarque m’y aide.

 

377L San Lorenzo fuori le Mura

 

Au fond du chœur se trouve ce magnifique siège, épiscopal selon certains, pontifical selon d’autres commentaires. Il me semble évident que ces derniers ont raison, la basilique (du grec basileus, le roi) dépendant directement du pape, toutes les autres de l’évêque, qui a son siège épiscopal, sa cathèdre, dans l’église maîtresse du diocèse, l’église cathédrale, l’adjectif se libérant de son substantif pour devenir autonome, une cathédrale, comme un officier général devient un général et des pommes de terre frites deviennent des frites. Un évêque, ou un cardinal, est désigné pour administrer la basilique au nom du pape, mais puisqu’il représente le pape son siège doit être un siège pontifical. Bref, peu importe, c’est un beau siège cosmatesque. Quand je disais qu’ici les Cosmates avaient réalisé beaucoup plus que le sol…

 

377m San Lorenzo fuori le Mura

 

Tout à l’heure, nous avons vu, depuis le bas de la grande nef, l’arc triomphal qui limitait l’abside de la basilique de Pélage. Ici, c’est le même arc, mais vu depuis le chœur (pour prendre ma photo, je suis presque assis sur le siège pontifical. Presque…), qui porte cette mosaïque du sixième siècle et qui, donc, était à la vue des fidèles dans l’église initiale. À la droite du Christ bénissant, se tiennent saint Pierre et saint Laurent, accompagnés du pape Pélage II offrant son église. Il est vivant, il n’est pas saint, humblement il s’est fait représenter en plus petit et bien sûr il n’a pas d’auréole. À la gauche du Christ sont les saints Paul, Étienne (Stéphane) et Hippolyte. Le style est clairement romain, il n’a pas encore été influencé par les œuvres byzantines.

 

377n San Lorenzo fuori le Mura

 

Puis après avoir descendu l’escalier latéral, me voici dans la crypte, c’est-à-dire dans l’ancienne basilique du sixième siècle. À l’emplacement de l’autel –sur la photo, c’est dans mon dos– se trouve la sépulture de saint Laurent, de saint Stéphane, de saint Justin. Et en face, derrière cette grille, c’était le narthex, et actuellement c’est la chapelle funéraire du pape Pie IX (1846-1878). Selon sa volonté, une pierre a été scellée dans le sol, avec l’inscription "Ossa et cineres Pii – Papæ IX", soit "Les os et les cendres de Pie – Pape IX". Lorsque, quatre-vingts ans après sa mort, cette chapelle a été aménagée, contre sa volonté à lui qui voulait être enterré très simplement et humblement, mais avec les dons des cinq continents, on a ouvert sa tombe pour le transférer ici, et on a trouvé son corps fort bien conservé, non corrompu. Il est exposé dans cette chapelle dans un cercueil de verre. Comme Lénine. Je n’aime pas cette mise en scène des morts, mais ce n’est pas lui qui l’a voulue.

 

377o San Lorenzo fuori le Mura

 

Juste au milieu de cette chapelle funéraire, et sur ma photo cachée par le crucifix, est une belle mosaïque du Bon Pasteur. Elle est moderne, du dix-neuvième siècle, ce qui ne m’empêche pas de la trouver très intéressante.

 

377p1 San Lorenzo fuori le Mura

 

377p2 San Lorenzo fuori le Mura

 

Lorsqu’a été aménagée cette chapelle, le mur du fond a également été décoré de mosaïques représentant les saints enterrés ici, ainsi que saint Pierre et saint Paul. Ici, j’ai choisi Laurent et Pierre. Autant j’aimais bien l’air pensif du Bon Pasteur et la netteté du trait, autant je trouve quelconques ces images de saints. Je n’y trouve pas d’expressivité, de spiritualité, de profondeur. Ce sont de belles mosaïques, notamment dans le drapé du costume de saint Pierre, et même dans celui du bas de la robe blanche de saint Laurent, mais elles ne me touchent pas.

 

377q San Lorenzo fuori le Mura

 

Face à cette chapelle de Pie IX, devant la tombe de saint Laurent est fixé ce marbre. Tout de suite après le supplice, les chrétiens auraient déposé le corps brûlé, grillé, du saint sur cette dalle, et le corps aurait laissé cette marque. Une inscription antique, maintenant perdue mais qui a longtemps été conservée, disait : "Hic est lapis super quem positum fuit corpus assatum S. Laurentii martyris", soit "Ceci est la pierre sur laquelle a été déposé le corps brûlé de saint Laurent martyr".

 

377r San Lorenzo fuori le Mura, cloître

 

En passant par la sacristie où un prêtre se tient devant quelques cartes postales et deux petits livres, les deux que nous avons achetés et qui ne m’ont pas renseigné sur les lions du porche, on accède au cloître du douzième siècle, contemporain du campanile. Le monastère dont dépend ce cloître est très ancien. Succédant aux moines de San Cassiano, il fut remis par le pape Léon IV, en 795, à des moines grecs. Or, pendant le transport à Constantinople, des moines grecs, dit-on, tentèrent de voler les reliques de saint Stéphane (le nom de Stéphane, "Couronné", est clairement grec), mais ils devinrent soudainement aveugles et ne purent réaliser leur forfait. Eh bien les voilà entrés en possession de l’objet de leur convoitise, plusieurs siècles après. Mais en 950 le monastère a été remis aux moines de Cluny, et c'est eux qui donnèrent à ce cloître son aspect actuel. Au seizième siècle leur ont succédé les chanoines du Latran puis, en 1857, les Capucins qui y sont encore. Sur certains murs, ont été fixés des fragments de pierres dont plusieurs portent de belles sculptures anciennes.

 

377s San Lorenzo fuori le Mura, bombe

 

Là est conservé, sous ce crucifix, un morceau de la bombe qui a causé tant de dégâts désastreux dans cette basilique. Heureusement bien des choses ont été réparées, mais comme je le disais l’autre jour, le 12 janvier, au sujet de San Giorgio in Velabro, ce n’est plus vraiment la même chose. Bombes de guerres, voitures piégées de terroristes, ce ne sont que destructions, et lorsqu’il s’agit du patrimoine artistique et historique de l’humanité c’est dramatique et irréparable (sans parler, évidemment, de l'aspect humain, qui est primordial).

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Published by Thierry Jamard
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10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 20:36

373a Rome, cirque de Maxence

 

Lorsque, lors d’un voyage à Rome, on veut percevoir ce qu’était la vie dans l’Antiquité romaine, les ruines que l’on voit aux thermes de Dioclétien ou de Caracalla, les murailles, les restes d’aqueducs, et puis plus loin la Villa Adriana ou Ostia Antica, tout cela permet de se faire une idée des dimensions, des formes, des dispositions. Les musées montrent la décoration, les statues, les tombes et sarcophages. Mais ce que les yeux voyaient à cette époque, ce n’étaient pas des ruines, et ce qui est conservé en l’état ne se voit pas partout. Pour les intérieurs, ce n’est guère que dans le splendide Palazzo Massimo alle Terme, avec la villa de Livia et la villa Farnesina. Pour les extérieurs, la promenade sur la Via Appia Antica s’impose. C’est notre promenade de ce jour.

 

Nous commençons (ce sont encore des ruines...) par le cirque de l’empereur Maxence (Circo di Massenzio) qui a régné de 306 à 312 et s’était fait construire ici à proximité une résidence. C’est, comme le Circo Massimo, une piste de courses de chars à deux ou quatre chevaux (biges ou quadriges). Les deux tours qui se trouvent à l’extrémité sont bien conservées, entre elles se trouvait la construction d’où était donné le départ.

 

373b Rome, cirque de Maxence

 

La piste était beaucoup plus courte que celle du Circo Massimo. Sur la photo on voit bien la borne (appelée meta), à l’extrémité de la piste, autour de laquelle les chars devaient tourner et qui était la cause de nombreux accidents si l’un des concurrents, pour gagner du temps, voulait tourner au plus court et heurtait la pierre de sa roue, qui pouvait alors se briser ou se détacher.

 

373c Rome, cirque de Maxence

 

Sur la photo précédente, on pouvait voir derrière la borne, et sur toute la longueur, la séparation longitudinale de la piste, appelée spina. La photo ci-dessus montre cette spina de l’intérieur. On voit qu’elle est large, puisqu’elle correspond au diamètre du demi-cercle autour de la meta. Il est évident que les chars ne pouvaient pas tourner à 180° sur place.

 

373d Rome, cirque de Maxence

 

À l’autre extrémité de la piste, cet arc de triomphe clôt le cirque. Une plaque (dont je ne présente pas la photo parce qu’il s’agit d’une reconstitution contemporaine du texte qui était gravé là) précise que cet arc était dédié à Romulus. Ce Romulus est le fils de Maxence, mort très jeune. L’empereur lui a fait construire en outre un mausolée (du côté des tours), mais des maisons se sont construites dedans et autour si bien qu’on n’en voit que des pans de murs. Là encore, je ne mets pas la photo que j’en ai faite, parce qu’elle n’est représentative de rien.

 

373e Rome, cirque de Maxence

 

373f Rome, cirque de Maxence

 

Ici, le grand mur qui suit le flanc de la piste. Évidemment, tout cela est en ruines, aussi les responsables du site ont-ils eu l’intelligence de mettre, sur les panneaux explicatifs, une représentation de ce qu’avait dû être le cirque à l’époque. Il faut reconnaître que ça avait de l’allure !

 

374a Rome, mausolée de Cecilia Metella

 

Un peu plus loin, se trouve la tombe mausolée de Cecilia Metella. Cette personne était l’épouse d’un certain Crassus, fils de l’un des triumvirs, Crassus père, qui partagea le pouvoir avec César et Pompée en 60 avant Jésus-Christ. Son mari, après sa mort, avait voulu lui construire un mausolée à la mesure de sa puissance et de sa richesse. Stendhal commente que "les citoyens riches du siècle d’Auguste avaient horreur de l’oubli profond où ils allaient tomber dès le lendemain de leur mort. De là la pyramide de Cestius, qui n'était qu'un financier ; le tombeau de Cecilia Metella, femme du riche Crassus, etc., etc. Ces gens-là ont réussi, puisque moi, Allobroge, venu du fond du nord, j’écris leurs noms, et que vous les lisez tant de siècles après eux". [Nota : les Allobroges sont les Gaulois de la région de l'Isère, or Stendhal est né à Grenoble]. Et il est vrai que 21 siècles plus tard, nous avons couru voir ladite pyramide les 17 et 18 décembre, et que nous avons pris un billet aujourd’hui pour rendre visite à Cecilia Metella.

 

374b Rome, mausolée de Cecilia Metella

 

Ce monument, construit sur le même principe que, un siècle et demi plus tard, celui d’Hadrien (château Saint-Ange), à savoir une base carrée surmontée d’une énorme construction circulaire, a été transformé en forteresse au quatorzième siècle, avec ces créneaux sur le faîte.

 

374c Rome, mausolée de Cecilia Metella

 

On voit, sur une frise tout autour du bâtiment, ces crânes de bovins que l’on appelle, par leur nom grec –parce qu’il s’agit d’un élément décoratif grec– des bucranes. On les retrouve aussi épars ici ou là, comme sur cette plaque de marbre fixée sur le mur de brique. De là le nom donné à ce lieudit, Capo di Bove, c’est-à-dire Tête de Bœuf en italien.

 

374d Rome, mausolée de Cecilia Metella

 

Les dimensions des salles intérieures sont impressionnantes. Mais si l’on cherche à voir le sarcophage ou une pierre tombale de la femme enterrée là, il n’y a rien. Stendhal –toujours lui– décrivant dans un autre chapitre de ses Promenades dans Rome le palais Farnèse, siège aujourd’hui de l’ambassade de France, parle de la cour intérieure carrée, bordée d’un portique. "C’est sous ce portique, écrit-il, que l’on a déposé la grande urne sépulcrale de marbre de Paros qui appartint à Cecilia Metella. Reléguée dans un coin de la cour, cette urne ne produit aucun effet ; c’est une faute de goût du siècle de Paul III de l’avoir enlevée au monument dont elle formait la partie principale". Paul III, 1534-1550.

 

374e Rome, mausolée de Cecilia Metella

 

La via Appia avait été construite en tuf pépérin, pierre insuffisamment dure qui s’est usée sous les roues des voitures. L’historien Tite-Live raconte qu’en 189 avant Jésus-Christ des travaux ont remplacé le tuf par de la lave volcanique. Or le sol, sous la tombe de Cecilia Metella, recèle une coulée de lave. Du fond des galeries, par des puits comme celui-ci, les blocs de lave étaient remontés à la surface.

 

374f Rome, mausolée de Cecilia Metella

 

Dans le mausolée, ont été apportés pour faire une sorte de musée toutes sortes d’objets trouvés dans ou sur les tombes de la via Appia. La loi romaine interdisait d’ensevelir les morts dans ses murs. Les tombes étaient donc à l’extérieur, mais pour plus de commodité d’accès les tombes étaient placées le long des routes On a vu cela aux Alyscamps d’Arles lors de notre passage le 21 septembre. Saint Laurent a été enterré sur la via Tiburtina (nous visiterons bientôt la basilique San Lorenzo fuori le Mura, Saint Laurent hors les Murs), saint Paul sur la via Ostiense (nous irons aussi à la basilique San Paolo fuori le Mura), et tout le long de la via Appia, on peut voir de nombreux tombeaux dont les stèles (comme celle-ci), parce qu’elles risquaient d’être volées, ont été rassemblées dans ce mausolée.

 

374g Rome, mausolée de Cecilia Metella

 

D’autres stèles sont rédigées en grec, comme celle de cet enfant de Pontianos. Il y a aussi des fragments de frises ou de colonnes, des statues, etc.

 

374h Rome, mausolée de Cecilia Metella

 

Encore une pierre. Celle-ci n’est pas indifférente, c’est celle d’un licteur, c’est-à-dire d’un homme attaché comme garde du corps à un haut dignitaire. L’empereur, par exemple, aura droit à 12 licteurs jusqu’à Domitien, le douzième et dernier César, et à 24 licteurs ensuite, à partir de Nerva. Ce sont un peu les gardes républicains français d'aujourd'hui, dont les insignes étaient non pas un uniforme, mais le port de faisceaux. Autour des murs de Rome, comme autour de toutes les villes, est un espace consacré, le pomerium, qu’il est interdit de franchir en armes. Au-delà de cet espace, les licteurs fixaient à leurs faisceaux une hache, symbole du droit de vie et de mort. C’est le pistolet de nos gardes républicains qu’eux ont le droit et le devoir de porter dans les murs de Paris, mais mieux vaut pour eux, pour leur avancement et pour leur liberté, qu’ils ne s’en servent pas trop.

 

Nous sommes à Rome, et ces faisceaux ont été choisis par Mussolini comme symbole de son régime, lui donnant son nom de fascisme. Je trouve extrêmement dommage que des choix historiques stigmatisent définitivement des symboles romains antiques. Je veux dire que quiconque voudrait se référer aux faisceaux des licteurs serait immédiatement catalogué comme fasciste politiquement. Autrefois, dans une autre vie, lorsque j’étais professeur et que j’enseignais le latin, j’aurais trouvé amusant de saluer mes élèves, à l’entrée en classe, comme l’auraient fait des Romains dans l’Antiquité, en tendant le bras droit. Je ne l’ai jamais fait, pour que l’on ne me croie pas nazi, adhérant à une idéologie que j’abhorre. Mais pourquoi Mussolini, pourquoi Hitler, se sont-ils approprié ce qui ne leur appartient pas, ce qui appartient à notre culture de peuples latinisés ? Peut-être conviendrait-il de leur reprendre ce qu’ils nous ont volé, à nous tous Européens, Français, Allemands, Italiens et autres, car je me garde bien d’assimiler le nazisme au peuple allemand, le fascisme au peuple italien, le franquisme au peuple espagnol, le pétainisme au peuple français de même d’ailleurs que –ce que j’ai bien connu– le pinochetisme au peuple chilien.

 

375a Rome, Via Appia Antica

 

Ces monuments, le cirque de Maxence, le tombeau de Cecilia Metella, étaient déjà sur la via Appia Antica. Mais le sol en était moderne. La promenade d’aujourd’hui comporte pas mal de marche à pied. Cette route retrouve son aspect antique au-delà de ce mausolée, pavée de gros blocs de lave, et l’on voit la campagne romaine telle qu’elle était, à cela près qu’elle était, dans l’Antiquité et jusqu’au siècle dernier, infestée de malaria, attirant des foules de moustiques dans ses terres marécageuses. Mais l’aspect reste agréable. Le norvégien Hendrik Ibsen (l’auteur de Maison de Poupée et des Revenants) écrit : "Quelle nature splendide, ici. À la fois dans la forme et la couleur, il y a une harmonie indescriptible. Je vais souvent m’étendre une demi-journée parmi les tombes".

 

Le nom de la via Appia lui vient d’Appius Claudius qui l’a créée en 312 avant Jésus-Christ, partant du centre de Rome et allant jusqu’à Capoue, ville au nord de Naples, un peu à l’intérieur des terres. Un siècle plus tard, elle était prolongée jusqu’à l’est du pays, arrivant à Brindisi (dans les Pouilles, talon de la botte italienne, face à l’Albanie et à l’île grecque de Corfou. C’est de là que nous nous embarquerons pour la Grèce si, un jour, nous parvenons à nous arracher à l’emprise de Rome).

 

375b Rome, Via Appia Antica

 

L’écartement des roues des chars était standard. On en retrouve la tradition aujourd’hui dans l’écartement des roues des trains d’Europe occidentale (Espagne exceptée) à 1,432 mètre. Ce n’est pas très visible sur ma photo, mais en regardant bien on distingue l’usure de la pierre là où toutes les roues passaient. Et comme, on l’a vu, cette pierre était très dure depuis l’an 189 où l’on avait refait le pavement, cela signifie beaucoup de passages sur cette route très fréquentée. Ces photos montrent un paysage qui permet de se croire dans l’Antiquité. Quand on n’est pas dérangé par une voiture (la circulation automobile est interdite, mais les riverains bénéficient d’une dérogation), le paysage n’a guère dû changer depuis l’époque de César ou celle d’Hadrien. Heureusement, nous ne sommes pas en 73 avant Jésus-Christ, où Spartacus est vaincu et où, le long de la via Appia, sont crucifiés sur ordre de Crassus, le beau-père de Cecilia Metella, six mille des esclaves qui l'avaient suivi dans sa révolte. Parodiant Théodore de Banville qui écrit "C’est le verger du roi Louis", je dirais tristement que "c’était le verger des Romains".

 

375c Rome, Via Appia Antica

 

La promenade jusqu’au bout de la partie restée plus ou moins intacte représente environ quatre ou cinq kilomètres. Sur ce pavage rudimentaire, la marche n’est pas aisée, mais il faut s’imaginer que les Romains se déplaçaient en char sur ces routes, des véhicules sans pneus et sans suspensions. Pour ceux qui utilisaient le moyen de transport individuel du cheval, le problème était pour leur monture, mais pour ceux qui se faisaient tracter, quelle épreuve pour leurs lombaires… Quand on voit l’absence totale de planéité de la chaussée et que l’on considère les centaines, voire les milliers de kilomètres que les gens pouvaient parcourir en plusieurs jours de voyage, on se dit que la civilisation moderne a dû rendre bien fragiles nos colonnes vertébrales.

 

375d Rome, Tombe d'un Curiace

 

Soit à travers l’histoire romaine (plus ou moins légendaire) soit à travers la tragédie de Corneille, on connaît l’histoire des Horaces et des Curiaces. Les villes de Rome et d’Albe (dont Albano Laziale a conservé le nom, mais qui s’étendait jusqu’à Castel Gandolfo, où le pape a sa résidence d'été) sont rivales depuis la fondation de Rome. Plutôt que de se faire une guerre destructrice pour les deux, elles décident de faire s’affronter les trois frères Horaces du côté de Rome et les trois frères Curiaces du côté d’Albe. Le combat s’engage, et deux Horaces sont tués alors que leurs trois adversaires sont blessés à des degrés divers. Le survivant Horace fait demi-tour et part en courant. Clopinant plus ou moins vite en fonction de leurs blessures, les trois Curiaces se lancent à sa poursuite, croyant qu’il s’enfuit, terrorisé. Mais c’est une ruse et, faisant face à ses trois adversaires en ordre dispersé, il les tue l’un après l’autre, donnant à Rome la victoire. Eh bien ce mausolée est censé être la tombe de l’un des Curiaces.

 

375e Rome, villa des Quintili

 

375f Rome, villa des Quintili

 

Arrivé presque au bout de cette voie Appia conservée, il faut revenir pour prendre son bus. Cela fait pas mal de marche à pied et, avec les visites et les arrêts photo, cela prend assez longtemps. Arrivant à la villa des Quintili, nous constatons que seule l’entrée sur la via Appia Nuova est ouverte, alors que nos guides disaient que le week-end les deux entrées sont ouvertes. C’est un long trajet. D’après les descriptions, il semble que ce soit assez intéressant, sans plus. Nous préférons renoncer et repartir tout de suite vers les catacombes. Nous pouvons cependant faire quelques photos à travers les grilles (ci-dessus).

 

375g Rome, catacombe de st Sébastien

 

Nous commençons par la catacombe de saint Sébastien. Je ne montrerai aucune photo de ces catacombes, la photo étant interdite. Ici, c’est semble-t-il pour raison de respect religieux puisqu’il s’agit de cimetières souterrains. Nous sommes un petit groupe emmené par un guide qui nous débite un laïus en anglais, un texte appris, récité sans un regard pour ses ouailles, sans aucune inter activité, et puisque pour une raison que j’ignore les visites de catacombes sont limitées à 25 minutes, il nous entraîne de salle en salle sans que nous comprenions bien ce que sont ces divers corridors ni qui y a été enseveli.

 

Ce n’est que lorsque nous nous retrouvons dans l’église qu’il nous autorise à faire des photos et qu’il nous quitte en nous disant de rester autant que nous voulons. Il prend congé avec de grands "bye bye" théâtraux ou plutôt hollywoodiens, les deux bras en l’air. Ici, il y a cette belle statue de saint Sébastien. Ce soldat, on le sait parce que c’est l’un des thèmes récurrents de la peinture et de la sculpture au cours des siècles, a subi le martyre au temps de Dioclétien, condamné à mourir à petit feu sous des flèches qui devaient ne l’atteindre que dans des parties du corps où leurs blessures ne seraient pas mortelles immédiatement afin de lui laisser le temps de bien souffrir avant de rendre son dernier soupir. Il a été enseveli dans cette catacombe qui lui doit son nom.

 

375h Rome, catacombe de st Sébastien

 

Cette représentation se retrouve sculptée en ronde-bosse dans le bois du plafond de l’église. J’aime bien cette représentation naïve du supplice, les soldats affairés, et Sébastien qui regarde l’ange qui descend vers lui pour l’accueillir au Paradis en lui remettant la couronne dorée du martyre qu’il tient dans sa main droite.

 

Il nous reste le temps, avant la fermeture, de nous rendre à la catacombe de saint Calixte. Une famille de l’aristocratie romaine, les Cæcilii, convertie au christianisme, offrit d’ensevelir les chrétiens dans le terrain qu’elle avait acquis à cet endroit pour ses morts. À une époque où cette religion était interdite et persécutée, il n’était pas question, contrairement à ce qui a été dit, de procéder à des célébrations secrètes dans ces catacombes, cela se serait su très vite. Mais on creusait de plus en plus profond, ici jusqu’à douze mètres sous terre, pour faire de plus en plus de place. L’Église a été propriétaire de ces lieux dès le troisième siècle, mais à des noms privés puisqu’elle n’était pas reconnue. Puis cela a été officiel à partir de Constantin, au quatrième siècle. À la fin du deuxième siècle, règne l’empereur Commode, qui a pour maîtresse une chrétienne, une certaine Marcia. Aussi ferme-t-il plus facilement les yeux sur le crime d’être chrétien. Calixte, qui vient du Trastevere, est à cette époque un esclave chargé de la gestion des biens de son maître chrétien, et il se convertit lui aussi. Dénoncé par des juifs comme pratiquant cette religion, il est condamné aux travaux forcés dans des mines de Sardaigne, puis gracié. Mais le pape Victor n’aime pas ce genre d’aventurier, et préfère l’éloigner. Le successeur de Victor, le pape Zéphyrin, voit au contraire en lui quelqu’un de convaincu et de capable. Il le fait diacre et le charge de la gestion de ce cimetière. Et c’est lui qui est désigné pour devenir pape à la suite de Zéphyrin en 217. Quoiqu’il n’ait pas été enterré dans ce cimetière, c’est son nom qui est resté. Récemment, en 1962, on a retrouvé sa tombe sur la via Aurelia, près du mont Janicule.

 

Durant cette visite de 25 minutes également, notre guide était quelqu’un de sympathique, un prêtre de la congrégation chargée de la garde de cette catacombe. N’ayant que nous pour clients, et parlant français (il nous a expliqué qu’il était belge, mais qu’il avait appris le français à l’école parce qu’il était flamand), il a adapté ses commentaires à nos connaissances, nous a menés voir des fresques, et nous a quittés de façon chaleureuse.

 

Avant de conclure (toujours sans photos), quelques anecdotes. D’abord Goethe, en 1788 : "Ma visite aux catacombes n’a pas été une grande réussite. J’avais à peine fait un pas dans cet endroit sans air quand je commençai à me sentir mal, et je retournai immédiatement à la lumière du jour et à l’air frais, et j’attendis, dans ce quartier de la ville inconnu et retiré, le retour des autres visiteurs qui étaient plus courageux et moins sensibles que je ne l’étais".

 

Ensuite, c’est l’angoisse pour Charles Dickens, qui est guidé "par un frère franciscain décharné, à l’œil brillant et sauvage", et qui est soudain pris de panique. "Ciel, si, dans un soudain accès de folie, il allait jeter les torches au loin, ou s’il était en proie à une crise, qu’adviendrait-il de nous ?"

 

J’en finirai avec les catacombes sur une aventure de l’anglaise Lady Anna Miller qui, en 1770, s’est perdue dans les souterrains. "Figurez-vous l’horreur qui m’a saisie quand, tentant de bouger, je me sentis retenue de force par mes vêtements dans mon dos, et tous les efforts que je fis restaient sans effet. Mon cœur, je crois, cessa de battre un moment, et je ne pus rien faire d’autre que de ne pas tomber au sol évanouie". En fait, elle s’était accrochée dans une pointe de fer, retrouva son guide, rentra en Angleterre et raconta ses aventures dans un livre pittoresque.

 

Il y a une petite église à l’entrée de la via Appia, qui a une histoire. Mais il est tard, nous sommes fatigués, nous reviendrons. Et nous prenons le bus pour rentrer.

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Published by Thierry Jamard
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