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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 23:09

418a Rome, San Clemente

 

Aujourd’hui, nous avons un programme très chargé. Le Monte Celio (le mont Cœlius) situé à l’ouest de Saint Jean de Latran porte plusieurs églises remarquables. Le 8 février, nous y étions venus et nous y avions vu trop sommairement la basilique de San Clemente et la basilique des Quattro Santi Coronati, nous promettant d’y revenir. J’avais préféré ne pas parler de ces églises à l’époque, pour le faire en une seule fois lorsque notre visite serait plus documentée. Le moment est venu de présenter San Clemente. Stendhal : "Vous aurez besoin du souvenir de cette église si jamais la curiosité vous porte à étudier sérieusement la grande machine de civilisation et de bonheur éternel, nommée christianisme. L’église de Saint Clément est, sous ce rapport, la plus curieuse de Rome". Cela dit sous sa seule responsabilité.

 

418b Rome, San Clemente

 

Le portail qui donne sur la place est de type défensif pour des époques, et notamment la querelle des investitures (le pape investit-il l’empereur, ou est-ce le contraire) de 1073 à 1085, où aristocratie et papauté étaient en opposition, ce qui signifiait presque un état de guerre. Je rends maintenant la parole à Stendhal : "Le vestibule en avant des églises, où s’arrêtaient, en 417, les pécheurs indignes de se mêler aux autres fidèles, est aujourd’hui à Saint Clément un petit portique de quatre colonnes (ouvrage du IXe siècle)".

 

418c Rome, San Clemente

 

Passé le portail, on se trouve dans cette cour du douzième siècle, unique atrium médiéval de Rome conservé jusqu’à nos jours. On aperçoit sur la gauche un petit campanile qui date de 1600, le campanile antérieur était à droite. "Vient ensuite une cour, continue Stendhal, environnée de portiques, où se plaçaient les chrétiens qui se trouvaient dans une position morale un peu moins mauvaise".

 

Avant d’entrer je vais parler de saint Clément. Il s’agit d’un esclave juif né à Rome, puis affranchi, disciple de saint Pierre et de saint Paul, collaborateur de saint Paul (lettre aux Philippiens, IV, 3 : "Je te prie de leur venir en aide, elles qui ont combattu pour l'Évangile avec moi, avec Clément, et mes autres collaborateurs"), devenu le quatrième pape (89-97) mais en secret puisqu’en ce premier siècle le christianisme est interdit. Il est cependant repéré et l’empereur Nerva le fait arrêter, il est jugé et envoyé aux travaux forcés dans des mines, en Crimée. Avec la suite de l’histoire je me demande si ces mines ne sont pas les mines de sel de Heroyske, à l’entrée ouest de la péninsule de Crimée. Là, tout en travaillant avec obéissance, il procède à de nombreuses conversions parmi les autres captifs et même parmi les soldats qui les gardent. Les Romains du lieu qui résistaient à la conversion exigent qu’il sacrifie aux dieux païens et, comme il refuse, ils se débarrassent de lui en lui attachant au cou une lourde ancre de bateau et en le jetant à la mer. Certains disent la Mer Noire, qui en effet baigne cette côte de Crimée, mais d’autres disent la Mer d’Azov, qui baigne la côte est. Le débat, d’ailleurs, n’a pas de sens, les deux mers portant à l’époque le nom global de Pont Euxin. Toujours est-il que ces événements sont historiques, attestés par des documents officiels d’époque.

 

La suite est évidemment légendaire. Un jour, la mer s’est retirée loin, et a découvert une tombe construite sous la mer par les anges. Dans cette tombe, on trouve le corps de saint Clément, que l’on va enterrer dans une île voisine. À partir de ce prodige, chaque année, une fois par an à date fixe, la mer s’est retirée, permettant à une foule nombreuse d’aller se recueillir sur cette tombe miraculeuse. Un jour un enfant a traîné un peu trop, s’est laissé surprendre par la marée et a été englouti. Mais l’année suivante, quand la mer s’est retirée, il a été retrouvé sain et sauf dans la tombe de saint Clément.

 

Nous revenons aux faits réels. Les saints Cyrille et Méthode, ces deux frères grecs qui avaient appris le slavon pour évangéliser les peuples des territoires où se parlaient diverses versions de cette langue et qui avaient adapté leur alphabet grec en ce que l’on appelle du nom de l’un d’eux l’alphabet cyrillique, se rendirent en 861 à Kherson, chez les Khazars. Cette ville est sur la Mer Noire, entre Odessa et la Crimée. Recherchant les reliques de saint Clément sur tous les îlots du secteur (et c’est ce qui me fait penser que Clément était dans une mine à l’ouest de la Crimée), un jour Cyrille est tombé sur un corps enterré avec une ancre et a été convaincu que c’était celui de saint Clément. Après une autre mission, en 863, en Moravie où l’empereur les a envoyés à la demande de Michel III de Russie, ils rentrent à Rome le 14 décembre 867 avec les reliques. La basilique dédiée à saint Clément, nous allons le voir, existait depuis longtemps, c’est donc logiquement là que l’on a enterré ces reliques.

 

Le 12 février, avant d’entrer dans l’église de Sainte Praxède, nous avons vu une plaque sur un monastère disant que les saints Cyrille et Méthode avaient vécu là de 867 à 869. On peut préciser que c’était depuis la mi-décembre 867 et jusqu’à la mort de Cyrille, le 12 février 869. Méthode voudrait enterrer son frère dans sa terre natale, en Grèce. Le pape Hadrien II (867-872) ne veut pas priver Rome d’un si illustre mort. À la suite d’une négociation, Méthode accepte, à condition qu’il repose auprès de Clément qu’il a vénéré, recherché, retrouvé, rapporté à Rome.

 

418d Rome, San Clemente

 

Et l’on arrive dans la basilique. Elle date du douzième siècle. Voici son histoire. Des fouilles, entreprises depuis 1857, ont permis de retrouver des niveaux inférieurs à la basilique actuelle. Celle-ci constitue le quatrième niveau. Tout en bas, à l’époque républicaine ont été construites des maisons particulières. Nous sommes à 20 mètres sous le niveau actuel. En 64 après Jésus-Christ, le grand incendie de Néron les détruit. On comble alors jusqu’à hauteur de ce qui reste de murs, et on construit, au deuxième niveau, de part et d’autre d’une étroite ruelle, d’un côté une insula (un immeuble de rapport de plusieurs étages autour d’une cour intérieure), de l’autre une maison privée qui devient un "titre", soit un lieu concédé par son propriétaire au culte chrétien. On a retrouvé des documents qui parlent du "titre de Clément".

 

En 313, l’empereur Constantin laisse la liberté de culte. À une date imprécise, mais de toute façon antérieure à 384, sur un niveau supérieur au titre est construite une première basilique rectangulaire, dédiée à saint Clément. Dans la cour de l’insula s’était établi, à la fin du deuxième siècle, un autel au dieu Mithra. Lorsqu’en 395 le culte de Mithra est interdit, la basilique acquiert le terrain et sur l’emplacement de cet immeuble ajoute une abside à l’église.

 

Les siècles passent. Le pape saint Grégoire VII (1073-1085), empêtré dans la querelle des investitures, appelle à l’aide les Normands de Robert Guiscard. Ces braves soldats volent à son secours mais ravagent Rome en 1084. Suite à ces dommages, mais aussi du fait de l’usure du temps, la basilique n’est plus bien solide. Sous le pontificat de Pascal II (1099-1118), le cardinal Anastase, titulaire de la basilique, décide de la combler et d’en construire une nouvelle par-dessus. C’est cette basilique que nous visitons (1099-1125). Selon la description qu’en donne Stendhal, "l’église proprement dite est partagée en trois nefs, par deux groupes de colonnes enlevées au hasard à divers édifices païens".

 

Toute photo est interdite. Mais comme nous avons acheté légalement deux livres dans cette église, je n’ai pas de scrupule à prendre en cachette quelques photos. Ici, on peut voir, au centre et très proches l’un de l’autre, les deux ambons de marbre pour la lecture de l’épître et de l’évangile. Sous la grande mosaïque dorée de l’abside, le mur est décoré de ce que l’on appelle la schola cantorum, qui a été récupérée de la basilique inférieure avant son comblement.

 

418e Rome, San Clemente

 

Et puis il y a cette merveilleuse mosaïque du douzième siècle, mais dont le style, les couleurs, l’inspiration sont clairement du quatrième ou du cinquième siècle. Il est donc certain qu’il s’agit soit d’une copie, soit même d’un remaniement de la mosaïque de la basilique inférieure qui a disparu. Des éléments ont pu être réemployés, mais elle n’a pas été purement et simplement transportée, parce que l’abside de la nouvelle basilique était plus petite que celle de la basilique inférieure. Sur la croix du Christ, douze colombes représentent les apôtres. De part et d’autre, Marie et saint Jean. Et puis de grandes arabesques sur fond doré.

 

418f Rome, San Clemente

 

Typique des représentations paléochrétiennes est cette croix jaillissant de l’Arbre de Vie, dont elle constitue le tronc, et qui est plantée sur la colline du paradis d’où "un fleuve sortait d'Éden pour arroser le jardin, et de là il se divisait en quatre bras" (Pischon, Guihon, Tigre et Euphrate) et arrosait le paradis (cf. Genèse, II, 10-14) et le monde entier. Il y a un peu partout des oiseaux qui figurent les âmes, et puis s’abreuvant dans le fleuve il y a deux cerfs et derrière eux deux phénix parce que cet oiseau que le mythe fait renaître de ses cendres symbolise la résurrection de Jésus ainsi que l’immortalité de l’âme. En regardant de près ma photo, on peut distinguer le phénix de droite, situé en plein centre de l’image. En-dessous, encadrant l’agneau pourvu d’une auréole et qui représente le Christ, les autres agneaux sont le peuple de l’humanité. Souvent, nous avons vu douze agneaux autour du Christ symbolisant les douze apôtres, mais ici, non seulement ils sont plus de douze, mais en outre ils feraient double emploi avec les colombes de la croix.

 

418g Rome, San Clemente

 

Bien évidemment, la photo est tout aussi interdite dans la basilique inférieure que dans la basilique supérieure, mais comment résister à la tentation, quand on peut encore voir la cour de l’immeuble avec son autel au dieu Mithra ? Hélas, ma photo est trop sombre (justice immanente…) pour que l’on puisse y distinguer, au pied du dieu sacrifiant le taureau, le chien, le serpent et le scorpion qui sont les forces du mal et voudraient empêcher le sacrifice d’où doivent naître les forces de la vie.

 

418h Rome, San Clemente

 

Il y a bon nombre de fresques merveilleuses, mais là un flash aurait été nécessaire et, outre que ce n’est guère discret, sa brillante lumière pourrait endommager les fragiles couleurs et cela, pour rien au monde je ne voudrais en prendre le risque. Mais aucun risque avec saint Cyrille et saint Méthode offerts en 1875 par le peuple Bulgare. C’est sur cette image que nous quitterons la basilique de saint Clément.

 

Nous nous rendons ensuite à la basilique des Quattro Santi Coronati dont nous poursuivons la visite commencée le 8 février. Et nous y viendrons pour la troisième fois ce soir, tout en fin de journée, parce qu’une présentation artistique nous ouvrira sans doute les portes du cloître. Mais parce que cette fois-ci encore nous ne visiterons pas la chapelle de Saint Sylvestre et ses fresques, il nous faudra y venir un de ces jours une quatrième fois. Et c’est cette prochaine fois que j’en parlerai.

 

419a Rome, Trinitaires

 

Passons donc à la suite. Sur ce mont Cœlius, nous nous trouvons face à cet insigne des Trinitaires que nous avons déjà vu à San Carlo alle Quattro Fontane et à San Crisogono. Mais ici il est d’origine, il date du treizième siècle. Ces Pères, qui avaient ici un hôpital, ont eu une action très importante à Rome. Efficace, je n’en sais rien, il est probable qu’il était bien souvent difficile d’obtenir l’affranchissement d’un esclave, ou de soulager ses peines qui, vraisemblablement, étaient ignorées. Et sans doute est-ce face à cette difficulté que les Trinitaires ont dû être nombreux. Ceci est leur maison mère.

 

419b Rome, entrée villa Celimontana

 

Du nom italien du mont Cœlius, le Monte Celio, vient le nom d’un château et de son parc devenu jardin public, la Villa Celimontana. L’entrée du parc est gardée par deux cariatides. Après nos visites de la matinée, nous y avons passé un petit moment avant d’aller casser une mauvaise croûte dans une gargote.

 

419c1 Rome, Arc de Dolabella et acqueduc de Néron

 

419c2 Rome, Roesler, Arco di Dolabella

 

C’est également dans ces parages que l’on peut voir l’arc dit de Dolabella mais qui en fait porte les signatures des deux consuls, Publius Cornelius Dolabella et Caius Junius Silanus (pour la prononciation du C en G dans le prénom Caius, voir ce que j’en dis le 18 décembre). Ces messieurs ont exercé leur charge de consuls au premier siècle de notre ère.

 

Au-dessus de l’arc, les arches que l’on aperçoit sont des restes de l’aqueduc de Néron qui amenait l’eau vers le Palatin. L’aquarelle ci-dessus est de Ettore Roesler Franz (fin du dix-neuvième siècle).

 

420a Rome, Santa Maria in Domnica

 

Devant l’église Santa Maria in Domnica, cette belle fontaine de la Navicella est constituée d’une imitation de barque antique en réalité sculptée au seizième siècle, montée en fontaine à cet emplacement en 1931. La présence de cette barque, même sans la fontaine, fait aussi appeler cette église Santa Maria della Navicella.

 

420b1 Rome, Santa Maria in Domnica

 

420b2 Rome, Vasi, Santa Maria in Domnica

 

Nous voici donc à l’église Santa Maria in Domnica. Non, non, je n’ai pas oublié un I en dactylographiant, c’est Domnica aujourd’hui, même si les inscriptions anciennes en latin disent Dominica. Sur la gravure de Vasi, je la trouve assez élégante, mais vue de face sur ma photo, elle a l’air d’une petite gare de province. C’est à la Renaissance que le pourtant célèbre Sansovino (qui ne connaissait pas les gares de province ni de capitale) a créé ce portique, la façade initiale ne comportant que quatre colonnes.

 

420c1 Rome, Santa Maria in Domnica

 

420c2 Rome, Santa Maria in Domnica

 

Là était auparavant une diaconie, chargée de l’approvisionnement de la communauté chrétienne. L’église, pratiquement telle que nous la voyons aujourd’hui, l’a remplacée au neuvième siècle. Déjà, sur cette vue générale, on aperçoit la mosaïque de l’abside du neuvième siècle, la schola cantorum, l’arc triomphal.

 

420d1 Rome, Santa Maria in Domnica

 

Je trouve merveilleuses ces mosaïques du haut Moyen-Âge, et d’abord par leur variété. La Vierge est encore très raide, dans le style byzantin, mais on sent malgré tout dans la foule des anges qui l’entourent que le dessin évolue vers plus de souplesse et de mouvement. Par ailleurs, les couleurs sont plus brillantes et renouent avec l’art de l’Antiquité.

 

420d2 Rome, Santa Maria in Domnica

 

Les grands yeux de Marie, ses pommettes bien rouges, modèrent le hiératisme de sa position. Quant à Jésus, avec son visage d’homme et ses doigts fins, il me plaît vraiment beaucoup.

 

420d3 Rome, Santa Maria in Domnica

 

Mais le plus amusant est le pape Pascal I. D’abord, nous notons que son visage s’inscrit sur un carré bleu, ce qui indique qu’il est vivant. Comme il a régné de 817 à 824, on peut en conclure que la mosaïque a été réalisée dans la fourchette de ces deux dates. Ici il se fait représenter tout petit et à genoux, mais il ne regarde pas la Madone et le Christ, il nous regarde comme pour la photo de famille. Je le trouve désopilant. Cela dit, cette mosaïque est loin de valoir, à mes yeux, celle de Santa Maria in Trastevere qui est plus tardive.

 

420e Rome, Santa Maria in Domnica

 

Je ne peux quitter cette église sans montrer au moins une image des fresques de la schola cantorum. Les scènes sont peintes avec une vie extraordinaire. Le mendiant qui tend la main, l’homme qui lui fait la charité mais de loin et avec un regard sévère, en arrière une femme avec un linge sur le bras qui, peut-être, fait la lessive, tout en bas à droite l’enfant qui tête sa mère, posé sur son bras à côté d’elle, tout nous montre la société contemporaine du peintre.

 

421a Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Et nous arrivons à Santo Stefano Rotondo, c’est-à-dire Saint Étienne le Rond. Cela ne se voit pas sur ma photo, mais cette basilique est parfaitement circulaire, sur le modèle du Saint Sépulcre de Jérusalem.

 

421b2 Neuvy St Sépulchre

 

En France, dans l’Indre je crois (mais je n’ai pas sous la main de carte de France pour confirmer), je connais une église toute ronde qui voulait également se conformer au plan du Saint Sépulcre de Jérusalem, même si un bâtiment rectangulaire y a été adjoint. C’est à Neuvy-Saint-Sépulchre. Les deux photos jointes ci-dessus, je les ai prises là-bas le 22 mai dernier.

 

421b1 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Mais l’atmosphère à Santo Stefano est totalement différente, et d’abord par son ampleur. La basilique a bien été construite pour ce qu’elle est, mais cette forme est si surprenante, si exceptionnelle, que diverses hypothèses ont été émises : ancien temple païen, marché couvert… Mais elles ont été démenties. Deux monnaies à l’effigie de l’empereur Libius Sévère (461-465) trouvées dans les fondations, et la consécration par le pape saint Simplice I (468-483) montrent bien par la concordance des dates que la construction a été réalisée dans le but d’être consacrée comme basilique chrétienne. Elle est née de la volonté conjointe de l’empereur Libius Sévère et du pape saint Léon I (440-460). Il s’agissait d’un quartier résidentiel où avaient habité la mère de Marc-Aurèle, Commode avant d’être empereur, Sainte Hélène la mère de Constantin, Philippe l’Arabe. Tout près, se trouvait une caserne de pompiers de l’empereur Trajan (98-117). L’époque de la basilique est celle de la chute de l’Empire Romain d’Occident (476).

 

Il y avait trois nefs concentriques, mais au douzième siècle le toit était en très mauvais état, et l’argent manquait pour tout réparer. Alors le pape Innocent II (1130-1143) décida de supprimer la nef extérieure, et de murer entre les colonnes de la seconde nef, faisant ainsi passer le diamètre de 65,80m à 46m. De la troisième nef, ont juste été conservés trois petits secteurs qui apparaissent aujourd’hui comme des excroissances : le vestibule d’entrée, la chapelle de saints Primus et Félicien, la chapelle de saint Étienne (Stéphane) roi de Hongrie. Tout était revêtu de marbres et de mosaïques, dont il ne reste rien. Ce qui fait dire à Tullia Carratù, une spécialiste auteur d’une monographie sur cette basilique, qu’il s’agit là de la "perte définitive d’une structure unique de l’architecture paléochrétienne occidentale".

 

421c Rome, Santo Stefano Rotondo

 

À l’époque de la construction, il y avait à Rome un dépôt de matériaux, les uns neufs, les autres de réemploi, récupérés sur des bâtiments désaffectés. Santa Sabina et Sainte Marie Majeure y ont puisé. On trouve à Santo Stefano des colonnes antiques, comme celle de cette photo, et d’autres qui ont été taillées au quatrième ou au cinquième siècle.

 

421d1 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Au seizième siècle, Pomarancio est chargé de peindre sur les murs du douzième siècle qui ferment la deuxième nef la représentation de scènes de martyres. Il réalise ainsi 34 fresques. Pour Charles Dickens, dans ses Pictures from Italy (1846), c’est "un panorama d’horreur et de boucherie tel, que pas un homme ne pourrait l’imaginer dans ses rêves […]. Des hommes à la barbe grise sont bouillis, frits, grillés, coupés, brûlés, dévorés par des fauves, livrés à des chiens, enterrés vivants, mis en pièces sous les sabots de chevaux, taillés menu à la hache, des femmes ont la poitrine arrachée avec des pinces de fer, la langue coupée, les oreilles arrachées, la mâchoire brisée, le corps distendu sur une grille, ou écorché sur un poteau, ou qui grésille au milieu du feu – et ce sont là des sujets parmi les plus doux".

 

421d2 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Stendhal : "C’est contre les murs intérieurs de la nef que sont ces affreuses peintures du Pomarancio […]. En entrant j’ai vu près de la porte un saint dont la tête est écrasée entre deux meules de moulin ; l’œil est chassé de son orbite, et… Le reste est trop affreux pour que je l’écrive […]. Nos compagnes de voyage n’ont pu supporter la vue des tableaux qui couvrent l’enceinte du mur concave tout à l’entour de l’église ; ces dames sont allées nous attendre à la Navicella. Nous avons eu le courage d’examiner ces fresques avec détail".

 

421d3-1 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

À l’époque de Maximin, de nombreux chrétiens ont été martyrisés en Afrique. À gauche, une main coupée (en attendant la suite).

 

421d3-2 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Ceci est un détail de la scène précédente, où l’on coupe la langue d’un chrétien (sur la droite). Un autre, derrière, a déjà subi ce même supplice si l'on en croit le sang qui lui coule de la bouche.

 

421d4 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Je pense que cette image se passe de commentaires. On voit combien d’autres martyrs, morts à présent et accumulés à l’arrière-plan, ont connu les mêmes supplices.

 

421d5 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Et en gros plan pour que l’on saisisse bien l’horreur.

 

421d6 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Du temps de Dioclétien, saint Vit, sainte Crescentia et saint Modeste sont placés dans une baignoire où est versé du plomb fondu.

 

421d7 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Saint Agapit, un adolescent de quinze ans, pendu par les pieds, est asphyxié à la fumée. C’est à l’époque de l’empereur Valérien.

 

421d8 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Du temps de l’empereur Alexandre Sévère, le pape saint Calixte Premier (217-222), celui qui a créé la catacombe qui porte son nom et où ont été ensevelis tous les papes du troisième siècle –sauf lui–, est précipité d’une fenêtre dans un puits. La scène se passe là où il a créé un lieu de culte, qui sera ensuite transformé en la basilique Santa Maria in Trastevere.

 

421d9 Rome, Santo Stefano Rotondo

 

Sous Aurélien, sainte Marguerite voit tout son corps déchiré avec des dents de fer, tandis qu’on brandit devant elle une statue d’un dieu du paganisme qu’elle refuse d’honorer.

 

Mais c’est assez d’horreurs. Avant de quitter cette basilique, deux choses. D’une part rappeler que j’ai raconté la vie de ce santo Stefano / saint Étienne lors de notre visite de Saint Laurent hors les Murs le 17 janvier, des fresques en représentant des épisodes. Lorsqu’en 415 son corps a été retrouvé, son culte s’est d’abord répandu en Afrique grâce à saint Augustin (354-430), évêque d’Hippone (Annaba, en Algérie), avant de se diffuser ensuite dans tout le monde romain.

 

L’autre chose, c’est qu’une bulle du pape Nicolas V (1447-1455) datée d’août 1454 attribue la charge liturgique et économique de la basilique aux moines hongrois de l’ordre des ermites de saint Paul qui sont des Augustiniens. Mais le seizième siècle connaît la domination turque sur la Hongrie, ce qui entraîne un partiel abandon de l’église et du monastère. En 1580, le Collegium Germanicum, jésuite, et le Collegium Hungaricum décident de se fondre en un seul, qui subsiste jusqu’à nos jours. C’est cette nouvelle communauté unifiée qui a confié au Pomarancio ces terribles fresques.

 

422a1 Rome, SS Giovanni e Paolo

 

Nous nous rendons ensuite à la toute proche basilique des saints Jean et Paul (Santi Giovanni e Paolo). Montaigne y décrit la vue superbe sur Rome que l’on a depuis cet endroit du mont Cœlius, parmi les vignes.

 

422a2 Rome, Vasi, SS Giovanni e Paolo

 

On peut penser qu’entre le seizième siècle de Montaigne et le dix-huitième de Giuseppe Vasi, peu de choses avaient changé.

 

Ce saint Jean-là et ce saint Paul-là sont deux officiers romains du quatrième siècle. Convertis au christianisme, ils sont martyrisés sous Julien l’Apostat (361-363). Ils ont vécu dans une maison dont, aujourd’hui, des restes peuvent se voir sous cette église, comme je vais en parler un peu plus loin.

 

422b Rome, campanile sur temple de Claude

 

Près de leur maison et, ensuite, de l’église, se trouvait l’un des rares temples païens du quartier. Il était dédié au divin Claude, c’est-à-dire l’empereur Claude (41-54 après Jésus-Christ) divinisé après sa mort. Le précepteur puis conseiller de son successeur Néron (54-68), le philosophe Sénèque, écrivit en 54, pour faire plaisir au nouvel empereur, un pamphlet à son sujet, intitulé "L’Apocoloquintose du Divin Claude", soit, en grec, "La Transformation en citrouille" de l’empereur à sa mort. Les gros blocs de pierre que l’on voit ici en sont des restes qui ont servi de fondations à un campanile situé de l’autre côté de la place de l’église, en face du portail d’entrée.

 

422c Rome, campanile SS Giovanni e Paolo

 

On peut apprécier la finesse de cette construction du douzième siècle, qui contraste avec sa base antique très massive.

 

422d Rome, SS Giovanni e Paolo

 

Le long du flanc gauche de cette basilique, le Clivo di Scauro (ce Scaurus est l’homme qui a fait percer cette ruelle au deuxième siècle avant Jésus-Christ) est enjambé de façon pittoresque par les contreforts de la reconstruction de l’église au douzième siècle. En effet, dès le quatrième siècle une église avait été bâtie en ce lieu, mais comme on l’a vu Grégoire VII a eu le tort de faire venir les Normands pour le secourir, et en 1084 cette église-ci a, elle aussi, été très gravement endommagée par eux. Telle qu’on la voit aujourd’hui, elle date du douzième siècle.

 

422e Rome, SS Giovanni e Paolo

 

Le chevet roman, avec ses colonnettes, est unique à Rome. Il évoque plutôt les églises romanes de Lombardie. Je le trouve à la fois imposant et élégant.

 

422f Rome, SS Giovanni e Paolo

 

Revenons sous le porche d’entrée. Le portail central est encadré de deux magnifiques lions médiévaux. La sculpture est un peu endommagée, mais il semble bien que ce lion soit en train de manger un enfant en nous regardant. Mais, bof, après ce que nous venons de voir à Santo Stefano, rien ne peut plus nous étonner.

 

422g Rome, SS Giovanni e Paolo

 

Je ne peux pas dire si la visite de cette église vaut la peine, parce que nous sommes tombés en plein pendant une messe. Alors, comme il y a un grand espace désert entre le dernier rang de fidèles et le bas de l’église, je me suis autorisé à prendre une photo de la nef, et puis bien vite et bien discrètement nous nous sommes éclipsés.

 

423 Rome, Case Romane

 

J’ai évoqué la maison de Jean et de Paul sur laquelle a été construite la basilique qui leur est consacrée. La basilique, en fait, est construite sur tout un groupe de maisons qui ont été fouillées et qui sont ouvertes à la visite (musée des "maisons romaines", soit "Case Romane"). Mais, évidemment, quoique la visite soit payante et que nous acquérions en outre le livret qui est en vente, la photo est interdite. Mais, ô miracle, sans que je le veuille (qui en douterait ?), ma carte mémoire a fixé l’image d’une fresque. Il y en a bien d’autres, magnifiques, mais le miracle ne s’est pas reproduit. Peut-être parce que la personne qui nous surveillait en nous suivant partout devait être une mécréante que les saints protecteurs de ces lieux n’ont pas voulu gratifier de la vue d’un tel miracle.

 

Après cette visite, nous sommes retournés aux Santi Quattro Coronati, comme je l’ai dit, mais –comme je l’ai dit aussi– j’en parlerai une autre fois.

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Published by Thierry Jamard
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