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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 23:55
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Chacun sait tout ce qu’a apporté la Grèce antique à nos civilisations occidentales dans la plupart des domaines, chacun sait quelle a été sa richesse culturelle, et en particulier dans le domaine de la littérature. Nous sommes à Lesbos et cette île, même si c’est la troisième de Grèce par sa superficie avec ses 1633 kilomètres carrés et ses soixante-dix kilomètres sur quarante-cinq (à titre de comparaison, le département de l’Essonne fait 1804 kilomètres carrés), n’est tout de même pas immense, avec une population de moins de quatre-vingt-sept mille habitants (la seule ville de Poitiers en compte plus de quatre-vingt-dix mille sans compter ses banlieues), et pourtant dès l’antiquité elle a donné naissance à Sappho, Arion, Alcée, Anacréon, Leschès de Pyrrha, les philosophes Théophraste et Hermarque de Mytilène… Mais Lesbos ne s’est pas reposée sur ses lauriers antiques, et elle a produit, à l’époque contemporaine, de grands écrivains. Ce sera le sujet de mon présent article.

 

Oh, certes, leur notoriété chez nous pâtit un peu du manque de ressources du pays pour les faire connaître et traduire. Un auteur anglophone est compris dans le Royaume-Uni et en Irlande, aux États-Unis et au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, et dans bien des pays où l’anglais est langue seconde ou langue enseignée. Un auteur français est compris en France, une part de Belgique, une part de Suisse, une part de Canada, dans l’État de Louisiane, dans beaucoup d’anciennes colonies, et la langue française est largement enseignée à l’étranger. Un auteur espagnol est compris en Espagne et dans toute l’Amérique Centrale, toute l’Amérique du Sud sauf le Brésil. Et même le portugais, est ainsi parlé par un tiers de l’Amérique Latine et dans les anciennes colonies du Portugal. Mais le grec… En outre, préoccupé par la rentabilité, le Gouvernement grec pense que le tourisme lui procurera plus de rentrées d’argent que la littérature et la culture en général. Dans les stations de métro d’Athènes, des écrans passent en boucle des films. On y voit très brièvement le musée national archéologique d’Athènes, le théâtre d’Épidaure, et longuement, très longuement, la mer bleue, des touristes en maillot de bain se dorant au soleil, ou assis à une terrasse de taverne dégustant du poisson grillé. La Grèce, ce sont les vacances, ce n’est pas une culture plusieurs fois millénaire et qui se prolonge jusqu’à nos jours. Et c’est bien dommage, car en tant qu’ancien professeur de Lettres je peux dire que le pays a produit de très grands écrivains, célèbres en Grèce, et beaucoup trop peu connus en France.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Je vais évoquer ici, pour Methymna Elias Venezis, pour Efthalou Argyris Eftaliotis, et pour Sykaminia Stratis Myrivilis. Mais la ville de Methymna possède une grande bibliothèque bien fournie et tenue par un bibliothécaire très sympathique, et c’est par elle que je vais commencer. Le cachet ci-dessus figure sur un livre qui porte par ailleurs un tampon d’acquisition “Confrérie Etvan Saratou 1883” et qui, puisque le tampon de ma photo dit “Bibliothèque municipale de Methymna, Royaume de Grèce”, a rejoint ces rayonnages après le rattachement de Lesbos à la Grèce en 1912 et avant l’abolition de la monarchie en 1974.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Fière de ses grands hommes, la bibliothèque a encadré et fixé au mur des représentations d’Elias Venezis (ma première photo), d’Argyris Eftaliotis (ma seconde photo) et de Stratis Myrivilis (ma troisième photo).

 

Sous la première, il est indiqué que Venezis est né à “Kydonies d’Asie Mineure 1904” et qu’il est mort à “Efthalou 1973”; sous la seconde, qu’Eftaliotis est né “à Molyvos de Mytilène 1849” et mort à “Antipolis de France 1923” (de même que les Grecs appellent notre pays Gallia, la Gaule, de même ils ont conservé le nom d’Antipolis, “la Ville-d’en-face”, qui en français a évolué phonétiquement en Antibes); et sous la troisième, que Myrivilis est né à “Skamia de Lesbos 1892” et mort à “Athènes 1969”. Dans mon article Lesbos 22, j’écrivais “Sykaminia, qui est aussi parfois appelée Sykamia, ou Sykamnia, ou Skamia…”.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Parce que je ne peux pas, ici dans cette bibliothèque, montrer des livres de tous les auteurs, je vais prendre Myrivilis pour exemple. Ci-dessus, deux de ses livres sur les rayonnages, puis la page de titre de son roman La Vie dans la tombe, et enfin ses lunettes, comme un élément de musée à sa mémoire.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Lesbos a été prise et libérée de l’Empire ottoman le 8 novembre 1912 par l’amiral Kountouriotis, mais la bibliothèque possède le document ci-dessus, dont la légende dit “Demande de libération de Molyvos des Turcs et rattachement à la Grèce (église Saint Pantéléimon de Methymna, 3 janvier 1913)”. Ce qui signifie que les Turcs occupant Methymna (qui s’appelait encore Molyvos), n’ont toujours pas libéré la ville deux mois après la prise militaire de l’île. Ce ne sera qu’en 1915 que l’île sera officiellement rattachée à la Grèce.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

La collection d’un magazine intitulé Homère a été reliée cuir et conservée dans cette bibliothèque. Les dos que nous voyons sur ma photo portent les numéros 44 et 45, c’est une grande collection. La page que j’ai photographiée porte sur Smyrne en 1876. On sait quel a été le rôle de Smyrne, aujourd’hui Izmir, dans les événements qui ont suivi la défaite de l’Empire ottoman lors de la Première Guerre Mondiale, ainsi que sa reprise en main par Mustapha Kemal pacha, futur Atatürk. Ce qui concerne Smyrne avant ces événements dramatiques est donc de tout premier intérêt.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Et avant de quitter les auteurs grecs de cette bibliothèque que nous avons beaucoup fréquentée, j’ajoute encore deux gravures tirées de cette revue Homère, avant de dire quelques mots d’un auteur étranger.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Betty Roland est australienne. Cet écrivain a passé plusieurs mois dans l’île de Lesbos et a publié en 1963 Lesbos, the Pagan Island. C’est à la bibliothèque de Methymna que j’ai découvert ce livre, et que j’ai, aussi, découvert l’existence de cet auteur. Elle a publié plusieurs livres, semble avoir eu un certain succès, mais curieusement Wikipédia l’ignore. La seule Betty Roland que l’encyclopédie en ligne connaisse est une actrice, et la page d’homonymies cite de très nombreux Roland… et pas elle. Comme quoi on peut être anglophone et oubliée hors de son pays. Je l’ai, depuis, trouvée au répertoire de plusieurs bibliothèques en France, mais elle n’a jamais été traduite en français. Sans trahir les droits de l’auteur ni ceux de l’éditeur, mais lui faisant plutôt un peu de publicité désintéressée, je vais en traduire “de courts extraits” comme y autorise la loi sur la propriété intellectuelle:

 

« Il y avait aussi le problème de la langue. Je ne parlais pas grec, aussi que pouvais-je apprendre sur l’île et sa population si je ne pouvais pas m’entretenir avec eux? Ici, la chance est intervenue. La chance est un élément essentiel dans tout ce que nous faisons, et cette déesse capricieuse m’a souri le matin où je me suis rendue dans l’une des boutiques de l’agora et où j’ai demandé en hésitant un kilo de riz, quelques olives et une boîte d’allumettes. Le beau jeune homme m’a regardée d’un air ébahi, et s’est tourné vers une fille, dans le fond de la boutique. Elle était assise sur un haut tabouret, ses jambes parfaites croisées sous une jupe courte et serrée, s’amusant tranquillement de mon grec de maternelle.

“Peut-être puis-je vous aider. Qu’est-ce que vous désirez?” demanda-t-elle. Sa prononciation était américaine, quoiqu’elle parût grecque.

“Vous parlez anglais? Le Ciel en soit loué! D’où venez-vous?” J’étais immensément soulagée.

“De Boston”, dit-elle. Et c’est ainsi que j’ai rencontré Christina ».

 

Ce petit extrait me plaît, parce qu’il montre le désarroi du visiteur d’un pays étranger dont il ne parle pas la langue, mais aussi les fabuleuses rencontres que l’on peut faire lorsque les autochtones sont ouverts et accueillants. Je reviendrai à cette Betty Roland dans mon dernier article sur l’île, Lesbos 27: Le Tavros d’Agia Paraskevi. Mais cette Betty Roland est aussi à l’origine d’une anecdote que je voudrais raconter: Le matin, nous l’avions passé à la bibliothèque municipale, j’avais découvert ce livre, après en avoir lu quelques chapitres je l’avais passé à Natacha. Au déjeuner, nous en avons discuté entre nous et, n’ayant lu le livre en totalité ni l’un ni l’autre mais ayant constaté l’enthousiasme de l’auteur pour cette île nous nous demandions si elle s’y était installée ou si elle était repartie vivre en Australie. L’après-midi, nous partons nous balader en ville, et quelle n’a pas été notre surprise de tomber en arrêt devant l’enseigne d’un restaurant devant lequel nous étions passés plusieurs fois sans le remarquer: l’enseigne disait “Betty’s Restaurant”. Ah bon? Elle s’est donc installée à Methymna? Le restaurant donne sur une rue piétonne étroite, mais cela ne l’empêche pas de disposer quelques petites tables le long du mur et voilà que sort justement pour le service une dame à qui, sans hésiter, Natacha s’adresse: “Vous connaissez Betty?” – “Oui, oui, je suis Betty!” Nous avons lié conversation. C’est le hasard qui a fait que cette Grecque rencontrée ce jour-là porte ce prénom, mais son nom de famille n’est pas Roland. Elle nous a dit cependant avoir connu cette Betty Roland dans les années 1960 lors de son séjour de quelques semaines à Methymna. Nous avons décidé alors de revenir le soir dîner dans ce restaurant, où de nouveau nous avons eu une petite conversation sympathique et instructive avec la patronne. Et elle a insisté pour nous offrir en entrée des feuilles de vigne farcies. Ah, l’hospitalité légendaire des Grecs!

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Revenons aux trois auteurs grecs majeurs dont j’ai montré la photo tout à l’heure. D’abord Elias Venezis (1904-1973), Venezis étant le nom de plume d’Elias Mellos. Lors de sa naissance et de son enfance, la côte ouest de l’Anatolie appartenait à l’Empire ottoman, mais depuis l’antiquité de nombreux Grecs y vivaient, et dans certaines villes ils étaient même plus nombreux que les Turcs. C’est ainsi que ce Grec est né à Ayvalik, ville située sur la côte d’Asie Mineure juste en face de Lesbos. Plus haut, la gravure que j’ai montrée de lui disait qu’il était né à Kydonies: c’est la même ville, que les Turcs appellent Ayvalik et les Grecs Kydonies, et il est à noter qu’en turc ayva veut dire un coing, tout comme en grec un coing se dit kydoni (κυδώνι). Lors des guerres balkaniques, il arrive souvent que des ressortissants des pays en guerre contre l’Empire ottoman (dont des Grecs) soient massacrés, ce qui incite la famille d’Elias à fuir et à s’installer à Lesbos. Puis la Première Guerre Mondiale entraîne les Alliés à occuper la Turquie vaincue, et la famille Mellos pense que, le calme revenu, elle peut rentrer à Ayvalik. On connaît la suite: malgré l’armistice, la Grèce attaque Smyrne, s’en empare, progresse dans l’intérieur des terres. Mais, avec Mustapha Kemal (le futur Atatürk) les Grecs sont finalement repoussés, et en 1922 Elias est fait prisonnier par les Turcs, et embauché de force dans un “bataillon de travail”, quelque chose comme ce que sera le STO lors de la Seconde Guerre Mondiale. Libéré lorsqu’aux termes du Traité de Lausanne a lieu l’échange de populations, il rejoint sa famille à Lesbos, où il rencontre Myrivilis. Ce n’est pas le lieu pour faire sa biographie détaillée, mais il est, je crois, important de signaler qu’en 1943, lors de l’occupation de la Grèce par l’Allemagne, il est arrêté et condamné à mort pour avoir manifesté pour la liberté, et ce n’est que grâce à une gigantesque mobilisation du monde culturel qu’il sera relâché.

 

Pour illustrer cette biographie, j’ai photographié (ci-dessus) le livre de lui que j’ai dans ma bibliothèque personnelle. Il est édité en France (c’est une traduction de Catherine Grigoriou) chez L’Harmattan.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Au cimetière de Methymna, nous avons trouvé la tombe d’Elias Venezis, sur ma photo c’est la pierre grise, au second plan. Il est mort d’un cancer à Athènes, dit Wikipédia, à Efthalou dit la légende de la gravure que j’ai montrée plus haut, mais il est enterré ici ce qui rend plus plausible la légende de la gravure. Selon ses dernières volontés, sa tombe ne porte pas de nom ni de date, elle porte un seul mot, GALINI (Γαλήνη), qui veut dire Sérénité. C’est le titre de l’un de ses livres (1939), sans doute le plus célèbre.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

C’est tout à fait par hasard que, nous promenant un jour en ville à Methymna, mon regard est tombé sur une plaque partiellement cachée par la végétation débordant du mur à côté. Cette plaque disait “Ici est né Argyris Eftaliotis en 1849”. Ainsi donc, voilà la maison natale d’Eftaliotis.

 

Nous nous sommes rendus à Efthalou, où est enterré Argyris Eftaliotis. En fait, ce ne sont ni son nom, ni son prénom, mais un nom de plume. Il s’appelait Kléanthis Michaïlidis (Κλεάνθης Μιχαηλίδης). Son pseudonyme, il l’a pris du nom de ce village voisin de Methymna. Or j’écris Efthalou avec TH, et Eftaliotis sans H. Pourquoi? Eh bien parce qu’en grec c’est ainsi. Et il y a à cela une explication phonétique. Les anciennes diphtongues AU, EU, OU deviennent, devant une consonne sourde, AF, EF, OF, et devant une consonne sonore AV, EV, OV. Le village s’écrit en grec Ευθαλού (Euthalou) et on le transcrit phonétiquement, Efthalou. Quant à ce θ (th), il se prononce à peu près comme le TH anglais de three, ou teeth. Quant au nom de l’écrivain, c’est différent. Son F, c’est un φ grec qui, à l’origine, était un P aspiré. S’il était suivi d’une autre consonne, l’autre consonne devenait automatiquement aspirée: PH+T devient PHTH. En conséquence de quoi, Αργύρης Εφταλιώτης (Argyris Ephtaliotis) devrait s’écrire (et se prononcer) Ephthaliotis. Mais puisque l’évolution phonétique a fait du P aspiré un simple F, l’aspiration secondaire du T en TH ne se justifie plus.

 

Bon, tout cela pour dire que quand j’écris l’un avec un H et l’autre sans H, ce n’est ni que je commets une faute d’orthographe, ni que je suis inattentif. Me voilà justifié. Ouf!!!

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

En fait de linguistes, en voilà de fameux. La plaque sur la grille exige, dans une syntaxe curieuse, que l’entrée sur le terrain de l’église (Crounds au lieu de Grounds) se fasse en vêtements complets (Glothine censé être Clothing). Espérant que ma tenue fort correcte réponde au “full glothine” réglementaire, je pousse la grille.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Nous voilà dans l’enceinte de ce qui paraît bien être un ancien monastère. Nous nous trouvons entre deux rangées de cellules, avec au centre une chapelle. D’ailleurs, la plaque sur la grille dit ecclésia en grec, church en anglais, le mot cimetière n’apparaît pas. Mais il y a cette table de pique-nique… peut-être pour le partage après les cérémonies.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

La porte de la chapelle est ouverte, nous entrons. C’est une petite église moderne très simple, peu ornée si on la compare à la plupart des lieux de culte orthodoxes, mais bien entretenue. J’ajoute un gros plan de l’une des grandes icônes de l’iconostase, et une autre sous forme de tableau encadré. Toutes deux représentent les saints Côme et Damien, ces frères originaires de Cilicie (région d’Asie Mineure, sur la côte sud, face à l’île de Chypre), qui étaient médecins et soignaient les pauvres gratuitement, d’où leur surnom d’Anargyres (en grec, άργυρος, argyros, signifie l’argent, et donc anargyre signifie sans argent). Saint Côme est le patron des médecins et saint Damien le patron des pharmaciens. Sur l’icône de l’iconostase, on constate qu’une pieuse personne a déposé un bouquet de fleurs dans la main de saint Côme, et non pas entre les deux saints, ce qui veut dire que saint Côme a été invoqué pour une guérison, dans laquelle les médicaments de saint Damien n’ont pas eu de rôle (réduction d’une fracture, par exemple, ou accouchement à risques).

 

Une chose attire mon attention. Dans cette chapelle, ce sont clairement les saints Anargyres qui sont honorés, les “sans argent”, donc. Et ce Kléanthis Michaïlidis prend le nom Eftaliotis de ce village d’Efthalou où il souhaite être enterré, avec le prénom d’Argyris chez les An-argyres

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Nous passons derrière la chapelle et ce bâtiment bas avec sa rangée de portes, et accédons au petit cimetière. La tombe de l’écrivain est surmontée d’un buste sur un haut piédestal. La pierre tombale est gravée: “Ici repose, de retour de l’étranger, Argyris Eftaliotis avec sa femme”. C’est sur la colonne piédestal que sont gravées les dates 1849 – 1924. Je sais, bien sûr, que c’est lui qui est célèbre, c’est lui le grand homme, mais définir “sa femme” par sa situation matrimoniale en relation avec lui, sans nom, sans dates, sans représentation ni rien, c’est montrer du respect pour la célébrité, uniquement la célébrité, non pour l’humain.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

À présent, nous voilà à Sykaminia, ou Skamia, ce village que j’ai déjà évoqué plus haut, et dont j’ai parlé dans mon article Lesbos 22 comme je le disais tout à l’heure. C’est là qu’a vécu Stratis Myrivilis. La plaque fixée sous son buste ainsi que l’article de Wikipédia qui lui est consacré le font naître en 1890, tandis qu’un panneau à l’entrée du village dit 1892. Mais pour tous, la date de son décès est 1969. Son vrai nom est Ευστράτιος Σταματόπουλος (Efstrátios Stamatópoulos), et si j’en crois le panneau qui le rajeunit de deux ans, il aurait choisi son pseudonyme en déformant le nom du sommet du mont Lepetymnos: “from a twist on the name of a peak of Lepetymnos (Merovigli>Myrivili)”. Mais sur ma carte, le sommet (968 mètres) est nommé Βίγλα (Vigla), et je ne vois aucun autre sommet au nom approchant. Selon mon petit dictionnaire, le mot μύρο veut dire huile aromatique, et je verrais mieux Myro-Viglas (huile aromatique du Vigla) devenir Myrivilis.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Ce terrain avec des filets de basket-ball (l’un à l’extrémité gauche de ma photo, l’autre sous l’arbre à droite) ressemble bien à une cour de récréation. Et c’en est une en effet, car le bâtiment est celui de l’école primaire du village. Ou du moins le premier étage, car le rez-de-chaussée a été transformé en musée “λαογραφικός, laographique”. Ici ou là, je vois ce mot traduit par “musée folklorique” ou, ce qui est déjà mieux, “musée du folklore”. Mais je ne suis pas d’accord, parce que les musées ainsi appelés en grec ont tous les attributs de ce que nous appelons les “arts et traditions populaires”, et d’ailleurs le mot laos, en grec, signifie le peuple. Et cela, nous allons le constater en le visitant. Mais c’est aussi un musée consacré en partie au grand homme local, à Stratis Myrivilis.

 

La plaque ajoute le nom de l’Association de femmes “Sainte Photine”, car c’est cette association qui a fourni les dons permettant au musée de constituer ses collections concernant la vie locale dans le passé. Quant à cette sainte Photine, dont le nom signifie Claire (mais qui n’a rien à voir avec sainte Claire d’Assise, disciple de saint François), c’est, selon l’Église Orthodoxe, la Samaritaine de l’évangile qui, après la mort du Christ, se serait rendue dans ce qui est aujourd’hui la Tunisie.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Myrivilis –je devrais plutôt dire Stamatopoulos, car il ne s’agit pas de l’écrivain mais du citoyen– a été volontaire pour servir sous les drapeaux lors des deux guerres balkaniques puis lors de la Première Guerre Mondiale dans l’armée que Venizelos a engagée en rupture avec le gouvernement d’Athènes et le roi, et enfin lors de la guerre gréco-turque lorsque le futur Atatürk a reconquis les terres que les Grecs s’étaient appropriées en Anatolie après l’armistice de la Première Guerre Mondiale. Puis, lors de la Seconde Guerre Mondiale, il n’a pas été mobilisé, mais il est entré dans la résistance contre l’occupant fasciste (Italie) et nazi (Allemagne). Sur cette photo où nous le voyons en tenue militaire mais qui est dépourvue de légende (avec qui est-il photographié? En quelle année?) il est trop jeune pour que ce soit après 1939 (il avait 49 ans) et, semble-t-il, trop vieux pour que ce soit vers 1912 (22 ans). C’est donc probablement durant la Première Guerre Mondiale (25-28 ans) ou durant la guerre gréco-turque, entre 1919 et 1922 (29-32 ans).

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Dans cette pièce, un panonceau nous dit que c’est la chambre de Myrivilis. On voit son petit bureau et sa bibliothèque. Toutefois, moi qui ne suis pas un écrivain, ma bibliothèque recouvre du sol au plafond trois murs complets d’une pièce, aussi ne puis-je imaginer que la bibliothèque d’un grand écrivain comme Myrivilis ne soit pas plus fournie que ce que je vois là. J’ai fait un gros plan sur le bout de l’étagère du haut du meuble de gauche, et j’y vois:

Petit dictionnaire de style (en français, s’il vous plaît!)

Pratique de l’Académie d’Athènes 1960

L’Hellénisme de la Macédoine antique

Annuaire scientifique de l’école philosophique de l’université d’Athènes

La Grèce et le monde

Alexandre le Grand, de Kazantzakis

Mon autobiographie, de Charlie Chaplin

Tous ces livres sont en grec, un seul est en langue étrangère et cette langue c’est le français: quel honneur!

 

Non, je sais bien que ce ne peut être sa bibliothèque. Sans doute, après sa mort, bien des objets, dont des livres, ont dû être éparpillés entre ses héritiers. Peut-être même ont-ils été vendus. Mais alors, que signifie la reconstitution d’une bibliothèque en tout petit format, et avec des titres que Myrivilis n’a peut-être jamais lus?

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

D’autres vues de la chambre de Myrivilis. Si le mobilier est bien authentique (mais je dirai ici la même chose que pour les livres), on voit que son bureau, sa bibliothèque et son lit sont dans la même pièce. Mais dès qu’il a commencé à être connu il est allé vivre à Athènes avec sa femme et ses trois enfants, et il y est resté puisqu’il a été chargé de diverses fonctions, dont celle de directeur des programmes de la radio nationale. Et dans sa bibliothèque de Sykaminia je trouve un livre de 1960, deux livres de 1961… De toutes façons, ce bâtiment n’a jamais abrité de logements privés, on sait que Myrivilis n’y a jamais habité, ceci est une reconstitution, disais-je, mais je pense que, d’une part, il aurait été souhaitable de le dire clairement car certains visiteurs peuvent s’y tromper (je pense aux visites d’élèves!), et d’autre part c’est une reconstitution qui est trop imparfaite pour donner une vraie idée du cadre de vie de notre écrivain.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Là, en revanche, on peut espérer que ce costume a authentiquement été porté par Myrivilis, car sinon quel serait l’intérêt de montrer un costume? On sait bien qu’il ne se promenait pas nu dans les rues, même sous le chaud soleil grec, même dans ce petit village, et on sait à quoi ressemble un costume d’homme.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Dans la grande collection de livres de Myrivilis traduits en nombreuses langues, je n’en prends que quatre, il s’agit de Η Παναγιά η Γοργόνα, en français Notre-Dame de la Sirène. Ici nous voyons ce livre traduit en norvégien et en italien (première photo), ainsi qu’en finnois et en turc (deuxième photo).

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Et puis parce que c’est un grand écrivain, sont fixés au mur des cadres contenant ses distinctions. Parmi elles, j’ai ci-dessus choisi une médaille d’or obtenue dans son pays, à Athènes en 1966, et une médaille de vermeil obtenue à Paris la même année, quelques mois plus tôt.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Passons à la partie musée “laographique”. Et puisque nous sommes dans le bâtiment d’une école, parce que, aussi, j’ai travaillé toute ma vie dans le monde de l’éducation, je commence par la reconstitution d’une salle de classe du passé. Si la carte du monde est en adéquation avec le mobilier, on peut la dater d’après la Seconde Guerre Mondiale. Car d’abord nous avons passé la Révolution russe de 1917, puisque je lis ΕΝΟΣΙΣ ΣΟΒΙΕΤΙΚΩΝ ΣΟΣΙΑΛΙΣΤΙΚΩΝ ΔΗΜΟΚΡΑΤΙΩΝ, Union des Républiques Soviétiques Socialistes (par rapport à la traduction française du nom du pays, les deux adjectifs sont inversés en grec), mais en outre les Pays Baltes sont intégrés dans l’URSS, ainsi que les parties de Biélorussie et d’Ukraine qui, avant la guerre et le pacte Ribbentrop-Molotov, appartenaient à la Pologne. Mais cette carte est incroyablement fausse; en effet, parce que Natacha est de nationalité biélorusse et que, visitant son père et son pays, je suis souvent allé dans ces régions d’Europe, j’ai zoomé sur cette partie. Vilnius, capitale de la Lituanie, est représentée en Biélorussie, et par rapport à Minsk nettement à l’ouest (ce qui est juste) et légèrement plus au sud (ce qui est faux). Car Minsk est à 53°55’ nord et Vilnius 54°41’, soit beaucoup plus au nord.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

On aperçoit, sur le mur gauche de ma photo de la salle de classe, ces deux cadres représentant des personnages qui doivent faire battre le cœur des patriotes grecs et orthodoxes. En effet, la première photo représente le patriarche de Constantinople Grégoire V qui, en 1821, a été pendu par les Turcs en représailles du soulèvement grec contre l’occupant ottoman, alors que lui-même, pacifiste, désapprouvait ce soulèvement. La seconde photo montre “la Bouboulina”, cette patriote de Spetses qui a mis à la disposition des insurgés une flotte qu’elle finance et commande elle-même (je raconte cela en détail dans mon article Pylos après Nestor. Navarino. Samedi 21 et samedi 28 mai 2011, puis dans un autre article, Spetses. Mercredi 4 avril 2012.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Sur les tables ont été disposés livres et cahiers. On imagine avec quelle gourmandise je me suis jeté à les regarder! Sur ma première photo, on voit une Grammaire de la langue grecque à l’usage des élèves de l’école primaire. Et à côté, un cahier d’élève. En grossissant ma photo originale de bonne définition, j’ai pu déchiffrer ce qui est écrit sur l’étiquette: Τετράδιον της γραμματικής του μαθητού Ιωάννου Ζυβού 1933 (cahier de grammaire de l’élève Jean Zybos 1933).

 

Sur ma seconde photo, je montre à gauche un livre d’histoire ouvert à la page du chapitre Byzance, et pour l’illustrer il y a une image de Sainte-Sophie. À droite, c’est un livre de Problèmes d’arithmétique du primaire.

 

Les livres de ma troisième photo sont des livres de lecture (αναγνωστικό), de cinquième année pour celui de droite, de quatrième année pour celui de gauche, lequel est plus ancien car, avec son N final, il révèle ses références à la langue dite katharevousa, abandonnée dans les écoles en 1982. Comme tout cela est beau et patriotique, ce courageux hoplite grec se jetant au combat, glaive en main et bouclier brandi, ou ces enfants défilant au pas sous la statue équestre d’un empereur byzantin là-haut sur son socle!

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Autre image encadrée, c’est l’épisode de Madame Frosyni, pour évoquer un événement historique, mais surtout pour éveiller chez les élèves le sentiment national. La même gravure figurait dans le musée Ali Pacha, dans l’île de Ioannina et, dans mon article intitulé Ioannina et Ali Pacha. Dimanche 19 décembre 2010, à l’époque j’avais écrit “Madame Frosyni (Euphrosyne en français) était une jeune femme grecque d’une grande beauté. Quoique mariée, elle devint la maîtresse du fils d’Ali Pacha, mais la femme légitime de ce fils ayant découvert cette liaison, ulcérée, elle dénonce cette relation à son beau-père. Soit qu’il ait voulu punir l’adultère et venger sa bru, soit qu’il ait été jaloux, il l’emprisonna, et prit dans l’entourage de la coupable seize autres jeunes Grecques au hasard (dix-sept disent certaines sources), les accusant arbitrairement de même d’adultère. Puis, pieds et poings liés, il fit précipiter Frosyni et ses seize compagnes dans le lac de Ioannina”.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Cette photographie encadrée est intéressante, parce qu’elle nous montre une scène de la vie quotidienne, et en outre elle est datée: 1960. La légende dit “Les femmes du village préparent la fibre pour le tissage”. On ne distingue pas très bien comment elles travaillent, d’autant plus que certaines d’entre elles sont trop préoccupées par le photographe, mais on voit qu’elles se réunissent pour travailler ensemble dans une cour de ferme, on voit aussi que l’une d’entre elles a amené avec elle son petit garçon sur sa bicyclette.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Passons maintenant aux objets du quotidien. Ces plats, ces casseroles, ces récipients, ces deux hachoirs de la première photo, toutes ces lampes de la seconde photo, ce réchaud à pétrole de la troisième photo, ne sont pas des objets collectés par le musée dans divers lieux de Grèce ou d’ailleurs, puisque ce sont les femmes de l’Association Sainte Photine qui en ont fait don. Or sainte Photine est la patronne du village de Sykaminia, et l’église locale lui est dédiée. Ces femmes ont donc apporté ici ce qu’elles ont trouvé dans leur grenier ou au fond de leurs placards, ce sont des objets grecs, plus précisément de Lesbos, et plus précisément encore de Sykaminia. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’ils ont été fabriqués sur place, mais ils ont fait partie de la vie des habitants du village de Sykaminia.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Ici, c’est toute une pièce du bâtiment qui a été réaménagée comme dans une maison locale d’autrefois. Autrefois… sans précision supplémentaire. Dix-neuvième siècle, cela ne fait pas de doute; mais jusqu’à quand? Peut-être bien assez tard encore dans le vingtième siècle. Le berceau du bébé (seconde photo), on le voit posé au pied du lit des parents. Bien évidemment, il n’y a pas de salle de bains, pas de douche, la toilette se fait dans cette cuvette de porcelaine, et puisqu’il n’y a pas l’eau courante, il n’y a donc ni tuyau, ni robinet, on verse l’eau du pichet. Né à Paris, je n’ai jamais vu cela à la maison, mais dans mon enfance et mon adolescence, à la campagne et même dans certains logements de villes de province, j’ai vu des tables de toilette en bois à dessus de marbre, avec ce genre de cuvette et un broc qui, en général, était assorti, en porcelaine portant le même dessin. Aujourd’hui, je crois que cela n’existe plus que chez les antiquaires…

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Et pour finir, encore deux objets. Le premier, en faïence jaune, je n’identifie pas bien quel a pu en être l’usage. Peut-être était-il seulement un coffret décoratif, puisque sur le côté droit de l’image j’ai laissé apparaître la croupe d’un éléphant dont le dos est un couvercle et qui semble, par la couleur, être assorti. Quant à ma dernière photo, elle représente un instrument de musique dont j’ignore le nom, mais qui visiblement s’apparente à un accordéon.

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Published by Thierry Jamard
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