Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 00:20
Bien des fois, j’ai évoqué Zeus prenant la forme d’un séduisant taureau pour enlever Europe qui jouait sur la plage de Sidon (dans l’actuel Liban, grosso modo à mi-chemin entre Beyrouth et la frontière d’Israël) ou, selon les auteurs, sur une plage de Tyr (encore plus au sud, à mi-chemin entre Sidon et cette même frontière). Puis, ayant nagé jusqu’en Crète avec la princesse sur son dos, il avait accosté, couru encore un peu et s’était uni à elle, engendrant Minos, Sarpédon et Rhadamante. Puis Minos qui, dit-on, vivait trois générations avant les héros de la Guerre de Troie, était devenu roi de Crète, avait épousé Pasiphaé, une fille d’Hélios (le Soleil). De cette union naquirent huit enfants. C’est à la petite dernière, Phèdre, que s’applique le célèbre alexandrin de Racine, réputé le plus beau de tout le théâtre classique "La fille de Minos et de Pasiphaé". Et c’est une autre fille des mêmes que Thésée abandonnera sur l’île de Naxos, lors d’une escale. Toujours le même Racine fait dire à Phèdre "Ariane ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée". Ariane et Phèdre ont aussi pour sœur une certaine Acacallis que va aimer Hermès, mais le dieu infidèle l’abandonnera bien vite pour s’en retourner sur l’Olympe.
 
729a Chania (La Canée), ruines antiques
 
De ces amours naquit Cydon, qui fonda la ville de Cydonia (on transcrit d’ailleurs plus souvent, dans ce nom, la lettre grecque kappa par un K, d’où Kydonia). Tel était le nom de cette ville de la côte nord-ouest de la Crète où un habitat est attesté depuis 3000 avant Jésus-Christ et où un peu partout, soit au cours de fouilles méthodiques, soit au hasard du creusement de fondations pour la construction d’un immeuble, on met au jour des ruines antiques. Signalons que le grec κυδώνιον μήλον, “pomme de Kydonia”, désigne le coing. Une tablette rédigée en écriture syllabique linéaire B (ce qui la situe après l’arrivée des Achéens qui ont supplanté les Minoens vers 1450 avant Jésus-Christ et ont introduit le linéaire B en Crète, et avant l’abandon des palais, sans lutte apparente ni destruction importante, vers 1100) nomme la ville ku-do-ni-ya. Beaucoup plus tard, après le conquête romaine, fidèle à Rome, la ville en sera récompensée par l’octroi de l’autonomie. Puis vient la période byzantine. En 823 les Sarrasins investissent l’île qui restera sous domination arabe jusqu’en 961, mais il semble qu’en 828 Kydonia ait été détruite comme d’ailleurs la plupart des villes de Crète, et il semble que les lieux soient restés inhabités, à l’exception de la citadelle de Kastelli, jusqu’en 1262, avec l’intervention des Vénitiens, qui la rebaptisent en La Canea, d’où le nom usité en France de La Canée, et la déformation en grec Khania, Chania (la lettre grecque khi, un K aspiré qui a évolué vers quelque chose qui ressemble, en doux, au CH de l’allemand ou à la jota espagnole, est transcrite tantôt pat KH, tantôt pas CH, ce qui ne change rien à sa prononciation réelle). En réalité, très rapidement après le sac de Constantinople, la Crète est donnée aux Vénitiens mais dès 1206 le Génois Errico Pescatore, comte de Malte, faisant profession de pirate, s’empare de la Crète, que la Sérénissime ne récupérera qu’en 1210. Et en 1646, ce sont les Turcs qui arrivent et qui délogent les Vénitiens.
 
729b1 Chania (La Canée)
 
729b2 La Canée (Chania, Crète)
 
729b3 La Canée (Chania, Crète)
 
Ce sont les Vénitiens qui, en recréant une ville là où Kydonia avait été mais s’était éteinte, donnent à Chania sa personnalité et l’essentiel de son apparence. Le fort Firkas (première photo), le port, sont typiquement vénitiens.
 
729b4 La Canée (Chania, Crète)
 
729b5 Chania (La Canée), en Crète
 
729b6 Chania (La Canée), en Crète
 
Voilà quelques vues de la ville. Certes cette mosquée n’a rien de vénitien, mais on se rend compte que l’urbanisme en lui-même est dû à l’occupation par la Sérénissime (première photo). Sur la deuxième photo, on voit comment s’alignent les importants arsenaux. On voit aussi, sur la troisième photo, comment la ville est tournée vers la mer, et adossée à la montagne dont un sommet culmine à 2200 mètres. Tout le long du port s’alignent de nos jours des tavernes et restaurants de poisson. Entre les bâtiments avec leurs salles de restaurant et les tables alignées le long de la mer, l’espace réservé aux piétons est si étroit que deux personnes ne passent pas de front et que l’on ne se croise que si l’un des deux passants s’efface en se glissant entre deux tables.
 
729b7a Chania (La Canée), en Crète
 
729b7b La Canée (Chania, Crète)
 
Encore deux vues de la ville vénitienne. Les propriétaires de cet ancien couvent Santa Maria dei Miracoli, qui appartenait à des religieuses dominicaines et dont il ne reste ici que deux pans de murs de l’église, louent des chambres dans le bâtiment attenant. Il ne doit pas être désagréable d’y habiter, d’autant que la situation en haut de la ville, dans le quartier de Kastelli, l’antique citadelle, fait que de la cour on a une vue sur la ville basse et la mer, ce qui signifie que des fenêtres cela doit être la même chose.
 
729c1 La Canée (Chania, Crète), la mosquée
 
729c2 La Canée (Chania, Crète), la mosquée
 
Tout à l’heure, nous avons vu sur la photo de la rade cette mosquée Kücük Hasan dont le minaret a été abattu en 1920. On distingue sur ces photos trois des quatre fins arcs de pierre soutenant son dôme. On voit aussi que, sur deux de ses côtés, un espace plus bas est surmonté de petits dômes. Il s’agit d’une galerie qui, à l’origine, n’était pas comme aujourd’hui close de murs. Actuellement, la mosquée sert de salle d’exposition.
 
729c3a La Canée (Chania, Crète)
 
729c3b Chania (La Canée), en Crète
 
729c3c Chania (La Canée), en Crète
 
Au détour d’une promenade, surgissant dans le décor au fond d’une étroite ruelle, apparaît un minaret. C’est celui de la mosquée Gazi Hussein Pacha, avec son toit en pyramide octogonale très pentue et, au sommet, le croissant turc. Car certes le croissant est le symbole de l’Islam, bien à sa place sur une mosquée, bâtiment dédié au culte musulman, mais il ne faut pas oublier que bien avant l’Islam (Hégire, en 622) des monnaies frappées par les Köktürks portaient le croissant et l’étoile, ce peuple de langue turque qui, en 522, avait créé un grand empire qui s’étendait jusqu’en Asie Centrale, d’où le nom du Turkestan. Puis d’autres Turcs, les Ouïgours, en 745, ont occupé l’Anatolie et ont créé l’Empire Ottoman, où l’on retrouve tout naturellement le croissant et l’étoile, indépendamment de l’Islam, et ce sont au contraire les Musulmans turcs qui ont fait adopter leur symbole par l’Islam tout entier. Voilà pourquoi ici je parle de croissant turc plutôt que de croissant musulman. Mais en fait ce n’est qu’un prétexte, puisqu’à l’époque de l’occupation ottomane en Crète les deux notions de Turc et d’Islam ne font qu’un dans le pays, que ce soit dans l’esprit des occupants ou dans celui des occupés.
 
729c4a Chania (La Canée), en Crète
 
729c4b Chania (La Canée), en Crète, St Nicolas
 
Vers 1320 a été construit le catholicon, ou église principale, du monastère dominicain de Saint Nicolas. Quand les Turcs sont arrivés, sans détruire le clocher que l’on peut voir sur le côté gauche de l’église et qui date de l’origine, ils lui ont construit un pendant sur le côté droit, un très haut minaret à double balcon, et ont fait de l’église la mosquée Hunkar Camii. La belle toiture de bois a dû par la suite être remplacée par une toiture en béton. Enfin, en 1919, après l’indépendance de 1913 puis la fin de la Première Guerre Mondiale, la mosquée a été transformée en église orthodoxe Agios Nikolaos. Photo interdite à l’intérieur…
 
729d1 Chania (La Canée), cathédrale Trimartyri
 
729d2 Chania (La Canée), cathédrale Trimartyri
 
La métropole (église du métropolite, c’est-à-dire de l’évêque orthodoxe, donc cathédrale orthodoxe) est l’église de Trimartyri, au cœur de La Canée, sur une profonde place. Sur la façade, deux grands portails en encadrent un plus étroit, et leurs vantaux de bois sculpté sont magnifiques. Seul celui de gauche étant ouvert, je profite du soleil sur celui de droite pour lui tirer le portrait.
 
729d3 Chania (La Canée), cathédrale Trimartyri
 
729d4 Chania (La Canée), cathédrale Trimartyri
 
À l’intérieur, très richement décoré comme c’est l’usage dans les églises orthodoxes, j’ai été particulièrement frappé par la cathèdre du métropolite, ainsi que par ses accoudoirs de bois sculpté et peint en or et rouge.
 
729d5 Chania (La Canée), cathédrale Trimartyri
 
Quoique je trouve très beau et très expressif ce tableau, je ne peux m’empêcher de penser que l’on peut trouver mieux pour la paix entre les religions et l’application des principes de l’Évangile "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Ma photo réduite d’une grande toile ne permet peut-être pas de voir clairement qu’il s’agit d’un grand tribunal avec des dignitaires juifs, grand prêtre semble-t-il sous un dais, et chacun des présents tenant à la main des parchemins avec des extraits de la Torah, tandis que Jésus, nu à part un petit pagne blanc, sur l’épaule la cape rouge dont il a été revêtu par moquerie, poignets liés, et en haut une légende en gros caractères rouges sur le fond or dit "Jugement sanguinaire des Juifs contre Jésus-Christ Sauveur du monde". Mais personne ne cherchait l’apaisement, puisque la plupart des pays d’Occident ont, à une époque ou à une autre, banni les Juifs de leur territoire, ou les ont parqués dans des ghettos, ou ont laissé le peuple s’adonner à des pogroms contre eux, quand ils ne les organisaient pas eux-mêmes. Hitler et le nazisme n’ont fait que réaliser à une grande échelle ce que bien des souverains des siècles passés auraient fait s’ils en avaient eu les moyens matériels. Et il n’y a pas de quoi en être fier. Œil pour œil, dent pour dent, la politique agressive de l’État d’Israël a des relents de vengeance contre le monde. Mais gardons-nous bien de confondre le nazisme avec le peuple allemand, le Gouvernement de l’État d’Israël avec la population du pays ou avec ceux qui, de par le monde, se réclament du judaïsme, les Intégristes islamistes avec les Musulmans ou avec les Arabes ou avec les Maghrébins, le Grand Inquisiteur et les tribunaux de l’Inquisition avec les catholiques d’hier ou d’aujourd’hui, etc., etc.
 
729e1 Chania (La Canée), église Sainte Catherine
 
729e2 Chania (La Canée), église Agia Aikaterini
 
Encore un rapide coup d’œil à une église. Petite, celle-là. Elle est dédiée à sainte Catherine (Agia Aikaterini). Sa façade se distingue à peine des façades des maisons voisines et l’atmosphère y est au calme et au recueillement. Personne ne s’y bouscule comme à Trimartyri pour faire la queue devant les icônes que l’on veut embrasser en faisant un triple signe de Croix.
 
729f1 Chania (La Canée), le marché
 
729f2 Chania (La Canée), le marché
 
Passons à l’architecture civile. C’est pendant les années de l’autonomie (à partir de 1898) que le marché couvert municipal a été construit dans un style néoclassique à l’extérieur, mais en utilisant des structures métalliques comme le voulaient les techniques de l’époque. Il a été inauguré en 1913, juste au moment où la Crète était réunie à la Grèce. Les manifestants occupaient le parvis du marché lorsque nous sommes allés le voir un soir. "Non aux mémorandums, non à la soumission", dit le calicot. Quand nous y sommes retournés, un après-midi, les échoppes étaient bien évidemment fermées, ne nous permettant pas de ressentir l’ambiance, seulement de voir l’architecture.
 
729f3 Chania, combien d'étoiles pour l'hôtel
 
Que vois-je, sur ce bâtiment ? Hôtel Amphitrite… Le confort y semble bien sommaire, à première vue.
 
729f4 Chania (Crète), le martyr de la Seconde Guerre Mondi
 
En fait, plaisanter à ce sujet est de mauvais goût. Je me tais. Car évidemment le panneau signalant l’hôtel s’adresse à ce qui est au-dessus, non à ce qui est en-dessous. Ce bâtiment éventré, un immeuble de trois étages à l’origine, a été victime, comme des centaines d’autres, principalement dans la vieille ville vénitienne, des bombardements par des avions allemands frappés de la Croix Gammée. C’est le 20 mai 1941 que ces bombardements ont commencé et ils se sont longtemps poursuivis. Il faut dire qu’à l’époque, Chania était la capitale de la Crète (ce n’est qu’en 1971 que ce rôle administratif a été transféré à Héraklion), ce qui explique –mais n’excuse en aucun cas– qu’elle ait été une cible privilégiée des ennemis.
 
729f5 Chania, Crète. Le racisme n'est pas extirpé
 
Quelle horreur ! Cela me rappelle mon laïus d’accueil des secondes, chaque année. Puisqu’ils étaient de nouveaux arrivants au lycée, je leur édictais les règles de vie. Et entre autres j’exigeais le respect de l’autre, qu’il soit camarade ou adulte. Donc, je serais intransigeant concernant les insultes. Et j’ajoutais que le code pénal classait comme délits, et par conséquent passibles du tribunal correctionnel, les insultes à caractère raciste ou sexiste. Et devant ce graffito, je me trouve devant un double délit. "Assez de Chinois gras" à côté d’une caricature aux yeux bridés et au chapeau en triangle, et voilà pour le racisme primaire. "Putains" et "Immigrant homosexuel" avec une flèche vers la fenêtre de l’immeuble, telle est l’insulte à caractère sexuel. Indépendamment de la classification pénale, car je ne connais pas la loi grecque, et quel que soit le comportement de ce "Chinois homosexuel" qui est peut-être la pire des crapules comme il peut être le plus sympathique des hommes, je trouve ces mots si bas, si méprisables, qu’ils défient le commentaire. Ici en Grèce, que ce soit sur le continent, dans les îles Ioniennes, dans les quelques Cyclades que nous avons vues, ou maintenant en Crète, la quasi totalité des gens sont accueillants, la philoxénie n’est pas un vain mot, et voilà que je tombe sur ce graffito…
 
729f6 Chania, Crète
 
Je ne sais pas où placer cette photo, alors disons que dans la rubrique Promenades dans Chania il y a un immeuble bombardé, un graffito idiot, et une rue peuplée de touristes. L’onglet "propriétés" de ma photo m’indique qu’elle a été prise à 22h tout rond (je vérifie souvent le réglage correct de l’horloge de l’appareil photo). Dans cette rue piétonne, à cette heure tardive même pour la Crète, les boutiques sont toutes ouvertes et les promeneurs sont nombreux. Mais je dois dire que malgré les tavernes qui encombrent le port et les commerces pour touristes qui ont investi tous les rez-de-chaussée, Chania a su garder tout son charme. Autant Natacha que moi-même avons aimé flâner dans ses rues. Nous l’avons quittée à présent parce qu’il faut bien poursuivre notre voyage, mais c’est à regret. Visiteurs de la Crète, ne faites pas l’impasse sur Chania !
 
729f7 Chania, Crète. Fête et danses populaires
 
Dans l’un des bâtiments des arsenaux a été montée une scène et des sièges ont été installés. Mais la salle est très vaste, et l’espace est occupé par de petits stands d’artisans pendant toute la journée. Deux soirs, nous sommes passés par là au bon moment, parce que nous avons pu assister à un spectacle de danses folkloriques crétoises. C’est curieux, il n’y avait pas foule. Le petit nombre de rangs de chaises ne permettait d’accueillir qu’un public très limité (je n’ai pas compté les places, mais je pense qu’il n’y en avait pas plus de cent), et dans cette ville où, en cette pleine saison, pullulent les touristes, il y avait des chaises libres.
 
729f8 Chania, Crète. Fête populaire
 
Autre chose extrêmement sympathique. J’ignore s’il s’agit d’une initiative privée ou d’une action de la Municipalité, mais les deux dames de ma photo ont travaillé toute la soirée. La première, plongeant ses mains nues dans la pâte de la grande bassine de plastique rouge, façonnait sans arrêt de petites boulettes qu’elle jetait au fur et à mesure dans la bassine noire basse genre sauteuse où bouillait de l’huile. La seconde dame, lorsque les beignets avaient pris couleur, les retirait avec une écumoire et les mettait à refroidir un petit peu, et à s’égoutter, dans la grande bassine en inox. Puis, prenant des gobelets en plastique, elle plaçait trois beignets dans chacun. Il suffisait d’aller pour recevoir gratuitement un gobelet. Je n’ai pas su identifier ce qui parfumait la pâte des beignets, mais ce que je sais, c’est qu’ils étaient délicieux. Gourmand –et gourmet–, je suis retourné chercher un deuxième gobelet. Sauf erreur, ces pâtisseries s'appellent des loukoumades (le E se prononce È).
 
729g1 Chania, exposition To Nisi dans le Grand Arsenal
 
729g2 Chania, exposition To Nisi dans le Grand Arsenal
 
729g3 Chania, expo To Nisi, institutrice et plongeur de Spi
 
729g4 Chania, exposition To Nisi dans le Grand Arsenal
 
The Island (= l’Île) est le titre d’un roman best-seller de l’Anglaise Victoria Hislop. Une jeune femme anglaise ne sait pratiquement rien du passé de sa famille qui vient de Crète, et sa mère refuse de répondre à ses questions. Elle se rend alors sur place, et découvre que sa mère a grandi dans le village qui fait face à l’île crétoise de Spinalonga. Or quand la Crète est devenue autonome en 1898, bon nombre de Turcs sont partis, mais pas tous. Pour se débarrasser de ceux de Spinalonga, les Crétois en ont fait l’îlot des lépreux. Cette terrible maladie n’était pas encore éradiquée de Crète, et par crainte de la contagion on écartait les malades de la population saine en créant des communautés de lépreux. Petit progrès sans doute par rapport au temps où le lépreux avait l’obligation de s’isoler lui-même en agitant une clochette pour avertir de son arrivée, et par rapport aux léproseries, aux lazarets, où l’on ne donnait que des soins sommaires, car à Spinalonga il y avait un hôpital spécialisé, mais ce ghetto avait quand même quelque chose de cruel, surtout à une époque si proche où l’on se souciait déjà de droits de l’homme, car il a existé de 1903 à 1957. Je n’en dirai pas plus sur ce roman que je n’ai pas lu, ni sur Spinalonga que nous avons l’intention de visiter d’ici une dizaine de jours et dont je parlerai alors plus amplement.
 
De ce roman, la télévision grecque a tiré un feuilleton en 26 épisodes qui porte le même titre (mais traduit en grec, To Nisi), et qui a été diffusé au rythme d’un épisode par semaine à partir d’octobre dernier. On peut dire que toute la population crétoise, et une bonne part de la population grecque, ont suivi pendant tout l’hiver les rebondissement de cette série. Or ici, à Chania, dans le Grand Arsenal vénitien de la ville transformé en bâtiment d’exposition sur trois niveaux à la belle architecture de bois (première photo), a lieu en ce moment une exposition concernant le roman et la télé série. Et là, infiniment plus que pour les danses folkloriques dont je parlais tout à l’heure, le public afflue. En particulier, à l’étage, quelques uns des personnages les plus importants (tous c’est impossible, il y a plus de 120 rôles et plus de 500 figurants) sont représentés par des mannequins en costume. À titre d’exemple, je montre ici Kroustallaki, institutrice à Spinalonga et Nikos, plongeur. Mais je ne dirai pas en quoi ils interviennent dans l’action, puisque tout ce que je sais d’eux c’est ce qui est écrit sur la petite étiquette qui les accompagne.
 
Et puis, avant la clôture de l’exposition, le dernier soir, il y a eu une conférence. La journaliste, debout à gauche devant le micro, a interrogé successivement chacun des intervenants. Hélas je n’ai rien compris, mon niveau en langue grecque ne me l’a pas permis. Ni ce qu’ils disaient, ni même qui ils étaient. Disposant de renseignements sur le film, j’ai mis sur Images de Google un certain nombre de noms, et je crois reconnaître, de gauche à droite :
Thodoros Katsafados, un acteur
Vangelis Katrizidakis, directeur de la photo
Theodoris Papadoulakis, metteur en scène
Stelios Mainas, un acteur
Mirella Papaeconomou, auteur de l’adaptation cinématographique
 
729h1 Chania (Crète), musée archéologique, linéaire A
 
Puisqu’en Grèce, Crète comprise, il y a des antiquités à chaque pas, il a fallu créer des musées archéologiques partout. Et Chania, ancienne capitale de l’île, se devait d’avoir le sien que nous avons visité, installé dans l’église du beau monastère franciscain dédié (c’est normal) à Saint François, Agios Frankiskos, dont la construction par les Vénitiens remonte à la seconde moitié du seizième siècle et qui a connu, lui aussi, la transformation en mosquée à l’époque de l’occupation ottomane. Tous ces musées archéologiques que nous visitons sont passionnants, mais je suis conscient que pour qui ne les voit qu’à travers les photos de mon blog et mes petits commentaires, tous les objets doivent se ressembler et ce doit être terriblement monotone. Je me limiterai donc ici à montrer des objets que l’on ne voit pas ailleurs. Notamment, j’ai beaucoup parlé, dans d’autres articles, de l’écriture en linéaire B qui est celle des Achéens (ou Mycéniens), arrivés en Crète au quinzième siècle avant Jésus-Christ. Or, avant eux, les Crétois écrivaient déjà, d’abord à l’aide d’une écriture hiéroglyphique, comme en Égypte, utilisant des idéogrammes, puis avec l’écriture dite linéaire A, qui était syllabique mais mêlée d’idéogrammes. Le linéaire B, qui réutilise certains signes du linéaire A, a pu être déchiffré parce qu’il transcrit une langue connue, le grec dans son dialecte arcado-chypriote. En revanche, tant les idéogrammes que le linéaire A transcrivent la langue minoenne, que nous ignorons. Il est dans ces conditions extrêmement difficile de mettre en correspondance des signes avec les sons de mots que l’on ne connaît pas. Toutefois, d’une part grâce aux signes syllabiques repris par le linéaire B, d’autre part grâce à la représentation assez transparente de certains idéogrammes, on a pu déchiffrer, ou deviner, le sens de quelques signes. Ma photo ci-dessus montre quelques exemples de ce que l’on peut traduire du linéaire A (signification), sans pouvoir le lire (déchiffrement de mots et de sons).
 
729h2 Chania (Crète), musée archéologique, poids en plom
 
Ce disque de plomb gravé est un poids, et les deux trous que l’on aperçoit sur sa périphérie étaient destinés à le fixer par une ficelle ou un léger fil métallique à un crochet de la balance. Ici, dit la notice, nous sommes dans les "temps historiques", ce qu’il faut sans doute interpréter comme le début du premier millénaire avant Jésus-Christ.
 
729h3 Chania (Crète), musée archéologique, vases de marb
 
729h4 Chania (Crète), musée archéologique, verrerie
 
Ces quelques récipients nous changent de la sempiternelle céramique et terre cuite, dont les formes sont variées à l’infini, et des peintures souvent si délicates. Pour les objets de ces photos, des matériaux différents ont été utilisés. En haut, c’est le marbre pour ces vases trouvés sur le site d’Elyros et datés du troisième siècle avant Jésus-Christ. En bas, ce sont de rares vases de verre coloré. La notice ne dit rien à leur sujet, mais je pense que ce devaient être des vases à parfum accompagnant des femmes dans leur tombe, et je crois pouvoir les dater de la période classique ou hellénistique. C’est vague, mais je ne suis pas spécialiste de l’histoire de la verrerie. Ce qui ne m’empêche pas d’admirer les formes et les couleurs.
 
729h5 Chania (Crète), musée archéologique, pleureuses
 
Avant de quitter ce musée archéologique, je ne peux me dispenser ce montrer ces terres cuites. À droite, trouvées dans des tombes du quatrième siècle avant Jésus-Christ, ce sont deux pleureuses qui s’arrachent les cheveux, se griffent la poitrine en signe de deuil et d’affliction, représentation très appréciée à Kydonia. À gauche, il ne reste malheureusement que la tête de cette merveilleuse statuette. On le voit, elle a conservé plus que des traces de la peinture qui la recouvrait, et son collier plaqué or est presque intact. Elle date de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ (début de l’ère hellénistique, qui va traditionnellement de la mort d’Alexandre en 323 à celle de Cléopâtre en 30 avant Jésus-Christ). Dans un livre que nous avons trouvé à Chania, elle est décrite comme représentant une idole, ce qui m’étonne beaucoup car à l’époque la Crète est hellénisée depuis longtemps et il n’y a plus d’idoles hors du panthéon de l’Olympe. Or avec cette élégante coiffure et ce chapeau ce n’est pas une déesse de ma connaissance, Aphrodite ou Artémis, encore moins Athéna qui préfère le casque militaire. J’en aurais fait soit une figurine votive, soit éventuellement une simple représentation féminine déposée dans la tombe d’une femme comme étant une statuette qu’elle avait aimée de son vivant (comme les bijoux, les poteries, les poupées des fillettes ou les chariots des garçons), mais un coup d’œil à l’auteur du livre, c’est Stella Kalogeraki, archéologue. Une archéologue, je m’incline. À moins qu’il s’agisse d’un problème de traduction.
 
729i1 Chania, musée maritime
 
J’ai dit que je ne m’étendrais pas sur le musée archéologique, cinq photos, j’arrête là. Il y a aussi à Chania un très intéressant musée maritime, sur deux sites (il convient de demander le double billet, qui n’est pas systématiquement proposé, pour éviter de payer deux fois l’entrée). Le site principal est d’une richesse hallucinante. Je passe sur les nombreux et grands panneaux de timbres de tous les pays représentant des bateaux. Je passe sur les assiettes de porcelaine décorée suspendues aux murs. Je passe sur toutes les peintures ou gravures de marines, de bateaux de guerre, de batailles navales. Je passe sur la reproduction de la cabine de pilotage d’un navire, où l’on peut pénétrer pour se croire le capitaine. Je passe sur les collections de coquillages et d’animaux marins. Je passe sur les reliques de la Guerre d’Indépendance. Je passe sur mille choses qui m’entraîneraient à faire un article beaucoup trop long. Voici trois parmi d’innombrables maquettes de navires de tous les temps. J’ai donc choisi ici un navire ancien parce que, minoen, il représente la Crète (entre 1700 et 1400 avant Jésus-Christ). Cette forme, connue par des représentations gravées dans la pierre, ciselées sur des bijoux et peintes sur des poteries, est caractéristique de la navigation Égéenne du début de l’Âge du Bronze. C’est là que pour la première fois on a utilisé comme gréement le mât portant une voile carrée. À l’autre bout de la chaîne, à l’époque moderne, c’est une canonnière dite de type A, avec sa peinture grise furtive. Je n’ai pas choisi la troisième photo parce que, d’époque vénitienne, elle se situe chronologiquement entre les deux autres, mais parce que l’on a vu les bâtiments des importants chantiers navals vénitiens de Chania et que cette maquette représente la construction d’un navire dans l’éclaté d’un bâtiment d’arsenal.
 
729i2 Chania, musée maritime
 
Passionnants également et extrêmement instructifs sont les schémas en relief des différentes phases de plusieurs batailles navales célèbres. Celles que j’ai choisies ici sont la seconde phase de la bataille de Salamine et la seconde phase de la bataille de Lépante (Naupacte). Les photos sont mauvaises mais si, à l’œil, on peut parfaitement tout voir et lire en bougeant légèrement, en revanche sur la photo il est impossible d’éliminer le reflet des projecteurs sur le verre de la vitrine. Mais pour qui s’intéresse à l’histoire, pour qui souhaite comprendre ce qui s’est passé lors des plus célèbres batailles navales, la visite s’impose.
 
729i3 Chania, reconstitution navire minoen
 
729i4 Chania, reconstitution navire minoen
 
Pour terminer la visite du musée maritime ainsi que cet article sur notre chère Chania, transportons-nous sur le second site du musée, à l’autre bout du port, dans un bâtiment de l’arsenal datant de 1599 où a été construit, non seulement sur le modèle de l’époque (15e siècle avant Jésus-Christ), mais avec les moyens et les techniques de l’époque, un navire minoen. Un vrai, qui a navigué. Conformément à ce que l’on pouvait déduire des représentations, on a limité la longueur du navire à 17 mètres, ce qui correspond à la longueur maximum des planches que l’on pouvait tirer des troncs de cèdre qui constituaient la matière première. On en a déduit, en observant les proportions, une largeur de 3,50 mètres et une hauteur de 1,80 mètre. Les clous étant rares, chers, précieux, n’étaient pas utilisés pour l’assemblage, réalisé avec des cordes, et l’étanchéité était due à l’enduction avec de la graisse de bœuf mêlée à de la résine. L’équipage comprenait un capitaine, deux pilotes et 24 rameurs. Un seul équipage était à bord, le navire ne naviguant que de jour et en cabotage près des côtes. Ainsi équipé et gréé, il atteint 3 nœuds avec les rameurs et quatre nœuds avec la voile. À l’occasion des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004, il a effectué la traversée de Chania au Pirée en 27 jours (du 29 mai au 24 juin) dont onze jours de navigation, avec escales à Meniès (Crète), les îles d’Anticythère et de Cythère, Monemvasia, Kyparissi, puis les îles de Spetses (où a grandi et où est morte la Bouboulina), Poros, Methana, Égine, soit une distance de 210 milles nautiques (389 kilomètres).

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

agendicum 30/10/2011 06:23


Comme d'habitude, article passionnant et photos superbes, et une petite mise au point que j'apprécie beaucoup. Bon voyage. Amitiés


Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche