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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 20:30

Il y a tant et tant d’églises intéressantes à Rome, ou très anciennes, ou émouvantes, ou magnifiques, ou chargées d’histoire, que l’on n’en finit pas. Je nous ai établi une liste, mais chacune de nos lectures vient rallonger la liste, chacune de nos promenades aussi, et après avoir satisfait notre curiosité nous sommes très rarement déçus. Aujourd’hui, en ce jour anniversaire de la décapitation de Louis XVI, ce seront l’Immacolata Concezione (l’Immaculée Conception, bien sûr), aussi appelée Santa Maria della Concezione, et Sant’Andrea delle Fratte.

 

378a Rome, fontaine des Abeilles

 

Mais en débarquant du métro à la station Barberini, nous ne pouvons manquer de nous arrêter devant un monument érigé par notre pape habituel Urbain VIII, la Fontana delle Api, ou Fontaine des Abeilles. Sur sa margelle, il y a toujours des personnes assises à lire le journal, à discuter le coup (on est en Italie, ne l’oublions pas), à téléphoner (on est…, etc.), à attendre le bus, à passer le temps. Je ne l’ai pas voulu, mais sur ma photo je constate le grand danger couru par deux personnes. En présence d’abeilles, l’une ouvre la bouche pour y enfourner une bouchée de glace, l’autre pour bâiller, et puis bzzz, bzzz, bzzz, et je te pique la langue. On ne peut plus parler, on change de nationalité.

 

378b Rome, fontaine des Abeilles

 

Cette abeille, symbole des Barberini, est ici traitée pour elle-même. Ailleurs, on la voit dans le blason. Il faut avouer qu’elle est bien belle. Mais il n'y a rien d'étonnant à cela, c’est une œuvre du Bernin, l’artiste est réputé.

 

379a Rome, Immacolata Concezione

 

À quelques pas de là, s’élève l’Immacolata Concezione. D’extérieur, c’est une église plutôt banale, malgré son escalier à double volée. Vue en hiver, elle se détache derrière le graphisme des branches nues des platanes. Je suppose qu’en été, avec le feuillage, on ne peut en avoir une vue générale.

 

379b Rome, Immacolata Concezione

 

Il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste pour voir que cette église est loin d’être aussi ancienne que la plupart de celles que nous avons visitées. Ici, pas question de ce dallage de marbre dessinant des 8, œuvre des Cosmates, leur corporation n’existe plus depuis longtemps quand, en 1624, la construction de l’église a été entreprise. En 1626, Urbain VIII la donne aux Capucins. Il n’est pas inutile de noter que son frère, le cardinal Antonio Barberini, est capucin, et qu’il est chargé de l’église et du couvent mitoyen qui, lui, entre en fonction en 1630. En 1631, les ossements des Capucins enterrés à Santa Croce et à Bonaventura dei Lucchesi sont transférés ici, constituant le "cimetière des Capucins", et nous verrons dans quelques instants ce qu’il en est advenu. Le dogme de l’Immaculée Conception ne datant que du milieu du dix-neuvième siècle, l’église a été appelée jusque là l’église des Capucins. C’est sous ce nom, par exemple, qu’en parle Stendhal.

 

379c Rome, Immacolata Concezione, G. Reni

 

Dans l’église, notre attention n’est pas attirée par beaucoup de choses sauf, près de l’entrée, dans une chapelle latérale, un beau Saint Michel de Guido Reni (1575-1642), dit Le Guide. Le visage de l’ange est nettement féminin, mais ses jambes musclées et sa poitrine plate sont d’un homme ; l’archange saint Michel est traditionnellement un homme. Si au bout de dix ans un concile s’est décidé à se séparer sans avoir résolu la question du sexe des anges, ce n’est pas un peintre italien, aussi talentueux soit-il, qui aurait pu donner la solution du problème, aussi suit-il la tradition. On n’oublie pas que le démon terrassé est un ange déchu, il a des ailes lui aussi, mais lui est clairement représenté comme un homme chauve et barbu. Non, ne me regardez pas comme ça, ce n’est pas parce qu’on est un homme chauve et qu'on porte un collier de barbe que l’on est démoniaque, et d’abord je n’ai pas d’ailes dans le dos. Soyons sérieux. Psychanalystes et théologiens se sont penchés sur le problème du mal qui venait de la Femme, lorsqu’Ève avait tendu la pomme à Adam. Souvent même, dans la peinture, le Serpent tentateur a un visage de femme et deux seins avant que son corps ne se termine en forme de boa enroulé autour du tronc de l’arbre. La conclusion en est la vision machiste de la Bible sur l’humanité. Il est donc intéressant de remarquer ici que le combat des deux anges oppose, certes, deux mâles, mais que le plus viril des deux est l’ange du mal, vaincu par un saint Michel au doux visage.

 

379d Rome, Immacolata Concezione, card. Barberini

 

Revenons à la nef. Au sol, près du chœur, une dalle a été placée là où a été enterré le cardinal Antonio Barberini. Elle porte, sans son nom, l’inscription que lui-même avait demandée : "Hic jacet pulvis, cinis et nihil", c’est-à-dire "Ci-gît de la poussière, de la cendre et rien". Je vais revenir après à l’église, mais à propos de cette inscription j’évoque quelque chose qu’il est interdit de photographier. Une porte, sur le côté de la façade, donne sur une suite très curieuse de cinq salles décorées de sculptures diverses, rosaces, scènes mortuaires, intégralement réalisées avec les ossements des 4000 Capucins enterrés dans ce couvent, ou transférés, morts entre 1528 et 1870. C’est macabre. Natacha est vite ressortie. Il s’agit en effet de montrer que ces hommes une fois morts sont des âmes, mais que leur corps n’est que poussière, cendre, rien.

 

379e Rome, Immacolata Concezione, Alexandre de Pologne

 

Revenons à l’église. Alexandre Sobiecki, vainqueur des Turcs à Vienne, est enterré ici, voilà son monument funéraire qui dit en latin "Alexandre, prince royal, fils du roi de Pologne Jean III, décédé le 19 novembre 1714". Nous sommes à cette époque dans les États du pape, les Turcs sont musulmans, il s'agit donc d'une guerre religieuse, sainte, cela justifie qu’il ait sa place dans une église de Rome.

 

380a Rome

 

En sortant de l’Immaculée Conception, nous nous dirigeons vers la via Capo le Case. En chemin, l’œil est attiré par cette élégante mais curieuse décoration d’une façade d’immeuble. Et bien évidemment cette façade n’est pas blanche. Dans l’Antiquité la brique était omniprésente, et les murs revêtus de marbre étaient peints. La tradition de la couleur s’en est perpétuée. C’est pourquoi l’énorme masse blanche du Vittoriano, visible de partout, détone dans le paysage romain, c’est pourquoi aussi la réfection de la Villa Médicis (l’Institut de France) en blanc il y a quelques années a fait hurler les amateurs de Rome, d’autant plus que sa silhouette est bien visible de n’importe quel point un peu élevé.

 

380b Rome, Bernini

 

Un peu plus loin, sur un immeuble (rose lui aussi), une plaque rappelle que Le Bernin, ce grand architecte et sculpteur (1598-1680), a vécu et est mort dans ces murs. Nous avons eu l’occasion de voir quelle rivalité l’opposait à Borromini, et quand on considère son air pas commode, on se dit qu’il a peut-être été pour quelque chose dans le suicide de ce rival, qui s’est jeté sur son épée en 1667. Mais peut-être est-ce de ma part une infâme calomnie, aussi est-il préférable de passer à la suite.

 

381a Rome, sant'Andrea delle Fratte

 

La suite, c’est ce campanile et cette tour-lanterne de l’église Sant’Andrea delle Fratte. Ils sont l’œuvre de Borromini. Hé oui, juste en face de chez Le Bernin…

 

381b Rome, sant'Andrea delle Fratte

 

Quand on pénètre dans l’église, on est tout de suite surpris par la disposition. En effet, la nef et le chœur se trouvent, comme c'est normal, en face du portail d’entrée, mais curieusement les sièges sont tournés vers la gauche. Pas tous, car si l’on s’avance on voit que quelques rangées sont disposées normalement, mais on ne les voit pas en entrant. Et à toute heure du jour de nombreux fidèles récitent à haute voix des prières collectives, tournés vers la gauche.

 

381c Rome, sant'Andrea delle Fratte

 

Là, fortement éclairée, bien visible dans cette église par ailleurs très sombre, dans une chapelle qui lui est dédiée, une statue de la Vierge est l’objet d’une dévotion très vive. Alphonse Ratisbonne était un riche juif habitué à courir le monde. En 1842, il fréquentait à Rome Gustave de Bussière et, avant de quitter la ville il va lui rendre visite chez lui. Gustave, catholique convaincu, lui met autour du cou une médaille de l’Immaculée Conception (de sainte Catherine Labouré). À noter que le dogme de l’Immaculée Conception ne sera prononcé par Pie IX qu’en 1854. Par jeu, ou par politesse, mais avec ironie, Ratisbonne s’écrie "Me voilà catholique, apostolique, romain !" Il promet néanmoins de garder cette médaille et ajoute que cela fera quelque chose à écrire dans ses Notes et impressions de voyage. Quelques jours plus tard, ayant retardé son départ de Rome, il est au très célèbre café Greco fréquenté par maints personnages célèbres (dont Stendhal, Goethe, etc.) quand il tombe par hasard sur Gustave de Bussière, qui l’emmène visiter l’église Sant’Andrea delle Fratte. Et là, alors qu’il passe devant cette chapelle, il a une vision de l’Immaculée Conception. Désormais, il va renoncer à sa religion juive, il va se faire baptiser et il consacrera le reste de sa vie à faire partager sa nouvelle foi. De là la dévotion à cette statue miraculeuse.

 

J’ajoute une anecdote familiale. Jérôme, mon frère, avait, je crois, six ans quand en classe on lui avait fait apprendre une phrase édifiante de Ratisbonne, qu’il récitait d’un seul souffle, sans pause : "Il faut être grand non par la taille mais par le cœur et par l’esprit Ratisbonne". Cette anecdote est évidemment sans aucun intérêt pour quiconque, mais elle est restée célèbre dans la famille.

 

381d Rome, sant'Andrea delle Fratte

 

Je trouverais choquant de troubler les gens dans leur dévotion et j’aurais mauvaise conscience si je les dérangeais, aussi mes déambulations dans l’église pour regarder ce qui m’intéresse et pour faire mes photos ont-elles dû être discrètes et un peu limitées. Notamment, dans cette église dont j’ai déjà dit qu’elle est sombre, je me suis abstenu d’utiliser mon flash. La peinture ci-dessus est au plafond.

 

381e Rome, sant'Andrea delle Fratte

 

Puisque, lors de nos visites à Sant’Andrea della Valle et à Sant’Andrea al Quirinale, j’ai montré les représentations du martyre de saint André sur sa croix, je ne peux manquer de mettre ici la photo de la peinture qui en est faite dans cette troisième église dédiée à ce saint. J’aime comment sont décrits le visage à la fois de peur et de souffrance d’André, et l’animation cruelle des bourreaux. Tout comme lors des exécutions capitales par la guillotine jusqu’au milieu du vingtième siècle, de même il y a dans le coin en bas à gauche une femme venue au "spectacle" avec son enfant. Le corps blanc, décharné et impuissant du vieillard est opposé à la peau brune et aux muscles saillants des hommes occupés à le crucifier (on voit notamment le gros mollet musculeux de l’homme en chemise rouge qui pousse André à la cuisse).

 

381f Rome, sant'Andrea delle Fratte, ange du Bernin

 

Le pape Clément VII (1667-1669) décida de décorer d’anges le pont qui porte ce nom de Ponte Sant’Angelo, et pour ce faire il en passa la commande au Bernin. Mais, s’étant rendu à l’atelier de l’artiste, il trouva deux d’entre eux si beaux, si fins, si délicats qu’il craignit de les abîmer en les exposant à la pluie de l’hiver et aux vents qui balaient souvent le lit du Tibre, et se refusa à les faire installer sur le pont. Ils restèrent donc dans l’atelier du Bernin, puis après sa mort survenue en 1680 furent conservés par ses descendants pendant un demi-siècle. Enfin, en 1729, la famille les donna pour les faire placer à l’abri, dans cette église. Hélas, ils sont dans l’ombre parce que la vedette leur a été prise par la Vierge miraculeuse. Mais lorsque Stendhal vivait à Rome, Ratisbonne n’y était pas encore venu, et toute la lumière était sur les deux anges placés de part et d’autre du chœur.

 

381g Rome, sant'Andrea delle Fratte, sta Anne

 

Il y a aussi une chapelle où l’on peut voir une sculpture représentant sainte Anne morte, extrêmement impressionnante de réalisme. C’est une vieille femme marquée par la maladie et par l’âge, ses doigts sont osseux, et les marques de la mort sur ce visage sont dans la chair flasque de la joue qui pend, la bouche qui bée légèrement et les paupières mal closes sur des yeux sans vie. C’est terrible, mais en même temps c’est beau et émouvant.

 

Il n’est pas encore assez tard pour rentrer mais, comme bien souvent, nous aimons flâner dans Rome en prenant l’air du temps. Arrivant sur le Corso, nous avons eu envie de refaire un petit tour à San Lorenzo in Lucina, mais je n’en publierai pas ici de photos, je l’ai déjà fait le 7 janvier.

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Published by Thierry Jamard
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