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30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 23:55

Le musée archéologique de Paros présente les trouvailles des fouilles réalisées sur l’île de Paros, mais aussi sur les îles voisines d’Antiparos et de Despotiko, que nous avons visitées et qui seront le sujet de mes deux prochains articles. Alors, parler de ce musée avant ou après? Bah, c’est peut-être illogique, mais j’ai choisi d’en parler à propos de Paros puisqu’il se trouve sur cette île.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Nous commençons par la cour du musée, où sont exposés divers lourds objets sans explication, comme c’est souvent l’usage pour ce qui n’a pas trouvé place à l’intérieur. Mais ici on comprend que cela vient du tout proche cimetière, et correspond aux époques successives où l’on pratiquait la crémation, puis l’ensevelissement du corps dans un sarcophage.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

De même, je ne dispose d’aucune information sur ce beau lion de mosaïque. Peut-être provient-il de l’une de ces maisons hellénistiques que nous avons vues en nous promenant dans Paroikia?

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Les salles de ce musée ne sont pas en enfilade, chacune donne sur la cour, et l’on doit ressortir de l’une pour aller vers la suivante, ce qui a le grand avantage de nettement séparer ce qui est classé par thème. Mais dans le cadre de mon blog je vais plutôt suivre un ordre grosso modo chronologique, commençant ici par ces objets de terre cuite datant du haut-cycladique, 3200-2400 avant Jésus-Christ. Pour ces deux objets, mais aussi pour tous ceux qui sont dans la même vitrine, l’étiquette dit qu’ils proviennent de Paros et de Despotiko: alors, ces deux-là, de Paros ou de Despotiko?

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

De même, pour ces deux statuettes clairement cycladiques, elles sont à dater dans la fourchette 3200-2400, mais il n’est pas précisé si c’est de Paros ou de Despotiko.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Faisons un grand bond dans le temps, pour nous retrouver à la fin de la civilisation mycénienne, entre 1300 et 1150 avant Jésus-Christ. Il est probable que cette plaque de terre cuite fait allusion à un épisode de la mythologie ou de l’épopée, mais ce que l’on voit de ces deux personnages ne permet pas d’identifier la scène.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Après les quelques siècles qui ont suivi la civilisation mycénienne et qui ne nous ont pas légué grand-chose, nous arrivons à l’époque archaïque, avec ce kouros ionien d’Anatolie. C’est en effet en Asie Mineure, autrement dit en Anatolie, que s’est développée cette grande civilisation ionienne qui a essaimé ensuite en diverses îles de la mer Égée et sur le continent (Athènes en est issue).

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Autre kouros archaïque, celui-ci a été daté de 580 avant Jésus-Christ. Et l’on signale qu’il porte un ηράκλειον άμμα. Parfait. Mais la traduction anglaise, à l’attention des touristes non grecs, dit “Head of an archaic kouros with ‘herakleion amma’. Circa 580 B.C.”, moyennant quoi je pense que le touriste qui n’a pas étudié le grec n’est guère avancé. Et j’ai beau avoir étudié le grec, l’avoir enseigné, et toujours avoir continué à en lire un peu de temps en temps, c’est vraiment le hasard et une chance que je me rappelle le sens du mot άμμα que je n’ai que très rarement rencontré dans les textes, et la dernière fois il y a une éternité. Bref, il désigne un nœud, une attache nouée. Il s’agit donc d’un “nœud d’Héraklès”, un nœud à la façon d’Héraklès. Et pour en deviner le sens, on n’est guère aidé par ce que l’on voit, parce que la statue est placée devant la fenêtre et que l’on ne peut pas en faire le tour. C’est bien parce que je me suis rappelé le sens de ce mot que j’ai cherché à le voir, ce fameux nœud, et j’ai dû aller dans la cour et le photographier par la fenêtre, qui heureusement était ouverte.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Elle est du sixième siècle avant Jésus-Christ, cette belle korè en chiton plissé serré à la taille par une ceinture que l’on aperçoit dans son dos, et revêtue d’un court himation sur lequel elle laisse flotter ses cheveux. On nous dit qu’elle provient de Naousa.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Encore un kouros archaïque, du dernier quart du sixième siècle avant Jésus-Christ. Le musée appelle notre attention sur la qualité de la sculpture: “Sa riche chevelure lui tombe dans le dos, et l’on peut distinguer, sculptés de main de maître, les muscles de la poitrine, du dos et des fesses”. C’est une belle sculpture, c’est vrai (et c’est pourquoi je la publie ici), mais je ne la trouve pas plus remarquable que la korè précédente, sur laquelle le musée ne dit rien, sinon une description non commentée de son vêtement.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Malgré son visage destiné à inspirer la terreur, j’aime beaucoup cette Méduse. On se rappelle l’histoire des trois Gorgones, ces sœurs dont deux sont immortelles, et la troisième, Méduse, est mortelle, mais son regard est capable de transformer en pierre le malheureux qui la regarde en face. Quand on emploie le nom de Gorgone au singulier, c’est Méduse qui est ainsi désignée. Avec ses ailes d’or elle pouvait voler. C’est Athéna qui avait demandé à Persée de tuer Méduse. Pour plus de sécurité, il est allé la voir pendant qu’elle dormait, et de toutes façons il tenait devant lui, face à elle, son bouclier dont le poli servait de miroir, pour que le regard de Méduse la pétrifie elle-même. Or Poséidon, le seul des dieux à ne pas avoir été épouvanté par elle, s’était uni à elle, aussi lorsque Persée lui tranche la tête, de son cou sortent les fruits de cette union, à savoir Pégase, le cheval ailé, et Chrysaor, le géant né en brandissant une épée d’or. Récupérant la tête, Athéna l’a fixée sur le devant de sa cuirasse (parfois on la représente au centre de son bouclier), ainsi la déesse avait-elle le pouvoir de pétrifier celui qui osait lui faire face, grâce au regard de Méduse. Cette tête est appelée le Gorgoneion.

 

Puisqu’elle devait susciter l’épouvante, la Gorgone avait des yeux globuleux, de longues dents comme des défenses de sanglier et sa langue pendait de sa bouche ouverte. En guise de chevelure, elle avait des serpents sur la tête, ou parfois si l’on représentait sa chevelure normale comme sur la sculpture que nous voyons dans ce musée, elle portait un serpent dans ses mains. Ici, elle lui tient la tête de la main gauche, tandis que le corps du serpent est noué sur sa taille, lui servant de ceinture.

 

Cette magnifique statue a été trouvée à Paroikia, à quelques mètres seulement du musée archéologique. Datant du milieu du sixième siècle avant Jésus-Christ, elle est la toute première représentation que l’on ait de Gorgone sous forme de statue. Elle est donc d’époque archaïque, et sa coiffure est soignée. C’est plus tard que la légende a évolué: Méduse était une ravissante jeune fille, et en s’unissant à elle Poséidon était un chanceux. Mais le couple a osé faire cela dans un temple d’Athéna, la prude vierge, qui s’est vengée en défigurant Méduse et en lui changeant les cheveux en serpents.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

D’époque archaïque aussi, cette statuette dédalique du septième siècle avant Jésus-Christ (680-660) est généralement considérée comme la première statue de culte du sanctuaire. Dédalique? Le terme désigne un art venu d’Anatolie et influencé, au septième siècle, par le style égyptien, rigide et hiératique. À la différence du style archaïque de cette même époque, il donne une vraie personnalité et une expression au visage, bien dégagé entre les cheveux qui l’entourent. Le musée propose le dessin de ma seconde photo (par K. Mavragani), comme reconstitution de la statuette entière. Le fragment que nous avons mesurant vingt-cinq centimètres, la reconstitution propose une hauteur totale de soixante-quatre centimètres.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

C’est probablement à Rhodes qu’a été fabriquée cette amusante statuette trouvée dans l’île de Despotiko et qui date du septième ou du sixième siècle avant Jésus-Christ.  Cet homme (ou cette femme?) est agenouillé devant une jarre, appelée pithos.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Ces deux images appartiennent à la même amphore d’époque géométrique, huitième siècle avant Jésus-Christ. La première, sur le ventre de l’amphore, montre un homme mort, étendu sur le sol, tandis qu’au-dessus de lui un compagnon continue le combat, protégé par son grand bouclier et tirant des flèches sur l’ennemi qui, lui, tient une fronde à la main. Sur le col de l’amphore (ma seconde photo), on voit la prothésis, c’est-à-dire l’exposition du corps du défunt pour la cérémonie funèbre, et un homme en train d’extraire du cadavre la lance qui l’a tué, et derrière lui ainsi que dans le registre inférieur des pleureuses accompagnent leurs larmes et leurs chants de gestes de déploration.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Ce coq provenant de Despotiko, septième ou sixième siècle avant Jésus-Christ, a été réalisé dans un atelier corinthien. Les lécythes comme celui-ci, en forme d’animaux, sont plutôt rares.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Comme le coq que l’on vient de voir, ces récipients de terre cuite sont datés du septième ou du sixième siècle et proviennent d’un atelier de Corinthe. Il est fréquent à cette époque de trouver dans toutes les Cyclades et au-delà ce genre de productions standardisées que Corinthe fabriquait en série.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

La date, ici, est plus précise: sixième siècle avant Jésus-Christ, mais l’origine balance entre Corinthe et Rhodes. On voit sur la base (gauche de la première de ces deux photos) qu’il y a des trous destinés à suspendre cet objet. Or comme il s’agit d’un vase en forme de phallus, cela signifie qu’il avait été placé dans le temple d’une divinité pour lui demander la guérison d’une maladie, d’une stérilité ou d’une impuissance, à moins que ce ne soit pour la remercier de la guérison obtenue. La pratique de l’ex-voto se perpétue d’ailleurs aujourd’hui dans les églises chrétiennes, même si la pudeur fait éviter de placer ce genre d’objet.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Ces tessons de vases en céramique portent des graffiti. On lit sur l’un ΛΛΟ, et sur l’autre ΑΡΤΗΜΕ (LLO et ARTÊME). Comme ils ont été trouvés à Despotiko et que cette île était consacrée aux jumeaux divins Apollon et Artémis, nul doute qu’il faut y lire leurs noms. Pour le premier, c’est clairement la fin du nom. Pour le second, il faut faire un petit tour du côté de la phonétique. Le H (êta) se prononce I en grec moderne, et dans les classes les professeurs font prononcer le grec ancien comme le grec moderne. J’en ai rencontré plusieurs, et tous m’ont dit que c’était une aberration de penser que le grec ancien ne se prononçait pas comme le grec moderne, qu’en France, Allemagne, Angleterre, etc., où l’on prononce autrement on est totalement dans l’erreur. Or l’étymologie indo-européenne, l’étude de la poésie, entre autres méthodes, montrent que cette lettre se prononçait Ê (un è long ouvert, ce qui le distinguait du E (epsilon, qui est un é bref fermé). La faute d’orthographe, fréquente dans les graffiti, qui consiste à écrire un epsilon à la place d’un êta, ou un êta à la place d’un epsilon (comme c’est le cas ici) est impossible si le êta se prononce I et l’epsilon E. Nous avons donc ici une preuve de plus que ce sont les professeurs grecs qui sont dans l’erreur. Précisons cependant que je n’ai parlé qu’à des professeurs de niveau collège et lycée, pas à des professeurs d’université, pas à des chercheurs en linguistique.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Cette petite table en marbre a été trouvée à Délion lors des fouilles du sanctuaire d’Apollon et Artémis, et elle a été datée de la fin du sixième siècle ou du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

J’ai eu l’occasion de parler d’Archiloque (712-664 avant Jésus-Christ selon certains sites dont Wikipédia, mais André Bonnard, qui est un grand helléniste, traducteur et commentateur d’Archiloque, dit que l’on ne sait rien de sûr, il le situe à des dates indéterminées entre le milieu du septième siècle et le milieu du sixième), le grand poète lyrique qui est né et a vécu à Paros. Après sa mort dans l’île de Naxos, que la tradition place lors d’une guerre entre cette île et Paros, sa dépouille aurait été rapportée dans sa patrie et, près de sa tombe, on a construit un archilocheion, un monument en son honneur et à sa mémoire. Nombre des pierres de ce monument ont servi de matériau de construction pour la basilique paléochrétienne puis les “Trois Églises” dont je parle dans mon article Paros: promenades dans l’île. La stèle que je montre ici, et qui date des alentours de 500 avant Jésus-Christ, provient de ce monument; on y voit Archiloque étendu sur un lit, sa femme assise à gauche, et un jeune serviteur à droite, qui lui offre du vin. Au mur, on voit les armes et la lyre du poète mercenaire.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Quoique sa tête, ses bras et ses ailes aient été brisés et perdus, une Nikè –une Victoire– a pu être identifiée dans cette belle sculpture de Paros trouvée aux environs du château vénitien de Paroikia. Elle date de 480 avant Jésus-Christ, et c’est l’un des éléments qui font penser qu’elle était destinée à célébrer la victoire de Paros sur Athènes.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Ce disque de marbre a été daté du milieu du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Parce qu’il représente un discobole et qu’il a été trouvé sur le couvercle d’une urne funéraire, on peut supposer que cette urne contenait les cendres d’un athlète victorieux au lancer du disque. La peinture rouge qui a servi à représenter le sportif est encore bien visible, mais de sa chevelure représentée en or il restait encore quelques traces lors de sa découverte, qui ont complètement disparu aujourd’hui. Et comme le disque est invisible, les archéologues pensent que lui aussi était doré et qu’il a subi le même sort que les cheveux.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

C’est en 1899, en menant les fouilles du temple de Délion, qu’on a trouvé cette grande statue d’Artémis, datant des alentours de 560 avant Jésus-Christ. Toujours et partout, on voit Artémis en courte tunique plissée, avec des bottes souples ou des sandales haut lacées sur la jambe, prête à courir dans les bois à la poursuite du gibier, son arc à la main. Que se passe-t-il soudain, pour qu’on la voie élégamment vêtue d’un long peplos et d’un himation, chaussée de sandales aux épaisses semelles sur lesquelles il serait bien difficile de courir, avec des tresses et une coiffure soigneusement élaborée surmontée d’une coiffe ronde? Peut-être son frère Apollon l’invite-t-il ce soir à dîner au restaurant? Soyons sérieux: si je montre la photo de ses pieds, ce n’est pas seulement pour que l’on remarque ses semelles épaisses, c’est aussi parce que là, sur le socle, est gravée la dédicace de celle qui a offert cette statue à la déesse. C’est Arêis, fille de Teisênor.

 

Pour revenir à ce que je disais tout à l’heure au sujet de la prononciation de la lettre êta, nul doute qu’à l’époque de cette statue il était prononcé comme un E, et pourtant les auteurs de la notice traduisent “Ariis, fille de Teisinor” alors que je lis ΑΡΗΙΣ ΤΕΙΣΗΝΟΡΟΣ, avec un êta dans chacun des deux noms. Eux ne sont pas professeurs du secondaire, ils sont archéologues. À moins que les archéologues n’aient la responsabilité que du texte grec, et que la traduction soit le fait d’une personne moins titrée…

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Franchissons allègrement les siècles. Nous voici à l’époque de la domination romaine. C’est dans des tombes du deuxième et du troisième siècle de notre ère qu’a été trouvée toute cette verrerie.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Cette sculpture inachevée d’une tête d’homme a été trouvée dans la région de Katapoliani. Le musée la date “époque romaine”, sans plus de précision.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Ici, absolument aucune date n’est donnée. Je ne crois pas trop m’avancer en disant un vague “époque romaine”. Sur ce relief votif, nous voyons une femme en train d’offrir un sacrifice sur un autel. Comme il n’est pas dit où a été trouvé ce relief, je ne peux pas savoir à quel dieu est destiné ce sacrifice.

Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014
Le musée archéologique de Paros. Dimanche 13 avril 2014

Encore deux stèles funéraires pour finir. Toutes deux datent de l’Empire Romain tardif, à une époque où le christianisme commençait à se répandre. Ni croix, ni chrisme sur la première, avec ce petit esclave sous (c’est-à-dire devant) le lit où reposent les deux époux appuyés sur leur coude pour le repas funèbre, tandis que sur la seconde, où la position du couple sur le lit est également celle du repas funèbre, à gauche ce personnage nu qui tient une grappe de raisin dans sa main droite au-dessus de la tête d’un petit animal et plaque sur sa poitrine un pan de sa chlamyde avec sa main gauche n’est autre que le dieu Dionysos.

 

En langue grecque, le musée détaille la description du bas-relief, en anglais il se limite à une description sommaire, mais dans l’une comme dans l’autre langue il se garde de tout commentaire. Or on remarque une inscription au bas de la pierre. Sur ma troisième photo, je la reproduis, en noir et blanc et en forçant le contraste pour la rendre plus lisible. Je vois:

“ἐπαφρόδειτος Νεικώνος ῥοδῆ. Χρήστε χαίρε”. Soit: “adorable buisson de roses fille de Nikon. Salut, Christ!”

Il semblerait donc qu’une ancienne pierre tombale païenne ait été récupérée pour une sépulture chrétienne. Par ailleurs, selon l’évangile de saint Jean, Jésus a déclaré “je suis la vraie vigne”, ce qui permet l’adaptation du décor à une tombe chrétienne, même s’il est curieux de voir ainsi le Christ sous les traits de ce Dionysos nu. Autre hypothèse, puisque le bas-relief représente un couple, le mari païen est mort d’abord, et quand est morte sa femme convertie on a ajouté ce texte qui ne concerne que le “buisson de roses” (ῥοδῆ) qualifié d’ “adorable” (ἐπαφρόδειτος). Je me risque à ces interprétations, mais que mon lecteur soit prudent: ce ne sont que des hypothèses que j’avance à tout hasard…

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Published by Thierry Jamard
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27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 23:55

Depuis que nous sommes dans cette île, nous avons vu une grande église byzantine, deux châteaux vénitiens, des monastères de l’époque de l’occupation ottomane et de l’époque post-ottomane, au cours de nos promenades nous avons vu à quoi ressemble la Paros d’aujourd’hui, mais de la Paros antique nous n’avons pas encore vu grand-chose. Nous allons donc jeter maintenant un coup d’œil sur les ruines laissées par cette Paros-là, et mon prochain article sera consacré, lui, au musée archéologique.

 

Mes guides ne font pas allusion au sanctuaire d’Apollon Délien, et les personnes avec lesquelles nous avons eu l’occasion de parler –et il y en a eu plusieurs avec lesquelles nous avons eu de longs et sympathiques entretiens– ne nous en ont rien dit non plus. C’est longtemps après avoir quitté l’île, en recherchant de la documentation pour rédiger cette page de mon blog, que j’en découvre l’existence. C’est vraiment idiot, nous avons manqué une visite fort intéressante.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

En effet, sur une colline qui fait face à l’île sacrée de Délos où Apollon et sa sœur Artémis ont vu le jour, tout au nord de Paros, en un lieu qui, tout naturellement, a pris le nom de Délion, il se trouve quelques ruines de temples consacrés à ces dieux. Mais c’est aussi de là que l’on transmettait d’île en île des signaux lumineux avec des flambeaux, ce qui permettait de faire courir des nouvelles presque aussi vite qu’aujourd’hui avec le téléphone ou Internet. Les signaux de fumée des Indiens d’Amérique n’étaient visibles que de jour, les signaux lumineux des Grecs n’étaient visibles, eux, que la nuit. À défaut de pouvoir montrer les ruines, ou au moins le lieu d’où étaient émis les signaux, je me reporte à l’Agamemnon d’Eschyle, une tragédie avec laquelle il a remporté le premier prix au concours des Grandes Dionysies d’Athènes en 458 avant Jésus-Christ. Au début, le veilleur sur le toit du palais de Mycènes s’écrie:

“La ville d’Ilion a été prise, comme l’annonce le signal de feu (ὁ φρυκτός, ho phryktos)”.

Puis Clytemnestre, la femme d’Agamemnon, le général en chef, en est informée:

“Un signal envoyait un signal ici même, par un relais de feu (Φρυκτός δέ φρυκτόν […] ἔπεμπεν, phryktos dé phrykton épempen)”.

Plus loin, c’est le coryphée qui se demande si la nouvelle est avérée:

“Bien vite, nous saurons si ces signaux et ces relais de feu disent vrai (φρυκτωρίας τε καὶ πυρὸς παραλλαγάς, phryktôrias te kai pyros parallagas)”.

Ainsi, le phryktos est le signal lui-même et la phryktôria (la phryctorie) est le système de signaux.

 

Nous apprenons par ce texte que le signal parti du mont Ida près de Troie est passé par l’île de Lemnos, par le mont Athos, [par un relais nommé dans un vers qui s’est perdu], par l’île d’Eubée, par le Messapios en Béotie, par le mont Cithéron près de Thèbes, par un relais situé près de Corinthe, par le détroit du golfe Saronique, par Argos, avant d’être vu sur le toit du palais où réside Clytemnestre. Non, ce signal-là, celui de la victoire grecque à Troie, n’est pas passé par Délion sur l’île de Paros!

 

Pour qui voudrait aller y voir, si j’ai bien compris Délion est situé au nord de Paroikia, tout près, quelque part entre Krotiri et Kalami.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

Commençons par le plus ancien, remontons à l’époque mycénienne (tiens, justement, l’époque de la Guerre de Troie). Nous sommes ici à Koukounaries, juste avant d’arriver à Naousa, et nous voyons les restes de l’acropole de la dernière période mycénienne, soit après 1200 avant Jésus-Christ. Là se trouvaient un palais fortifié et un habitat assez peuplé. Puis, comme en Crète, comme dans le Péloponnèse, comme à Thèbes, la ville a été détruite et incendiée. Mais vers 1100 on retrouve des traces d’habitation, et la ville s’est de nouveau développée jusqu’au huitième siècle avant Jésus-Christ. Évidemment, seuls des spécialistes peuvent lire cela dans le paysage, dans les ruines, mais aussi dans les objets trouvés sur le site.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

La renommée de Paros tient essentiellement, on le sait, à son marbre blanc de qualité exceptionnelle qui a servi à sculpter les plus merveilleuses statues de l’antiquité, la Vénus de Milo, la Victoire de Samothrace, l’Hermès de Praxitèle entre autres. Nous sommes donc allés voir ces carrières de marbre. Par coquetterie, la route qui y mène est pavée de marbre… D’autre part, cette statue contemporaine est là pour montrer la continuité de la tradition depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Elle ne me déplaît pas, cette sculpture, mais je confesse que je n’y lis pas le même génie que dans les créations que je viens de citer…

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

Quand on approche et que l’on voit ces falaises rouges, on ne peut se douter que plus bas dans la terre une veine blanche a pu donner un marbre si pur. Un panneau interdit l’accès en alléguant des raisons de sécurité, et un haut grillage clôt l’accès. Il n’est toutefois pas trop difficile de l’écarter et d’aller y voir de plus près. J’ai ainsi pu prendre la troisième photo ci-dessus, mais au-delà il fait si sombre que mes photos sont inexploitables et qu’à vrai dire même en décollant mes yeux de mon viseur je n’ai pas vu grand-chose de plus. Il n’empêche: être en ces lieux est émouvant.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

Tout près de la côte, juste de l’autre côté de la route qui la longe, a été découvert à la fin du siècle dernier le cimetière de Paroikia. Les fouilles sont menées depuis 1983. Parce qu’il est situé un peu au-dessous du niveau actuel de la mer, il est nécessaire de sans cesse drainer le sol. On y trouve des tombes dont les plus anciennes remontent au huitième siècle avant Jésus-Christ. Le panneau, sur le site, dit “début du huitième siècle”, tandis que plusieurs sites Internet qui semblent sérieux disent “fin du huitième siècle”. Peut-être cette différence s’explique-t-elle par une différence dans les dates de l’information, les dernières fouilles ayant pu révéler des tombes plus anciennes, inconnues au moment de la rédaction des sites? Je suis bien incapable de trancher.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

Le cimetière a été en usage pendant plus d’un millénaire, jusqu’au troisième siècle après Jésus-Christ. Selon les époques, selon également les moyens financiers des familles, les tombes différaient. D’époque impériale romaine on trouve des sarcophages plus ou moins riches, plus ou moins ouvragés. Il y avait même, est-il dit, d’énormes monuments le long des murs. Ils n’ont pourtant pas été démontés et transportés ailleurs, mais je n’en ai pas vu…

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

D’époque classique, on trouve de simples tombes alignées. C’est sans doute ce qui ressemble le plus à nos cimetières de France aujourd’hui. Je précise “de France”, parce qu’à l’exception de quelques familles de notables les grands monuments ne sont pas le lot de tous les défunts, alors qu’en Italie, par exemple, pour le commun des mortels les tombes sont superposées en murs, mais les chapelles funéraires plus ou moins imposantes sont très nombreuses.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

À l’époque archaïque, on pratiquait la crémation. Aussi les archéologues ont-ils mis au jour quantité d’urnes funéraires. Sur ma photo, on en voit les couvercles alignés sur le sol.

 

Notons une découverte qui n’est pas visible en photos, une sépulture collective d’hommes avec une grande pierre tombale commune, qui date de l’époque géométrique, huitième siècle avant Jésus-Christ. Si je le signale, c’est parce que c’est un exemple unique, dans cette civilisation égéenne, de ce que l’on appelle un polyandrion.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

Koukounaries pour l’époque mycénienne, les carrières du célèbre marbre, le cimetière. Concernant la religion, à défaut de montrer les restes du temple d’Apollon Délien, voici ce que nous avons vu de l’Asclépieion du quatrième siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire le sanctuaire d’Asclépios, le dieu médecin. Ce petit édicule lui était dédié, ce n’est pas un temple miniature car le culte, ici, était rendu en plein air. Sur le site on honorait également Apollon Pythien, c’est-à-dire l’Apollon de Delphes, puisque là il avait supplanté le serpent Python, et que là se trouvait la Pythie.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

On a également mis au jour, dans Paroikia, des ruines de maisons d’habitation. Ici, nous sommes à la période hellénistique, au troisième siècle avant Jésus-Christ. Ces ruines ne sont pas très parlantes, mais on distingue cependant les murs de différentes pièces, par exemple, ou les dalles d’une allée.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

En se promenant dans les ruines, on découvre aussi certains éléments qui sont beaucoup plus lisibles, comme ce caniveau qui permettait l’évacuation des eaux usées, ou encore ce que je crois être un puisard situé au bout d’une canalisation d’eaux pluviales.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

Et puis dans certaines de ces maisons on a retrouvé des sols en mosaïque. Ces mosaïques peuvent être extrêmement simples, sans rien représenter comme celle de ma première photo ci-dessus, ou être plus élaborées, comme celle de la seconde photo. Néanmoins, je n’ai pas vu, ici à Paroikia, de belles mosaïques de sol représentant des scènes mythologiques, ou des animaux, etc. Si tel était le cas, je suppose que le site ne serait pas en accès libre, ouvert à tous vents.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

Ailleurs, notre promenade dans la capitale de l’île nous a fait découvrir un autre site archéologique. On nous dit qu’il s’agit de l’atelier d’un sculpteur d’époque hellénistique. Bien sûr, le visiteur ne peut s’en rendre compte, mais les archéologues, eux, disposent d’indices, comme les nombreux éclats de marbre jonchant le sol, et peut-être même une statue inachevée ou des ébauches ratées.

La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014
La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014

Ce site archéologique est lui aussi hellénistique  (curieusement, le panneau bilingue dit “hellénistique” dans le texte en grec, et seulement “ancien” dans le texte en anglais). Il s’agit de l’atelier d’un potier. Si je ne suis pas capable de dire l’usage de chacune des salles de l’atelier, en revanche je trouve que le four est remarquablement bien conservé.

 

Comme on le voit, il n’y a pas à Paros de grand site archéologique où subsiste par exemple un temple en bon état avec ses colonnades, un théâtre, une stoa, etc., mais l’antiquité a laissé un peu partout ses traces sur des sites épars, ce qui rend très intéressante la visite de l’île. Et puis ce qui a été trouvé sur ces sites a été rassemblé dans le musée archéologique, qui va faire l’objet de mon prochain article.

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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 23:55

L’île de Paros héberge aussi des monastères remarquables. Il y en a eu jusqu’à trente-cinq lorsque la Grèce était incluse dans l’Empire Ottoman, il en reste aujourd’hui cinq en activité. Nous n’avons pas pu visiter les uns, ailleurs la photo est strictement interdite ce qui rend le commentaire creux, mais je peux au moins les montrer de l’extérieur. En voici trois.

Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014

Le premier est appelé Μονή Χριστού του Δάσους, Monastère du Christ de la Forêt, dédié à la Transfiguration du Christ, et dédié également à saint Arsénios, qui y est mort et y est enterré. Ce couvent de femmes, où actuellement ne vivent qu’une Mère supérieure et trois religieuses, a été créé en 1805 par l’higoumène d’un autre monastère de l’île.

 

En 1800 naît à Ioannina un garçon que ses parents baptisent du nom d’Athanase. Tôt devenu orphelin, on le retrouve à neuf ans auprès d’un hiéromoine en Asie Mineure. Cinq ans plus tard, le voilà disciple de frère Daniel avec qui il se rend au Mont Athos, la “Montagne Sacrée” où, tonsuré, Athanase prend le nom d’Arsénios. Six ans plus tard, il quitte le Mont Athos avec Frère Daniel et en 1821 débarque à Paros puis, de 1829 à 1840, après avoir été ordonné diacre, il sera professeur dans l’île de Folegandros. Il repart alors vers le Mont Athos, mais lors d’une halte à Paros il apprend que la Montagne Sacrée est occupée par les Turcs, que cinq mille des six mille moines ont dû fuir, et il décide alors de rester à Paros et d’y entrer au monastère de Saint-Georges. À l’âge de quarante-sept ans il est ordonné prêtre.

 

Un jour arrive de l’île de Syros une jeune fille qui veut rendre visite à sa sœur religieuse dans ce monastère de la Transfiguration où nous sommes. Mais elle a commis un grave péché, et sa sœur lui enjoint de s’éloigner de ce monastère qu’elle souille. Elle implore le pardon, rien n’y fait, les religieuses la frappent cruellement et la chassent, la menaçant de mort si elle ose revenir. Elle est contrainte de fuir, couverte de sang. En chemin, elle croise Arsénios, qui l’arrête, lui demande ce qui s’est passé. Il décide de l’emmener avec lui au couvent de la Transfiguration malgré les menaces brandies contre elle. Il la console, la confesse, la consacre religieuse, et tance sévèrement les autres religieuses, leur rappelant la parabole du Fils Prodigue.

 

Mort en 1877 le jour même de son soixante-dix-septième anniversaire, Arsénios a été canonisé par le patriarche de Constantinople en 1967

Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014

Nous avons pu nous promener un peu, visiter ce monastère. Elles sont si peu nombreuses, les religieuses, pour un si grand monastère!

Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014

Une église a été construite récemment, à quelque distance des espaces de vie. Superbe, immense, elle a été inaugurée en 2002.

Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014

Et avant de quitter ce monastère, encore deux images de petits détails, ce heurtoir de porte et cet abreuvoir pour les petits oiseaux.

Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014

Le second monastère que je cite aujourd’hui est celui de la Vierge Longovarda (Μονή Παναγίας Λογγοβάρδας). C’est un monastère d’hommes, où seuls peuvent pénétrer des hommes. La visite est interdite aux femmes, comme au Mont Athos. C’est tellement ridicule et choquant (le monastère est dédié à la Vierge, mais je suppose que si elle se présentait en personne elle serait interdite d’accès!) que je n’ai pas laissé Natacha sur le seuil pour visiter sans elle. Puisque nous sommes restés devant la porte, regardons cette Vierge et Jésus qui la surmontent, représentés dans une vasque. On peut lire Η ΖΩΟΔΟΧΟΣ ΠΗΓΗ (i zoodochos pigi, la source qui donne la vie).

 

Depuis la création de ce monastère en 1638, les moines y mènent une activité d’écriture, de peinture d’icônes, de reliure, de viticulture et de viniculture. D’autre part, on est fier –et à juste titre– de raconter que, durant la Seconde Guerre Mondiale, alors que l’occupant nazi s’apprêtait à passer par les armes cent cinquante otages, l’higoumène (c‘est-à-dire l’abbé) Filothéos Zervakos est allé trouver le commandant allemand pour lui demander de surseoir à l’exécution, à quoi il s’est vu opposer un refus catégorique, moyennant quoi il lui serait accordé tout autre vœu. À quoi l’higoumène a demandé à être exécuté avant les otages. Admirant son courage et sa générosité, le commandant l’a laissé repartir et a libéré les otages.

 

Aujourd’hui, le monastère comporte sept moines et leur higoumène.

Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014
Trois monastères de Paros. 15 et 16 avril 2014

C’est en 1594 qu’a été créé ce monastère d’Agios Minas. Comme je le disais au début, nous n’avons pas visité l’intérieur de ce monastère qui, selon les internautes, est pourtant extrêmement accueillant. Je me contente d’en montrer quelques images de l’extérieur. On peut constater qu’il est enserré dans de puissants murs: c’est qu’à l’époque de sa construction il convenait de se protéger des incursions de pirates, les raids dans les îles de l’Égée étant fréquents. Les bâtiments ouvraient donc sur une cour intérieure, mais vers l’extérieur c’étaient de véritables forteresses.

 

Le saint patron de ce monastère, Minas ou Menas, j’en ai parlé dans mon article Musée byzantin d'Athènes, les objets. 11, 13 et 27 octobre 2013. Je ne recommence donc pas ici.

 

Si je le faisais, ce ne serait que pour étoffer un peu le présent article, bien maigre, puisque je me limite aujourd’hui à ces quelques images…

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23 janvier 2017 1 23 /01 /janvier /2017 23:55
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Lefkes, malgré le charme et l’intérêt de ce village situé au centre de l’île de Paros, ne constitue sans doute pas la visite la plus exceptionnelle, mais ce site nous a suffisamment plu pour que nous nous y rendions deux fois. Je lui consacre donc un (petit) article à part.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Entre 1830 et 1835, on a construit cette grande église à la place de trois petites, l’église de l’Ascension, l’église St-Georges et l’église Ste-Anne, et on a consacré la nouvelle église à la Sainte-Trinité (Agia Triada). Puis, quelques dizaines d’années plus tard, on a construit les deux campaniles. On a entre autres utilisé le fameux marbre de Paros pour la construction, et le Ministère de la Culture a classé cette église monument historique.

 

Un petit tour chez Victor Hugo: pour que l’œil de la conscience de Caïn ne lui apparaisse plus, dans les murailles que l’on construit autour de lui “On lia chaque bloc avec des nœuds de fer”. Et c’est ce que l’on a fait ici en fixant l’un à l’autre les blocs de marbre avec du fer. En 1970-1980, on a dû renforcer l’infrastructure avec du béton armé d’acier. Las! Il a fallu reprendre les travaux en 2000-2002 car les joints de fer entre les blocs de marbre étaient tellement oxydés qu’ils avaient parfois fait éclater la pierre, tandis qu’en d’autres endroits la diminution de leurs sections laissait du jeu entre les pierres, qui avaient bougé. Et le renforcement de béton lui-même, pourtant pas bien vieux, était lui aussi fissuré. Par ailleurs, la rouille avait laissé des marques sombres au bas des murs. On a alors complètement désassemblé les deux campaniles, on a remplacé certains blocs trop endommagés, et on a lié les blocs avec de l’acier inoxydable.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Mais approchons-nous et entrons. C’est en effet une belle et grande église, mais j’avoue ne rien y avoir trouvé de réellement remarquable…

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Je préfère donc, plutôt que des visites systématiques, une promenade dans les rues de la ville. Nous passons par exemple devant cette vieille église. Elle était dédiée à saint Spyridon.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

On n’entre pas dans Lefkes en voiture, on se gare sur le parking à l’entrée. Sur le chemin, on voit quelques tableaux de mosaïque, comme celui-ci. Une plaque indique qu’il est de Dimitra Antonopoulou. Mais ni titre, ni date. Cette œuvre me plaît bien, même si les ombres de cet éclairage naturel ne la mettent pas en valeur.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Comme les autres villages des Cyclades, Lefkes est toute blanche. D’ailleurs, le mot grec λευκές (leukes, prononcé lefkes) signifie blanches, féminin pluriel de l’adjectif blanc (cf. leucémie, “sang blanc”, ou leucopode, champignon au pied blanc). Toutefois, étant donné qu’en grec deux mots identiques mais dont l’accent tonique n’est pas à la même place peuvent n’avoir rien de commun, je ne suis pas sûr que telle soit la signification du nom de cette ville, accentuée Λεύκες. Mais ces ruelles étroites toutes pavées de marbre et qu’enjambent des bâtiments construits en pont sont très typiques, et comme la ville n’est pas envahie par le tourisme le charme est bien là.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Aucune plaque n’indique ce qui se trouve derrière cette porte. Mais dans le bois on voit l’aigle à deux têtes de l’Église orthodoxe grecque; d'autre part, dans les montants il y a des anges et dans le linteau une croix.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Il y a aussi un autre centre d’intérêt. On peut voir, à une extrémité du village, un panneau qui indique une “route byzantine”. Allons-y, voyons à quoi elle ressemble. Pavée de marbre, elle traverse de somptueux paysages.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Le long de cette route, la géologie se signale de deux façons. D’une part, les roches semblent avoir été pliées, on remarque que les strates forment des zigzags violents. Et d’autre part, il y a ce marbre blanc des parois rocheuses.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Le village de Prodromos se dresse devant nous. L’accès en voiture y est impossible, c’est très bien, nous serons tranquilles: en effet, on ne peut y pénétrer qu’en franchissant l’une ou l’autre des portes qui n’offrent pas la largeur nécessaire. En fait, je dis “portes”, mais il n’y en a pas, il n’y a qu’un passage en tunnel sous un beffroi agrémenté de cloches et orné d’un séraphin en bas-relief, avec ses six ailes.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Comme on peut le constater, ce n’est pas non plus par cette porte que les voitures pourraient s’introduire dans le village. Prodromos, cela veut dire avant-coureur, celui qui vient avant, précurseur. C’est ainsi que la religion orthodoxe appelle saint Jean Baptiste puisque l’évangile le présente comme celui qui précède Jésus. Tel était le nom de l’église du village, tel est le nom qu’a pris le village, à partir de celui de sa paroisse.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

La promenade dans le village répète ces mêmes charmantes ruelles enjambées de constructions, ces murs d’un blanc éblouissant, ces huisseries peintes de ce joli bleu.

Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014
Lefkes, dans l’île de Paros. 14 et 16 avril 2014

Dans la visite, il ne faut pas oublier l’essentiel, la minuscule chapelle, avec son iconostase revêtue de belles icônes. Une plaque de marbre blanc, sculptée en bas-relief de l’aigle double de l’Église grecque, porte la date de 1736. Cette église de poupée, dont personne ne parle, ma plaît cent fois plus que la grande église de Lefkes qui n’est que du dix-neuvième siècle mais a été classée monument historique…

 

Voilà donc ce que l’on peut voir à Lefkes et à partir de Lefkes.

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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 23:55

Hors de la capitale Paroikia, nous nous sommes rendus plusieurs fois à Lefkès, ce qui justifiera un article à part. Ici le parlerai de quelques autres promenades.

Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014

À peine est-on sorti de Paroikia, et l’on tombe sur ce site archéologique. On l’appelle Treis Ekklêsies (prononcé Tris Ekklisiès), ce qui signifie Trois Églises, et il nous est dit que ces trois églises qui ont donné leur nom au site sont post-byzantines et qu’elles ont été bâties au dix-septième siècle sur les ruines d’une basilique paléochrétienne commencée vers 525 et terminée au septième siècle, avec des matériaux de récupération de l’antiquité. Entre autres, dans un mur, on a trouvé une pierre avec une inscription du quatrième siècle avant Jésus-Christ en l’honneur du grand poète Archiloque, de Paros: là se trouvait l’Archiloqueio, c’est-à-dire le monument à sa mémoire.

Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014

Quand les fouilles ont commencé, ces trois églises relativement récentes avaient déjà disparu, c’est pourquoi j’ai beau regarder très attentivement ces ruines, je n’y vois que les ruines paléochrétiennes. J’ai trouvé dans le livre sur Paros de Γιάννος Κουράγιος (Giannos Kouragios) le plan ci-dessus, où l’emplacement des “Trois Églises” figure en couleur sur celui de la basilique paléochrétienne. Je le reproduis parce que je le trouve très intéressant pour donner une idée des proportions et de la disposition, mais il ne m’aide pas à “lire” les ruines.

Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014

Voyons quelques images des paysages de l’île. Un lever de lune, par exemple, ou encore ces murailles de pierre qui rappellent que Paros est l’île du superbe marbre exploité dans l’antiquité. Cette veine de qualité exceptionnelle est épuisée, mais ce que l’on voit ici prouve que le marbre a continué d’être exploité pour des usages de construction, à défaut d’être utilisé par des artistes sculpteurs.

Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014

Ces îles sont le royaume des chèvres. On n’en voit peut-être pas autant que dans les îles ioniennes (à Ithaque, à Céphalonie, il y en a partout sur la route), et de plus ici, quoique vivant en toute liberté, ce ne sont pas des chèvres sauvages, puisqu’elles ont collier et clochette.

Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014

On rencontre aussi, comme il se doit, l’éternel moulin cycladique au sommet de sa colline, surveillant les alentours.

Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014

Et nous voici à Naousa. Ou Naoussa. En grec il n’y a qu’un S, ce qui fait que le Français qui lit ce nom risque de prononcer ce S comme un Z, selon l’usage français entre deux voyelles. Alors on transcrit souvent ce nom avec deux S. Transcription phonétique, ou littérale? J’opte pour la seconde, mais l’autre n’est pas illogique. Notons quand même que la grande église que j’ai décrite dans mon précédent article, dont le nom en transcription littérale est Ékatontapyliadi, se prononce Ékatondapiliadi parce qu’en grec moderne NT se prononce D ou ND et le Y comme un I. Pourtant cette dernière orthographe se rencontre rarement, et les livres et les sites qui optent pour les deux S phonétiques de Naoussa préfèrent généralement la transcription littérale pour l’église. Et cela, ce n’est plus logique du tout.

 

Mais nous ne sommes pas venus dans ce sympathique port pour parler orthographe et systèmes de transcription. Cette petite ville est un vrai bijou, avec son port aux bateaux de pêche typiques, avec ses terrasses de cafés et de tavernes.. Certes, elle attire trop de touristes, mais en ce mois d’avril c’est encore raisonnable (ma photo de cette jolie terrasse bleue suffit à le prouver). J’ai lu dans un site sur Internet, mais nulle part ailleurs, que de 1650 à 1700 les Français sont venus établir à Naousa une école pour convertir cette île orthodoxe au catholicisme. Il est bien dit “les Français”, et non pas “les Francs”, terme qui désigne globalement tous les Occidentaux catholiques. Une chose est sûre, peut-être des Français ont-ils débarqué là, mais l’île que les Turcs avaient prise aux Vénitiens est restée ottomane jusqu’en 1830. Toutefois, il est avéré qu’en 1770 les Russes ont établi une base navale sur un îlot face à Naousa. Cela, c’est une conséquence de la guerre russo-turque. En juillet 1770, la flotte russe de Catherine II attaque la flotte ottomane concentrée à Çeşme (port d’Asie Mineure juste en face de l’île de Chios), les navires turcs brûlent. L’amiral russe Gregory Andreievitch Spyridov, à la tête de soixante navires, s’empare des îles avant d’aller conquérir la Crimée. En mer Égée, Paros est une base arrière intéressante. Mais en 1774, dès la guerre terminée et le traité de Küçük Kaynarci signé, la base navale russe est abandonnée.

Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014
Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014

Au quinzième siècle, les Vénitiens construisent un petit kastro (un kasteli) à Naousa. Sa position stratégique, au fond de la profonde baie au nord de l’île, est avantageuse, mais les Vénitiens devront partir, chassés par les Ottomans.

Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014

Comble de malheur pour cette petite forteresse, la côte a tendance à s’enfoncer: aujourd’hui, une partie du kastro vénitien est sous le niveau de la mer. Ici ou là, on peut encore voir une jetée sous l’eau.

Paros : promenades dans l’île. Du 13 au 16 avril 2014

Avant de retourner à la capitale, jetons encore un coup d’œil à ce joli petit pont d’époque byzantine. Mais dans cette province de Paros, il nous restera à voir Lefkès (mon prochain article), des monastères (l’article suivant) et des sites antiques: un site mycénien, un sanctuaire d’Asclépios, les carrières antiques de marbre, et cela fera l’objet d’un article intitulé La Paros antique, qui viendra encore après.

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19 janvier 2017 4 19 /01 /janvier /2017 23:55
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

L’église de la Panagia Ékatontapyliani, église de la Vierge aux Cent Portes, est en réalité tout un complexe de différentes époques, dont la visite s’impose comme l’une des plus importantes de Paroikia, et même de toute l’île de Paros. Cent portes? Elle en aurait réellement, selon une légende, quatre-vingt-dix-neuf visibles, la centième étant une porte secrète qui resterait cachée jusqu’à ce que les Turcs libèrent Constantinople. On a beau compter et recompter, on est loin de cent, et même de quatre-vingt-dix-neuf, et ce nom lui aurait plutôt été donné pour exprimer sa grandeur exceptionnelle (la basilique seule mesure 40x25 mètres), et il est vrai qu’après deux églises de Thessalonique, la Panagia Acheiropoietos et Agios Dimitrios (voir mon article Thessalonique, églises et monastères. Du 19 au 26 juillet 2012), elle est la plus importante église paléochrétienne de l’Égée et du pourtour de l’Égée.

 

Elle a en fait deux noms, on l’appelle aussi parfois Katapoliani, qui signifierait κατά την πόλη (kata tin poli, en direction de la ville) parce qu’elle est située tout près de la vieille ville, mais hors de l’acropole. Et depuis que Monseigneur Amvrossios, métropolite (évêque) de Naxos et Paros, a obtenu du synode de Grèce d’en faire un lieu de pèlerinage, son nom officiel est devenu, pour les Orthodoxes, le Saint Pèlerinage de la Vierge Ékatontapyliani à Paros.

 

L’édit de Constantin (édit de Milan), en l’an 313, par lequel le paganisme romain n’est plus religion officielle et qui autorise tout un chacun à “adorer à sa manière la divinité qui se trouve dans le ciel” marque le début de la christianisation de Paros, avec une conséquence dramatique pour l’art et pour l’archéologie, la destruction des temples païens pour construire des églises chrétiennes. Au début de ce même quatrième siècle, sous l’empereur Dioclétien, les chrétiens avaient été martyrisés, et dès qu’ils ont été autorisés ils se sont mis à détruire tout ce qui était païen, alors même que, et ce pour deux ou trois siècles encore, le paganisme avait des adeptes dans l’Empire Romain, entre autres à Paros.

 

La mère de l’empereur Constantin, sainte Hélène, avait décidé en 326 de faire un voyage en Terre Sainte pour tenter d’y retrouver la croix du Christ. Son navire, pris dans une violente tempête, a dû faire relâche à Paros. Là, Hélène est allée prier la Vierge dans une toute petite église qui venait d’être construite sur l’acropole, et a fait le vœu de lui élever une grande église si elle trouvait la croix. Puis elle a poursuivi son voyage et a trouvé une croix qu’elle a considérée comme celle du Christ. Tous ces faits sont authentiques. En revanche, que la croix retrouvée ait été celle du supplice de Jésus presque trois siècles plus tôt, c’était sa conviction, mais ce n’est pas prouvé scientifiquement. Hélène étant morte en 328, peu de temps après son retour, c’est Constantin qui a réalisé son vœu de 328 à 337 en construisant sur les fondations de deux bâtiments préchrétiens une première vraie grande église chrétienne à Paros accolée à la petite église où sa mère s’était recueillie. Les recherches modernes ont prouvé que la petite chapelle primitive, édifiée entre 313 et 326, est une chapelle latérale de l’Ékatontapyliani, la chapelle Saint-Nicolas, qui à l’origine s’appelait église de la Dormition de la Vierge. Hélas, lors de notre visite, pour une raison que j’ignore (travaux? Ou plutôt peut-être préparation des célébrations?), nous n’avons pu visiter cette église primitive.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Je disais que l’église d’Hélène et Constantin reposait sur des bâtiments préchrétiens. Dans la cour du musée archéologique, nous avons pu voir des fragments de mosaïque de sol trouvés lors de fouilles à quatre-vingts centimètres sous le sol actuel de l’église, et qui avaient appartenu à un gymnase d’époque impériale romaine. Celui que je montre ici est superbe.

 

Cette église de Constantin avait un toit de bois. À une époque indéterminée, et pour une raison que l’on ignore (très probablement un incendie), elle a été en grande partie détruite. C’est Justinien, empereur de 527 à 565, qui l’a fait reconstruire avec voûtes et coupole par un architecte nommé Ignatios qui, selon la tradition, aurait été un élève des architectes de Sainte-Sophie de Constantinople. C’est l’église actuelle, mais qui a subi au cours des siècles bien des modifications à la suite de bien des souffrances. Il y a eu d’incessants raids de pirates avec les dommages que cela suppose. Il y a eu l’arrivée des Francs à la suite de la prise de Constantinople en 1204. Il y a eu le siège, l’attaque, la prise, le pillage de Paros par Barberousse en 1537. Il y a eu l’invasion du kapudan (grand amiral de la flotte ottomane) Mustapha Kaplan Pacha en 1666. Il y a eu le terrible tremblement de terre de 1773 qui a mis à terre des voûtes et une partie de la coupole

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Suite à cette ultime destruction, on a reconstruit une façade qui se voulait de style égéen, blanche, avec trois clochers et, à l’intérieur, on a procédé à maints ajouts et modifications. Il a fallu, de 1959 à 1966, entreprendre de grands travaux pour lui rendre un aspect intérieur proche de celui qu’elle avait lors de la reconstruction de Justinien au sixième siècle.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Le narthex lui-même est intéressant, par son architecture qui trahit son antiquité. Mais il s’y trouve aussi quelques tombes qui n’ont rien d’antique. La stèle ci-dessus orne la tombe d’un bienfaiteur de l’église, Giorgos Mavrogénis, mort en 1870. Elle représente la Moire Atropos (ou peut-être, parce que depuis la Renaissance on avait tendance à assimiler divinités grecques et romaines, la Parque Morta), celle qui coupe le fil de la vie filé puis déroulé par ses sœurs. Partant du fuseau qu’elle tient dans la main gauche, le fil de la vie de cet homme s’est dévidé et a été roulé en une grosse pelote, mais avec les ciseaux qu’elle manie de la main droite elle coupe ce fil.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Lorsque l’on est dans l’église, on se rend compte qu’elle remonte en effet à l’époque de Justinien, avec son plan en croix grecque et sa coupole. Les colonnes de la nef, comme les colonnettes de la tribune –qui était le gynécée, l’espace réservé aux femmes, seuls les hommes suivant les offices en bas– sont récupérées d’édifices préchrétiens. De même, les colonnes de l’iconostase proviennent d’autres édifices, sinon l’architecte les aurait fait tailler dans le même marbre; or celle de gauche est blanche, les deux du milieu sont brun foncé, celle de droite est rose…

 

Parce que, depuis 1715, le hospodar (prince) de Moldavie et Valachie (aujourd’hui région de Roumanie) est nommé par le sultan ottoman qui le choisit parmi les dignitaires Grecs, de 1786 à 1790 règne à Bucarest Nicolae Mavrogheni (en grec Nikolaos Mavrogénis), qui est originaire de Paros. Sans doute le Giorgos Mavrogénis enterré dans le narthex est-il de cette même famille. Ce hospodar va se trouver confronté aux Autrichiens, il est vaincu et 1789, les Autrichiens occupent Bucarest. Le sultan le fait décapiter en 1790. Mais il a eu le temps, en 1788, de faire réaliser à Bucarest les merveilleuses icônes revêtues d’argent repoussé et de les offrir à l’église de sa terre d’origine.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Elle aussi plus récente que la structure de l’église, la très belle chaire, campée sur ses deux hautes colonnes de marbre blanc, date du dix-septième siècle.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Justinien avait fait poser une coupole, donc une demi-sphère. Mais pour soutenir un cercle il faut que les quatre colonnes soient aux quatre coins d’un carré, or l’église d’Hélène et Constantin, avec son toit de bois, avait disposé les colonnes en rectangle, de sorte que la coupole a dû être construite en ovale. Et sur deux médaillons entre coupole et colonne, nous voyons un séraphin qui rappelle ceux de Sainte-Sophie de Constantinople.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Puisque nous sommes dans une église dédiée à la Panagia, à la Vierge, je me dois de m’arrêter un instant devant une icône qui la représente, avec ce visage jeune et très doux.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Ici, c’est le détail d’une parure d’icône en argent qui représente la Dormition de la Vierge. Cela non plus, c’est clair, ne remonte pas à l’église ancienne.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Puisque, après l’architecture, je montre quelques-unes des œuvres d’art que l’on trouve dans cette église, voici un épitaphios de velours brodé qui est une pièce de grande qualité. L’épitaphios est, on le sait, ce grand tissu que les Orthodoxes utilisent pour la célébration du Vendredi Saint, ce qui explique pourquoi il représente toujours le Christ mort, étendu, que l’on prépare pour son ensevelissement.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Parce que nous sommes au moment des Rameaux puis de la Semaine Sainte et de Pâques dans le calendrier orthodoxe, la décoration de l’église est préparée. Or ici la tradition veut que l’on orne l’église de ces plantes tressées de toutes les manières, en croix, en petits sujets, ou en pures décorations. Cela, évidemment, gêne pour voir ce qu’il y a derrière, mais c’est réalisé avec tellement d’adresse et de goût que l’on aurait mauvaise grâce à se plaindre.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014
La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Puisque malheureusement nous ne pourrons pas voir les chapelles qui se trouvent sur la gauche du chœur, nous terminerons notre visite de l’Ékatontapyliani par le baptistère, sur le flanc droit de la nef, avec sa cuve prévue pour l’immersion baptismale. On a la chance qu’il soit remarquablement bien conservé, le mieux conservé paraît-il de tout le Levant byzantin, mais dans l’Occident nous avons vu en Italie, l’an passé, deux baptistères en parfait état: voir mes articles Ravenne 05: le baptistère des Ariens, daté du 9 mai 2013 ainsi que Ravenne 06: le baptistère de Néon, daté du 10 mai. Celui de Paros, avec ses 16,50x15 mètres, date de l’église primitive, du quatrième siècle.

 

Au centre de cette cuve baptismale en croix grecque, la colonnette qu’on voit aujourd’hui remplace le piédestal sur lequel officiait le prêtre et que l’on appelait l’îlot sacré. Sur mes photos, nous sommes du côté ouest de la cuve et regardons vers l’est. Le catéchumène descendait dans l’eau par les marches de l’ouest, symbolisant le monde du péché, et après avoir été baptisé il remontait par les marches de l’est, puis revêtait une aube blanche et pouvait désormais entrer dans l’église où il communiait.

La Panagia Ékatontapyliani à Paros. 12 avril 2014

Certes il n’en reste pas grand-chose, mais la mosaïque de sol dont on voit ici un fragment date de l’origine du baptistère. Non seulement des éléments modernes se sont ajoutés à ces restes de l’église paléochrétienne et de l’église de Justinien, mais le complexe de l’Ékatontapyliani comporterait en outre plus de deux mille cinq cents éléments architecturaux récupérés sur des monuments antiques préchrétiens. À titre d’exemple, l’un des pilastres du portail d’entrée de la basilique porte gravée l’inscription ΖΕΥΣ ΕΛΕΥΘΕΡΙΟΣ (Zeus Éleuthérios): c’est une pierre provenant de l’autel d’époque classique de ce dieu…

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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 23:55
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014

Nous avons quitté Santorin et naviguons vers Paros. Notre ferry, un Daewoo? Comme les ordinateurs, les fours à micro-ondes et les voitures? Je plaisante. En fait, nous savons bien que ce sont des sociétés sœurs, les voitures sont maintenant des Chevrolet et il y a bien longtemps que je n’ai plus vu d’ordinateurs de cette marque, je pense que ce secteur a disparu ou a été racheté et produit sous une autre marque. En revanche, on continue de voir dans les rayons de l’électroménager Daewoo. Mais là n’est pas le but de notre voyage.

 

Nous allons visiter l’île de Paros. Suivront des articles spécifiques concernant la célèbre église Ékatontapyliani, trois monastères, le musée archéologique, la Paros antique, des balades hors de la capitale, parce que le présent article ne va traiter que de Paroikia, la capitale de l’île. Et puis il y aura aussi un article sur l’île d’Antiparos et un autre sur l’île de Despotiko.

 

Mais d’abord quelques mots sur l’histoire de l’île. Enfin… plutôt beaucoup de mots! Dans des traces d’habitats du cinquième millénaire avant Jésus-Christ, les chercheurs ont mis au jour des dépôts de coquillages et d’arêtes de poissons. Réunis en un même endroit et à quelque distance de la mer, ce ne peut être que la “déchetterie” d’une société de marins pêcheurs. Puis un village non fortifié constitué de petites habitations a laissé sa marque des années 2300 à 2100 avant Jésus-Christ et a été habité sans interruption pendant un millénaire au moins. À cette époque, la Crète minoenne est florissante, elle est en relation avec les îles de l’Égée, et l’on retrouve sur le site archéologique de Paroikia des poteries crétoises, cycladiques, et de Grèce continentale. Comme ailleurs, les Mycéniens ont ensuite pris possession de l’île, et nous en verrons les traces à Koukounariès dans mon futur article intitulé La Paros antique. Du 14 au 17 avril 2014, à paraître le 27 janvier 2017 à 23h55. Une civilisation qui sera détruite à la fin du douzième siècle avant Jésus-Christ.

 

À l’époque archaïque, du neuvième au septième siècles, Paros est florissante; aux septième et cinquième siècles, elle s’organise en cité-état, elle voit se développer son commerce, sa culture. Et c’est à cette époque que vit le grand poète Archiloque (712-664), qui est né et a vécu à Paros avant d’aller, âgé d’une petite quarantaine d’années, ou d’une grosse trentaine, dans la toute nouvelle colonie créée à Thasos par son père Télésiclès en 684 (voir mon article Île de Thasos. 31 août et 1er septembre 2012). En 2012, j’avais déjà cité un vers d’Archiloque que je sais par cœur parce que je l’aime (mais c’est le seul vers de lui que je sache par cœur!):

Πόλλ᾽ οἶδ᾽ ἀλώπηξ, ἀλλ᾽ ἐχῖνος ἕν μέγα,

soit, en mot à mot “Le renard sait beaucoup, mais le hérisson une seule chose, grande”, c’est-à-dire “Le renard connaît mille ruses, le hérisson une seule, mais fameuse”, et cette ruse est, on le sait bien, de se rouler en une boule hérissée de piquants. Et voilà que, le soir de notre arrivée dans l’île, après une petite promenade, nous allons entrer dans notre gîte quand vient débouler dans nos pieds… un hérisson qui, immédiatement, se roule en boule et s’immobilise. Aucun doute, c’est l’âme d’Archiloque qui est venue nous accueillir dans son île natale!!!

 

Si la colonie de Thasos était riche de mines d’or, la mère patrie Paros était riche de ses carrières de marbre. Le fameux “marbre de Paros”, si fin, si pur, si blanc, qu’il reste translucide jusqu’à une épaisseur de trois centimètres et demi. À titre de comparaison, un autre marbre très réputé, celui de Carrare en Toscane, n’est plus translucide au-delà de deux centimètres et demi dans ses veines les plus pures. Praxitèle y a sculpté son célèbre Hermès (musée d’Olympie); de même, la Victoire de Samothrace, la Vénus de Milo, deux des plus fameuses œuvres exposées au Louvre, ont été sculptées dans le marbre de Paros.

Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014

Ci-dessus, nous voyons contre l’une de ces deux petites églises accolées quelques colonnes qui ont appartenu à un temple dorique d’Athéna construit au sixième siècle avant Jésus-Christ, vers 525, mais quand une partie de la colline s’est effondrée, entre 1260 et une date indéterminée du quinzième siècle, les trois quarts du temple ont basculé dans la mer. Il en restait encore des murs et des fondations quand, en 2002 (oui, oui, en notre vingt-et-unième siècle), on a abattu une maison qui s’appuyait sur ces restes, ne laissant presque plus rien de visible.

 

Mais au cinquième siècle, Athènes, qui s’est mise à exploiter son marbre du Pentélique, une montagne toute proche, stoppe ses importations de marbre de Paros; les autres clients de Paros, les cités ioniennes, déclinent, s’appauvrissent, et achètent moins de marbre; l’orgueilleuse Athènes, qui coiffe et dirige d’une main de fer la Ligue Athénienne, limite le commerce de ses cités satellites pour favoriser son propre commerce. Catastrophe pour Paros, dont les revenus fondent comme neige au soleil. Au début du cinquième siècle, ce sont aussi les Guerres Médiques, et à Marathon (490 avant Jésus-Christ) Paros se met du côté des Perses, qui vont être vaincus par le grand général Miltiade. C’est Hérodote qui nous raconte une anecdote à son sujet:

 

“Miltiade mena son expédition contre Paros, pour la raison que les Pariens avaient les premiers attaqué Athènes en envoyant une trière à Marathon avec la flotte du Perse. C'était un prétexte; en fait il en voulait aux Pariens depuis que Lysagoras fils de Tisias, un Parien, l'avait décrié auprès d'Hydarnès. Arrivé dans l'île, Miltiade fit assiéger par ses troupes les Pariens enfermés dans leurs murs, puis il envoya un héraut leur demander cent talents, faute de quoi, déclara-t-il, il ne se retirerait pas avant de les avoir anéantis. Les Pariens n'envisagèrent pas un instant de lui verser la moindre somme et ne pensèrent qu'aux moyens de sauver leur ville: entre autres inventions, ils fortifiaient la nuit les points faibles de leurs murailles en en doublant la hauteur. Jusqu'ici tous les Grecs rapportent les mêmes faits; les Pariens seuls y ajoutent ceci: Miltiade, disent-ils, se trouvait fort embarrassé lorsqu'une captive, une femme de Paros nommée Timô, qui servait dans le temple des Déesses Souterraines [Déméter et sa fille Perséphone], demanda à lui parler. Admise en sa présence elle lui conseilla, s'il tenait vraiment à prendre Paros, de se conformer à ses avis. Alors, sur ses indications, Miltiade gagna la hauteur qui est devant la ville et pénétra par escalade (car il ne put en ouvrir la porte) dans l'enceinte consacrée à Déméter Législatrice; après quoi, il gagna le sanctuaire dans quelque dessein particulier, pour toucher aux objets sacrés intouchables peut-être, ou pour autre chose. Au seuil même du sanctuaire, dit-on, brusquement pris de panique, il voulut s'en retourner par le même chemin, mais en sautant par-dessus les clôtures de pierrailles il se démit la cuisse, ou, selon d'autres, il s'abîma le genou. Cet accident le contraignit à s'en retourner, sans argent pour les Athéniens, sans avoir pris Paros, bien qu'il l'eût assiégée pendant vingt-six jours et eût ravagé l'île. Quand les Pariens surent que Timô, la sacristine des Déesses, avait guidé Miltiade, ils voulurent l'en punir et envoyèrent consulter l'oracle du Delphes, sitôt leur tranquillité retrouvée: ils firent demander au dieu s'ils devaient mettre à mort la servante des Déesses, coupable d'avoir indiqué aux ennemis le moyen de prendre sa patrie et d'avoir dévoilé à Miltiade des secrets interdits au sexe masculin. La Pythie ne le leur permit pas et leur déclara que Timô n'était point fautive: Miltiade devait mal finir, et Timô lui était apparue pour l'engager dans son malheur”.

 

Et en effet après son échec Miltiade est traîné en justice, son ennemi Xanthippe réclame sa condamnation à mort. Sa blessure s’est infectée, il est amené au tribunal sur un brancard. Ses proches plaident pour lui, évoquent Marathon, il s’en tirera avec une amende de cinquante talents. Sa blessure empire, il a la gangrène et meurt. C’est son fils qui devra s’acquitter des cinquante talents d’amende. Voilà comment Timô a, en effet, engagé Miltiade dans son malheur.

 

Dans un livre intitulé Paros II, Danièle Berranger-Auserve écrit: “Mais cette action d'Athènes à Paros est peut-être en rapport avec une autre intervention. En 392/391, nous voyons Athènes se manifester à nouveau devant Paros. Isocrate raconte qu'un certain Pasinos, dont nous ne savons rien par ailleurs, s'empare de Paros. On constate, à partir du témoignage de l'orateur, que l'île devait être alors une sorte de place financière dans laquelle on plaçait de l'argent. Il dit en effet: ‘Lorsque Pasinos s'empara de Paros, mes amis avaient la plus grande partie de leur fortune placée chez des hôtes de ma connaissance; car nous pensions que cette île était absolument en sécurité’. Il n'est pas certain que Pasinos soit athénien, mais il agit pour Athènes”.

 

Citons encore parmi les célébrités de l’île de Paros au cinquième siècle avant Jésus-Christ le sculpteur Skopas (né vers 420 et mort vers 330). Entre autres, il a participé au Mausolée d’Halicarnasse, l’une des Sept Merveilles du Monde.

 

Au quatrième siècle commence la christianisation de Paros, suite à l’édit de Constantin en 313. Nous verrons dans mon prochain article intitulé La Panagia Ékatontapyliani à Paros la chapelle Saint-Nicolas qui remonte à cette époque. Suivent des siècles obscurs où sévissent les pirates. Au sixième siècle, une jeune orpheline du nom de Théoctiste, née près de Méthymna dans l’île de Lesbos, est recueillie dans un orphelinat de religieuses et, plus tard, elle prononcera ses premiers vœux. Elle a dix-huit ans quand des pirates s’emparent d’elle avec bien d’autres victimes pour les vendre comme esclaves. Alors qu’ils font une escale à Paros, elle réussit à s’échapper et à se cacher jusqu’à leur départ. Elle va mener là une existence solitaire et sauvage pendant trente-cinq ans, son hagiographie ajoutant “dans la prière”: elle sera plus tard canonisée. On peut en conclure que l’île avait été désertée par ses habitants. Même, au neuvième siècle, elle devient une base de pirates arabes pour aller attaquer d’autres îles de l’Égée. En 911 (la date de 902 donnée par la plupart des sources est erronée) Himérios, amiral et “logothète du drome” (sorte de premier ministre) de l’empereur byzantin Léon VI, part pour la Crète se battre contre les Arabes qui ont pris possession de l’île depuis les années 820 et font des raids incessants en mer Égée, et il est accompagné d’un certain Niketas revêtu du titre de Magistros (représentant de l’empereur), haut dignitaire et homme de lettres, qui a laissé sa chronique du voyage; faisant escale sur Paros pour se mettre à l’abri d’une tempête, il dit n’avoir rencontré qu'un vieil ermite, Siméon, qui vivait seul depuis trente ans (plusieurs sites, y compris Wikipédia, répètent exactement la même chose dans les mêmes termes, faisant du copier-coller. Mais un article en anglais d’Alice-Mary Talbot publié en 1996 à Washington, complet et documenté, doté d’une riche bibliographie, confirme plus ou moins ce que j’ai trouvé sur Internet et semble digne de foi).

Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014

Les siècles passent. En 1204 a lieu cette quatrième croisade dévoyée qui fait prendre Constantinople par les Francs, et voit un Empire Latin remplacer l’Empire Byzantin. Puis on se répartit le butin et en 1207 Paros est attribuée au Vénitien Marco Sanudo, avec Antiparos, Kimolos, Milos et Amorgos, et fait partie du duché de Naxos. À la suite de quoi en 1260 on construit le Kastro de Paroikia, citadelle vénitienne sur l’acropole de la ville. Mes photos ci-dessus montrent ce qu’il en reste aujourd’hui.

Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014

À l’époque, le grand temple d’Athéna auquel je faisais allusion tout à l’heure est encore debout, puisque les Vénitiens y placent une citerne pour alimenter leur kastro. C’est pourquoi lorsque je parle de l’effondrement de la colline et du temple, je dis “après 1260”, donc après la construction du kastro et la création de la citerne dans le temple. Encore debout, donc, mais on va sans scrupules y puiser de quoi construire les murs du kastro, là et dans bien d’autres monuments antiques. Ma photo montre sans équivoque ces larcins. Les spécialistes y ont identifié entre autres des éléments provenant d’un temple archaïque de Perséphone, d’un trésor (petit bâtiment destiné à contenir les présents faits à un dieu) de la seconde moitié du cinquième siècle, d’un édifice et d’un portique de l’ancienne agora, d’un petit bâtiment de marbre du quatrième siècle, d’un portique dorique d’époque hellénistique, sans parler du temple d’Athéna qui lui était sur place.

 

La domination vénitienne n’a pas empêché les incessants raids de pirates. En outre, un impôt était exigé annuellement par le sultan et lorsque les Ottomans venaient prélever cet impôt sa perception était suivie de pillages et d’exactions de la part des soldats de la délégation. Et puis en 1537, Barberousse assiège et prend Paros, décime la population, et l’île passe de la domination vénitienne à la domination ottomane. Il faudra attendre 1830 pour que Paros rejoigne la Grèce libre.

Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014

Mais assez parlé, bla-bla-bla. Promenons-nous. Au détour d’une ruelle, on tombe sur une toute petite église. Il y en a partout. Celle-ci, c’est l’église des Pammégistôn Taxiarchôn, les Très Grands Archanges. Il s’agit de Michel et Gabriel. Je répète en plus gros plan cette belle Annonciation qui figure sur la Porte Royale de l’iconostase.

Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014

De la rue qui longe la mer, en marchant sous le mur de soutènement de l’acropole (c’est plus qu’un rempart, puisque nous avons vu que cette colline s’est effondrée entre le treizième et le quinzième siècle) on aperçoit d’autres églises. Celle-ci, je devrais plutôt le dire au pluriel, celles-ci, parce qu’il y en a deux qui sont jumelées et qui communiquent l’une avec l’autre, ce sont l’église de Saint-Constantin et, avec son portique, l’Annonciation de la Vierge. Les fondations reposent sur celles du temple d’Athéna. Ce temple était très grand et s’étendait depuis l’endroit que nous avons vu tout à l’heure jusqu’au-delà de ces églises puisqu’une partie s’en est effondrée au bas de l’acropole.

 

Je sais à quel point il convient de se méfier des sites Internet. N’importe quel amateur peut y raconter ce qu’il veut ou ce qu’il croit savoir. Toutefois j’ai trouvé un site qui semble sérieux et digne de foi qui, après avoir dit quelques mots de Saint-Constantin, ajoute que “ la petite église voisine de l’Annonciation de la Vierge Marie a été bâtie en 1260 après J.C. par le Duc vénitien de Naxos”. Et puis, dans un livre très fouillé et qui, lui aussi, semble donner toutes les garanties souhaitables, je lis (je traduis de l’anglais): “La seule église de Paros datant de la période Byzantine est la chapelle voûtée de Saint-Georges Thalassitis, à Pisso Livadi”. Très bien, en 1260 l’Empire Byzantin n’existait plus à Paros et ne reviendrait que sur une partie de son ancien territoire et pour un temps limité avant d’être définitivement enterré par la conquête ottomane. Mais où les choses se compliquent, c’est quand l’auteur dit, plus loin: “L’église de l’Annonciation (1752) mitoyenne de l’église de Saint-Constantin a, sur son côté sud, un exonarthex avec une arcade [etc., etc.]”. Alors, 1260 ou 1752? Il y a quand même presque cinq cents ans d’écart! En donnant mon avis, je prends un gros risque, parce qu’en fait je ne suis nullement qualifié pour trancher le débat, mais il me semble qu’au treizième siècle on hésitait moins qu’au dix-huitième siècle à piller les ruines antiques; or les colonnes de cet exonarthex ont été visiblement récupérées d’un monument antique. À moins que ces deux dates ne correspondent, la première à la construction, la seconde à une restructuration.

Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014
Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014

Alors si je ne peux pas parler sereinement des églises de Paroikia, contentons-nous de nous promener dans les rues et d’apprécier cette charmante petite ville. Mais qui doit quand même connaître des orages sévères, quand un compare la largeur et la profondeur du canal d’écoulement avec la largeur de la rue sur la droite de l’image.

Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014

Il est indispensable que je montre ce moulin qui accueille le visiteur sur le front de mer. La plupart des Cyclades ont conservé ici ou là un ou plusieurs moulins, comme une marque de leur identité.

Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014

Je ne dois pas oublier que Paros est une île, il me faut aussi montrer la mer. Cette photo est prise du pied de l’acropole en direction du port. Je ne suis nullement en bateau, je suis à côté du moulin.

Paroikia, capitale de l’île de Paros. Du 11 au 17 avril 2014

Pour ne pas tomber, il faut regarder à ses pieds. Et en regardant à ses pieds, on voit parfois des choses qui n’ont rien à voir avec les curiosités touristiques. Sur cette plaque de fonte, je lis Saint-Gobain Solinourgeia. Il s’agit de la filiale athénienne de notre multinationale française. Dois-je m’écrier “cocorico”?

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 23:55

Après avoir rendu compte de notre visite du site d’Akrotiri qui date du dix-septième siècle avant Jésus-Christ, j’ai rendu compte de notre visite au musée préhistorique de Santorin qui montre les objets trouvés sur le site. À présent, après avoir parcouru les ruines de l’Ancienne Théra, il convient de parler de ce que l’on y a trouvé, et qui est montré au musée classique de Santorin.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Quel n’est pas mon étonnement de trouver, dans ce musée classique, un mortier de pierre qui relève normalement du musée préhistorique, puisqu’il provient d’Akrotiri et date du dix-septième siècle avant Jésus-Christ. D’ailleurs il y a aussi quelques grandes urnes de même provenance, et même des figurines protocycladiques en marbre remontant au troisième millénaire avant Jésus-Christ. Pourquoi ici?

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Ce cheval, ces deux figurines, le musée en dit seulement qu’elles se trouvaient dans un sanctuaire d’Aphrodite, elles sont dans une vitrine où il est seulement dit que sont rassemblés des objets provenant du cimetière de l’Ancienne Théra. Il est d’ailleurs frappant de constater l’abîme qui sépare le musée préhistorique, de présentation moderne, aérée, claire, avec des explications complètes et détaillées, des personnels aimables, prêts à répondre aux questions qui leur sont posées, qui vous accompagnent spontanément à travers les salles pour vous montrer l’objet dont il est question, et ce musée classique où nous sommes, poussiéreux, aux objets entassés, aux explications pauvres, sous la surveillance d’un personnel que l’on a l’impression de déranger.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Ce kouros archaïque provient d’une tombe de l’Ancienne Théra et date de la seconde moitié du septième siècle avant Jésus-Christ. Il est certes en mauvais état, mais je le publie parce qu’il donne une idée de la silhouette des sculptures de l’époque à Santorin.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Provenant également d’une tombe du même cimetière et datant de la même époque, ce kouros a lui aussi perdu son visage, mais il est intéressant par sa coiffure.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Il ne nous est pas dit d’où provient cette statue brisée à la taille, mais elle est de cette même seconde moitié du septième siècle avant Jésus-Christ, cela est très évident, et elle représente probablement une korè.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Présentant dans une vitrine nombre d’objets divers, l’information donnée concerne la date, seconde moitié du septième siècle avant Jésus-Christ, la matière, de la terre cuite, et l’origine, le cimetière de l’Ancienne Théra. Rien de plus. Mais il est clair que cette figurine représentait une pleureuse.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

“Statuettes de terre cuite, cimetière de l’Ancienne Théra, sixième siècle avant Jésus-Christ”, est-il dit laconiquement pour cette vitrine. Nous voilà donc un siècle plus tard que pour les objets précédents. La femme de ma première photo est allongée sur un lit de table, pour le repas funéraire. Cet oiseau à tête humaine est une sirène puisque, comme je l’ai déjà écrit ailleurs, la sirène à queue de poisson est apparue au Moyen-Âge, dans l’Antiquité c’était comme nous le voyons ici un oiseau à visage de femme. Je ne saurais dire ce que fait cet homme nu bedonnant accroupi de ma troisième photo, mais il serait plus correct qu’il aille se rhabiller! Il n’y a rien à ajouter sur le bouquetin et la grenouille de mes quatrième et cinquième photos, car ce qu’ils représentent est clair.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Ce grand lion de marbre est des alentours de 600 avant Jésus-Christ, soit le tout début du sixième siècle. Il provient de l’agora de l’Ancienne Théra.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Ces deux fragments d’assiettes du sixième siècle avant Jésus-Christ témoignent du commerce de l’époque parce que la première est d’origine corinthienne, tandis que la seconde provient d’un atelier de Rhodes. Pour la première, il est précisé qu’elle a été trouvée dans le cimetière de l’Ancienne Théra, tandis que rien n’est dit sur le lieu de découverte de la seconde.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Cette intéressante triple tasse avec cette tête zoomorphe fait l’objet de l’étonnant texte suivant concernant l’ensemble d’une vitrine: “Trouvailles du cimetière de l’ancienne Oia. Kamari. Sixième siècle avant Jésus-Christ”. Or Oia est à l’extrême pointe nord de l’île de Santorin, tandis que Kamari est sur la côte sud-est. Il n’est pas dit que les objets de la vitrine proviennent les uns d’Oia et les autres de Kamari. Cela signifie-t-il que trouvés dans le cimetière d’Oia, ils ont été confectionnés dans un atelier de Kamari?

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Nous sommes ici en présence de coupes à figures noires du troisième quart du sixième siècle avant Jésus-Christ, qui proviennent du cimetière de l’Ancienne Théra. Que représentent-elles? Le musée laisse le visiteur imaginer seul. je suppose que ces grands yeux de la première coupe sont destinés à écarter le mauvais sort (?), que sur la seconde cet homme qui combat un sanglier est sans aucun doute Héraklès en train de maîtriser le sanglier d’Érymanthe qu’il doit ramener vivant à Eurysthée, et que les hommes affrontés de la troisième ne semblent pas combattre comme des guerriers, mais plutôt comme des athlètes dans un concours de lutte sous l’œil de leurs entraîneurs.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

L’intérieur de cette coupe est décoré d’une bande représentant six navires de types différents et qui, outre leur aspect esthétique, nous renseignent sur les bateaux de cette époque, à savoir le troisième quart du sixième siècle avant Jésus-Christ. Ma photo ne laisse que difficilement deviner que les flancs extérieurs de la coupe représentent des scènes de guerre, des chars d’un côté, des hoplites de l’autre.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Nous sommes toujours dans le cimetière de l’Ancienne Théra, mais cette fois-ci ce vase n’est plus à figures noires (représentations noires sur un fond rouge), mais il est à figures rouges (représentations rouges sur un fond noir), parce que le temps a passé, nous sommes au milieu du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

 

La technique de la céramique à figure noire suppose six étapes:

– on garde à part la barbotine, c’est-à-dire l’eau qui a servi à purifier l’argile, et qui s’est saturée d’argile

– le potier façonne le vase, la coupe, l’assiette, etc.

– le peintre utilise la barbotine pour réaliser ses peintures sur l’argile fraîche

– lors d’une première cuisson à 800°, la céramique devient intégralement rouge

– la seconde cuisson se fait à 900° à l’abri de l’air. Sous l’action du monoxyde de carbone, l’oxyde ferrique est réduit en oxyde ferreux et la céramique devient intégralement noire mais les parties peintes à la barbotine se vitrifient

– enfin, au contact de l’air lors d’une troisième cuisson l’oxyde ferreux devient oxyde ferrique rouge, mais les parties vitrifiées, imperméables à l’air, restent noires.

 

Les parties qui se sont vitrifiées sont pratiquement en à-plat, sans nuances ni détails. Quand, au cinquième siècle, à Athènes, est imaginée la technique inverse, à savoir le passage du fond à la barbotine et le dessin réalisé sur les parties qui vont apparaître en rouge, le progrès esthétique va être énorme, car désormais l’artiste a la possibilité de faire apparaître tous les détails dans son dessin, le drapé des tissus, les traits du visage, etc. Si, sur les coupes ci-dessus présentées, on compare par exemple les corps des deux athlètes affrontés aux femmes de cette coupe attique à figures rouges, on se rend compte immédiatement des avantages de cette nouvelle technique sur le plan artistique.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Un beau relief, sur ce fragment de pierre tombale du cimetière de l’Ancienne Théra. La tombe date du dernier quart du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Nous faisons un grand saut dans le temps, jusqu’au premier siècle avant Jésus-Christ (mais le musée, après avoir donné cette date, ajoute un point d’interrogation entre parenthèses), pour cette tête de jeune homme qui provient du gymnase des Ptolémée, de l’Ancienne Théra.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Ici, le musée se dispense de donner une date, ce qui lui permet d’éviter tout point d’interrogation. Je ne suis pas spécialiste, mais je la verrais assez bien contemporaine de la tête de jeune homme de ma photo précédente. On nous dit que cette tête féminine représente probablement Aphrodite. Elle provient du portique royal de l’Ancienne Théra. De sa polychromie d’origine, elle a gardé beaucoup plus que des traces.

Le musée classique de Santorin. 10 avril 2014

Et enfin, encore plus tardive, cette tête de statue provenant du théâtre de l’Ancienne Théra date du premier siècle après Jésus-Christ. Il est dit qu’elle représente probablement Agrippine. Mais il y a deux Agrippine, Agrippine l’Aînée (née en 14 avant Jésus-Christ, morte en 33 après), petite-fille d’Auguste et mère de Caligula; et Agrippine la Jeune (née en 15 après Jésus-Christ et assassinée en 59), elle aussi petite-fille d’Auguste et mère de Néron, qui sera son assassin. Comme la sculpture n’est pas située au sein de ce premier siècle, toutes deux ont pu, dans la première moitié de ce siècle, avoir l’âge que porte la statue. Par le passé, les portraits étaient des types, ils ne ressemblaient pas forcément à l’original, mais à cette époque les portraits sont beaucoup plus fidèles aux modèles, même s’ils s’efforcent généralement de gommer les défauts physiques les plus marquants. J’ai compulsé mes archives pour comparer cette statue avec celles que j’avais photographiées à Rome ou ailleurs de ces deux Agrippine, et cela ne m’a apporté aucune conviction. Peut-être plutôt Agrippine la Jeune, mais je me garderai bien de rien affirmer. Et, qui qu’elle soit, cette femme est bien belle.

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Published by Thierry Jamard
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11 janvier 2017 3 11 /01 /janvier /2017 23:55
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

C’est au début du huitième siècle avant Jésus-Christ, selon certains même au milieu du neuvième siècle, que des colons sont venus s’installer sur un site élevé, à 369 mètres au-dessus du niveau de la mer, au sud-est de l’île de Santorin, comme on le voit sur la photo ci-dessus (je reproduis une photo libre de droits de la NASA prise par le satellite Landsat, où j’ai ajouté les deux cités antiques dont je parle dans mon blog, et que je n’ai modifiée que pour en faire disparaître quelques nuages).

 

Leur chef s’appelait Théras, il a donné son nom à leur ville, Théra. Nous visitons aujourd’hui cette Ancienne Théra. Ces colons étaient des Doriens, probablement originaires de Sparte. La cité s’est développée, a créé six autres agglomérations dépendant d’elle, puis à l’époque hellénistique les Ptolémée qui régnaient sur l’Égypte s’en sont rendus maîtres pour y installer une base navale, car sa position stratégique dans la mer Égée les intéressait: protection naturelle sur la colline, bon port à proximité, situation contrôlant le secteur sud-est de l’Égée. C’est à cette époque “égyptienne”, du début du troisième siècle au milieu du deuxième siècle (145) avant Jésus-Christ, que Théra a connu son plus grand essor. Plus tard, au cours du troisième siècle de notre ère, la cité a commencé à décliner, ses habitants l’ont peu à peu abandonnée après plus d’un millénaire d’existence. Quelques-uns cependant ont continué à y vivre à l’époque paléochrétienne, du quatrième au sixième siècles.

 

Certaines de ses constructions, par conséquent, étaient encore debout au huitième siècle, quand les raids des Arabes ont poussé les habitants des rivages et du port à remonter sur la colline, dans la ville ancienne, dont ils ont détruit les constructions déjà à moitié ruinées pour en réutiliser les pierres. Toutefois, lorsque des archéologues allemands ont entrepris des fouilles, de 1896 à 1902, sous la direction de Hiller von Gaertringen (nous avons vu son profil dans une rue de Santorin, voir mon article Vues de Santorin. Du 6 au 11 avril 2014), les traces laissées par la ville hellénistique puis romaine étaient encore lisibles, et le sous-sol (surtout celui des cimetières) a permis de collecter un grand nombre d’objets dont je montrerai quelques-uns dans un prochain article que j’intitulerai Le musée classique de Santorin.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

“Sur un site élevé”, disais-je. La vue des lacets de la petite route qui, aujourd’hui, y monte, donne une idée de la pente qui protégeait la ville. Sur la vue satellite, plus haut, on a pu remarquer deux lignes parallèles près de la côte est de l’île; sur ma seconde photo ci-dessus, on comprend sans doute mieux qu’il s’agit des pistes de l’aérodrome, tout près de la côte afin de profiter de l’un des rares endroits plans de Santorin.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Les premiers monuments que nous voyons en pénétrant sur le site appartiennent au sanctuaire d’Aphrodite. Assimilant leur Aphrodite à la déesse phénicienne Astarté, les Grecs de Théra ont importé ici l’usage phénicien que les femmes du temple y tissent des étoffes teintes de couleurs variées (en français, on appelle astarté un sergé fin de soie vendu un grande largeur, avec des motifs très colorés: le Goncourt 2013 Pierre Lemaitre, dans Au revoir là-haut, écrit “Elle portait, sous un manteau gris, une blouse en astarté noir drapée autour de la taille et un chapeau cloche noir également”).

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Un peu plus haut, cette toute petite église est dédiée à saint Étienne (Agios Stefanos). Elle date du huitième ou du neuvième siècle, et a été construite sur les ruines, et avec les matériaux de récupération, d’une basilique paléochrétienne du milieu du sixième siècle, détruite probablement par un tremblement de terre. En effet, refluant de la côte vers les hauteurs de la ville ancienne, les populations chrétiennes avaient besoin d’un lieu de culte mais, étant infiniment moins nombreuses qu’auparavant, il était suffisant de consacrer une église sans commune mesure avec la précédente. Cette église serait la preuve, s’il en était besoin, que Théra n’était pas déserte au huitième ou au neuvième siècle.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

La première de mes photos ci-dessus montre le pavement, laissé en place, de la basilique paléochrétienne. Sur la seconde, que j’ai prise légèrement en contrebas, je pense être dans le petit espace carré situé au milieu du côté droit du plan de la troisième photo, troisième photo qui reproduit une illustration d’un panneau explicatif placé sur le site; elle représente en noir le plan de la basilique paléochrétienne, alors que l’église actuelle est en jaune (en fait, sur le panneau, c’était du gris foncé, et une fois photographié et réduit, on ne voyait plus guère la différence, j’ai préféré ajouter de la couleur).

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Nous arrivons à ce que l’on appelle le téménos d’Artémidoros (ou, en francisant, Artémidore). L’homme portant ce nom a vécu au troisième siècle avant Jésus-Christ, c’était un proche de Ptolémée Philadelphe, pour qui il avait été chasseur d'éléphants. Il était originaire de Perga, capitale de la Pamphylie, dont les ruines se trouvent à quelque distance à l’est d’Ankara, en Turquie d’Asie (actuelle Aksu). Averti par un songe alors qu’il était déjà âgé, il se rend à Théra et s’y établit pour y prendre sa retraite. Prêtre d’Artémis, il va tourner toute son activité à fonder des sanctuaires, embellir la ville, il s’investit à fond, ce qui lui vaudra d’être deux fois couronné de feuillages d’olivier et d’être fait citoyen de Théra. Il est, sans aucun doute, le plus actif fidèle du culte égyptien; il va aussi construire, à l’autre bout de la ville, un sanctuaire de Ptolémée III.

 

Et si ce téménos (le mot désigne un espace sacré, ici un sanctuaire en plein air) porte son nom, c’est parce qu’il l’a lui-même sculpté dans la roche. Sur mes deux premières photos, on reconnaît le piédestal qui figure sur le premier dessin, vu de la droite puis de la gauche. On reconnaît aussi sur la droite du piédestal une pierre carrée et, entre le piédestal et cette pierre, une sorte de triangle brisé dans la muraille. En revanche, sur mes photos, bien sûr, on ne distingue aucune sculpture, et même au naturel il m’a fallu m’approcher de tout près pour parvenir à voir les sculptures comme celle de l’aigle de la troisième photo. Ces sculptures, je les montre sur les dessins de la quatrième et de la cinquième photos ci-dessus, qui sont des reconstitutions proposées par un panneau sur le site. La première des deux devient si petite dans les limites de mon blog que j’ajoute la photo d’un détail plus visible. Il y avait, de droite à gauche, des inscriptions gravées en l’honneur d’Hécate et de Priape, des autels des Dioscures, d’Omonia et des dieux de Samothrace, puis (ce que l’on voit sur ma dernière photo) l’aigle de Zeus Olympien, le lion d’Apollon Stéphanéphore, devant lequel ce piédestal est, en fait, le trône de la déesse Tychè, le tout suivi du dauphin de Poséidon Pélagien.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Au-dessus du dauphin, Artémidoros a gravé son propre profil dans un médaillon, le front couronné. Peut-être s’est-il un peu avantagé, peut-être a-t-il supprimé tel petit défaut, mais comme il voulait absolument être reconnu on peut penser qu’il était ressemblant. Dans l’inscription qui entoure le médaillon, il émet le vœu que son nom reste immortel pour l’éternité. Parce qu'il est absolument invisible sur mes photos, je montre ici la reproduction affichée sur le lieu.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

La topographie de la ville présente une arête étroite, ce qui fait que l’urbanisation a suivi une ligne étroite qui s’étire tout le long de cette arête. En poursuivant notre exploration du site, nous suivons donc la rue principale et nous arrivons ainsi à des maisons d’habitation.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

La conséquence de cette topographie est que les rues latérales sont en escalier, comme celle que montre ma photo. Par ailleurs, ces colonnes renversées, je ne sais pas de quel monument elles proviennent.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Nous arrivons à trois exèdres alignées. Les exèdres sont des bâtiments généralement conçus pour que l’on puisse se rencontrer, s’asseoir et discuter. Ici, à l’époque romaine (premier ou deuxième siècle après Jésus-Christ), on en a construit trois en enfilade. Elles sont situées en hauteur, on y accède par deux à quatre marches. Elles contenaient les statues des personnages éminents de la cité, de gens que l’on honorait. Les statues ne sont plus en place, mais on peut lire les noms gravés sur les bases.

 

Exèdre nord, à droite: Archis fille de Diodore et (probablement sa fille) Archis fille de Thémistocle; exèdre du milieu: Mnasikritas fils de Diodore, prêtre de Dionysos, sa femme Chairopoleia, et le frère de celle-ci Tiberius Claudius Kyreina Medon; exèdre sud, à gauche: Aristophane fils d’Eimertos et son beau-père Pantaxénos fils de Méléhippos.

 

En 1788, le vice-consul de France Louis Fauvel (1753-1838) a rapporté à Paris une statue acéphale qui est aujourd’hui au Louvre et qui avait été identifiée par les fouilleurs de l’époque comme étant Chairopoleia. Cette identification est aujourd’hui fortement mise en doute, mais de toutes façons les restaurateurs de la statue, au dix-huitième siècle, ne se sont pas souciés de cela et ils en ont fait Uranie, la muse qui préside à l’astronomie (et à l’astrologie, qui lui était intimement liée), ce qui est à l’évidence une erreur.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Le cœur de la ville grecque, c’est l’agora, une grande place dédiée au commerce (en grec moderne, agora signifie marché), mais aussi à la déambulation, aux rencontres, aux discussions, à la vie politique. Si une petite agora suffit pour une petite ville, quand la ville grandit l’agora doit grandir. C’est ainsi qu’à Théra on trouve trois agoras en enfilade, juste séparées par une différence de niveau due à la déclivité du terrain. Mais comme on le voit sur mes photos ci-dessus il ne reste pas grand-chose des constructions qui les bordaient. À l’est (ma photo), on regarde vers la mer; et la vue était complètement dégagée de ce côté-là, car même lorsque d'autres constructions existaient elles étaient situées en contrebas et ne bouchaient pas le paysage.

 

Aux usages de l’agora que j’ai énumérés s’en ajoutait un autre, c’est la pratique religieuse. Sur ces vastes espaces, divers cultes étaient pratiqués. Sur l’agora sud, qui est la plus ancienne, on honorait les dieux protecteurs de la cité (en grec, polis), à savoir Athéna Polias et Zeus Polieus, sur des autels à l’air libre, sans lien avec un temple.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Sur le flanc ouest de l’agora du milieu, au contraire, se trouvait un sanctuaire de Dionysos. Cette agora centrale et ce sanctuaire datent du tout début du troisième siècle avant Jésus-Christ, lorsque Ptolémée Ier Sôter y établit une garnison. On sait que son fils Ptolémée II est surnommé Philadelphe (“qui aime sa sœur”) parce que pour se faire reconnaître comme pharaon par les Égyptiens il a adopté la coutume de leurs pharaons qui consistait à épouser leur sœur: leur nature divine ne pouvait s’allier à une femme qui n’aurait pas été de sang divin. C’est ainsi qu’il a épousé (en secondes noces) sa sœur Arsinoé II. Il lui a fait rendre un culte divin, ainsi qu’à ses parents Ptolémée Ier et Bérénice, comme théoi synnaoi de Dionysos (dieux partageant le même sanctuaire). C’était un sanctuaire à ciel ouvert, mais plus tard, à la fin du troisième siècle ou au début du second, a été construit ici un petit temple dorique. Ce sont ses ruines que montre ma photo. Il est probable qu’à l’époque romaine le culte de l’empereur Auguste se soit substitué à celui des souverains Lagides égyptiens. S’il ne reste quasiment plus rien de ce temple ni des autres bâtiments environnants, c’est parce qu’à l’époque byzantine le site a été recouvert de maisons d’habitation qui ont puisé leurs matériaux de construction dans les bâtiments antiques.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Lorsqu’elle arrive à l’agora, la longue route qui parcourt toute la ville semble s’élargir, se fondre avec l’agora. De sorte que ce que l’on voit sur la gauche de ma première photo ci-dessus, je serais bien en peine de dire si c’est la route, ou la partie ouest de l’agora. Mais de l’autre côté, cet espace de quarante-six mètres de long sur dix mètres de large dont dix colonnes doriques supportaient un toit, c’était une stoa, c’est-à-dire un portique, espace couvert, galerie où les gens aimaient à se rendre pour se protéger du fréquent soleil ou des rares pluies. On l’appelle la stoa basilique (portique royal).

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Le portique royal est également le centre administratif de la cité, ce qui justifie son nom, puisque lui aussi date du début du troisième siècle avant Jésus-Christ, lorsque sous l’impulsion des souverains égyptiens la ville a pris son essor, mais il a été profondément remanié au deuxième siècle de notre ère, et des piédestaux ont été aménagés pour recevoir des statues, dont très probablement celles de l’empereur romain et de ses proches. Agrémenté de riches sculptures, le portique que l’on appelait aussi “la stoa de l’agora” était l’un des monuments remarquables de Théra.

 

On remarque sur le mur de la stoa deux plaques de pierre. Appelées “le serment des fondateurs”, elles évoquent le départ d’habitants de Théra pour fonder une colonie en Libye. C’est Hérodote qui nous raconte cela. Il commence avec la fondation de Théra, et continue avec la Libye. Je cite l’ensemble:

 

“Théras […], un descendant de Cadmos [le fondateur de Thèbes et trisaïeul d’Œdipe] était l'oncle maternel des fils d'Aristodèmos, Eurysthénès et Proclès. Pendant la minorité de ses neveux il avait exercé la régence à Sparte; à leur majorité les jeunes gens prirent le pouvoir et Théras, qui jugeait insupportable d'avoir à obéir après avoir goûté au plaisir de commander, annonça qu'il ne resterait pas à Lacédémone [c'est-à-dire à Sparte] et qu'il irait retrouver les gens de sa race. Or, il y avait dans l'île qu'on nomme aujourd'hui Théra (elle s'appelait auparavant Kallistè) les descendants d'un Phénicien, Membliaros […]. Ces gens habitaient l'île qu'on appelait alors Kallistè depuis huit générations avant l'arrivée de Théras. […] Et Théras partit rejoindre les descendants de Membliaros avec trois vaisseaux à tente rames, […] et l'île de Kallistè s'appelle désormais Théra, du nom du fondateur de la colonie. […] Grinnos fils d'Aisanias, descendant de Théras et roi de l'île de Théra, conduisit à Delphes une hécatombe [sacrifice de cent bœufs] offerte par sa cité; au nombre des citoyens qui l'accompagnaient se trouvait Battos […]. Au roi des Théréens, Grinnos, qui la consultait sur d'autres sujets, la Pythie répondit de fonder une ville en Libye. […] De retour chez eux, ils négligèrent l'oracle, car ils ne savaient pas où pouvait bien se trouver la Libye et n'osaient expédier une colonie en plein inconnu. Or, pendant les sept ans qui suivirent, Théra ne reçut pas une goutte de pluie et tous les arbres de l'île se desséchèrent, sauf un. Les Théréens consultèrent l'oracle et la Pythie leur rappela cette colonie à fonder en Libye. Les Théréens, qui ne voyaient pas de remède à leurs maux, envoyèrent demander en Crète si quelqu'un là-bas, Crétois ou étranger installé dans l'île, s'était déjà rendu en Libye. […] Là ils firent la connaissance d'un certain Corobios, un pêcheur de pourpre, qui leur dit avoir été entraîné par les vents jusqu'en Libye, dans une île de ce pays, Platéa. Moyennant salaire, ils le décidèrent à les accompagner à Théra. De Théra, un groupe de citoyens prit alors la mer pour aller, en petit nombre, étudier les lieux; guidés par Corobios, ils atteignirent l'île de Platéa, où ils laissèrent Corobios muni de vivres pour un certain nombre de mois, tandis qu'eux-mêmes revenaient au plus vite présenter leur rapport à leurs concitoyens. Comme ils furent absents plus longtemps qu'ils ne l'avaient prévu, Corobios se trouva réduit au dénuement le plus complet. Sur ces entrefaites, un navire samien qui se rendait en Égypte […] fut poussé sur l'île. Corobios conta son histoire aux Samiens, qui lui laissèrent des vivres pour un an; eux-mêmes reprirent le large pour gagner l'Égypte […]. Quand les Théréens regagnèrent Théra après avoir laissé Corobios à Platéa, ils annoncèrent qu'ils avaient établi une colonie dans une île de la côte libyenne. La cité résolut que dans chaque famille un frère sur deux partirait, désigné par le sort, et que chacun de ses districts (il y en avait sept) fournirait un certain nombre de colons, avec Battos pour chef et pour roi. Ils firent ainsi partir pour Platéa deux vaisseaux à cinquante rames”.

 

Ces colons devaient s’engager par serment à ne jamais revenir dans leur mère patrie, afin d’assurer l’avenir de la colonie même si les conditions de vie n’y étaient pas bonnes, car à peine créée elle aurait été désertée par ses fondateurs. Tel est le sens de ce serment des fondateurs.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Mais je parlais tout à l’heure de la rue principale qui parcourt toute la ville dans sa longueur, et d’ailleurs je décris le site en la suivant. Il convient quand même de la montrer, cette rue. Et puisqu’elle court sur la crête, les rues adjacentes sont en forte pente, ce qui justifie qu’elles soient en escaliers.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

En suivant toujours la rue principale en direction du sud, après l’agora je trouve sur ma gauche le théâtre, qui offrait environ mille cinq cents places. C’est relativement peu en comparaison d’autres théâtres grecs, c’est beaucoup eu égard à la population de Théra. Cela signifie qu’il a été conçu pour que puissent assister aux représentations des spectateurs de toute l’île, ou même d’îles voisines, et non pas seulement les citoyens de Théra. Comme on peut le voir sur mes photos, il est situé en contrebas pour utiliser la pente du terrain pour ses gradins, mais il est bien mal conservé. Rien de comparable avec le théâtre d’Épidaure ou avec celui de Delphes, mais il en reste pourtant assez pour qu’on l’identifie sans peine. Le déchiffrement de l’épigraphie a fait savoir aux archéologues qu’il était également utilisé comme bouleutérion, c’est-à-dire comme salle de délibérations. Avant sa construction au deuxième siècle avant Jésus-Christ, il existait à cet emplacement, semble-t-il, une structure rudimentaire pour les assemblées. À l’époque romaine, au premier siècle après Jésus-Christ, a été construite une scène avec proscenium à la manière romaine, et avec des statues de la famille impériale. Au-dessous a été aménagée une vaste citerne destinée à recueillir les eaux pluviales. L’avouerai-je? Je ne suis pas sûr que ce soit ce que représente ma dernière photo ci-dessus… Je le suppose, seulement…

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Si l’on se dirige de l’autre côté de la rue, vers la droite, on arrive à un complexe comprenant l’établissement des basilistes. Ceux que l’on appelle basilistes sont des membres d’une association dédiée au culte des Ptolémée et constituée d’hommes de la garnison installée là par les pharaons lagides. Mais surtout il y a le sanctuaire d’Apollon Pythios, auquel s’est ajouté un culte des Dioscures. Hélas, les matériaux du temple ont été utilisés pour construire, probablement au sixième siècle, une basilique chrétienne à trois nefs et à double narthex.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Si les basilistes se sont installés là, c’est parce qu’ils étaient à proximité du sanctuaire des dieux égyptiens créé là dans la première moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ, à peine quelques décennies après que les Ptolémée ont mis la main sur l’île. Ce sont essentiellement les soldats de leur très nombreuse garnison (qui, avec les Égyptiens, comptait des Grecs et des Macédoniens) qui ont apporté avec eux les dieux Isis, Anubis et Sérapis. En effet, ce troisième siècle avant notre ère est très perméable à l’introduction de nouveaux dieux dans le panthéon grec. Il ne s’agit absolument pas de “conversion” comme dans une religion monothéiste, où il faut bien abandonner son (ou ses) dieu(x) pour adopter celui, unique, de la nouvelle religion, ce n’est qu’une adjonction et, parfois, une simple assimilation. Un exemple d’assimilation: Hérodote écrit au sujet des Scythes “Hestia s’appelle chez eux Tabiti; Zeus (d’un nom très juste à mon avis) Papaios; Gaia, Api; Apollon, Oitosyros; Aphrodite céleste, Argimpasa; et Poséidon, Thagimasadas”. J’ajouterai que les Romains ont, eux, assimilé leur Vénus à Aphrodite, leur Mercure à Hermès, leur Minerve à Athéna, etc., etc. Les niches que l’on voit dans la paroi rocheuse étaient destinées à recevoir des stèles en offrandes votives, tandis que les statues de culte de la triade étaient situées de l’autre côté.

 

Par une inscription, cet Artémidoros dont nous avons vu le téménos tout à l’heure commémore la dédicace qu'il fait à la triade égyptienne de plusieurs constructions, mais comme je viens de le dire le sanctuaire lui est antérieur, sans doute antérieur à 270 avant Jésus-Christ, parce qu’une autre inscription se réfère à Arsinoé Philadelphe, qui a vécu de 316 à 270. Par ailleurs, nulle part il n’a été trouvé d’indice qu’un toit ait couvert ce sanctuaire. Or les sanctuaires grecs sont généralement couverts, de même que les sanctuaires égyptiens, seul le culte solaire pouvant être pratiqué en plein air. Or la dédicace d’Artémidoros dit qu’il a restauré “la poutre et le toit”, ce qui amène à penser qu’il existait deux sanctuaires des dieux égyptiens.

 

J’ai parlé de la triade Isis, Anubis, Sérapis; peut-être d’autres dieux leur étaient-ils adjoints, Harpocrate ou Osiris par exemple (une dédicace du troisième siècle s’adresse “à Sérapis, à Isis et aux autres dieux”, autres dieux au pluriel. Mais c’est Isis qui était, à Théra, l’objet de la plus grande dévotion. Sous quelle forme était-elle vénérée, on ne le sait; toutefois on a trouvé une statuette de terre cuite portant le nœud caractéristique d’Isis, mais ornée de nombreux bijoux et portant des couronnes superposées, ce qui ferait penser à une Isis Aphrodite.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Un peu partout nous trouvons des maisons d’habitation, plutôt riches du côté de l’agora, et surtout celles qui étaient en contrebas, avec vue imprenable sur la mer généralement dévolues à la garnison égyptienne, plus modestes sur les pentes de l’autre côté. Nous voyons ici une maison de plan traditionnel grec, organisée autour d’une cour centrale servant de puits de lumière et d’aération, car les murs extérieurs n’étaient percés d’aucune fenêtre. De l’entrée, on suivait un vestibule pour accéder à cette cour au centre de laquelle se trouvait un petit autel domestique. Sous la surface du sol il y avait une citerne, ainsi que l’écoulement des eaux usées. Les maisons de ce type sont hellénistiques, mais celle que nous voyons ici a été utilisée pendant longtemps, et sa structure a été modifiée au cours des siècles, comme l’indiquent certains murs plus récents et des ouvertures pratiquées après coup.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Ailleurs, nous pouvons voir des maisons construites à l’époque romaine impériale, comme sur mes photos ci-dessus. Celle-ci a été nommée Villa de la Tychè par les archéologues, parce qu’ils y ont trouvé, au pied d’une niche, les fragments de la statue d’une Tychè (que les Romains appellent Fortuna). Elle est accolée à l’agora, ce qui à première vue ferait penser à un bâtiment officiel, mais il semble bien, en examinant son plan et ce qui y a été trouvé, qu’il s’agisse d’une maison d’habitation. Et ici, le plan est celui d’une villa romaine. L’atrium comporte un impluvium, c’est-à-dire qu'il comporte tout autour des toits aux pentes convergeant vers le centre pour que les eaux de pluie, arrivant au sol, tombent dans une conduite les menant à une citerne souterraine. Le long de l’un des murs, un escalier encore intact avec son palier (visible sur ma première photo) menait à un étage.

L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014
L’Ancienne Théra à Santorin. Mercredi 9 avril 2014

Et puis il n’est pas de ville romaine sans des bains. À l’époque hellénistique, il y avait déjà là un édifice public d’usage indéterminé, qui a profondément été modifié à l’époque romaine, au milieu du deuxième siècle après Jésus-Christ, avec des bains construits aux frais d’un personnage de marque, citoyen de Théra, T. Flavius Kleitosthénès Claudianus. Des latrines y sont accolées, avec accès extérieur, ce qui signifie qu’elles étaient publiques et n’étaient pas réservées aux utilisateurs des bains. Quant aux bains, dont les dimensions modestes laisseraient penser qu’ils étaient privés, on sait qu’il n’en est rien et qu’ils étaient publics parce qu’ils se trouvent au bout de l’agora, avec accès par le Portique Royal.

 

Avant de terminer, un mot au sujet du nom que je viens de citer. Flavius, Claudianus, sont typiquement latins, ce qui laisse penser que le prénom, qui plus est abrégé à la manière romaine, devait être Titus. Reste que Kleitosthénès, C’est-à-dire Clitosthène, est typiquement grec. C’était donc un Grec citoyen romain. Et je ne peux résister à commenter brièvement ce Claudianus. En latin ancien, la double voyelle AU se prononçait A-OU, puis elle a évolué vers AW, avant de se prononcer simplement O, comme c’est resté en français. L’évolution de la prononciation, comme celle de la syntaxe, n’est jamais le fait des lettrés du pays, qui sont culturellement conservateurs, ce sont soit les étrangers qui prononcent la langue locale avec leur accent, et ont tendance à commettre des fautes de grammaire sous l’influence de leur langue maternelle, soit les gens peu instruits. Cela se constate dans tous les pays et dans tous les temps. Les gens peu instruits, donc les petits artisans, les paysans, bref les électeurs du parti populaire à Rome. On se rappelle que Georges Marchais, qui était loin d’être un sot, commettait –volontairement j’en suis sûr– d’énormes fautes de français en guise de gros clins d’œil à son électorat ouvrier. Et pour preuve que le AU était déjà prononcé O par le peuple à l’époque de Cicéron et de Jules César (milieu du premier siècle avant Jésus-Christ), le candidat qu’aujourd’hui nous dirions “de gauche”, qui s’appelait Claudius, écrivait son nom Clodius (c'est celui qui avait été assassiné par le représentant de l’aristocratie, Milon, défendu par Cicéron dans le Pro Milone). Dans ces bains romains de Théra, nous sommes environ deux siècles plus tard, lorsque toutes les catégories de la population ont finalement adopté la nouvelle prononciation en O, et ce Grec romanisé écrit son nom “à l’ancienne”, ce dont je conclus qu’il voulait manifester sa haute catégorie culturelle et sociale.

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Published by Thierry Jamard
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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 23:55

Dans mon article Santorin, daté du 19 au 21 septembre 2011, j’avais déjà montré quelques objets des collections de ce musée, mais parlant dans un même article de la géologie et de la géographie physique de l’île, de son histoire, de ses paysages, de son tourisme, de ses deux musées, je ne m’étais étendu sur aucun de ces sujets. Il convenait donc aujourd’hui de refaire une visite de ce musée, et d’en rendre compte ici.

 

Préhistorique, cela veut dire antérieur à l’histoire, c’est évident. Mais dans la conscience, le mot évoque une époque où l’humanité était dans les langes, où les hommes chassaient le mammouth, traînaient les femmes par les cheveux et dessinaient sur les parois des cavernes. Or ce que l’on appelle l’histoire, ce sont les événements et les faits de société consignés par écrit. Tout ce qui est antérieur aux relations écrites, voire aux écrits déchiffrés, est donc préhistorique. Quand, au dix-septième siècle avant Jésus-Christ, l’explosion du volcan de Santorin a enseveli sous ses cendres une civilisation extrêmement avancée et raffinée, cette civilisation n’a laissé que des écrits de linéaire A non déchiffré à ce jour: c’est donc de la préhistoire, et tout ce qui provient du site d’Akrotiri (voir mon article Le site d’Akrotiri à Santorin. Mardi 8 avril 2014) relève de ce musée où nous sommes.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

La situation de Santorin sur une faille a provoqué bien des catastrophes sismiques, et pas seulement celle qui a définitivement mis fin à la civilisation d’Akrotiri. À chaque fois, la ville se reconstruisait sur les ruines de celle qui l’avait précédée. C’est ainsi que les archéologues ont pu trouver ces deux statuettes de marbre.

 

Celle de gauche est datée du cycladique I / II, vers 2800-2700 avant Jésus-Christ, et elle est dite de type Plastiras. Ne connaissant rien aux différents types de statuettes cycladiques, j’indique ici ce que je lis sur la notice à l’intention de qui verra les différences de style…

 

Celle de droite, dite de style Spedos, est plus récente, ou du moins située dans une fourchette beaucoup plus large du cycladique II, soit 2700-2300.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Même si le sol d’Athènes, par exemple, regorge de vestiges antiques, même si à chaque coup de pioche pour construire quelque chose de nouveau, on risque de tombes sur un fragment de mur antique, sur une canalisation, sur une poterie, sur une monnaie, les marques des dix-neuvième au vingt-et-unième siècles y sont de loin les plus nombreuses. Cela explique pourquoi les archéologues, à Akrotiri, ont trouvé relativement peu de vestiges antérieurs à la première catastrophe du dix-septième siècle avant Jésus-Christ, presque tout datant de ce dix-septième siècle, entre le premier tremblement de terre et l’explosion qui a mis une fin définitive à la vie de la cité. Je n’aurai donc pas à le répéter pour chaque objet, à partir d’ici tout ce que je vais décrire dans le présent article date du dix-septième siècle.

 

On sait que les Mycéniens, à partir du seizième siècle, aussi bien à Mycènes et à Tirynthe qu’à Thèbes ou en Crète, ont utilisé le linéaire B, une écriture syllabique déchiffrée dans les années 1950, et révélant que ces signes étaient du grec. En revanche, le linéaire A, celui de ces tablettes d’Akrotiri que montrent mes photos, n’est toujours pas déchiffré.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Ces sceaux proviennent d’Akrotiri. Les deux premiers, en haut, sont en pierre, celui du bas est en terre cuite. À droite, le musée l’a reproduit en plâtre, afin que l’on distingue mieux ce qu’il représente, le bras du cocher, les rênes, le train arrière du cheval et sa queue. Il est clair qu’il ne s’agit nullement de l’empreinte du sceau, puisqu’il est dans les deux cas en relief convexe.

 

Le fabricant d’une jarre pouvait la marquer de son sceau avant de la cuire, mais ici la plupart étaient frappés sur un petit morceau de terre cuite attaché par une ficelle à l’objet ou au récipient. C’était peut-être pour en marquer le propriétaire, ou plus probablement pour indiquer la nature ou l’origine du produit qui y était enfermé: l’équivalent de l’étiquette sur nos boîtes de conserve.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Ceci, c’est une collection de poids de plomb de différentes formes, de différents types. La grande quantité de poids trouvés à Akrotiri, de quelques grammes jusqu’à quinze kilos, prouve d’une part que le commerce était très actif dans la cité, mais aussi et surtout que les habitants avaient adopté le système de poids de la Crète voisine avec des multiples d’une même unité.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Qui dit poids dit aussi instrument pour les utiliser. Il a été retrouvé non pas une balance complète, mais des plateaux de bronze qui, vu leur position à côté de poids, ne peuvent être que les plateaux d'une balance. Il n’est pas fait allusion au reste de la balance. Je me demande si le pied et le fléau n’étaient pas faits de bois, et si les plateaux n’étaient pas suspendus par des ficelles, tous matériaux périssables qui ont disparu alors que les plateaux, seuls éléments métalliques avec les poids, ont subsisté. Simple supposition…

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Autre instrument technique, la scie. Ci-dessus, une lame de scie en bronze. Pour que l’on voie mieux la finesse des dents, j’en ai fait une photo en gros plan. Pour couper les arbres on utilise une hache, qui est un outil moins sophistiqué, pour faire les planches utilisées dans la confection de meubles j’imaginais des scies avec des dents plus grossières, et celle que nous voyons dans ce musée permet de réaliser de vrais travaux d’ébénisterie.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Ce que nous voyons ici est une paire de chenets. Parce que leur dos est creusé de petites encoches à distance régulière, le musée a supposé qu’ils étaient destinés à recevoir des brochettes. On voit que, même s’ils étaient utilisés pour la cuisine, leur face en forme d’animal ne négligeait pas l’esthétique. Par ailleurs, ils sont lourds et, pour en faciliter le transport, ils sont munis de poignées.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Comment appeler cet objet de bronze? Une cuillère? Une louche? De toutes façons, il n’est pas destiné à la table, ni à la cuisine, c’est un brûle-encens. Là encore, aucune explication supplémentaire n’est donnée, laissant au visiteur le soin d’imaginer ce qu’il veut. Or on imagine un brûle-parfum posé sur un support, non pas porté à la main au bout d’un manche, et uniquement porté par ce manche parce que, dépourvu de pieds, ce foyer métallique brûlerait le meuble sur lequel il serait posé. Ce qui m’amène à imaginer que, peut-être, cet encens était destiné à brûler lors de cérémonies religieuses au cours desquelles il était porté dans des processions.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Revenons à la cuisine avec cette poêle, ou cette sauteuse de bronze. En grec, le musée dit seulement ταψί, c’est-à-dire un plat, sans autre précision, tandis que dans la traduction anglaise il dit baking pan, et donc plat à four. Et moi, en regardant bien cet ustensile de cuisine, je ne saurais dire s’il est plus destiné au four ou au feu ouvert. Sans doute est-il polyvalent.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Quelques poteries, à présent. La plupart de celles qui ont été trouvées à Akrotiri étaient intactes, et là où elles étaient lorsque les cendres du volcan sont venues les recouvrir. On peut ainsi assez aisément comprendre quel était l’usage de chacune d’entre elles, utilitaire ou rituel. Toutefois, certains ustensiles pouvaient avoir ce double usage, selon les circonstances. Les deux premières poteries que je présente ici sont rituelles. Le rite le plus fréquent nécessitait en effet un récipient pour liquides, puisqu’il consistait en libations.

 

La troisième des poteries que je présente, avec son double corps décoré de dauphins mais sa seule bouche est une passoire, paraît-il. Dans ces conditions, le filtre doit être amovible, parce que sinon je ne vois pas bien quelle peut être son efficacité. Je n’ai pas pu, derrière la vitre, me pencher au-dessus de la bouche pour voir comment est l’intérieur.

 

Une notice intéressante explique que les ustensiles destinés à un usage domestique répondent à trois besoins différents: la préparation, le service et le stockage. Concernant le stockage, nous avons vu tout à l’heure qu’un sceau pouvait indiquer le contenu d’un récipient, mais dans mon article sur Le site d’Akrotiri évoqué plus haut nous avons vu une jarre décorée de plantes aquatiques, et j’avais alors expliqué que cela signifiait sans doute qu’elle avait contenu une réserve d’eau douce.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Les mesures de poids et de volume, communs avec ceux de Crète, sont déjà une preuve de l’intensité des échanges avec la grande île, mais en outre on a trouvé à Akrotiri un bon nombre d’objets importés, comme cette grande jarre peinte originaire de Cnossos ou de l’est de la Crète, ou encore ce vase de pierre typiquement minoen. Environ 15% de la vaisselle d’Akrotiri provient de Crète, la production locale représentant la presque totalité des 85% restants, seuls quelques rares éléments provenant du Dodécanèse, de Grèce continentale, d’Asie mineure, de Syrie, d’autres Cyclades, de Chypre. Les productions locales utilisaient des matériaux de moindre qualité, ce qui donnait des poteries plus épaisses et moins brillantes que celles qui étaient importées de Crète, elles étaient donc moins prisées même lorsque les artisans locaux s’efforçaient de copier les modèles crétois. Le musée dit que c’est bien là une marque de la mentalité de parvenus qui règne à Akrotiri.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Je n’ai pas pu déposer auprès de cette petite aiguière un quelconque objet dont la taille est connue pour en donner l’échelle, mais cet objet de bronze est un vase miniature.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Il est dit que ce calice de marbre blanc a été trouvé à Akrotiri, mais il n’est pas dit d’où il provient. La forme en calice est traditionnelle en Crète pour les libations, et je sais que cette forme a été adoptée à Akrotiri, aussi est-il sans doute difficile de dire si le vase est originaire de Crète, ou s’il n’est qu’une copie du style en usage chez les voisins crétois. Seule, peut-être, pourrait donner une indication l’analyse du marbre pour savoir où se trouve la carrière dont il a été extrait.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014
Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Malgré les apparences, nous n’avons pas quitté le domaine des récipients, parce que mes deux photos ci-dessus représentent des rhytons destinés à un usage rituel pour des libations. Ni sur le taureau de ma première photo, ni sur la tête de lionne de ma seconde photo, je ne vois l’ouverture par laquelle on remplissait le rhyton; quant à l’ouverture par laquelle le liquide (le vin) s’écoulait, je vois bien un tout petit trou dans la gueule de la lionne, mais absolument rien dans le taureau. Pourtant l’étiquette du musée ne laisse aucun doute sur la nature de ces deux intéressants objets. Je suis tout particulièrement séduit par la tête de la lionne.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Le musée présente aussi quelques objets en faïence élaborés à Akrotiri, comme cette fleur dont on ne dit pas si elle était uniquement décorative, ou si elle avait un usage que je serais bien en peine de déterminer.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

Et puis il y a ces fameuses fresques, si merveilleuses. L’explosion du volcan date de la fin du dix-septième siècle, mais au milieu du siècle il y avait déjà eu un tremblement de terre destructeur, et la ville s’était reconstruite. Certains murs étaient restés debout, ce qui fait que les archéologues ont parfois trouvé, sur des murs anciens, des fresques du début du dix-septième siècle. C’est le cas de ce fragment qui représente de l’osier. Ainsi on a la preuve que deux, voire trois générations d’artistes ont perfectionné leur technique de la fresque monumentale pour orner les demeures. C’est aussi la preuve que les habitants d’Akrotiri avaient, dès le début de ce siècle ou même un peu avant, le goût de cet habillage des murs de leurs demeures.

Le musée préhistorique de Santorin. 10 avril 2014

En revanche, cette fresque date de la dernière période d’Akrotiri. Cet homme aux traits africains face à un palmier, et avec une grosse boucle d’oreille en or, est représenté au tiers de la taille humaine, ce qui en est le seul exemple à Akrotiri, mais correspond au standard crétois.

 

Il y a quelques autres superbes fresques exposées dans le musée, mais entre les fragments épars qui en ont été récupérés, des dessinateurs ont très largement suppléé aux vides, ce qui en fait des œuvres dont la part supposée est plus importante que la part originale. Je préfère ne pas les publier ici, quoiqu’elles soient de toute beauté, et tellement significatives d’une civilisation qui, la technicité mise à part, n’a rien à envier à la nôtre quoiqu’elle la précède de trois mille sept cents ans.

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