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2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 23:55

Fabuleuse Limnos! Paysages et mythologie! Pourquoi, mais pourquoi n’est-elle donc pas plus connue? Je rêvais de la visiter parce que son volcanisme avait donné lieu aux légendes du dieu forgeron Héphaïstos, mais une fois sur place j’ai découvert dix fois plus, vingt fois plus que ce que j’étais venu y chercher. Embarqués sur le ferry le 21, nous n’avons débarqué que le 22 au port de Myrina, sur l’île de Limnos. Repartis vers Lesbos le 31, cela représente neuf journées de visites. Et en ces neuf journées, nous avons vu tant de choses que j’ai dû tout répartir sur dix articles qui paraîtront étalés sur un mois. Commençons par la traversée et quelques généralités.

 

Et tout d’abord, un mot sur le nom de cette île. C’est Λήμνος, avec un η, lettre qui se prononçait ê en grec ancien. Lemnos. Cette lettre, que nous appelons êta, aujourd’hui s’appelle ita parce qu’elle se prononce i. Limnos. Ce changement de prononciation n’est intervenu que vers la fin de l’Empire Byzantin mais, dans une pièce de théâtre que je me suis amusé à écrire, je triche en faisant remonter cette évolution phonétique au temps d’Œdipe:

ANTIGONE – Mais Papa, tu te rends compte que tu parles antique? Les jeunes, ils ne prononcent plus comme ça. Maintenant, et pour des millénaires, on ne dit plus Hadès, Korè, Déméter, la lettre êta est devenue ita, on dit Hadis, Kori, Dimitir. Et en classe on nous a dit que les Quarante de l’Académie Thébaine vont probablement bientôt décréter que c’est la prononciation officielle.

ŒDIPE – Ah ça, pas question. On serait la risée des autres Grecs. Ici en Béotie on passerait pour des ploucs, si on prononçait comme ça. Je n’ai pas envie qu’un jour on traite de Béotien un homme inculte. Et puis, si l’êta devient un ita, l’alphabet deviendra un alphabit’, ce serait ridicule. De toute façon, je décrète que l’on ne changera rien à la prononciation du grec, l’êta restera un êta, je suis le roi et l’êta c’est moi.

 

Ainsi donc, puisque tout le monde autour de nous ici dans l’île parle de Limnos, je choisis de prononcer ainsi. Mais mes lecteurs, s’ils ont envie de voir eux aussi les fabuleuses choses que j’ai vues doivent savoir que, peut-être, dans leur agence de voyages on leur parlera de Lemnos. C’est la même île. Et quand, plus bas, je ferai des citations, je respecterai l’orthographe et la prononciation de l’auteur. Tantôt Limnos, tantôt Lemnos.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

D’abord, il faut savoir que le ferry ne part pas du Pirée, mais de Lavrio, bien plus au sud dans la péninsule de l’Attique, et sur la côte est. En fait, c’est beaucoup plus logique, puisque le Pirée est sur la côte ouest de l’Attique: le navire devrait partir vers le sud, puis virer plein est, doubler le cap Sounion, et virer alors vers le nord pour passer devant Lavrio et poursuivre sa route. En cette saison, le trafic n’est pas intense, on voit que le pont-garage extérieur du navire est vide. Et même dans les garages inférieurs, il y a encore pas mal de place.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

On lève l’ancre à 18h et on se dirige vers le centre de l’Égée en passant entre l’île d’Eubée et l’île d’Andros. Plus tard, on va laisser l’île de Skyros (une Sporade) à bâbord et, après une brève escale dans la petite île d’Agios Efstratios, on arrivera à 5h du matin à Myrina. Sur ma photo, on aperçoit le phare du cap Mandilou, sur un îlot tout au bout de l’Eubée. Il est 20h.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

À bord nous avions notre cabine, nous avons pu nous étendre et dormir un peu, mais c’est fascinant de voir la mer, d’apercevoir partout autour de nous des îles et des îlots disséminés avec leurs lumières dans la nuit, longtemps nous avons contemplé le paysage sous les étoiles et n’avons regagné notre cabine qu’à minuit passé. Et nous avons mis le réveil assez tôt pour avoir le temps de faire notre toilette et de remballer nos bagages. La nuit a donc été courte pour être au volant du camping-car à 5h, car il est impératif de sortir vite, le ferry doit repartir vers Lesbos.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Et si c’est l’heure de l’arrivée du ferry de Lavrio, c’est aussi l’heure du retour des pêcheurs qui trient leur poisson et le mettent en caisses. Les camions frigorifiques sont là qui attendent leur chargement pour le porter en ville aux poissonneries et un peu partout dans l’île aux restaurants. Nous nous attardons un peu à regarder l’activité nocturne du port, avant d’aller chercher un endroit avec le camping-car pour terminer la nuit.

 

Choiseul-Gouffier écrit en 1782: “Il est souvent question dans les Anciens, de l’ardente, de la brûlante Lemnos. Je ne pus aller examiner moi-même les traces de ce volcan. Deux de mes compagnons de voyage, que j’envoyai à Lemnos, furent au moment de périr en y abordant, et se trouvèrent dans l’impossibilité de parcourir l’intérieur de l’île. […] Tout contribue à augmenter mes regrets, et à me faire désirer de voir parcourir après moi ces contrées, par des voyageurs plus en état de lire ces anciens caractères […]”.

 

Consolez-vous, Monsieur l’Ambassadeur, nous allons les parcourir, ces terres que vous avez manquées. Nous serons ces voyageurs qui s’appliqueront à lire les caractères volcaniques de l’île où vous n’avez pu vous rendre et que vos collègues n’ont pas été en mesure de visiter.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Quoique n’ayant pu s’y rendre, Choiseul-Gouffier nous offre cependant une carte du très profond golfe de Moudros, qu’il appelle Port Saint-Antoine. “Ce port est spacieux, et pourrait être utile à une escadre qui, occupant l’archipel, voudrait inquiéter les Dardanelles, et intercepter la communication de Constantinople”. Quand je parlerai de Moudros (mon quatrième article sur Limnos), j’aurai l’occasion de dire que Churchill, en 1915, avait placé là son escadre pour la bataille de Gallipoli dans les Dardanelles.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Avant de quitter Choiseul-Gouffier, puisqu’il publie dans son livre la gravure ci-dessus, c’est pour moi l’occasion de la montrer: elle est intitulée “Habitants de Lemnos”. Voilà donc à quoi ressemblait la façon de se vêtir en cette fin de dix-huitième siècle dans cette île appartenant à l’Empire Ottoman.

 

Mais avant? Oh, avant, on peut remonter jusqu’au… douzième millénaire avant Jésus-Christ (oui-oui, millénaire, pas siècle), dans la pointe sud-est de l’île, près de Fisini (Φισίνη), avec les traces d’un habitat de chasseurs cueilleurs. Beaucoup plus tard, au troisième et au second millénaires, on trouve un peuple que l’on appelle les Sintiens, qui honorent les Cabires (mon futur neuvième article sur Limnos, Les Cabires et Philoctète à Limnos). C’est donc encore eux qui sont à Limnos à l’époque de la Guerre de Troie, au douzième siècle avant Jésus-Christ. Homère, au chant VIII de l’Iliade (vers 228-234), témoigne que les armées grecques en route vers Troie ont séjourné à Limnos, quand Agamemnon harangue les troupes: “Où est-elle passée, votre jactance, quand nous nous disions les meilleurs, lorsqu’à Lemnos vous vous vantiez, en mangeant tout plein de viande de bœufs aux cornes droites, en buvant des cratères remplis de vin à ras bord, d’affronter à la guerre cent, voire deux cents Troyens chacun?” Ou encore, il témoigne des liens entre les Grecs combattant à Troie et les habitants de Limnos au chant VII (vers 466-475): “Les Achéens tuaient des bœufs sous les tentes, et ils prenaient leurs repas. Et de nombreux navires avaient apporté de Lemnos le vin qu'avait envoyé le Jasonide Eunéos, qu’Hypsipyle avait conçu de Jason, le pasteur des peuples. À chacun des Atrides Agamemnon et Ménélas, le Jasonide avait donné mille mesures de vin. C’est là que les Achéens aux longs cheveux achetaient le vin, soit contre du bronze, soit contre du fer étincelant, soit contre des peaux, soit contre des bœufs mêmes, soit contre des esclaves prisonniers de guerre”. [Ici, je dis Lemnos et non Limnos, puisqu’il s’agit de la prononciation dans ce texte de l’Antiquité].

 

C’est, entre autres, en traduisant ces quelques vers d’Homère que je ressens combien d’années ont passé depuis l’époque où je lisais l’Iliade sans dictionnaire… Alors, pour me dédommager de ma peine, je vais me venger sur Homère. Car l’auteur (ou les auteurs) des épopées dites homériques s’applique avec beaucoup de soin, en son huitième siècle avant Jésus-Christ, à dépeindre des événements que la légende place au début du douzième siècle. Or à cette époque, s’il est certain que les Hittites utilisaient déjà le fer, les Grecs mycéniens en revanche étaient encore à l’âge du bronze, et les fouilles archéologiques n’ont mis au jour aucune arme de fer, ni objet quel qu’il soit datant de cette période, ni à Hissarlik (site turc de Troie), ni à Limnos, ni dans le Péloponnèse, ni en Crète. Hé oui, ici Homère s’est trompé.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Revenons à nos Lemniens. J’ai essayé de dessiner ci-dessus la carte du nord de l’Égée pour replacer Limnos dans son environnement et par rapport à Troie. Dans mon sixième article sur Limnos, nous visiterons le site antique de Poliochni, qui est contemporain de Troie VII (le site de Troie comporte neuf niveaux superposés correspondant à neuf villes successives, et le niveau dit VIIa est celui qui correspondrait à la ville de Priam et d’Hector). On peut donc penser que c’est avec cette ville, située juste en face d’Hissarlik sur la côte d’Asie Mineure, que les Grecs commerçaient. J’ai lu dans un petit livre que les Pélasges ont chassé les Sintiens au troisième millénaire, mais à l’époque d’Homère, pas de doute, ce sont encore les Sintiens qui vivent à Limnos. Puis Hérodote nous dit que les Athéniens “ordonnèrent aux Pélasges de quitter le pays. Les Pélasges expulsés s’installèrent sur divers territoires, entre autres à Lemnos” (livre VI, 137). Et “certains descendants des Argonautes, chassés par les Pélasges qui enlevèrent à Brauron les femmes athéniennes, s’embarquèrent, chassés par eux de Lemnos” (livre IV, 145). Et comme Miltiade a pris Limnos en 499 avant Jésus-Christ –ses habitants Pélasges ont dû aller s’installer en Chalcidique–, il faut donc admettre que les Pélasges s’étaient installés à Limnos au sixième siècle. Ces Pélasges parlaient un langage proche de l’étrusque, mais il semblerait que ce ne soient pas des Étrusques venus d’Italie, mais plutôt des descendants d’un peuple antérieur qui aurait donné d’une part les Étrusques, d’autre part les Pélasges, ce qui explique que leurs langues soient cousines germaines.

 

Thucydide (IV, 109) nous donne aussi une information. On se représente la Chalcidique, cette péninsule à l’est de Thessalonique, qui avance dans la mer Égée trois longs doigts étroits, qui sont d’ouest en est Cassandra, Sithonia, Aktè (ma carte, ci-dessus). Le troisième, c’est pour les Orthodoxes la Montagne Sacrée: “Son sommet le plus élevé, le mont Athos, se trouve à son extrémité et domine la mer Égée. Elle renferme un certain nombre de villes […], elles sont habitées par un mélange de populations barbares bilingues. Il s’y trouve quelques Chalcidiens, mais surtout des Pélasges, qui jadis sous le nom de Tyrrhéniens habitèrent Lemnos et Athènes”.

 

Mais il existe un texte qui contredit cette arrivée brutale et guerrière des Pélasges à Limnos. Dans l’un des fragments d’Hellanicos (originaire de l’île voisine de Lesbos et qui a vécu au cinquième siècle avant Jésus-Christ), il nous apprend qu’ils (l’antécédent de “ils” est perdu, mais il est clair que ce sont les Pélasges) “partirent de Ténédos pour gagner le golfe Melas, et d’abord arrivèrent à Lemnos. Il y avait là quelques Thraces qui y habitaient, peu nombreux. Ces Thraces étaient appelés par leurs voisins Sintiens, ils fabriquent des armes de guerre. Ils s’associèrent à ceux-ci quand ils arrivèrent là, et laissèrent cinq navires”. Voilà donc une arrivée beaucoup plus pacifique. Les Thraces Sintiens étaient peu nombreux, les Pélasges cousins des Étrusques étaient en nombre, les populations se sont mêlées et se sont mises à parler cette langue “étrusque”, tandis que tous ont adopté l’alphabet grec. Alors, qui croire, Hérodote ou Hellanicos? À ma connaissance, les spécialistes n’ont pas encore tranché.

 

Mais quoi qu’il en soit, le sang des Sintiennes a donc été mêlé à celui des Argonautes, puis leurs descendants ont été supplantés ou assimilés par les Pélasges, eux-mêmes chassés par les Athéniens. De 405 à 394 avant Jésus-Christ, l’île passe aux mains des Spartiates, avant de revenir à Athènes. Ensuite, viennent la conquête macédonienne, l’Empire Romain, l’Empire Byzantin, la prise de Limnos par les Ottomans en 1479, et Choiseul-Gouffier nous montre les Lemniens à cette époque, cent trente ans avant le rattachement à la Grèce indépendante en 1912.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Mais revenons au volcan. Il est aujourd’hui éteint, mais il a eu pour conséquences d’une part de modeler des pierres de façon incroyable (j’en montrerai dans mon dixième article, “Les fabuleux sites de Limnos”), et d’autre part de créer une terre aux propriétés très spécifiques. Ces propriétés permettent de produire un vin de grande qualité (l’étiquette de la bouteille ci-dessus est rédigée en français: c’est l’usage d’utiliser notre langue pour les vins, partout en Grèce, même lorsqu’il n’est pas question d’exportation). Nous avions acheté ce Muscat de Limnos au supermarché proche de l’appartement que nous avions loué l’hiver dernier, et je peux témoigner que ce vin était excellent (quoique nous l’ayons consommé avec modération!).

 

Mais les qualités très spécifiques de cette terre lui permettent aussi d’avoir des vertus curatives reconnues depuis l’antiquité. Quand Homère, au huitième siècle avant Jésus-Christ, compose l’Iliade, il fait utiliser cette terre par Philoctète pour soigner sa blessure (cf. mon neuvième article sur Limnos, “Les Cabires et Philoctète à Limnos”). Et Pline l’Ancien, qui a vécu au premier siècle de notre ère (il est mort dans l’éruption du Vésuve de l’an 79) écrit à son sujet: “Quelques-uns ont prétendu que la sinopis était une terre rouge de seconde qualité, car ils donnaient la préférence à celle de Lemnos, qui approche le plus du vermillon, et qui a été fort vantée par les anciens, ainsi que l'île où elle naît. On ne la vendait que cachetée, ce qui la fit appeler sphragis. On la mêle avec le vermillon pour le falsifier. Elle est fort estimée en médecine: car employée en liniment elle apaise les fluxions et les douleurs des yeux; elle arrête l'écoulement des fistules lacrymales; on la fait boire dans du vinaigre à ceux qui vomissent le sang; on la prend en potion contre les maladies des reins et de la rate, contre les pertes des femmes, et contre les poisons et les piqûres des serpents de terre et d'eau: c'est pourquoi elle est commune à tous les antidotes”.

 

Pierre Belon, du Mans, publie à Anvers en 1555 Les Observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce: “Nous allâmes loger au prochain village nommé Rapanidi […]. Entre la montagne et le port, il y a une petite chapelle nommée Sotira. […] La chapelle susdite est seulement faite de petites murailles qui soutiennent une couverture de pierre […]. Nous montâmes à cheval par le côté dextre […] et à la main senestre quelque peu au-dessus l’on voit l’endroit où est la terre que l’on tire le sixième jour d’août”. Notons que le village qu’il appelle Rapanidi ne peut qu’être en fait Repanidi.

 

Au dix-huitième siècle, dans l'Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1772), on lit: “Les vertus de la terre lemnienne n'avaient point encore perdu de leur crédit dans le dernier siècle; c'est la terre sigillée dont les anciens et les modernes ont tant chanté de merveilles. […] Elle est d'un rouge pâle, unie, et douce au toucher; ses parties sont assez liées; elle ne se dissout pas promptement dans la bouche; elle ne colore point les doigts, et ne s'écrase point trop aisément; elle s'attache fortement à la langue; on la lave pour la séparer du sable qui peut y être joint; son goût est styptique et astringent”.

 

Dans un Dictionnaire d’histoire naturelle publié en 1819, il est fait allusion d’abord à Galien (129-216) pour son témoignage dans l’antiquité, puis à Étienne Albacario qui visite Lemnos en 1586: “Le grand prêtre de Lemnos avait la charge d'aller quérir cette terre avec grande cérémonie. Arrivé dans l’endroit, il offrait, en signe de satisfaction, du froment et de l'orge, sans faire au­cun sacrifice de victimes. On portait la terre tirée à la ville, avec la plus grande pompe. On mettait tremper ladite terre dans l'eau, on l'y délayait, et après avoir laissé reposer un peu l'eau, on la décantait, en enlevant le dernier dépôt de terre: c'était le plus pur et le plus fin. Lorsque ce dépôt avait acquis, par le dessèchement, la consistance d'une pâte molle, on le partageait en petites masses, et on y apposait le sceau sacré de Diane; ensuite on la faisait complètement sécher. […] Parmi les modernes, Etienne Albacario qui voyagea dans l'île de Lemnos, au temps de Matthiole, est le premier qui nous ait laissé des détails sur l’endroit où on recueille cette terre à Lemnos, et sur la manière de la préparer. Il nous apprend, entre autres choses, que le jour de la Transfiguration, le grand-prêtre, accompagné de plusieurs prêtres, se trans­porte sur le sommet d'une colline près de la ville de Respondi, lieu où l’on extrait la terre de Lemnos. Une chapelle où on célèbre la fête de la Transfiguration, est au pied de la montagne. On tire la terre d'un seul puits (il y en a trois, dont deux comblés). Il y en a de blanche ou roussâtre, et de jaune ou rouge. On ne tire cette terre qu'une fois par an; le gouverneur turc de l'île est présent, ainsi que ses principaux officiers, et malgré leur présence, les ou­vriers qui descendent dans le puits qu'on exploite, savent cacher des morceaux de cette terre précieuse. Lorsqu'on tire cette terre, on ne garde que les morceaux qui sont onctueux et frêles, et sans mélange de sables ou de pier­res. Le travail ne dure que six heures, à commencer du lever du soleil; on couvre ensuite le puits, et ce n'est que l'année suivante qu'on enlève la terre exploitée. I1 est défendu, dit Albacario, sous peine de perdre la vie, de tirer de cette terre, soit publiquement, soit en cachette. La quantité de cette terre qu'on recueille est très petite, à cause de la courte durée du temps qu'on emploie pour en extraire. Celle qui est recueillie est remise à une personne qui a la charge de la trier, de la laver, et d'en préparer une pâte dont on fait de petites et de grosses pelotes sur lesquelles on imprime le sceau du grand-seigneur, puis on les fait bien sécher et on les enferme dans un coffret scellé avec le même sceau, et l’on expédie ce coffret au grand sultan, à Constantinople. […] Maintenant que la terre de Lemnos a perdu sa vogue, on s’en procure assez aisément dans cette île”. Le mot “maintenant” de la dernière phrase se rapporte donc au début du dix-neuvième siècle.

 

Cela dit… je n’ai pas trouvé d’où l’on extrayait cette fameuse terre. Entre, d’une part, le vaste site archéologique d’Ephestia, que Belon appelle Cochyno (mon septième article s’intitulera Héphaisteia, théâtre et site à Limnos), et d’autre part le village de Repanidi (mais est-ce le même que le Dictionnaire d’histoire naturelle cité ci-dessus appelle Respondi?), doit se trouver une chapelle nommée Sotira (Σωτήπας, “le Sauveur”?). Sur ma carte de l’île au 50 000ème j’en vois une bonne dizaine représentées mais sans nom, la plupart hors des chemins: nous n’avions pas le temps d’aller les voir toutes, d’autant plus que souvent aucune inscription sur ces petites chapelles perdues dans la nature n’indique leur nom. Mais j’ai trouvé sur Internet un site qui en montre des photos. Hélas, nous ne sommes plus à Limnos, il est trop tard pour que je le voie de mes yeux. Ce site:

http://www.myrine.at/Gi/Gi_e.html

 

Encore un mot sur cette terre miraculeuse. Dans un excellent guide de Limnos qui nous a été donné, je lis: “Le docteur lemnien Spiros Paximadas écrit, au sujet de la terre de Lemnos: La terre de Lemnos, en raison de ses ingrédients (argile silicate, aluminium, oxyde de fer, calcaire, magnésium, acide sulfurique et eau) a été à juste titre utilisée dans un but thérapeutique pendant des siècles. Son utilité était évidente dans les cas d’intoxication alimentaire, médicamenteuse, ou par des serpents et en cas de dysenterie, pure ou combinée avec d’autres substances. Le fer aidait en cas d’anémie ou de grossesse, tandis que les sulfites la rendaient appropriée en usage externe comme antiseptique contre les infections”.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

J’ai évoqué le site d’Ephestia. Je ne vais pas saouler mes lecteurs avec la phonétique historique du grec, j’en ai déjà assez fait avec le nom de Limnos (mais je me réserve d’en dire plus long, beaucoup plus long dans mon article consacré à cette ville, le septième sur Limnos). Je me bornerai à dire que les aspirations (H) sur la voyelle initiale de certains mots grecs anciens ont disparu en grec moderne, que ce qui était une diphtongue AI se prononce aujourd’hui comme en français (È), et que l’ancienne diphtongue EI se prononce simplement I. La ville dont on transcrit le nom Ephestia (ou même Efestia) est Héphaïsteia, autrement dit la ville d’Héphaïstos. Et, comme pour Lemnos/Limnos, le mot est parfois transcrit de façon purement phonétique Ifestia.

 

Et pourquoi la ville d’Héphaïstos? Cette fois-ci, c’est dans l’Iliade d’Homère que je vais puiser; Zeus, roi des dieux sur l’Olympe, ne cesse de tromper sa femme Héra avec des déesses ou des mortelles, ce qui provoque de perpétuelles disputes dans le couple; ici, Héphaïstos rappelle à Héra, sa mère, comment Zeus, son père, est responsable de son infirmité: “Une fois déjà, j’ai voulu te défendre. Il m’a pris par le pied et m’a lancé loin du seuil sacré. Tout le jour j’ai chuté; au coucher du soleil je suis tombé à Lemnos: il ne me restait plus qu’un souffle. Là, les Sintiens me recueillirent, à peine arrivé au sol”. Les Sintiens sont ce peuple originaire de Thrace installé à Limnos, dont j’ai parlé tout à l’heure. Ces braves gens vont ranimer Héphaïstos et le soigner. Ce dieu qui avait appris l’art de travailler les métaux installera sa forge dans les sous-sols de l’île, ce qui explique le volcanisme. L’endroit précis où il a touché le sol lors de son atterrissage au terme d’un vol plané d’une journée sera sacré, et la terre qu’on y trouve est, on comprend à présent pourquoi, une terre miraculeuse. Mais le pauvre dieu forgeron restera infirme, ses jambes ne se remettront pas du choc, il sera boiteux des deux jambes.

 

Héphaïstos forgera notamment des armes pour Achille, un filet qui enserrera sa femme Aphrodite alors qu’elle était dans les bras de  son amant Arès, etc., et ma photo ci-dessus, que j’avais prise en mars 2011 au musée d’Art Cycladique d’Athènes, d’un lécythe attique à figures noires (495-490 avant Jésus-Christ), représente Héphaïstos, lors de la Gigantomachie, tenant dans des pinces un morceau de fer rougi au feu, qu’il va appliquer sur un Géant jeté à terre. Mais il y a une tradition qui veut que Limnos ait été le premier, ou l’un des premiers endroits où les Grecs ont forgé le fer, et les armuriers de Limnos étaient célèbres, de sorte que cette légende d’Héphaïstos tient à la fois à l’activité des artisans de l’île et au volcan Mosychlos, volcan éteint quoique le sous-sol soit encore actif: les marins constatent parfois dans les parages des “ébullitions marines”, et le volcanisme pourrait bien être l’explication de la subite disparition, en juillet 1910, d’un vapeur allemand.

 

Les habitants de Limnos bâtiront dans leur île un grand sanctuaire pour le culte de ce dieu, et une ville se développera autour du sanctuaire. C’est Éphestia. Comme je le signalais tout à l’heure, ce sera le sujet de mon septième article sur Limnos.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Pour l’instant, jetons un coup d’œil sur l’île, du moins hors des agglomérations principales, auxquelles je consacrerai des articles à part (02-Myrina, 03-Kotsinas, 04-Moudros, 05-Autres villes). Comme partout dans les îles grecques, on ne peut manquer de voir des moulins à vent, même s’ils sont souvent en piteux état. Mais ils font toujours leur effet dans le paysage.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Partons de la côte est de l’île, celle qui regarde vers l’Asie Mineure et le débouché des Dardanelles. La côte s’incurve en plusieurs larges baies, dont la plus profonde, la plus marquée, est la baie de Kéros, qui offre une magnifique et immense plage de sable où les algues se sont accumulées. Kéros… On reconnaît le mot qui signifie une corne, dans rhinocéros, corne sur le nez, ou encore dans la kératine. Le pourquoi de ce nom, je ne le connais pas, mais je peux supposer qu’il est dû à la forme de la baie.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Légèrement au nord de la baie de Kéros et plus à l’intérieur des terres vers l’ouest, se trouve la ville de Kontopouli. C’est aux environs de cette ville que j’ai pris les photos ci-dessus (avec la petite Kia que nous avions louée pour nous déplacer plus aisément sur les petites routes et dans les rues étroites des villages, là où le camping-car risque de ne pas passer). À cet endroit, une très profonde baie est refermée et forme un grand lac salé dont les alentours sont marécageux et attirent de nombreux oiseaux.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Nous avons fait un petit tour dans Kontopouli. Ici, parce que le tourisme de masse n’est pas venu tout détruire avec de grands hôtels et des boutiques de souvenirs et de colifichets, le village a gardé son authenticité. Sur ma première photo, je ne sais si c’est une ancienne fontaine qui n’est plus en eau. Sinon, je ne vois pas à quoi a pu servir cette construction soigneusement décorée. Par ailleurs, j’ai photographié cette porte, qui témoigne d’un grand sens esthétique auquel on ne s’attend pas dans un village de campagne.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Yannis Ritsos (1909-1990) est un poète grec très engagé à gauche, militant du KKE (parti communiste de tendance stalinienne; au cours de notre voyage, j’ai vu des permanences du KKE décorées de grands portraits du “Petit Père des Peuples”). Il va de soi que, pendant la seconde guerre mondiale, il a combattu, au côté des communistes, l’occupant nazi. Et après la Seconde Guerre Mondiale, lors de la guerre civile, il a été actif au sein du Front de Libération Nationale, ce qui lui vaudra d’être incarcéré de 1948 à 1952, avec entre autres une période en “camp de rééducation” à Limnos. Pendant la dictature des Colonels, il va être incarcéré de nouveau. Sa poésie est très populaire en Grèce, Théodorakis a mis en musique plusieurs de ses poèmes, et nous n’avons rencontré que peu de Grecs incapables de réciter au moins quelques vers de lui. C’est pourquoi il n’est pas étonnant de trouver ici, à Limnos, un graffito le représentant et citant des vers de lui.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Kontopouli est également le village où Konstantina Despoteri a son atelier de céramique. Cette artiste produit de très belles pièces, comme cette assiette, cette lampe à huile, cette représentation de la déesse Déméter. Il y a aussi, un peu plus loin, un magasin où ces poteries et céramiques sont vendues, mais ici, dans son atelier, on la rencontre en personne et elle parle de son travail. C’est bien mieux!

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Je montre à part cette sirène (les sirènes, dans l’antiquité, n’ont jamais été des femmes à queue de poisson, mais des femmes dotées d’ailes et d’un corps d’oiseau, et qui volent), qui reproduit une célèbre terre cuite antique du musée archéologique de Limnos, à Myrina, représentée sur l’affiche de ma seconde photo. Cette sirène originale que nous n’aurons pas pu voir, comme je le raconterai dans mon 8ème article, sur l’archéologie à Myrina.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Encore une vue de l’atelier de Konstantina Despoteri. Pas sur ses œuvres, cette fois-ci, mais sur le coin où se trouve son four.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Poursuivons vers le nord. L’île de Limnos a, en gros (en très gros, très approximatif) la forme d’un papillon. Nous voilà arrivés tout en haut de l’aile droite. Autrement dit, sur la côte de l’extrême nord-est, dans la baie de Plaka. La dernière des nombreuses baies qui jalonnent cette côte est de Limnos. Quoique de dimensions plus modestes, la plage de sable est belle, mais à son extrémité on peut voir de véritables “rochers” d’algues accumulées, séchées et durcies. Et là se trouve, sous l’emblème d’une queue de poisson, un αλιευτικός σύλλογος, ce qui veut dire Association de pêche. Cette association porte le nom de Agios Stefanos, Saint Étienne.

Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014
Limnos, faisons connaissance. Du 21 au 31 mai 2014

Et pour finir, traversons toute l’île d’est en ouest. C’est sur la côte ouest que se trouve la capitale Myrina. Nous nous sommes postés à quelques kilomètres au nord de Myrina pour admirer un coucher de soleil, dans la baie d’Agios Ioannis Prodromos (Saint-Jean-Prédécesseur, c’est-à-dire Saint-Jean-Baptiste). Cette côte ouest est plus accidentée que la côte est, elle ne forme pas autant de larges baies, mais nous trouvons ici une étroite petite plage qui donne une vue dégagée sur la mer. Ici, nous sommes juste en face du mont Athos, situé au bout du “doigt” le plus à l’est des trois longues péninsules de la Chalcidique.

 

Belon, dont j’ai évoqué tout à l’heure le livre de 1555, écrit: “Quand le soleil se va coucher, l’ombre du mont Athos, qui est à plus de huit lieues de là, vient répondre [se répandre?] sur le port et dessus le bout de l’île, qui est au côté senestre [gauche] de Lemnos: chose qu’observâmes le deuxième jour de juin. Car le mont Athos est si haut, qu’encore que le soleil ne fût bien bas, néanmoins l’ombre touchait la senestre corne de l’île”. C’est en effet autour du solstice d’été que ce phénomène se produit, quoique soixante-dix kilomètres séparent le mont Athos haut de 2030 mètres et l’île de Limnos. Déjà, au tournant du premier et du deuxième siècles de notre ère, Plutarque notait: “Athos recouvrira les flancs du bœuf de Lemnos”, ce bœuf étant une statue de bronze qui était située sur l’agora de Myrina. Cette phrase était utilisée de façon proverbiale pour caractériser ceux qui voulaient, en les calomniant, jeter une ombre sur certaines personnes.

 

Mais contentons-nous de contempler le spectacle du coucher de soleil derrière le mont Athos.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

Angelilie 03/03/2017 17:56

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une découverte et un enchantement. au plaisir

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