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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 20:05

Et nous voici enfin à Thessalonique, la grande métropole du nord, co-capitale du pays avec Athènes, même si aucun organe du gouvernement national n’y siège, mais seulement l’administration de la Macédoine et de la Thrace, ce qui n’est pas rien. Avec un million d’habitants sur l’agglomération, ville et banlieues, elle pèse également lourd dans un pays qui n’atteint pas les dix millions d’habitants au total. Restée au pouvoir de l’Empire Ottoman jusqu’au début du vingtième siècle, elle ne sera rattachée à la Grèce qu’en novembre 1912. Elle compte de nombreux jumelages sur les cinq continents, et parmi eux figure notre ville de Nice.Mais Nice ayant été fondée par les colons phocéens de Marseille, ce n'est pas vraiment l'étranger... 

 

830a1 Alexandre le Grand à Thessalonique

 

Ainsi donc, régnant sur la Macédoine, elle revendique l’héritage d’Alexandre le Grand, même si sa fondation est postérieure à la mort de ce roi. À l’époque, ce n’était encore que Thermè, qui a donné son nom au golfe Thermaïque.

 

830a2 Thessalonique, Aristote

 

Elle revendique aussi le philosophe Aristote, natif de Stageira (en français on dit généralement Stagire), qui a été chargé de l’éducation d’Alexandre à Naoussa sur le territoire de la ville antique de Mieza, qui a enseigné à Athènes dans le Lycée, l’école de philosophie qu’il a créée, et qui est mort en Eubée. Quoiqu’il n’ait pas grand-chose à voir avec Thermè, c’est un illustre Macédonien. L’université de Thessalonique porte son nom. Par ailleurs, je n'ai pas vu en ville de monument à deux de ses illustres enfants, deux saints que le pape Jean-Paul II a faits co-patrons de l'Europe, je veux parler de deux des sept fils d'un drongaire (sorte de général de corps d'armée) en résidence à Thessalonique, Cyrille (vers 827-869) et Méthode (vers 815-885), inventeurs de l'alphabet dit cyrillique, beaucoup mieux adapté aux langues slaves que notre alphabet latin. Un exemple : le polonais, qui a conservé l'alphabet latin, est obligé d'écrire SZCZ un son que le russe note Щ tout simplement. 

 

830a3 Thessalonique, place Aristote

 

830a4 Thessaloniki, plateia Aristotelous

 

Mais tel n’est pas le sujet de mon article d’aujourd’hui. Il y a tant à voir à Thessalonique, la ville est si intéressante et si riche de monuments et d’histoire, que j’ai décidé d’y consacrer cinq articles thématiques. Les quatre prochains traiteront des églises byzantines et post-byzantines, puis du musée byzantin, ensuite je parlerai de la Thessalonique romaine, et enfin ce sera le musée archéologique. Et aujourd’hui… tout le reste. La ville byzantine hors églises, la ville ottomane et la ville moderne. Ci-dessus, la très vaste place Aristote. Curieusement, même aux heures où la ville est très animée, le centre de cette place reste désert. Peut-être l’habitude de longer les bâtiments bordés de portiques pour se protéger du soleil entraîne-t-elle des automatismes, même la nuit, même les jours nuageux. Quoi qu’il en soit, son ampleur et ses bâtiments ne manquent pas de majesté.

 

830b1a Thessalonique, la Tour Blanche

 

830b1b Thessalonique au milieu du 19e siècle

 

L’un des monuments les plus emblématiques de Thessalonique est, sans conteste, la Tour Blanche, bâtie à la fin du quinzième siècle à la place d’une tour byzantine. Haute de 33,90 mètres, elle a porté au seizième siècle le nom de Tour du Lion. Elle deviendra au dix-huitième siècle la Tour de Kalamaria, puis Tour du Janissaire. Au dix-neuvième siècle, devenue une prison pour longues peines, elle sera appelée Tour du Sang. En 1890, un condamné chargé de la blanchir en échange de sa liberté a justifié la nouvelle appellation de Tour Blanche qui lui est restée jusqu’à ce jour. On peut constater que la ville a bien changé (ma photo) depuis le milieu du dix-neuvième siècle, sur la lithographie (Vue de Thessalonique, W. B. Devereux, Views on the Shores of the Mediterranean, Londres 1847) que j’avais photographiée au musée Benaki d’Athènes le 10 novembre 2011.

 

830b2 Thessaloniki, Lefkos Pyrgos

 

830b3 Thessalonique, la Tour Blanche

 

830b4 expo à Thessalonique, Tour Blanche

 

Depuis 1985 la Tour Blanche est devenue un centre d’expositions. Actuellement, y est présentée l’histoire de Thessalonique, de sa fondation à nos jours. Certes, Thessalonique n’attire pas autant de visiteurs étrangers qu’Athènes, Delphes ou les Météores, néanmoins les touristes y sont nombreux, et malheureusement tous les textes sont en grec uniquement, grands panneaux explicatifs ou petites étiquettes pour chaque objet, chaque photo. Cela, hélas, restreint l’intérêt de la visite, même si, outre l’architecture intérieure du bâtiment, on peut comprendre grosso modo ce que représentent les photos. Et puis les dates sont en chiffres arabes, comme en France.

 

830c1 Thessalonique, musée de la photo

 

830c2 le port déserté de Thessalonique

 

Thessalonique jouit d’une position géographique exceptionnelle. Elle se trouve dans l’estuaire de l’Axios, qui traverse Skopje en République de Macédoine (FYROM) où sa vallée donne accès à la vallée de la Morava Méridionale, laquelle se jette dans le Danube un peu en aval de Belgrade. Quoique cette rivière ne soit pas navigable, cette succession de vallées a fait de Thessalonique, pendant des siècles et depuis l’Antiquité, le débouché terrestre naturel des Balkans et de toute l’Europe Centrale. On comprend que s’y soit développé un très important port  de commerce, puisque tout ce qui ne passait pas par la Mer Noire et les Dardanelles passait par Thessalonique pour desservir le Bassin Méditerranéen et, de là, l’Afrique. Mais ce grand port, depuis quelques années, a perdu toute son activité. C’est dû, entre autres, à la concurrence du Pirée le port d’Athènes, et désormais même pour les touristes désirant se rendre dans les îles (ou pour les insulaires qui ont besoin de se désenclaver) les liaisons ne sont plus quotidiennes en été, et elles sont inexistantes en hiver. Ci-dessus, une vue du port depuis le bar du musée de la photo, situé dans l’un des entrepôts hélas désaffectés, et la grue, définitivement inactive, car des cales ont été soudées sur les rails devant ses roues.

 

830c3 Thessalonique, création du métro

 

830c4 Thessalonique, création du métro

 

830c5 Thessalonique, création du métro

 

Cette triste situation n’empêche pas Thessalonique d’être une grande ville moderne, désormais plus tournée vers l’autoroute qui la relie à Athènes et au Pirée, à Istanbul, à Igoumenitsa (port vers l’Italie), ou vers son aéroport international, que vers la mer. Et comme toute grande ville, elle voit sa circulation automobile très engorgée. Les bus sont fréquents et les lignes desservent toutes les directions, ce qui est extrêmement commode, mais cela contribue évidemment à l’encombrement du trafic et à la pollution. Aussi, avec l’aide d’un financement européen, Thessalonique est en train de se construire un métro. Mais la ville moderne est construite sur la ville antique, et on ne peut pas faire un trou dans le sol sans tomber sur un mur de maison hellénistique ou romaine, sans déterrer une poterie, quelques monnaies, voire une statue. Il faut donc se montrer délicat en creusant. Comme on le voit sur mes photos, les ouvriers manient plutôt la pelle et le balai que le marteau-piqueur, le seau et le tamis que la pelleteuse, et quand l’endroit est sensible on travaille au pinceau. Alors évidemment on progresse lentement, malgré l’armée d’ouvriers qui s’activent sans relâche en dépit de la chaleur.

 

830d1 Fontaine turque à Thessalonique

 

Les Turcs ont occupé la ville si longtemps, et jusqu’à une époque si récente, que les témoignages de leur présence sont légion. Notamment, ils ont largement pourvu la ville en fontaines comme celle-ci. En effet, pour les Ottomans, qui étaient musulmans, la fontaine n’a pas pour seul objet de rafraîchir l’air ou de distribuer l’eau pour l’approvisionnement domestique, elle permet surtout au croyant, à l’heure où le muezzin appelle à la prière  du haut du minaret, de procéder aux ablutions rituelles avant de se tourner, ainsi purifié, vers la Mecque et de se prosterner front au sol.

 

830d2 Thessalonique ancienne

 

Nombreuses sont encore les maisons turques comme celle de ma photo. De loin, comme cela, on pourrait la croire en béton, ou encore en brique crépie de ciment. Il n’en est rien. Sur un bâti de bois, sont fixées de fines lattes, en bois également, qui sont rendues étanches par l’enduit de torchis qui s’y accroche. Cette technique de construction les rend éminemment combustibles. Et comme, en outre, elles étaient alignées les unes contre les autres tout le long de la rue, en cas d’incendie le feu se propageait extrêmement vite et facilement. Ces accidents étaient fréquents, détruisant des quartiers entiers. Mais c’est en août 1917 que s’est produit à Thessalonique l’incendie le plus dévastateur, le brasier réduisant en cendres 9500 maisons et autres bâtiments. Pas moins de soixante-dix mille personnes se sont retrouvées du jour au lendemain à la rue, ayant perdu leur logement et leurs biens. Il est une référence que je devrais bien plutôt garder pour Istanbul, parce que je la tire du Constantinople de Théophile Gautier qui y a passé un peu plus de deux mois en 1852, mais la même technique architecturale étant employée dans diverses villes de l’Empire Ottoman, elle peut s’appliquer à la Salonique (nom turc de Thessalonique) de 1917. Il écrit : “Avec une ville presque toute construite en bois et la négligence, résultat du fatalisme turc, l’incendie peut être considéré comme un fait normal à Constantinople […]. La rue était encombrée de négresses portant des matelas roulés, de hammals chargés de coffres, d’hommes sauvant leurs tuyaux de pipes, de femmes effarées traînant d’une main un enfant, et de l’autre un paquet de hardes […]. Le lendemain, j’allai visiter le lieu du sinistre. Deux ou trois cents maisons avaient brûlé […]. Sur les ruines chaudes et fumantes encore de leurs maisons, les anciens propriétaires s’étaient construit déjà des abris provisoires au moyen de nattes de jonc, de vieux tapis et de morceaux de toile à voile soutenus par des piquets, et fumaient leur pipe avec toute la résignation du fatalisme oriental. […] Je ne vis pas à Kassim-Pacha ces groupes éperdus, ululants et désespérés, qu’un événement pareil ferait se tordre, en France, sur les décombres d’un village ou d’un quartier incendié”. Amoureux de Constantinople, respectueux des Turcs et de leurs usages très dépaysants, Théophile Gautier ne cherche pas à minimiser le drame humain. Mais il veut montrer d’une part à quel point les Turcs sont fatalistes, et d’autre part combien les incendies sont un événement naturel et courant dans ces villes de bois. Mais je reviens à Thessalonique. L’incendie de 1917 a revêtu une ampleur exceptionnelle, détruisant presque toute la ville. Mais en marge du problème humain, cela a permis de repenser de A à Z le plan d’urbanisme.

 

830d3 Thessalonique ancienne

 

Il y a aussi bien sûr de riches bâtiments en pierre, quoiqu’ils soient anciens, comme ce haut immeuble peint en rouge et de fière apparence, avec ses fenêtres cintrées sur colonnettes.

 

830d4 Thessalonique ancienne

 

830d5 Thessalonique ancienne

 

830d6 Thessalonique ancienne

 

Dans les petites rues du centre-ville, il est intéressant aussi de voir ces bâtiments qui n’ont rien de riche mais qui sont construits en dur et selon une architecture originale. Cela crée une ambiance très particulière qui ne manque pas de charme.

 

830d7 Thessalonique moderne

 

Bien souvent, les maisons modernes s’inspirent du style ancien, mais sans en avoir une once de charme. Toutefois, j’aurais mauvaise grâce à en critiquer propriétaires et architectes, parce que je trouve que rien n’est plus ridicule qu’un cottage anglais en Auvergne ou qu’une maison tyrolienne en Bretagne. Mieux vaut, donc, faire du faux gréco-turc à Thessalonique qu’autre chose.

 

830e nos amis de Thessalonique Kostas et Chrysa

 

Pour nous, Thessalonique a aussi le goût de l’amitié. Entrés dans une librairie pleine de livres d’art, de livres de recherche, d’études scientifiques, littéraires, philosophiques, historiques, religieuses, nous y avons fait la connaissance de la responsable, Chrysa, avons longuement discuté, nous sommes revus, son compagnon Kostas (qui est photographe professionnel free-lance) nous a guidés une journée entière dans la vieille ville et vers le kastro, nous avons dîné ensemble au restaurant, une autre fois chez eux, et sur ma photo nous sommes en train de prendre un pot en ville. Ils sont devenus de vrais amis et, c’est sûr, nous nous reverrons.

 

830f1 Thessalonique, les remparts byzantins

 

830f2 Thessalonique, les remparts byzantins

 

830f3 Thessalonique, les remparts byzantins

 

Notamment, comme je le disais il y a un instant, nous sommes montés vers la ville haute en compagnie de Kostas (surnom usuel de Konstantinos). Nous avons sillonné les ruelles qui ont eu la chance d’échapper à l’incendie de 1917. Nous avons longé les remparts byzantins. Puis un autre jour, nous sommes retournés seuls en prenant le bus. C’est très amusant, parce qu’il y a des ruelles si étroites que le véhicule appelé autobus est du modèle fourgon, avec une dizaine de places, et parfois il passe à moins de cinq centimètres des murs à droite et à gauche. Et pour desservir l’ensemble de la ville haute, trois fois il monte par des rues différentes et redescend vers le même point. Après avoir essuyé la conquête franque (1204) de la quatrième croisade et récupéré leur bien en 1313, les Byzantins renforcent leurs remparts au quatorzième siècle face à la menace ottomane. Peine perdue, les Ottomans prennent la ville en 1430, vingt-trois ans avant de prendre Constantinople, et eux-mêmes, en ce quinzième siècle, remanient les remparts, ajoutent une puissante tour, et leur donnent la configuration où nous pouvons les voir aujourd’hui.

 

830f4 Thessalonique, les remparts byzantins

 

830f5 Thessalonique, les remparts byzantins

 

La rue qui longe les remparts par l’extérieur s’appelle rue des Sept Tours, [H]eptapyrgo, parce que l’on y dénombre… sept tours, pardi. Elles jalonnent la muraille. Et puis en un point le mur dégringole la pente en direction de la ville nouvelle et de la mer.

 

830g1 Thessalonique, le kastro

 

830g2 Thessalonique, le kastro

 

830g3 Thessalonique, le kastro

 

Dans la citadelle, le kastro lui-même est enclos dans des murs. Les bâtiments du château, qui datent du quatorzième siècle, ont été utilisés comme prison jusqu’en 1989. Voilà donc 23 ans qu’ils n’ont plus cet usage, mais leur aspect sévère, les caméras vidéo qui s’y trouvent toujours, les barreaux et grilles devant les ouvertures, gardent encore l’apparence d’une prison.

 

830h Vue de Thessalonique depuis la citadelle

 

Lorsque l’on est en haut de la citadelle, on jouit d’une vue exceptionnelle sur la ville basse et sur la mer. Et par la couleur des toits, on voit clairement jusqu’où descendent les tuiles rouges de la vieille ville, la ville haute, et où s’étend la ville reconstruite après 1917 avec sa blancheur et ses larges percées.

 

830i Catacombe d'Agios Ioannis

 

Voyant un panneau signalant, en contrebas d’une rue, la catacombe d’Agios Ioannis (Saint Jean), je suis descendu voir de près, mais si j’en parle ici ce n’est que pour en signaler l’existence, car on ne voit que quelques pierres et une colonne. Une église orthodoxe moderne a été construite là, en souterrain de la chaussée.

 

830j1 Hammam turc

 

830j2 Hammam turc

 

Caractéristique de la civilisation ottomane, le hammam. L’ancienneté de celui-ci est attestée, outre son architecture, par son enfoncement dans le sol. En effet, si les ruines antiques doivent être déterrées, ce n’est pas parce que nos ancêtres ont voulu les cacher en y déversant des tombereaux de terre, mais parce que, chaque fois que l’on rebâtit, on arase la construction antérieure et on reconstruit par-dessus. Et là où l’on a conservé un bâtiment ancien, il est environné par ce qui a été reconstruit au-dessus de son voisinage, bâtiments et rues. Sur ma première photo, on peut constater que les toits sont constellés de petits bulbes de verre. Il était d’usage, dans les hammams, d’éclairer ainsi les salles avec la lumière naturelle du jour.

 

830j3 Bey hamam (Loutra Paradisos)

 

830j4 Bey hamam (Loutra Paradisos)

 

Un autre hammam, très célèbre celui-là, Bey Hammam, surnommé Loutra Paradeisos (loutra signifie bains : les Bains Paradis). Il est resté longtemps en usage, et normalement on peut le visiter, mais une grille est tirée devant la porte et, sans donner la raison ni une éventuelle date de réouverture, sur un panonceau, en dessous des mots “visiting hours”, on a effacé les horaires. En tous cas, puisque nous sommes en pleine saison touristique, ce n’est pas pour une raison de clôture saisonnière. Nous nous contentons donc de l’admirer de l’extérieur. Mais sur le côté, un panneau informatif qui dit qu’il s’agit du premier établissement de bains ouvert par les Ottomans à Thessalonique et qu’il date de 1444, et qui décrit en détail les diverses parties, leur présentation et les techniques de chauffe mises en œuvre, se termine par “The Bey Hamami is being consolidated and restored by the 9th Ephoreia of Byzantine Antiquities”. Ce qui ne veut pas dire que la visite est impossible, car le même document partiellement caché par un papier collé dessus et un peu déchiré s’achève par “Open M[…]-Friday 8.00-14[…]”.

 

830k1 Thessalonique, mémoire des victimes de la Shoah

 

Ce monument est dédié aux victimes de la Shoah. “Dédié par le peuple grec aux 50 000 Grecs juifs de Thessalonique déportés de leur ville d’appartenance par les forces d’occupation nazies au printemps de 1943 et exterminés dans les chambres à gaz des camps de la mort d’Auschwitz-Birkenau”. Thessalonique était depuis fort longtemps une ville cosmopolite.

 

À la suite des conquêtes d’Alexandre le Grand, beaucoup de Juifs se sont établis en Égypte. De langue grecque, avec des noms hellénisés, ils sont citoyens grecs mais dans ce pays ils ont le privilège d’avoir le droit de pratiquer leur religion, ce qui leur est interdit en terre de Grèce proprement dite. Souvent soldats, ils reçoivent, en retraite, des terres transmissibles par héritage. Ils sont propriétaires, tandis que les Égyptiens de souche travaillent des terres qu’ils ne possèdent pas. Et bien souvent les Hellènes, juifs ou grecs, font travailler leur terre par des paysans égyptiens. D’où un mécontentement des autochtones. Jalousie des Égyptiens, donc, hostilité des Grecs pour question religieuse, un antisémitisme se développe en Égypte. Un premier départ de Juifs d’Alexandrie semble avoir eu lieu en direction de Thessalonique en 145 avant Jésus-Christ. Ce qui est sûr, c’est que 200 ans plus tard, une importante colonie juive est déjà installée ici puisque saint Paul, en l’an 50 puis en 56, vient prêcher à la synagogue. “Après avoir traversé Amphipolis et Apollonie, ils arrivèrent à Thessalonique, où les Juifs avaient une synagogue. Suivant son habitude, Paul alla les y trouver. Trois sabbats de suite, il discuta avec eux d'après les Écritures”, est-il dit dans les Actes des Apôtres. En 70 Titus prend Jérusalem, détruit le temple. Près de cent mille hommes sont faits prisonniers, les moins de dix-sept ans sont vendus comme esclaves. En 135, Hadrien fait sculpter un cochon sur la porte de Jérusalem qui ouvre la route de Bethléem, renomme la ville Ælia Capitolina et en interdit l’accès aux Juifs ainsi que l'accès à toute la Judée. Tant en 135 qu’en 70, beaucoup d’entre eux émigrent à Thessalonique. Quant à ceux qui ont été réduits en esclavage, leurs coreligionnaires de Thessalonique rachètent leur liberté dans la mesure du possible. De telle sorte que la population de la ville, dans la seconde moitié du deuxième siècle, est devenue majoritairement juive. Ce sont les Juifs dits Romaniotes. La cohabitation ne semble pas poser de problèmes, car les fouilles d’un cimetière du troisième au cinquième siècle ont mis au jour, côte à côte, les tombes païennes, les tombes juives et les tombes chrétiennes.

 

En 1169, le voyageur Benjamin de Tudela signale une prospère communauté d’environ 500 familles juives, qui s’adonnent pour la plupart au travail de la soie. Nous avons vu les secousses subies par l’Empire Byzantin à la fin du Moyen-Âge, et les Vénitiens s’emparent de Thessalonique en 1423. Ils ne vont pas y rester longtemps, mais on a trace d’une plainte envoyée au sénat de Venise par les Juifs de Thessalonique concernant les taxes excessives auxquelles ils sont soumis, et les impératifs auxquels ils sont contraints pour les enterrements. Dès 1430, les Ottomans arrivent et délogent les Vénitiens. Mais quand ils prennent Constantinople en 1453, ils en massacrent la population, aussi en 1454 décident-ils de repeupler la ville en y envoyant nombre des Juifs de Thessalonique. Puis voilà qu’en 1492, les Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, ont pris Grenade et ont chassé les Arabes. Pour faire de leur pays une terre plus catholique encore que le Vatican, ils promulguent le 31 mars 1492 le décret de l’Alhambra donnant aux Juifs un délai de quatre mois, jusqu’à fin juillet, pour quitter les terres espagnoles sous peine de mort. Le sultan fait savoir aux Juifs qu’il les accueille volontiers, et nombreux sont ceux qui viennent s’installer à Thessalonique. Ce sont des Séfarades qui continuent à parler un espagnol mâtiné d’hébreu peu à peu infiltré de grec et qui se mêlent aux Romaniotes. Le seizième siècle est le siècle d’or des Juifs de Thessalonique.

 

En 1912 Thessalonique est rattachée à la Grèce. En 1917, le grand incendie touche principalement les quartiers populaires, dont ceux qu’habitent les Juifs. La reconstruction les pousse vers les faubourgs. Comme on peut le voir, alors que partout ailleurs les Juifs ont connu des périodes de persécutions, des épisodes de pogroms, ont souvent été parqués dans des ghettos, au contraire ici à Thessalonique ils ont connu deux millénaires de tranquillité. Mais les choses se gâtent avec l’invasion des Nazis. Le 11 juillet 1942, appelé le Sabbat Noir, 9000 Juifs de sexe masculin âgés de 18 à 45 ans sont rassemblés place de la Liberté (plateia Eleftherias) et sont publiquement humiliés, obligés à marcher à quatre pattes, à faire mille exercices pendant des heures par une chaleur accablante, recevant des coups, moqués bien haut. Et ce n’est qu’un début. De décembre 1942 à février 1943, le chef nazi Max Merten fait détruire le cimetière juif, alors que le judaïsme interdit d’exhumer les morts, quel que soit le délai, les stèles sont brisées, utilisées pour le pavage des rues, et même pour construire une piscine, les ossements sont semés sur le sol du cimetière. Les propriétés des Juifs sont saisies, et eux sont confinés dans un ghetto. Enfin, de mars à août 1943, quatre-vingt-seize pour cent de la population juive de Thessalonique est envoyée en Pologne dans les Camps de la Mort. Voilà ce que veut évoquer le monument de ma photo. Lorsqu’en octobre 1944 les Grecs, avec les Alliés, reconquièrent Thessalonique, les quelques très rares survivants de la Shoah peuvent revenir. Aujourd’hui, la ville possède deux synagogues actives pour une population d’un millier de Juifs environ.

 

830k2 Le marché aux puces de Thessalonique

 

Pour terminer, quelques images du visage de Thessalonique. Ci-dessus, un coin du Marché aux Puces. En fait, je l’appelle ainsi mais il ne ressemble guère aux Puces de Clignancourt. Mais c’est un quartier très populaire du centre-ville où le long des ruelles on trouve des étals ambulants devant des boutiques de brocanteurs.

 

830k3 Thessalonique, vendeur de fruits et légumes

 

Image très courante à Thessalonique –ailleurs aussi en Grèce, du reste–, les marchands ambulants de fruits et légumes. Ils viennent de leur ferme avec leur production, ou parfois ils ne sont que revendeurs, arrêtent leur véhicule à l’angle d’une rue et pèsent vos achats sur une balance suspendue de type peson. Le prix est évalué de tête (mais en général, généreusement, on met un peu plus du kilo et on compte un kilo tout rond), et la vente s’effectue sans ticket de caisse, vu qu’il n’y a pas de caisse. Ce doit être légal, parce que le marchand reste en place des heures et des heures, la police a vingt fois l’occasion de passer devant, et ne dit jamais rien. Il y a des vendeurs à la sauvette de souvenirs, de contrefaçons Louis Vuitton, de montres, qui déguerpissent avec leur marchandise quand la police approche, mais les vendeurs de fruits et légumes restent placidement en place.

 

830k4 Dames de Thessalonique le soir

 

Et enfin cette dernière image, parce que j’ai trouvé amusantes ces dames assises là, en ligne, le soir (il est 21h20) sur le parvis d’une église.

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Published by Thierry Jamard
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Tietie007 14/10/2014 08:29

Bel article. Mon grand-père russe, Pierre Gortchakoff, fit partie d'une des deux brigades russes envoyées sur le front d'Orient, à partir de 1916. Il arriva à Salonique en 1917. Il y a assez à voir
pour passer une semaine dans cette ville ?

Thierry Jamard 02/11/2014 17:15



Merci pour votre message. Je pense que, dans les conditions dans lesquelles il est arrivé à Salonique, votre grand-père n'a pas eu le loisir de visiter la ville, qui pourtant est pleine de
souvenirs du passé, souvenirs historiques, souvenirs artistiques (on a largement de quoi occuper une semaine!). A-t-il rédigé ses mémoires? L'avez-vous connu, vous a-t-il raconté? Ce doit être
émouvant et passionnant...



Chloé 16/07/2014 20:00

Belles photos, mais sans doute avez-vous voulu visiter la catacombe de saint Jean à un moment où l'église moderne dont vous parlez était fermée ; c'est à l'intérieur de cette église en effet que se
trouve l'escalier qui descend dans la catacombe. Petite, mais avec plusieurs couloirs et de belles fresques.

Thierion 28/06/2014 16:10

C'est toujours avec grand intérêt que je suis vos voyages, et parfois je pars sur vos pas. Ce fut le cas de Thessalonique, visité en avril 2014. Il est dommage que vous n'ayez pas vu la catacombe
de saint Jean, à laquelle on accède par un escalier à l'intérieur de l'église moderne que vous signalez : c'est petit, mais les fresques en sont belles.

agendicum 04/02/2013 10:19

Absolument rien. C'est surement passionnant.

miriam 04/02/2013 10:08

qu'avez-vu de la Salonique juive?

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