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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 23:55

655a Massafra, la gravina

 

 

Nous voici donc à Massafra, à quelque dix-sept kilomètres du centre de Tarente. Encore une ville construite sur une gravina, ces vallées profondes et abruptes constituées par l’effondrement du plafond qui recouvrait une rivière souterraine, les sables et les calcaires poreux et fracturés du terrain ne retenant pas les eaux de pluie en surface. Et bien sûr, là où l’eau stagnait, des grottes naturelles dans les parois, grottes qui dès les temps les plus reculés ont servi d’abri à des hommes. Certains archéologues pensent avoir retrouvé les traces d’un village fortifié datant de 754 avant Jésus-Christ. D’autres traces dateraient du sixième siècle. Puis, au troisième siècle, Hannibal aurait laissé là une garnison de soldats carthaginois qui se seraient installés et auraient fait souche. Ce qui est sûr c’est que le bourg, situé en bordure de la via Appia, s’est développé en raison du trafic, du moins jusqu’à ce que l’empereur Trajan ôte à Tarente son rôle de débouché principal vers l’Orient en détournant la voie à partir de Bénévent en direction de Brindisi. Saint Pierre et saint Marc sont passés par Tarente et Massafra en se rendant à Rome, faisant de la ville l’une des premières à compter des convertis au christianisme, mais c’est aux sixième et septième siècles que se produit le complet basculement du paganisme au christianisme. Puis avec la civilisation byzantine et l’émigration vers l’Italie du sud de ceux qui fuyaient l’iconoclase, s’est développée la vie rupestre, habitat, églises et monastères. Mais du fait de la proximité de Tarente Massafra n’a jamais joué un rôle prépondérant dans la vie politique, le catépan byzantin étant à Bari. Toutefois, au dixième siècle, avec les Lombards, elle a été le siège du castaldat, bureau d’administration des biens de la Couronne jouissant également du pouvoir de gouvernement local et de justice.

 

On s’est aussi interrogé sur l’origine du nom de Massafra. Comme on n’en trouve trace que relativement tardivement, les hypothèses peuvent se baser sur des explications plus ou moins anciennes. De tout ce que j’ai lu, rien ne me paraît satisfaisant parce que les méthodes n’ont, je trouve, rien de scientifique. On se base sur l’histoire de la ville, et on imagine quelque chose qui sonne un peu comme le nom de Massafra, mais sans s’appuyer sur aucun document, aucun objet, aucun témoignage qui puisse justifier l’hypothèse. Ce n’est pas comme cela que j’ai appris à travailler pour mes recherches quand je fréquentais la Sorbonne. Par conséquent, ce que je vais dire maintenant n’a que la valeur d’hypothèses issues de la fantaisie de ceux qui les proposent. Massa-Afrorum, un groupe d’Africains (de la Carthage d’Hannibal, ancêtre de Tunis). Massa-fracta, un bloc (rocheux) fracturé. Massa-fera, un espace sauvage (en latin, fera, en grec thêra, désignent une bête sauvage). Et du grec byzantin Man-sapros, auquel on donne la traduction de lieu rupestre pour ermites, ce qui est intéressant, mais ne repose sur aucune étymologie vraisemblable ; en effet, on ne peut associer le mot germanique Man, Mann et le mot grec sapros ; par ailleurs, l'on associe à une grotte, mais le mot grec n’a rien à voir avec une grotte. Il dérive du verbe sepô, je pourris (je deviens pourri ou je fais pourrir), d’où sapros signifie mauvais, pourri, corrompu. Il faut donc beaucoup d’imagination pour voir là un lieu inconfortable pour homme… Mais après tout mes divagations philologiques reposent sur mes très lointains souvenirs de mes études, et peut-être ce que j’écris est-il aussi fantaisiste que ce que je lis.

 

655b1 Massafra, habitat rupestre 

655b2 Massafra, habitat rupestre 

Quoi qu’il en soit de l’étymologie du nom, l’habitat rupestre y est une réalité et donne lieu à un paysage urbain intéressant. Dans une rue, plusieurs parois ont été creusées d’un couloir dans lequel a été aménagé un escalier menant à l’entrée d’une habitation troglodyte. Ainsi, en montant l’escalier, on a d’un côté la paroi de la falaise servant de mur extérieur à la maison, et de l’autre un mur épais de cinquante centimètres à un mètre constitué du reste de la paroi rocheuse. L’escalier lui-même est construit en ciment ou en bois, mais je suppose qu’à l’origine il était lui-même taillé dans la roche vive. Les passages répétés pendant des siècles sur cette roche tendre ont probablement nécessité le remplacement des marches naturelles par un escalier construit de main d’homme.

 

655c1 Massafra, chiesa e convento di Sant'Agostino 

655c2 Massafra, église et couvent Saint Augustin 

Montant à pied de la grand-route, la via Appia, vers la ville haute, nous passons devant cette belle église de Saint Augustin avec son couvent, aujourd’hui fermés au culte comme à la visite, mais l’acoustique de l’église, excellente paraît-il, permet de l’ouvrir pour y organiser des concerts. Ils ont été fondés en 1560 pour accueillir les malades pauvres. Cette façade baroque est très légèrement convexe, allusion timide et discrète au style de mon cher Borromini à Rome.

 

655d1 Massafra, chiesa rupestre della Candelora 

En ville, dans le centre historique, suivant les indications de mon Guide Vert Michelin Puglia (en italien), nous nous sommes rendus dans un commissariat de police qui a appelé une guide pour nous emmener voir deux sites particulièrement intéressants. Nous commençons par la crypte della Candelora. Il s’agit d’une église rupestre dont, hélas, ont été détruits la façade et le vestibule.

 

655d2 Massafra, église rupestre de la Candelora

 

655d3 Massafra, église rupestre de la Candelora 

Néanmoins, il reste l’intérieur où, comme on l’aperçoit sur ces photos, il subsiste des fresques. Cet intérieur de l’église, large de 8,50 mètres et profond de six mètres, comporte six salles dont chacune est couverte d'un plafond différent, dont je montre deux exemples ci-dessus. L’autel était situé dans le dernier espace, celui qui était couvert de la coupole de ma deuxième photo.

 

655d4 Massafra, église rupestre de la Candelora, Présenta 

Il reste treize fresques datant du treizième siècle. Mais évidemment, la façade ayant disparu, elles se trouvent en plein air. Protégées des intempéries, certes, puisque le toit taillé dans la roche est toujours là et que cette grotte est suffisamment profonde et renfoncée pour que la pluie et le vent n’atteignent pas les parois peintes, mais l’humidité de l’air en hiver, les variations de température, et même la pollution de l’air dans notre civilisation moderne ont bien endommagé ces fresques. L’humidité qui imprègne la roche s’infiltre derrière l’enduit portant la couleur, permet l’introduction d’une couche d’air, puis l’enduit décollé se détache et tombe. Par ailleurs, dans certaines églises, particulièrement celles qui sont situées à la campagne, parce qu’aucun service de surveillance ou système électronique n’est prévu, les vols sont fréquents : ce sont des gens possédant une technique bien au point pour détacher les plaques d’enduit et les coller sur des toiles afin de les transporter. Heureusement, dans cette Candelora on peut encore admirer cette Présentation de Jésus au temple, ou si l’on préfère, cette Purification de la Vierge, puisque les deux cérémonies rituelles se déroulaient traditionnellement simultanément. Les couleurs sont belles, les attitudes des personnages, et notamment Jésus tendant son petit bras, sont pleines de vie.

 

655d5a Massafra, chiesa rupestre della Candelora 

655d5b Massafra, chiesa rupestre della Candelora 

Rare est cette représentation de Marie menant Jésus par la main. Oui, oui, j’ai le droit de dire menant par la main sans commettre un pléonasme car, contrairement à ce que l’on a souvent prétendu, le verbe mener est sans aucun rapport étymologique avec le mot main, mais avec le verbe latin minari, menacer. Désolé, je passe mon temps à disserter de linguistique, l’une de mes (nombreuses) marottes. Je reviens à la fresque. Je trouve très intéressante cette représentation de la maman tenant non la main mais le poignet de son fils sur le chemin, comme s’il voulait vagabonder seul et qu’elle l’en empêche. Quant à Jésus, avec son crâne rasé d’écolier sage, avec son petit panier d’œufs qu’il va porter chez sa maîtresse d’école, il est craquant.

 

655d6 Massafra, église rupestre de la Candelora 

Voyons encore une fresque. Je n’ai pas besoin de me creuser la tête pour identifier ces deux saints, puisqu’ils sont accompagnés de légendes. Ce sont saint Nicolas Pèlerin, ce Grec mort à Trani en 1094 dont j’ai parlé le 22 octobre, et saint Stéphane (ou Étienne).

 

655e1 Massafra, cellule rupestre d'ermite 

655e2 Massafra, cellule rupestre d'ermite 

655e3 Massafra, cellule rupestre d'ermite 

Tout contre la crypte de la Candelora, on trouve l’entrée d’une grotte dont les parois n’ont pas été retaillées, et qui ne donne absolument pas l’impression d’avoir été un lieu habité. Et pourtant, cette grotte a été occupée pendant des années par un ermite. On y remarque un trou près de l’entrée, par où sans doute sortait la fumée du feu que l’homme faisait dans ce coin. Et au plafond, il a travaillé la pierre pour pouvoir passer un crochet auquel il accrochait sa lampe à huile.

 

655f1 Massafra, église hypogée Saint Antoine abbé (10e-1 

Après la crypte de la Candelora, notre guide nous emmène ailleurs dans la ville, et nous pénétrons dans l’hypogée de Sant’Antonio Abate, Saint Antoine Abbé. Il s’agit d’un vaste espace, souterrain comme le nom l’indique, et qui était aussi un lieu de culte. On distingue bien par la disposition qu’en réalité il y a deux espaces communicants, mais autrefois ils étaient séparés, l’un étant consacré au culte de rite latin, l’autre au culte de rite grec.

 

655f2 Massafra, chiesa ipogea di Sant'Antonio abate (X-XI s 

655f3 Massafra, église hypogée Saint Antoine abbé (10e-1 

L’excavation de cette crypte remonte au dixième siècle ou au plus tard au début du onzième. Les murs en étaient intégralement revêtus de fresques, mais ici elles sont réellement en très mauvais état. On peut néanmoins encore y distinguer des personnages, comme cette Vierge. Tous ou presque ont été identifiés, mais je me demande bien comment parce que parfois on ne voit qu’un visage, sans aucun attribut qui, à moi le non-spécialiste, aurait donné une clé d’identification.

 

655f4 Massafra, église hypogée Saint Antoine abbé (10e-1 

655f5 Massafra, chiesa ipogea gia ospedale (X-XI sec.) 

655f6 Massafra, église hypogée ancien hôpital (10e-11e s 

L’hypogée est situé sous un bâtiment qui a été utilisé comme hôpital jusqu’à une époque très récente. On voit ici une grande salle de l’hôpital, ainsi que des cuves à eau (pour blanchisserie, je crois) et des cuvettes servant pour les bains de siège. Tout ce que l’on voit là, et qui était encore en usage après la Seconde Guerre Mondiale semble plus obsolète que ce qui est montré dans les Hospices de Beaune qui, eux, datent du quinzième siècle.

 

Après cette visite, notre guide nous quitte et, après l’avoir remerciée, nous nous baladons assez longuement par les rues de la ville avant de regagner le camping-car.

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Published by Thierry Jamard
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miriam 27/02/2011 16:52


nous avons également beaucoup aimé Massafra. Votre blog est passionnant et très bien illustré.Moi aussi j'y reviendrai. Je publierai mes carnets des Pouilles mais cela prendra un certain temps.
Merci de votre visite sur mon blog et de votre bge ntil commentaire.


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