Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 14:21
674a1 Lac de Ioannina
 
674a2 Lac de Ioannina
 
Nous aimons Ioannina, son décor, son ambiance, nous aimons sa région, le Pinde, Zagori et les Zagorokhoria, mais il nous faut continuer le voyage et hier 6 janvier nous avons dit au revoir au lac avant de prendre la route de l’ouest d’abord vers la côte et Igoumenitsa, puis vers le sud jusqu’à Parga, où nous avons passé la nuit.
 
674b1 Parga
 
674b2 Parga
 
674b3 Parga
 
Ce matin, nous nous sommes longuement promenés le long de la mer et en ville. Parga est une jolie petite cité typique, avec tous ces îlots rocheux disséminés dans la mer, et sa vieille citadelle dont on aperçoit les murs sur le gros promontoire qui jouxte la ville moderne. Cette citadelle a été bâtie au seizième siècle par les Vénitiens qui s’étaient rendus maîtres de la région au quinzième siècle. En 1797, ce sont les Français porteurs des idées de la Révolution qui débarquent. Plus de Vénitiens. Puis on sait comment les Anglais ont pris la situation en mains, et finalement –au sujet de Ioannina, nous avons vu que l’Épire était sous domination ottomane– ils ont trouvé commode et rentable de vendre cette possession à Ali Pacha. Il faudra attendre 1913 pour que Parga intègre la Grèce indépendante.
 
674c1 Église de Parga
 
674c2 Église de Parga
 
674c3 Église de Parga
 
En ville, nous nous arrêtons quelques minutes à l’église Agios Dimitrios, Saint Dimitri. Toutes ces petites églises orthodoxes se ressemblent, mais celle-ci a de belles stalles de bois, et au fond de l’église une tribune élégante, en bois également. Et de là-haut, on a une vue intéressante sur le lustre, l’iconostase, la disposition des lieux. En revanche il n’y a pas ici de fresques, et les icônes n’ont guère retenu mon attention.
 
674d1 Entre Parga et Ephyra
 
Reprenant le camping-car, nous nous dirigeons vers le sud. Comme on le voit sur la photo ci-dessus, les paysages ne cessent d’être admirables. La montagne plongeant dans la mer, la route taillée à flanc de montagne domine la côte et, à la différence de ce qui se passe en Italie où il est presque partout impossible de faire une halte au bord de la route, ici des interruptions dans le rail de sécurité autorisent la montée sur le bas-côté, et même bien souvent de petits parkings sont aménagés pour permettre l’arrêt.
 
674d2a Les marais de l'Achéron
 
674d2b Les marais de l'Achéron
 
Et nous arrivons au bourg d’Ephyra, au domaine d’Hadès. Lorsque Zeus, rescapé de l’appétit de son père qui avalait ses fils, a extrait ses frères Poséidon et Hadès de l’estomac paternel, ils ont pris une pièce de deux Euros pour jouer à pile ou face, et ainsi Poséidon a hérité des océans, Zeus de la terre et du ciel, et Hadès du séjour souterrain. Et l’entrée des enfers se situe dans les marais de l’estuaire du fleuve Achéron. Sur la première de ces deux photos, il faut remarquer ce cours d’eau qui zigzague au pied de la colline à droite et borde la zone marécageuse. Je vais en parler tout à l’heure.
 
674d2c Les marais de l'Achéron
 
674d2d Les marais de l'Achéron
 
674d2e Les marais de l'Achéron
 
Il faut bien insister sur l’aspect marécageux de l’endroit, parce que c’est dans la pourriture des herbes sous l’eau qu’errent à perpétuité les âmes de ceux qui n’ont pu acquitter le prix du franchissement de l’Achéron sur la barque de Charon pour pénétrer, de l’autre côté, dans le monde souterrain, le monde des morts qui est aussi le monde de la connaissance. Le 24 juin, à Pæstum, nous avions vu une merveilleuse peinture provenant de la face interne du couvercle d’un sarcophage grec, représentant un plongeur franchissant les portes de la mort pour s’immerger dans le monde de la connaissance. Les laissés pour compte restent donc de ce côté-ci. Cette croyance s’est trouvée confortée par le fait que ces végétaux en décomposition dans l’eau dégagent du méthane qui remonte à la surface sous forme de bulles et qui, quelquefois, s’enflamme spontanément, la flamme est très claire, sa durée est très brève, de sorte qu’elle passe inaperçue pendant le jour, mais bien évidemment, lorsque les gens parfois voyaient dans la nuit une lueur inexpliquée danser sur le marais et s’éteindre sans laisser de trace, cela ne pouvait que les conforter dans l’idée que des âmes de morts erraient par là. Et puis nous sommes dans l’Antiquité, n’est-ce pas, et donc deux millénaires avant 1465, date à laquelle le roi de France Louis XI fait appel à un ingénieur spécialiste des polders hollandais pour assainir et assécher le marais vendéen qui, mission accomplie, aurait pu assécher également l’Achéron. Excusez-moi, mais il fallait bien que je le case, notre ancêtre Jamard…
 
674e Le Nekromanteion vu de loin
 
Sur cette colline qui domine l’Achéron, on aperçoit les bâtiments d’un monastère. Ce monastère s’est construit sur des ruines antiques extrêmement anciennes, et dans des murs cyclopéens, c’est-à-dire antérieurs à Jésus-Christ de plus d’un millénaire. Des fouilles menées de 1958 à 1977 sous l’église du monastère Saint Jean Baptiste datant du début du dix-huitième siècle ont mis au jour l’ancien sanctuaire de l’oracle des morts. Puisqu’ils sont entrés dans le monde de la connaissance et qu’ils ont la vision du futur, les morts peuvent la révéler à ceux qui les interrogent. C’est le nekromanteion, mot formé avec le mot grec qui signifie la divination (cf. chiromancie, divination par [les lignes de] la main) et le mot grec signifiant mort (cf. nécrologie, nécrosé).
 
674f1 Nekromanteion d'Ephyra, murs cyclopéens
 
674f2 Nekromanteion d'Ephyra, murs cyclopéens
 
674f3 Nekromanteion d'Ephyra, murs cyclopéens
 
Comme on le voit, c’est une porte, un mur, un bâtiment clairement cyclopéens qui apparaissent sur ces trois photos. Rien d’étonnant à cela, puisqu’Ulysse dont les aventures se situent au douzième siècle est décrit par Homère arrivant en cet endroit.
 
674f4 Nekromanteion d'Ephyra et église du monastère
 
674f5 Nekromanteion d'Ephyra et église du monastère
 
Puisque, tout à l’heure, je n’ai montré le monastère et l’église que de très loin, au sommet de la colline et émergeant des arbres, il convient de montrer comment ils apparaissent imbriqués dans le site antique et s’y superposant partiellement.
 
674g1 Nekromanteion, bain et chambre à coucher rituelle
 
674g2 Nekromanteion, salle de purification
 
674g3 Nekromanteion, salles diverses
 
Voyons maintenant les ruines de bâtiments antiques. Sur la première photo, apparaît à gauche un tout petit coin d’une pièce, c’était une chambre à coucher rituelle. La grande pièce suivante est le bain rituel auquel doivent se soumettre les consultants, et l’on voit qu’une porte donne sur la pièce suivante, autre chambre à coucher rituelle. C’est cette chambre à coucher qui apparaît de nouveau sur la gauche de la seconde photo, mais là on voit la petite salle trapézoïdale tout au bout du bâtiment, qui était une salle de purification. En effet, les consultants devaient se soumettre à toutes sortes de rites préalables à la consultation, et lors de leur séjour ils étaient soumis à un régime alimentaire strict. Peut-être même ingéraient-ils avec les aliments qu’on leur fournissait quelques substances hallucinogènes facilitant le contact avec les esprits des morts. Par ailleurs, le contact avec les esprits des morts n’est pas sans danger, et à la suite de la consultation on risque fort d’en revenir contaminé par les miasmes de la mort et une décontamination longue s’impose, dans la salle de purification. D’un tout autre côté, soit vers l’entrée du site, les ruines de murs de ma troisième photo délimitaient les habitations des prêtres.
 
674g4 Nekromanteion, labyrinthe
 
À présent, supposant que notre préparation soit achevée, arrive le grand moment, nous allons pénétrer dans le sanctuaire. Il faut d’abord franchir ce court labyrinthe destiné à séparer nettement le monde extérieur de celui du sanctuaire. On est aussi censé perdre son orientation.
 
674g5a Nekromanteion, salle d'offrandes
 
674g5b Nekromanteion, salle d'offrandes
 
Le consultant arrive dans un couloir central longeant les salles des offrandes. Il dépose alors les présents qu’il a apportés pour les morts qu’il va invoquer, et qui sont placés dans ces grandes jarres de terre. Chez Homère, Ulysse creuse une fosse avec son épée, et il y verse des libations pour les morts, d’abord du miel et du lait, ensuite du vin doux et de l’eau, et tout autour il répand de l’orge, puis il prie les morts et fait le vœu de sacrifier sa plus belle vache stérile s’il revient à Ithaque. Après cela, il immole dans la fosse un mouton noir et un bélier, les têtes tournées vers le fond obscur de la grotte, et c’est ce lieu souterrain que nous allons voir maintenant, mais qui sans doute n’avait pas au treizième siècle avant Jésus-Christ l’aspect d’aujourd’hui, laissé par les derniers siècles du paganisme. Mais auparavant, j’en finis avec la visite d’Ulysse. Alors que ses compagnons écorchent et brûlent les deux victimes, il prie les morts et aussitôt une multitude d’esprits, ressemblant à des ombres, se précipitent pour boire les libations et le sang noir des animaux. Il doit les écarter avec son épée, parce qu’il souhaite que s’approche le premier le devin Tirésias.
 
674g6a Nekromanteion, accès de l'Hadès
 
674g6b Nekromanteion, accès de l'Hadès
 
Tout est prêt désormais pour la rencontre. Nous descendons dans un sous-sol bien sombre. Aujourd’hui, un escalier de fer rudimentaire a été installé pour les visiteurs, une sorte d’échelle de meunier métallique, mais j’ignore comment on descendait dans l’Antiquité. Sûrement pas par un escalier normal, d’une part parce qu’il n’aurait aucune raison d’avoir complètement disparu, et d’autre part parce que, psychologiquement, il devait importer de ne pas faciliter l’accès aux consultants. Et c’est là, dans ce souterrain, que se situait un accès au monde des morts, c’est là qu’ils pouvaient entrer en communication avec les vivants. Et à ce point, un problème important se pose à moi.
 
En matière de religion, n’en déplaise à Descartes ou à Kant qui prétendent démontrer l’existence de Dieu, on est dans le domaine de la foi. Les religions parlent parfois de preuves de l’existence de Dieu (ou de dieux), mais elles s’en tiennent cependant toujours au concept de foi, qui suppose une croyance par conviction. Il m’est arrivé d’entendre de la bouche de prêtres catholiques qu’ils ne pouvaient s’empêcher de conserver une toute petite part de doute dans le fond de leur conscience, et l’on en revient alors à quelque chose qui ressemble au pari de Pascal, peut-être bien que oui, peut-être bien que non, mais j'ai plus à perdre en pariant sur non qu'en pariant sur oui. Je m’empresse de préciser qu’en écrivant cela je ne prétends entrer dans la conscience de personne et que je ne veux absolument pas faire injustement de procès d’intention à quiconque, prêtre de quelque religion que ce soit ou laïc. Et j’en viens à mes prêtres du Nekromanteion. Il m’est difficile de concevoir que, pendant un millénaire et demi, sinon plus, ils aient tous été des imposteurs ne croyant nullement à leur mission, et sans que la supercherie soit dévoilée un jour ou l’autre et révélée au public par le Canard Enchaîné de l’époque. Or j’ai été profondément déçu lorsque j’ai appris que les archéologues avaient découvert dans ce souterrain des traces de machinerie comme il en existait dans les théâtres, indubitablement destinées à provoquer des apparitions ou des effets impressionnants. Et si ces machineries étaient actionnées par les prêtres ou par leurs assistants, à quel niveau pouvait se situer la foi des officiants ? Je ne vois que deux solutions. La première c’est que, ces machineries étant techniquement évoluées, elles n’ont pu être implantées que dans les derniers siècles de fonctionnement de l’oracle, à une époque où le rationalisme avait pu ébranler la foi des prêtres, et l’on peut supposer alors que ceux d’entre eux qui ne croyaient plus en l'évocation des âmes des morts aient installé ces machineries, le secret ayant réussi à être gardé pendant un nombre de siècles limité. Et la deuxième que, sentimentalement, je voudrais préférer, c’est que les prêtres, constatant un refroidissement de la foi des pèlerins, ont voulu truquer un petit peu la consultation pour aider les visiteurs à consolider leur croyance. Autrement dit, "j’y crois, mais pour que les autres y croient aussi je vais forcer un peu la dose". Il n’empêche, ces machineries me posent un problème.
 
674h Ephyra, le Cocyte
 
Revenons maintenant à ce petit cours d’eau que nous avons déjà vu sur ma première photo des marais de l’Achéron. C’est lui que l’on voit sur cette photo. Je voudrais, dans ces paysages sans voitures, sans poteaux électriques, pouvoir me dire que je vois exactement ce que voyaient les Anciens. Hélas, il n’en est rien, parce que dans ce lieu très plat et marécageux, les rivières ont modifié leur cours. L’Achéron traversait un lac, et ce cours d’eau, le Cocyte (aujourd’hui nommé Mavros), se jetait dans l’Achéron. Vu le tracé du Cocyte, il était censé être alimenté par les larmes des morts qui n’avaient pu franchir l’Achéron et erraient dans ce secteur. C’est pour échapper à ce désespoir qu’il était essentiel de recevoir une sépulture. On sait que lorsque les deux frères Étéocle et Polynice s’étaient entre-tués aux portes de Thèbes, le successeur d’Étéocle sur le siège royal, son oncle Créon, avait interdit d’ensevelir Polynice qui s’était attaqué à son frère roi et qui devait pourrir sur place au soleil et être livré aux chiens errants. Mais par piété fraternelle, la jeune Antigone a bravé l’interdiction et est allée jeter quelques poignées de terre sur le cadavre de son frère, ce qui lui a coûté la vie. Alors peut-être l’âme de Polynice est-elle l’un de ces feux follets qui dansent parfois sur le marais.
 
674i1 notre installation près de l'estuaire de l'Achéron
 
674i2 Plage près de l'estuaire de l'Achéron
 
Nous nous sommes installés pour deux jours dans ce lieu chargé de symboles. C’est très agréable, il fait beau, il fait bon, et nous sommes directement sur la plage d’Ephyra, dans un décor splendide. Or c’est ici une digue qui sépare la plage de l’estuaire de l’Achéron, et qui va se rétrécissant. Nous sommes garés sur le bord de l’Achéron et regardant vers l’embouchure, laissant sur notre droite aux voitures de pêcheurs suffisamment d’espace pour passer entre notre camping-car et la plage. Mais nous sommes quand même entre la mer et la rivière.
 
674j1 L'Achéron
 
674j2 L'Acheron
 
674j3 L'Achéron
 
674j4 L'Achéron
 
Même s’il n’est plus ce qu’il était, même s’il a été partiellement canalisé, j’ai quand même envie de le montrer cet Achéron si intimement lié à l’existence et à la justification de l’oracle que nous avons visité, si fréquemment et si dramatiquement évoqué dans des légendes de la mythologie. Pour moi, il garde, de par son seul nom, sa part de mystère.
 
674k Poissons de l'Achéron
 
Et d’ailleurs, ces poissons qui l’ont traversé, le fleuve, ils sont bien morts, semble-t-il. C’est la meilleure preuve que l’Hadès est bien de l’autre côté.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche