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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 23:55
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Les Cabires, nous les avons déjà vus à Samothrace. Je dis leur nom, je ne devrais pas, c’est interdit, ils pourraient se venger. En général, afin d’éviter ce sacrilège, on les appelle les Grands Dieux. Selon les légendes, Héphaïstos, le dieu de Limnos, est généralement considéré comme le fils de Zeus et de sa femme Héra, et comme le père des Cabires, qui sont selon les traditions au nombre de trois, quatre ou sept, et qui sont honorés d’un culte à mystères. Aussi ne sait-on quasiment rien de ce culte, sans compter qu’ils n’apparaissent dans aucune légende qui leur soit associée. Mais ils ont ici, à Limnos, leur sanctuaire.

 

Ce que l’on sait, c’est qu’il s’agissait d’un culte chthonien, car on a retrouvé des serpents de terre cuite. Diverses hypothèses ont été avancées par les chercheurs, j’ai lu beaucoup de rapports, mais chacun échafaude sa théorie, après avoir consciencieusement démontré que les autres théories étaient fausses.

 

La pièce de monnaie ci-dessus, qui est dédiée aux Grands Dieux, et par conséquent doit en représenter un, je l’ai photographiée au musée numismatique d’Athènes en octobre 2013. Il est dit qu’elle date du second siècle de notre ère, et provient de Thessalonique où, à ma connaissance, il n’y avait pas de sanctuaire des Grands Dieux. Si, donc, la ville a frappé des pièces à leur effigie, c’était en référence à l’un des sanctuaires proches, c’est-à-dire celui de Samothrace ou celui de Limnos. Mais ces dieux protégeaient les marins, et Thessalonique était (et est encore) un grand port. C’est pourquoi les marins constituaient l’essentiel des effectifs des initiés aux mystères.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Les ruines archéologiques du sanctuaire se situent dans un site d’une beauté à couper le souffle. Rien que pour cela, il vaut la visite. Mais je suis bien en peine de commenter ce que nous voyons. En effet, les guides et les dépliants touristiques se contentent d’évoquer l’existence du site. Et encore, certains l’ignorent totalement. Sur place ou dans les librairies, on ne vend aucun document à son sujet, livre, fascicule, rien. Le ministère de la culture grec publie un site Internet fort bien fait, en grec et en anglais. Son adresse en anglais: http://odysseus.culture.gr/index_en.html et je l’ai bien sûr consulté. Dans l’onglet “sites archéologiques” (il faut de nouveau réclamer la langue anglaise), on clique sur la rubrique “index alphabétique”, puis sur la lettre L. Ni à Limnos, ni à Lemnos on ne trouve le moindre site… Alors cliquons sur la lettre C ou sur la lettre K pour les Cabires. Il y a bien un Kabireion, sanctuaire des Cabires, mais il est à Thèbes. Alors si même le ministère de la culture ignore celui de Limnos… Et si je veux aller prier les Grands Dieux avant une traversée par mer? C’est le ministère de la culture et des cultes!

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Je suis donc réduit à montrer quelques vues du sanctuaire sans pouvoir rien en commenter. Ce que je sais, c’est qu’il y avait essentiellement deux espaces différents, et nous avons vu tout à l’heure une ligne de colonnes qui appartenait à l’un d’entre eux. Ici, quelques vues de détails, dont je ne sais pas ce qu’ils représentent. Sur la seconde photo ci-dessus, on distingue au milieu un petit panonceau bleu. Ah, enfin une explication? Nenni! C’est simplement pour interdire l’accès.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Et encore cet espace du sanctuaire, avant de passer à autre chose. Il serait pourtant intéressant de savoir à quoi pouvaient servir ces deux petites niches et cette zone plus étroite, surélevée de deux marches.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Dans mon premier article sur cette île, que j’ai intitulé Limnos, faisons connaissance, j’ai très brièvement évoqué Philoctète, qui utilise la terre miraculeuse de Limnos pour soigner sa blessure. Le moment est venu de raconter cette histoire. Mais comme, dans son Télémaque, Fénelon raconte l’histoire de Philoctète en s’inspirant de très près des sources grecques, parfois même en en livrant presque une traduction mot à mot, en voici de très larges extraits. Notons seulement que, selon une vieille coutume qui perdurera jusqu’au milieu du vingtième siècle, voire parfois plus tard, Fénelon “traduit” les noms des dieux grecs en leur équivalent chez les Romains. Ainsi Héraklès devient Hercule, et Asclépios devient Esculape:

 

Héraklès brûle dans la tunique de Nessos: “De l'autre main il tâchait en vain d'arracher de dessus son dos la fatale tunique; elle s'était collée sur sa peau, et comme incorporée à ses membres. À mesure qu'il la déchirait, il déchirait aussi sa peau et sa chair; son sang ruisselait et trem­pait la terre”.

Héraklès s’adresse alors à Philoctète: “Où es-tu donc, ô mon cher Philoctète! Philoctète, la seule espé­rance qui me reste ici-bas? À ces mots, je me hâte de courir vers lui; il me tend les bras, et veut m'embrasser; mais il se retient, dans la crainte d'allumer dans mon sein le feu cruel dont il est lui-même brûlé. Hélas! dit-il, cette consolation même ne m'est plus permise. En parlant ainsi, il as­semble tous ces arbres qu'il vient d'abattre; il en fait un bûcher sur le sommet de la montagne; il monte tran­quillement sur le bûcher; il étend la peau du lion de Némée, qui avait si longtemps couvert ses épaules lors­qu'il allait d'un bout de la terre à l'autre abattre les monstres, et délivrer les malheureux; il s'appuie sur sa massue, et il m'ordonne d'allumer le feu du bûcher. Mes mains, tremblantes et saisies d'horreur, ne purent lui refuser ce cruel office”.

Héraklès: “Je te laisse ce que j'ai de plus précieux sur la terre, ces flèches trempées dans le sang de l'hydre de Lerne. Tu sais que les bles­sures qu'elles font sont incurables; par elles tu seras invincible, comme je l'ai été, et aucun mortel n'osera combattre contre toi. Souviens-toi que je meurs fidèle à notre amitié, et n'oublie jamais combien tu m'as été cher. Mais, s'il est vrai que tu sois touché de mes maux, tu peux me donner une dernière consolation; promets-moi de ne découvrir jamais à aucun mortel ni ma mort ni le lieu où tu auras caché mes cendres”.

Partant pour Troie, Ulysse souhaite disposer des armes invincibles d’Héraklès et, sachant l’amitié qui lie Héraklès et Philoctète, il tâche d’arracher à ce dernier le secret de la tombe où peuvent être dissimulées ces armes: “Il ne put jamais néanmoins m'arracher le secret de la mort d'Hercule, que j'avais juré de ne dire jamais; mais il ne doutait point qu'il ne fût mort, et il me pressait de lui décou­vrir le 1ieu où j'avais caché ses cendres. Hélas! j'eus horreur de faire un parjure, en lui disant un secret que j'avais promis aux dieux de ne dire ja­mais; mais j'eus la faiblesse d'éluder mon serment, n'osant le violer; les dieux m'en ont puni: je frappai du pied la terre à l'endroit où j'avais mis les cendres d'Hercule. Ensuite j'allai joindre les rois ligués, qui me reçurent avec la même joie qu'ils auraient reçu Hercule même. Comme je passais dans l'île de Lemnos, je voulus montrer à tous les Grecs ce que mes flèches pouvaient faire. Me préparant à percer un daim qui s'élançait dans un bois, je laissai, par mégarde, tomber la flèche de l'arc sur mon pied, et elle me fit une bles­sure que je ressens encore. Aussitôt j'éprouvai les mê­mes douleurs qu'Hercule avait souffertes; je remplissais nuit et jour l'île de mes cris: un sang noir et corrompu, coulant de ma plaie, infectait l'air, et répandait dans le camp des Grecs une puanteur capable de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute l'armée eut horreur de me voir dans cette extrémité; chacun conclut que c'était un supplice qui m'était envoyé par les justes dieux. Ulysse, qui m'avait engagé dans cette guerre, fut le premier à m'abandonner”.

Les Grecs partent, laissant Philoctète seul à Limnos: “Je demeurai, presque pendant tout le siège de Troie, seul, sans secours, sans espérance, sans soulagement, livré à d'horribles douleurs, dans cette île déserte et sauvage, où je n'entendais que le bruit des vagues de la mer qui se brisaient contre les rochers. Je trouvai, au milieu de cette solitude, une caverne vide dans un rocher qui élevait vers le ciel deux pointes semblables à deux têtes”.

Près de dix ans, donc, ont passé. Durant la guerre, Achille est mort, Patrocle est mort, Ajax fils de Télamon est mort… Décidément, les Grecs ont besoin des armes d’Héraklès. Ulysse accompagné de Néoptolème, le fils d’Achille, se rendent enfin à Limnos auprès de Philoctète: “Cependant Néoptolème me disait: Sachez que le divin Hélénus, fils de Priam, étant sorti de la ville de Troie par l'ordre et par l'inspiration des dieux, nous a dévoilé l'avenir. La malheureuse Troie tombera, elle ne peut tomber qu'après qu'elle aura été attaquée par celui qui tient les flèches d'Hercule: cet homme ne peut guérir que quand il sera devant les murailles de Troie; les enfants d'Esculape le guériront”.

Philoctète hésite. Il n’a nulle envie de suivre cet Ulysse qu’il exècre parce qu’il l’a abandonné seul sur cette île. Mais Héraklès lui apparaît et lui demande de partir. Alors finalement Philoctète prend la décision: “Ô jour heureux, douce lumière, tu te montres enfin, après tant d'années! Je t'obéis, je pars après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre! adieu, nymphes de ces prés humides! Je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer. Adieu, rivage, où tant de fois j'ai souffert des injures de l'air! Adieu, promontoire, où Écho répéta tant de fois mes gémissements! Adieu, douces fontaines, qui me fûtes si amères! Adieu, ô terre de Lemnos! laisse-moi partir heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis”.

 

Telle est la version que Fénelon a reprise. Mais dans le deuxième chant de l’Iliade, aux vers 718 et suivants, on peut lire: “Les hommes de Méthonè, de Thaumakia, de Mélibœa et de la rocailleuse Olizôn, avaient pour chef Philoctète qui excelle au tir à l’arc, sur sept vaisseaux. […] Et lui, dans une île, il était couché, en proie à de grandes douleurs, dans la divine Lemnos où l’avaient laissé les fils des Achéens, souffrant de la mauvaise blessure d’un redoutable serpent d’eau”.

 

Et de même, dans la célèbre tragédie de Sophocle, vers 266-268: “…souffrant d’un mal horrible, déchiré de la morsure horrible de la vipère homicide”.

 

Le bas-relief de marbre, sur ma photo, est daté d’avant le milieu du deuxième siècle après Jésus-Christ; je l’ai photographié en octobre 2011 au musée archéologique de Vravrona (Brauron), en Attique, mais je ne l’avais pas publié à l’époque: cf. mon article Brauron (Vravrona). Jeudi 13 octobre 2011. Cet homme qui gît sur le sol de la caverne, c’est bien sûr Philoctète. La notice du musée dit qu’il est à Limnos “according to the version of the tragic poet Euripides”, selon la version du poète tragique Euripide. Il est vrai qu’Euripide a écrit un Philoctète, mais la pièce est perdue, on n’en possède que de très courts fragments. C’est évidemment le Philoctète de Sophocle auquel cette notice veut faire allusion. Ensuite, il est dit que “Philoctète, plutôt âgé et malade, est représenté appuyé dans une grotte. En arrière-plan, derrière l’entrée de la grotte, deux têtes d’hommes sont visibles. La première, avec une barbe épaisse et un pilos [bonnet de feutre] conique est identifié à Ulysse. L’autre, probablement Diomède, avec des cheveux épais et bouclés et une barbe, dépossède Philoctète de son arc et de son carquois”. C’est bien, de le voir représenté dans sa grotte, mais à présent il nous faut aller voir sa grotte, qui est juste au-dessous du sanctuaire des Grands Dieux.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Quoi? C’est interdit? Il est interdit de descendre vers la grotte de Philoctète parce que le sentier est dangereux, est-il dit en grec, et répété en anglais. En-dessous, un autre panneau, rédigé seulement en grec, dit qu’il est “interdit d’accéder à la grotte de Philoctète, en raison de la dangerosité due à la chute de roches”. Mais pendant dix ans, chaque jour pour aller chasser ou pour rapporter de l’eau douce, Philoctète a emprunté ce sentier. Alors malgré les risques de nous prendre un rocher sur le crâne, nous sommes descendus voir.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

En dehors des possibles chutes de rochers, le chemin n’est certes pas plat et bien entretenu, mais il n’est guère difficile. Les cailloux roulent un peu sous les pieds, on distingue des velléités de tailler des marches ici ou là, mais la descente s’effectue sans encombres.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014
Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Ainsi, c’est donc dans cette grotte aujourd’hui occupée par la mer que, selon la tradition, le héros de l'Iliade aurait passé les dix années qu’a duré la Guerre de Troie. Beaucoup d’éléments laissent penser, aujourd’hui, que vers le treizième ou le douzième siècle avant Jésus-Christ une guerre a mis fin par le feu à la ville de Troie. Des textes en linéaire B citent des noms qui ressemblent à ceux de héros d’Homère, tels que celui d’Agamemnon. Par conséquent, sans doute y a-t-il un fond de vérité dans l’épopée de l'Iliade. Mais de là à tout prendre à la lettre, il y a une marge, une très large marge. Peut-être Philoctète a-t-il été inventé pour représenter les personnes soignées d’une morsure venimeuse avec de la terre de Limnos.

Les Cabires et Philoctète à Limnos. Les 24 et 29 mai 2014

Et même si, très vraisemblablement, ce dessin gravé dans la roche est moderne, car je pense que les éléments se seraient chargés de l’effacer durant tant de millénaires, je veux me persuader de croire qu’il est l’œuvre de Philoctète meublant sa solitude et tentant d’oublier sa souffrance en dessinant sur le rocher. Il ne nous reste plus qu’à remonter et à quitter les lieux.

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Published by Thierry Jamard
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