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3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 19:06

369a Rome, thermes de Caracalla

 

Parmi les grands classiques de Rome, il y a certes en priorité le forum, le Colisée, le Capitole et la basilique Saint-Pierre du Vatican, mais pour qui peut passer un peu plus de temps dans la Ville Éternelle, les thermes de Caracalla sont en bonne place.

 

369b Caracalla, palazzo Massimo, Roma

 

Mais peut-être conviendrait-il d’abord que je présente l’empereur Caracalla. Marcus Aurelius Antoninus, qui régna de 211 à 217 après Jésus-Christ sous le nom de Caracalla et dont la bouche sévère, le sourcil froncé, le regard terrible ne laissent aucun doute sur sa cruauté, fit assassiner son frère pour pouvoir succéder à son père Septime Sévère. Dans l’histoire ses six ans de règne ne laisseront pas une trace glorieuse. Il a certes fait construire ces thermes somptueux, mais il a aussi créé des conditions économiques si déplorables que Rome connaîtra une inflation catastrophique qui durera un siècle.

 

369c Rome, thermes de Caracalla

 

Revenons-en aux thermes. Ce sont les plus grands que Rome ait connus jusqu’alors (onze hectares), et ils ne seront surpassés en dimension que par les thermes de Dioclétien (plus de treize hectares) un siècle plus tard. 1600 places assises sur des sièges de marbre, plus de 2000 baigneurs à la fois, 6000 par jour, ces chiffres donnent une idée des dimensions de l’établissement. Stendhal n’a pas apprécié "ces restes incultes, remarquables seulement par la grandeur des pans de mur qui restent debout", et il déplore les choix architecturaux : "Ces thermes n’ont point de colonnes, ce qui, à mon gré, les prive de toute expression ; ils sont pour moi comme des ruines de l’Orient".

 

 369d Rome, thermes de Caracalla

 

Le poète Shelley, en revanche, y trouve l’inspiration: "Aucun lieu ne fut jamais plus sublime ni plus beau. Le mur perpendiculaire est une suite de précipices recouverts d’arbres en fleurs". Puis, parlant de son Prométhée libéré : Ce poème a été pour l’essentiel écrit sur les ruines montagneuses des thermes de Caracalla parmi les clairières et les taillis en fleurs d’arbres odorants et fleuris qui s’étendent en labyrinthes enroulés sans fin sur leurs immenses esplanades et leurs vertigineuses arches suspendues dans les airs". Des taillis en fleurs d’arbres fleuris, désolé pour la répétition, j’aurais voulu donner une traduction élégante mais je n’ai pas trouvé deux mots différents en français pour "flowery thickets" et "blossoming trees" qui figurent dans le texte original.

 

Le problème de vocabulaire est résolu aujourd’hui parce que de fleurs il n’est plus question. Bernard Berenson, spécialiste américain de la peinture de la Renaissance, ne s’est pas contenté de courir les musées lors de ses séjours à Rome, il a été aux thermes de Caracalla. En 1953, il note dans son Journal : "Retourné, après bien des années, aux thermes de Caracalla, à présent dépouillés de tout pittoresque, de tout effort de la nature pour absorber en son sein ce que l’homme a fait en concurrence avec elle. Maintenant, la ruine se dresse, nue et morne, mais combien hardie, combien sublime et impressionnante à vous couper le souffle".

 

369e Rome, thermes de Caracalla

 

Pour amener l’eau froide, pour celle des bains chauds ou des étuves, le réseau de canalisations était extrêmement complexe et étendu. On voit ici l’un de ces tuyaux noyés dans les murs. Comme l’adduction d’Acqua Vergine dont je parlais le 7 janvier, peut-être ces thermes fonctionneraient-ils encore aujourd’hui si Vitigès et ses Goths n’avaient pas détruit en 538 les aqueducs qui les alimentaient. N’étant plus en fonctionnement, ils ont ensuite fait office de Leroy-Merlin où l’on venait chercher des matériaux de construction. Et pas seulement Leroy-Merlin, mais aussi antiquaire de luxe, où l’on s’est servi sans vergogne parmi les statues et autres œuvres d’art. Par exemple, sur la place face à l’ambassade de France (palazzo Farnese), les deux belles vasques en viennent et le marbre utilisé pour les fontaines a la même origine.

 

369f Rome, thermes de Caracalla

 

Sur cette photo prise de l’une des palestres (salles de sport) on peut apprécier la hauteur de la porte par rapport aux touristes qui n’ont rien de lilliputiens. Plus encore, on peut imaginer la voûte qui surmontait cette salle, jusqu’à la hauteur vertigineuse de trente mètres. À titre de comparaison, Notre-Dame de Paris a une hauteur sous voûte de trente-trois mètres.

 

369g Rome, thermes de Caracalla

 

Il ne reste presque plus rien des mosaïques qui revêtaient les sols. Il y a encore une bonne surface bien conservée, mais ce sont des dessins géométriques. Les dauphins bondissants, les dieux sur leurs chars marins, les athlètes en plein effort, tout cela a disparu, on n’en voit plus que des fragments.

 

369h Rome, thermes de Caracalla

 

Les thermes de Caracalla comportent en fait deux établissements jumeaux et symétriques pour accueillir commodément deux fois plus de personnes. Nous sommes ici dans l’autre palestre, à l’autre extrémité. Comme on voit à la fois un reste de colonne et un fragment de mosaïque amusant, j’ajoute cette photo pour en finir avec la présentation des ruines.

 

369i Rome, thermes de Caracalla

 

Dans chacune des salles que l’on peut visiter, des panneaux explicatifs clairs et complets permettent de mieux comprendre ce que l’on voit. Ils sont également illustrés, et la reconstitution ci-dessus jointe à une vue actuelle donne, je crois, une bonne idée de ce qu’ont pu être ces thermes dans l’Antiquité.

 

369j Rome, thermes de Caracalla

 

De même, cette piscine à ciel ouvert permet de donner vie à ces ruines mortes. On voit renaître ces colonnes chères à Stendhal, on voit (sur la droite) comment des jets d’eau procurent des massages, on voit les couleurs que de vagues traces de peinture laissent recomposer. Et pour le "fun", pour le réalisme, le dessinateur a représenté des baigneurs en train de nager. Seule inexactitude, jamais les lieux n’étaient si peu peuplés. Les gens faisaient la queue dehors avant l’ouverture, et il fallait les mettre à la porte le soir à la fermeture. Il n’y avait aucune heure creuse.

 

370a Rome, monument à Mazzini

 

Aussi intéressante que puisse être cette visite, aussi agréable qu’il puisse être de se balader par ce temps doux et ensoleillé dans les allées tout autour, nous finissons par ressortir de l’enceinte des thermes. Une fois de plus, nous longeons le Circo Massimo. Ah non, pas question de remettre des photos. Pas à chaque fois. Nous montons sur la hauteur, à mi-pente du mont Aventin, au niveau du monument élevé à Mazzini. Je n’en montre ici qu’un cheval que j’ai trouvé magnifique. Mazzini (Gênes 1805 – Pise 1872) fait partie des héros et des théoriciens de l’unité italienne. Pour lui, "la patrie d’un Italien n’est ni Rome, ni Florence ou Milan, mais l’Italie tout entière". Il y veut un régime démocratique et professe l’égalité de tous les peuples. Le Piémont le condamne au bannissement perpétuel, il se réfugie en France où Louis-Philippe le pourchasse ; à la suite d’une tentative avortée d’invasion du duché de Savoie le Piémont le condamne à mort par contumace, il se réfugie en Suisse puis se fixe à Londres. Il peut revenir en Italie à la faveur des révolutions de 1848 mais doit de nouveau se réfugier à l’étranger. Ce n’est que sous une fausse identité qu’il rentrera en Italie peu avant d’y mourir. À présent que l’Italie est unifiée et que le régime est celui d’une république démocratique, il est vénéré comme un grand homme.

 

370b Rome, Santa Sabina

 

Mais le monument à Mazzini n’était pas notre but. Nous poursuivons notre montée sur l’Aventin pour retourner à cette église Santa Sabina que nous avions déjà visitée alors que l’obscurité était déjà tombée et ne permettait pas de tout apprécier comme quand la lumière du jour l’éclaire. Stendhal, parlant des descendants d’Énée qui ont précédé les jumeaux Romulus et Rémus et la fondation de Rome et qui ont régné sur Albe, nous dit que "Tiberinus eut pour successeurs Agrippa, Romulus, Aventinus, lequel fut tué par un coup de tonnerre, et donna le nom d’Aventin au mont sur lequel on l’enterra". Lors de cette visite du 17 décembre, j’avais déjà montré la bouche de cette fontaine. Sa vasque est une baignoire récupérée dans des thermes. Ceux de Caracalla ou d’autres, je l’ignore, mais elle est antique.

 

371a Rome, Santa Sabina

 

371b Rome, Santa Sabina

 

La première de ces photos est prise d’un charmant jardin d’orangers d’où le panorama sur Rome est magnifique. Cette fois-ci, on peut comprendre pourquoi Stendhal aime tant cette église. "Bâtie, en 425, dans la maison qu’habitait Sabine avant son martyre, auprès du temple de Diane. On retrouve dans l’intérieur vingt-quatre colonnes de marbre de Paros cannelées, qui appartenaient à ce temple de Diane ; ainsi la pauvre martyre a triomphé de l’orgueilleux temple païen. Nous venons souvent dans cette église, attirés par la situation charmante et par la fraîcheur dont on jouit en ce lieu élevé". Un mot de sainte Sabine. Nous sommes au temps de l’empereur Hadrien. Cette jeune femme de famille noble, veuve d’un aristocrate illustre du nom de Valentin, avait été convertie par Sérapie, qui fut décapitée. Elle donnait aux pauvres, soignait les malades, réconfortait les prisonniers, aidait ceux qui étaient dans la peine. Mais elle fut dénoncée comme chrétienne et, refusant d’adorer les dieux païens, elle a menacé des flammes de l’enfer le préfet qui l’interrogeait, disant qu’elle voudrait tant le voir adorer le Dieu véritable. Ce blasphème à l’encontre de la religion officielle lui a valu la peine du glaive et la confiscation de tous ses biens. On l’enterra près de Sérapie et, deux siècles plus tard, en 425, un prêtre d’Illyrie du nom de Pierre décida de construire une église qui lui serait dédiée sur le lieu même où elle avait été exécutée, sur le mont Aventin.

 

371c Rome, Santa Sabina

 

À la lumière naturelle qui inonde cette église lumineuse, nous pouvons apprécier les tableaux qui l’ornent. En l’absence de tout livre au sujet de cette église, de tout polycopié édité par les responsables, d’explications détaillées dans nos guides, je ne suis pas capable de dire ce que représente cette scène. Toutefois, comme saint Dominique a longtemps vécu dans le monastère attenant, on peut supposer que l’un des personnages le représente. Peut-être est-ce lui qui revêt un impétrant de la soutane blanche des dominicains. On voit un homme à terre, les bras en croix, dans la position des prêtres lors de leur ordination. J’aime ces scènes qui sont prises sur le vif et permettent de voir comment était la vie à l’époque du tableau même si, comme ici, il ne s’agit pas d’événements quotidiens.

 

371d Rome, Santa Sabina

 

Cette porte de l’église date de sa fondation, soit le cinquième siècle. Dans le bois de cyprès où elle a été taillée, ont été sculptées diverses scènes de la Bible ou du Nouveau Testament. À l’évidence, l’interprétation qui en était donnée est très intéressante à étudier.

 

371e Rome, Santa Sabina

 

Mais le plus intéressant est cette scène de la Crucifixion. Ma photo est mauvaise, mais cette porte est très noire, et elle est située sous un porche obscur. D’abord, mon appareil n’y voyait goutte, et refusait de déclencher parce qu’il ne pouvait réaliser la mise au point. Mécanisme débrayé, je n’y voyais pas davantage pour régler manuellement. Ensuite, avec le flash tous les détails sont grillés, et sans flash j’ai dû déclencher à une vitesse si lente que j’avais grand peur d’un flou de bougé. J’arrête là avec mes problèmes techniques, pour en venir à l’essentiel. Cette représentation de la Crucifixion de Jésus entre les deux larrons est la toute première de l’histoire de la chrétienté, du moins pour un lieu public. Impressionnant.

 

371f Rome, Santa Sabina

 

Contre le mur de ce porche, sont déposés des bas-reliefs, provenant sans doute de sarcophages. Là aussi, j’aime ce genre de scènes domestiques, ces deux femmes en train de parler, et le petit animal, un chat semble-t-il plutôt qu’un chiot, dressé contre les jambes de sa maîtresse. Ces scènes de la vie quotidienne étaient de nature à maintenir les morts en vie dans l’Antiquité, et c’est pourquoi je suppose qu’il s’agit d’un monument funéraire, sarcophage ou décoration de tombe.

 

372a Rome, Sant'Alessio

 

Tout près, dans la même rue, il y a une autre église intéressante. Directement sur la rue, c’est un autre bâtiment qui ouvre sur une cour, et l’église est au fond de la cour, comme cela apparaît sur cette photo prise sur le flanc.

 

372b Rome, Sant'Alessio

 

Sant’Alessio, ou saint Alexis, est un aristocrate romain fils de sénateur qui vit dans ce quartier riche et élégant de l’Aventin à la fin du quatrième siècle ou au début du cinquième. Il épouse une jeune fille noble mais, la nuit même de ses noces, il se sent appelé à une vie consacrée à Dieu, il part pour Edesse (Urfa, en Syrie actuelle), y distribue aux pauvres le peu de biens emportés et vit de charité comme un mendiant, passant les journées à prier la Vierge. Quand les gens apprirent sa vie sainte, ils le révérèrent, ce qui le fit s’embarquer vers Tarse afin de préserver son humilité. Mais une tempête pousse son bateau vers l’Italie, il décide alors de revenir chez lui incognito. Lorsqu’il arrive à Rome, dix-sept ans après avoir quitté la maison paternelle, pour continuer sa vie de pénitence il demande à entrer au service de sa famille, qui ne le reconnaît pas. Le sénateur son père accepte, à la condition qu’il prie pour le retour de son fils disparu, et il l’héberge sous l’escalier, où il vit, partageant la vie des autres serviteurs de la maison, subissant leurs avanies, et gardant son secret malgré les larmes de son père et de sa fiancée délaissée. C’est là qu’il vécut jusqu’à sa mort au bout de dix-sept autres années, et ce n’est qu’après sa mort que sa famille comprendra qui était ce pauvre qui la servait si humblement, grâce à un écrit racontant tout, qu’il tenait serré dans sa main. Le monastère de la Sainte Laure, en Grèce, a conservé jusqu’à nos jours son crâne, objet d’une grande vénération.

 

On sait que le tout premier texte conservé rédigé en langue vulgaire en France (c’est-à-dire en français et non en latin), ce sont les serments de Strasbourg, à la mort de Charlemagne. Mais le plus ancien, ou l’un des plus anciens textes littéraires en vers français est la Vie de saint Alexis de Thibaud, au onzième siècle. Et c’est devenu un thème fréquent de la littérature et des représentations théâtrales dans les siècles suivants.

 

372c Rome, Sant'Alessio

 

La basilique consacrée à Sant’Alessio a été fondée à la fin du cinquième siècle, et non en 305 comme le dit Stendhal. Mais elle a été très remaniée depuis et jusqu’au dix-neuvième siècle. Elle doit ses 50 mètres de long et ses 19 mètres sous voûte aux grands travaux de l’année de jubilé 1750.

 

372d Rome, escalier de Sant'Alessio

 

Elle conserve, au fond du bas-côté gauche, enfermé dans une sorte de châsse, un coffre de cristal et de bois doré, un fragment de l’escalier de saint Alexis. En vérité, on voit clairement la châsse, mais de l’escalier, au-dessus de la sculpture représentant saint Alexis dans son habit de pèlerin, allongé, en train de mourir, on ne voit guère que des triangles blancs qui doivent être le profil des marches. Ce n’est pas très parlant, mais j’en mets quand même ma photo ici parce que je n’en ai pas vu plus, sur place, que sur cette image.

 

372e Rome, Sant'Alessio

 

En revanche, entre la nef gauche et la grande nef, on peut voir de très près un puits dans lequel des gens ont jeté des pièces de monnaie. Ce serait le puits de la maison de sa famille, l’église ayant été construite sur le lieu même où il a vécu. Dans Rome –et ailleurs–, on nous présente beaucoup de choses qui relèvent du merveilleux, du miraculeux, comme authentiques, et l’histoire de cet Alexis, qui pourrait fort bien être vraie parce qu’elle n’a rien de surhumain ou de mystérieux, et qui est racontée pratiquement depuis l’époque où elle est censée avoir eu lieu, est présentée partout comme légendaire. Et si moi j’ai envie d’y croire ?

 

372f Rome, Sant'Alessio

 

Pour finir, avant de quitter cette église, voici une icône de la Vierge qui est objet de vénération. Son cadre, qui inclut une couronne en relief, est entièrement entouré de rayons d’or. Elle est très byzantine, avec son nez grec et son teint très mat, avec ce drapé de son voile autour de son visage, avec ces couleurs moins vives que dans le style plus occidental. On dit qu’elle aurait été apportée à Rome à la fin du dixième siècle par le métropolite Serge de Damas, mais les spécialistes pensent que c’est impossible parce que selon eux elle ne serait pas antérieure au douzième, voire au treizième siècle. La position, le geste, sont plus symboliques que réalistes. En effet, le geste de la main gauche repliée sur la poitrine et de la main droite ouverte et levée symbolise l’intercession auprès du Christ en faveur des hommes. Il existe ainsi un type traditionnel de "Vierge de l’Intercession" où figurent aussi généralement le Christ et les apôtres. Mais celle-ci, seule, un peu de côté, le buste penché en avant, le visage légèrement asymétrique, le regard triste et intense, ressemble beaucoup, paraît-il, à une icône que je ne connais que par des reproductions mais que nous allons peut-être découvrir dans quelques mois à Constantinople (oh, pardon, je veux dire à Istanbul) et qui décore un coffret contenant la ceinture de la Vierge. Il s’agit de l’Hagiosoritissa. De toutes façons, cet Alexis au nom grec qui a vécu en Syrie, cette icône clairement byzantine, et la situation sur l’Aventin qui était un quartier habité par de nombreux orientaux, tout cela marque les rapports étroits qui existaient entre Rome et l’Orient.

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Published by Thierry Jamard
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2 février 2010 2 02 /02 /février /2010 21:07

365 Rome, publicité

 

Descendant du métro, nous devons attendre notre bus quelques minutes, plantés devant cette publicité. C’est merveilleux, je note le nom de ces pâtes italiennes parce que si un jour j’ai du cholestérol, je saurai comment le faire baisser. De plus, si j’en crois l’air gourmand du type, elles doivent être délicieuses.

 

366a Rome, ss. Nereo e Achilleo

 

Soyons sérieux. Tout près des thermes de Caracalla se trouve cette église Santi Nereo ed Achilleo. Rome est la ville de saint Pierre. Revenons donc à lui pour comprendre cette église. Il a été jeté en prison à Jérusalem. On l’a vu au sujet de l’église San Pietro in Vincoli, un ange l’y aurait libéré de ses chaînes et il serait alors parti pour Rome. Or voilà qu’à Rome l’empereur Néron cherche à se justifier aux yeux des citoyens de l’accusation d’avoir allumé le grand incendie et voit en la personne des chrétiens des coupables tout trouvés qu’il commence à persécuter. Effrayé à l’idée qu’il pourrait bien être pris et martyrisé, saint Pierre s’enfuit en clopinant sur sa jambe blessée par les chaînes de Jérusalem, en direction de la via Appia (qui va vers Brindisi, face à l’île grecque de Corfou). La bande –en latin "fasciola"– qu’il porte sur sa blessure est mal serrée et il la perd ici même. Aussi, au quatrième siècle bâtira-t-on une église nommée "Titulus Fasciolæ", entièrement reconstruite au tout début du neuvième siècle. Beaucoup plus tard, en 1596, un cardinal qui révérait tout particulièrement saint Nérée et saint Achillée leur voua cette église, puis alla chercher sur la via Appia, dans la catacombe de Domitille (que nous n’aurons pas l’occasion de visiter, sauf si nous nous éternisons à Rome parce qu’elle est fermée en janvier), les reliques de ces deux saints et les fit transporter ici. Il fit aussi décorer l’intérieur. Mais l’église est fermée et il semble que la visite ne soit pas possible.

 

366b Rome, Arco di Giano

 

Nous longeons le Circo Massimo dont je ne redonnerai pas encore une fois de photos, mais en cherchant un angle de prise de vue qui permet de mieux distinguer la "spina", puis arrivés au bout nous nous dirigeons vers l’Arco di Giano, c’est-à-dire l’arc de Janus Quadrifrons. Cet arc à quatre entrées justifie ce nom, "frons" en latin étant aussi bien le front que le visage. Mais pour une raison que j’ignore, on le trouve aussi appelé souvent (et même plus souvent, semble-t-il) Quadrifons (sans R), ce qui ne s’explique pas (quatre fontaines…). Janus, avec ses deux visages opposés, est le dieu des carrefours, et à ce titre il est aussi le dieu qui préside au changement d’année, une face regardant en avant la nouvelle année, l’autre en arrière l’année écoulée. Le mot "janvier" l’a beaucoup déformé, mais on le voit clairement dans l’anglais January. Et puisqu’il est devenu "Giano" en italien, on le voit aussi dans le nom du mois, "gennaio".

 

366c Rome, Arco di Giano 

 

Comme le montrent mes photos, les faces de l’arc sont creusées de niches, "ce qui est de fort mauvais goût", nous dit Stendhal. Mais, ajoute-t-il, "ces sortes d’ornements mesquins étaient tout à fait à la mode sous Dioclétien, l’an 284" (en fait, il date du quatrième siècle). Par ailleurs, toujours selon la même source, "les trous que l’on remarque dans l’arc de Janus Quadrifrons sont attribués à la patience des soldats barbares qui cherchaient les crampons de fer employés pour lier les blocs de marbre".

 

366d Rome, Arco degli Argentari

 

 

Juste derrière l’arc de Janus, on aperçoit le clocher d’une église. Accolé à cette église, un arc de dimensions plus modestes que celui de Janus est l’Arco degli Argentari, l’arc des Changeurs, ou des Banquiers.

 

366e Rome, Arco degli Argentari

 

 

Sur toute sa surface, cet arc est orné de scènes en bas-relief, petites ou grandes, particulièrement intéressantes. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, son nom ne vient pas de l’endroit où opéraient les changeurs, et il n’a pas non plus été bâti pour les glorifier, mais au contraire il a été construit par eux en hommage à l’empereur Septime-Sévère (193-211) à l’impératrice sa femme Julia Domna et à leurs deux fils Geta et Caracalla, en l’an 204 après Jésus-Christ. De ces quatre noms, seuls en restent visibles trois, parce que ce délicieux Caracalla, pour être sûr de régner (211-217) après son père, a assassiné son frère Geta, et puis a fait disparaître son nom et sa représentation de partout où on pouvait les trouver, lui faisant subir la damnatio memoriæ, comme ce fut le cas pour le dernier Flavien, l’empereur Domitien (81-96).

 

366f Rome, San Giorgio in Velabro 

 

 

Et cette église à laquelle est adossé cet arc, c’est San Giorgio in Velabro. Il est merveilleux de pouvoir visiter une église de la première moitié du neuvième siècle, d’admirer son porche d’époque. Sauf qu’il y a de par le monde des terroristes qui font exploser des voitures piégées bourrées d’explosifs. C’est hélas ce qui est arrivé à ce porche et à cette façade, dans la nuit du 27 au 28 juillet 1993. Oh certes de toute urgence on les a reconstruits identiques à l’original, et mieux encore puisqu’on a reproduit l’apparence qu’avait l’église au Moyen-Âge, en la débarrassant des modifications successives, et en réemployant dans toute la mesure du possible les matériaux retrouvés épars après l’explosion, mais il y a un petit quelque chose de la magie qui a disparu dans la fumée de l’effondrement. Ce ne sont plus les artisans de l’époque qui ont mis cela sur pied. Ce ne sont plus ces colonnes que des mains du douzième siècle ont touchées. Ce n’est plus cette toiture qui a prodigué son ombre lors des grosses chaleurs de l’été. C’est une reconstitution, comme pour un décor de cinéma, même si ce n’est pas du carton pâte.

 

366g1 Rome, San Giorgio in Velabro

 

 

366g2 Rome, San Giorgio in Velabro par Pinelli

 

 

Cela dit, cette église n’en est pas moins magnifique. Au septième siècle, sur les fondations –et avec réutilisation de quelques pans de murs– d’une diaconie (communauté grecque) et d’un édifice civil antique, a été construite une première église, ce qui, outre les ajouts successifs, explique un plan de forme irrégulière. Une reconstruction du neuvième siècle a donné à l’église son architecture actuelle. À ma photo, je joins un scan d’une aquarelle d’Achille Pinelli réalisée dans les années trente du dix-neuvième siècle.

 

366h Rome, San Giorgio in Velabro

 

 

On le voit mal sur ma photo ci-dessus, mais des colonnes diverses ont été réutilisées, ce qui fait que les unes sont lisses, d’autres cannelées, les unes ont des chapiteaux ioniens, d’autres des chapiteaux doriens, et leur section n’est pas la même de l’une à l’autre.

 

Le pape Zacharie, qui a régné de 741 à 752, était grec et vouait un culte particulier à saint Georges. Aussi fit-il venir de Cappadoce la tête du martyr Georges pour la placer dans cette église située dans un quartier fréquenté par de nombreux Grecs et autres Byzantins, qu’ils soient commerçants, militaires, fonctionnaires. La légende de saint Georges terrassant le dragon est tardive. En fait, il serait né vers 280 en Palestine, d’un père perse et d’une mère cappadocienne. "Serait", mais cette hypothèse semble confirmée par l’examen scientifique des os de cet homme mort en 303, qui montre qu’il avait un peu plus de vingt ans. Ce Georges de Cappadoce, officier dans l’armée, se convertit au christianisme, donne aux pauvres, et refuse de sacrifier aux dieux païens, comme il y est sommé. On le bat, on le flagelle, on le jette en prison. Il finira décapité à Lydda (aujourd’hui Lod, où a été construit l’aéroport de Jérusalem). La légende ajoute qu’avant sa décapitation il fut coupé en deux par une roue de char plein de clous et d'épées. Giorgio resuscita, et s’adonna à convertir et a faire des miracles. L’épisode du dragon serait une adaptation chrétienne d’une légende mythologique païenne, suscitée par une ressemblance des noms.

 

366i Rome, San Giorgio in Velabro

 

 

La fresque de l’abside représente le Christ bénissant le monde. À sa droite (et donc à gauche sur la photo) sont saint Georges et Marie, et de l’autre côté saint Pierre et saint Sébastien à qui l’église était dédiée avant l’intervention du pape Zacharie. Elle a été réalisée en 1295 par Pietro Cavallini. Dans les églises dont l’abside a été décorée plus tôt, comme Santa Maria in Trastevere (vue le 21 décembre) ou Santa Sabina (vue le 17 décembre), ce sont des mosaïques de style plus ou moins byzantin, que j’admire énormément, mais je dois dire que cette fresque, ici, me plaît également beaucoup.

 

367a Rome, Circo Massimo

 

 

Encore une fois, nous nous trouvons le long du Circo Massimo. Bon, alors allez, une photo, et on passe à la suite.

 

367b Rome, campagne pour les régionales

 

 

Parce que nous sommes en campagne électorale pour les régionales (le Latium, en italien Lazio), la ville est couverte d’affiches montrant la tronche des candidats. J’en présente ici un petit échantillon. Puisqu’il s’agit d’une assemblée, selon le secteur on peut voir différents candidats du même parti. Pas de grandes différences avec ce que l’on voit en France, c’est sérieux, sans fantaisie, une tête, un poncif, un nom de parti. C’est si banal, si conforme à ce que l’on voit chez nous, que je passe bien vite.

 

368a Rome, santa Maria della Consolazione

 

 

Après être retournés sur nos pas, nous tombons sur une autre église. À Rome, il y en a à chaque coin de rue. Tant et tant d’églises anciennes, belles, différentes, que l’on est bien obligé de faire des choix et de se mettre les mains sur les yeux en passant devant telle ou telle, sinon nous en aurons pour deux ans avant d’en avoir fait le tour. Ici, c’est Santa Marie della Consolazione.

 

368b Rome, santa Maria della Consolazione

 

 

L’origine de son nom n’est pas légendaire, le fait qui le justifie est raconté dans une chronique, donc dans un récit qui lui est contemporain. Nous sommes au quatorzième siècle. Un condamné à mort va être amené au Capitole, où va avoir lieu son exécution. Il demande alors, comme dernière volonté, qu’une image de la Vierge lui soit présentée, et qu’on la place ensuite à proximité pour qu’elle serve de réconfort, de consolation, aux autres condamnés au moment où on les mène au supplice. Un siècle plus tard, en 1470, une première église est construite pour héberger cette représentation, puis elle fut reconstruite à la fin du seizième siècle.

 

368c Rome, santa Maria della Consolazione

 

 

L’image que j’ai choisie n’est pas celle d’une Vierge, mais un Christ que je trouve particulièrement impressionnant. C’est un buste d’Ecce Homo grandeur nature, un visage d’extrême souffrance, et la peinture, l’éclairage, donnent l’impression qu’il s’agit d’une vraie peau recouverte de sueur et de sang.

 

368d Rome, San Nicola in Carcere

 

 

Le 29 décembre, nous sommes passés devant San Nicola in Carcere, et j’ai raconté l’histoire de ce vieillard allaité par sa fille qui a donné lieu au thème fréquent en peinture de la Charité. Aujourd’hui, nous avons pu entrer et visiter cette église, construite au onzième siècle en réutilisant des ruines antiques. Le clocher, lui, est du douzième siècle. Il y avait là trois temples datant du premier siècle avant Jésus-Christ et dédiés à Junon, à Janus et à l’Espérance. San Nicola a été construit sur celui de Janus, mais dans ses murs de droite et de gauche sont incrustées les colonnes latérales des temples voisins, et dans la façade créée en 1599 ont été insérées deux colonnes du temple de Junon.

 

368e Rome, San Nicola in Carcere 

 

 

368f Rome, San Nicola in Carcere

 

 

Comme dans San Giorgio in Velabro, on remarque que les colonnes sont disparates, preuve de leur réutilisation. Mais l’intérieur est sombre, nous y reviendrons un autre jour le matin ou en début d’après-midi parce qu’il y a des fresques que l’on devine vaguement au-dessus de la ligne de colonnes et qui semblent intéressantes mais que l’on ne distingue que trop mal. Il y a là un homme préposé à la garde de l’église et à la vente de cartes postales et de livrets d’informations, qui nous dit que pour les éclairer il faudrait tout illuminer, et que ce n’est pas possible. Je discute un peu avec lui… en espagnol. Et ainsi j’apprends qu’il est péruvien, il apprend que j’ai vécu quelques années au Chili, que mes enfants sont allés plus que moi au Pérou, etc.

 

368g Rome, San Nicola in Carcere

 

 

Beaucoup des églises que nous avons visitées ont, devant le maître-autel, à la croisée du transept, en avant du baldaquin du ciborium, un escalier de quelques marches qui descend vers une petite chapelle. Ici, on descend vers une vraie crypte, ou plutôt des souterrains de type catacombe.

 

368h Rome, San Nicola in Carcere

 

 

368i Rome, San Nicola in Carcere

 

 

Ces couloirs en vrai dédale mènent à des pièces de taille et de forme diverses. Par les ossements qui ont été laissés dans des fosses, comme ci-dessus, on comprend que cet espace a été utilisé pour ensevelir des personnes. À d’autres endroits, des bases de colonnes signifient que l’on est en présence des soubassements des temples païens antérieurs. J’avais dit, dans le précédent article sur cette église, que le nom de "carcere" signifiait "prison", et que les temples avaient succédé à la prison. Eh bien on peut même distinguer ce qui a appartenu à cette prison très ancienne de ce qui a fait partie des temples du premier siècle. De plus, ici ou là, des panneaux explicatifs illustrés donnent des indications très claires et intéressantes.

 

368j Rome, San Nicola in Carcere

 

 

Encore une petite balade dans ces souterrains avant de remonter à la surface. Il est demandé –ce qui est bien normal– de laisser une obole avant de ressortir, et d’inscrire son nom et sa provenance. Coup d’œil indiscret à la liste, fort peu de Français. Il semble que mes compatriotes se concentrent sur le Colisée et le Forum, sur le Vatican, et puis salut nous rentrons dans notre belle France. Alors que les Japonais, qui ont fait un long et coûteux voyage, veulent rentabiliser leur investissement en visitant tout. Du moins il est moins vexant pour mon orgueil de Français de le voir sous cet angle, plutôt que de penser que les Français ne s’intéressent qu’à ce qui fait les têtes de chapitre des guides.

 

368k Rome, San Nicola in Carcere

 

 

Nous voici de nouveau dans l’église, mais avant de conclure et de ressortir, nous nous arrêtons de nouveau devant une fresque, hélas un peu endommagée (et trop violemment éclairée du côté droit), représentant une Vierge à l’Enfant. "De nouveau" parce que nous avons déjà fait une longue station devant elle, mais elle nous plaît tant à l’un et à l’autre que nous voulons la graver au fond de nos pupilles.

 

368L Rome, San Nicola in Carcere

 

 

368m Rome, San Nicola in Carcere

 

 

Vu sur ce gros plan, Jésus n’est-il pas un adorable bébé, à la bouille ronde, au front intelligent, à l’œil doux mais au regard un peu triste ? Quant à Marie, son visage jeune et grave, la finesse de ses traits soulignée par la finesse du dessin, la tendresse de son regard tourné vers son fils, accentuent son charme. J’adore ce fragment de fresque, et c’est pourquoi je choisis de terminer cet article sur ces images.

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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 20:42

362a Vatican crèche

 

La basilique Saint-Pierre, c’est le centre du catholicisme, l’église des souverains pontifes, qu’ils ont voulue la plus belle et qui est la plus grande église du monde, avant Saint-Paul de Londres et la cathédrale de Séville (à propos de laquelle j’aime bien citer le mot de l’évêque qui en a décidé la construction après avoir détruit la mosquée qui l’a précédée au quinzième siècle : "Bâtissons une église si grande que ceux qui la verront nous prendront pour des fous". Eh bien Saint-Pierre est encore plus folle…). Nous avons pour cela délibérément choisi d’en retarder la visite, sinon pour la clôture finale de notre séjour à Rome, du moins pour la dernière partie. Comme nous avons l’intention de monter sur le dôme, nous voulons un temps suffisamment clair pour jouir de la vue. Or aujourd’hui le temps est gris mais assez lumineux et il fait doux. En route pour le Vatican.

 

Sur la place Saint-Pierre, au pied de l’obélisque et en compagnie d’un grand sapin de Noël, une crèche a été installée. Les personnages sont grandeur nature. Au centre, il y a le cœur même de la crèche, Marie, Joseph, Jésus, les rois mages.

 

362b1 Vatican, crèche

 

D’abord, ce gros plan sur Marie, et cela pour deux raisons. La première, c’est qu’il est très inhabituel que Jésus ne soit pas ce nouveau-né couché sur la paille d’un petit berceau de fortune, voire (comme le dit le texte) dans la mangeoire des animaux. Passons sur le fait qu’il ne semble pas naissant –d’ailleurs, si les mages lui apportent leurs présents, c’est le 6 janvier qui est censé être représenté, il est donc âgé de 13 jours– et, comme il est Dieu, il est très éveillé, c’est normal. Mais la représentation de Jésus dans les bras de sa mère, je ne l’avais jamais vue ; pourquoi pas, d’ailleurs, cela donne plus de vie à la scène, plus de dynamisme, j’aime bien l’idée de la maman qui prend son bébé dans ses bras et qui lui dit "Oh, regarde ce qu’ils ont apporté pour toi les Messieurs". Non, non, malgré les apparences je ne me moque pas, je trouve cela très réaliste alors, je le répète, pourquoi pas.

 

Et puis la deuxième raison de cette photo en gros plan est très personnelle. Ma tante Anne est morte depuis presque treize ans, ce qui permet à ma mémoire de ne plus la figer dans sa condition de femme âgée, mais de la revoir "globalement", à travers les différents âges où je l’ai connue. Et je trouve que cette Vierge lui ressemble un peu. Voilà pourquoi c’est émouvant pour moi.

 

362b2 Vatican, crèche

 

De chaque côté, comme dans la pastorale des santons de Provence, sont figurées des scènes de la vie quotidienne. À gauche, des femmes, un garçon. Je ne sais pas ce qu’ils font exactement, mais c’est la vie, du linge, une dame-jeanne de vin, des fruits dans une corbeille près d’une grande bonbonne, les personnages sont dans des postures qui évoquent le mouvement, on a l’impression qu’ils parlent entre eux.

 

362c Vatican, crèche

 

De l’autre côté, sur la droite, ce sont des pêcheurs. Cela évoque non pas le métier de charpentier de Joseph que Jésus exercera avec lui pendant sa vie privée, mais celui de pêcheur qu’il exercera lors de sa vie publique, les trois dernières années, avec les apôtres. Il y a la barque, les filets, le pêcheur et sa femme, eux aussi dans des attitudes de mouvement et de communication. Et puis, je ne l’ai pas montrée ici (je ne peux pas mettre toutes mes photos !) entre cette scène et la grotte de la crèche, une femme apporte un grand poisson qu’elle tient dans ses bras. On l’aperçoit, vêtue de blanc, sur ma première photo.

 

362d Vatican, St-Pierre extérieur

 

Puis nous nous dirigeons vers les arceaux de filtrage et de détection. La file d’attente n’est pas trop importante et le contrôle est moins poussé que dans les aéroports ou à Florence aux Offices. On tombe la parka et la veste (d’ailleurs uniquement pour ne pas avoir à vider clés, porte-monnaie, stylo, etc.), mais même pas la ceinture avec sa boucle métallique, et quand une jeune femme avec des bottines ornées de grosses décorations en nickel a fait sonner la machine, ces messieurs ont jeté un coup d’œil (appuyé) à ses jambes (qu’elle avait longues) et l’ont laissée passer sans la faire déchausser.

 

Sur ces marches que l’on voit s’est passé un événement relaté par Stendhal. Après deux divorces, dont l’un d’avec Alphonse, fils aîné du duc de Ferrare, Lucrèce Borgia, la fille du pape Alexandre VI, est mise "dans les bras d’Alphonse d’Aragon, fils naturel d’Alphonse II, roi de Naples ; mais les Français conquirent Naples : Alphonse ne fut plus qu’un prince malheureux. Le 15 juillet 1501, une main inconnue le perça de coups de poignard sur l’escalier de la basilique de Saint-Pierre ; et, comme il ne mourait pas assez vite de ses blessures, le 18 août suivant il fut étranglé dans son lit. Ce fut ainsi que Lucrèce parvint à être princesse héréditaire de Ferrare". Les marches de la curie pour Jules César, les marches de Saint-Pierre pour Alphonse d’Aragon.

 

362e Vatican, St-Pierre extérieur

 

Allez, je me fais plaisir en ajoutant cette photo prise à travers la fontaine, réglage manuel d’une vitesse élevée pour fixer les gouttes d’eau en vol. D’ailleurs, pour André Gide, plus on la cache, cette basilique, plus il sera content, lui qui écrit dans son journal "Visité ce soir l’horrible énormité de Saint-Pierre".

 

362f Vatican, garde suisse

 

Nous passons d’abord devant un couloir placé sous la surveillance d’un garde suisse. Nous n’avons pas essayé d’entrer, pas envie d’essuyer un coup de hallebarde. Ce costume a été dessiné par Michel-Ange. Mais plus loin, ce sont les splendides portes de la basilique.

 

362g Vatican, porte St-Pierre

 

Ceci représente un fragment des sculptures de la Porta Santa, la porte de droite qui ne peut être ouverte que par le pape en personne pour marquer le début d’une année sainte, et refermée par lui pour en marquer la fin. Elle est en bronze et a remplacé en 1949 l’ancienne Porta Santa de bois. Elle comporte huit panneaux sculptés sur chaque battant, ici nous en voyons deux du battant gauche et un du battant droit. À l’autre bout du porche se trouve une statue équestre de Charlemagne (que je ne mets pas ici), qui a été couronné empereur la nuit de Noël 800 dans la basilique. Byron raconte une anecdote à son sujet. On se rappelle que saint Paul fut jeté à bas de son cheval sur la route de Damas quand il reçut la révélation qui le convertit. Je cite Byron : "L’autre jour un touriste, un Anglais, prenant les statues équestres de Charlemagne et de Constantin pour celles de saint Pierre et de saint Paul, a demandé à un autre lequel des deux cavaliers était saint Paul. Et la réponse a été : –Je crois que saint Paul n’est plus remonté à cheval après ce qui lui est arrivé"…

 

363a Vatican, saint Pierre

 

Bien que sa statue ne soit pas à l’entrée, je ne peux parler de la basilique sans commencer par saint Pierre. À l’emplacement du Vatican et de sa basilique, c’était le cirque de Néron, dans l’Antiquité. L’empereur a été accusé d’avoir allumé le grand incendie de Rome. Il s’est empressé de chercher des coupables. Les chrétiens étaient tout désignés, et saint Pierre a été du nombre des victimes. Il devait être crucifié. Mais par respect pour Jésus il n’a pas voulu mourir comme lui et a demandé à être placé tête en bas. C’est ainsi qu’il est mort, dans le cirque de Néron, à cet emplacement. Voilà pourquoi a été bâtie ici cette église, d’abord une basilique à cinq nefs en 324 par Constantin, le premier empereur chrétien. J’ai évoqué ses liens dans la prison Mamertine (conservés dans l’église San Pietro in Vincoli), sa fuite vers la via Appia (où je n’ai pas encore dit qui il a rencontré). C’est quand il est revenu qu’il a subi ce supplice infamant de la croix.

 

363b Vatican, saint Pierre

 

J’imaginais cette statue de bronze bien plus grande. Il n’empêche, elle est impressionnante. D’abord, par sa célébrité. Ensuite, par sa couleur sombre se détachant sur ce fond rouge. Et puis ce visage est imposant de gravité. C’est l’œuvre d’Arnolfio di Cambio au treizième siècle. C’est vers elle que se dirigent depuis le Moyen-Âge les pèlerinages vers Rome. Les pèlerins vont lui baiser le pied.

 

363c Vatican, saint Pierre

 

La peau d’une lèvre est moins résistante que le bronze, mais dans la lutte entre des millions de lèvres contre une seule et même surface de bronze, ce n’est pas le métal qui gagne. D’autant plus que tous les touristes que j’ai vus (et j’en ai vu beaucoup défiler pour être photographiés à côté de la statue avant de qu’il me soit enfin possible de déclencher sans intrus sur mon image) lui caressent le pied de la main.

 

On ne peut, historiquement, sociologiquement, artistiquement, nier que la France se soit bâtie sur une société chrétienne. Catholique, peut-on préciser, après la Réforme. Même si, malgré la révocation de l’Édit de Nantes, il est resté des protestants. Même si, en dépit des persécutions, il y a toujours eu des Juifs. Même si le nombre d’athées, déclarés ou –pour des raisons de sécurité– cachés, a toujours été plus important qu’on ne l’a dit. Je ne parle ni des Musulmans, dont le nombre sur notre territoire n’a jamais été élevé avant la conquête de l’Algérie en 1830, et surtout la fin de la guerre d’Algérie en 1962, puis la décolonisation de l’Afrique Noire, ni des adeptes d’autres religions, Bouddhistes, Shintoïstes, etc. Et l’Italie, Rome tout particulièrement, est encore plus traditionnellement catholique que la France. Il est curieux, dans ces conditions, que les quelques Français et les nombreux Italiens que j’ai vus pénétrer dans la basilique ne se soient pas signés, alors que l’ont fait plusieurs touristes japonais. Et de même, devant saint Pierre, j’ai vu une jeune Japonaise aller lui baiser le pied (elle, et elle seule en dix minutes, et sans se faire photographier), puis se recueillir devant la statue. Le catholicisme se déplace vers l’Extrême-Orient, vers certains pays d’Afrique, vers l’Amérique du Sud.

 

363d Vatican, siège papal

 

Ceci est la gigantesque chaire de saint Pierre dessinée par le Bernin. Pour imaginer sa taille, il faut se dire que les quatre docteurs de l’Église qui sont représentés comme la supportant mesurent, selon qu’ils ont ou non leur haute mitre, entre 4,50 et 5,50 mètres. Quelques restes d’un siège épiscopal du quatrième siècle (mais symboliquement attribué à saint Pierre… trois siècles plus tôt) y sont enfermés.

 

363e1 Vatican, la basilique Saint-Pierre

 

Parce que, par ailleurs, nous sommes montés vers le dôme, cela nous a permis d’avoir un moment cette vue plongeante sur le transept. Hélas, les grilles au maillage serré ne peuvent être évitées sur la photo, mais les minuscules silhouettes des personnages donnent l’échelle. Pour Dostoïevski, l’église "vous donne des frissons dans le dos". Pour Émile Zola, qui lui est contemporain, elle évoque plutôt une salle des pas perdus. Évidemment, cette basilique est si immense et aussi si massive, qu’elle reste fraîche en été. Ainsi donc Berlioz raconte que lors des grosses chaleurs, il y passait des jours entiers, confortablement installé dans un confessionnal avec Byron pour compagnon. Il faut dire que le musicien, alors élève de l’Académie de France (Villa Médicis), était un original. Il aimait à passer la nuit, paraît-il, assis sur un banc du Pincio voisin de l'Académie, ou à errer dans le parc de la Villa Borghese.

 

363e2 Vatican, la basilique Saint-Pierre

 

Exprimé autrement, c’est aussi un peu ce que ressent Henryk Sienkiewicz, l’auteur polonais de Quo Vadis (dont j’aurai l’occasion de reparler un de ces jours), quand il écrit, en 1893 : "Hier, j’ai été à Saint-Pierre à des offices. On a une impression bizarre. Ils ont plutôt le caractère de représentations que d’offices religieux. Une grande quantité de gens avec des jumelles. Les Anglais, avec ingénuité, parfois demandent le livret. Mes missions en Afrique évoquent davantage le christianisme des origines". Et Balzac est stupéfait par l’immensité de l’édifice. Il écrit à sa sœur : "J'ai monté jusque dans la boule, au-dessus de laquelle est la croix. Il y a pour une semaine à parler de Saint-Pierre ! Figure-toi que votre maison de la rue du Houssaie tiendrait à l'aise dans la corniche d'une des doubles colonnes plates du troisième étage intérieur du dôme. […] Vraiment, il faut amasser de l'argent et aller une fois dans sa vie à Rome, ou l'on ne saura rien de l'antiquité, de l'architecture, de la splendeur et de l'impossible réalisés. Rome, malgré le peu de temps que j'y suis resté, sera l'un des plus grands et des plus beaux souvenirs de ma vie, et, si jamais tu y vas, tu sauras quelle preuve d'affection cela est que d'y écrire à quelqu'un, même à sa sœur". Pour représenter la nef on ne peut se situer au centre, car comme on le voit un vaste espace délimité par ces panneaux de bois en interdit l’accès.

 

363f Vatican, coupole de St-Pierre

 

Quant à la coupole qui est due à Michel-Ange (il la construisit jusqu’à sa mort en 1563, à presque 89 ans), elle est impressionnante par son dessin, par son élévation, par sa taille. "Vous avez été étonné, en parcourant Rome, de la splendeur et du nombre des monuments de Sixte Quint, écrit Stendhal. N’oubliez pas que c’est lui qui fit construire, en vingt-deux mois, la voûte de la coupole de Saint-Pierre".

 

363g Vatican, baldaquin

 

Ce gigantesque baldaquin est situé à la croisée du transept. Mais la basilique est si monumentale que (comme sur ma photo de la nef, un peu plus haut) il n’apparaît nullement démesuré. Il est l’œuvre du Bernin. Tout en-dessous, se trouve la tombe de saint Pierre puis, au niveau du sol, ou un peu surélevé, se trouve l’autel où seul peut officier le pape. Et ce baldaquin a été commandé par… par qui ?

 

363h Vatican, baldaquin Barberini

 

…par Urbain VIII Barberini, parbleu ! Il est partout, cet homme. Cet écusson se retrouve en deux exemplaires sur la base de chacune des colonnes torses du baldaquin, avec les clés de saint Pierre, avec la tiare pontificale et avec les abeilles Barberini.

 

363i Vatican, basilique

 

Partout dans cette basilique pullulent les œuvres d’art. Tombeaux des papes, de personnages illustres, sculptures monumentales, peintures, etc. Je ne veux pas commencer à les énumérer et à les décrire, car comme dit Balzac il faudrait pour cela une semaine. Mais que de richesses, que de splendeurs !

 

363j Vatican, pietà de Michel-Ange

 

Toutefois, il est impossible de passer sous silence la remarquable Pietà de Michel-Ange. Le Christ est mort. Son corps s’abandonne sur les genoux de sa mère et elle, elle le regarde avec un magnifique visage à la fois plein de tendresse et de chagrin. Sa main sous l’aisselle de Jésus dont la chair fait des plis, et puis le drapé des tissus, la composition générale de l’ensemble, tout cela est merveilleux. À San Pietro in Vincoli, on peut s’approcher –un peu– du Moïse de Michel-Ange, mais ici on est tenu à bonne distance, et la chapelle dans la quelle est placée la sculpture est fermée par une vitre. Je comprends que l’on veuille, que l’on doive, préserver une telle merveille. Mais c’est aussi bien dommage pour qui ne lui veut aucun mal. Et qui ne souhaite pas non plus promener ses sales pattes sur son beau marbre blanc, comme le font bien des gens sur le pied de bronze de saint Pierre.

 

363k Vatican, Henri IV

 

Si je montre ici la tombe du pape Léon XI (élu en 1605, ce membre de l’illustre famille des Médicis mourut quelques jours seulement après son accès au trône pontifical) c’est parce que, lorsqu’il était cardinal et exerçait les fonctions de légat de son prédécesseur Clément VIII, il reçut l’abjuration du protestantisme de celui qui devint alors Henri IV de France. Et sur son sarcophage, c’est cette scène qui est représentée. C’est pour le bon roi Henri, sa poule au pot et Ravaillac que j’ai choisi cette photo.

 

363L Vatican, derniers Stuart

 

Quant à la photo ci-dessus, j’ai eu envie de la mettre ici parce que, même si son goût n’est peut-être pas le meilleur, j’avoue bien aimer ces deux beaux anges affligés qui gardent la porte de la tombe. Jacques Édouard, Charles Édouard et Henri Bénédict sont les trois derniers Stuart, enterrés comme les papes, comme Christine de Suède, sous la basilique, dans une sorte d’église souterraine. Ce monument, dans la basilique, a été créé par Canova en 1817-1819, ce Canova qu’admire tant Stendhal (il chante ses louanges en divers passages de divers écrits), et par exemple au sujet de ces anges : "La beauté tendre et naïve de ces jeunes habitants du ciel apparaît au voyageur longtemps avant qu’il puisse comprendre celle de l’Apollon du Belvédère". Un autre jour, accompagnant dans Rome un Américain qui ne lui parle que transmission d’héritage, que rentabilité, qui ne sait que dire "c’est cher" ou "c’est bon marché", il déplore qu’il n’ait "absolument senti la beauté de rien. À Saint-Pierre, pendant que sa jeune femme, pâle, souffrante et soumise, regardait les anges du tombeau des Stuart, il m’expliquait la manière rapide dont les canaux se font en Amérique ; chaque riverain soumissionne la partie qui traverse sa propriété. La dépense définitive, ajoutait-il d’un air de triomphe, est souvent inférieure à celle du devis !"

 

363m Vatican, bénitier

 

Chacune des deux vasques de bénitiers est soutenue par deux angelots plus que potelés. Ils sont dodus et grassouillets. Je les trouve extrêmement drôles.

 

364a Vatican, du dôme

 

Montrant le transept vu d’en haut, j’ai dit que nous étions montés sur le dôme. 5 Euros par l’escalier, 7 Euros par l’ascenseur, mais même ainsi il reste encore à gravir 330 marches. Ce n’est pas pour les deux Euros de différence, mais nous avons préféré monter à pied, ce qui nous a permis, de loin en loin, d’apercevoir par des meurtrières le paysage de la ville. Vers la fin de l’ascension, le corridor qui suit la coupole est extrêmement étroit, et l’on doit progresser penché sur le côté puisque l’on est plaqué à la paroi qui est incurvée. Parce que j’aime beaucoup ses romans (notamment la série des "Rabbit"), je cite le romancier américain John Updike. Selon lui, "seul un Titan ou un singe pourrait l’avoir escaladé confortablement".

 

Me voilà rassuré, je ne suis ni un Titan, ni un singe. Je peux jouir du paysage. Et George Sand, elle, en 1855, dit avoir rampé (avec plaisir). Elle s’exclame, en redescendant : "Adieu, Rome ! Je t’embrasse de tout mon cœur". L’énorme dôme plat que l’on voit en plein centre de la photo, c’est le Panthéon. Là-haut, on peut tourner tout autour, mais il n’y a pas de table d’orientation. Je ne peux que conjecturer. Je crois que l’église qui apparaît sur la droite doit être la Chiesa Nuova, aussi appelée Santa Maria in Vallicella. Derrière le Panthéon, un peu à gauche, le gros bâtiment de brique rose doit être le Quirinal.

 

364b Vatican, du dôme

 

Cette vue ne présente aucun intérêt intrinsèque, mais j’ai bien aimé ces toits de zinc avec le nom des papes qui les ont fait refaire (ici Pie IX, septembre 1859), ce clocheton, ce bâtiment de brique. Mais elle n’a probablement d’intérêt que pour moi. Vite, passons.

 

364c Vatican, du dôme

 

De ce côté-ci, on est frappé par la tache blanche et verte de cette église qui a tout l’air d’être orthodoxe mais dont j’ignore la raison ici. C’est l’érudition de Natacha qui vient à mon secours. Sur tout ce secteur s’étendait une vaste propriété de 34 hectares appelée Villa Torri, qui dans l’Antiquité avait été un cimetière de gladiateurs et qui, depuis 1730, supportait une belle construction. En 1907, un riche aristocrate russe, le prince Abamelek (ce nom sonnerait plutôt turc, ou caucasien, mais cela s’explique par des racines géorgiennes de sa famille) s’en porte acquéreur. Avec ses mines d’or, de charbon, de sel, ses hauts fourneaux, il en a les moyens. Il y accumule en outre sculptures, peintures, mosaïques, tapisseries. Il y donne concerts et ballets. De plus c’est un généreux mécène qui encourage les arts et soutient les artistes. Sa femme et lui sont très amis de la fille du romancier Léon Tolstoï (qu’ils ont bien connu et qu’ils sont allés voir dans sa propriété de Iasnaïa Polana). Dès avant son arrivée dans la villa, la communauté russe avait envisagé la construction d’une église orthodoxe à Rome. À l’automne 1913, le tsar Nicolas II autorise le lancement d'une grande souscription à travers toute la Russie, mais quand, en 1916, les fonds nécessaires sont réunis, c’est trop tard, le temps de concrétiser le projet et dès 1917 la Révolution d’Octobre y met un terme. 1916, c’est aussi l’année de la mort soudaine du prince Abamelek. Par son testament, il lègue sa propriété et ses œuvres d’art à l’Empire Russe, sous réserve que la villa s’appelle Villa Abamelek, qu’elle abrite une Académie russe d’art, et qu’aucun arbre n’en soit coupé.

 

Évidemment, la naissance de l’URSS puis le pouvoir fasciste de Mussolini ont entraîné bien des bouleversements. L’URSS a revendiqué cette villa. Mussolini se l’est accaparée. L’URSS a fait un procès, en vain. Mais vient la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Le pouvoir soviétique fait jouer le testament, et grâce à un ministre de la justice communiste en Italie, l’un des fondateurs du PC italien, du nom de Palmiro Togliatti, obtient que la villa lui soit rendue. En l'honneur de ce monsieur, Brejnev a rebaptisé une ville industrielle située sur la Volga, de Stavropol-sur-Volga en Toliatti (transcription en caractères cyrilliques, bien sûr). Là sont construites les voitures Lada, ainsi que, pendant des années et dans un site qui était une réplique de celui de l’usine Fiat de Mirafiori à Turin, sous licence Fiat, des voitures appelées Jigouli. La vieille voiture verte que mon beau-père Dmitri conserve jalousementcomme un objet historique est une Fiat 124 de marque Jigouli. Le testament a été respecté pour faire revenir la villa à l’État, pour lui laisser le nom d’Abamelek, mais pas pour en faire un institut d’art. C’est devenu la résidence de l’ambassadeur d’URSS. Lorsque l’URSS a éclaté, est venu sur la table le problème du partage des dépouilles. L’URSS, c’était la Russie, plus l’Ukraine, plus la Biélorussie, plus les républiques Baltes, plus… etc., etc. Chacun a revendiqué sa part, mais le grand frère russe a dit "niet" et s’est gardé la villa qui, de résidence de l’ambassadeur soviétique, est devenue résidence de l’ambassadeur russe.

 

Et l’église, dans tout ça ? L’idée en est revenue au début des années 90. Le Vatican, sollicité, a donné son accord, mais à une condition, c’est que sa croix orthodoxesur cette colline, soit moins haute que Saint-Pierre. Et, non loin de la Résidence, sur le terrain de la Villa, elle a enfin été construite. Ce n’est qu’en mai 2009, et donc tout récemment, qu’elle a été terminée, inaugurée, et consacrée à sainte Catherine. En russe, Sviataia Ekaterina.

 

364d Vatican, du dôme

 

Dernière image depuis le dôme, dernière image pour aujourd’hui, j’ai choisi de montrer ici la place Saint-Pierre, parce que je la trouve fascinante, magnifique, imposante. Pendant notre ascension il a plu légèrement, assez pour que le sol brille, mais c’est fini, l’atmosphère est transparente, on voit bien le Tibre, puis sur la rive, un peu à gauche, la masse sombre du château Saint-Ange, et derrière, le palais de justice plus clair qui donne, à gauche, sur la Piazza Cavour.

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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 19:07

359a Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Il y a, sur une place qui donne sur le Corso, une église que nous avons vue rapidement de l’extérieur il y a quelques jours, et dont les descriptions que nous avons lues laissent penser qu’il serait intéressant de la visiter. C’est San Lorenzo in Lucina, construite au douzième siècle sur le domaine d’une dame romaine nommée Lucina et qui vivait au quatrième siècle. Son porche que l’on voit ici est d’origine, comme l’est aussi son clocher.

 

359b Rome, San Lorenzo in Lucina

 

À l’intérieur, la structure générale d’origine a été conservée mais, comme on peut le voir, la décoration a été profondément remaniée au cours des siècles. L’église est consacrée à ce Laurent né en Aragon (Espagne) aux alentours de l’an 230, et donc bien avant Constantin et l’acceptation du christianisme libre dans l’empire romain. C’est encore le temps des persécutions. Il se rendit à Rome auprès du pape Sixte II, et devint diacre. Quand le pape fut pris et condamné au supplice, il recommanda à Laurent de prendre tous les biens de l’Église et de les distribuer aux pauvres, et fut exécuté le 6 août 258.

 

359c1 Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Mais dès le 10 août, l’empereur Valérien fait arrêter Laurent et le condamne lui aussi au supplice. Il mourra brûlé à petit feu sur un gril. La représentation ci-dessus –le supplice de saint Laurent–, située dans une chapelle latérale, est de Giuseppe Creti (dix-neuvième siècle).

 

359c2 Rome, San Lorenzo in Lucina, grille du supplice

 

Il paraît que les chaînes dans lesquelles il a été jeté en prison, ainsi que le gril de son martyre, sont conservés dans cette église, ici dans ce reliquaire, mais comme le montre la photo il est difficile de voir à l’intérieur, et s’il est aisé d’imaginer les chaînes dans cette châsse je ne comprends pas, en revanche, comment on a pu y placer la grille sur laquelle saint Laurent aurait été étendu. À moins qu’elle n’ait été débitée en morceaux. Et à l’intérieur, ni prêtre, ni bedeau, ni marchand de cartes postales à qui je puisse poser la question. Les restes du saint, quant à eux, conservés ici autrefois, ont été transférés à Saint-Laurent-hors-les-Murs, une église très ancienne elle aussi, située près de l’université La Sapienza.

 

359d1 Rome, San Lorenzo in Lucina, tentation st François

 

De l’autre côté, une autre chapelle est décorée de nombreuses fresques. Celle-ci, datant de 1623-1624, est de Simon Vouet, et représente la Tentation de saint François. Le Bernin, que l’on retrouve partout à Rome, est présent ici à travers un buste de Gabriel Fonseca. Ce buste ne me plaît pas du tout. Je l’ai photographié bêtement, seulement parce que j’ai vu qui en était l’auteur, et en regardant ma photo sur mon ordinateur, j’ai regretté de l’avoir prise. Non, décidément je n’ai pas envie de l’afficher ici.

 

359d2 Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Je préfère montrer cette plaque placée sur le mur du fond par les condisciples de ce jeune Français mort à 23 ans à Rome. Élève de l’Académie de France, probablement musicien si j’en crois la lyre gravée au bas de la plaque, il a précédé l’élève Berlioz de quelques années. J’ignore s’il est mort accidentellement ou de maladie (la malaria sévissait à Rome, mais aussi la tuberculose atteignait bien des gens), mais la France a peut-être perdu en lui un grand talent.

 

359e Rome, Poussin à San Lorenzo

 

Beaucoup plus intéressant que le buste de Fonseca et plus célèbre que ce jeune Androt est le monument au peintre français (cocorico) Nicolas Poussin mort en 1665 (et, s’agissant d’un poussin, le "cocorico" sonne comme "Papa". Non, celle-là est trop facile. C’est nul, mais tant pis, j’assume), parce qu’il a une histoire.

 

359f Rome, Poussin à San Lorenzo

 

En effet, en 1828, Chateaubriand était ambassadeur de France à Rome, à ce titre il obtint les autorisations nécessaires et il écrit à Madame Récamier : "Vous avez désiré que je marquasse mon passage à Rome. C’est fait : le tombeau de Poussin restera". Ci-dessous un plus gros plan sur la sculpture qui décore ce monument.

 

359g Rome, Poussin à San Lorenzo

 

Datant de la même année, nous avons le témoignage de Stendhal, de passage à San Lorenzo in Lucina : "Là furent déposés les restes du Poussin. M. le vicomte de Chateaubriand va lui faire élever un tombeau. Nous avons été chassés de cette église par une mauvaise odeur bien prononcée". Notons au passage un italianisme, l’utilisation de l’article avant le nom de l’artiste. Il ne dit pas "de Poussin", mais "du Poussin" comme on dit Le Bernin, Le Caravage ou La Callas.

 

360a Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Pas la moindre mauvaise odeur lors de notre visite, et nous ne sommes donc ressortis que lorsque nous avons fini notre tour de l’église. Nous nous sommes arrêtés sous le porche pour fixer sur la pellicule ces deux lions qui encadrent le portail. Je sais seulement qu’ils datent de la fondation de l’église au douzième siècle, mais j’ignore ce qu’ils représentent, l’un avec un enfant agrippé aux poils de son poitrail, l’autre avec un petit animal de forme allongée, genre hermine, qui se love entre ses pattes. En comparant les deux sculptures, on voit que celle de droite a une crinière plus longue que l’espèce de collerette de celle de gauche. Je suppose donc qu’il s’agit à droite d’un lion et à gauche d’une lionne. Je ne sais où trouver l’explication de ces sculptures, mais je les trouve à la fois belles et amusantes. Et puis à cause de mes difficultés pour me connecter à Internet et publier mon blog, je peux reprendre cet article pour un ajout, suite à notre visite à Saint-Laurent-hors-les-Murs du 17 janvier. Là aussi, il y a deux lions assez similaires (même s’ils ne se ressemblent pas), et aucune explication non plus. Je les présenterai et je parlerai du seul commentaire dont je dispose dans l’article correspondant.

 

Nous étions tous deux occupés à nos photos, quand un couple âgé est sorti de l’église, et le monsieur s’est amusé, auprès de Natacha, à faire "miaou", comme si le lion était un gros chat. Façon d’engager la conversation. Il nous a entrepris sur les avantages de la photo argentique par rapport à la photo numérique. Natacha s’est esquivée, me laissant "converser" (si l’on peut dire, étant donné mon niveau d’expression en italien") avec lui, et prenant pour se distraire des photos de nous en grande discussion. Lui n’a pas comme nous un flash intégré, mais un gros flash à part, et il calcule le diaphragme en fonction de la distance, 16-11-8… et a été très étonné que je connaisse la suite de la séquence 5,6-4-2,8-2-1,4… Parce que selon lui nos appareils numériques ont une ouverture fixe. Je lui ai dit que non, et je lui ai montré sur l’écran LCD, en mode manuel, comment je fais varier à volonté le diaphragme et la vitesse. Mais de toute façon, nos objectifs ne peuvent pas être bons. C’est du plastique. Je lui ai montré, sur des égratignures, que le corps est en métal. Bon, mais les lentilles sont en plastique. No, vetro, vetro ! Du verre ! Mais j’ai eu beau démonter mon objectif, le lui mettre dans la main pour qu’il en apprécie le poids, de toute façon seuls valent les objectifs Zeiss. Lui, a payé son appareil 8000 Euros. Et puis on ne peut pas faire de bonnes photos en faisant clic-clic-clic sur un ordinateur. J’étais ravi de tout cela, très amusant, parce qu’il était si convaincu qu’il ne cherchait pas à être désagréable mais seulement à dire ses certitudes. Au bout de près de 20 minutes, sa femme qui s’était assise sur le rebord du porche l’a appelé, elle commençait à en avoir ras le bol de l’attendre. Je suppose que ce n’était pas la première fois qu’il alpaguait quelqu’un avec son dada.

 

360b Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Après le départ de ce monsieur, j’ai continué à examiner le mur de façade. De nombreuses pierres gravées y sont scellées. Je ne suis pas parvenu à déchiffrer toute celle-ci, mais j’en comprends le début "Anno D[omi]ni millesimo centesimo XII" = "En l’an du Seigneur 1112" puis "in dictione VNN" que je ne comprends pas, "KL Feb dedicatu[m] est hoc altare p[er] manus Leonis Hostiensis epi[scopi]" = "le premier février a été dédié cet autel des mains de Léon d’Ostie, évêque", puis sans que je saisisse tout le détail je vois que les reliques de martyrs ont été cachées, ou enterrées, dans ce vénérable lieu, et suit une longue liste de saints, Corneille, Stéphane, Denis, l’archevêque Épiphane, etc., etc.

 

360c Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Encore une plaque sous le porche. C’est le pape Barberini (voir les abeilles) Urbain VIII qui, en l’année du jubilé 1625, rend grâces en la basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs à la fin de la grande peste.

 

360d Rome, San Lorenzo in Lucina

 

Beaucoup plus récent est ce bas-relief puisqu’il a été sculpté en 1825 par Pietro Tenerani pour le monument funéraire de Clelia Severini, morte toute jeune. Cette œuvre inspirera, dans l’hiver 1834-1835, un poème à Leopardi : "Où vas-tu ? Qui t’appelle loin de ceux qui te sont chers, très belle demoiselle ? Seule, en pérégrinant, le toit paternel tu l’as quitté pour un temps ? À ce seuil reviendras-tu ? Rendras-tu heureux un jour ceux qui aujourd’hui pleurent sur toi ? Sec est ton cil et courageuse tu es dans l’action, mais aussi tu es triste. Que la route soit agréable ou qu’elle soit déplaisante, triste le refuge où tu vas ou joyeux, dans ton apparence grave on a du mal à le deviner. […] La Mort t'appelle ; au début du jour c’est le dernier instant. Au nid d’où tu pars, tu ne reviendras pas. La vue de tes doux parents tu la quittes pour toujours. L’endroit où tu vas est sous la terre […]"

 

361a Rome, fontaine

 

Lorsque nous quittons l’église San Lorenzo in Lucina, nous nous dirigeons vers le Tibre. Là, devant le pont Umberto I, se trouve le Musée Napoléonien. Peut-être le visiterons-nous un jour avant de partir, mais pour aujourd’hui ce n’est pas au programme. Nous désirons seulement nous balader. Dans ce contrebas du quai commence la Via dell’Orso, la rue de l’Ours. Aussi est-il naturel que la fontaine implantée dans le mur en face crache l’eau à travers la gueule d’un ours. Dans l’Antiquité, à l’époque impériale, Rome était alimentée en eau par 17 aqueducs. Les magnifiques thermes de Caracalla, de Dioclétien, et tous les autres plus modestes, cessèrent de fonctionner quand les Goths, les Vandales et autres peuples barbares détruisirent les aqueducs. Heureusement, l’un d’entre eux, un seul, n’employait pas la voie des airs sur ces belles constructions dont aujourd’hui on admire les ruines, mais il était entièrement enterré, ce qui l’a protégé de la destruction. Chaque aqueduc portait un nom, la plupart du temps le nom du consul ou de l’empereur qui l’avait construit. Cette conduite enterrée, elle, parce que l’eau qu’elle amenait à Rome sur 22 kilomètres était d’une pureté remarquable, était appelée "Aqua Virgo". Comme d’habitude, c’est l’accusatif qui est passé en langue romane, donc ensuite en français, en italien, en espagnol, etc., et "aquam virginem" est devenu "Acqua Vergine" (dès l’époque de Cicéron, le M final ne se prononçait plus, les fautes d’orthographe dans les graffiti le prouvent). Ce qui est remarquable, c’est que jusqu’à ce jour cette conduite fonctionne, et elle alimente la très célèbre fontaine de Trevi, et quelques autres moins ou pas célèbres, comme celle-ci avec son ours.

 

Une anecdote. Il y a quelques mois, soudain, l’eau s’est interrompue. Du fait de l’attrait touristique de la fontaine de Trevi, on s’est empressé de mettre l’eau en circuit fermé. Pas question de laisser la fontaine à sec, ni de se brancher sur une autre alimentation, tradition oblige. Puis on a recherché la cause, avec des caméras glissées dans la conduite. Diagnostic : un mur en béton construit en travers. Des patrons de super marché avaient obtenu de la municipalité et des services archéologiques l’autorisation de construire un mur de parking souterrain jusqu’à une profondeur de 4 mètres. Les ouvriers ont construit jusqu’à 20 mètres, sans se rendre compte –prétendent-ils– qu’ils creusaient dans cette conduite. Il a fallu plus d’un mois pour réparer les dégâts. Mais l’eau qui coule de cette gueule d’ours aujourd’hui, sur ma photo, est bien issue de l’aqueduc Acqua Vergine. Ouf !

 

361b Rome, via del'Orso 

 

Moins explicable et moins logique en revanche ce lion de marbre dévorant sa proie. Il y a dans les parages un vicolo del Leonetto, mais à 150 ou 200 mètres. Peu importe, je trouve très belle cette sculpture moderne (1978), qui est placée dans l’angle du premier immeuble de la rue, sur la droite.

 

361c Rome, hosteria del'Orso

 

Faisant à gauche l’angle avec une autre rue, on trouve un hôtel qui affiche "Hosteria dell’Orso". Il est très ancien –autrefois, c’était la Locanda dell’Orso–, même si sur ma photo, arborant des guirlandes lumineuses pour fêter Noël et le Nouvel An, cette débauche d’électricité n’évoque pas le quinzième siècle qui l’a vu construire. C’était un hôtel pour les pèlerins de la basilique Saint-Pierre, mais il ne leur était pas réservé, puisqu’au seizième siècle deux Français illustres y ont séjourné sans intention de pèlerinage.

 

C’est d’abord Rabelais. Embauché comme médecin par le cardinal Du Bellay pour l’accompagner dans sa mission à Rome, il quitte ses fonctions à l’Hôtel-Dieu de Lyon (ce qui lui vaudra, lors d’une récidive, d’être renvoyé) et séjourne à la Locanda dell’Orso de janvier à fin mars 1534. Rien à voir avec cela, mais puisque je parle de Rabelais et du cardinal Du Bellay (pas le poète Joachim), une anecdote à leur sujet. Cela se passe beaucoup plus tard, en 1553, à Paris. L’état de santé de Rabelais était inquiétant, aussi le cardinal envoya-t-il prendre de ses nouvelles. Rabelais dit au page : "Dis à Monseigneur l’état où tu me vois. Je m’en vais chercher un grand peut-être". Ami d’un cardinal et croyant peu convaincu.

 

En 1580, le 30 novembre, c’est Montaigne qui évoque son arrivée dans la Ville Éternelle après avoir parcouru trente milles pour sa dernière étape : "Rome, trente milles. On nous y fit des difficultés, comme ailleurs, pour la peste de Gênes. Nous vînmes loger à l’Ours, où nous arrêtâmes encore lendemain, et le deuxième jour de décembre prîmes des chambres de louage chez un Espagnol, vis-à-vis de Santa Lucia della Tinta". S’il fait allusion à Gênes, c’est parce qu’il venait de Rossiglione, à une quarantaine de kilomètres au nord de cette ville qu’il avait donc dû traverser et qui était touchée par la peste. Signalons pour terminer que Goethe passa une nuit dans cette auberge, le 29 octobre 1786.

 

Et voilà pour nos activités de cette journée. Nous rentrons, comme d’habitude, à pied jusqu’au métro Spagna.

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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 01:37

Ce matin, nous nous apprêtons pour une longue visite du Museo di Roma, qui est un peu (mais avec un type de documents très différent) l’équivalent de ce qu’est le musée Carnavalet à Paris, un musée historique de la ville. Notre camping-car laissé sur le parking de cette zone résidentielle de banlieue que nous avons adoptée pour son calme, nous nous rendons à l’arrêt de bus juste en face, le bus 507 qui nous déposera au terminus "Anagnina" du métro ligne A. C’est notre trajet habituel. Nous attendons, attendons, et nous commençons à avoir des doutes en ne voyant aucun autre voyageur poireautant devant l’arrêt auprès de nous. Vient une dame chargée de cabas qui, sans nous laisser le temps de l’interroger, nous demande si nous attendons le 507. À notre réponse affirmative, elle dit que c’est inutile, parce qu’aujourd’hui est un jour férié et qu’il n’y a pas de transports publics dans ce secteur. 25 décembre, 26 décembre, premier janvier, six janvier, et notre Gouvernement, en France, qui nous dit que nous avons plus de jours fériés que les autres. Ici, on célèbre aussi, comme chez nous, la Fête du Travail, l’Ascension, l’Assomption, la Toussaint… Bref, retour au bercail. Nous irons quand même voir notre musée, mais en voiture, nous garant comme à l’accoutumée le week-end, près de la gare de Termini.

 

Finalement, dans Rome, il y a quand même des lignes de bus qui fonctionnent. Dans les boîtes de conserves de sardines, il y a de l’huile, je suppose que ça aide à les faire toutes entrer. En revanche, dans le bus, à sec, c’est infiniment plus difficile d’atteindre à la même densité de population au centimètre cube, voire plus. Comme nous sommes en Italie, ça pousse, ça commente, ça crie, mais le plus terrible pour les Romains, ça ne peut pas gesticules, faute d’espace. Tant que les portes ne sont pas fermées, le conducteur refuse de démarrer. Mais quand, du fond, les gens crient que ça y est, c’est fermé, il ne part pas parce qu’il veut s’assurer que c’est vrai, et de sa place il ne voit pas. À chaque arrêt, ceux qui veulent descendre doivent bagarrer contre ceux qui redoutent que, si l’on ouvre les portes, une foule en colère ne cherche à s’engouffrer coûte que coûte à l’intérieur.

 

357a Museo di Roma

 

Avec tout cela, le trajet s’éternise mais enfin nous arrivons. Nous sommes à deux pas de la piazza San Pantaleo sur laquelle le Palazzo Braschi, siège du musée, aurait sa porte principale si elle n’était pas cachée derrière des palissades de travaux. Du coup, l’entrée est sur le côté, à quelques mètres de notre statue parlante Pasquino qui est à l’angle du même palais. Un coup d’œil pour voir s’il est toujours encapuchonné… Oui. Nous entrons donc dans le musée. Parce que l’accès y est gratuit pour les plus de 65 ans, je présente mon passeport. Voyant mon lieu de naissance, la jeune femme demande : "Vous êtes de Paris ? Et Madame aussi ? Alors c’est gratuit pour tous les deux". Bravo. C’est sympa dès l’accueil.

 

Nous accédons au musée par l’escalier monumental, dont les colonnes de granit sont récupérées d’un monument antique. Les corps mutilés des statues également, et les éléments manquants, les têtes en particulier, sont de l’époque du palais, soit la fin du dix-huitième siècle. C’est le pape Pie VI, Braschi de son nom civil, qui le commandita.

 

357b Museo di Roma, Innocent XII

 

Ce buste en marbre du pape Innocent XII, réalisé –vers 1700-1710 après la mort du souverain Pontife– par un sculpteur inconnu nous accueille au premier étage. Autour de lui, d’autres bustes de papes et de cardinaux, soit en marbre, soit en terre cuite ayant servi d’étude préliminaire. Leur taille grandeur nature, avec leurs défauts, un grand nez, une lèvre pendante, des rides, les rend si humains que c’est impressionnant.

 

357c Museo di Roma, Camille de Lellis

 

Pierre Subleyras, un Français né à Saint-Gilles-du-Gard en 1699 et mort à Rome en 1749, est l’auteur de ce tableau représentant saint Camille de Lellis mettant en sûreté les malades de l’hôpital du Saint Esprit pendant la crue du Tibre de 1598. Cet hôpital étant situé sur la rive droite du Tibre (Trastevere), juste en aval du Castel Sant’Angelo, directement au-dessus du quai, les eaux en ont effectivement inondé les salles.

 

357d Museo di Roma, Canova

 

Le tableau ci-dessus est un autoportrait du peintre et sculpteur Canova (1757-1821), très apprécié de Napoléon et de Stendhal. Derrière lui, on distingue vaguement La Mort d’Adonis, qu’il a réalisée en 1797. Ce portrait est donc postérieur. Et comme les spécialistes voient tout plein de similitudes, et notamment pour l’âge apparent, avec un autre tableau daté de 1799, ils pensent que celui-ci date aussi de 1799. Canova avait 42 ans, peu de cheveux et beaucoup de talent.

 

357e Museo di Roma, Innocent X et cardinal Chigi

 

C’est un certain Pier Leone Ghezzi (1674-1755), peut-être célèbre mais, je l’avoue, inconnu de moi, qui a représenté le pape Innocent X remettant le chapeau de cardinal à Fabio Chigi en 1724, sur un grand tableau dont je montre ici un détail. Deux motifs m’ont fait sélectionner cette scène. Le premier, c’est que l’on reconnaît parfaitement cet Innocent X de Velasquez, à la galerie Doria-Pamphili, et je trouve amusant de retrouver les mêmes personnages. Le deuxième motif tient à l’intérêt du commentaire qui est affiché près du tableau : "Cette cérémonie d’investiture fait allusion à des événements complexes et à des coalitions politiques au sein du gouvernement du Saint-Siège, dont la composition n’a pas encore été mise au point".

 

357f Museo di Roma, supplice de sainte Marguerite

 

Après Pier Leone Ghezzi, apparaît Giuseppe Ghezzi (1634-1721), tout aussi inconnu de moi. Vu sa date de naissance, il pourrait être le père du précédent, ce que j’ignore. Il a représenté ici le supplice de sainte Marguerite et, sur un autre tableau ovale qui fait le pendant de celui-ci, la décapitation de sainte Marguerite. D’après le commentaire, "le lumineux modelé des figures est inspiré de Michel-Ange". Pour moi, si j’ai choisi cette scène, c’est pour sa composition, avec la lumière donnant sur la peau très blanche de Marguerite, ses vêtements jetés en tas au premier plan et son corps tordu de souffrance, mais on voit en même temps qu’elle accepte son martyre. Les hommes, eux, dans l’ombre, sont très occupés à la torturer. Notamment l’homme du second plan, à l’extrême droite, a un visage où s’exprime le sadisme.

 

357g Museo di Roma, place St-Pierre

 

Ippolito Caffi est un peintre, dessinateur, aquarelliste romain du dix-neuvième siècle. Le Museo di Roma présente de nombreuses œuvres qui, non seulement ont un intérêt esthétique, mais de plus permettent d’évaluer les changements survenus en un siècle et demi. Ici, par exemple, c’est un tableau de 1843-1845 représentant une bénédiction papale sur la place Saint-Pierre du Vatican. Sur cette vue, on a l’impression que rien n’a changé, mais que le peintre a installé son chevalet tôt le matin, et non pas un dimanche peu avant midi, dans l’attente de la bénédiction dominicale. La foule s’est accumulée, mais rien de commun avec les flots humains qui aujourd’hui se déversent longtemps à l’avance par pleins métros, pleins tramways, pleins bus, et à pied de toutes parts, même hors saison d’été, même hors périodes de vacances.

 

357h Museo di Roma, abeilles Barberini

 

Ce ciel de baldaquin, tapisserie de haute lisse en laine et soie, sur un carton attribué à Pierre de Cortone, a été réalisé dans une manufacture papale pour le salon d’honneur du palais. Du palais de qui ? Trois abeilles d’or, plus une à chaque coin… Le blason aux abeilles que l’on retrouve sur la fontaine du Triton, sur le bateau du Bernin piazza di Spagna… Voilà la question à poser pour savoir si l’on lit attentivement mon blog. Oui, oui, bravo, c’est le blason des Barberini, que l’on voit notamment, bien sûr, au palazzo Barberini, mais aussi au château Saint-Ange, et dans bien d’autres endroits de Rome.

 

357i Museo di Roma, Taddeo Barberini

 

Nous avons vu cette grande tapisserie parce que nous entrons dans la partie du musée consacrée à la famille Barberini d’où est issu le pape Urbain VIII au dix-septième siècle. Ici, c’est Taddeo Barberini, préfet de Rome (1603-1647). Cette terre cuite est un modèle préparatoire pour la sculpture destinée à son cénotaphe.

 

357j Museo di Roma, Francesco Barberini senior

 

Ici, c’est un marbre de 1680 représentant le cardinal Francesco Barberini senior. Ce buste, commandé par le petit-neveu du pape Urbain VIII, était destiné à orner le palais familial.

 

357k Museo di Roma, Antonio Barberini junior

 

Antonio Barberini junior a été réalisé la même année, avec la même destination que le buste de Francesco. Mais là, il s’agit de son frère, neveu d’Urbain VIII par qui il a été fait cardinal en 1628. Cet Antonio a noué des liens solides avec le cardinal de Richelieu, devenant le co-protecteur des affaires françaises à Rome.

 

357L1 Museo di Roma, jugement de Pâris

 

Ce Jugement de Pâris est un dessin de très grande taille. L’histoire est bien connue. Pâris, appelé Alexandre par Homère, est l’un des fils de Priam, roi de Troie. Invité à désigner laquelle était la plus belle parmi trois déesses, Héra, Athéna et Aphrodite (les Romains parleront de Junon, Minerve et Vénus), il devait donner une pomme, la pomme de discorde, à celle de son choix. Il était bien embarrassé. Mais Aphrodite lui promit, s’il la désignait, de lui faire obtenir l’amour de la belle Hélène. Comme quoi ce n’est pas d’hier que des juges se laissent acheter (cf. la déclaration de Berlusconi, 24 janvier 2004 : "J’ai remarqué que la seule figure définie comme inique dans l’Évangile est celle du juge. C’est une définition parfaite : le fascisme a été moins odieux que cette bureaucratie en toge"). Il se laissa aller à ce marché, choisit Aphrodite, s’attirant la haine éternelle des deux autres (chaque femme est la plus belle du monde, et prétendre le contraire est lui faire une grave offense). Aphrodite tint parole, prit Hélène à son époux légitime Ménélas roi de Sparte pour la livrer à Pâris qui l’emmena chez Papa Maman, et voilà enclenchée la guerre de Troie.

 

357L2 Museo di Roma, Aphrodite

 

Je ne résiste pas à l’envie de présenter en gros plan les visages des trois déesses. Ce sourire d’Aphrodite est discret, il est enjôleur, mais il dit bien aussi le triomphe intérieur. La pomme est encore dans les mains de Pâris, mais avec le marché proposé, elle sait d’avance qu’elle a gagné. Et puis elle est si sûre d'elle... ses yeux disent tout.

 

357L3 Museo di Roma, Athéna

 

Les autres déesses sont dans l’attente du résultat. Ici, c’est Athéna, reconnaissable à son casque de guerrière sur la tête. Son regard montre son inquiétude, et peut-être déjà pressent-elle son échec, parce qu’on y lit aussi de la jalousie. Ou même de la haine. À l'encontre de ses rivales ? de ce Pâris qui ne va pas la choisir ?

 

357L4 Museo di Roma, Héra

 

Quant à Héra, elle a un regard interrogateur, mais je pense qu’elle est moins sûre qu’Athéna de ne pas avoir été choisie. Cela, ce ne sont pas seulement ses yeux qui le disent, mais son attitude plus relâchée, plus sereine. Il n’empêche, sa moue orgueilleuse de femme du roi des dieux sous sa couronne montre du dédain, et sans doute un refus anticipé d’admettre une défaite.

 

Tels sont mes sentiments face à ce dessin. Je le trouve spécialement intéressant pour tout ce qu’il me donne à interpréter, ainsi que pour la beauté formelle du graphisme et la représentation des personnages. C’est une scène de la mythologie, on ne peut dire que sont réalistes les détails du tableau, ces gens nus, ou avec des armes, ou encore ces amours ailés et cet Hermès avec son caducée et son casque à ailes. Et, malgré tout cela, eh bien si, il est extrêmement réaliste, par la véracité et l’actualité des sentiments qu’il exprime.

 

358a Rome, piazza Navona

 

Et, parce que c’est une œuvre que j’aime bien, c’est sur elle que nous quittons ce Museo di Roma. Nous ne le quittons toutefois pas encore complètement, parce que voici une vue de la piazza Navona prise depuis les fenêtres de ce palazzo Braschi qui abrite le musée. C’est un point de vue qui ne nous sera plus donné. On peut voir l’extrême animation de cette vaste place, ainsi que sa forme qui trahit que, dans l’Antiquité, c’était un cirque. Avant de sortir, nous faisons un tour à la librairie qui, à l’encontre de toutes les boutiques de musées, est la boutique exclusive d’une maison d’édition, Gangemi. Le monsieur qui la tient est fort aimable, et fort enthousiasme pour tous les trésors que recèle son magasin. Ayant deviné l’origine slave de Natacha, il propose de nombreux livres en russe, en polonais, et aussi en géorgien (ce qui n'est pas slave). Voyant que nous nous intéressons à l’architecture, il nous montre tout ce qu’il a sur le sujet, de l’Antiquité à nos jours. Parce que je jette un coup d’œil à Rome vue par Stendhal, il va chercher tout un tas de livres relatifs à des Français à Rome. Cette maison d’édition est une mine de livres passionnants, et de grande qualité. Hélas, si nous voulions acheter tout ce qui nous plaît, il nous faudrait auparavant gagner le gros lot à la Loterie Nationale et aussi remplacer le camping-car par un semi-remorque.

 

358b Rome, ponte Sant'Angelo

 

Quand, enfin, nous quittons cette passionnante librairie, le musée est fermé, et nous nous trouvons face au lourd portail clos. Nous tournons dans la cour, cherchant une autre issue, quand l’aimable et complaisant libraire, ayant vu l’heure et soupçonnant nos difficultés, vient nous libérer. Libres de ne pas passer la nuit enfermés dans la cour du palazzo, nous allons nous promener sur les bords du Tibre, et sur le pont Saint-Ange (ponte Sant’Angelo), entre les statues d’anges du Bernin. Le parapet du pont étant fait de belles grilles de fonte, j’ai eu envie de prendre cette photo à travers elles, et de l’utiliser comme conclusion de cette page de mon blog. Car ensuite nous sommes rentrés au camping-car et dans notre banlieue habituelle. Nous pensions qu’à cette heure assez tardive le bus serait plus confortable. Erreur. Il était aussi surchargé qu’à l’aller, si bien que nous en sommes descendus une ou deux stations avant le terminus et avons fini le trajet à pied vers le confort de notre maison à roulettes.

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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 01:22

355a Rome, frère de Madame Hanska

 

Nous allons, aujourd’hui, nous promener à pied dans Rome et revoir des endroits que nous connaissons déjà, mais il y a des jours comme ça où nous n’avons pas envie de découvrir de nouveaux lieux. Et puis, dans le cadre de son projet sur les liens entre les sociétés slaves et les sociétés occidentales, Natacha a noté quelques adresses de lieux où ont résidé des personnages des pays qui l’intéressent et souhaite prendre des photos.

 

Nous commençons notre promenade par la Villa Médicis (l’Académie de France), puis devant l’église de la Trinité des Monts c’est moi qui me rappelle Balzac, son amour pour Madame Hanska, son mariage avec elle bien tardif quand elle a (enfin) été veuve, mais peu avant sa mort à lui. Or dans ce beau bâtiment a vécu le frère d’Évelyne Hanska. Elle s’y est donc très certainement rendue.

 

355b Rome, piazza di Spagna

 

Descendant les escaliers de la piazza di Spagna, nous arrivons à la fontaine du Bernin. Il paraît que ce serait après avoir vu une barque apportée en ce lieu par la forte crue du Tibre de 1598 qu’il aurait eu l’idée de cette fontaine figurant un bateau à moitié enfoncé dans l’eau. On peut voir que, même en cette saison (les vacances de Noël sont pourtant terminées), les touristes et promeneurs sont nombreux sur cette place, et c’est toujours la mode de se faire photographier près de la barque, comme le fait cette jeune fille.

 

355c Rome, piazza di Spagna

 

Hier encore, je remarquais les abeilles du blason sur la fontaine du Triton. Eh bien ici encore le blason représente les abeilles caractéristiques de la famille Barberini. Pas de doute, c’est le pape Urbain VIII qui a commandé cette fontaine au Bernin.

 

356a Rome, abbé Luigi

 

Cheminant par toutes les petites rues autour de la piazza di Spagna, Condotti, Bocca di Leone, Frattina, puis passant derrière le Panthéon, nous arrivons au Largo Argentina et à l’Area Sacra dont j’ai amplement parlé le 29 décembre. Je ne recommencerai pas aujourd’hui. Puis, à quelques pas de là, nous allons rendre visite à la "statue parlante" de l’Abbé Luigi. Voici un gros plan sur sa tête.

 

356b Rome, abbé Luigi

 

Lorsque j’ai parlé de lui, je n’ai pas montré le texte gravé sur son piédestal. Il dit ceci :

         Je fus, de l’antique Rome, un citoyen.

         À présent, ‘Abbé Louis’ on me nomme.

         J’ai conquis, avec Marforio et avec Pasquino,

         Dans les satires urbaines une renommée éternelle.

         J’ai subi affronts, disgrâces et sépulture,

         Mais ici vie nouvelle et enfin sûre.

 

356c Rome, Babuino

 

Nous revenons vers le quartier d’où nous sommes partis. Via del Babuino, nous nous arrêtons devant cette vieille sculpture représentant un Silène, et qui fut découverte lorsque la rue fut ouverte par le pape Clément VII en 1525. Silène était un satyre âgé (ce qui n’est pas tout à fait la même chose qu’un "vieux satyre" !), qui s’est chargé de l’éducation de Dionysos, dieu de la vigne, du vin et du délire mystique. Tel maître, tel élève. Aussi représente-t-on généralement Silène ivre, étendu à terre ou porté par un âne. Par ailleurs, il était connu pour sa laideur et pour son regard de taureau. Or la statue trouvée là, outre sa laideur originelle, était de plus bien abîmée par le temps, de sorte que les Romains du quartier lui trouvèrent une certaine ressemblance avec un singe, et prirent l’habitude de désigner cette rue qui n’avait pas encore de nom par "la rue du babouin". Et le nom lui est resté. Cette statue est placée contre le mur d’un atelier de sculpteurs (créé par Canova pour l’un de ses élèves). Aujourd’hui il y a, outre un musée dans l’atelier, un restaurant envahi par des sculptures dont certaines gigantesques qui sont des études, copies de statues de Canova ou d’autres artistes réalisées par des élèves.

 

356d Rome, via Babuino 65, Mme Récamier

 

Juste en face de ce restaurant / atelier / musée / babouin se trouve le n°65 de la via del Babuino. Dans cet immeuble représenté ci-dessus a vécu madame Récamier depuis octobre 1823. Elle y tenait un salon réputé pour son niveau culturel. Je n’aurais pas été à la hauteur, inutile de frapper à la porte, aussi avons-nous décidé de reprendre le métro et de rentrer vers notre camping-car.

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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 00:22

350 Rome, une fontaine

 

Aujourd’hui dimanche, nous nous rendons dans le centre de Rome avec le camping-car, et nous garons à notre endroit habituel, près de la gare Termini. De là, nous prenons un bus qui nous mène au Largo Torre Argentina. À pied, nous passons devant l’église du Gesù que nous avons vue jeudi dernier et, nous dirigeant vers le palazzo Doria-Pamphili, nous remarquons cette amusante fontaine.

 

351a Rome, palazzo Doria-Pamphili

 

Nous avons l’intention de visiter la galerie Doria-Pamphili mais l’entrée indiquée dans les guides, piazza del Collegio Romano, étant fermée, cela nous donne l’occasion de contourner ce palais du quinzième siècle pour y accéder par le Corso.

 

351b Rome, palazzo Doria-Pamphili

 

La billetterie est située dans une pièce qui donne sur la cour intérieure tout autour bordée de portiques élégants. Les façades sont dorées par le soleil de cette belle journée que l’on ne dirait pas d’hiver.

 

351c Rome, palazzo Doria-Pamphili

 

Munis de nos billets, nous pénétrons dans les bâtiments. Bel escalier, et sur le palier du premier étage, nous sommes accueillis par quelques bustes mais hélas l’absence d’étiquettes explicatives nous laisse sur notre faim car nous n’identifions pas les personnages.

 

351d Rome, palazzo Doria-Pamphili

 

Et puis, une fois franchie la porte du musée proprement dit, fini, la photo est interdite. Parmi les centaines de tableaux il y en a certes qui ne retiennent pas spécialement l’attention, mais il y a aussi quelques merveilles. Tant et tant d’œuvres tapissent les murs, qu’il est souvent difficile de les apprécier. Les plafonds sont hauts, et les tableaux sont accrochés les uns au-dessus des autres jusqu’en haut…

 

351e Rome, Caravaggio

 

Parmi les plus exceptionnelles œuvres que nous avons vues, je veux attribuer une mention spéciale à mon favori, Caravaggio (Le Caravage). Sa Madeleine repentante, qui appartient à cette galerie, était absente, prêtée à une exposition temporaire je ne sais où. Mais il y avait Le Repos après la fuite en Égypte dont je ne peux parler sans le montrer, aussi ai-je scanné une carte postale. Quelle splendeur ! Peu importe que le réalisme soit perturbé par la présence de l’ange, et que la végétation soit peu égyptienne. Marie, épuisée par le voyage, est assoupie avec Jésus tendrement tenu sur ses genoux, serré dans son bras gauche, tandis que sa main droite tombe, abandonnée. Dans son sommeil, sa tête est penchée en avant sur la tête de son bébé. On sent qu’elle se laisse aller après ce voyage. Et puis Jésus n’a plus ce visage de vieillard que lui donnaient les peintres du siècle précédent, ce n’est plus un adulte en réduction, mais un vrai bébé aux joues rondes. De l’autre côté du tableau, sur la gauche, Joseph est un peu dans l’ombre, mais il est bien éveillé et il tient dans ses mains, tournée vers l’ange, une partition de musique qu’interprète l’ange sur son instrument. Joseph est tout absorbé par la musique et il regarde l’ange avec admiration. Avec ses grandes ailes d’un gris soyeux et sa carnation délicate bien visible dans sa quasi nudité, cet ange est un être plein de charme, jeune garçon ou jeune fille, et si l’on avait mauvais esprit on pourrait dire que Joseph profite du sommeil de sa femme pour se laisser séduire. Et parce que, oui, j’ai mauvais esprit, je l’ai dit, mais j’ai bien vite ravalé mes paroles parce que ce tableau splendide me touche profondément.

 

351f Rome, Velasquez Innocent X

 

C’est également dans cette galerie que l’on peut voir le portrait du pape Innocent X (de son nom "civil" Giovanni Baptista Pamphili) par Velasquez, ici scanné lui aussi sur une carte postale. Apparemment, il n’est pas du goût de Stendhal qui se contente d’évoquer "le portrait d’Innocent X, par Velasquez, qui paraît singulier parmi de si belles choses". Dans une lettre du 21 avril 1900, Oscar Wilde dit : "Je suis allé trois fois voir le grand Velasquez du pape Pamphili. C’est absolument le plus grand portrait du monde. L’homme est là tout entier (the entire man is there)". On dit que lorsque le pape vit son portrait achevé, il s’écria qu’il était trop réel. Il est vrai que ce grand portrait, pratiquement grandeur nature, est saisissant de réalisme. Le 25 novembre, à la Villa Borghese, nous avions vu une version de ce pape par Francis Bacon.

 

352a Rome, San Carlo alle Quattro Fontane

 

 352j San Carlo alle 4 Fontane par Pinelli

 

Du palazzo Doria-Pamphili, nous ne sommes pas bien loin du Quirinal, aussi nous y rendons-nous. Car nous souhaitons voir deux églises intéressantes donnant sur la via del Quirinale. Nous commençons par la plus éloignée, San Carlo alle Quattro Fontane, parce qu’elle ferme plus tôt. Cette église est de Borromini, et elle tient une place très à part dans la carrière et la vie de cet architecte. C’est en effet sa première œuvre, édifiée en 1638, mais il n’en réalisa la façade qu’en 1667, vingt-neuf ans plus tard, juste avant de se suicider, ce qui en fait aussi sa dernière œuvre. Ci-dessus, à la suite de ma photo, j’ajoute l’aquarelle qu’en a faite le dessinateur Achille Pinelli entre 1832 et 1835.

 

352b Rome, San Carlo alle Quattro Fontane

 

Courbes et contre-courbes, on reconnaît bien le style Borromini. Cette église est même probablement celle qui illustre le mieux ses choix esthétiques. Pour ma part, j’adore. Et Natacha aussi. Pour Stendhal, bof… Il en dit du bien, mais en quelques mots, et dans la liste des 86 églises de Rome où il vaut la peine d’entrer si l’on passe devant. Ce n’est quand même pas des plus flatteur. Son commentaire se limite à "Charmante petite église. C’est un caprice de Borromini, 1640". Un contemporain de Borromini, un certain Bellori (cité en 1986 par John Varriano dans son livre Italian Baroque and Rococo Architecture), ne mâche pas ses mots : "Un ignorant complet, le corrupteur de l’architecture, la honte de notre siècle". Le voilà habillé, mon cher Borromini.

 

352c Rome, San Carlo alle Quattro Fontane

 

Heureusement, tout le monde n’est pas contre lui. Par exemple au dix-huitième siècle, Montesquieu : "La façade, qui est très petite, est un ouvrage admirable de Borromini, et très singulier. Comme le lieu est petit, il a fait la façade convexe en partie, et en partie concave : ce qui allonge la ligne que l’œil a à parcourir".

 

352d Rome, San Carlo alle Quattro Fontane

 

Ceux des contemporains mêmes de la construction qui plaidaient pour un renouvellement de l’architecture l’appréciaient. Et aujourd’hui ses admirateurs sont nombreux. Je citerai par exemple l’américaine Kate Simon dans Rome, Places and Pleasures (1972) : "Le flot de rythmes, les alternances de concave et de convexe immédiatement initiées par la façade, l’éclairage d’un espace concave par de vastes arabesques de pierre autour de fenêtres ovales, et le profond portail qui contrebalance, à son tour, la concavité de marches" font, dit-elle, "chanter" le bâtiment où, en référence à la musique baroque, elle trouve "des cadences de fugue".

 

352e Rome, San Carlo alle Quattro Fontane

 

352f Rome, San Carlo alle Quattro Fontane

 

Ce n’est pas tout. On peut descendre dans la crypte, un bijou tout en courbes alternées, plus encore que l’église au niveau du sol.

 

352g Rome, San Carlo alle Quattro Fontane

 

L’escalier, en colimaçon comme il se doit, est d’une extrême légèreté. Il descend vers la crypte, mais il monte également vers… vers je ne sais quoi car hélas l’accès vers le haut est fermé. De l’intérieur de l’église, on ne voit pas de galerie.

 

352h Rome, San Carlo alle Quattro Fontane

 

Mais d’un couloir derrière le chœur on peut accéder au cloître, une cour entourée d’un portique sur lequel court une galerie. Sans doute est-ce à elle que mène l’escalier. Au centre de la cour est creusé un puits. Tout cela est extrêmement harmonieux. Mais alors que nous étions dans ce cloître, soudainement toutes les lumières se sont éteintes, cloître et église. Panne ou signal du départ, je ne saurais le dire, mais cela nous a incités à sortir. Tant mieux, car dans cet enchantement il aurait été trop difficile de nous décider à partir.

 

352i Rome, piazza delle Quattro Fontane

 

Nous nous retrouvons sur la piazza delle Quattro Fontane, ainsi nommée parce qu’à chacun des angles de ce carrefour il y a une fontaine. On a aperçu, sur ma première photo de l’extérieur de San Carlo, une sculpture d’homme étendu. Il y a un autre homme dans l'angle opposé, une femme dans les deux autres angles. Je me contente de dire "homme", "femme" parce que j’avoue ne pas avoir identifié ces divinités, ou ces allégories, ou ces personnages.

 

C’est la pape Sixte Quint (1585-1590) qui a fait percer ces rues, longues, larges, droites, qui se coupent à angle droit. Son grand projet d’urbanisme a permis, depuis cette place, de voir l’obélisque dressé devant l’église de la Trinità dei Monti, en haut de la Piazza di Spagna, l’obélisque tout proche de la place du Quirinal, l’obélisque de la place de l’Esquilin, derrière le chevet de la basilique de Sainte Marie Majeure, et enfin la Porta Pia.

 

353a Rome, Sant'Andrea al Quirinale

 

Puis nous nous dirigeons vers la toute proche église de Sant’Andrea al Quirinale, construite de 1658 à 1678 pour le cardinal Camillo Pamphili, neveu du pape Innocent X dont je viens de parler (Velasquez) par le grand rival de Borromini (voir l’anecdote que je raconte à ce sujet le 21 décembre), j’ai nommé Le Bernin. Ou Bernini en italien. Les deux églises ont été achevées à seulement onze années d’intervalle, elles sont voisines à 150 mètres, leurs deux styles radicalement différents s’opposent, comment ne pas les comparer ? Ici, nous avons une façade beaucoup plus sévère, beaucoup plus classique, beaucoup plus "correcte" selon les canons architecturaux de Vitruve, malgré ce porche en demi-cercle et ces colonnes.

 

353b Rome, Sant'Andrea al Quirinale

 

353c Rome, Sant'Andrea al Quirinale

 

L’intérieur, lui aussi à nef unique, ovale, est riche de marbres de couleur, d’un plafond de coupole doré et orné de sculptures dont la blancheur renforce encore les ors, il est noble, riche, sérieux, alors que San Carlo est souriant, aimable, souple. Rien de commun. Évidemment, cette belle église suscite des passions positives, tandis que son classicisme lui épargne les violentes critiques. Par exemple, en 1766, dans sa Description historique et critique de l’Italie, l’abbé Jérôme Richard la qualifie de "bijou de Rome" et un siècle plus tard, en 1858, l’Américain Hawthorne voudrait "l’emballer dans une grande boîte et l’expédier à la maison".

 

Mais cette petite église possède aussi ses originalités, comme son ovale, l’autel, en face du portail d’entrée, étant situé au bout du petit axe. Sur ma photo de l’intérieur, on voit d’après le dessin du sol la forme du bâtiment. De même, il faut imaginer ma photo de la coupole orientée de la même façon que le dallage du sol même si, pour des raisons techniques (utiliser la diagonale de la photo pour cadrer le plus possible du grand axe), je ne suis pas posé parallèlement à l’autel.

 

353d Rome, Sant'Andrea al Quirinale

 

Derrière l’autel, immédiatement visible quand on entre (enfin, immédiatement après avoir glissé une pièce dans le système commandant l’éclairage), une grande toile montre le supplice du saint patron de l’église. Nous avons déjà vu ce thème dans l’église Sant’Andrea della Valle le 27 décembre. Il y a ici sans doute moins de sensibilité dans l’expression des sentiments d’André et de sa douleur physique, mais la violence du soldat est bien montrée, ainsi que la haine du vieil homme derrière lui. Évidemment, si je n’aimais guère dans l’autre tableau l’ange qui posait la couronne du martyre sur le front du saint, je ne suis pas enthousiasmé non plus dans ce tableau-ci par l’angelot qui lui joue du violon.

 

353e Rome, Saint Stanislas Kostka

 

Lorsque l’on va vers la sacristie, on y trouve derrière sa petite table de marchande une dame parlant avec animation dans son téléphone portable mais qui peut quand même, sans toutefois raccrocher, encaisser les quelques sous que vaut la brochure sur l’église, et le droit de visite à l’appartement de saint Stanislas Kostka. C’est un aristocrate polonais né en 1550 à Rostkow (ici, dans sa chambre, il est représenté sur son lit de mort. On peut apprécier ou trouver douteux le goût de cette sculpture…). Alors qu’il poursuit à Vienne des études classiques, il a une apparition. C’est la Sainte Vierge qui lui demande d’entrer chez les Jésuites.

 

353h Rome, Saint Stanislas Kostka

 

Les Jésuites ont besoin du consentement des parents, mais comme son père ne veut pas en entendre parler, il s’enfuit de chez lui en 1567 à pied, vêtu d’une toile de sac, traverse l’Allemagne et l’Italie et parvient à Rome. Là, il est admis comme novice par saint François de Borgia, général des Jésuites. Il meurt à Rome en 1568. La photo ci-dessus le représente persécuté par son frère dans son collège de Vienne en 1565.

 

353g Rome, Saint Stanislas Kostka

 

Son comportement, tout au long de sa vie, sa mort en odeur de sainteté, ont suscité la dévotion de bien des gens. Il est invoqué pour solliciter son intervention et bien souvent on lui attribue des miracles. C’est ainsi qu’en 1630, soit moins de trois quarts de siècle après sa mort, on considère que c’est grâce à lui que la ville de Lublin (en Pologne orientale) est libérée d’une terrible épidémie de peste (ci-dessus). Il sera canonisé en 1726.

 

353f Rome, Saint Stanislas Kostka

 

Tout à l’heure, je l’ai montré sur son lit. Maintenant, voici sa chambre. Après avoir constaté que pour le récompenser de sa constance et de son comportement irréprochable de générosité et d’abnégation, on lui avait attribué une chambre confortable et joliment décorée, nous retournons vers l’église.

 

354a1 Rome, Quirinale

 

Sortant de Sant’Andrea al Quirinale, nous retournons vers la piazza del Quirinale que nous n’avons que rapidement traversée à l’aller. Là se trouve le palais présidentiel. Même si le pouvoir est en réalité entre les mains du président du Conseil, actuellement Silvio Berlusconi, c’est quand même un lieu symbolique, ancienne résidence des papes, où sont accueillis ambassadeurs et chefs d’états étrangers. Mais avant de continuer, parce que j’évoque Berlusconi, j’en profite pour glisser quelques anecdotes à son sujet. Le 3 avril dernier, lors d’une conférence de presse : "Attention à ce que vous écrivez, je vous rappelle que chez moi, ces jours-ci, se tiennent des réunions sur la ‘RAI’." Au New-York Times, en mai 2003 : "J’ai un bateau, mais au cours des deux dernières années, je l’ai utilisé une seule fois, pour ramener ma famille à la maison. Et je ne suis plus allé dans ma maison aux Bermudes depuis deux ou trois ans… Ma vie a changé, la qualité est devenue terrible. Quel travail effrayant !" À La Stampa, le 9 mai 2007 : "Il n’y a pas de ‘modèle Sarkozy’. C’est moi son modèle. Il m’a copié. Ce n’est pas par hasard si c’est moi qu’il a appelé le premier après avoir gagné les élections". En mars 2009 : "Je suis plus pâle que Barack Obama, notamment parce que cela fait quelque temps que je ne me mets pas au soleil", et pour finir encore une jolie déclaration à l’AFP le 27 septembre 2009, au retour du sommet du G20 de Pittsburgh : "Je dois vous porter les salutations d’un homme qui s’appelle… attendez, c’était quelqu’un de bronzé… Barack Obama. […] Vous ne le croirez pas, ils sont deux à être allés à la plage pour prendre le soleil, parce que même sa femme est bronzée !" Pour un recueil plus complet des ahurissantes déclarations de quelqu’un dont on attendrait plus de sérieux, et en tous cas pas de plaisanteries à relents racistes, il faut consulter le petit livre intitulé BERLUSCONNERIES (éditions du Cherche Midi, 2009), que j’ai acheté à Rome l’autre jour. La loi n’autorisant que de courtes citations, je crois avoir respecté les droits d’auteur, mais je ne peux continuer. C’est pourtant savoureux.

 

354a2 Rome, Quirinal par

 

Le sol de la colline du Quirinal est, dit-on, au niveau du sommet de la colonne Trajane (38 mètres). C’est là qu’a été construit à la Renaissance un palais destiné à être la résidence du pape. Jusqu’à ce que l’Italie unifiée (1870) ne lui prenne Rome (et les accords du Latran fixeront en 1929 quelles seront les possessions du Saint-Siège) il résidait tantôt au Vatican, tantôt à Monte Cavallo (le "Mont Cheval" à cause des statues qui y ont été placées), sur le Quirinal. Le peintre Ippolito Caffi, dans le tableau ci-dessus, a représenté la piazza de Monte Cavallo (ou du Quirinal) en 1847. Elle n’avait donc pas dû changer depuis que Stendhal y avait été ému par la simplicité des usages : "J’ai vu aux fenêtres du palais du pape qui donnent sur la rue Pia des serviettes étendues pour les faire sécher. Cette simplicité me touche. Suivant ma façon de sentir, elle n’exclut nullement la grandeur ; Cincinnatus et Washington étaient ainsi, mais non le maréchal de Villars. La fausse grandeur de la cour de Louis XIV gâte les ouvrages de Mignard".

 

354b Rome, Quirinale

 

Au centre de la place se trouve un monument célèbre mais composite. L’un des deux obélisques prétendument égyptiens mais en fait taillés sur commande pour le mausolée que l’empereur Auguste s’est fait construire à Rome lors de son accession au pouvoir dans les années vingt avant Jésus-Christ, a été transporté ici. De chaque côté, les Dioscures Castor et Pollux, de taille monumentale, retiennent leurs chevaux. C’est la même représentation que celle du Vittoriano mais ici il s’agit d’une copie romaine du quatrième siècle d’après un original de Praxitèle ou de Phidias.

 

354c Rome, Quirinale

 

Et enfin, en 1817, Pie VII fit installer une fontaine en faisant apporter une vasque antique qui avait servi d’abreuvoir à vaches quand le Circus Maximus a perdu sa fonction et est devenu un pré à bovins. Le monument est donc très composite. Il y avait tout juste un an qu’il avait pris sa forme actuelle quand le poète Shelley, arrivant à Rome en 1818, a chanté les louanges des fontaines de Trévi et des Quatre Fleuves dans une lettre à Thomas Love Peacock, puis a ajouté : "La fontaine du Quirinal, ou plutôt le groupe formé par les statues, l’obélisque et la fontaine est, pourtant, le plus admirable de tous. Une vaste vasque de porphyre, au milieu de laquelle s’élève une colonne de l’eau la plus pure. […] De chaque côté, sur un haut piédestal, se trouvent les statues de Castor et Pollux, chacun en train de dompter son cheval. […] Les figures combinent une rare énergie avec la sublime et parfaite beauté supposées avoir appartenu à leur nature divine. […] Sur un piédestal de marbre blanc se dresse un obélisque de granit rouge, qui semble percer le ciel".

 

Et encore Stendhal, admirant "la place de Monte Cavallo, qui nous semble l’une des plus belles de Rome et du monde. Elle est fort irrégulière ; c’est là le reproche que lui font les nigauds au goût appris. […] Auprès des fameux chevaux de grandeur colossale que Constantin fit venir d’Alexandrie, se trouve une fontaine admirable élevée par les ordres de Pie VII".

 

354d Rome, Quirinale

 

Une petite foule s’attroupait devant le palais de Monte Cavallo, sur la place du Quirinal. Badauds, nous sommes restés parce qu’il était presque dix-neuf heures et que nous avons supposé que nous allions assister à la relève de la garde. Et c’est ce qui a eu lieu. Claquements de talons, demi-tours faisant voler les larges pèlerines, et voilà deux hommes libérés, deux autres condamnés à l’immobilité pendant une heure. Nous étions tenus trop loin d’eux pour que mon flash soit efficace, et mes photos ont en conséquence dû être déclenchées à une vitesse trop lente pour saisir un mouvement. Elles sont bougées, et je ne peux montrer ici que la garde dans son immobilité. Mais de toute façon ce n’était pas très spectaculaire : pour voir mieux, attendons Athènes.

 

354e Rome, fontaine du Triton

 

Par de petites rues étroites et typiques et par des escaliers, nous avons regagné la piazza Barberini et sa fontaine du Triton. Nous sommes déjà souvent passés par là, mais comme je n’avais jamais montré cette fontaine, je profite de notre passage pour le faire. D’ailleurs, comme moi-même, Natacha ne l’avait jamais encore photographiée. Nous faisons crépiter nos obturateurs. Ma photo, sombre, petite et de définition faible, ne permet pas de distinguer les abeilles sur le blason. Mais pour nous qui sommes devenus de vrais Romains nous identifions immédiatement le pape Barberini, Urbain VIII.

 

354f Rome, fontaine du Triton

 

Une fois fixés sur nos cartes mémoire les monstres marins qui supportent le coquillage de la vasque, ainsi que le Triton lui-même qui trône au sommet, soufflant dans sa conque comme c’est la tradition, ce dieu en forme de mâle sirène, nous rentrons, via la piazza della Repubblica et la gare de Termini, vers le secteur de l’université où nous avons nos habitudes de stationnement à Rome, puis c’est dans une circulation fluide de dimanche soir que nous regagnons notre banlieue habituelle.

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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 22:49

348a Rome, St-Pierre-aux-Liens

 

Dernier jour de l’année. Près du métro Cavour, par une rue en escaliers, on accède au flanc nord de St-Pierre-aux-Liens, ou San Pietro in Vincoli. Cette très vieille église (433-440) a bénéficié par la suite d’un porche Renaissance et de plusieurs restaurations.

 

348b Rome, St-Pierre-aux-Liens

 

L’église reste vouée au culte malgré sa célébrité auprès des touristes et des pèlerins, mais pour plus de commodité pour ses visiteurs, peut-être aussi pour des raisons d’esthétique, elle est dépourvue de sièges, ce qui dégage une vaste vue.

 

348c Rome, Moïse de Michel-Ange

 

Je parlais de touristes et de pèlerins. Commençons par les touristes. C’est dans cette église que se trouve l’autel décoré de l’hyper célèbre Moïse de Michel-Ange. Le cardinal Della Rovere devenu le pape Jules II en 1503 fut un grand mécène amateur d’art. En 1505, concevant l’idée de manifester sa grandeur à la face des siècles futurs en se faisant ensevelir dans un tombeau d’une taille et d’une beauté sans pareilles, orné de 40 statues énormes, situé au centre de la basilique Saint Pierre du Vatican, il fit venir à Rome Michel-Ange (âgé de 30 ans), qui à l’époque résidait à Florence. Acceptant ce projet, Michel-Ange alla passer huit mois à Carrare pour choisir lui-même le gigantesque bloc de marbre blanc dans lequel il allait sculpter en une seule pièce ce tombeau somptueux. Quand il arriva à Rome pour la réalisation, Jules II l’avait oublié au profit de Bramante et de ses travaux dans la basilique Saint Pierre du Vatican. Vexé, furieux, Michel-Ange regagna Florence. Il accepta cependant de revenir en 1508 quand Jules II lui demanda de peindre la chapelle Sixtine.

 

348d Rome, Moïse de Michel-Ange

 

Puis en 1513 Jules II mourut, et l’on n’envisagea plus pour lui une telle splendeur ni un tel emplacement. Les quelques éléments que Michel-Ange réalisa sont dans des musées (Paris, Florence). Le pape Paul III voulait voir achever la chapelle Sixtine (le Jugement Dernier), aussi se rendit-il chez Michel-Ange pour en parler. Là, quelqu’un de la suite du pape tomba en arrêt devant une statue magnifique –c’était ce fameux Moïse–, qui fut alors transportée dans cette église.

 

348e Rome, Moïse de Michel-Ange

 

Il est vrai que cette statue est impressionnante, la bouche autoritaire, le regard impérieux qui vous transperce, et puis la majesté de l’attitude. Quant aux cornes, elles ont fait l’objet de multiples hypothèses sans qu’aucune ait prévalu définitivement. Évidemment, ma passion pour la philologie me fait pencher pour la confusion linguistique entre les deux mots hébreux keren (les rayons) et karan (les cornes), étant entendu qu’en langue sémitique seules sont notées les consonnes.

 

348f Rome, liens de saint Pierre

 

Voilà pour les touristes et les amateurs d’art. Passons aux pèlerins. Eudoxie, la femme de l’empereur Valentinien III, reçut de sa mère les chaînes qui avaient retenu saint Pierre dans sa prison de Jérusalem, et en 442 elle les donna à Léon le Grand qui les approcha des chaînes de saint Pierre à la prison Mamertine (au bout du forum, à Rome), et aussitôt les deux chaînes se soudèrent spontanément l’une à l’autre.

 

348g Rome, liens de saint Pierre

 

Au pied du maître autel, en contrebas, on trouve un autel portant bien haut une châsse de verre. Dans cette châsse, des chaînes. Ce sont les chaînes ainsi soudées. De là le nom de l’église, Saint-Pierre-aux-Liens, en italien San Pietro in Vincoli. Si ce sont effectivement les chaînes authentiques qui lièrent et blessèrent saint Pierre, on comprend qu’elles soient l’objet d’une vénération toute particulière de la part des croyants et puissent être le but d’un pèlerinage. Mais je crois que pour quiconque, même sans le miracle de la soudure, elles sont un témoignage émouvant, au moins au même titre que, par exemple, les boulets de forçats pendus aux murs de l’église romane d’Orcival dans le Puy-de-Dôme, en Auvergne.

 

348h Rome, liens de saint Pierre

 

Dans le bas de l’église, ce bas-relief en marbre évoque un autre épisode miraculeux. Dans sa prison de Rome, saint Pierre aurait reçu la visite d’un ange qui l’aurait libéré de ses chaînes. Saint Pierre aurait alors quitté sa prison et serait parti, fuyant Rome par la via Appia. Là, se serait produit un autre événement que je raconterai lorsque nous visiterons cette via Appia, et saint Pierre serait retourné à Rome, où il aurait été mis à mort. Ici, nous le voyons en compagnie de Nicolas de Cues (1401-1464), ce cardinal philosophe et théologien qui influença Descartes, pour la tombe de qui a été réalisée cette sculpture. Saint Pierre porte ses clés et ses épîtres dans la main droite.

 

348i Rome- liens de st Pierre

 

Dans la main gauche il porte ses chaînes, également tenues par l’ange qui l’a libéré. À vrai dire, je ne trouve pas magnifique cette œuvre qui à mon avis manque gravement d’expressivité. Mais revenons au chœur de l’église et aux fresques qui l’ornent.

 

348j Rome, liens de saint Pierre

 

Ici au contraire, je suis touché par la beauté de cette représentation. Saint Pierre est un vieillard accablé par la situation, il a les paupières et la bouche tombantes, ses cheveux et sa barbe grisonnante sont hirsutes, sa position est à la fois douloureuse physiquement et accablée moralement, et les couleurs pastel, passées, de la scène contrastent avec le noir des chaînes et de ces épais barreaux de fer, avec l’armure du garde au premier plan. Et puis, en général, je ne suis pas fanatique de ces anges trop beaux, mais ici ces grandes ailes aux couleurs chatoyantes, le geste montrant que le prisonnier va pouvoir partir, le garde endormi à l’intérieur de la cellule, tout cela me parle. Je trouve qu’il n’y a pas grand-chose de commun entre le bas-relief de marbre et la fresque du chœur.

 

Après plusieurs allers et retours entre la châsse des chaînes, les fresques, le Moïse de Michel-Ange, nous quittons cette église avec beaucoup de mal, mais il faut bien se décider. Parce qu’en ce 31 décembre il doit y avoir un spectacle ou un concert, je ne sais pas, au Colisée, toutes les rues avoisinantes sont interdites, non seulement à la circulation automobile, mais même aux piétons, peut-être pour éviter la pose d’une bombe terroriste, peut-être pour éviter que des fraudeurs n’attendent gratuitement le début du spectacle. Toujours est-il que nous devons errer à la recherche du chemin qui nous conduira vers le Capitole, puis nous frayer un chemin dans la foule de la via dei Fori Imperiali, fermée aux voitures mais envahie de vendeurs forains et de public.

 

349a Rome, chiesa del Gesù

 

Les pétards et l’ambiance plus excitée que joyeuse ne nous incitent pas à rester, et nous continuons sans nous attarder vers l’église du Gesù. Il s’agit d’une église construite en 1580, seulement quelques décennies après la fondation de l’ordre des Jésuites, qui leur est destinée en tant que siège, et où réside leur "général". On distingue, au centre juste au-dessus du portail, l’énorme écusson de l’ordre et, de chaque côté, une statue.

 

349b Rome, chiesa del Gesù

 

Je rapproche ici ces deux statues de saint Ignace de Loyola, le fondateur de l’ordre des Jésuites, qui écrase le mal. En effet, les Jésuites se sont fixé pour mission de lutter contre la Réforme qui représentait le mal absolu, et d’envoyer des missionnaires pour évangéliser les peuples nouvellement découverts par notre civilisation européenne. Leurs méthodes autoritaires, leur hostilité aux protestants et la répression sous toutes ses formes exercée à l’encontre de ceux qui ne pensaient pas comme eux leur ont attiré des inimitiés, et même une franche hostilité de la part de beaucoup, notamment de leurs rivaux les Dominicains. Et comme, au pied du mont Capitole qui est assez élevé, les rues créent un courant d’air qui provoque assez souvent un vent violent, on raconte qu’un jour le diable et le vent se promenant ensemble passèrent devant l’église du Gesù ; le diable dit au vent qu’il avait à faire dans cette église et lui demanda de l’attendre devant. Depuis ce temps, le diable n’est toujours pas ressorti…

 

349c Rome, chiesa del Gesù

 

On pénètre, et on est frappé par la richesse de la décoration. Il s’agissait de montrer aux Protestants que l’on n’avait rien à faire de leurs exigences de simplicité et de dépouillement. Pour Hippolyte Taine, on dirait une magnifique salle de banquet décoré de toute l’argenterie, les cristaux, le linge damassé, les rideaux ornés de dentelle, pour recevoir un souverain ou faire honneur à la cité. La Compagnie de Jésus (les Jésuites) voulait des églises à nef unique, large, et des bras de transept courts, de façon à permettre aux fidèles de voir de partout le déroulement des célébrations, et pour rendre plus facile et plus efficace la prédication.

 

349d Rome, chiesa del Gesù

 

Sous cette belle coupole, l’impression de luxe est intense. Henry James, assistant à un office, était assis auprès d’une "religieuse d’apparence opulente, –peut-être une abbesse ou une prieure de noble lignage". Et il se pose une question : "Une sainte femme dotée d’un tel teint peut-elle écouter un bon baryton d’opéra dans un temple somptueux et ne recevoir que des impressions ascétiques ?" Quant au Père Teilhard de Chardin, au contraire, il trouve qu’en dépit de son orgie de marbres et de sculptures, on ressent dans cette église la sécurité d’une foi qui ne déviera pas.

 

349e Rome, chiesa del Gesù, st Ignace de Loyola

 

Mais le bras gauche du court transept est consacré à saint Ignace de Loyola. La grande statue, toute d’argent, qui décorait cet autel a été fondue pour payer l’énorme tribut imposé par le général Bonaparte lors du traité de Tolentino en 1797. Ce que l’on voit aujourd’hui est une copie en marbre et en argent. L’impression de richesse, la profusion de clinquant, le paroxysme du baroque, frappent violemment l’œil. Montesquieu (lors de son séjour, en 1729, c’était l’original mais l’apparence n’a pas changé), matérialiste, se dit que cela a coûté des sommes énormes.

 

349f-Rome--chiesa-del-Gesu--st-Ignace.jpg


 Stendhal, enfin, qui emploie à deux reprises l’adjectif "magnifique" pour qualifier l’église, est plus que réservé quant à l’autel de saint Ignace. "On remarque surtout l’autel à gauche, sous lequel repose, dans un tombeau de bronze doré, orné de pierreries, le corps de saint Ignace. Cet aventurier espagnol, rempli d’exaltation et un peu fou, mourut en 1556 et fut canonisé en 1622. […] Ce sont deux Français qui sont coupables des exécrables sculptures que l’on voit auprès du tombeau de saint Ignace, MM. Legros et Théodon".

 

349g Rome, chiesa del Gesù, Foi triomphant de l'idolâtrie

 

Les sculptures en question sont, à mon avis, moins horribles que la statue d’argent du saint réalisée par Andrea Pozzo, un jésuite. Lui, je le trouve grotesque. Ci-dessus, c’est La Foi triomphant de l’Idolâtrie, groupe situé à la gauche de l’autel. L’angelot suspendu à la robe de la Foi me donne l’impression de vouloir la retenir plutôt que de s’y associer, ce qui est paradoxal et prouve que ma perception de l’œuvre est mauvaise. Quant à l’idolâtrie, cet homme à la tête couronnée, cette femme à la poitrine dégringolante et aux traits virils, c’est sûr qu’ils ne sont pas attirants.

 

349h Rome, chiesa del Gesù, religion écrasant l'hérésie

 

À la droite de l’autel, c’est La Religion écrasant l’Hérésie. Pour le pasteur presbytérien écossais Joseph Forsyth qui est venu là en 1803, il voit "deux démons horribles, énigmatiques, qui pour le public passent pour Luther et son épouse, sous le souffle d’une jolie jeune femme, nommée Religion". Là encore, cette femme aux cheveux longs a plutôt une tête d’homme et puis, tombant à la renverse, elle ne peut être précédée par ses cheveux que sous l’effet d’un souffle, comme le dit notre révérend (blasted by a fine young woman), mais la "jolie jeune femme" a les lèvres bien closes.

 

349i Rome, chiesa del Gesù, religion écrasant l'hérésie

 

Cela dit, quand on regarde non pas le groupe entier, que je trouve moi aussi assez ridicule, mais le détail des personnages, comme le visage de la Religion, ou (ci-dessus) l’Hérésie, le regard méchant, le visage dur et crispé, le mouvement de la chevelure, les plis au-dessus du sein qui s’affaisse, les muscles, les tendons, la peau sur le bras, tout cela relève d’un travail qui n’est sans doute pas celui d’un grand créateur, mais d’un observateur appliqué et d’un habile sculpteur.

 

349j Rome, chiesa del Gesù

 

Pour finir, je choisis de me rendre dans une chapelle au bout de la nef de gauche, où l’on peut voir ou plutôt, selon mon goût personnel –qui coïncide avec celui de Natacha– on peut admirer cette icône. Je n’en connais ni la date, ni la provenance, mais elle me plaît…

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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 22:37

344a Rome- Sta Maria della Pace

 

Aujourd’hui, comme intention précise, nous n’avons que l’Area Sacra et la fontaine des Tortues, et pour le reste nous déambulerons ici ou là un peu au hasard. C’est ainsi que nous nous trouvons devant l’église Santa Maria della Pace, œuvre de Borromini déjà vue de l’extérieur le 21 décembre et que nous savons fermée aujourd’hui mais sur le côté, parce qu’il y a une exposition, et que de toute façon une buvette et une librairie sont installées là, nous avons accès au cloître.

 

344b Rome, Santa Maria della Pace

 

De plus, nous avons un nouvel angle de vue sur l’église, dont nous ne connaissions que la façade arrondie à colonnades.

 

344c Rome, Santa Maria della Pace

 

344d Rome, Santa Maria della Pace

 

Nous avons le temps de nous promener, de voir cette sculpture sur une tombe, et aussi cette fresque représentant la circoncision de Jésus. Le lieu est agréable, ce qui justifie que nous y restions assez longtemps, même sans "visiter" de façon précise. Au moment où nous pensons partir, Natacha a envie de faire une certaine photo, moi je me dirige vers la sortie. J’attends, j’attends, je vais jusqu’au bout de la rue pour le cas où je ne l’aurais pas vue sortir, personne. Soudain, elle apparaît : elle était ressortie par l’entrée, dans une autre rue du côté opposé, et ne s’était pas rendu compte de sa méprise, d’autant moins d’ailleurs qu’elle a demandé un renseignement à l’homme de l’entrée qui ne lui a absolument pas dit qu’il était en principe interdit de sortir par là…

 

345a Rome, area sacra, temple C

 

Après cette "aventure", nous nous dirigeons vers le largo Torre Argentina, place qui tire son nom de celui d’un bâtiment qui s’y trouve. Il ne s’agit en rien de la République d’Argentine. En effet, lorsqu’en 1503 un Alsacien, strasbourgeois, fit bâtir sa maison là où s’élevait autrefois une tour, il lui donna le nom de sa ville natale, Strasbourg s’appelant Argentoratum en latin. Recomposant le quartier en 1926, on découvrit sous le niveau du sol, remblayé au cours des siècles à la fois pour combler cette zone fortement marécageuse et pour la rendre moins sensible aux inondations dues aux crues du Tibre, un ensemble de quatre temples, sur cinq niveaux successifs, le premier se trouvant donc très profond.

 

Lors de la célébration de la marche fasciste sur Rome, Mussolini, très en verve en ce 28 octobre 1928, fit son apparition sur ce site, où les ruines semblaient vouées à la destruction pour faire du neuf, et déclara pour répondre aux réclamations des amateurs de l’Antiquité : "Je me sentirais déshonoré si l’on autorisait d’ériger ne fût-ce qu’un mètre de nouvelle construction sur ce site". La volonté du Duce fut respectée et lors de l’inauguration, quelques années plus tard, il lança : "J’aurais aimé qu’on m’amenât ici ceux qui s’opposaient à ces travaux, pour les abattre sur place".

 

Le temple ci-dessus, appelé "temple C" parce que le dieu qui y était vénéré n’est pas connu avec certitude, est un temple très ancien, du cinquième ou même du sixième siècle avant Jésus-Christ.

 

345b Rome, area sacra, curie (assassinat César)

 

C’est dans ce secteur, au sud de cette aire (ici nous regardons en direction de l’ouest), que se trouvait la curie de Pompée. C’est là très précisément que s’est déroulé le drame de l’assassinat de Jules César et son célèbre mot à l’adresse de Brutus, l’un des conjurés, que les Latins eux-mêmes ont reproduit comme "Tu quoque, mi fili", ce qui veut dire "Toi aussi, mon fils". Or les contemporains eux-mêmes se trompaient probablement. César se serait exprimé en grec, comme c’était l’usage dans la haute société, et comme il s’adressait habituellement à Brutus, et aurait dit "Kai su, teknon" que l’on pourrait traduire par un petit mot affectueux, du genre "Toi aussi, mon petit", le mot "teknon" étant neutre. Les nourrissons, parce que leur sexe ne s’affirmait pas dans leur comportement et que, garçons comme filles, on les traitait pareillement, étaient au neutre. On peut même dire, si l’on veut "Toi aussi, Baby", pour introduire, comme dans l’original, un mot de la langue étrangère à la mode.

 

345c Rome, area sacra, temple B

 

Le temple circulaire ci-dessus a peut-être été dédié à Junon mais, cette attribution n’étant pas sûre, les archéologues l’appellent "temple B". Il date du deuxième siècle avant Jésus-Christ.

 

345d Rome, area sacra

 

Dans ce champ de ruines prospèrent des escadrons de chats, dont cependant la population a, dit-on, décru ces dernières années mais était évaluée –par de très sérieuses études de 1967– à 784 000. Oui, je ne me trompe pas dans les zéros, il y en a trois. Plus de trois quarts de million. Je me devais d’en montrer un spécimen ici. Ces colonnes à l’arrière plan appartiennent au même temple circulaire B.

 

345e Rome, area sacra, latrines

 

En bordure de la rue à l’ouest ce canal est celui qui permettait l’écoulement de latrines publiques. Du bâtiment il ne reste rien ou presque, mais ce canal est particulièrement bien conservé.

 

345f Rome, area sacra, temple A

 

Ce temple-ci (appelé "temple A") a succédé, au premier siècle avant Jésus-Christ, à un autre plus ancien, sans doute du quatrième siècle. Il a également, par la suite, été utilisé comme église chrétienne dédiée à saint Nicolas. Telle que l’on voit ici son abside, il a donc été très remanié.

 

345g Rome, area sacra, temple A

 

Ce que l’on voit ici est une autre vue du même temple où l’on perçoit comment il a été surélevé au rythme des remblaiements du secteur. Les éléments les plus anciens et les éléments chrétiens sont intimement entremêlés, mais à coup sûr le sol en haut de l’escalier est de l’époque la plus tardive, tandis que les colonnes cannelées datent de l’origine.

 

345h Rome, area sacra

 

Sur un côté de la vaste zone de fouilles, un champ de pierres blanches, posées de chant, ne bénéficie d’aucune explication, ni sur les lieux, ni dans nos guides, et personne sur place n’est en mesure de nous renseigner. Du fait que ce secteur est entouré des filets orange en plastique délimitant les chantiers, je suppose qu’il s’agit de pierres dégagées récemment et destinées à retrouver une place qui leur sera assignée par les archéologues. Leur forme plate, mince, taillée en rectangles, laisse penser que ce sont les éléments d’un dallage, mais je suis bien incapable de dire de quelle époque elles datent ni à quel temple ou à quelle rue elles appartiennent.

 

345i Rome, area sacra

 

Et puis, sur le bord de ce secteur, une construction flanquée d’une tour carrée date du douzième siècle. En réalité elle a été reconstituée à l’ère mussolinienne comme faisant partie d’un ensemble de bâtiments d’habitation moyenâgeux. De l’autre côté de la rue que l’on voit sur ma photo de cette curie de Pompée dont je parlais au sujet de César, se trouve le Teatro Argentina.

 

345k Rome, teatro Argentina

 

345j Rome, teatro Argentina

 

Le texte que je vais citer est bien long, mais je crois qu’il vaut la peine d’être lu en entier. C’est Stendhal qui raconte, dans ses Promenades dans Rome, ce qui est arrivé lors de la première, qui eut lieu dans ce théâtre, du Barbier de Séville de Rossini.

"D’abord, Rossini avait mis un habit vigogne, et, lorsqu’il parut à l’orchestre, cette couleur excita une hilarité générale. Garcia, qui jouait Almaviva, arrive avec sa guitare pour jouer sous les fenêtres de Rosine. Au premier accord, toutes les cordes de sa guitare se cassent à la fois. Les huées et la gaieté du parterre recommencent ; ce jour-là, il était plein d’abbés.

"Figaro, Zamboni, paraît à son tour avec sa mandoline ; à peine l’a-t-il touchée, que toutes les cordes se cassent. Basile arrivait sur le théâtre, il se laisse tomber sur le nez. Le sang coule à grands flots sur son rabat blanc. Le malheureux subalterne qui faisait Basile a l’idée d’essuyer son sang avec sa robe. À cette vue, les trépignements, les cris, les sifflets, couvrent l’orchestre et les voix ; Rossini quitte le piano et court s’enfermer chez lui.

 

"Le lendemain, la pièce alla aux nues ; Rossini n’avait pas osé s’aventurer au théâtre ni au café ; il s’était tenu coi dans sa chambre. Vers minuit, il entend une effroyable bagarre dans la rue ; le tapage approche ;enfin il distingue de grands cris : Rossini ! Rossini ! ‘Ah ! rien de plus clair, se dit-il, mon pauvre opéra a été encore plus sifflé que hier, et voilà les abbés qui viennent me chercher pour me battre.’ […]

 

 "Bientôt on heurte à sa porte, on veut l’enfoncer, on appelle Rossini de façon à svegliar i morti. Lui, de plus en plus tremblant, se garde bien de répondre. Enfin, un homme de la bande […] : ‘Réveille-toi, lui dit-il, en le tutoyant dans son enthousiasme, ta pièce a eu un succès fou, nous venons te chercher pour te porter en triomphe.’

Rossini, très peu rassuré et craignant toujours une mauvaise plaisanterie de la part des abati romains, se détermine pourtant à faire semblant de s’éveiller et à ouvrir sa porte. On le saisit, on l’emporte sur le théâtre, plus mort que vif, et là il se convainc en effet que le Barbier a un immense succès. Pendant cette ovation, la rue de l’Argentina s’était remplie de torches allumées, on emporta Rossini jusqu’à une osteria
", où un grand souper avait été préparé à la hâte ; l’accès de folie dura jusqu’au lendemain matin."

Il n’y a aucune raison de mettre en doute ce récit de Stendhal quoiqu’il n’ait pas personnellement assisté à ces événements. En 1816, lors de cette première, il était à Milan. Il ne s’est rendu à Rome que du 13 décembre 1816 au 25 janvier 1817. Il n’empêche, il était en Italie à ce moment-là, il a toujours admiré et adoré Rossini, je suis convaincu qu’il ne raconte pas ici n’importe quoi. Quant à ces deux instruments dont toutes les cordes cassent ensemble dès le début, ce n’est pas un hasard mais à l’évidence un sabotage, et du coup on peut supposer que l’hilarité lors de son arrivée était orchestrée. Une hypothèse a été avancée : le ténor avait demandé à Rossini des modifications de sa composition et s’était vu opposer un refus. Or c’était un ami personnel de Pauline Borghèse, qui aurait monté cette machination pour le venger du maestro.

 

 346a Rome, fontana delle Tartarughe

 

346b Rome, fontana delle Tartarughe

 

346c Rome, fontana delle Tartarughe

 

 
Le deuxième but de notre promenade du jour n'est pas bien loin de l'Area Sacra. C'est la Fontana delle Tartarughe, ou Fontaine des Tortues, qui date de la fin du seizième siècle (1581-1584). Cette sontaine est située sur la place Mattei, du nom du palazzo qui s’y trouve. Guide Michelin en main, j’en cite quelques lignes : "Une légende romaine raconte que le duc Mattei, propriétaire du palais voisin et joueur invétéré, perdit sa fortune en une nuit. Son futur beau-père l’engagea alors à chercher une autre fiancée. Pour prouver qu’un Mattei, même ruiné, peut créer une merveille, il fit construire cette fontaine en une nuit".Tutti figli della stessa madre terraDans ce quartier, on voit de nombreuses boutiques très créatives. Par exemple, sur un mur a été peint un dessin au pochoir, comme on en voit un peu partout en France aussi, parmi les tags. Le propriétaire de la boutique, plutôt que de nettoyer la pierre de son mur, y a adapté un cadre, déformé en losange pour couvrir la forme du pochoir. Plus loin, une moitié de la boutique est occupée par ce tas de sable d’où émergent ces têtes de femmes. Sur la vitre, une affichette informe que cette œuvre de Fiorella Ivaldi, sculptrice, représente "

 
346d Rome, fontana delle Tartarughe

 


Sur cette même place, une plaque rédigée en latin est fixée au mur d’une maison. "Fernand Lorenzana habita cette maison, homme éminent par ses vertus très illustres, qui a accompli une œuvre remarquable et assidue pour la construction et la gloire de la Bolivie, du Costa Rica, de l’Équateur, du Guatemala, du Nicaragua, de la Nouvelle Grenade, des nations mexicaine, salvadorienne et vénézuélienne. La République Colombienne, célébrant le cent cinquantième anniversaire de la liberté [qui lui a été] rendue, par la pose de cette pierre consacre la mémoire reconnaissante d’un si grand citoyen. Année du Seigneur 1960".

 

347a Rome, Fiorella Ivaldi

 

 

Dans ce quartier, on voit de nombreuses boutiques très créatives. Par exemple, sur un mur a été peint un dessin au pochoir, comme on en voit un peu partout en France aussi, parmi les tags. Le propriétaire de la boutique, plutôt que de nettoyer la pierre de son mur, y a adapté un cadre, déformé en losange pour couvrir la forme du pochoir. Plus loin, une moitié de la boutique est occupée par ce tas de sable d’où émergent ces têtes de femmes. Sur la vitre, une affichette informe que cette œuvre de Fiorella Ivaldi, sculptrice, représente "Tutti figli della stessa madre terra", "tous fils de la même mère terre".

 

347b Rome, teatro de Marcello

 

Nous avons vu les deux éléments constituant le but de notre promenade, mais il est encore assez tôt, aussi continuons-nous notre descente vers le Tibre et le théâtre de Marcellus. J’en ai déjà montré des photos le 20 novembre, mais de loin. Le voici, impressionnant, en gros plan. Selon l’usage romain, la sœur d’Octave, l’empereur Auguste, s’appelait Octavie. Et cette Octavie avait un fils nommé Marcellus. L’empereur, inaugurant ce beau théâtre en 11 avant Jésus-Christ, le dédia à son neveu. Une fois de plus, je cite Stendhal : "Notre disposition à être touchés des choses antiques continuant toujours, nous sommes allés visiter les restes charmants du théâtre de Marcellus. C’est ce neveu d’Auguste, immortel à cause de quelques vers de Virgile : Tu Marcellus eris ! Ce grand poète les lut en présence d’Octavie, qui venait de perdre ce fils si aimable. […] Dix ans après la mort de ce Marcellus qui eût régné sur Rome, Auguste fit la dédicace de ce théâtre. Les Romains eurent le plaisir de voir tuer sous leurs yeux six cents bêtes féroces. Aujourd’hui, on chanterait une cantate où les vertus du prince seraient académiquement célébrées. […] Le jour de la dédicace du théâtre de Marcellus, la chaise curule d’Auguste s’étant rompue tout à coup, il tomba tout de son long sur le dos, ce qui fit grand plaisir aux vieux jacobins de Rome. […] Cette ruine est si jolie, entre si bien dans l’œil, comme disent les artistes, que la plupart des architectes, lorsqu’ils ont à placer l’ordre ionique sur l’ordre dorique, suivent les proportions du théâtre de Marcellus". À ces précisions historico-architecturales de Stendhal, j’ajoute que bien des pierres du troisième niveau ont été utilisées pour la construction du palais Farnèse, actuellement ambassade de France.

 

347c Rome, San Nicola in Carcere

 

Nous passons ensuite devant l’église San Nicola in Carcere. Comme on le voit, cette église dotée d’une façade fin seizième siècle s’appuie sur un bâtiment beaucoup plus ancien, qui a même intégré des colonnes du portique d’un temple dédié à la Piété, lui-même succédant à une prison (carcer, en latin) du deuxième siècle avant Jésus-Christ. On raconte qu’un vieil homme, à moins que ce ne soit une vieille femme, avait été enfermé dans cette prison, condamné à y mourir de faim et de soif, mais sa fille l’avait nourri de son lait et ces circonstances touchantes avaient entraîné sa grâce, on avait donné de la nourriture à l’une et à l’autre, et en 149 le temple a remplacé la prison. C’est de ces événements, présentés comme historiques et non légendaires, qu’est né le thème fréquent en peinture de la charité romaine, cette représentation d’une jeune femme donnant le sein à un vieillard.

 

347d Rome, temple de Vesta

 

Arrivant au temple dit de Vesta que j’ai déjà montré lors de notre visite le 27 décembre à la Bouche de la Vérité, mais que je mets ici dans son habit de nuit, nous décidons de rentrer à pied jusqu’au métro Piazza di Spagna, ce qui représente une bonne distance pour nous dégourdir les jambes.

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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 17:23

336a Rome, Circo Massimo

 

Ce matin, nous prenons le métro A jusqu’à Termini, puis nous changeons pour la ligne B et descendons à la station Circo Massimo, qui nous met à l’extrémité sud-est du Circus Maximus, soit le plus grand cirque de Rome, créé au lieu même où avait eu lieu l’enlèvement des Sabines. Romulus, qui avait fondé une ville à lui tout seul se trouvait être le seul habitant de sa ville (il avait même tué son jumeau Rémus), aussi offrit-il la citoyenneté à quiconque voudrait venir s’installer, ce qui fit de cette Rome naissante un repaire de brigands chassés de partout, hommes migrant sans femmes. Comment assurer la survie de la cité ? Romulus imagina d’inviter ses voisins les Sabins à de grandes fêtes, qui se déroulèrent en ce lieu. Puis, quand la foule des Sabins arriva, les Romains s’emparèrent de toutes les femmes en âge de procréer, façon énergique et efficace de fonder des foyers.

 

C’est donc sur cette belle esplanade que le roi étrusque Tarquin, au sixième siècle avant Jésus-Christ, créa un cirque monumental où l’on donnait devant 300 000 spectateurs, et même 400 000 après son agrandissement par l’empereur Constantin, des courses de chars attelés de deux, trois ou quatre chevaux sur une piste de plus de 500 mètres de long, avec une arête centrale (la spina) limitée par deux bornes (metæ). Ce cirque, par sa forme et ses équipements, était en principe réservé aux courses de chevaux attelés, mais parfois il s’y déroulait d’autres spectacles. Selon ce que raconte Aulu-Gelle, écrivain auteur d’anecdotes né en 130 après Jésus-Christ, un certain Androclès avait été condamné à être livré en pâture à un lion dans ce Circus Maximus. Androclès est placé le premier, puis le lion est lâché. Il se précipite en courant vers sa proie puis, arrivé tout près de l’homme, il s’arrête et se frotte contre lui comme un gros chat, et il lui lèche les pieds. L’explication, c’est qu’autrefois Androclès, dans le désert, avait trouvé un pauvre lion qui ne pouvait plus marcher, une épine s’étant enfoncée dans sa patte et la blessure s’étant infectée. Pris de pitié, Androclès avait arraché l’épine et avait soigné la patte. Le hasard avait voulu que ce lion fût capturé, puis utilisé pour le spectacle cruel donné au public romain dans le Circus Maximus. Aujourd’hui, on ne voit plus guère qu’une immense esplanade où se promène le public, avec une ligne herbue surélevée au milieu, et de chaque côté un talus, particulièrement élevé et abrupt sur le flanc nord-est. Chacun de ces flancs est longé par une large avenue, sur laquelle les voitures s’élancent comme des folles, mais sur la hauteur au-dessus de l’avenue sud-ouest on peut admirer une magnifique ligne de bâtiments antiques, particulièrement en relief ce matin sous ce ciel d’un bleu-gris sombre.

 

336b Rome, auriges en mosaïque

 

Les courses donnaient lieu à des paris et à des passions, chacun soutenant l’un des quatre chars distingués par des couleurs, écurie bleue, écurie blanche, écurie verte, écurie rouge. Je ressors ci-dessus une photo que j’avais prise le 22 novembre au Palazzo Massimo alle Terme où l’on voit une mosaïque représentant quatre auriges, chacun habillé aux couleurs de son écurie. Pillant le guide Michelin, j’ajoute deux anecdotes concernant l’excès des passions. L’empereur Vitellius (le troisième de "l’année des trois empereurs", 68-69 de notre ère, qui a directement précédé Vespasien), soutenait l’écurie bleue, eh bien c’est simple, il fit exécuter les auriges des trois autres chars. Quant à Caracalla, empereur de 211 à 217 (celui qui fit construire les plus grands thermes que Rome ait jamais connus, thermes que nous n’avons pas encore visités mais que nous n’allons pas tarder à programmer), lui, il était pour les verts. Il a imité la méthode de Vitellius à l’encontre de l’aurige bleu, du blanc et du rouge. Comme quoi les hooligans sont des enfants de chœur avec leurs attaques même pas toujours mortelles lors des matches de football.

 

337a Rome, bâtiment de l'annone

 

Peu après avoir quitté le Circo Massimo à son extrémité nord-ouest, nous tombons en arrêt devant des sculptures imitant l’ancien sur les colonnes d’un porche. Il est curieux que le regard du casque, sur le pilier gauche, ne soit pas tourné vers l’entrée, comme le sont au contraire l’aigle et le visage sur le pilier de droite. Rapprochés comme je les présente sur le montage ci-dessus, c’est particulièrement frappant. Sur le bâtiment lui-même figure la plaque ci-dessous.

 

337b Rome, bâtiment de l'annone

 

Cela fait tout drôle de voir une plaque sur un bâtiment public informant "S.P.Q.R. [Senatus PopulusQue Romanus = le Sénat et le Peuple Romain] – Commune de Rome – Répartition 11 – Annone et marchés". Du temps de la Rome antique, l’annone, c’est le ravitaillement. Un préfet de l’annone, haut fonctionnaire, est à la tête d’un service comportant de nombreux subalternes de tous niveaux, service chargé de l’approvisionnement de la capitale. De plus, au deuxième siècle de notre ère, 150 000 prolétaires sont inscrits officiellement sur les registres de l’annone en tant que clients de l’empereur, ce qui leur assure pour toute la vie une distribution mensuelle gratuite de vivres, blé entre autres, puisque l’argent de l’état et celui de l’empereur sont confondus. On comprend que je sois amusé en voyant que le mot d’annone est encore utilisé de nos jours pour désigner un service officiel.

 

337c Rome, temple de Vesta

 

Il n’y a pas loin de l’extrémité nord-ouest du Circo Massimo à ce temple dit de Vesta, bien qu’il n’ait jamais été affecté à cette déesse, puisqu’il n’y a jamais eu à Rome qu’un seul et unique temple de Vesta, situé sur le forum, mais sa forme ronde est la cause de cette erreur d’interprétation. En fait, ce fut probablement un temple en l’honneur d’Hercule, particulièrement célébré en ce lieu. Il me faut raconter maintenant l’histoire de ce demi-dieu lors de son passage ici, reconstituée à travers Virgile, Tite-Live, Ovide. C’était bien avant la fondation de Rome par Romulus. Il revenait d’au-delà l’Océan avec les bœufs de Géryon (c’est une autre histoire). Espagne, Gaule, Italie. Arrivé près du Tibre, il mit les bœufs à paître en liberté et s’endormit près du fleuve. Cacus, un brigand à trois têtes, en profita pour tirer par la queue quatre bœufs et quatre vaches vers sa caverne de l’Aventin (plus au sud en aval du Tibre, là où nous avons visité le 17 décembre l’église Sainte Sabine), pour que les traces de pas sur le sol donnent l’impression que les bêtes en étaient sorties. Mais la sœur de Cacus, qui répondait au charmant nom de Caca, révéla à Hercule (qui, dupe de la ruse, était tombé dans le panneau) où était la cachette. De plus, les bêtes volées, sentant leurs congénères, les appelèrent à grands beuglements. Cacus, pour se défendre, cracha le feu de ses trois bouches (n’est-ce pas ce qui a donné l’idée du lance-flammes aux militaires modernes ?), mais pif, paf, pouf, Hercule le tua en trois coups de sa massue. Depuis, on lui a voué ici un culte et, une fois Rome fondée, une fois la république instituée, on a fait du lieu un marché aux bœufs (et autres bestiaux), d’où le nom de forum Boarium (en latin, le bœuf se dit bos).

 

337d Rome, temple de la Fortune Virile

 

Tout près, se trouve le temple dit "de la Fortune Virile", en fait destiné à un dieu mal identifié, peut-être le dieu du port de Rome sur le Tibre qui coule à quelques mètres ; ce temple, le mieux conservé de Rome et où, dès le neuvième siècle, s’établit une chapelle, date de la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ.

 

338a Rome, casa dei Crescenzi

 

338b Rome, casa dei Crescenzi

 

À la suite de ces deux temples (on l’aperçoit d’ailleurs en arrière plan du temple de la Fortune Virile) se trouve un édifice du douzième siècle, la Casa dei Crescenzi (nom italien moderne de la famille Crescentius), construit avec des éléments pillés sur les bâtiments antiques ou même plus récents, comme cet arc de cercle ou cette amusante sculpture. Ces gens percevaient le péage pour le passage sur le pont AEmilius, ce pont "brisé", en italien Ponte Rotto.

 

340a Rome, Santa Maria in Cosmedin

 

Nous nous rendons maintenant à l’église Santa Maria in Cosmedin. Il s’agit d’une église catholique de rite grec. On peut aisément se rendre compte de sa proximité avec le temple de la Fortune Virile qui apparaît en premier plan ; et plus à droite que ma photo, mais à égale distance de la fontaine, il y a le prétendu temple de Vesta. Le porche de l’église est bien fermé par de solides grilles devant les sept arches de son portique.

 

340b Rome, Bocca della Verità

 

Forte protection, parce que sous ce porche est fixée au mur une très célèbre pierre ronde, plate, représentant un impressionnant visage d’homme, avec une fente pour la bouche et d’autres pour les yeux. Cette divinité marine était sans doute, dans l’Antiquité, une plaque d’égout du temple d’Hercule avec en guise de bouche et d’yeux des prises pour la lever. Mais au Moyen-Âge, une légende en a fait la Bouche de la Vérité (la Bocca della Verità) : si un menteur y mettait la main, les mâchoires se refermeraient et la broieraient. Pour confirmer cette légende, il paraîtrait que parfois pour confondre un accusé présumé coupable mais qui refusait d’avouer, on l’aurait soumis au jugement de la bouche derrière laquelle un policier caché et armé d’une épée se serait chargé de démontrer où était la vérité.

 

En 1864 encore, la Française Louise Colet, dans L’Italie des Italiens, dit que depuis longtemps les femmes romaines ont menacé les fiancés infidèles de les lui soumettre, tandis que les mères épouvantent leurs enfants menteurs. Je ne peux mettre entre guillemets cette citation dont les termes ne sont peut-être pas exactement respectés, parce qu’il s’agit de ma propre retraduction d’un texte que j’ai trouvé cité en italien. Et je fais de même pour Edmond About qui, dans Rome contemporaine (1865), met en doute cette légende : il y a introduit la main droite en disant que le ghetto était un lieu de délices, et il n’a pas été mordu. Dans le film Roman Holiday de William Wyler, avec Gregory Peck et Audrey Hepburn, que nous avons acheté à la Fnac de Rome et que nous avons regardé sur nos écrans d’ordinateurs, il y a une scène excellente qui se déroule à la Bocca della Verità, mais je n’en dis pas plus pour le cas où cela donnerait envie de regarder ce vieux film.

 

339a Pasquino

 

Mais pour finir, je laisse la parole au savoureux Pasquino. Je ne sais pas si, avant notre départ, j’aurai l’occasion de le montrer, parce que j’ai attendu pour le prendre en photo, et maintenant des associations qui dénoncent "27 décembre 2008 – 27 décembre 2009. 1415 Palestiniens tués à Gaza par l’armée israélienne", ont emmailloté Pasquino et l'ont réduit au silence. Voici de qui il s’agit. Au quinzième siècle a été trouvée une statue de marbre en très mauvais état, datant du troisième siècle avant Jésus-Christ et ayant représenté Ménélas (le roi de Sparte, le mari malheureux d’Hélène, cause de la guerre de Troie) portant Patrocle (l’écuyer d’Achille, dont la mort a décidé le héros à reprendre le combat, lui qui s’était retiré sous sa tente). En 1501, le cardinal Carafa, propriétaire des lieux, le fit placer à l’angle de son palais, dont un autre angle donne sur la piazza Navona. Et il fut laissé là quand Pie VI fit élever à la place l’actuel palais Braschi. Le peuple de Rome a très vite baptisé cette statue, elle l’a appelée Pasquino, du nom d’une personnalité qui habitait en face. Selon mes sources, c’aurait été pour les uns un tailleur, pour d’autres un maître d’école. Toujours est-il que cette statue est devenue "parlante". Dans un pays soumis à une stricte censure et dont, de plus, le chef d’état est le chef de la chrétienté, toute critique politique est à la fois crime de lèse-majesté et acte impie. Au dix-neuvième siècle, en 1817, Stendhal s’est fait confisquer à la douane de l’état de Rome un livre de Montesquieu considéré comme dangereusement subversif. Les Romains ont en conséquence pris l’habitude de placer sur la statue, pendant la nuit, en cachette, des épigrammes ou des satires, attribuées à Pasquino qui ne pouvait être condamné. Déjà, le 21 décembre, j’ai évoqué la "statue parlante" de sainte Anne dans l’église de Sant’Agostino et annoncé que je parlerais plus tard de Pasquino. C’est fait. Or il a été promulgué que la peine de mort serait infligée à quiconque ferait parler Pasquino, mais ce châtiment n’a presque jamais été appliqué, soit que lors du procès la peine capitale n’ait pas été prononcée, soit que l’accusé ait été gracié dès la sentence prononcée.

 

339b Abbé Luigi

 

Pasquino a d’autres collègues que sainte Anne, dont un certain Marforio (statue de Neptune) au musée du Capitole, et un abbé Luigi (en fait le Romain en toge ci-dessus) sur le mur de l’église Sant’Andrea della Valle. Pour Paul de Musset, cette statue parlante de Pasquino est l’origine de "l’un des instruments les plus actifs de la civilisation moderne, le journalisme". Quant à Stendhal, dans Rome, Naples et Florence, il écrit : "Le bourgeois de Rome ne se met pas en colère contre le ministre et ne désire absolument pas sa mort : ce ministre pourrait être remplacé par un autre encore pire. Ce que veut le peuple plus que tout, c’est se moquer des puissants et rire sur leur dos : d’où les dialogues entre Pasquin et Marforio".

 

Et maintenant que j’ai présenté (amplement ! …mais voilé) Pasquino, j’ai dit que je lui laissais la parole pour en finir avec la Bocca della Verità. Un jour, fut trouvé sur lui le commentaire suivant : "Si la Bouche de la Vérité coupait la main des imposteurs, tous les papes seraient manchots".

 

340c Rome, Santa Maria in Cosmedin

 

Quittant la Bouche de la Vérité, nous pénétrons dans cette église, qui est catholique de rite grec comme je le disais plus haut. Nous avons vu, tout près d’ici, l’annone d’aujourd’hui. Les bureaux centraux de l’annone du temps de l’empire romain se trouvaient à l’emplacement de Santa Maria in Cosmedin. Puis, dans les premiers temps de la chrétienté, un petit oratoire fut implanté dans les bureaux de ce qui était devenu une diaconie (avec la même fonction). Ce quartier était en grande partie habité par des immigrants Grecs, aussi le pape décida-t-il au huitième siècle d’en faire l’église de la colonie grecque, lorsque la petite chapelle fut agrandie.

 

340d Rome, Santa Maria in Cosmedin

 

On voit tout de suite à l’organisation générale de l’église qu’il ne s’agit pas de catholiques de rite romain. À la limite, à part l’absence d’iconostase, Santa Maria in Cosmedin évoque plus une église orthodoxe qu’une église catholique romaine. Sur ma photo, derrière les deux énormes appareils de chauffage à butane, on aperçoit deux icônes.

 

340e Rome, Santa Maria in Cosmedin

 

Comme dans la plupart des églises de Rome que nous avons visitées, le dallage de la nef dessine des cercles s’enlaçant en forme de huit, mais ici les bas-côtés sont divisés en rectangles dont tous les dessins sont différents et jouent de façon harmonieuse avec les formes et les couleurs.

 

340f Rome, Santa Maria in Cosmedin

 

Aussi bien le plafond de l’abside que celui des deux absidioles des chapelles (ici dans une chapelle latérale) sont peints de fresques de style nettement byzantin. On peut lire à la base de la peinture le nom de Nazareth sous le roc représenté à gauche, "Mare Hadriaticum" (avec un H) au milieu, ce qui permet de remarquer en regardant bien que sont peints du même bleu très foncé le ciel étoilé et, tout en bas, les ondulations de la mer, et puis malheureusement sous le roc représenté à droite le nom est illisible, mais comme je crois discerner une silhouette trônant sur une chaire il doit s’agir de Rome et du pape. J’aime cette Vierge siégeant sur le toit d’une église. Comme cette église a un campanile de section carrée, je me demande si ce n’est pas une représentation de Santa Maria in Cosmedin elle-même.

 

340g Rome, Santa Maria in Cosmedin

 

Dans la sacristie s’est installée la boutique qui vend des cartes postales, des livres sur l’église et sur Rome, et toutes sortes de bibelots. Et, sur le mur du fond, cette très belle mosaïque datant du huitième siècle et qui se trouvait initialement dans la première basilique Saint Pierre.

 

Après avoir bien admiré les temples païens, la Bouche de la Vérité, l’église Santa Maria in Cosmedin, nous nous sommes rendus sur les berges du Tibre.

 

341a Rome, Isola Tiberina

 

De là, à travers les branches dégarnies des platanes, on a une très belle vue sur l’Isola Tiberina, l’île du Tibre, où apparaissent l’abside et le clocher de San Bartolomeo. Le pavage blanc, sous la lumière du soleil déclinant, donne presque l’impression que le sol est recouvert de neige. Évidemment, par ce bel après-midi de la fin décembre où il fait plus de 20° et sous ce ciel clair, il n’en est rien.

 

341b Rome, ponte Fabricio

 

Le Ponte Fabricio, du nom du consul Fabricius qui le fit construire en 62 avant Jésus-Christ, relie la rive gauche du Tibre à l’île. C’est le seul pont de Rome qui date intégralement de l’Antiquité.

 

341c Rome, ponte Fabricio

 

À l’extrémité du pont, de chaque côté, une stèle se termine par une divinité à quatre visages, en latin "quadrifrons". Ce sont des Hermès, le dieu du commerce et des voleurs (faut-il confondre ces deux fonctions en une seule activité ?), et aussi celui qui guide les voyageurs. Voilà le pourquoi de sa présence ici, ses quatre faces guettant le voyageur venant de l’amont, de l’aval, de l’île ou de la berge.

 

341d Rome, San Bartolomeo

 

Dans l’île nous passons, une fois de plus, devant l’église San Bartolomeo (Saint Barthélémy) qui, une fois de plus, est fermée. Ni nos guides, ni un panonceau sur la grille, rien n’indique quand on peut y pénétrer. Sans doute quitterons-nous Rome sans avoir vu "au centre de l’escalier monumental la margelle entourant un puits profond de douze mètres. Elle est formée d’une colonne antique et sculptée de personnages de saints du douzième siècle" (dixit Bibendum).

 

341e Rome, le Tibre (Tevere)

 

Le Tibre était navigable dans l’Antiquité. Le Ponte Rotto était destiné à permettre de faire passer vers le Trastevere les marchandises débarquées dans le port de Rome situé sur la rive gauche. Le marbre destiné aux constructions fastueuses arrivait par voie fluviale. De nos jours, pour des raisons que je n’ai pu me faire expliquer, il n’est plus question d’y naviguer. Il suffit de voir les vagues, les remous, les rapides de son cours pour s’en persuader. Certes, en certains endroits, par exemple en amont au niveau du Foro Italico et du Ministère des affaires étrangères, il est si calme que l’on ne peut deviner au premier coup d’œil dans quel sens il coule, mais il est impossible de sauter par-dessus les endroits difficiles.

 

341f Rome, vol d'étourneaux

 

J’ai déjà eu l’occasion de parler –par exemple, je crois, le 10 décembre du haut du Janicule– de ces vols d’étourneaux qui voilent le ciel chaque soir en des ballets ahurissants. Nous étions aujourd’hui sur le Ponte Fabricio quand a eu lieu ce phénomène. Tous les touristes, nombreux en cette période des vacances de Noël, se sont rués sur leurs appareils photo, alors je me suis cru obligé de les imiter ! Pourtant ni Natacha, qui accumule des éléments pour son projet, ni moi qui essaie de m’imprégner de la culture antique, Renaissance, baroque, moderne italienne, et d’apprendre des rudiments de la langue, nous ne nous considérons comme des touristes.

 

342a Rome, Sant'Andreac della Valle

 

Nous sommes rentrés vers le métro en ne regardant qu’épisodiquement le plan de Rome, parce que nous désirions prolonger la promenade. C’est ainsi que nous sommes tombés par hasard sur l’église Sant’Andrea della Valle. Et comme elle faisait partie de nos projets de visite, nous y sommes entrés. Je ne peux malheureusement pas en montrer de photo extérieure, parce qu’à l’instar de San Luigi dei Francesi vue le 15 décembre elle est toute emmaillotée de palissades pour sa rénovation. Seul apparaît le mur est (le chœur étant tourné de façon inhabituelle plein sud), avec cet abbé Luigi dont j’ai parlé tout à l’heure et qui est une "statue parlante".

 

Cette église baroque du dix-septième siècle est à nef unique pour faciliter le suivi des célébrations et l’écoute des prédications.

 

342b Rome, Sant'Andreac della Valle

 

342c Rome, Sant'Andreac della Valle

 

Je montre ici les peintures et les sculptures de la voûte de l’abside, en général d’abord, puis de plus près. Bon, d’accord, j’ai raté mon coup, le détail n’est pas beaucoup plus grand que le plan général, mais il permet quand même de voir un peu, je crois, la peinture réalisée par le Dominiquin en 1624-1627 représentant la vocation de saint Pierre et de saint André.

 

342d Rome, Sant'Andreac della Valle

 

342e Rome, Sant'Andreac della Valle

 

Ici, Mattia Preti s’est inspiré notamment du Caravage pour cette représentation du supplice de saint André, fixé sur une croix dont la forme a pris le nom de "croix de saint André". J’ajoute un gros plan qui montre le remarquable travail sur les muscles du corps, sur l’expressivité des mains et du visage. En revanche, je n’aime pas trop l’idée de l’ange qui pose sur le front d’André la couronne du martyre, même si j’admire sa représentation, les plis de son vêtement, ses cheveux qui volent. Quant aux mignons angelots qui volettent tout autour, et tout particulièrement celui qui a un joli visage de poupée et qui apparaît devant la corde qui fixe le bras gauche du saint, ils sont d’un goût que je n’aime pas du tout.

 

342f Rome, San Giuseppe Maria Tomasi

 

Quant à cette sculpture hyper réaliste placée sur le tombeau du cardinal Giovanni Maria Tomasi (1649-1713), qui a été canonisé, je la trouve du pire mauvais goût. J’ignore si je suis seul de mon avis… Planté devant pendant cinq minutes, j’ai vu plusieurs personnes venir se recueillir, sans paraître choquées de cette représentation. Peut-être est-ce moi qui n’ai aucun goût.

 

343a Rome, Sant'Agnese in Agone

 

Poursuivant notre chemin, nous avons rejoint la piazza Navona. Là, au milieu d’une foule compacte comme toujours, touristes venus voir les fameuses fontaines, Italiens fréquentant le marché de Noël, nous avons pu accéder à l’église Sant’Agnese in Agone. J’ai eu l’occasion de dire, le 21 décembre, que cette façade était l’œuvre de Borromini, le rival et l’ennemi du Bernin, et j’ai évoqué la légende selon laquelle les sculptures de la fontaine du Bernin se protégeraient de la chute de cette façade prétendument mal construite. À l’intérieur, dans une pièce attenante à la nef (la sacristie probablement) repose sainte Agnès, martyrisée ici même. Sans doute pour éviter les abus impies devant les reliques de la sainte, la photo est interdite. Mais ce que je ne comprends pas (et ce que je n’ai pas respecté) c’est que la photo est interdite partout dans l’église.

 

343b Rome, Sant'Agnese in Agone

 

Cette photo est la preuve que je ne me suis pas soumis à cette interdiction ridicule. L’église, que Montesquieu qualifie de "petite église merveilleuse", est en forme de croix grecque, sans chœur ni transept marqués.

 

343c Rome, Sant'Agnese in Agone

 

Sa coupole qui la recouvre entièrement donne en fait l’impression d’une église ronde. De plus, les peintures de cette coupole en suivent le mouvement. La disposition de Sant’Agnese est originale, et c’est ce qui en fait l’intérêt à mes yeux. Reste son élégante façade. Mais il est vrai aussi que la foule qui s’y presse, aussi dense que sur la piazza, n’incite pas à l’admiration. Peut-être ne suis-je pas objectif. Peut-être aussi ne convient-il pas de la voir au terme d’une journée où j’ai beaucoup admiré d’autres lieux.

 

Ce sera donc sur cette visite que nous terminerons notre journée et mon long article.

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Published by Thierry Jamard
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