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14 août 2010 6 14 /08 /août /2010 14:32

 

Il n’a a pas de campings à Palerme. C’est une grande ville, d’accord, mais il faut aller vraiment très loin. Hier soir, nous nous sommes donc rendus à l’Isola delle Femmine. Il n’était certes pas tôt, mais il n’était pas encore dix heures et la grille du camping était fermée. Pas d’accès. De plus l’environnement, réservé aux touristes, encombré de voitures et bruyant, non pas populaire –ce qui peut être sympathique– mais populeux, donnant l’impression d’être mal fréquenté, ne nous a pas paru engageant, et nous sommes repartis vers Palerme à la recherche d’un coin calme pour passer la nuit. Après tout, avant de quitter Cefalù nous avions fait notre réserve d’eau pour les douches et nous avions ce qu’il nous fallait pour être autonomes. Et puis ce matin, nous avons trouvé, dans Palerme même, un vendeur loueur réparateur accessoiriste pour camping-cars qui accueille les visiteurs sur son grand parking gardé jour et nuit, avec connexion électrique, toilettes… Nous ne demandons pas mieux, et nous nous y installons.

 

555a Palermo, Quattro Canti

 

Ayant acquis un carnet de tickets de bus, nous nous rendons dans le centre de Palerme. Le plein cœur de la ville, c’est le carrefour appelé Quattro Canti, ou encore Teatro del Sole, de son vrai nom piazza Vigliena, qui honore le vice-roi espagnol, marquis de Villena y Ascalón. Les quatre angles de la place se répondent exactement. Les "Quatre Chants", ce sont les quatre niveaux de la construction, en bas des fontaines représentant les quatre fleuves de la ville, au-dessus un ordre dorique représentant les quatre saisons d’après les divinités qui les symbolisent, Vénus, Cérès, Bacchus et Éole, au troisième niveau un ordre ionique avec Charles Quint, Philippe II, Philippe III, Philippe IV, et enfin les quatre saintes patronnes de la ville, Agathe, Ninfa, Olive et Christine. Aujourd’hui on aurait trouvé sainte Rosalie, mais la place a été construite en 1609 et Santa Rosalia n’est arrivée qu’en 1624. C’est ce qu’on appelle rater le coche. Le tout est couronné des blasons royaux, sénatorial et vice-royal. L’autre nom de cette place, "Théâtre du Soleil", lui vient du fait qu’à toute heure du jour l’un au moins de ses bâtiments d’angle est éclairé.

 

555b Palerme, place des Quattro Canti

 

Outre ces bâtiments, sur cette place on peut aussi remarquer de beaux lampadaires. Ici encore, bien sûr, avec cette femme portant des raisins et cette autre avec ses épis, on reconnaît l’automne et l’été. Ce sont donc les saisons comme sur les murs, mais elles ne sont plus symbolisées par les figures mythologiques de dieux antiques.

 

555c1 Palermo, piazza del Palazzo Pretorio

 

555c2 Palermo, piazza del Palazzo Pretorio

 

555c3 Palermo, piazza del Palazzo Pretorio

 

Tout près des Quattro Canti, le palazzo Pretorio ouvre sur une très vaste place ornée en son centre d’une gigantesque fontaine sculptée de sujets d’inspiration mythologique. Je ne crois pas que les statues fassent allusion à des mythes précis parce que, comme sur la dernière de ces photos, voisinent une figure d’homme barbu étendu et tenant dans sa main une corne d’abondance, et près de lui un genre de Triton dont les jambes se terminent en queues de poisson, tandis que de l’autre côté une belle jeune femme n’est poisson qu’au niveau de ce qui serait ses pieds. S'il s'agissait de Poséidon et d'Amphitrite, il aurait son trident, non une corne d'abondance.

 

555d1 Palerme, manifestation piazza Pretoria

 

555d2 Palerme, manifestation piazza Pretoria

 

555d3 Palerme, manifestation piazza Pretoria

 

Mais aujourd’hui des manifestants sont installés sur cette place Pretoria. Ils campent sous deux petites tentes. Ils sont là dans un coin pour s’expliquer ou pour surveiller ce que l’on fait de leur manifestation, parce qu’ils ont noué des bouts de tissu mauve sur la bouche de plusieurs statues de la fontaine et, sur la grille qui l’entoure, ils ont placardé des articles de journaux avec la devise "Non au bâillon". Ils se plaignent de l’absence de liberté d’expression, de manquements au respect des droits de l’homme, et réclament le droit au logement pour tous.

 

556a Palerme, la Martorana et San Cataldo

 

Les Quattro Canti se trouvent à l’intersection de la via Maqueda et du Corso Vittorio Emanuele. Ce corso, c’est l’ancienne voie phénicienne d'un côté, arabe de l'autre, tandis que la via Maqueda est la rue aragonaise. Et c’est sur cette voie espagnole, à quelques mètres, sur son côté gauche, que se situe la piazza Pretoria. Continuons encore quelques dizaines de mètres vers le sud et, toujours sur son flanc gauche, s’ouvre une autre place. Là, trois églises. De ce côté-ci, nous voyons à droite les coupoles rouges de San Cataldo, et à gauche Santa Maria dell’Ammiraglio, que l’on appelle communément la Martorana. Ce nom lui vient du temps où elle fut donnée comme chapelle d’un couvent bénédictin fondé en 1194 par une certaine Eloisa Martorana.

 

556b1 Palermo, la Martorana (Santa Maria dell'Ammiraglio)

 

556b2 Palerme, la Martorana

 

La Martorana, construite en 1143, existait avant d’être donnée au couvent. C’est Georges d’Antioche, que je vais montrer tout à l’heure, qui en a décidé l’érection. Avec sa grosse tour carrée en façade, c’est bien une église de style roman normand même si –et c’est visible à la pierre d’une autre couleur– une façade baroque a été plaquée au milieu de la vieille et belle façade normande.

 

556c1 Palerme, Martorana

 

556c2 Palerme, Martorana

 

La façade principale, en fait, n’est pas côté rue, mais sur le flanc perpendiculaire, face à San Cataldo. Cette église est de rite grec orthodoxe. On voit que le chœur, dont le fond est plat, est beaucoup plus récent que la nef, et en effet il a remplacé au seizième siècle une abside ancienne. Cette nef principale est décorée de mosaïques merveilleuses. C’est au seizième siècle également que l’église a été rallongée de deux travées décorées, elles, de fresques du dix-huitième siècle, et qui l’ont reliée à son campanile, autrefois séparé. Pour ma photo de la nef, je suis dos au portail dans la partie nouvelle, et l’on voit toute l’enfilade des anciennes travées.

 

556c3 Palerme, Martorana

 

Avant de procéder à la visite, juste un petit coup d’œil au dallage, très décoratif.

 

556d Palerme, Martorana

 

À l’entrée du chœur, de chaque côté, deux petites mosaïques encadrées sont des reproductions de grandes mosaïques. J’avoue ne pas être capable de dire quels sont les originaux. Le Christ Pantocrator rappelle celui de l’abside de Cefalù, mais la couleur de son vêtement n’est pas la même, et le texte qu’il présente sur ce livre n’est qu’en grec, et ce n’est que le début : "Egô eimi to phôs tou kosmou", "Je suis la lumière du monde". Il y a un autre Christ Pantocrator ici même dans cette église, il occupe tout le ciel de la coupole, mais ce n’est pas lui non plus qui est reproduit ici. Une fois réduite pour ce blog, ma photo de la nef est trop petite pour qu’on y distingue ces deux petites mosaïques, mais le Christ apparaît en bas à droite de ma photo du chœur.

 

556e Palerme, Martorana, Scanderbeg

 

Dans le bas de l’église, une plaque du 28 novembre 1968 évoque la commémoration du cinquième centenaire de la mort de Scanderbeg. C’est un prince albanais qui s’est illustré dans sa lutte pour le christianisme face à la religion islamique dans laquelle il avait été élevé. Son nom, c’était Georges Kastrioti, fils d’un seigneur albanais et d’une princesse macédonienne, né en 1405. Dans ces régions occupées par les Turcs, le sultan avait l’habitude, afin de préserver l’avenir, de prendre à la cour ottomane les enfants mâles de ses seigneurs étrangers, avec le double avantage de leur donner une éducation musulmane à la turque et de les tenir en otages contre toute tentative de révolte de leurs pères. C’est ainsi que le petit Georges passa son enfance, puis il fut formé à l’École Militaire ottomane. Devenu officier, il s’illustra brillamment pour le compte des Turcs contre l’Occident, ce qui lui valut d’être promu général, avec le titre de "Iskander Bey" en langue turque, soit "Prince Alexandre", dignité de type Commandeur ou Grand Croix de la Légion d’Honneur, en référence à Alexandre le Grand. Les Albanais, transcrivant ce qu’ils entendaient, ont joint "Skënderbeu" à son nom de famille. Il devient ensuite gouverneur général en Albanie centrale.

 

Converti au christianisme, Georges Kastrioti Scanderbeg passe à l’ennemi et combat les Turcs pour le compte du roi de Naples en même temps que pour la libération de son pays, l’Albanie. Après 25 ans de combats et de nombreuses victoires, il est reconnu seigneur d’Albanie par le sultan. Après sa mort en 1468, la lutte reprit, et les Turcs récupérèrent l’Albanie en 1480. Mais quand ils trouvèrent sa tombe et s’emparèrent de ses restes, ils ne les considérèrent pas comme la dépouille d’un ennemi et d’un traître, mais comme des talismans capables de les mener à la victoire. Nombreux sont, par la suite, ceux qui l’ont célébré. En 1576 Ronsard avait écrit :

 

          "[…] et Scanderbeg, haineux du peuple Scythien

          Qui de toute l'Asie a chassé l'Évangile.

          Ô très grand Épirote ! ô vaillant Albanois !

          Dont la main a défait les Turcs vingt et deux fois,

          La terreur de leur camp, l'effroi de leurs murailles […]".

 

Vivaldi, en 1718, écrira un opéra à son sujet, et Lamartine l’évoque parmi d’autres grands hommes originaires d’Albanie :

 "La seule chose qui soit immuable chez les Albanais, c'est la passion de l'indépendance et de la gloire. Cette passion de la gloire est le trait dominant de leur caractère et la source de leur héroïsme : c'est la terre des héros dans tous les temps. Leur héroïsme se trompe quelquefois d'objet et prend le pillage pour l'ambition. On conçoit qu'Homère y ait trouvé Achille, la Grèce Alexandre, les Turcs Scanderbeg, hommes de même race, de même sang et de même génie".

 

556f Palerme, Martorana

 

Dans la chapelle latérale droite, on peut voir ce retable intitulé "Saint Nicolas sur le trône", représentant saint Nicolas de Myre (en Lycie, Anatolie turque aujourd’hui), qui est le protecteur des Byzantins d’Italie. C’est une peinture crétoise du quinzième siècle qui se trouvait dans l’église San Nicolò dei Greci jusqu’au bombardement de 1943 qui a détruit cette église et a justifié le transfert de la peinture. Je trouve cette représentation intéressante à plusieurs titres. D’abord, c’est généralement Jésus qui est représenté en roi du monde, siégeant sur un trône. D’autre part, la main droite bénissant, la main gauche présentant un livre ouvert. J’ai un peu de mal à déchiffrer, même sur ma photo originale, néanmoins je lis, en grec "Le Christ dit ‘Je suis la Porte’…", c’est donc le livre des Évangiles. Même si le texte est autre, cette position rappelle le Christ Pantocrator. Et puis à ses pieds on voit des laïcs et des religieux, les hommes à gauche et les femmes à droite représentant les fidèles venus le prier. Leurs mains tendues sont un signe d’imploration. Sans doute ces gens sont-ils les chrétiens de rite byzantin qui ont commandé cette icône. Ainsi, saint Nicolas est l’intermédiaire, et dans la position de Jésus il intercède auprès de lui, qui est représenté en petit dans le haut de l’image, à gauche (comme, en bas, sont les hommes) alors que Marie est à droite (comme, en bas, les femmes). Cependant il n’a pas revêtu sa mitre, il ne porte pas sa crosse d’évêque.

 

556g1 Palerme, Martorana, Nativité

 

J’ai dit, en entrant dans l’église, qu’elle était toute revêtue de somptueuses mosaïques. Il y en a tant, et de si belles, de si expressives, que je suis bien embarrassé pour faire un choix. Ci-dessus, la Nativité. Même si Jésus a l’air d’un homme au front dégarni, cette représentation est touchante. Le bœuf et l’âne, penchés avec attention au-dessus du berceau, donnent l’impression d’être souriants tout en réchauffant l’enfant de leur souffle. Marie, elle, tient délicatement Jésus entre ses mains, elle a la tête penchée avec tendresse. Pour que l’on puisse voir ces détails, j’ai cadré ma photo serré, on ne voit donc pas là-haut l’étoile d’où part le rayon lumineux qui vient frapper le corps de Jésus pour le désigner à l’adoration.

 

556g2 Palerme, Martorana, Nativité

 

Une autre scène, plus bas, montre deux femmes dont l’une porte Jésus débarrassé de ses bandelettes de nourrisson (mais qui a toujours sa tête d’homme d’une quarantaine d’années), tandis que l’autre verse l’eau du bain. Je ne sais si elle verse l’eau chaude dans l’eau froide, ou si elle rafraîchit d’eau froide un bain trop chaud, mais la première femme trempe le bout de ses doigts pour contrôler la température avec sollicitude. La mosaïque est si précise que l’on peut même voir que ces deux femmes se regardent mutuellement, celle de droite qui verse l’eau interrogeant des yeux celle de gauche pour savoir si elle continue de verser ou si elle arrête. Scène vivante, merveilleuse de réalisme et de tendresse.

 

556g3 Palerme, Martorana, Dormition de la Vierge

 

De l’autre côté de la nef, faisant pendant à la Nativité, c’est la Dormition de la Vierge. Cela veut dire que Marie n’est pas morte, mais qu’elle est endormie. En effet, conçue sans péché, Vierge mère de Dieu, elle ne peut mourir comme une simple femme. Elle est donc soit représentée comme enlevée vivante vers les cieux (c’est l’Assomption), soit s’endormant dans une apparence de mort. Ici elle est étendue sur une sorte de baldaquin, le buste légèrement soulevé, comme il était de coutume d’exposer les défunts avant leur ensevelissement. On sait que, selon la tradition, elle était au pied de la croix de Jésus au Golgotha, et qu’elle était donc en vie au moment de sa crucifixion, mais ici son fils est debout auprès d’elle, c’est donc le Christ ressuscité. Il brandit un nourrisson (coupé sur ma photo) qui symbolise l’âme de Marie emportée par lui au ciel. Deux groupes d’hommes, à la tête au aux pieds de Marie, se lamentent. Ils sont plus de douze, ce ne sont dont pas, ou pas seulement, les apôtres. En outre, un homme est penché sur sa poitrine. Ce peut être, certes, par dévotion et par chagrin, comme celui qui se penche sur ses pieds, mais si l’on observe leurs regards on est amené à avoir de leur attitude une interprétation différente. Aux pieds de la Vierge, cet homme –qui ressemble à saint Paul– a les yeux mi-clos, il ne regarde rien, il pleure. Au contraire, celui qui est penché sur sa poitrine lève les yeux, comme quelqu’un qui observe ou réfléchit. J’aurais tendance à penser qu’il écoute si le cœur bat encore. Et il faut imaginer que oui, Marie est bien vivante, elle dort, sa mort n’est qu’apparente. Rien de semblable ne se trouve dans les représentations latines, cette scène est typiquement byzantine.

 

556h1 Palerme, Martorana, Georges d'Antioche et la Vierge

 

556h2 Palerme, Martorana, Georges d'Antioche et la Vierge

 

556h3 Palerme, Martorana, Georges d'Antioche et la Vierge

 

Dirigeons-nous vers le bas de l’église. Sur ce qui, antérieurement à la construction des travées supplémentaires, constituait le mur extérieur, on trouve deux mosaïques extrêmement intéressantes. Elles datent de l’origine de l’église, mais on ignore si lors de la construction elles ont été situées sur le mur extérieur ou si lors de l’adjonction des travées au seizième siècle elles ont été transférées là. En effet, quand on a allongé la nef, on a conservé les pans de murs de chaque côté mais on a ouvert le mur au milieu, en face de la nef que l’on allongeait. Par conséquent, si les mosaïques se trouvaient alors à l’intérieur de l’église, mais de part et d’autre du portail central, il fallait bien les transporter ailleurs. C’est sans doute l’hypothèse la plus vraisemblable.

 

Du côté gauche, on voit un petit personnage prosterné aux pieds de la Vierge, qui tient déroulé devant elle un parchemin portant un long texte. Cet homme, c’est Georges d’Antioche, honorant Marie à qui l’église est consacrée (comme je l’ai signalé, ce nom de Martorana cache le vrai nom de Santa Maria dell’Ammiraglio). La langue de l’inscription est difficile à déchiffrer, et de plus c’est du grec médiéval. Pour la citer en français, je me fie donc plutôt à une traduction que j’en trouve dans un livre : "Celui qui a construit les fondations de ma maison, Georges, le premier des premiers princes, ô Fils, protège-le avec ses gens contre tous les maux et pardonne ses péchés, car tu en as le pouvoir en tant que Dieu unique, ô Verbe". Et entre ce parchemin et le corps de l’homme, une autre inscription dit "Prière de ton serviteur, Georges l’Amiral". Je racontais hier l’histoire de Roger II se proclamant roi de Sicile. Georges d’Antioche était l’amiral de sa flotte. C’est donc lui l’Ammiraglio (l’Amiral) dont le nom est lié à celui de Marie dans la dédicace de l’église, commencée en 1143, soit douze ans après la cathédrale de Cefalù construite par son maître Roger II. Ce devait être la chapelle privée de Georges d’Antioche.

 

556i1 Palerme, Martorana, Christ couronnant Roger II

 

556i2 Palerme, Martorana, Christ couronnant Roger II

 

Sur le côté droit, faisant pendant, une autre mosaïque représente une scène de couronnement. C’est une représentation du couronnement de Roger II par le Christ en personne. Cette représentation est clairement un acte d’allégeance de l’amiral de la flotte à l’égard de son souverain le roi Roger II de Sicile, car seule l’iconographie officielle des empereurs romains de Byzance autorisait la représentation du Christ procédant à un couronnement. Aucun duc, aucun prince, aucun roi de seconde importance, vassal de l’empereur, n’avait droit à une telle représentation. Georges veut donc montrer à Roger qu’il le regarde comme le plus grand. Et même au-delà sans doute y a-t-il une idée politique, fondement de l’idéologie de la monarchie sicilienne. Robert Guiscard était fils du seigneur de Hauteville, en Normandie. Robert Guiscard, puis Roger I et Roger II, se sont rendus maîtres de la Sicile, mais les Hauteville possèdent aussi des territoires un peu tout autour de la Méditerranée, ce qui en fait une sorte d’état impérial. Ainsi, plaçant une telle scène dans sa chapelle privée, Georges d’Antioche évoque-t-il la possibilité, voire la légitime aspiration, de la dynastie des Hauteville au trône impérial de Constantinople.

 

Sur ce tableau, le Christ est un peu plus haut, ses pieds ne touchent pas le sol, situation réservée aux humains. Roger II, dans les vêtements d’un empereur de Constantinople, est donc plus bas, mais en outre il courbe la tête pour recevoir sa couronne. C’est un signe de soumission à Dieu en la personne du Christ. Commentant des mosaïques à Rome, je disais que l’on devait se couvrir les mains pour recevoir un présent de l’empereur ou pour lui en remettre un. Ici, on constate que Roger II a replié sur son bras gauche un pan de la large étole passée autour de son cou et nouée en ceinture, il considère donc le Christ comme son empereur à lui lorsqu’il en reçoit sa couronne.

 

557a Palerme, San Cataldo

 

Je ne peux malheureusement multiplier les photos, sinon je n’en finirai plus. Mais je suis triste de garder pour moi, égoïstement, les mosaïques de l’Annonciation, des archanges, des apôtres… le grand Christ Pantocrator… etc. Il nous faut donc ressortir. Nous voici, juste à côté, à San Cataldo, église qui date elle aussi du douzième siècle mais qui, elle, n’a subi aucune transformation depuis sa construction. Ses trois coupoles rouges sont très caractéristiques, en forme dite "de bonnet d’eunuque". Autrefois, les dômes étaient revêtus de brique pilée qui leur donnait cette couleur, aujourd’hui ils se contentent d’un enduit coloré, bien érodé sur leurs sommets.

 

557b1 Palerme, San Cataldo

 

À l’intérieur, le plan carré présente cependant trois nefs, délimitées par quatre colonnes antiques récupérées sur des bâtiments d’époque romaine. En outre, à l’entrée de l’abside, se dressent deux autres colonnes.

 

557b2 Palerme, San Cataldo

 

557b3 Palerme, San Cataldo

 

Petite, ramassée, plantée sur ses quatre colonnes, mais se dressant d’autant plus haut que ses excroissances en forme de dômes prolongent la ligne du toit, elle donne une impression de grande élévation. Je suis particulièrement séduit par ces lignes romanes normandes médiévales qui jouent avec les volumes et les éclairages.

 

557c Palerme, San Cataldo

 

Quant aux chapiteaux, ils sont tous les quatre différents et très joliment sculptés dans le style corinthien, mais réinterprété par les ouvriers maghrébins très nombreux en Sicile en ce douzième siècle, alors que l’Afrique du Nord vient d’être conquise par Georges d’Antioche et qu’une tradition musulmane est encore très vivante sur cette terre. Il est extrêmement intéressant de visiter coup sur coup ces deux églises de la même époque, l’une jouant sur la profusion de la décoration, des couleurs, des représentations bibliques ou contemporaines, et l’autre d’une simplicité hiératique, nue, jouant uniquement sur les formes de son architecture. Et, même si la Martorana, avec tout ce qu’elle donne à observer, réclame une visite beaucoup plus longue, cela ne signifie nullement, à mon goût, que San Cataldo lui cède le pas quant à la beauté.

 

557d Palerme, San Cataldo

 

Le sol, en mosaïque de tesselles multicolores, de porphyre et de serpentine, est d’origine, parfaitement conservé. Il est somptueux, dans ses motifs géométriques caractéristiques des églises de Palerme, que l’on a vus en face, à la Martorana, et qui ornent aussi, paraît-il (nous verrons cela bientôt), la chapelle palatine du palais des Normands.

 

557e Palerme, San Cataldo

 

Seule décoration, mais qui en vérité est plus un objet de culte qu’un objet de décoration, le grand Christ suspendu au-dessus du chœur, magnifique dans cette représentation byzantine. On remarque, en bas de la croix, la croix grecque rouge, marque des chevaliers de Jérusalem.

 

557f Palerme, San Cataldo

 

Ce même symbole, nous le retrouvons au centre des fenêtres qui, elles aussi, sont joliment ouvragées, et dans un style qui ne laisse pas douter de la main des ouvriers maghrébins à qui l’on doit déjà les chapiteaux.

 

558a Palermo, Santa Caterina

 

Ces deux églises, Martorana et San Cataldo, sont situées face à face, à quelques mètres seulement l’une de l’autre, au bord d’une ancienne colline. On descend quelques marches, et l’on se trouve sur une place, la piazza Bellini, de l’autre côté de laquelle se dresse une église de plus. C’est Santa Caterina, qui date de la fin du seizième siècle.

 

558b Palerme, Sainte Catherine

 

En partie du fait de la date de sa construction, elle se présente de façon beaucoup plus classique, mais elle est décorée à profusion. Peut-être parce que nos yeux sont pleins des autres splendeurs, peut-être aussi parce que nous avons vu tant de belles choses, cette église nous procure, à l’un comme à l’autre, moins de plaisir. Néanmoins, nous remarquons, sur les arches que constituent les murs de la grande nef, que les décorations sont des sculptures en bas-relief sur toute la surface.

 

558c Palermo, Santa Caterina

 

Je montre deux des sculptures, encadrées, qui ornent le pied des piliers. À droite, aucun doute, c’est Abraham qui va sacrifier son fils Isaac mais au dernier moment l’ange arrête son bras, et près de son pied, en bas à gauche, on voit le bélier qui va être sacrifié à la place du fils. La sculpture de gauche représente un galion, un homme à la mer, et on voit la bouche immense d’un poisson, ou d’un monstre marin, grande ouverte, qui s’apprête à l’avaler. Quoique ce type de bateau ne semble guère d’époque biblique, je pense que de toute évidence il s’agit de Jonas, avalé par un monstre marin. On connaît, bien sûr, ce célèbre épisode de la Bible, où le prophète Jonas, plutôt que d’aller en pays païen où Dieu lui a dit de se rendre, se cache dans la cale d’un bateau. Survient une terrible tempête, les marins le découvrent et le considèrent comme responsable, ils le jettent à la mer, qui redevient calme. Jonas est avalé tout rond par un poisson, qui le rejette sur une plage trois jours plus tard. Il faut penser que l’artiste n’avait aucune idée de ce qu’avaient pu être les navires dans la plus haute Antiquité, mais j’aime tout particulièrement son poisson aux grosses lèvres généreusement maquillées de rouge (N.B.: Bibendum parle du naufrage de Giona, alors que ce nom n’est que la forme italienne de Jonas…).

 

558d Palermo, Santa Caterina

 

Il vaut la peine, aussi, de montrer le maître-autel, avec les deux anges d’argent qui l’encadrent. Au-dessus du tabernacle, cette petite construction à colonnettes noires est du plus bel effet pour accueillir ce Christ en ivoire, mais je trouve que ledit Christ est beaucoup trop petit sur cet autel monumental, au milieu de cierges plus grands que lui, –et ne parlons pas des anges.

 

558e Palermo, Santa Caterina

 

Terminons la brève visite de cette église par un petit bonjour à la statue de sa patronne, sainte Catherine. Elle a un air bien triste, la pauvre, dans son beau vêtement bordé d’or, et avec la palme de son martyre à la main.

 

558f Palerme, Charles Quint

 

Nous revenons aux Quattro Canti, et prenons la rue perpendiculaire, celle que je disais, au début de cet article, phénicienne, vers la cathédrale. En chemin, nous nous arrêtons un instant sur la petite place Bologni, dominée par la statue de Charles Quint. Cette statue fait un gros effet sur Natacha, qui l’aime beaucoup. Pour ma part, je trouve que la tête est intéressante, mais il doit être anorexique, ce brave homme, parce que je le trouve bien maigre. Pour un empereur, ça fait un peu léger. Sa présence ici n’a rien d’étonnant, puisque le royaume des Deux-Siciles a longtemps été espagnol, gouverné par un vice-roi d’Espagne.

 

558g Palerme, repos Garibaldi

 

558h Palermo, piazza Bologni

 

Sur cette même place, un palais qui a dû être très beau mais qui est aujourd’hui en bien triste état, exhibe fièrement ses nobles blasons, il arbore aussi une plaque qui dit que dans cette illustre maison, le 27 mai 1860, Joseph Garibaldi a reposé ses membres fatigués pendant seulement deux heures. Sans vouloir manquer de respect à l’égard du "génie exterminateur de toute tyrannie", je veux bien considérer son épopée de conquête de la Sicile et de l’Italie au profit de l’unité et de la démocratie, mais pour consacrer une grande plaque de marbre, et avec ces mots ronflants, pour dire qu’il a dormi deux heures ici, je trouve cela un fait bien mince…

 

À la suite de cette petite halte, nous sommes allés visiter la cathédrale. Mais considérant plusieurs faits, à savoir :

1) que j’ai déjà été bien long aujourd’hui, avec un nombre de photos rarement atteint (sauf le jour de Pæstum)

2) qu’une grande partie de la cathédrale, pour une raison que j’ignore, était fermée à la visite par des cordons

3) que nous comptons bien revenir et visiter aussi la crypte et les tombes des rois normands,

 

en conséquence j’achève là l’article d’aujourd’hui, et je parlerai en une seule fois de la cathédrale de Palerme.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

Tietie007 05/01/2013 09:08

Je n'arrive pas à trouver le nom de l'Eglise face à la piazza Pretoria, là où il y a la Mairie et la superbe fontaine palermitaine. A l'entrée, il y a marqué "Maria Joseph", mais impossible de
trouver son nom.

Ici sur Google Maps :

http://goo.gl/maps/WOYK5

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