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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 23:55
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Quittons Chios Chora vers le sud, longeons la piste de l’aéroport sur notre gauche, et après environ cinq ou six kilomètres nous voici à Kambos. Ah, toujours ces problèmes de transcription en français! Tantôt le kappa initial est reproduit par un K, tantôt par un C. Et comme le groupe de consonnes MP se prononce MB, on trouve ce nom écrit Kampos, Campos, Kambos, Cambos. Je fais le choix qui respecte au plus près la prononciation grecque, et pas son orthographe. Je ne prétends pas que ce soit le meilleur.

 

De cette agglomération très rurale banlieue de Chora, je ne montrerai pas grand-chose. Ces murs de pierre, ces grands portails témoignent d’une opulence certaine. Cette opulence s’explique par l’activité de culture d’agrumes, qui a surtout connu son apogée dans le passé. Si je consacre un article entier à cette petite localité, c’est pour en montrer deux lieux particuliers, les jardins de l’hôtel Argentiko (parce que NT se prononce ND, on trouve aussi les transcriptions Argendiko, Argendico) et la propriété de l’entreprise Citrus, avec son musée.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Mais, en guise d’introduction, cette gravure intitulée Jardin de l'île de Scio, tirée du livre de Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce, publié en 1782. Et il écrit: “Presque tous les habitants de Scio ont des maisons de campagne, avec de grands jardins assez mal tenus, mais où la nature dédommage des torts de l'art. Une roue garnie de pots de terre, et assez semblable à une roue d’épuisement, monte à quelques pieds d’élévation l'eau d'un ruisseau, ou d’une fontaine, pour la distribuer ensuite dans toute l'étendue du jardin, et arroser les orangers, citronniers et grenadiers qui le remplissent. Sous ces arbres sont en abondance des légumes de toutes espèces, et surtout une grande quantité de melons et de concombres. Cette machine est la même que celle dont on se sert en Égypte, pour élever les eaux du Nil, et les répandre sur les terres voisines de son lit”.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Revenons à 2014 et commençons par l’hôtel Argentiko. Discret, caché derrière ses hauts murs, c’est un paradis bien protégé pour riches clients. Euh… Si l’évangile dit “il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu”, il doit être difficile qu’un paradis s’adresse à des riches… Pour nous, ayant eu de longues conversations amicales avec une personne de Citrus, en face, lui ayant dit quelles recherches nous effectuions, moi mon blog, Natacha ses projets d’exposition, elle a eu l’extrême gentillesse de téléphoner à l’hôtel pour nous en faire ouvrir les portes, le temps d’une petite visite photographique.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

L’hôtel comporte bien des portes, mais elles sont hermétiquement closes et il faut montrer patte blanche pour en obtenir l’ouverture. Ayant donc été admis quoique n’étant pas clients, la jeune réceptionniste nous a manifesté un vrai sens de l’accueil, chaleureux, sympathique, nous a autorisés à nous balader seuls, sans surveillance, dans tout le domaine, nous recommandant seulement de nous montrer discrets lorsque nous rencontrerions des clients, car avec nos appareils photos nous pouvons inquiéter ceux qui fuient les paparazzi et importuner ceux qui recherchent le calme. Ce qui est bien normal. Même sans ces recommandations, nous nous serions bien gardés de nous montrer indiscrets, et nous sommes reconnaissants d’avoir été aussi bien accueillis.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Dès l’entrée, on constate le souci du détail. Ces plaques de marbre fixées dans le mur ont visiblement été récupérées abandonnées dans le sol, ou sur des chantiers car on a vu le peu de respect que bien des Grecs jusqu’à une époque très récente, dans le troisième quart du vingtième siècle, accordaient aux pierres des monuments, qu’ils soient antiques, byzantins, génois ou ottomans.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Le luxe, le soin du détail ne s’appliquent pas qu’à l’architecture. La végétation, les fleurs sont foisonnantes. Le carrelage du sol, la grille en fer forgé, tout est de bon goût.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

On a la délicatesse de ne pas se méfier de nous, de ne pas nous suivre ou nous accompagner, de nous laisser circuler librement. Cela, c’est très agréable. Mais n’étant pas clients de l’hôtel, je suis incapable de dire la destination de chaque bâtiment. Ce grand et beau bâtiment, par exemple, au bout de cette allée, comporte-t-il des chambres? Ou la salle de restaurant? Ou autre chose?

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Ici, en revanche, pas de doute, car une plaque sur le mur signale que dans ce bâtiment se trouve la salle de conférence. Il est évident que pour les entreprises qui veulent organiser des réunions, loger les membres participants dans ce genre d’hôtel est preuve de leur standing.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et ce beau bassin de marbre, qu’est-ce? Pas une piscine, je suppose, parce qu’en ce mois de juillet elle ne serait pas vide et sèche. Et puis il ne s’y trouve pas d’escalier, et j’imagine mal que l’on doive se hisser à la force des bras. Mais une pièce d’eau décorative a rarement des bords aussi hauts, et de plus si personne n’y accède je ne vois pas l’utilité de cette couverture translucide, sauf peut-être pour éviter que le bassin se remplisse de feuilles mortes en automne.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Ce petit bâtiment aux murs peints dans le style de Pyrgi (cette ville très originale, je lui consacrerai un article complet un peu plus tard) semble bien abriter quelques chambres ou quelques studios pour des clients.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Poursuivant notre promenade dans cette belle propriété, nous croisons ces deux personnages à l’ait fort sérieux et qui portent des couvre-chefs qui me rendent jaloux! Plus sérieusement, cet article est plein de mon ignorance: dans l’Empire Ottoman, les hommes portaient le turban, d’autant plus volumineux et sophistiqué que leur rang était élevé. Puis le turban a été remplacé par le fez, avant que dans le premier tiers du vingtième siècle Mustapha Kemal fasse adopter (non sans peine) le chapeau occidental. Et aujourd’hui, la plupart des hommes vont tête nue, comme en France, ou avec les mêmes couvre-chefs qu’ici, casquette, bob, etc. On voit de temps à autre, notamment dans les cimetières, des sculptures d’hommes portant cet étrange haut chapeau plus large au sommet qu’au niveau du front, mais je ne sais pas qui le porte. Ce n’est pas celui des janissaires, ni des derviches, ni des oulémas, ni des pachas, ni des vizirs ou du grand vizir… je ne sais plus dans quelle direction chercher… et pourtant je me rappelle avoir vu plusieurs gravures où un groupe de dignitaires est ainsi coiffé en présence du sultan, par exemple pour une audience d’un ambassadeur étranger.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Tout à l’heure, je citais Choiseul-Gouffier, qui comparait le système permettant de tirer l’eau du puits à celui qu’utilisent les Égyptiens. Très juste rapprochement, car sauf erreur, c’est chez les Égyptiens soumis à l’Empire Ottoman que les peuples d’autres lieux de l’Empire ont découvert ce système, qu’ils ont ensuite adapté. Le mouvement rotatif horizontal entraîné par des animaux (voire par des esclaves) est transformé en mouvement rotatif vertical au moyen d’un renvoi d’angle par engrenage: sur ma photo, on distingue sur la grande roue les taquets faisant office de dents de pignon. Sur cette roue, des pots de terre cuite sont entraînés au fond du puits et en remontent pleins d’eau.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Mais nous sommes venus ici parce qu’il s’y trouve une plantation d’agrumes qui ont constitué, surtout à partir du dix-neuvième siècle, l’une des principales richesses de l’île, avec le mastic. Dirigeons-nous vers le verger.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et voilà, c’est ici. Les fruits ne sont pas mûrs, ils ne le seront qu’à l’automne, mais on voit comme ils sont sains, on voit combien de soin est apporté à l’entretien du verger d’agrumes. Une exploitation modèle. Et maintenant, retournons à la réception pour remercier cette jeune femme qui nous a reçus, et prendre congé.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

De l’autre côté de la rue, un peu plus loin, nous voilà devant l’entrée de l’entreprise Citrus. Au-dessus de la grille, dans le demi-cercle de fer, on peut lire la date de 1742. L’entreprise a donc deux cent soixante-douze ans cette année.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Ces arbres, dans la propriété, doivent produire des agrumes, même si, lorsqu’ils ne portent pas de fruits, je ne suis pas capable de dire si ce sont des orangers, des citronniers, des mandariniers… Mais derrière, je sais que ce sont les cuisines qui occupent ce bâtiment. En effet, Citrus exporte des fruits, mais aujourd’hui une grande partie de la production est transformée ici, dans ces cuisines. Citrus produit des confitures d’agrumes, mais aussi de toutes autres sortes de fruits. Sans oublier que la définition du fruit, c’est ce qui, dans la plante, se développe à partir de son pistil et produit les graines ou le noyau permettant sa reproduction. L’orange est un fruit, mais la tomate aussi. L’abricot est un fruit, mais l’aubergine aussi. Et Citrus fabrique de rares et délicieuses confitures d’aubergine. Et bien d’autres produits encore, classiques ou originaux. Quelques exemples, rien que pour les confitures?

écorces de mandarine

orange, châtaigne et cannelle

orange chocolat

bergamote

amande et clou de girofle

pastèque et pêche

figue et noix de muscade

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et il y a mille autres choses. Par exemple cette soumada, boisson aux amandes de ma photo ci-dessus, dont j’ai parlé dans mon article précédent, Arrivée à Chios, parce qu’une charmante dame nous en a offert peu après notre débarquement, en nous trouvant perdus dans les ruelles de la ville. Et d’autres produits dont je ne sais pas comment traduire le nom. Πίτα φρούτου (pita froutou), par exemple, une sorte de gâteau sec aux fruits dont il existe mille parfums, ou encore γλυκά κουταλιού (glyka koutaliou), mot à mot douceurs de cuillère, qui sont des pâtes consistantes en bocal. Il y a les υποβρύχια (hypovrychia), les “sous-marins” qui sont des régals mais qui provoquent l’ire de Lawrence Durrell: “cette stupidité inventée par les cafés pour séduire leurs plus jeunes clients. […[ Cela consiste en une cuillère de confiture de mastic [ou de bien d’autres parfums, mais peut-être pas à l’époque de Durrell, 1978] plongée dans un verre d’eau très froide […] et vous voyez une expression tout à fait grecque antique sur le visage des enfants quand ils sucent sur la cuillère la confiture blanche. Il est clair qu’ils sont à Disneyland, à bord du grand sous-marin qui constitue l’une des merveilles de la culture américaine”. Quoi qu’en pense Durrell, les adultes étrangers peuvent, eux aussi, apprécier, sans se croire dans le monde de Disney! Les prix sont, en outre, très raisonnables compte tenu de la qualité, rien que des produits naturels, pas d’additifs, et il y avait tant de choses tentantes que nous sommes repartis lourdement chargés.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Les panneaux explicatifs placés ici ou là sur le site sont très intéressants, parce qu’ils ne parlent pas exclusivement de ce que nous voyons, mais ils décrivent ce que l’on trouve généralement dans les exploitations du même type à Chios, même si Citrus est la plus grande et la plus ancienne. Par exemple, il est expliqué qu’il y a toujours une citerne alimentée par des tuyaux souterrains directement à partir du puits, auprès duquel pour cette raison elle est généralement placée. Presque toujours, des poissons rouges y nagent, et elle est le plus souvent couverte de nénuphars. Et, contre la citerne, ou très près, il y a habituellement un kiosque avec des sièges où l’on peut venir se reposer dans une atmosphère rafraîchie par la proximité de l’eau.

 

À partir de la citerne, un canal principal en pierre amène l’eau au verger, puis des canaux de terre, munis de “portes” en bois permettant de réguler l’irrigation, conduisent l’eau en direction des arbres.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

À l’hôtel Argentiko, nous avons vu le système d’approvisionnement en eau à partir du puits. Ce système d’autrefois a été maintenu en l’état, mais je ne suis pas sûr qu’il soit encore utilisé, même s’il est opérationnel pour des démonstrations. Ici chez Citrus, au contraire, le système que nous voyons est réellement utilisé pour l’irrigation. Et il est entraîné par un moteur électrique, ce qui est plus moderne et plus efficace. Je reproduis ci-dessus le schéma qui est présenté sur le panneau explicatif. La roue entraîne une courroie sur laquelle sont fixés de très nombreux godets, ils descendent ainsi vers l’eau et remontent pleins. Passant au-dessus, ils se retrouvent à l’envers, ce qui leur fait déverser leur contenu. Ma troisième photo (qui anticipe sur ma présentation du musée, où je l’ai prise) montre des godets de ce système de puisage, à gauche en terre cuite, l’ancien modèle, et à droite un modèle métallique, désormais en usage.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Si l’exploitation en ce lieu par Citrus est ancienne, la société a créé ses cuisines, que nous avons vues tout à l’heure, en 2008. Ce beau bâtiment de pierre de mes photos était le lieu de stockage de la récolte de fruits, avant que ce stockage soit transféré dans les mêmes locaux que les cuisines, et aujourd’hui il a été transformé en musée, un musée qui raconte l’histoire de Kambos. Ce musée est géré par la société Citrus Memories, qui affiche son nom en anglais. Dans le texte grec, ces deux mots sont écrits tels quels, en caractères latins. Le but de création de ce complexe était de faire comprendre au public ce qu’est Citrus, ce qui caractérise cette partie de l’île, les familles qui y vivaient et leur habitat, le travail dans le verger, la culture et la commercialisation des agrumes.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Puisque je viens de montrer le bâtiment dans lequel Citrus Memories a créé son musée et que, d’autre part, avec ces godets j’ai déjà mis un pied à l’intérieur, voyons cela d’un peu plus près. Le musée montre des gravures, comme les deux de mes photos.

 

Pour la première, il est dit (en italien) “Viero 1785, Donna do Scio”. Teodoro Viero (1740-1819) est un graveur italien, miniaturiste et éditeur qui travaillait à Venise. Mais pour la gravure que l’on nous montre, la description signifie “Femme de Chios”. Seul problème, ce que Viero a lui-même inscrit comme titre, et que l’on peut lire sur la gravure, c’est “Donzella dell’isola di Scio”, ce qui veut dire “Jeune fille de l’île de Chios”. Et la différence n’est pas négligeable, parce que l’usage réservait des vêtements différents pour les jeunes filles célibataires et pour les femmes mariées.

 

Quant à ma seconde photo, elle représente en couleurs la même scène que j’ai montrée en monochrome dans mon précédent article. Je l’avais copiée dans le livre de Choiseul-Gouffier que j’ai téléchargé en version numérique sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale. Or dans ce musée je la retrouve avec une notice où aucune date n’est indiquée, mais le musée donne le nom du dessinateur, J.-B. Hilair, et celui du graveur, J.-L. Delignon. Cette notice est bilingue en grec et en anglais, et dans les deux cas le titre est donné en français, “Femmes de l’île de Scio”, suivi entre parenthèses de la traduction en grec et en anglais. Ce Hilair est donc le dessinateur qui a accompagné Choiseul-Gouffier dans son voyage en Grèce. Ne connaissant pas cet artiste, je suis allé chercher secours sur le site de la BNF. Jean-Baptiste Hilair (1753-1822) est originaire de Moselle, il est référencé pour soixante-cinq œuvres comme dessinateur, illustrateur et peintre et, quand je regarde les titres de ses travaux, je ne suis donc pas étonné de le voir à Tinos, à Samos, à Limnos, à Naxos, en Carie, face à des bédouins dans le désert, mais aussi rue de Vaugirard et sur les Champs-Élysées. Et les Femmes de l’île de Scio sont datées de 1782: telle est, en effet, la date de publication du livre de Choiseul-Gouffier. Il faut donc supposer que Hilair a fait graver son dessin en monochrome pour le livre, et en couleurs pour diffuser la gravure à part.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Concernant l’histoire de la production de Kambos, le musée montre des photos. Celles que j’ai choisies ci-dessus montrent les malheurs survenus. La première représente une maison de Kambos après le grand séisme de 1881 au cours duquel ont péri trois mille cinq cents personnes. Henry Houssaye a informé la France dans la Revue des Deux Mondes:

 

“Le dimanche 3 avril 1881, la population de Chio se reposait des travaux de la semaine. […] Soudain, à deux heures moins quelques minutes, un craquement formidable retentit, une terrible secousse remua l’île. Le sol s’ébranla, remué en tous sens par des commotions horizontales, des soubresauts verticaux, des mouvements giratoires. Maisons, mosquées, églises s’écroulèrent en un instant, ensevelissant sous leurs décombres des milliers de personnes. Dans les rues étroites de Chio, une pluie de pierres, des pans de murailles entiers, se détachant tout à coup, écrasaient les habitants qui abandonnaient leurs demeures restées debout. Les Chiotes, fous d’épouvante, fuyaient hors de la ville. Dans le Kambos, de nouveaux dangers les attendaient. Les murs des villas et des jardins s’écroulaient sur les fugitifs; la terre se fendait sous leurs pas et les précipitait dans d’horribles gouffres. On cite des groupes de cinquante, de cent personnes qui furent ainsi engloutis. […] Les trépidations se succédaient à des intervalles plus ou moins rapprochés, et à chaque nouvelle commotion, les murs ébranlés par la précédente s’écroulaient. De nombreux sauveteurs furent ainsi réunis aux victimes qu’ils avaient voulu sauver. On entendait des cris de détresse sortir des fondations des maisons en ruines, on voyait des mains se raidir au milieu d’amas de pierres. […] Où transporter les blessés? L’hôpital était détruit; d’ailleurs, ils n’y eussent pas été en sûreté. Pas d’ambulances, pas de bandes, de charpie, de médicaments! À peine deux ou trois médecins, dont l’un, M. Stliepowitch, fit dix amputations par heure. […] Le lendemain, à la pointe du jour, on revint aux ruines, bien que les trépidations eussent repris. L’équipage de l’aviso français le Bouvet, arrivé la nuit même dans la rade, était descendu à terre. Officiers, matelots, chirurgiens rivalisèrent de courage et de zèle avec les Chiotes de bonne volonté pour délivrer et secourir les blessés. Mais ce ne fut que le mardi 5, surlendemain de la catastrophe, qu’on put organiser méthodiquement le sauvetage. De Smyrne, de Mytilène, de Syra, des îles grecques, où l’on avait été prévenu par le télégraphe, arrivèrent des bâtiments pour évacuer les blessés, des navires chargés de vivres, de charpie, de médicaments, de toiles et de planches pour élever tentes et baraquements. Le Voltigeur, de la marine de guerre française, la frégate américaine Galena, la canonnière anglaise Bittern, l’aviso autrichien Taurus, mouillèrent devant Chio et envoyèrent à terre des compagnies de débarquement, qui se joignirent aux marins du Bouvet”.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

La deuxième photo représente une catastrophe qui, heureusement, n’a pas tué, amputé, blessé tant de gens mais qui a été un désastre économique. Le gel de l’hiver 1850 a été effroyable, et a détruit la quasi-totalité des arbres fruitiers de Kambos. On ne dispose pas de relevés de températures pour l’île, mais en janvier 1850 il a été relevé -10° à Athènes. Cette situation a été à l’origine de nombre de départs sous d’autres cieux, bien souvent à l’étranger. Mais aussi elle a été l’occasion d’acclimater à Kambos des mandariniers venus de Chine, et déjà adoptés depuis une dizaine d’années en Italie, qui résistent mieux au froid et au gel.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Je viens de parler de cette espèce de mandariniers venus de Chine. Ce qui est expliqué sous cette carte, en grec et en anglais, c’est que les agrumes, globalement, sont originaires “de l’Asie du sud-est”, est-il dit. En fait, quand je regarde la carte, je vois que l’aire représentée fait face à la péninsule arabique. Pour qui n’a pas bien en tête la carte de l’Asie, disons que sur la côte ce sont l’Iran et, au sud-est, le Pakistan puis l’extrémité nord-ouest de l’Inde, et plus loin de la côte, entre l’Iran et le Pakistan, c’est l’Afghanistan. Les conquérants arabes ont été les premiers en contact avec ces régions, et ont importé en Méditerranée des plants d’agrumes. Ils les ont d’abord acclimatés au climat du Maghreb, avant d’en étendre la culture en Espagne, dont ils s’étaient rendus maîtres. Aujourd’hui encore, on en rencontre des plantations dans tout le sud du pays, Séville, Cordoue, Grenade, Malaga, etc.; mais n’oublions pas que les Arabes ont occupé la Sicile avant que les Normands, les d’Hauteville, n’en prennent possession, sans pour autant les en expulser ou les maltraiter. C’est ainsi que les agrumes se sont développés en Sicile. Et lorsqu’au quinzième siècle les Génois se sont installés à Chios, ils y ont importé de Sicile la bigarade (orange amère). S’y ajouteront bientôt les bigarades douces, les oranges classiques, les citrons, les mandarines. Et puis on sait qu’un certain Vital Rodier, en religion frère Clément d’un monastère proche d’Oran, en Algérie, s’est associé à un botaniste pour imaginer de greffer un mandarinier sur un tronc d’orange douce, donnant naissance, en 1892, à un fruit nouveau appelé, du nom de son créateur, la clémentine. En cette époque charnière entre le dix-neuvième et le vingtième siècles, il n’était plus besoin de conquêtes pour que des échanges aient lieu, et la clémentine est entrée, un peu plus tard, dans les cultures de Kambos.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et voilà, on cultive donc toutes sortes d’agrumes. Reste à les commercialiser. Le musée expose cette photo, où l’on voit un navire à quai, où l’on va charger des centaines de caisses. Ce sont des caisses d’agrumes de Kambos, car cette production va partir pour le monde entier.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Sur une cloison de bois, sont fixées d’innombrables plaques métalliques qui étaient destinées à identifier les caisses de fruits. Il me faut d’abord, bien évidemment, montrer le modèle de plaque qui portait la marque. On y lit CITRUS, en caractères latins, et en-dessous, en caractères grecs, αρωμαμνήμης (aromamnimis), “mémoire du goût”, ce qui aujourd’hui est exprimé seulement en anglais “Citrus Memories”, même dans les textes en grec, comme nous l’avons vu tout à l’heure.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Cette photo ne montre qu’une petite partie de cette collection de plaques. Elles donnent des indications de qualité, de poids, de numéro de lot, et puis aussi de destination. J’ai fait bien plus de photos que ce que je vais en montrer ici, mais je vais quand même en sélectionner un bon nombre…

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Un exemple de plaque donnant des instructions. “Loin de la chaleur”. Hé oui, si l’on place cette caisse de fruits près d’une machine, par exemple, on risque de retrouver les fruits cuits à l’arrivée! Et maintenant, ma grande série de destinations:

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Bon, en voilà huit, il faut que je m’arrête. Mais c’était pour montrer que Citrus avait des clients bien loin de son île, et de la Grèce. Je commence par Marseille, parce que je suis français, mais à part cela je devrais plutôt commencer par l’Empire Ottoman, auquel appartenait Chios. C’est Alexandrie, en Égypte. Sur les bords de la Mer Noire, il y a Odessa, en Ukraine, et Constantza, en Roumanie qui, avant d’être rebaptisée Constantiana par l’empereur Constantin, était cette Tomis où Ovide a été exilé, qu’il détestait, et où il a écrit les Tristes pour essayer d’être rappelé à Rome, sans succès, puisqu’il y est mort au bout de neuf ans. Sur la Mer Noire, nous sommes encore dans une relative proximité, mais les navires emportaient aussi les fruits de Citrus plus loin en Méditerranée, comme en témoigne la plaque Iberia pour l’Espagne, ou Trieste, tout là-haut au fond de la mer Adriatique, aujourd’hui en Italie mais autrefois possession de l’Empire d’Autriche-Hongrie.

 

Jusqu’à présent, il n’y avait que des ports. Seule “Iberia” ne précisait pas la ville, mais on pouvait supposer qu’il s’agissait d’une destination nautique. Et puis voilà qu’apparaît Varsovie, en Pologne, qui est à 340 kilomètres du port de Gdansk que l’on ne peut atteindre que par le détroit de Gibraltar, l’océan Atlantique, la Manche, la Mer du Nord, et puis la Mer Baltique après être passé entre le Danemark et la Suède, à moins que l’on ne choisisse le trajet terrestre à partir de Constantinople par la route, ou à partir de la fin du dix-neuvième siècle par le train (juste pour avoir une idée approximative, je consulte le site viamichelin.fr qui me donne, pour Istanbul-Varsovie, 1900 kilomètres par la route la plus directe).

 

La dernière destination, en rassemblant mes souvenirs de passionné de cartes géographiques, je me rappelle avoir vu un territoire nommé Basoko dans le Congo Kinshasa, mais pas Basoiko, comme je le lis sur la plaque. Google, Google, au secours! Mais Google ne connaît pas plus que moi de Basoiko. J’en conclus que ces caisses devaient être expédiées à Basoko, au Congo, contrée lointaine dont on a déformé le nom par ignorance. À moins que ce ne soit le nom d’une entreprise d’import-export (Google connaît une société immobilière de ce nom en Guipúzcoa, au Pays Basque espagnol).

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Informant sur la commercialisation, le musée présente une maquette de l’unité d’emballage Citrus à destination de l’exportation. On voit que des bovins sont hébergés au rez-de-chaussée, tandis que les fruits sont stockés au premier étage (ma première photo ci-dessus). Il y a des fruits encore “nus”, mais ils seront enveloppés individuellement dans un papier fin, ce sont tous ceux qui apparaissent blancs sur les étagères, et sur la table de droite, où on vient de les emballer. Quant à la deuxième photo, elle représente une autre maquette, celle de l’établissement. On reconnaît très bien le grand portail qui donne sur la rue, et le bâtiment principal.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Les ventes, tant dans l’Empire Ottoman qu’à l’étranger, sont relayées par la diaspora de Chios. Dès les premières années de l’occupation ottomane de l’île, l’émigration a commencé, pour diverses raisons qui n’étaient pas toujours liées à la politique. Rome a eu la préférence des étudiants, qui ne sont pas toujours revenus s’installer dans l’île. Des marchands ont plutôt élu domicile à Constantinople, à Smyrne, à Londres, à Trieste, les deux premières destinations, au sein de l’Empire, signifiant qu’il n’y avait là aucune raison politique. Le panneau du musée cite les diverses familles représentées par leur blason (seconde photo ci-dessus), information que je ne relaie pas parce que je pense que citer des noms inconnus ne présente pas grand intérêt. La première de ces deux photos situe, sur une carte d’Europe, où se sont établis les “blasons”. Leur nombre est bien supérieur au nombre de blasons de la seconde photo, parce que certains d’entre eux se retrouvent en plusieurs villes d’Europe, soit que des membres d’une même famille aient pris des directions différentes, soit –le plus souvent– que les descendants d’une même ligne changent leur résidence. Après tout, si je voulais marquer mes résidences successives au cours de ma vie, je figurerais à Paris et dans six autres villes d’Île-de-France, en Alsace, dans le Berry, au Chili et dernièrement en Grèce, tous ces lieux étant des résidences principales officielles pour un nombre d’années plus ou moins important!!!

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Tout à l’heure, montrant la maquette de l’atelier de conditionnement des fruits pour l’exportation, j’ai signalé que chaque orange, chaque mandarine, était enveloppée individuellement. Cela se trouve encore de temps à autre, même hors des boutiques de luxe, mais ce n’est plus la généralité. Le musée conserve aussi une riche collection de ces papiers. Ci-dessus, un papier de la compagnie Cardasilari (avec un S en grec, transcrit avec deus S en caractères latins), et la grande feuille rectangulaire de ma seconde photo, une chromolithographie, recouvrait l’intérieur du couvercle d’une caisse d’agrumes. Sur cette feuille, on note d’une part le choix du nom d’Aspasie, femme hyper célèbre du cinquième siècle avant Jésus-Christ, compagne du brillant politicien Périclès qui n’a pu l’épouser parce qu’un citoyen athénien ne pouvait épouser qu’une Athénienne pur jus, or elle venait de Milet, et interlocutrice assidue du grand philosophe Socrate. Dans le triangle du coin inférieur droit, que l’on ne s’y trompe pas: le signe PCF ne se réfère nullement au Parti Communiste Français, mais à l’entreprise P. Cardasilari Fils! On aura remarqué au passage que sur le papier enveloppe de fruit l’initiale du prénom est I (Ioannis, Jean) alors que sur l’affiche du couvercle elle est P. Il ne s’agit donc pas de la même génération.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

On le voit, pour séduire le client, on imprime sur ces papiers de charmantes demoiselles. Chose curieuse, sur le papier rédigé en caractères latins et en français (“exportation oranges, citrons, mandarines”), le nom est transcrit Anastassachis. Or j’ai vu le nom en grec, c’est Αναστασάκις (Anastasakis). Passons sur le simple S en grec qui se trouve redoublé dans la transcription, c’est fréquent. Mais la dernière syllabe commence par un K (kappa), or la transcription CH correspond à la lettre grecque X (khi) dont la prononciation est différente: un peu comme le CH de l’allemand Ich. Fantaisiste. Ici une date est indiquée, fin du dix-neuvième siècle.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Ce papier-là, je le trouve très drôle. Cet homme à cheval n’est pas un Grec. Si l’entreprise Niadis & Georgiacodis rédige son nom en français (puisque le pays est “Grèce”, en français), le reste du papier est écrit en caractères cyrilliques. De part et d’autre du cheval, rien d’étonnant: à droite, “Qualité supérieure” et à gauche ”Mandarine de Chios”. Mais, au-dessus de la tête de ce digne cavalier, je lis “Tsar libérateur”. L’île a été libérée à la veille de la Première Guerre Mondiale, au terme des guerres balkaniques, et ce n’est pas le tsar de Russie qui a libéré Chios. Plus tard, dès 1917, il n’y a plus eu de tsar en Union Soviétique. Ce papier est donc antérieur. Cela me rappelle une lecture de Théophile Gautier. Dans Constantinople, il raconte le voyage qu’il a effectué en 1852. Il dit que les Grecs de Constantinople sont convaincus que l'année suivante, quatre centième anniversaire de la prise de Constantinople par les Turcs, le tsar de la Russie orthodoxe va libérer les Grecs, ses frères en religion et que Constantinople va redevenir grecque. C'était raté. En 1953 aussi, Istanbul est toujours turque et il n'y a plus de tsar pour la libérer. En 2053, peut-être?

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Le premier de ces deux papiers est une double référence nationale. Cette déesse casquée avec en arrière-plan le Parthénon, c’est Athéna, la déesse protectrice de la cité qui symbolise la civilisation grecque ancienne. Et puis le nom qui évoque le célèbre monastère de Néa Moni (ce nom signifiant “Nouveau Monastère”), c’est une référence à l’île de Chios. Le second papier, de grande taille, devait envelopper de gros fruits. Parmi les agrumes, on ne cultivait guère ici de pamplemousses (selon une affiche du musée, c’est en raison de la sensibilité de ce fruit, mais aussi parce que les Grecs n’en apprécient pas le goût), en revanche on produit des bergamotes, qui sont des fruits nettement plus gros que les oranges.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et pour terminer avec cette série de papiers, ces deux-là –le premier destiné à envelopper des fruits, le second pour garnir le dos du couvercle d’une caisse– ne sont pas imprimés au nom de la compagnie qui les produit ou qui les commercialise (en l’occurrence, c’était Citrus), mais font la publicité de l’Association Agricole de Crédit de Campos (Kambos). Après tout, lorsqu’en France j’achetais ma baguette de pain quotidienne, la boulangère me la glissait dans un sachet de papier qui portait la publicité d’une agence immobilière. C’est un peu la même chose.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

La production, à présent. Le musée montre des outils, des machines, mais dans le cadre de ce blog cela ne présente peut-être pas un très grand intérêt de voir un sarcloir ou un moteur posé sur un socle. Ni non plus le manuel d’utilisation d’un moteur Petter, illisible une fois réduit à la dimension de l’écran. Je me limite donc à ces deux appareils, dont le premier, qui se fixe sur le dos d’un homme (on voit bien pendre les deux bandoulières jaunes avec leur mousqueton), vaporise l’herbe. Je lis, sur le corps de l’appareil, “Métallurgie Frères Prapopoulos, Patras”.

 

Ma seconde photo montre un appareil à sulfurer qui, lui, se porte à l’épaule. L’affichette explicative n’en dit pas davantage, et je ne lis dessus aucune indication du fabricant. Je sais que le soufre est nécessaire à la croissance végétale, mais je me pose la question de son innocuité lorsqu’il est inhalé, parce qu’il me semble impossible, et utilisant cet appareil à l’épaule, d’éviter de respirer, au moindre souffle de vent, le liquide dont on asperge le sol.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Le néophyte que je suis n’imaginait pas que les types de paniers utilisés n’étaient pas les mêmes selon les circonstances. Le modèle ci-dessus est destiné à transporter les fruits entre le verger et l’unité de stockage. L’intérieur de ceux qui sont sur la charrette est nu, mais le panier qui est présenté dans le musée est garni intérieurement d’un tissu, pour ne pas risquer d’abîmer les fruits, nous dit-on.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Très différente est la forme de ce panier. Il est destiné au commerce local, et celui chez qui il est livré plein doit obligatoirement le retourner une fois vidé. Il en est d’autres, presque identiques mais comportant des marques bleues, qui sont destinés à l’exportation. Quoique le musée ne le précise pas, je suppose que ceux-là ne reviennent pas.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et enfin, le musée s’intéresse à l’aspect humain. Pour la première partie, il y a des images. Ci-dessus, on voit d’abord, dans ce cadre ovale, Théodore et Marcelle Brouzi (ou plutôt Theodoros et Markella) lors de leur mariage, en 1943, à Alexandrie (en Égypte).

 

La seconde photo a été prise en 1944 dans les rues d’Alexandrie, et ce sont Marcelle Brouzi et Hélène Martaki. Si j’ai bien compris, la famille Brouzi a été propriétaire du domaine Citrus à Kambos.

 

D’autre part, le musée a recomposé le cadre de vie des gérants du domaine. C’est ainsi que l’on peut voir, sur ma troisième photo, la chambre à coucher. Est-elle absolument authentique, ou reconstituée avec des meubles et des accessoires d’époque? Je l’ignore, mais je pencherais volontiers pour la seconde hypothèse…

 

Je disais que “pour la première partie, il y a des images”. Car il y a une seconde partie, qui concerne l’histoire du domaine. On l’a vu au début, au-dessus du portail figure la date de 1742. À l’époque, on cultivait déjà des agrumes à Kambos depuis plusieurs siècles, mais cette date est celle de la création du domaine et de la construction de la maison par un certain Καράλι (Karali). Mais cette maison d’origine sera détruite en 1881 par le tremblement de terre. À cette époque, c’est une certaine Theano Lykiardopoulos que l’on trouve sur ces terres, et c’est elle qui va reconstruire le bâtiment que l’on voit aujourd’hui, n’ayant pu intégrer dans la nouvelle construction que bien peu d’éléments architecturaux récupérés après le désastre.

 

Les années passent, Chios est rattachée à la Grèce, la Première Guerre Mondiale, la Seconde Guerre Mondiale. Nous arrivons à l’époque de la Guerre Civile Grecque. En 1948, la propriété Lykiardopoulos accueille les partisans. En mars, elle est assiégée par les gendarmes, la fusillade dure de six heures à dix heures du matin, mais au bout de quatre heures de combats acharnés et cinq morts du côté des retranchés et un du côté des policiers, les partisans sont défaits, huit d’entre eux sont arrêtés, ainsi que le gérant de l'exploitation, Kostas Xydas. Ce dernier a été jugé par la Cour Martiale d’Athènes qui l’a condamné à mort, et il a été exécuté le 20 août 1948.

 

En 1975, le gérant est Ulysse Xydas. Il rachète à son compte la propriété Lykiardopoulos et, en 1982, il crée là la pension Perivoli qui va accueillir, est-il dit, politiciens, artistes, familles, jeunes mariés, journalistes. Et la suite, c’est ce que nous connaissons aujourd’hui.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Nous nous sommes un peu promenés dans le domaine, nous avons vu les vaches, les moutons, les poules, ici ou là des tonnelles avec des bancs, etc. Je ne vais quand même pas montrer des vaches! Mais en passant dans cette allée agréablement protégée des chauds rayons du soleil, nous sommes tombés sur une exposition de photos. Le sujet est donc totalement différent du sujet des agrumes qui nous a occupés à l’hôtel Argentiko puis chez Citrus, mais puisqu’elle est située dans une allée du domaine Citrus, eh bien elle me servira de conclusion au présent article. L’affiche dit “20/07 jusqu’au 20/08/2014, exposition photographique. En photographiant ce qui n’est pas montré. Coup d’œil photographique de membres et d’élèves de la F.L.Ch.”, sigle que je ne connais pas, mais je suppose qu’il veut dire Φωτογραφική Λέσχη Χίου (Club Photo de Chios).

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

J’ai choisi quatre photos que j’aime bien parmi toutes celles qui bordent cette allée. Je me contente de les montrer, car pour chacune d’entre elles il n’est donné que le nom de l’auteur. Pas de titre, aucune autre indication. Mais après tout, est-ce que le titre qu’on leur donne aide à apprécier la Joconde de Léonard de Vinci ou la Vénus de Milo? Voici donc les noms des auteurs:

– Ces deux mains sur un tronc sont de Pandelis Moromalos

– Ce sphinx est de Despina Armenaki

– Cette chaise est d’Irini (Irène) Pitta

– Ce sol fendu est de Katerina Manoliadi

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Published by Thierry Jamard
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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 23:55
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mardi 15 juillet. Nous avons quitté Lesbos après y avoir passé un mois et demi, après avoir sillonné l’île en tous sens. À présent, nous voilà embarqués sur le ferry en direction de Chios, plein sud dans la mer Égée, et encore plus près de la côte d’Asie Mineure. Nous savons que sur l’île il n’y a pas de camping, nous cherchons un coin tranquille pour passer la nuit, nous tombons au fond d’une impasse, obligés de faire une bonne distance en marche arrière en remontant la pente, avec le camping-car dont l’embrayage chauffe quand on le fait patiner ainsi. Une dame, fort aimable, nous voit en difficulté, vient d’elle-même à nous, nous indique le meilleur chemin à suivre, et nous invite à nous asseoir quelques instants sur sa terrasse en dégustant un breuvage à l’amande délicieux appelé soumada qu’elle a préparé pour la mariage de sa fille et qui est, paraît-il, traditionnel pour cette circonstance… Cet accueil aussi chaleureux nous met du baume au cœur et nous donne immédiatement une impression favorable de Chios, nous consolant d’avoir quitté notre chère Lesbos après notre chère Limnos.

 

L’île a cependant été le théâtre d’un événement triste. En 1456, alors qu’il commandait une flotte du pape qui combattait les Turcs (la prise de Constantinople, en 1453, ne datait que de trois ans), le célèbre Jacques Cœur meurt ici le 25 novembre. Célèbre, oui, mais doublement pour moi qui, pendant sept ans, me suis régulièrement rendu à des réunions à l’inspection académique du Cher, située dans une dépendance du palais de Jacques Cœur à Bourges. Et puis j’ai lu l’excellent livre de Jean-Christophe Rufin, Le grand Cœur

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Puisque je viens de parler d’une charmante habitante de cette île, parlons un peu de ses congénères du dix-huitième siècle. Choiseul-Gouffier, qui n’est plus à présenter ici tant j’ai déjà eu l’occasion de parler de lui, commente ainsi, dans son édition de 1782 de son Voyage pittoresque de la Grèce, les femmes de Chios (qu’il appelle Scio, à la manière génoise), après en avoir publié la gravure que je reproduis ci-dessus, en première place:

 

“Malgré le séjour d'un grand nombre de Turcs dans la ville de Scio, les femmes y jouissent de la plus grande liberté. Elles sont gaies, vives et piquantes. À cet agrément elles joindraient l'avantage réel de la beauté, si elles ne se défiguraient par l’habillement le plus déraisonnable et en même temps le plus incommode. On est désolé de voir cet acharnement à perdre tous les avantages que leur a donnés la nature, tandis que les Grecques de Smyrne et celles de quelques îles de l'Archipel, plus éclairées sur leurs intérêts, savent encore ajouter à leurs charmes l'attrait de l'exté­rieur le plus voluptueux. Les habitantes de Scio sont toutes comme ces fem­mes auxquelles une toilette étudiée sied moins que leur simple négligé. Elles forment un spectacle charmant, lorsqu'assises en foule sur les portes de leurs maisons elles travaillent en chantant. Leur gaieté naturelle et le désir de vendre leurs ouvrages, les rendent familières avec les étrangers qu'elles ap­pellent à l'envi, comme nos marchandes du Palais, et qu'elles viennent prendre par la main pour les forcer d'entrer chez elles. On pourrait les soupçonner d'abord de pousser peut-être un peu loin leur affabilité; mais on aurait tort: nulle part les femmes ne sont si libres et si sages”.

 

Tournefort, dans sa Relation d’un voyage dans le Levant, publiée en 1717 (donc 65 ans plus tôt que l’ouvrage de Choiseul-Gouffier) avec la gravure qui fait l’objet de ma seconde photo, exprime un avis quelque peu différent, ou plus nuancé: “Le séjour de Scio est fort agréable, et les femmes y ont plus de politesse que dans les autres villes du Levant. Quoique leur habit paraisse fort extraordinaire aux étrangers, leur propreté les distingue des Grecques des autres îles”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mais nous avons débarqué dans le port de Chios, il convient donc que je montre d’abord cette ville. La première gravure que je reproduis ci-dessus (de G. Braun & Hohenberg, Cologne, 1573), je l’ai photographiée dans le musée Citrus de Kampos (je consacrerai mon prochain article entier à Kampos et Citrus). Dessus, je lis en latin “Chios Maris Aegæi eiusdem nominis insulæ civitas”, ce qui signifie “Chios, cité de la mer Égée, du même nom que l’île”. Et en effet, le nom Chios désigne indifféremment la capitale de l’île et l’île tout entière. Quand on veut être clair, on désigne alors la capitale par “Chora”, ce qui est l’appellation passe partout des capitales d’îles grecques. Une route monte, et au sommet ce que l’on aperçoit, c’est ce Kampos où j’ai vu cette gravure. On voit que la ville de Chios est fortifiée, avec des tours ponctuant la muraille, et sur la gauche le fossé avec le pont-levis.

 

Et puis nous franchissons trois siècles et revenons à Choiseul-Gouffier avec la seconde gravure, qu’il intitule Le Port de Scio.

 

Ces deux représentations sont complétées par une description de l’auteur anonyme des Notes d’un voyage fait dans le Levant en 1816 et 1817, description suivie d’un commentaire sur les spécificités du statut de l’île au sein de l’Empire Ottoman: “Sur le bord de la mer, on voit une grande quantité de moulins à vent; deux ou trois minarets s’élèvent seulement au-dessus de la ville, et attestent ainsi combien les Turcs y sont en petit nombre. La citadelle, construite par les Génois, est entourée d'un fossé assez profond et d'une esplanade qui la sépare de la ville. Il y a peu d'églises grecques; celle d'Agia Argyra est très-riche à l'intérieur. Le zèle religieux des habitants en aurait élevé un plus grand nombre; mais les Turcs s'opposent à la construction des églises, sans mettre d'obstacle à l'établissement des écoles, qui pourtant un jour doivent leur être bien plus funestes. Ils paraissent beaucoup plus doux dans cette île que partout ailleurs; et tandis que dans presque toute la Turquie, où les Grecs seuls parlent les deux langues, les Turcs croiraient se déshonorer en parlant une autre langue que la leur, ici ils savent tous parler le grec, et ignorent même quelquefois leur propre idiome. La capitulation que firent les habitants de Chios avec Mahomet II, avant d'être subjugués par ses armées déjà partout victorieuses, a conservé à cette île de grands avantages; les Grecs s'y gouvernent presque entièrement par eux-mêmes, et la forme de leur administration est une sorte d'aristocratie”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Aujourd’hui, le port est impressionnant, quand le ferry accoste en pleine ville. Car il n’y a pas un quai dédié à cet énorme bâtiment, c’est la rue, avec ses boutiques et ses terrasses de café, qui sert de quai. Nulle part ailleurs je n’ai vu la même chose. Sur ma troisième photo, les passagers accoudés sur le pont supérieur donnent l’échelle du gigantisme de l’engin qui est arrivé très vite et n’a inversé le mouvement des hélices, dans un grand bouillonnement d’eau, que très tard, freinant le navire in extremis. Je salue l’habileté du capitaine.

 

Nulle part dans cette île je n’ai vu la statue d’un certain grand homme, un géant de la littérature. Sans doute suis-je passé à côté sans la voir, car il est inimaginable qu’il ait été négligé. En effet, sept lieux du monde grec se disent la patrie d’Homère, et Chios est l’un d’entre eux. C’est même le mieux placé car Homère lui-même le dit… à moins que le passage n’ait été interpolé, à une époque inconnue, pour accréditer la thèse que Chios est sa patrie. C’est dans un hymne à Apollon. Tant pis, à défaut de photo pour illustrer mon propos, je vais quand même en parler. Je prends mon édition des Hymnes d’Homère, dans la collection Guillaume Budé. Le texte a été établi et traduit par Jean Humbert, ce qui est émouvant pour moi quand je repense au temps de mes études à la Sorbonne, et que je le revois, ce Jean Humbert, qui cette année-là faisait un cours sur le chant XXIII de l’Odyssée.

 

Voici le passage en question:

“Jeunes filles, quel est, pour vous, parmi les poètes d’ici, l’auteur des chants les plus doux, et qui vous plaît davantage?

– […] C’est un homme aveugle, il demeure dans l’âpre Chios; tous ses chants sont à jamais les premiers”.

 

Un poète aveugle, dont les chants sont les premiers, ces mots ne sont susceptibles d’aucune autre interprétation, c’est Homère lui-même. Voilà, il me fallait impérativement le mentionner. Mais il y a aussi un autre nom à citer, celui-là entre parenthèses, avec un point d’interrogation. C’est celui de Christophe Colomb. Cette hypothèse est le résultat des recherches approfondies effectuées par Ruth Durlacher Wolper, une Américaine peintre. Notamment, une lettre datant de 1494, soit deux ans après la découverte de l’Amérique, où l’auteur déclarerait en secret la véritable identité de Christophe Colomb, lequel aurait navigué pendant vingt-trois ans avec un parent à lui, du nom de Georges Paléologue qui se faisait appeler Colomb le Jeune, mais que son nom désigne comme un descendant des empereurs byzantins. L’île de Chios était sous domination génoise depuis 1346, et pour des raisons à la fois politiques et religieuses (opposition entre l’Occident et Constantinople, entre catholiques et orthodoxes), ces racines de l’aristocratie byzantine auraient été cachées. La très célèbre Controverse de Valladolid a opposé Bartolomé de Las Casas, défenseur des Indiens, à Juan Ginés de Sepúlveda, qui justifiait les violences des conquistadors pour favoriser l’enrichissement de l’Espagne. Il se trouve que c’est ce Las Casas, dont le blason comportait le même aigle à deux têtes que le blason des Paléologues, qui était en possession du manuscrit original du journal de Christophe Colomb. Coïncidence? Et puis Christophe Colomb lui-même se disait appartenir à la République de Gênes, il était lié d’amitié à nombre de familles de Chios et, fait très révélateur, prenait parfois ses notes en langue grecque. Enfin, dans l’annuaire de Chios, aujourd’hui encore le patronyme de Κουλουμπής (Kouloumbis) est très fréquent. Seuls un acte de naissance ou un acte de baptême pourraient confirmer ou infirmer cette hypothèse que Christophe Colomb serait né à Chios, mais on ne dispose pas de ces documents que l’on n’a trouvés nulle part.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Avant de continuer de plus près la visite de Chora, encore ces deux images qui concernent le passé de l’île. Ces deux photos, je les ai prises le 29 octobre 2013 au musée numismatique d’Athènes. La première représente une pièce du troisième siècle après Jésus-Christ, frappée pour commémorer l’alliance de Chios et d'Érythrée, cette dernière étant une ville d’Asie Mineure, sur la côte ouest d’une petite péninsule qui fait face à Chios, au fond d’une profonde baie. À noter que Chios et Érythrée sont toutes deux ioniennes. Ce sphinx est le symbole de l’île.

 

La seconde photo représente un “trésor”, c’est-à-dire des économies enterrées pour être dissimulées. Ce sont cent treize pièces de monnaie de Constantinople frappées par l’empereur Constant II qui a régné de 641 à 668. Pour une raison que j’ignore, il est dit que ce trésor a été enterré après 673. Il avait été placé dans un poche de tissu ou de cuir mais ce bâtiment du château (kastro) de Chios où il était caché et qui avait hébergé des activités commerciales, a été très probablement détruit lors d’un raid de pirates arabes, en tous cas a subi un incendie, et la poche où était serré le trésor l’a un peu protégé mais n’a pu empêcher que les pièces fondent partiellement et se soudent entre elles. Ce sont des fouilles sauvages qui, en 1998, l’ont mis au jour.

 

Encore quelques mots sur l’île dans son ensemble. Dans son Voyage d'Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant fait aux années 1675 & 1676, Jacob Spon décrit très brièvement l’île de Chios: “Chio est une belle île, où il y a une bonne ville et douze ou quinze villages qui cultivent le lentisque et le térébinthe, dont on fait beaucoup de cas dans toute l’Europe. On y fait aussi des étoffes de soie et des damas assez grossiers qu’on envoie en Barbarie. L’île a environ soixante milles de tour, et il y a un bon port et une bonne forteresse où le Grand Seigneur entretient une garnison”. Pour ce qui est du lentisque, j’y reviendrai abondamment à la fin du présent article.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous allons arriver à la capitale, ou plutôt y revenir puisque nous en avons déjà vu le port. Cette vue a été prise à l’approche de la ville et permet de voir comment la montagne est proche de la côte et comment la ville va devoir s’être développée en tenant compte de la configuration du terrain.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ici, alors que nous sommes encore sur la route à quelque distance, un creux dans la montagne nous révèle la ville qui s’étire autour de son port, puis se tasse entre les collines. Et là, juste en face, la côte turque de l’Asie Mineure est toute proche.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous allons faire un tour dans le château de Chios (le kastro). À la différence de ceux que nous avons visités ailleurs, et les derniers en date étaient à Myrina de Limnos, à Mytilène et à Methymna de Lesbos, ici il n’y a pas de ticket d’entrée pour la visite, parce qu’il est encore habité, il s’y trouve même des commerces, des bars, des restaurants. C’est resté un quartier de la ville, comme c’était le cas aux époques byzantine et ottomane. Et les conditions politiques ne faisant plus craindre une guerre d’invasion, les portes en sont ouvertes. De toutes façons, un château fort de l’ancien temps ne peut plus rien contre les attaques aériennes et, si vaste soit-il, il ne peut pas accueillir toute la population de la ville, même entassée comme dans le métro parisien aux heures d’affluence.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous sommes encore très près de l’entrée, les édifices sont solidement construits en pierre et donnent l’impression de bâtiments prévus pour la défense militaire. Dans le mur du fond, au-dessus du portail, on discerne deux étroites meurtrières et tout en haut une très petite ouverture, tout cela donnant sur l’intérieur, comme si l’on envisageait que l’ennemi ait pu pénétrer et qu’une défense puisse encore être efficace à l’intérieure de l’enceinte du château.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Au dix-septième siècle, un certain Jean Thévenot a effectué un voyage dans l’Empire Ottoman, et il a publié en 1664 une Relation d’un voyage fait au Levant. Faisant un détour pour voir Chios, il en fait une description générale, suivie d’une description du château. Il est intéressant de voir comment il commente les lieux:

 

“La ville de Chio est petite, mais bien peuplée, et la plupart de ses habitants sont chrétiens, Grecs ou Latins, qui y ont chacun un évêque et plusieurs églises, mais les Grecs en ont bien plus que les Latins, parce que chacun de leurs papas a son église, n’approuvant pas qu’il se dise plus d’une messe par jour dans chaque église; ils ont aussi plusieurs couvents de religieuses, lesquelles ne sont pas si retirées ni gardées que les nôtres, car je me souviens d’avoir entré dans un de ces couvents où je vis des chrétiens et des Turcs de çà et de là, ensuite ayant entré dans la chambre d’une des sœurs, je trouvai qu’elle avait des bontés qui passaient les bornes de la charité chrétienne […]. La ville de Chio, comme j’ai dit, est petite, toutefois elle a huit portes. Elle n’est aucunement forte, mais il y a un château assez bon qui la défend bien […]. Nul chrétien n’y peut loger, mais les juifs y logent moyennant quelque somme d’argent qu’ils donnent tous les ans, car ils ne seraient pas si à leur aise, ni même en sûreté parmi les chrétiens qui les maltraiteraient souvent. Ce château a un mille de circuit. Pour y entrer, il faut passer trois portes […]. Ce château commande entièrement le port, qui est tout devant, et est petit, et où pourtant il y a toujours quantité de caïques, allant ou venant de Constantinople, Metelin [=Mytilène], et autres lieux de l’archipel et de l’Égypte. Les galères des beys y passent ordinairement l’hiver”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mais lorsque l’on pénètre plus avant dans le château, l’architecture cesse vite d’être militaire et n’est plus aussi austère. Toutefois une ruelle aussi étroite que celle de ma première photo ci-dessus donne à ce quartier un caractère indéniablement ancien. Même une moto peinerait à s’y faufiler. Le bâtiment que je montre ensuite porte sur sa façade la plaque de ma troisième photo. Dans la façade, outre les deux œils-de-bœuf il y a un gros trou de forme irrégulière, que je soupçonne d’être un trou de boulet de canon. Reste à savoir si cette plaque indique une medrese ou quelque autre bâtiment que les Grecs indépendantistes auraient particulièrement visé. Chios n’était plus dans l’Empire Ottoman devenu République de Turquie quand en 1928 Mustapha Kemal, qui ne s’appelait pas encore Atatürk, a décidé d’imposer l’alphabet latin à peine modifié pour s’adapter à la langue turque, à la place de l’alphabet arabe, non seulement très mal adapté pour reproduire les sons de cette langue, mais en outre très compliqué et, pour cette raison, considéré comme responsable en grande partie de l’analphabétisme de la quasi-totalité de la population à cette époque. Mais comme, face à cet alphabet, je suis moi-même complètement analphabète, je suis absolument incapable d’interpréter ce qui est écrit. Quoique ne parlant pas du tout le turc, je peux parfois déchiffrer, à coups de dictionnaire, non pas un texte rédigé, mais une enseigne de magasin, ou les plats d’un restaurant, lorsque c’est écrit avec les caractères latins, là au contraire je ne saurais même pas où chercher dans un dictionnaire! Je ne dirai donc pas ce qu’a pu être cette maison… Peut-être un jour un lecteur de ce blog m’écrira-t-il pour me donner la solution?

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ces maisons traditionnelles avec un premier étage en débord sont relativement nombreuses encore dans ce kastro de Chios. J’en montre deux ici, l’une en très mauvais état et qui nécessite des travaux urgents si l’on ne veut pas la voir s’effondrer malgré les étais rudimentaires et placés de travers qui sont censés la soutenir, l’autre bien restaurée ou bien maintenue. Mais la première, avec ses murs en lattes de bois supposées revêtues de torchis, aurait infiniment plus de charme que la seconde si elle était bien restaurée.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Je me rappelle avoir vu, au coin de certaines rues d’Istanbul, de petits enclos avec quelques tombes, alors qu’en d’autres endroits il y avait des “champs des morts”. Ici, dans ce recoin, a été créé, et maintenu jusqu’à aujourd’hui, un mini cimetière musulman.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Tout à l’heure je disais que dans ce kastro on trouvait même des commerces, des bars et des restaurants. Avant d’en ressortir, il faut que je montre ce secteur modernisé, au sein même du château. Un commerce, on en voit un au premier plan, et au bout de la rue, sur une place, on devine une terrasse de restaurant. Les voitures ne pouvant pas pénétrer, les tables, chaises et parasols peuvent s’étaler sur tout l’espace de la chaussée.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Un haut lieu de la culture dans l’île de Chios est la bibliothèque Koraïs. Ce nom est celui de l’homme représenté par cette statue située sur la place devant la bibliothèque. Adamantios Koraïs est né à Smyrne en 1748 dans une famille très cultivée originaire de Chios. Par testament, l’un de ses oncles, un érudit, lui lègue sa très riche bibliothèque alors qu’Adamantios est encore un enfant, mais cette bibliothèque lui donne le goût de l’étude. En 1771, alors qu’il a 23 ans, il part pour Amsterdam afin de pouvoir étudier tout en s’occupant des affaires de son père qui a des relations commerciales avec cette ville. Là, pendant six ans, il va beaucoup étudier, il va aussi s’initier aux joies de la vie mondaine, il va s’amuser, il va être amoureux, mais il va très mal s’occuper de négoce et l’affaire paternelle va péricliter. En 1777, il rentre à Smyrne, consterné de retrouver l’obscurantisme ottoman et rêve de libérer les Grecs du joug du sultan. Ne supportant plus Smyrne, il repart en 1782 pour Montpellier où il s’inscrit à la faculté de médecine. Il est si brillant que, sa thèse une fois présentée, il est retenu pour donner des cours dans cette même faculté et reçoit la qualité de membre correspondant. Puis en 1788 il se rend à Paris. Le 14 juillet 1789, il voit la tête du gouverneur de la Bastille promenée au bout d’une pique. Après avoir admiré l’esprit révolutionnaire français inspiré par la philosophie des Lumières, tout en en réprouvant les excès, il estime par la suite, et notamment après Robespierre, que cette révolution a eu d’exécrables conséquences. Mais elle lui donne l’espoir que la Grèce saura un jour prochain secouer le joug ottoman. La campagne d’Égypte menée par Bonaparte, notamment, le laisse espérer que la France va de même s’attaquer aux Turcs qui occupent la Grèce. Le début de l’insurrection grecque, en 1821, le comble de joie et il a pour seul regret de ne pouvoir, à soixante-treize ans, prendre part physiquement à la lutte. Il vivra assez longtemps pour voir la libération de la Grèce, et meurt à Paris en 1833. On l’enterre au cimetière du Montparnasse, où il ne reste aujourd’hui qu’un cénotaphe, parce que ses cendres ont été transférées au cimetière d’Athènes en 1877.

 

Ce savant, médecin, grand philologue qui a édité, traduit, un nombre incalculable d’auteurs grecs anciens, parlait le grec, bien sûr, le néerlandais depuis son séjour à Amsterdam, l'hébreu, l'espagnol, et puis le français. Et si cette bibliothèque porte son nom, c’est parce que c’est lui, Adamantios Koraïs, qui l’a fondée dès 1792 en lui faisant don de tous les livres qu’il avait conservés à Smyrne. Il continuera d’ailleurs à l’alimenter, mais elle recevra également bien des dons des amis de Koraïs et d’autres mécènes. Le massacre de Chios en 1822 lui porte un coup, mais qui ne sera heureusement pas fatal. Autre grave coup, le séisme de 1881 qui oblige à la transférer dans un nouveau bâtiment, qui est celui que nous voyons, toutefois exhaussé d’un étage en 1948.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ce grand panneau, que l’on a discerné sur ma photo de la bibliothèque (derrière la voiture rouge), évoque le souhait de Koraïs de rattacher les Grecs modernes, qu’il appelle toujours Graeki, aux Grecs qui ont fait la Grèce depuis l’antiquité, qu’il appelle Hellènes, pour exprimer clairement qu’il y a un fossé à combler entre ces deux civilisations, les Grecs de son temps ayant été abâtardis par les siècles de domination ottomane. Cette différenciation dans les appellations était immédiatement perceptible par ses contemporains parce que, que ce soit dans le langage courant ou dans le langage officiel, on ne désignait –et on ne désigne encore– les Grecs que du nom de Έλληνες, [H]ellinés. Cette affiche, où je reconnais pêle-mêle Homère, Socrate, Platon, Aristote, Périclès, Alexandre le Grand, et une déesse que je crois être Athéna, mais aussi la Bouboulina, Solomos et Capodistria, ne s’arrête pas à l’époque qu’a connue Koraïs, puisque j’y vois aussi Venizelos, Cavafis, Mélina Mercouri, Mikis Theodorakis, etc., etc., etc. J’avoue ne pas reconnaître absolument tout le monde, mais ceux que j’identifie sont trop nombreux pour que je les cite tous. Et même si cette affiche vient jusqu’à nos jours, elle est conforme au vœu de Koraïs de lier fortement le présent de la Grèce à son passé. Mais s’il revenait, sans doute serait-il très déçu de constater que bien des Grecs, et même des Grecs cultivés, ne se réfèrent que bien peu à leurs illustres prédécesseurs.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Je ne me suis pas permis de déranger les lecteurs en prenant des photos partout à l’intérieur de la bibliothèque, je me suis limité à cette entrée, mais qui donne déjà une image de l’ambiance des lieux.

 

Et puisque l’infatigable action de Koraïs en faveur de l’émancipation des Grecs m’a amené à évoquer l’insurrection, puisque d’autre part les effets sur la bibliothèque des massacres de 1822 me les ont fait également évoquer, c’est ici que je dois citer les vers célèbres de Victor Hugo:

 

“Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.

Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,

         Chio, qu’ombrageaient les charmilles,

Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,

Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois

          Un chœur dansant de jeunes filles.

 

Tout est désert. Mais non; seul près des murs noircis,

Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,

         Courbait sa tête humiliée […].

 

Que veux-tu? Bel enfant, que te faut-il donner

Pour rattacher gaîment et gaîment ramener

          En boucles sur ta blanche épaule

Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,

Et qui pleurent épars autour de ton beau front,

          Comme les feuilles sur le saule? […]

 

Que veux-tu? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux?

– Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,

          Je veux de la poudre et des balles”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et puis nous avons visité le musée byzantin de Chios. Hélas, trois fois hélas, les responsables ont eu l’idée exécrable d’y interdire la photo, même sans flash (cela ce serait normal, c’est partout ainsi), même sans trépied (de toutes façons c’est la plupart du temps inutile). Alors on peut se remplir les yeux de ce qui est exposé, et puis on ne peut rien commenter puisque l’on ne peut rien montrer. Sans compter que sans support visuel la mémoire est vite défaillante, non pas peut-être en ce qui concerne l’impression générale produite par les œuvres, mais pour ce qui est de tel ou tel détail. Bon, tant pis, passons…

 

C’est sur une ancienne église chrétienne qu’au dix-neuvième siècle a été construite la mosquée Mecidiye, ainsi nommée en l’honneur du sultan Abdül Mecid qui est venu en personne l’inaugurer en 1845. Le terrible tremblement de terre de 1881 auquel j’ai déjà fait allusion au sujet de la bibliothèque a fait souffrir la mosquée également, ce qui a entraîné de lourds travaux de restauration. Les Ottomans une fois partis, la mosquée a été privée de son rôle de lieu de culte et, en 1927, elle a été classée monument historique et est devenue musée archéologique. Actuellement, elle héberge le musée byzantin mais les travaux que l’on voit en cours sont dus à de graves problèmes de la couverture de plomb, et il paraît que les responsables vont en profiter pour moderniser toute la muséographie.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Autre pôle culturel de la capitale de l’île de Chios, nous voici à la pinacothèque. Elle présente les œuvres de l’artiste peintre, graveur, écrivain Nikos Gialouris (1928-2003). Il est né et a grandi dans l’île, mais il a passé la moitié de sa vie entre le Royaume-Uni et les USA. On nous dit qu’outre ses travaux de peintre, comme auteur il a publié divers genres, des poèmes, des nouvelles, des contes populaires. Il s’est aussi intéressé à la terre de son île natale (entre autres, il a publié Chios, l’île des vents; Nea Moni; La Légende des dragons). À sa mort, il léguait par testament toutes ses œuvres (environ 9000) à la Ville de Chios.

 

Tous les classements ont un caractère artificiel. Plutôt que de présenter ici quelques œuvres selon leur technique, j’ai choisi, arbitrairement, de suivre l’ordre chronologique, ce qui permet de voir comment a évolué l’inspiration et la technique de Gialouris. Et je commence donc par un dessin au crayon sur papier datant de 1945. Il n’a pas de titre puisque sur un panneau où il est présenté aux côtés de trois autres dessins au crayon on se contente de titrer “Quatre dessins”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Pour les barques du dessin précédent, Gialouris n’avait que dix-sept ans. Maintenant, nous sommes en 1968, c’est un homme de quarante ans. Cette gravure est intitulée Chios, Sainte-Hermione. Il s’agit d’un village de la côte est de l’île à quelque distance au sud de la capitale et de son aérodrome.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ce Combat de taureaux (ou plus exactement Μαχόμενοι ταύροι, Taureaux combattant) est de 1971. C’est un sépia sur papier fait main.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Gialouris intitule Idole cycladique cette œuvre de 1976, acrylique et sépia sur papier. Les deux mains de l’idole sont coupées, du sang s’écoule des blessures sous le sparadrap sur le front, le nez, la bouche, le tibia, et sous le siège traîne une béquille. Triste destinée de ces statuettes des Cyclades…

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous voilà en 1979 pour cette Fête à Sainte-Marine, réalisée au pastel à l’huile sur papier. Il y a une église vouée à sainte Marine dans la capitale de l’île, mais le quartier ne ressemble pas au tableau. Je suppose qu’il s’agit plutôt d’un village appelé Sainte-Marine, mais nous ne l’avons pas vu.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et puis il y a ce soleil, mais aucune explication, pas la moindre étiquette le concernant ne figure auprès de lui. Alors que faire? Ne pas le publier sous prétexte que je ne peux pas le dater ni indiquer la technique de sa réalisation? Non certes, parce que je trouve intéressante sa représentation. Et je l’intercale ici parce que, sur la cimaise, il est assez voisin de la Fête à Sainte-Marine. Tout en sachant que la cimaise en question ne suit pas toujours l’ordre chronologique!

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Pour ce grand voilier, que j’avais pris pour une gravure, on nous indique “technique mixte sur papier”, et sa date est 1983. Il porte pour titre le nom du navire, Panagia Aignoussa.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ce dessin est de 1985. Il est intitulé simplement Barques (en grec, Βάρκες) et a été réalisé à l’encre de Chine appliquée à la plume.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ici, au dessin à l’encre de Chine à la plume a été ajouté de l’acrylique. Nous sommes en 1989 et, comme on s’en douterait, il s’agit d’une Crucifixion.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et pour terminer, cet acrylique sur papier est intitulé Chevaux d’Achille. Il est de 1991. Mon opinion personnelle (très personnelle!) sur cette exposition? N’étant pas spécialiste, n’étant pas critique artistique, je dois dire que je ne saisis pas très bien quelles sont les qualités créatives de ce peintre. Oui, il dessine extrêmement bien, mais je ne trouve pas chez lui une forte personnalité qui le différencie d’un peintre amateur talentueux. Mais s’il a été reconnu, non seulement dans son île où il peut y avoir de l’indulgence pour l’enfant du pays, mais aussi en Grande-Bretagne et aux États-Unis où il est beaucoup plus difficile d’être distingué parmi les milliers de candidats à la célébrité, c’est sans aucun doute que je ne suis pas capable de discerner ses qualités.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et maintenant, je voudrais dire quelques mots de ce qui a fait la réputation de l’île de Chios depuis des siècles: le mastic. Commençons par le lentisque, l’arbre qui produit cette résine. Il y en a qui pousse un peu partout dans l’île, dans d’autres régions méditerranéennes ou même ailleurs que sur le pourtour de la Méditerranée, mais seul celui qui pousse dans le sud de l’île de Chios produit le mastic en larmes qui se solidifient sous forme de gomme. Constatant que le climat de Floride pouvait rappeler celui de Chios, des Américains ont transplanté des lentisques de ce sud de l’île, avec la terre du pays, et… les larmes de mastic ne se sont pas transformées en gomme. Le mastic du sud de Chios est donc unique au monde.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Isidore était, au troisième siècle, un officier de la marine impériale romaine. Alors que son navire faisait relâche dans le port de Chios pendant le Carême, des sacrifices aux dieux païens ont été préparés, mais il s’était converti au christianisme et il a cherché à se rendre plutôt dans l’un de ces lieux qui servaient secrètement d’église pour les chrétiens. Dans sa hâte, il n’a pas pris toutes les précautions nécessaires, un marin de son navire l’a vu et a fait un rapport au commandant de la flotte, un certain Numérius (pas celui, plus jeune, qui sera empereur en 282). Or c’était précisément au temps de l’empereur Dèce et des persécutions des chrétiens et, mené devant Numérius, Isidore a déclaré se sentir soulagé de ne plus avoir à dissimuler. Oui, il était chrétien, il ne sacrifierait pas aux dieux païens, il préférait payer de sa vie son amour du Christ. Ce qui lui a valu des tortures épouvantables, avant qu’on le décapite et qu’on jette son corps dans une citerne. Cela se passait en l’an 250. Pour son martyre, il a été canonisé, plus tard, par l’Église orthodoxe.

 

Si je parle ici de saint Isidore sous une photo d’une plantation de lentisques, c’est parce que, à ces faits authentiques, s’ajoute une légende à laquelle on n’est pas obligé de croire: voyant les tortures puis la mort que l’on infligeait à un chrétien, tous les lentisques des environs se sont mis à pleurer des larmes de mastic, et n’ont plus cessé, depuis, d’en pleurer. Alors évidemment, les lentisques qui étaient ailleurs n’ont pas vu les faits, et ne pleurent pas.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Le lentisque est un arbre à feuillage persistant qui vit une centaine d’années. Il commence à produire à l’âge de cinq ans, mais n’atteint sa maturité et sa taille définitive, deux à trois mètres, qu’au bout de cinquante ans. Le mastic des vitriers n’a rien de commun avec le mastic de lentisque, c’est un produit industriel qui doit son nom à une vague ressemblance avec ce produit naturel. Ce mastic de Chios est connu depuis l’antiquité, et ses vertus thérapeutiques étaient déjà vantées par les médecins antiques, Hippocrate (vers 460- vers 370 avant Jésus-Christ), Dioscoride (vers 20- vers 90 après Jésus-Christ), Galien (130-210 après Jésus-Christ), mais avant eux on lit dans le Livre de Jérémie (prophète du sixième siècle avant Jésus-Christ), dans la Bible “Prenez du baume pour la douleur”, faisant très probablement allusion au mastic de Chios. L’empereur romain Héliogabale (218-222) aimait mélanger du mastic distillé à son vin. Les femmes de Rome puis de Constantinople mâchaient du mastic pour se donner bonne haleine, et utilisaient le bois de lentisque taillé comme cure-dents.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mais puisque j’ai ouvert tout à l’heure mon Choiseul-Gouffier, je préfère lui donner la parole, même si c’est un peu long, parce que c’est à la fois complet et instructif:

«Les vignes de Scio ont toujours été célèbres. Elles font encore la principale richesse de cette île: ses vins, si vantés par les Anciens, méritent encore leur réputation. On fabrique à Scio beaucoup d'étoffes de soie, d'or et d’argent. Le nombre des métiers est cependant fort diminué depuis quelques années; mais il est une autre branche de commerce particulière à l'île de Scio, et qui, quoique fort restreinte, ne laisse pas d'y faire entrer une somme considérable; c'est la culture des lentisques, qui fournissent cette gomme appelée mastic, dont les dames turques et grecques font une grande consommation. Elles en mâchent continuellement. Cette drogue donne à leur haleine une odeur aromatique, qu'on peut ne pas trouver désagréable, mais qui nuit beaucoup à la beauté de leurs dents. On trouvera sans doute ici avec plaisir quelques détails sur cette production. Je ne puis mieux faire que de rapporter ce qu'en dit M. Galand, Interprète du Roi, dans un mémoire fait sur les lieux en 1747.

“Les villages, aux environs desquels se trouve le mastic sont au nombre de vingt. Ils sont presque tous au Sud de l'île, vers le Cap-mastic, qui prend son nom de cette drogue. Les arbres de lentisque sont épars çà et là dans la campagne, et appartiennent au Grand Seigneur. II a accordé de grands privilèges aux paysans de ces villages, pour les entretenir et faire la récolte du mastic: ces habitants, quoique chrétiens, portent le turban blanc comme les Turcs; ils jouissent d'ailleurs de différents privilèges: ils ont des cloches dans leurs églises. Ils ne payent pour tribut que la plus petite des taxes, et ils sont exempts de tous autres droits, impositions et corvées, de quelque nature que ce puisse être. Un Aga particulier, qui prend tous les ans cette ferme à Constantinople, les gouverne, sans qu'ils soient soumis à la juridiction ordinaire de l'île. Moyennant ces privilèges, ils sont obligés d'entretenir les arbres, de bien battre, aplanir et balayer le terrain qui est dessous, aux approches de la récolte, afin que le mastic qui y tombe soit clair et net. Ils sont chargés de le recueillir avec des pinces sur les arbres, et avec la main quand il est à terre, de nettoyer celui qu'ils ont ramassé, et d'en ôter la poussière qui s'y attache toujours, malgré le soin qu'ils prennent de tenir la place nette. Lorsque le mastic est bien nettoyé, ils le séparent selon ses différentes qualités. Le plus estimé est net, clair et en larmes; on le recueille ordinairement sur l'arbre, avant qu'il en coule beaucoup, ou qu'il tombe à terre. Toute cette première qualité va au Sérail du Sultan à Constantinople; celui qui a été ramassé au pied des arbres est toujours mêlé d'un peu de terre: il n'est ni clair ni en larmes, mais en morceaux ronds, longs, informes et louches; on n'en envoie au Sérail que la quantité qui manque à la première qualité, pour en faire soixante mille livres pesant. C’est la taxe que l'Aga, fermier, doit envoyer tous les ans au Sérail du Sultan. Chaque village est taxé à trois mille livres l'un portant l’autre, ou à deux mille écus en argent comptant, au défaut de mastic; comme on en recueille toujours beaucoup davantage, même dans les plus mauvaises années, le fermier achète le surplus des soixante mille livres des paysans, sur le pied de quarante sous et quelque chose de moins la livre, et la revend ensuite, par privilège exclusif, trois à quatre francs; et il a droit, non seulement de saisir tout celui qu'il trouve n'avoir point passé par ses mains, mais encore de punir les paysans qui l'ont vendu en contrebande. Il peut envelopper dans cette punition tous les habitants d’un village, quand il ne peut connaître le particulier qui a fait la contrebande; c'est ce qui oblige ces paysans à s'observer exactement les uns les autres, et à fermer pendant la nuit les portes de leurs villages dans le temps de la récolte, afin que personne n'aille ramasser le mastic sur le terrain de son voisin, pour en faire une provision qu'il pourrait ensuite vendre à loisir. Les paysans ont un mois pour nettoyer le mastic et le mettre en état d'être délivré au fermier, qui, depuis l'onzième novembre, parcourt tous les villages pour lever les soixante mille livres du Sérail, et acheter le reste. Depuis le commencement de la récolte, jusqu’à ce que le fermier ait enlevé toute cette drogue, il y a des gardes jour et nuit aux gorges des montagnes, par lesquelles on entre dans le Cap-mastic. Ces gardes visitent avec soin ceux qui passent, afin que personne n'en emporte. Quand le garde de l'Aga, fermier, vient à la ville, il est accompagné de tambours et de flûtes, et amené par les paysans des villages qui ont recueilli le mastic; ils vont le porter au château avec beaucoup de réjouissances. Quelquefois l'Aga, qui prend la ferme du Gouvernement, du tribut et des douanes de l’île, prend aussi celle du mastic, dont la récolte peut monter, année commune, à cent cinq mille livres pesant. Il y a dans plusieurs autres quartiers de l'ile des arbres de lentisque, qui ne produisent point de mastic”».

 

Et Pouqueville (Voyage dans la Grèce, publié en 1821) ajoute: “Il faut du mastic de Chio, des essences de rose aux odalisques du sérail et aux eunuques”. Quant à Lawrence Durrell, dans The Greek Islands, il raconte: “Quand je suis arrivé à Athènes pour la première fois en 1935, les petites tablettes de mastic étaient d’un usage courant, mais avec le temps elles ont été remplacées par le chewing-gum américain qui, quoique moins rafraîchissant, était considéré comme plus chic par les Athéniens”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Pour que le mastic s’écoule en gouttes, les exploitants pratiquent dans le tronc du lentisque des incisions de quatre à cinq millimètres de profondeur, sur une longueur d’une quinzaine de millimètres.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Comme le disait ce Monsieur Galand cité par Choiseul-Gouffier, le mastic le plus pur est recueilli directement à la source, avant qu’il ne tombe au sol. Il ne s’est pas encore solidifié, il faut le “cueillir” alors qu’il coule encore. On peut apprécier comme il est clair et pur.

 

J’ai, tout à l’heure, cité ce Thévenot qui a raconté son voyage dans le Levant. Voici ce qu’il dit du mastic:

 

“Ayant curiosité d’aller voir les arbres du mastic, qui ne se recueille pas en autre lieu que dans cette île, je pris un janissaire du douanier, et m’en allai avec le vice-consul à Calimacha [probablement Kallimasia, à une petite dizaine de kilomètres au sud de la capitale], qui est un des principaux villages de l’île […]. Ce village a proche de lui soixante arbres de mastic que j’allai voir, ce sont des lentisques tortus comme des vignes, et rampant à terre. Dioscoride assure qu’ils rendent du mastic en plusieurs autres lieux, avouant toutefois que le mastic qui vient d’ailleurs est plus rare et moins bon que celui de Chio. Pour l’avoir ils piquent ces arbres au mois d’août et de septembre, et ce mastic qui en est la gomme, sortant par les ouvertures qu’ils ont faites à l’écorce, coule le long de l’arbre en terre où il se congèle en plaques, lesquelles on ramasse quelques jours après, puis on les fait sécher au soleil, et ensuite on les remue bien dans un sas, afin d’en séparer la poudre, qui s’attache tellement au visage de ceux qui remuent le sas, qu’ils ne la sauraient ôter, qu’en se frottant d’huile. Ils sont vingt-deux villages qui ont des arbres de mastic, et entre eux tous ils ont cent mille arbres de mastic, dont ils doivent donner au Grand Seigneur tous les ans trois cents caisses […]. Ce mastic est une gomme blanche, de fort bonne odeur, qui entre dans la composition de plusieurs onguents, mais les Grecs en dissipent une grande quantité à mâcher, et encore plus les femmes et filles, qui en usent si souvent, qu’elles ne sont jamais sans un morceau de mastic dans la bouche. Cela fait fort cracher, et disent encore que cela blanchit les dents, et rend l’haleine agréable. Ils en mettent même dans le pain pour le rendre plus délicat, et quand à mon départ de Chio je fis ma provision de biscuit, on m’en fit faire de petits avec du mastic, comme un grand régal pour boire le petit coup au matin”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Sur la plupart de mes photos de ces lentisques et du mastic, on voit que le sol est blanc autour du tronc des arbustes. En effet, on répand sur le sol bien sarclé une terre blanche tamisée très finement que l’on va chercher au loin, ai-je lu, sans que l’on dise où. C’est un carbonate de calcium récupéré sous la terre, dans de petits tunnels qui ont provoqué bien des morts par éboulement. Sur cette terre blanche le mastic, formant de petites perles, n’adhère presque pas, ce qui en simplifie beaucoup la récolte et le nettoyage, et en outre il sèche plus vite. Par ailleurs, avant la saison de la récolte (toutes les opérations doivent être terminées avant le quinze juillet et, parce que nous avons débarqué du ferry le 15 précisément, sous tous les lentisques le sol est blanc), on a eu soin de nettoyer au maximum le sol ainsi que les arbres, pour que la surface blanche protège de toute impureté. Et l’on voit que ces perles de mastic sont presque aussi pures et transparentes que les larmes qui vont être prélevées sur les troncs. La loi interdit en principe de récolter après le 15 octobre, mais en cas de demande très abondante ou de conditions météorologiques spécifiques, la date limite peut être repoussée jusqu’à fin octobre par arrêté préfectoral.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

J’ai évoqué plusieurs auteurs de l’antiquité, je voudrais au moins citer ce que dit l’un d’entre eux du mastic, ce sera Dioscoride. Mais je n’ai pas ses œuvres dans ma bibliothèque, et sur Internet je n’ai trouvé sur Gallica, la collection de la Bibliothèque Nationale de France, que le livre intitulé Les six livres de Pédacion Dioscoride d’Anazarbe, De la matière médicinale, translatez de latin en françois. Cette traduction annotée, due à Martin Mathée, a été publiée à Lyon en 1559. Ci-dessus, le dessin d’un lentisque, en tête du chapitre qui en traite. Voici d’abord sa traduction, ce n’est plus de l’ancien français, ce n’est pas encore du français moderne, c’est ce que l’on appelle du moyen français. Je crois que c’est assez compréhensible, je n’en modernise que l’orthographe parce que je trouve amusante la façon dont il s’exprime:

 

“Le lentisque produit une résine que certains appellent lentiscine, et les autres la nomment du mastic. Cette résine bue vaut aux réjectements de sang et à la toux ancienne, et est utile à l’estomac, mais elle provoque à roter. L’on la met dans les poudres qui se préparent pour les dents, et qui se font pour oindre la face, à fin de la nettoyer et faire reluire. Elle est utile à faire renaître les poils des paupières. Et étant mâchée, fait bonne haleine, et évapore les humidités des gencives. Elle naît en abondance et très bonne en l’île de Chio. L’on loue celle qui resplendit, et est semblable de blancheur à la cire toscane, pleine, sèche, fraîche, odoriférante et crissante. La verte est moins valeureuse. L’on la contrefait avec encens, et avec la résine des jus des noix de pins”.

 

Suivent ses annotations, ma seconde image reproduit la fin du texte traduit et le début des annotations:

 

“Le lentisque produit en tous lieux de la résine, mais elle produit en Chio seulement le mastic. Lequel est composé des diverses facultés, constrictive, et rémolitive, et par cela elle est convenable aux inflammations de l’estomac, des boyaux, du foie, comme la chose qui échauffe et dessèche au second degré”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et puis je terminerai cet article avec un livre fort curieux, Voyages de Rabbi Benjamin, fils de Jona de Tudele […] traduits de l’Hébreu et enrichis de notes et de dissertations historiques et critiques sur ces voyages par J P. Baratier, étudiant en théologie. Le livre, en français, est publié à Amsterdam en 1734 (un livre juif traduit par un protestant aurait difficilement été imprimé en France…), mais le livre original en hébreu est du douzième siècle (passant par Palerme en Sicile, Rabbi Benjamin parle du palais du roi Guillaume II lequel a régné de 1166 à 1189). Ce rabbin, né vers 1130 à Tudela, en Navarre, est mort en 1173. Quant au traducteur (je jette un coup d’œil sur Wikipédia), Jean-Philippe Baratier (1721-1740), il savait lire à trois ans, parlait latin, français et allemand à quatre, grec et hébreu à sept, et a effectué cette traduction, avec rédaction de notes et commentaires, alors qu’il n’avait que onze ans! Pour mes photos ci-dessus, je reproduis le frontispice de ce livre, présentant d’abord Jean-Philippe Baratier, puis la page de titre, où l’on arrive à lire à peu près tout malgré la réduction du format.

 

Rabbi Benjamin écrit: “[de Mytilène] il y a trois journées à Chika, où il y a environ quatre cents juifs, à la tête desquels sont Rabbi Élie Teman & Schabrai. C’est là que sont les arbres d’où on recueille le mastic”. Il n’en dit pas plus, il passe à Samos. Mais Baratier ajoute une note intéressante:

 

“Chika, ou Chio, éloignée de 13 ou 14 heures de Mytilène. Les arbres qui portent la gomme de mastic appelés lentisques sont fort curieux. Leurs feuilles sont semblables à celles du térébinthe et le tronc a beaucoup de rapport avec l’olivier, n’ayant que 3 à 4 pieds de hauteur. Cet arbre est fait en buisson ou en touffe comme le buis. Quand il est vieux les branches se replient contre la terre, et il prend ainsi de nouvelles racines; il ne croît que de cette façon, sans pouvoir être planté, semé ou transplanté, il ne croît qu’en un seul endroit de l’île vers le midi, et non ailleurs dans le monde. Le Grand Seigneur en tire de grands revenus. Voyez Monconys, Voyage de Natolie page 164 et les Voyages de Syrie de la Rocque, tome II, page 171”.

 

Un rabbin sépharade parti du nord de l’Espagne au douzième siècle pour recenser les communautés juives partout dans le monde, en Europe, en Afrique et jusqu’en Asie, un traducteur érudit de onze ans capable en outre de commenter le texte et d’indiquer des références d’auteurs, cela m’a suffisamment intrigué pour que j’aie envie d’en parler avant de poser le point final.

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Published by Thierry Jamard
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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 23:55
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Parce que nous avons vu ces affiches qui annoncent “AGIA PARASKEVI – La grande fête du ‘Tavros’ de saint Charalambos – dimanche 6 juillet”, nous voici de nouveau à Agia Paraskevi pour cette espèce de fête kermesse qui, en fait de la journée du 6 juillet, s’étale depuis le 4 et jusqu’au 7, selon le calendrier imprimé au-dessous.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

En grec, ταύρος (tavros), c’est le taureau. Mais ces journées comportent aussi une grande partie équestre, comme en témoigne la photo ci-dessus, que j’ai reproduite lors de notre visite du musée de l’industrie de l’olive dans cette même ville. La légende dit: “La fête du taureau (dans les années 1940). © Archives de la Municipalité d’Agia Paraskevi”.

 

Alors voyons le calendrier annoncé par l’affiche:

– vendredi 4, le taureau sera promené en ville

– samedi 5, défilé des chevaux, sacrifice du taureau et fête de nuit

– dimanche 6, messe de saint Charalambos, défilé de chevaux et compétitions équestres, fête de nuit

– lundi 7, divertissement avec musique et danse dans les bars du village

 

Nous avions prévu de quitter Lesbos un peu plus tôt, mais nous avons prolongé notre séjour pour voir cela. Néanmoins, quoique notre “résidence” du moment ne soit pas très éloignée (studio loué à Methymna), nous n’assisterons pas à tout, nous verrons le défilé du taureau le premier jour, le défilé de chevaux et le sacrifice le second jour, et les courses de chevaux du troisième jour. Nous n’irons pas danser le lundi.

 

PREMIER JOUR, 4 JUILLET

 

Tous ceux qui ne sont pas obligés de travailler viennent en ville. Il fait beau, on vient en avance. Lesbos est un pays méditerranéen, ce qui signifie que l’on aime discuter.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Les vélos et cyclomoteurs peuvent à la rigueur passer, mais la circulation et le stationnement des voitures ont été interdits pour laisser toute la place au défilé. Et donc la chaussée est déserte, la population consomme aux terrasses des cafés.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

De même qu’à Komi et Pigi (mon article Lesbos 23), la fête populaire du taureau est liée à la religion, et la présentation du taureau dans les rues a quelque chose d’une procession religieuse. En tête il y a donc la bannière de saint Charalambos, en l’honneur de qui ont lieu toutes les cérémonies de ces quelques jours.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Et voilà, le taureau est amené, collier de fleurs, panneau avec les noms de ceux qui l’ont offert. Quand on est généreux, il faut que cela se sache! La procession démarre. Sur une porte vitrée, j’ai vu cette affiche qui énumère les donateurs pour la célébration de la fête du Tavros, et le montant des dons. La liste commence par six noms, et une accolade: conjointement, ils ont offert l’animal, plus 3000€. Suivent 28 noms, chacun ayant contribué d’un montant variant entre 20 et 1000 Euros, la plupart ayant donné cent Euros. Pour l’un des donateurs, il est précisé qu’il est de Thessalonique, pour un autre qu’il le fait au nom du Dreem Café, et l’un des contributeurs, à hauteur de 500€, s’affiche “Pêcheurs grecs” et un autre, à hauteur de 100€, est l’association des laiteries grecques (du moins si est correcte mon interprétation de deux abréviations, qui m’a demandé concentration et longue réflexion!!!): El/kos Gal/kos Synétairismos.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Le taureau suit la musique. Le pauvre, même si toute la fête est autour de lui, il n’a aucun plaisir à être ainsi promené, avec son collier de fleurs et ses sabots peints en argent, comme du vernis à ongles. Et tout cela pour être sacrifié demain.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Nous avons vu en Sicile, à Palerme, des gens voulant toucher la châsse contenant les ossements de Santa Rosalia lors de la procession en ville, et portant de tout petits bébés pour les mettre, eux aussi, en contact avec la châsse des reliques de la sainte (cf. mon article Guttuso et santa Rosalia. Jeudi 15 juillet 2010). Je ne peux m’empêcher d’y repenser quand je vois que les parents hissent leurs enfants, pour quelques secondes, sur le dos du taureau, et que même des adultes ont des gestes qui semblent liés à une croyance, comme cette femme sur la première de ces photos, qui tend la main non pour caresser cette pauvre bête dont on pourrait supposer qu’elle a pitié, mais seulement pour en toucher le poil. Je n’ai pas osé, voyant cela, aller interviewer les gens pour savoir s’ils pensaient que saint Charalambos allait exaucer leurs vœux, ou je ne sais quoi d’autre ils attendaient de leurs gestes. Peut-être après tout n’y voient-ils qu’une coutume dont l’origine s’est perdue dans la nuit des temps, comme on peut, sans aucune croyance derrière cette tradition, faire des crêpes à la Chandeleur ou tirer les Rois le 6 janvier. D’ailleurs, depuis quelques années, les boulangers et les supermarchés vendent des galettes avec des fèves depuis la fin novembre jusqu’au mois de février, ce qui veut bien dire qu’il n’y a plus aucun lien entre cette galette et l’Épiphanie et la visite des Mages à Jésus.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Une fois finie la procession, l’orchestre qui l’a précédée va continuer à jouer, mais maintenant sur cette estrade, pour les gens qui passent par là, au bout de la rue principale. Je regarde les informations stockées avec les photos. La procession a eu lieu entre 12h et 13h. Ces deux photos-ci, les musiciens commençant à jouer assis, je les ai prises toutes les deux à 13h02, à 24 secondes d’intervalle.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Il est 13h06. Maintenant, le taureau va retourner se reposer pour son dernier jour de vie. On l’embarque dans une bétaillère. Je regarde le nom du propriétaire du camion, peint sur la portière: Antoine Tsakiris. Puis je me reporte la liste des donateurs: je ne l’y trouve pas. Sa contribution à lui, c’est le travail du transport, c’est le gazole du camion.

 

DEUXIÈME JOUR, 5 JUILLET

 

Deux temps, deux lieux. La première partie de la journée se déroule en ville, à Agia Paraskevi. C’est un défilé, plus ou moins ordonné, de chevaux avec leurs cavaliers.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

En voilà quelques exemples. La jeunesse de cette fillette de ma première photo, et surtout de ce petit garçon sur son poney sur la seconde photo et de cette petite fille sur la troisième, suivie d’une jeune fille qui est très nettement leur aînée, témoignent de l’hétérogénéité des participants.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Comme il se doit, la partie religieuse ne peut qu'être présente. Pendant tout le temps de la présentation, cette cavalière portera l’icône de saint Charalambos.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

La plupart des cavaliers font se cabrer leurs chevaux, comme celui-ci pour la photo. Ce n’est pas du tout ce que les cavaliers, ceux du Cadre Noir de Saumur par exemple, appellent “courbette”, c’est un exercice qui ne recherche aucun style, et plus les chevaux donnent l’impression d’être fous, plus leurs cavaliers sont satisfaits. Il paraît –mais cela je n’ai pas pu le vérifier– que certains cavaliers, pour que leurs chevaux soient agressifs et se cabrent en donnant l’impression de ne pas être contrôlables (et ce n’est pas toujours une impression) leur font avaler une bouteille d’alcool fort, whisky, ouzo ou autre. S’amuser à enivrer un animal, à supposer que ce soit plus qu’une simple rumeur, quelle absurdité!

 

Je cesserai là la présentation de mes photos de cette première partie, parce qu’elles sont un peu répétitives. Déplaçons-nous, rendons-nous dans la montagne, à une grosse douzaine de kilomètres à l’est du côté de Nees Kydonies, par une petite route non revêtue. Là se déroule la seconde partie de la journée, la plus longue et la plus importante. Comme l’endroit est un peu difficile à trouver, pour qui désirerait s’y rendre j’en ai relevé les coordonnées géographiques pour le GPS:

N 39° 13’ 04” / E 26° 24’ 00”

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Voilà, nous sommes arrivés. C’est près de cette fontaine du Centaure, que sa plaque date de 2010, que va avoir lieu la cérémonie centrale, celle qui justifie le titre de “Tavros”, car ce n’est pas ce défilé dans la rue principale d’Agia Paraskevi qui le justifie.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Dans mon précédent article, Lesbos 26, j’ai parlé de l’Australienne Betty Roland et de son livre Lesbos, The Pagan Island, publié en 1963. Elle écrit au sujet de l’endroit où nous sommes et de l’église de mes photos, qui est consacrée à saint Charalambos:

 

“L’église elle-même, guère plus qu’une chapelle, est coincée entre deux hautes roches tout au sommet de la montagne, au-dessus d’une pinède et d’une agréable pente herbue. Là, le jour de la Pentecôte, les gens de l’île se réunissent par centaines pour rendre hommage à son saint patron et célébrer l’antique rite des chevaux et des taureaux […]”. Les chevaux arrivent: “Les cavaliers s’arrêtent pour avaler un verre de vin, puis ils le jettent à terre et montent les marches taillées à même la roche jusqu’à ce qu’ils atteignent l’église. Là un prêtre les attendait, barbu, dans sa robe noire, un acolyte près de lui et il bénit tout à la fois cheval et cavalier. Une main levée, une prière grecque retentissante, le signe de la Croix sur le front de l’homme et de l’animal, ensuite une poignée de pièces de monnaie lancées dans le plateau tenu par l’acolyte, et la paire a redescendu les marches de l’autre côté de l’église […]”.

 

Mes photos montrent une pente avec deux ou trois petites marches seulement sur le côté gauche de la façade, et les marches d’un escalier sur la même façade, mais du côté droit de la porte. Je pense donc qu’elle veut dire que les chevaux ont gravi les marches du côté droit (même si, du moins en 2014, elles ne sont plus taillées dans le roc), et qu’ils sont redescendus par le côté gauche.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

En effet, l’autre côté de l’église, cela ne peut pas être la façade arrière, car il est déjà difficile à un cheval d’y accéder, mais en outre il n’y a plus de chemin ni d’escalier pour descendre, comme on le voit sur cette photo.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Il y a deux côtés, donc, avec chacun un accès à une pièce séparée. Sur la façade du devant, cette salle est une sorte de narthex, un accès à l’église elle-même. Quand Betty Roland dit qu’elle n’est guère plus qu’une chapelle, on constate qu’elle n’exagère pas. Quant à l’iconostase, ce n’est guère plus qu’une simple cloison de bois. Certes il y a quand même quelques icônes, elles font partie du culte, mais seule celle de saint Charalambos est de grande taille et ornée de rideaux.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Le toit de l’édicule accolé est plat, et à partir de la roche on en est suffisamment près pour pouvoir y grimper, ce qui donne une vue sur le clocher. Sur le fronton, il est bien sûr impossible de lire ce qui est inscrit dans ce carré dans le ciment, mais sur ma photo originale on peut voir, avec le nom des donateurs, la date de 1937. Par ailleurs, l’extrémité du petit bâtiment est troglodyte, il est en partie taillé dans la montagne. Dans cet espace qui constitue une petite chapelle annexe, l’ambiance est encore plus dépouillée, encore plus austère.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Et quand Betty Roland dit que l’église est coincée entre deux roches, cette partie troglodyte attenante à l’église en est la preuve. Mais comme le montre cette photo, la végétation parvient à se nicher dans la moindre anfractuosité et je ne doute pas que lorsque cet arbre grandira, c’est la roche qui éclatera et le tronc qui grossira.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

De nouveau je vais laisser la parole à Betty Roland pour les événements suivants (en cette année 1963, il y avait deux taureaux, non un seul comme aujourd’hui):

 

“Les gens se sont mis en procession et ont suivi [les taureaux] en montant les marches vers l’église. Là le prêtre les attendait, maintenant habillé de ses plus riches vêtements, préparés pour l’apogée de la journée. Les yeux calmes, sans inquiétude, les taureaux se tenaient tranquillement pendant qu’on les bénissait au son de voix qui chantaient et du tintement de minuscules cloches tandis que les encensoirs qui se balançaient répandaient des nuages d’encens. Ensuite, tandis que l’obscurité tombait sur la montagne, on les reconduisit à la pinède où on les sacrifia en présence des spectateurs silencieux”.

 

Si je n’ai pas montré des images de toutes ces cérémonies religieuses et bénédictions, c’est parce que, volontairement, nous sommes arrivés plus tard. Le sacrifice du taureau selon les rites antiques, c’est trop sanglant, trop cruel, ni Natacha ni moi ne souhaitions y assister. Néanmoins, parce que nous sommes arrivés au début du travail des bouchers, j’ai pris quelques photos de la suite.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Une fois l’animal vidé, il est découpé en grands quartiers sur place, puis les bouchers, dans la cuisine construite dans la nature, découpent la viande telle qu’elle sera ensuite traitée par les cuisiniers.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Car dans cet endroit perdu dans la pinède de la montagne, il y a à la fois une église et une cuisine! Et rien de plus. Déjà, avant que le taureau soit sacrifié comme on le faisait deux mille ans plus tôt sur l’autel de Zeus ou sur celui d’Artémis, on se préparait à en cuire les viandes qui devaient être mangées par les fidèles. Quand, à l’époque romaine, le christianisme a commencé à se répandre et que l’empereur divinisé à craint que le culte d’un dieu unique ne nuise à son pouvoir politique, les chrétiens ont été pourchassés et c’était souvent lorsqu’ils refusaient de manger des viandes d’animaux sacrifiés à un dieu païen qu’ils étaient démasqués. Nous voyons ici d’immenses bassines où ont été gardés les oignons épluchés, et sur des fourneaux au feu de bois les marmites mijotent le repas de la fête du “Tavros”.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Comme les chrétiens des premiers siècles, nous ne souhaitons pas prendre part au dîner dans la montagne. Si j’étais né à la campagne, je trouverais normal de manger la chair d’un animal que j’ai vu vivant quelques heures auparavant, et je suis conscient qu’il est un peu hypocrite de ma part de ne pas être végétarien, pour la seule raison que je n’ai pas vu vivantes les viandes que je mange, mais c’est ainsi. Ce pauvre taureau que l’on a mené par les rues tout orné de son collier de fleurs, je viens d’en voir la tête coupée, gisant dans son sang sur la dalle de ciment, alors ciao! La photo ci-dessus, prise lors de notre arrivée sur les lieux quand la foule n’était pas encore là, montre un abri pour l’une des tables autour desquelles s’assiéront les convives. Nous, nous redescendons en ville.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Tout le monde n’est pas monté dans la montagne, loin de là. Il y a des cavaliers qui, en ville, continuent de faire se cabrer leurs chevaux, ou d’autres qui rentrent chez eux, comme celui de ma photo, qui tente de calmer son cheval fou. Ivre? Drogué?

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Et parmi tous ces gens qui ne sont pas montés, il y en a beaucoup qui ne considèrent pas pour autant que la fête est terminée. Les terrasses des tavernes accueillent nombre de convives, on entend de la musique, des rires, des conversations. La fête bat son plein et va durer tard dans la nuit.

 

TROISIÈME JOUR, 6 JUILLET

 

Pour la troisième journée de cette grande fête, nous sommes à Agia Paraskevi, dans le camp militaire ouvert pour l’occasion. Il va y avoir des compétitions équestres.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Évidemment, on ne peut manquer au rituel. La fête va commencer avec l’arrivée de la bannière et du drapeau, qui honorent et introduisent l’icône de saint Charalambos portée, comme hier matin, par la même cavalière. Le saint patron de la ville et de la fête est arrivé, on peut commencer.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Avouons-le tout de suite: je n’ai pas bien compris, ou pas compris du tout, ce que les candidats étaient censés faire. Pas de course, certains se contentaient d’avancer, comme cet enfant (que nous avons vu en ville, j’ai publié plus haut sa photo), ou comme cet homme qui avançait calmement au pas, et laisse son cheval se mettre en travers du chemin, sans paraître s’en formaliser. Près de moi, il y avait deux jeunes filles d’Agia Paraskevi, qui viennent voir ces compétitions chaque année, m’ont-elles dit quand je me suis permis de m’adresser à elles, mais elles n’ont pas su m’expliquer ce qu’il s’agissait de faire. Elles pensent que les cavaliers doivent montrer “ce qu’ils savent faire avec leurs chevaux”. Explication très vague!

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Pour d’autres, ils font se cabrer leur cheval face à la foule, au risque qu’un spectateur ne reçoive un sabot en plein visage; un cheval est venu frapper de son sabot le muret sur lequel j’étais assis, et je n’ai eu que le temps de me jeter en arrière quand je l’ai vu se dresser face à moi, inutile de dire que je n’ai pas eu le temps de prendre la photo! Ainsi, certains chevaux se cabrent sur commande de leur cavalier, qui est même parfois obligé d’insister sans obtenir grand-chose, et d’autres chevaux ont un comportement fou et débridé, laissant penser que ce que plusieurs personnes nous ont dit au sujet de l’alcool et de la drogue administrés aux animaux est sans doute une triste réalité.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Et encore d’autres candidats. Cet homme, sur ma première photo ci-dessus, ne me donne nullement l’impression de réaliser des exploits remarquables, son cheval avance à allure raisonnable, ne fait rien d’extraordinaire, et pourtant nous allons le voir, à la fin, recevant une coupe. Tout au contraire, le cavalier de la deuxième photo, sur son cheval au grand trot, se déplace à toute allure, mais… sa tenue à cheval n’est pas de la plus grande élégance.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Au bout de la piste, était dressée une tribune d’honneur, où siégeaient les personnalités. Je n’ai pas voulu importuner mes (charmantes) voisines en leur demandant de me dire qui est qui, de peur qu’elles se demandent ce que leur veut ce vieux cochon de Français. Mais à défaut de renseignement, je vois que, bien sûr, le prêtre de la paroisse est là. D’une part, c’est une personnalité importante dans cette Grèce orthodoxe, et d’autre part il s’agit de la célébration du saint local, l’absence d’un membre du clergé serait surprenante.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Au premier rang de cette tribune, c’est la table du jury. Le président du jury tient le micro pour annoncer les résultats. Je remarque près de lui la table sur laquelle ont été placées les coupes qui vont être remises, et… un rafraîchissement pour ces dignitaires. Oh, oh! Est-ce de l’ouzo? Du raki? Non, non, c’est très raisonnablement une bouteille de Fanta à l’orange. À consommer sans modération (enfin si, avec un peu de modération, c’est riche en sucre. Mais cela n’empêche pas de conduire).

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Le jury a délibéré, il a nommé les vainqueurs, à présent chacun d’eux est appelé pour recevoir son prix. Le cheval est gratifié d’un collier de feuillage, c’est le laurier des vainqueurs antiques, les cavaliers reçoivent leurs coupes. Lors d’un concours hippique, le vainqueur s’avançant cigarette à la bouche comme sur ma première photo ferait scandale, mais en Grèce, on fume tellement que cela ne choque personne. Tout à l’heure, j’ai parlé de ce cavalier qui, à mes yeux, ne faisait rien de très remarquable, eh bien le voici, son cheval a reçu son collier, lui tient sa coupe dans la main gauche et, cette coupe lui ayant été remise par le pope du village, il lui baise respectueusement la main. Et nous voyons ensuite parmi les lauréats un petit garçon et une jeune fille. Comme je ne sais pas quels ont été leurs mérites, je ne vais pas montrer toutes mes photos des nombreux candidats récompensés.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014
Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Et voilà, tout est terminé. La caserne va être rendue à l’armée, et chacun rentre chez soi, les uns à cheval, les autres à pied. Je regarde dans les “propriétés” de ma dernière photo: elle a été prise à 20h43. Hé oui, la journée est finie. Je pense que, ce soir encore, les tavernes fermeront tard, mais nous, nous regagnons à pied le centre-ville pour récupérer notre petite voiture de location. Nous allons rentrer dans notre studio de Methymna.

Lesbos 27 : Le “Tavros” d’Agia Paraskevi. Les 4, 5 et 6 juillet 2014

Ce soir en rentrant, je remarque en travers de la route, à la sortie d’Agia Paraskevi, ce grand calicot. Je m’arrête pour le prendre en photo, parce qu’il est le symbole de tout ce que nous venons de voir lors de ces trois journées. Il est 21h14.

 

Le calicot dit: «La Corporation agricole d’Agia Paraskevi de Lesbos, “la Proodos” [=le Progrès], vous souhaite la bienvenue à la grande fête du “Tavros” en l’honneur de saint Charalambos».

 

Après cette fête, nous sommes encore restés quelques jours à Lesbos. C’est ensuite que nous sommes allés à l’église du Taxiarque de Troulloti (le 7 juillet), que nous avons visité le kastro de Methymna (le 8), que nous avons visité l’usine d’ouzo de Plomari (le 11), que nous avons vu l’aqueduc de Moria (le 12), entre autres, qui ont fait l’objet d’articles préalablement publiés. Mais c’était sur cette curieuse célébration pagano-chrétienne qui m’a fait une si forte impression, que je voulais terminer la série de mes articles sur Lesbos. Maintenant, je vais passer aux articles sur l’île de Chios.

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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 23:55
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014

Nous voici, pour cet avant-dernier article sur Lesbos, au cœur de l’île, à Agia Paraskevi. Nous sommes déjà venus dans cette ville pour en visiter le grand et intéressant musée de l’industrie de l’huile d’olive (mon article Lesbos 19), et nous y reviendrons pour cette extraordinaire fête pagano-chrétienne du “Tavros” dans mon dernier article sur Lesbos avant de quitter l’île: Lesbos 27.

Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014

Nous nous étions rendus à l’église du Taxiarque, perdue dans la nature du côté de Napi, pas bien loin d’Agia Paraskevi, pour voir les originaux chapiteaux éoliens qui sont le propre de cette île, et dont j’ai rendu compte dans mon article Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Mais ici, devant la mairie, on peut aussi en voir deux encadrant l’allée menant de la grille à la porte, qui, je crois, proviennent du site d’Arisvi, cette ville qui a été une cité indépendante dans l’antiquité, jusqu’à ce que Methymna l’investisse et en fasse l’une de ses dépendances.

Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014

Nous avons visité à Plomari une fabrique d’ouzo (mon article Lesbos 21), cette boisson anisée bien connue à l’apéritif. Mais l’ouzo Barbayannis a beau être l’un des plus célèbres, cela n'exclut pas que d’autres fabriques aient existé et existent encore ailleurs en Grèce, et particulièrement à Lesbos. Ici, nous voyons les établissements Kronos, qui se vantent d’exister depuis 1945. Sur l’angle du bâtiment que nous voyons et qui est l’ancienne fabrique, aujourd’hui désaffectée et transportée dans des locaux plus modernes, au-dessus de la porte le panneau de la fabrique a été disposé de façon à ne pas cacher la petite plaque de marbre blanc indiquant la date de construction, le premier juin 1922. Et conscients de la spécificité lesbienne des chapiteaux éoliens, les créateurs de la marque, dont le nom évoque le Temps, les avaient choisis comme emblème. Sur l’enseigne lumineuse moderne, il semble bien que l’on ait été beaucoup moins sensible à la valeur de l’héritage culturel.

Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014

Voilà un bar dont les murs sont joliment décorés de fresques dues à un artiste local. Ou ce sont plutôt des tableaux, puisque non peints sur les murs, mais encadrés et accrochés. C’est bien en peignant gratuitement (ou en échange d’un repas, voire d’un simple apéritif) sur les murs de tavernes de Mytilène que le grand peintre Théophilos a été remarqué par Tériade et est devenu célèbre. Mais ici ces tableaux ne sont pas de lui parce que ce n’est pas son style, et le premier d’entre eux n’est même pas signé.

Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014

Puisque je montre quelques images typiques de la ville, voici une vieille porte. Je ne sais pas pourquoi, mais j’aime bien les vieilles portes… Que l’on ne s’y trompe pas, cependant: je ne veux nullement dire que la ville est décrépite, mais à quoi bon montrer des bâtiments modernes en bon état, puisque l’on peut en voir partout? De plus, je dois préciser que le petit écriteau blanc sur la porte, illisible dans cet état de ma photo, mais plus visible sur la photo originale non réduite, dit Μην πέτατε σκούπιδια εδώ. Ευχαριστούμε, ce qui veut dire Ne jetez pas d’ordures ici. Nous vous remercions.

Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014

Notre petit tour de la ville passe bien évidemment par sa grande église consacrée au Taxiarque (archange) saint Michel. Sa représentation en bas-relief figure sur la plaque de marbre de ma quatrième photo, située en haut de la façade latérale de l’église (ma deuxième photo).

Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014

En pénétrant sous la galerie qui court sur le flanc de l’église, comme nous l’avons vu précédemment, on n’a plus du tout cette impression d’austérité que donne ce grand mur avec ses fenêtres grillagées. Sur la première de ces photos, on entrevoit au-dessus du portail le sujet de ma seconde photo. Sous la date, 1862, flotte une bannière qui, au-dessus du personnage de gauche, dit Ο:ΑΡ:ΜΙ: (ce qui signifie l’archange Michel), et au-dessus du personnage de droite dit Ο:ΑΡ:ΓΑ: (ce qui signifie l’archange Gabriel). Ce sont donc ceux que l’on appelle les Taxiarques, les deux grands archanges.

 

Mes deux autres photos montrent des détails du pavement, que d’ailleurs on voit un peu sur ma première photo. Tout cela est très soigné.

Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014

Parce qu’à l’extérieur de l’église j’ai eu le regard accroché par tout un tas de petits détails, alors que l’intérieur, pour beau qu’il soit, ne m’a pas semblé particulièrement original, je préfère m’attarder encore un peu devant ces chapiteaux de colonnes de l’escalier extérieur, ces anges à la trompette (j’emploie le pluriel parce qu’avec un autre, symétrique, ils encadrent une porte), cette colombe qui, je suppose, représente le Saint Esprit, et puis ces deux visages sculptés en bas-relief dans la pierre.

Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014
Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014

Je me décide quand même à entrer. “L’intérieur, pour beau qu’il soit”, disais-je, et il est vrai que cette chaire décorée, perchée tout là-haut à droite, ces grands lustres, tout cet or, cela fait de l’effet, mais je n’ai ressenti ni la piété inspirée par des icônes qui ont vu défiler des milliers de fidèles venus y poser les lèvres, , ni la ferveur que suscite une relique miraculeuse, ni œuvre d’art de grande qualité, icône, fresque, tableau, sculpture du bois ou du marbre de l’iconostase, etc.

Lesbos 26 : Agia Paraskevi. Juin et juillet 2014

Alors avant de ressortir, je me limiterai à montrer un tableau. On aurait aisément identifié le sujet, même sans la légende peinte en haut: “Le Christ parlant à la Samaritaine”. Et comme la tradition orthodoxe révère une agia Fotini (sainte Photine) considérée comme la Samaritaine, qui est la patronne de nombreuses églises partout en Grèce, on comprend pourquoi ce sujet est fréquent. Cela dit, …désolé pour cette lampe en premier plan, elle est si proche du tableau qu’il m’a été impossible de l’éviter.

 

Comme je le disais au début, pour mon prochain article nous resterons à Agia Paraskevi pour une fête qui s’étalera sur trois jours.

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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 23:55
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Chacun sait tout ce qu’a apporté la Grèce antique à nos civilisations occidentales dans la plupart des domaines, chacun sait quelle a été sa richesse culturelle, et en particulier dans le domaine de la littérature. Nous sommes à Lesbos et cette île, même si c’est la troisième de Grèce par sa superficie avec ses 1633 kilomètres carrés et ses soixante-dix kilomètres sur quarante-cinq (à titre de comparaison, le département de l’Essonne fait 1804 kilomètres carrés), n’est tout de même pas immense, avec une population de moins de quatre-vingt-sept mille habitants (la seule ville de Poitiers en compte plus de quatre-vingt-dix mille sans compter ses banlieues), et pourtant dès l’antiquité elle a donné naissance à Sappho, Arion, Alcée, Anacréon, Leschès de Pyrrha, les philosophes Théophraste et Hermarque de Mytilène… Mais Lesbos ne s’est pas reposée sur ses lauriers antiques, et elle a produit, à l’époque contemporaine, de grands écrivains. Ce sera le sujet de mon présent article.

 

Oh, certes, leur notoriété chez nous pâtit un peu du manque de ressources du pays pour les faire connaître et traduire. Un auteur anglophone est compris dans le Royaume-Uni et en Irlande, aux États-Unis et au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, et dans bien des pays où l’anglais est langue seconde ou langue enseignée. Un auteur français est compris en France, une part de Belgique, une part de Suisse, une part de Canada, dans l’État de Louisiane, dans beaucoup d’anciennes colonies, et la langue française est largement enseignée à l’étranger. Un auteur espagnol est compris en Espagne et dans toute l’Amérique Centrale, toute l’Amérique du Sud sauf le Brésil. Et même le portugais, est ainsi parlé par un tiers de l’Amérique Latine et dans les anciennes colonies du Portugal. Mais le grec… En outre, préoccupé par la rentabilité, le Gouvernement grec pense que le tourisme lui procurera plus de rentrées d’argent que la littérature et la culture en général. Dans les stations de métro d’Athènes, des écrans passent en boucle des films. On y voit très brièvement le musée national archéologique d’Athènes, le théâtre d’Épidaure, et longuement, très longuement, la mer bleue, des touristes en maillot de bain se dorant au soleil, ou assis à une terrasse de taverne dégustant du poisson grillé. La Grèce, ce sont les vacances, ce n’est pas une culture plusieurs fois millénaire et qui se prolonge jusqu’à nos jours. Et c’est bien dommage, car en tant qu’ancien professeur de Lettres je peux dire que le pays a produit de très grands écrivains, célèbres en Grèce, et beaucoup trop peu connus en France.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Je vais évoquer ici, pour Methymna Elias Venezis, pour Efthalou Argyris Eftaliotis, et pour Sykaminia Stratis Myrivilis. Mais la ville de Methymna possède une grande bibliothèque bien fournie et tenue par un bibliothécaire très sympathique, et c’est par elle que je vais commencer. Le cachet ci-dessus figure sur un livre qui porte par ailleurs un tampon d’acquisition “Confrérie Etvan Saratou 1883” et qui, puisque le tampon de ma photo dit “Bibliothèque municipale de Methymna, Royaume de Grèce”, a rejoint ces rayonnages après le rattachement de Lesbos à la Grèce en 1912 et avant l’abolition de la monarchie en 1974.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Fière de ses grands hommes, la bibliothèque a encadré et fixé au mur des représentations d’Elias Venezis (ma première photo), d’Argyris Eftaliotis (ma seconde photo) et de Stratis Myrivilis (ma troisième photo).

 

Sous la première, il est indiqué que Venezis est né à “Kydonies d’Asie Mineure 1904” et qu’il est mort à “Efthalou 1973”; sous la seconde, qu’Eftaliotis est né “à Molyvos de Mytilène 1849” et mort à “Antipolis de France 1923” (de même que les Grecs appellent notre pays Gallia, la Gaule, de même ils ont conservé le nom d’Antipolis, “la Ville-d’en-face”, qui en français a évolué phonétiquement en Antibes); et sous la troisième, que Myrivilis est né à “Skamia de Lesbos 1892” et mort à “Athènes 1969”. Dans mon article Lesbos 22, j’écrivais “Sykaminia, qui est aussi parfois appelée Sykamia, ou Sykamnia, ou Skamia…”.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Parce que je ne peux pas, ici dans cette bibliothèque, montrer des livres de tous les auteurs, je vais prendre Myrivilis pour exemple. Ci-dessus, deux de ses livres sur les rayonnages, puis la page de titre de son roman La Vie dans la tombe, et enfin ses lunettes, comme un élément de musée à sa mémoire.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Lesbos a été prise et libérée de l’Empire ottoman le 8 novembre 1912 par l’amiral Kountouriotis, mais la bibliothèque possède le document ci-dessus, dont la légende dit “Demande de libération de Molyvos des Turcs et rattachement à la Grèce (église Saint Pantéléimon de Methymna, 3 janvier 1913)”. Ce qui signifie que les Turcs occupant Methymna (qui s’appelait encore Molyvos), n’ont toujours pas libéré la ville deux mois après la prise militaire de l’île. Ce ne sera qu’en 1915 que l’île sera officiellement rattachée à la Grèce.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

La collection d’un magazine intitulé Homère a été reliée cuir et conservée dans cette bibliothèque. Les dos que nous voyons sur ma photo portent les numéros 44 et 45, c’est une grande collection. La page que j’ai photographiée porte sur Smyrne en 1876. On sait quel a été le rôle de Smyrne, aujourd’hui Izmir, dans les événements qui ont suivi la défaite de l’Empire ottoman lors de la Première Guerre Mondiale, ainsi que sa reprise en main par Mustapha Kemal pacha, futur Atatürk. Ce qui concerne Smyrne avant ces événements dramatiques est donc de tout premier intérêt.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Et avant de quitter les auteurs grecs de cette bibliothèque que nous avons beaucoup fréquentée, j’ajoute encore deux gravures tirées de cette revue Homère, avant de dire quelques mots d’un auteur étranger.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Betty Roland est australienne. Cet écrivain a passé plusieurs mois dans l’île de Lesbos et a publié en 1963 Lesbos, the Pagan Island. C’est à la bibliothèque de Methymna que j’ai découvert ce livre, et que j’ai, aussi, découvert l’existence de cet auteur. Elle a publié plusieurs livres, semble avoir eu un certain succès, mais curieusement Wikipédia l’ignore. La seule Betty Roland que l’encyclopédie en ligne connaisse est une actrice, et la page d’homonymies cite de très nombreux Roland… et pas elle. Comme quoi on peut être anglophone et oubliée hors de son pays. Je l’ai, depuis, trouvée au répertoire de plusieurs bibliothèques en France, mais elle n’a jamais été traduite en français. Sans trahir les droits de l’auteur ni ceux de l’éditeur, mais lui faisant plutôt un peu de publicité désintéressée, je vais en traduire “de courts extraits” comme y autorise la loi sur la propriété intellectuelle:

 

« Il y avait aussi le problème de la langue. Je ne parlais pas grec, aussi que pouvais-je apprendre sur l’île et sa population si je ne pouvais pas m’entretenir avec eux? Ici, la chance est intervenue. La chance est un élément essentiel dans tout ce que nous faisons, et cette déesse capricieuse m’a souri le matin où je me suis rendue dans l’une des boutiques de l’agora et où j’ai demandé en hésitant un kilo de riz, quelques olives et une boîte d’allumettes. Le beau jeune homme m’a regardée d’un air ébahi, et s’est tourné vers une fille, dans le fond de la boutique. Elle était assise sur un haut tabouret, ses jambes parfaites croisées sous une jupe courte et serrée, s’amusant tranquillement de mon grec de maternelle.

“Peut-être puis-je vous aider. Qu’est-ce que vous désirez?” demanda-t-elle. Sa prononciation était américaine, quoiqu’elle parût grecque.

“Vous parlez anglais? Le Ciel en soit loué! D’où venez-vous?” J’étais immensément soulagée.

“De Boston”, dit-elle. Et c’est ainsi que j’ai rencontré Christina ».

 

Ce petit extrait me plaît, parce qu’il montre le désarroi du visiteur d’un pays étranger dont il ne parle pas la langue, mais aussi les fabuleuses rencontres que l’on peut faire lorsque les autochtones sont ouverts et accueillants. Je reviendrai à cette Betty Roland dans mon dernier article sur l’île, Lesbos 27: Le Tavros d’Agia Paraskevi. Mais cette Betty Roland est aussi à l’origine d’une anecdote que je voudrais raconter: Le matin, nous l’avions passé à la bibliothèque municipale, j’avais découvert ce livre, après en avoir lu quelques chapitres je l’avais passé à Natacha. Au déjeuner, nous en avons discuté entre nous et, n’ayant lu le livre en totalité ni l’un ni l’autre mais ayant constaté l’enthousiasme de l’auteur pour cette île nous nous demandions si elle s’y était installée ou si elle était repartie vivre en Australie. L’après-midi, nous partons nous balader en ville, et quelle n’a pas été notre surprise de tomber en arrêt devant l’enseigne d’un restaurant devant lequel nous étions passés plusieurs fois sans le remarquer: l’enseigne disait “Betty’s Restaurant”. Ah bon? Elle s’est donc installée à Methymna? Le restaurant donne sur une rue piétonne étroite, mais cela ne l’empêche pas de disposer quelques petites tables le long du mur et voilà que sort justement pour le service une dame à qui, sans hésiter, Natacha s’adresse: “Vous connaissez Betty?” – “Oui, oui, je suis Betty!” Nous avons lié conversation. C’est le hasard qui a fait que cette Grecque rencontrée ce jour-là porte ce prénom, mais son nom de famille n’est pas Roland. Elle nous a dit cependant avoir connu cette Betty Roland dans les années 1960 lors de son séjour de quelques semaines à Methymna. Nous avons décidé alors de revenir le soir dîner dans ce restaurant, où de nouveau nous avons eu une petite conversation sympathique et instructive avec la patronne. Et elle a insisté pour nous offrir en entrée des feuilles de vigne farcies. Ah, l’hospitalité légendaire des Grecs!

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Revenons aux trois auteurs grecs majeurs dont j’ai montré la photo tout à l’heure. D’abord Elias Venezis (1904-1973), Venezis étant le nom de plume d’Elias Mellos. Lors de sa naissance et de son enfance, la côte ouest de l’Anatolie appartenait à l’Empire ottoman, mais depuis l’antiquité de nombreux Grecs y vivaient, et dans certaines villes ils étaient même plus nombreux que les Turcs. C’est ainsi que ce Grec est né à Ayvalik, ville située sur la côte d’Asie Mineure juste en face de Lesbos. Plus haut, la gravure que j’ai montrée de lui disait qu’il était né à Kydonies: c’est la même ville, que les Turcs appellent Ayvalik et les Grecs Kydonies, et il est à noter qu’en turc ayva veut dire un coing, tout comme en grec un coing se dit kydoni (κυδώνι). Lors des guerres balkaniques, il arrive souvent que des ressortissants des pays en guerre contre l’Empire ottoman (dont des Grecs) soient massacrés, ce qui incite la famille d’Elias à fuir et à s’installer à Lesbos. Puis la Première Guerre Mondiale entraîne les Alliés à occuper la Turquie vaincue, et la famille Mellos pense que, le calme revenu, elle peut rentrer à Ayvalik. On connaît la suite: malgré l’armistice, la Grèce attaque Smyrne, s’en empare, progresse dans l’intérieur des terres. Mais, avec Mustapha Kemal (le futur Atatürk) les Grecs sont finalement repoussés, et en 1922 Elias est fait prisonnier par les Turcs, et embauché de force dans un “bataillon de travail”, quelque chose comme ce que sera le STO lors de la Seconde Guerre Mondiale. Libéré lorsqu’aux termes du Traité de Lausanne a lieu l’échange de populations, il rejoint sa famille à Lesbos, où il rencontre Myrivilis. Ce n’est pas le lieu pour faire sa biographie détaillée, mais il est, je crois, important de signaler qu’en 1943, lors de l’occupation de la Grèce par l’Allemagne, il est arrêté et condamné à mort pour avoir manifesté pour la liberté, et ce n’est que grâce à une gigantesque mobilisation du monde culturel qu’il sera relâché.

 

Pour illustrer cette biographie, j’ai photographié (ci-dessus) le livre de lui que j’ai dans ma bibliothèque personnelle. Il est édité en France (c’est une traduction de Catherine Grigoriou) chez L’Harmattan.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Au cimetière de Methymna, nous avons trouvé la tombe d’Elias Venezis, sur ma photo c’est la pierre grise, au second plan. Il est mort d’un cancer à Athènes, dit Wikipédia, à Efthalou dit la légende de la gravure que j’ai montrée plus haut, mais il est enterré ici ce qui rend plus plausible la légende de la gravure. Selon ses dernières volontés, sa tombe ne porte pas de nom ni de date, elle porte un seul mot, GALINI (Γαλήνη), qui veut dire Sérénité. C’est le titre de l’un de ses livres (1939), sans doute le plus célèbre.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

C’est tout à fait par hasard que, nous promenant un jour en ville à Methymna, mon regard est tombé sur une plaque partiellement cachée par la végétation débordant du mur à côté. Cette plaque disait “Ici est né Argyris Eftaliotis en 1849”. Ainsi donc, voilà la maison natale d’Eftaliotis.

 

Nous nous sommes rendus à Efthalou, où est enterré Argyris Eftaliotis. En fait, ce ne sont ni son nom, ni son prénom, mais un nom de plume. Il s’appelait Kléanthis Michaïlidis (Κλεάνθης Μιχαηλίδης). Son pseudonyme, il l’a pris du nom de ce village voisin de Methymna. Or j’écris Efthalou avec TH, et Eftaliotis sans H. Pourquoi? Eh bien parce qu’en grec c’est ainsi. Et il y a à cela une explication phonétique. Les anciennes diphtongues AU, EU, OU deviennent, devant une consonne sourde, AF, EF, OF, et devant une consonne sonore AV, EV, OV. Le village s’écrit en grec Ευθαλού (Euthalou) et on le transcrit phonétiquement, Efthalou. Quant à ce θ (th), il se prononce à peu près comme le TH anglais de three, ou teeth. Quant au nom de l’écrivain, c’est différent. Son F, c’est un φ grec qui, à l’origine, était un P aspiré. S’il était suivi d’une autre consonne, l’autre consonne devenait automatiquement aspirée: PH+T devient PHTH. En conséquence de quoi, Αργύρης Εφταλιώτης (Argyris Ephtaliotis) devrait s’écrire (et se prononcer) Ephthaliotis. Mais puisque l’évolution phonétique a fait du P aspiré un simple F, l’aspiration secondaire du T en TH ne se justifie plus.

 

Bon, tout cela pour dire que quand j’écris l’un avec un H et l’autre sans H, ce n’est ni que je commets une faute d’orthographe, ni que je suis inattentif. Me voilà justifié. Ouf!!!

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

En fait de linguistes, en voilà de fameux. La plaque sur la grille exige, dans une syntaxe curieuse, que l’entrée sur le terrain de l’église (Crounds au lieu de Grounds) se fasse en vêtements complets (Glothine censé être Clothing). Espérant que ma tenue fort correcte réponde au “full glothine” réglementaire, je pousse la grille.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Nous voilà dans l’enceinte de ce qui paraît bien être un ancien monastère. Nous nous trouvons entre deux rangées de cellules, avec au centre une chapelle. D’ailleurs, la plaque sur la grille dit ecclésia en grec, church en anglais, le mot cimetière n’apparaît pas. Mais il y a cette table de pique-nique… peut-être pour le partage après les cérémonies.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

La porte de la chapelle est ouverte, nous entrons. C’est une petite église moderne très simple, peu ornée si on la compare à la plupart des lieux de culte orthodoxes, mais bien entretenue. J’ajoute un gros plan de l’une des grandes icônes de l’iconostase, et une autre sous forme de tableau encadré. Toutes deux représentent les saints Côme et Damien, ces frères originaires de Cilicie (région d’Asie Mineure, sur la côte sud, face à l’île de Chypre), qui étaient médecins et soignaient les pauvres gratuitement, d’où leur surnom d’Anargyres (en grec, άργυρος, argyros, signifie l’argent, et donc anargyre signifie sans argent). Saint Côme est le patron des médecins et saint Damien le patron des pharmaciens. Sur l’icône de l’iconostase, on constate qu’une pieuse personne a déposé un bouquet de fleurs dans la main de saint Côme, et non pas entre les deux saints, ce qui veut dire que saint Côme a été invoqué pour une guérison, dans laquelle les médicaments de saint Damien n’ont pas eu de rôle (réduction d’une fracture, par exemple, ou accouchement à risques).

 

Une chose attire mon attention. Dans cette chapelle, ce sont clairement les saints Anargyres qui sont honorés, les “sans argent”, donc. Et ce Kléanthis Michaïlidis prend le nom Eftaliotis de ce village d’Efthalou où il souhaite être enterré, avec le prénom d’Argyris chez les An-argyres

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Nous passons derrière la chapelle et ce bâtiment bas avec sa rangée de portes, et accédons au petit cimetière. La tombe de l’écrivain est surmontée d’un buste sur un haut piédestal. La pierre tombale est gravée: “Ici repose, de retour de l’étranger, Argyris Eftaliotis avec sa femme”. C’est sur la colonne piédestal que sont gravées les dates 1849 – 1924. Je sais, bien sûr, que c’est lui qui est célèbre, c’est lui le grand homme, mais définir “sa femme” par sa situation matrimoniale en relation avec lui, sans nom, sans dates, sans représentation ni rien, c’est montrer du respect pour la célébrité, uniquement la célébrité, non pour l’humain.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

À présent, nous voilà à Sykaminia, ou Skamia, ce village que j’ai déjà évoqué plus haut, et dont j’ai parlé dans mon article Lesbos 22 comme je le disais tout à l’heure. C’est là qu’a vécu Stratis Myrivilis. La plaque fixée sous son buste ainsi que l’article de Wikipédia qui lui est consacré le font naître en 1890, tandis qu’un panneau à l’entrée du village dit 1892. Mais pour tous, la date de son décès est 1969. Son vrai nom est Ευστράτιος Σταματόπουλος (Efstrátios Stamatópoulos), et si j’en crois le panneau qui le rajeunit de deux ans, il aurait choisi son pseudonyme en déformant le nom du sommet du mont Lepetymnos: “from a twist on the name of a peak of Lepetymnos (Merovigli>Myrivili)”. Mais sur ma carte, le sommet (968 mètres) est nommé Βίγλα (Vigla), et je ne vois aucun autre sommet au nom approchant. Selon mon petit dictionnaire, le mot μύρο veut dire huile aromatique, et je verrais mieux Myro-Viglas (huile aromatique du Vigla) devenir Myrivilis.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
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Ce terrain avec des filets de basket-ball (l’un à l’extrémité gauche de ma photo, l’autre sous l’arbre à droite) ressemble bien à une cour de récréation. Et c’en est une en effet, car le bâtiment est celui de l’école primaire du village. Ou du moins le premier étage, car le rez-de-chaussée a été transformé en musée “λαογραφικός, laographique”. Ici ou là, je vois ce mot traduit par “musée folklorique” ou, ce qui est déjà mieux, “musée du folklore”. Mais je ne suis pas d’accord, parce que les musées ainsi appelés en grec ont tous les attributs de ce que nous appelons les “arts et traditions populaires”, et d’ailleurs le mot laos, en grec, signifie le peuple. Et cela, nous allons le constater en le visitant. Mais c’est aussi un musée consacré en partie au grand homme local, à Stratis Myrivilis.

 

La plaque ajoute le nom de l’Association de femmes “Sainte Photine”, car c’est cette association qui a fourni les dons permettant au musée de constituer ses collections concernant la vie locale dans le passé. Quant à cette sainte Photine, dont le nom signifie Claire (mais qui n’a rien à voir avec sainte Claire d’Assise, disciple de saint François), c’est, selon l’Église Orthodoxe, la Samaritaine de l’évangile qui, après la mort du Christ, se serait rendue dans ce qui est aujourd’hui la Tunisie.

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Myrivilis –je devrais plutôt dire Stamatopoulos, car il ne s’agit pas de l’écrivain mais du citoyen– a été volontaire pour servir sous les drapeaux lors des deux guerres balkaniques puis lors de la Première Guerre Mondiale dans l’armée que Venizelos a engagée en rupture avec le gouvernement d’Athènes et le roi, et enfin lors de la guerre gréco-turque lorsque le futur Atatürk a reconquis les terres que les Grecs s’étaient appropriées en Anatolie après l’armistice de la Première Guerre Mondiale. Puis, lors de la Seconde Guerre Mondiale, il n’a pas été mobilisé, mais il est entré dans la résistance contre l’occupant fasciste (Italie) et nazi (Allemagne). Sur cette photo où nous le voyons en tenue militaire mais qui est dépourvue de légende (avec qui est-il photographié? En quelle année?) il est trop jeune pour que ce soit après 1939 (il avait 49 ans) et, semble-t-il, trop vieux pour que ce soit vers 1912 (22 ans). C’est donc probablement durant la Première Guerre Mondiale (25-28 ans) ou durant la guerre gréco-turque, entre 1919 et 1922 (29-32 ans).

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Dans cette pièce, un panonceau nous dit que c’est la chambre de Myrivilis. On voit son petit bureau et sa bibliothèque. Toutefois, moi qui ne suis pas un écrivain, ma bibliothèque recouvre du sol au plafond trois murs complets d’une pièce, aussi ne puis-je imaginer que la bibliothèque d’un grand écrivain comme Myrivilis ne soit pas plus fournie que ce que je vois là. J’ai fait un gros plan sur le bout de l’étagère du haut du meuble de gauche, et j’y vois:

Petit dictionnaire de style (en français, s’il vous plaît!)

Pratique de l’Académie d’Athènes 1960

L’Hellénisme de la Macédoine antique

Annuaire scientifique de l’école philosophique de l’université d’Athènes

La Grèce et le monde

Alexandre le Grand, de Kazantzakis

Mon autobiographie, de Charlie Chaplin

Tous ces livres sont en grec, un seul est en langue étrangère et cette langue c’est le français: quel honneur!

 

Non, je sais bien que ce ne peut être sa bibliothèque. Sans doute, après sa mort, bien des objets, dont des livres, ont dû être éparpillés entre ses héritiers. Peut-être même ont-ils été vendus. Mais alors, que signifie la reconstitution d’une bibliothèque en tout petit format, et avec des titres que Myrivilis n’a peut-être jamais lus?

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

D’autres vues de la chambre de Myrivilis. Si le mobilier est bien authentique (mais je dirai ici la même chose que pour les livres), on voit que son bureau, sa bibliothèque et son lit sont dans la même pièce. Mais dès qu’il a commencé à être connu il est allé vivre à Athènes avec sa femme et ses trois enfants, et il y est resté puisqu’il a été chargé de diverses fonctions, dont celle de directeur des programmes de la radio nationale. Et dans sa bibliothèque de Sykaminia je trouve un livre de 1960, deux livres de 1961… De toutes façons, ce bâtiment n’a jamais abrité de logements privés, on sait que Myrivilis n’y a jamais habité, ceci est une reconstitution, disais-je, mais je pense que, d’une part, il aurait été souhaitable de le dire clairement car certains visiteurs peuvent s’y tromper (je pense aux visites d’élèves!), et d’autre part c’est une reconstitution qui est trop imparfaite pour donner une vraie idée du cadre de vie de notre écrivain.

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Là, en revanche, on peut espérer que ce costume a authentiquement été porté par Myrivilis, car sinon quel serait l’intérêt de montrer un costume? On sait bien qu’il ne se promenait pas nu dans les rues, même sous le chaud soleil grec, même dans ce petit village, et on sait à quoi ressemble un costume d’homme.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
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Dans la grande collection de livres de Myrivilis traduits en nombreuses langues, je n’en prends que quatre, il s’agit de Η Παναγιά η Γοργόνα, en français Notre-Dame de la Sirène. Ici nous voyons ce livre traduit en norvégien et en italien (première photo), ainsi qu’en finnois et en turc (deuxième photo).

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
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Et puis parce que c’est un grand écrivain, sont fixés au mur des cadres contenant ses distinctions. Parmi elles, j’ai ci-dessus choisi une médaille d’or obtenue dans son pays, à Athènes en 1966, et une médaille de vermeil obtenue à Paris la même année, quelques mois plus tôt.

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Passons à la partie musée “laographique”. Et puisque nous sommes dans le bâtiment d’une école, parce que, aussi, j’ai travaillé toute ma vie dans le monde de l’éducation, je commence par la reconstitution d’une salle de classe du passé. Si la carte du monde est en adéquation avec le mobilier, on peut la dater d’après la Seconde Guerre Mondiale. Car d’abord nous avons passé la Révolution russe de 1917, puisque je lis ΕΝΟΣΙΣ ΣΟΒΙΕΤΙΚΩΝ ΣΟΣΙΑΛΙΣΤΙΚΩΝ ΔΗΜΟΚΡΑΤΙΩΝ, Union des Républiques Soviétiques Socialistes (par rapport à la traduction française du nom du pays, les deux adjectifs sont inversés en grec), mais en outre les Pays Baltes sont intégrés dans l’URSS, ainsi que les parties de Biélorussie et d’Ukraine qui, avant la guerre et le pacte Ribbentrop-Molotov, appartenaient à la Pologne. Mais cette carte est incroyablement fausse; en effet, parce que Natacha est de nationalité biélorusse et que, visitant son père et son pays, je suis souvent allé dans ces régions d’Europe, j’ai zoomé sur cette partie. Vilnius, capitale de la Lituanie, est représentée en Biélorussie, et par rapport à Minsk nettement à l’ouest (ce qui est juste) et légèrement plus au sud (ce qui est faux). Car Minsk est à 53°55’ nord et Vilnius 54°41’, soit beaucoup plus au nord.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
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On aperçoit, sur le mur gauche de ma photo de la salle de classe, ces deux cadres représentant des personnages qui doivent faire battre le cœur des patriotes grecs et orthodoxes. En effet, la première photo représente le patriarche de Constantinople Grégoire V qui, en 1821, a été pendu par les Turcs en représailles du soulèvement grec contre l’occupant ottoman, alors que lui-même, pacifiste, désapprouvait ce soulèvement. La seconde photo montre “la Bouboulina”, cette patriote de Spetses qui a mis à la disposition des insurgés une flotte qu’elle finance et commande elle-même (je raconte cela en détail dans mon article Pylos après Nestor. Navarino. Samedi 21 et samedi 28 mai 2011, puis dans un autre article, Spetses. Mercredi 4 avril 2012.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Sur les tables ont été disposés livres et cahiers. On imagine avec quelle gourmandise je me suis jeté à les regarder! Sur ma première photo, on voit une Grammaire de la langue grecque à l’usage des élèves de l’école primaire. Et à côté, un cahier d’élève. En grossissant ma photo originale de bonne définition, j’ai pu déchiffrer ce qui est écrit sur l’étiquette: Τετράδιον της γραμματικής του μαθητού Ιωάννου Ζυβού 1933 (cahier de grammaire de l’élève Jean Zybos 1933).

 

Sur ma seconde photo, je montre à gauche un livre d’histoire ouvert à la page du chapitre Byzance, et pour l’illustrer il y a une image de Sainte-Sophie. À droite, c’est un livre de Problèmes d’arithmétique du primaire.

 

Les livres de ma troisième photo sont des livres de lecture (αναγνωστικό), de cinquième année pour celui de droite, de quatrième année pour celui de gauche, lequel est plus ancien car, avec son N final, il révèle ses références à la langue dite katharevousa, abandonnée dans les écoles en 1982. Comme tout cela est beau et patriotique, ce courageux hoplite grec se jetant au combat, glaive en main et bouclier brandi, ou ces enfants défilant au pas sous la statue équestre d’un empereur byzantin là-haut sur son socle!

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Autre image encadrée, c’est l’épisode de Madame Frosyni, pour évoquer un événement historique, mais surtout pour éveiller chez les élèves le sentiment national. La même gravure figurait dans le musée Ali Pacha, dans l’île de Ioannina et, dans mon article intitulé Ioannina et Ali Pacha. Dimanche 19 décembre 2010, à l’époque j’avais écrit “Madame Frosyni (Euphrosyne en français) était une jeune femme grecque d’une grande beauté. Quoique mariée, elle devint la maîtresse du fils d’Ali Pacha, mais la femme légitime de ce fils ayant découvert cette liaison, ulcérée, elle dénonce cette relation à son beau-père. Soit qu’il ait voulu punir l’adultère et venger sa bru, soit qu’il ait été jaloux, il l’emprisonna, et prit dans l’entourage de la coupable seize autres jeunes Grecques au hasard (dix-sept disent certaines sources), les accusant arbitrairement de même d’adultère. Puis, pieds et poings liés, il fit précipiter Frosyni et ses seize compagnes dans le lac de Ioannina”.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Cette photographie encadrée est intéressante, parce qu’elle nous montre une scène de la vie quotidienne, et en outre elle est datée: 1960. La légende dit “Les femmes du village préparent la fibre pour le tissage”. On ne distingue pas très bien comment elles travaillent, d’autant plus que certaines d’entre elles sont trop préoccupées par le photographe, mais on voit qu’elles se réunissent pour travailler ensemble dans une cour de ferme, on voit aussi que l’une d’entre elles a amené avec elle son petit garçon sur sa bicyclette.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Passons maintenant aux objets du quotidien. Ces plats, ces casseroles, ces récipients, ces deux hachoirs de la première photo, toutes ces lampes de la seconde photo, ce réchaud à pétrole de la troisième photo, ne sont pas des objets collectés par le musée dans divers lieux de Grèce ou d’ailleurs, puisque ce sont les femmes de l’Association Sainte Photine qui en ont fait don. Or sainte Photine est la patronne du village de Sykaminia, et l’église locale lui est dédiée. Ces femmes ont donc apporté ici ce qu’elles ont trouvé dans leur grenier ou au fond de leurs placards, ce sont des objets grecs, plus précisément de Lesbos, et plus précisément encore de Sykaminia. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’ils ont été fabriqués sur place, mais ils ont fait partie de la vie des habitants du village de Sykaminia.

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Ici, c’est toute une pièce du bâtiment qui a été réaménagée comme dans une maison locale d’autrefois. Autrefois… sans précision supplémentaire. Dix-neuvième siècle, cela ne fait pas de doute; mais jusqu’à quand? Peut-être bien assez tard encore dans le vingtième siècle. Le berceau du bébé (seconde photo), on le voit posé au pied du lit des parents. Bien évidemment, il n’y a pas de salle de bains, pas de douche, la toilette se fait dans cette cuvette de porcelaine, et puisqu’il n’y a pas l’eau courante, il n’y a donc ni tuyau, ni robinet, on verse l’eau du pichet. Né à Paris, je n’ai jamais vu cela à la maison, mais dans mon enfance et mon adolescence, à la campagne et même dans certains logements de villes de province, j’ai vu des tables de toilette en bois à dessus de marbre, avec ce genre de cuvette et un broc qui, en général, était assorti, en porcelaine portant le même dessin. Aujourd’hui, je crois que cela n’existe plus que chez les antiquaires…

Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014
Lesbos 25 : l’île et ses écrivains. Juin et juillet 2014

Et pour finir, encore deux objets. Le premier, en faïence jaune, je n’identifie pas bien quel a pu en être l’usage. Peut-être était-il seulement un coffret décoratif, puisque sur le côté droit de l’image j’ai laissé apparaître la croupe d’un éléphant dont le dos est un couvercle et qui semble, par la couleur, être assorti. Quant à ma dernière photo, elle représente un instrument de musique dont j’ignore le nom, mais qui visiblement s’apparente à un accordéon.

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Published by Thierry Jamard
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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 23:55
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Sigri est une petite ville sur la côte, à l’extrême ouest de l’île de Lesbos, que ma carte ci-dessus permet de situer dans l’île, et dont ma photo liée à la vue satellite prise sur Google Earth© donne l’environnement. L’ambiance y est sympathique, on peut aller y faire un tour car la visite de la ville elle-même ne manque pas d’intérêt, mais c’est surtout sa forêt pétrifiée, située au sud-est de la ville, qui justifie la visite. Elle a été incluse par l’UNESCO dans le réseau mondial des géo parcs.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

La visite de la ville ne manque pas d’intérêt, disais-je. Nous allons d’abord nous diriger vers le château, tout au bout de la presqu’île. Cela nous fait traverser ce terrain couvert de chardons ras et tout fleuris.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

La première de ces photos, je l’ai prise du même point de vue que ma photo générale de la ville, tout à l’heure, mais alors que la première était en grand angle 18mm, la seconde est en téléobjectif moyen 90mm. Ensuite, tournant autour du château, j’en donne une vue de l’arrière.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Les abords, au dix-huitième siècle, n’étaient pas encore sécurisés, et les pirates sévissaient encore. Les côtes, sans doute, étaient mieux défendues que quelques siècles auparavant, mais les navires marchands étaient souvent attaqués. C’est pour améliorer la sécurité, de la côte et surtout de la navigation, que Süleyman Pacha (“Pacha” est le titre donné aux gouverneurs de province dans l’Empire ottoman) construit, en 1757, cette forteresse. Prévue pour livrer d’éventuels combats vers l’ouest, la construction ouvre sa porte vers la ville à l’est, moins exposé aux coups de force. Néanmoins cette porte est faite d’un bois épais recouvert d’une tôle de fer.

 

Nous allons visiter ce château. Sites, musées, nous n’économisons pas sur les visites en pagaille. Mais ici, l’entrée est gratuite, par-dessus le marché! Pas d’hésitation, nous y allons.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Et voilà, c’est raté. La maçonnerie est dangereuse, le château est fermé… Aimablement, à l’intention des étrangers, le texte est traduit en anglais (à part la désignation de l’autorité qui a pris la décision, et le numéro du décret). Enfin, anglais, plus ou moins; je ne prétends nullement être un bon angliciste, mais à la place de “temporally”, je préférerais “temporarily”, et pour la maçonnerie je préférerais “masonry” plutôt que “masonary”… (oui, je me montre méchant, c’est parce que je suis fâché de ne pas pouvoir visiter).

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Il y a aussi à Sigri un musée “laografiko”, un musée des arts populaires, mais celui-là si nous ne l’avons pas non plus visité, ce n’est pas parce que nous risquions de recevoir un mur sur la tête, c’est tout simplement parce qu’il était presque 18h quand nous sommes passés devant. Il était fermé depuis trois heures. Sur ma photo, on voit que dans λαογραφικόν μουσεῖον il y a des N à la fin de ces deux mots au neutre, et un accent circonflexe sur l’avant-dernière syllabe du mot musée (cet accent, à cet emplacement, est dit propérispomène), alors qu’aujourd’hui ces mots se termineraient avec le O, et que le seul type d’accent qui existe est l’accent aigu. Preuve que cette inscription a plus de trente ans.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Eh bien ce que nous visiterons, ce sera l’église, qui est consacrée à la Sainte Trinité. Le bâtiment a été construit en 1870, quand l’île était encore ottomane, et c’était une mosquée. Et de même qu’en arrivant au quinzième siècle les Turcs avaient converti les églises chrétiennes en mosquées, de même les Grecs, après le départ des Turcs en 1923, ont fait passer la mosquée au statut d’église chrétienne orthodoxe.

 

De part et d’autre de la fenêtre de ma troisième photo, on lit des sigles dans la pierre. À gauche BBBB dans une croix, j’ai longuement discuté du sens possible de ces lettres dans mon article Lesbos 03 : Le château de Mytilène. En conclusion, j’ai proposé la signification “Croix du Roi des Rois, soutiens le roi (soutiens notre roi)”.

 

Sur le côté droit, je lis ΙΣ Χ Ν Κ. Nulle part je n’ai trouvé une quelconque tentative d’éclaircissement, il me reste à me gratter la tête. Aucun doute pour les trois premières lettres, elles représentent Ιησούς Χριστός (Jésus-Christ). Pour les deux autres lettres, je propose Ναζαρέτ (Nazareth) et Κύριος (Seigneur), soit “Jésus-Christ de Nazareth, [notre] Seigneur”.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Sigri est un port. Dès lors, il n’est pas étonnant de trouver, fixée dans le mur de soutènement du parvis de l’église, cette plaque de marbre représentant une croix dont la base se termine en forme d’ancre de bateau. Sans doute pour demander à Dieu de protéger les marins, ou pour le remercier de n’avoir pas fait naufrage un jour de grande tempête.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

À l’intérieur de l’église, ce sont surtout les fresques qui ont retenu mon attention. Ici, nous voyons la représentation de saint Théophane qui, est-il écrit, a été titulaire du monastère d’Ypsilou. J’avoue que ce Théophane, dit Théophane le Confesseur, m’était inconnu. Voici ce que j’ai trouvé à son sujet: Né en 759 dans une famille aristocratique de Constantinople (son père avait des liens de parenté avec l’empereur Léon l’Isaurien), il s’est retrouvé orphelin de père à l’âge de trois ans. Il va alors être élevé sous la surveillance de l’empereur de l'époque, Constantin Copronyme (joli nom, puisque onoma ou onyma veut-dire nom, et copros, que l’on retrouve dans les insectes coprophages, signifie l’excrément, la bouse, le crottin, la merde, le fumier, bref c’est Constantin-au-Nom-de-Crotte). Sa situation va l’obliger, à l’âge de douze ans, à épouser une enfant de son âge nommée Megalo. Or il avait fait vœu de chasteté, et en accord avec Megalo ils gardèrent tous deux leur pucelage. Quelques années plus tard, le couple s’est séparé et, tandis que Megalo devenait religieuse dans un couvent de Bithynie (province sur la côte nord d’Asie Mineure), Théophane devenait moine et fondait dans une île de la mer de Marmara un monastère où, reclus dans sa cellule, il rédigea une chronique de l’Église chrétienne de l’an 285 à l’an 813. Plus tard, il fonda un autre monastère à Sigriane, en Mysie (province à l’ouest de la Bithynie, sur la mer de Marmara), en un lieu nommé le Grand Champ. Nulle part je n’ai trouvé le moindre commentaire au sujet de ce nom mais je me demande si, parce que, en grec, “grand” se dit “megalos”, ce ne serait pas Théophane qui aurait donné au champ le nom de sa femme, et alors “Megalos Agros” ne se traduirait pas par “le Grand Champ”, mais par “le Champ Megalo”. Il a toujours vénéré les icônes; aussi, lors du second iconoclasme décidé par l’empereur Léon l’Arménien, il va être emprisonné en 1815 et ne sera libéré que deux ans plus tard pour être exilé à Samothrace où, à peine arrivé, il meurt.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Celle qui me plaît beaucoup, c’est cette fresque-ci, où est représentée toute la vie d’un village. Je ne vais pas tout détailler, mais seulement faire quelques gros plans. En haut, est indiquée une légende de cette scène. Je traduis: “Saint Théophane, titulaire du saint monastère d’Ypsilou, dans la grotte de la Révélation dans le Grand Champ (ou dans le Champ Megalo) de Sigriane”.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

D’abord, la figure principale de la fresque: c’est saint Théophane dans sa grotte de la Révélation. Or j’ai lu plusieurs biographies de saint Théophane, et aucune d’entre elles ne dit qu’à un moment de sa vie il s’est retiré dans une grotte. À Sigriane il a créé un monastère, et c’est dans ce monastère qu’il a vécu.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Et ces deux scènes de la vie à la campagne et à la mer. D’abord, ces pêcheurs tirent un filet bien plein de poissons. S’ils évoquent l’épisode de la pêche miraculeuse rapporté par les évangiles, il s’agit ici d’hommes sans auréole de sainteté, Jésus ne figure pas parmi eux, et puis il y a sur la droite de la fresque un village avec un clocher d’église chrétienne. Ce sont des contemporains de saint Théophane. L’autre scène montre un char à bœufs chargé de barriques. Certes, au centre de la fresque on voit un homme avec un petit panier à la main sous un olivier, on peut supposer qu’il récolte des olives pour en faire de l’huile, mais les barriques ressemblent plutôt à des tonneaux de vin quoiqu’aucune vigne ne soit représentée dans le paysage.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Maintenant, nous allons nous préoccuper de cette forêt pétrifiée. Et pour mieux comprendre ce que nous allons voir, nous commençons par le musée. Je lis sur ce panneau que, pour achever le Museum d’Histoire Naturelle de la Forêt Pétrifiée de Lesbos, le budget était de deux millions deux cent un mille vingt-sept Euros, dont soixante-quinze pour cent ont été financés par la Caisse Européenne de Développement Régional. Je calcule: cela fait un million six cent cinquante mille sept cent soixante-dix Euros et vingt-cinq centimes très exactement. Ce n’est pas rien. C’est donc nous, citoyens européens, qui avons payé cela avec nos impôts. Développement régional, musée, culture, je dis bravo. Un grand bravo. Mais considérant que nous sommes tous un peu propriétaires de ce musée, je ne peux admettre que la photo y soit interdite. On y voit, sur ses 1597 mètres carrés, des choses passionnantes, on y lit des dates et autres données scientifiques qu’il est très difficile de se rappeler une heure après. Quant à un an ou deux… Alors que face à une photo de l’objet, les souvenirs reviennent, et si l’on a aussi photographié le panneau explicatif, on ne perd rien de la visite malgré le temps qui passe. Nous avons passé un long moment dans ce musée, nous y avons pris beaucoup d’intérêt, et voilà: je n’en peux rien commenter.

 

Pour inciter mes lecteurs à aller le visiter quand même, je dirai que l’on y trouve de nombreux fossiles de plantes, de feuilles, de graines, toute la paléobotanique. Et aussi les premières traces de vie animale, comme une mâchoire de dinothérium vieille de vingt millions d’années. Il y a aussi nombre d’éléments expliquant l’évolution géologique et géographique de Lesbos, le mouvement des plaques et ses conséquences, le volcanisme de l’île, etc.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Heureusement, sur le terrain du musée, en extérieur, la photo est autorisée. Ici, des éléments pétrifiés ont été apportés, comme ces troncs. Je ne sais pourquoi le très long tronc de ma première photo est découpé en rondins. J’ai du mal à imaginer qu’il a pu éclater ainsi de façon très régulière, beaucoup de mal, aussi, à imaginer que ce sont des hommes, il y a des millions d’années, qui ont été capables de le scier. Ou que d’autres hommes, il y a seulement quelques années, l’aient passé à la tronçonneuse pour l’étudier.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

La forêt n’était pas seulement là où l’on peut la visiter aujourd’hui, dans un espace bien protégé quoique très vaste. Elle s’étendait sur presque toute l’île, et c’est pourquoi d’ailleurs nous en avons vu un tronc en pleine ville de Mytilène le jour où nous sommes arrivés. Et donc, ici près du musée, ces troncs n’ont pas été transportés, mais ils sont restés bien plantés là où ils avaient poussé il y a des millions d’années.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Et de même, c’est en creusant les fondations du musée qu’ont été mises au jour ces racines d’un arbre qui se sont développées en ce lieu il y a vingt millions d’années. Vingt millions! La tête me tourne!

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Quand on s’approche, quand on touche (parce que c’est pétrifié, donc devenu pierre, pas de risque de dégradation en touchant), quand on prend une photo en gros plan, on constate à quel point la pétrification n’a en rien altéré l’apparence de ces écorces. On a réellement l’impression que ces tronçons ont été coupés il y a peu. Hallucinant.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Je disais tout à l’heure que la forêt occupait un espace bien protégé mais très vaste. Oui, très-très vaste. La forêt ne se trouve pas “quelque part sur” mes photos ci-dessus, mais elle constitue l’ensemble du paysage de mes photos. C’est immense. Mais bien sûr, les troncs pétrifiés n’y sont pas aussi serrés que dans une forêt vivante, ils l’étaient sans doute mais beaucoup ont pourri et se sont dissous sans avoir été pétrifiés.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Ici, on peut voir trois troncs conservés assez proches l’un de l’autre. Ou, sur l’autre photo, un tronc qui s’est maintenu à une grande hauteur

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Sur ma seconde photo ci-dessus, le tronc a été retrouvé coupé de ses racines. On voit qu’il a été “recollé” avec du ciment. Mais pour la première des deux photos, je reviens à ce que je constatais pour le très grand tronc couché sur le terrain du musée: il est coupé de façon très nette, très propre, bien à l’horizontale, et j’ai du mal à comprendre par quoi et comment il a été ainsi coupé si ce n’est pas avec des machines modernes.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Ici, j’ai suivi la flèche du panneau indicateur pour découvrir ce géant dont le tronc faisait huit mètres trente de circonférence. Mais lui, visiblement, s’est brisé avant d’être pétrifié, sous l’effet de l’âge, ou d’une tempête, ou d’un tremblement de terre. Mais la cassure est tout à fait naturelle.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Et puis encore d’autres troncs, couchés ceux-là, un long mais qui a perdu son aspect naturel, l’autre plus court, mais qui a l’air d’avoir été coupé hier, avec un éclat de bois à côté de lui. Sur cette aire tellement étendue, je pourrais montrer encore bien d’autres troncs pétrifiés. J’en ai déjà montré beaucoup.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Sur ces photos, les troncs ont des aspects divers. Sur la première, il semble avoir été coupé proprement, au ras du sol ou presque, sur la seconde les racines affleurent, mais sont solidement plantées dans le sol, sur la troisième le tronc a été brisé, mais comme volontairement, comme si l’on avait commencé à le couper, puis que l’on avait forcé pour finaliser le travail.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Ces deux photos pour montrer des détails de la vie de l’arbre. Sur la première, les racines sont apparentes. Auprès du musée, des racines étaient également apparentes, mais parce que les ouvriers creusant pour les fondations du musée les ont mises au jour, tandis qu’ici elles affleurent de façon naturelle. Sur ma seconde photo, on voit un œil de départ de branche, un nœud du bois.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Quelques herbes folles se sont développées à l’intérieur de ce tronc, faisant remarquer qu’il est creux. Cet arbre, de nos jours un garde forestier l’aurait fait couper, parce qu’il était devenu dangereux, risquant de tomber. Si, autrefois, des herbes s’y étaient développées, elles auraient pu tirer leur subsistance de la matière organique de l’arbre mort, mais à présent que le bois est devenu minéral, il faut que le vent ait apporté un peu de terre pour qu’une plante, si pauvre soit-elle, puisse s’y développer.

Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014
Lesbos 24 : Sigri et sa forêt pétrifiée. Juin 2014

Il n’y a rien de commun entre ces deux pétrifications. Dans le premier cas, le bois a gardé son apparence en devenant pierre, on voit l’écorce qui s’est séparée, en-dessous on voit l’aubier, on pourrait presque croire que l’arbre pourrait encore pousser des rejets après avoir été coupé. Dans le second cas au contraire, le bois pétrifié donne l’impression d’avoir été taillé dans le marbre.

 

Je montre des masses de photos qui donnent l’impression que je me répète. Mais quand on est sur place, on a l’étrange impression que ces arbres sont encore faits de bois. On est dans un musée en plein air dont les sujets sont morts il y a vingt millions d’années, mais ils s’insèrent parfaitement et naturellement dans un paysage qui est bien vivant, l’herbe ou la fleurette au pied des arbres devenus pierre est née hier et mourra demain. Et cette impression bizarre, ni mes photos, ni mes explications ne peuvent en rendre compte. Il faut y aller et se promener dans cette nature insolite.

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Published by Thierry Jamard
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30 mai 2017 2 30 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Nous avons déjà vu l’extraordinaire fête du “Tavros” d’Agia Paraskevi (les 4, 5 et 6 juillet), si extraordinaire que je la réserve pour mon vingt-septième et dernier article sur Lesbos. En voyant l’affiche ci-dessus pour un autre “Tavros” beaucoup moins spectaculaire nous avons un peu hésité, mais après tout cela sera pour nous une occasion de voir un village que nous ne connaissons pas encore, Πηγή (Pigi, prononcé Pigui et non Piji) et son voisin Κώμη (Komi).

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Nous sommes arrivés un petit peu en avance. Nous en profitons pour jeter un coup d’œil sur l’église de Pigi.

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Nous sommes habitués à ces églises orthodoxes extrêmement ornées, extrêmement chargées. Mais il faut avouer que l’iconostase de celle-ci fait de l’effet. Les icônes, les sculptures, les dorures, leur abondance ne donne pas ici cet effet de kitsch que l’on rencontre parfois.

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

La voûte de la nef est décorée de peintures modernes. Dans les médaillons sont représentés des saints, sur ma photo je lis saint Simon à gauche et saint André à droite, mais à part cela, les peintures de formes géométriques, le choix des couleurs, me rappellent la décoration de voûtes de… mosquées, comme nous en avons vu à Istanbul.

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Comme toujours, un trône particulièrement orné est prévu pour le métropolite. Et selon mon habitude, je photographie l’un des petits lions qui en bordent les marches. Pour la voûte, je suis allé chercher une comparaison jusqu’en Turquie; cette fois-ci, ,j’irai beaucoup plus loin: ce lion, à la façon dont il montre les dents, évoque pour moi des sculptures chinoises.

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Avant de ressortir de l’église, je m’arrête un instant devant cette chaire dépourvue d’icônes ou de sculptures évoquant les évangélistes ou des scènes de la Bible, mais dont la décoration tient plutôt de formes vaguement végétales.

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Il est temps de nous rendre à Komi, ce village d’où doit partir le taureau (ταύρος, tavros en grec). Ce n’est pas le bout du monde, quelques centaines de mètres, un kilomètre tout au plus. Nous n’en visiterons pas l’église, qui d’ailleurs est fermée.

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Le taureau va être mené en procession de Komi à Pigi. Très fiers de leur mission, des garçons du village sont chargés de porter une bannière représentant un saint que je n’aurais pas reconnu si son nom n’avait pas été écrit près de sa tête, saint Charalambos, et une inscription nous informe sur l’appartenance de cette bannière, elle dit “Association culturelle de Pigi – Komi, la renaissance”. Et d’autres garçons, non moins fiers, portent une icône du même saint Charalambos, car cette fête mêle des réminiscences païennes avec le sacrifice du taureau comme dans l’antiquité, et des rites chrétiens qui requièrent l’office d’un prêtre et l’intercession d’un saint.

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Pour l’occasion (une occasion qui va lui valoir la mort, le pauvre), le taureau est tout orné de colliers de feuillages et de fleurs. Cela aussi, c’est une réminiscence de l’antiquité païenne, puisque l’animal allait être offert à une divinité que l’on voulait honorer. Le tenant par des cordes, des hommes le font avancer, souvent de gré, parfois de force comme sur ma troisième photo.

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Il n’y a pas grand monde à suivre cette procession du malheureux taureau, la population attend patiemment à Pigi qu’elle arrive. La fête consiste aussi à s’attabler et à consommer en discutant. D’autres s’activent, comme cet homme debout à l’arrière de son véhicule, transvasant de l’huile d’un bidon dans une bonbonne de plastique. À vrai dire, je ne sais si c’est en relation avec la fête, si cette huile est destinée à brûler dans des lampes ou à cuire des aliments, à moins qu’il ne s’agisse d’un acte privé, un producteur fournit un client ou donne à un familier.

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Mais il y a aussi le public attentif à tout ce qui se passe, comme cet homme qui a revêtu un costume traditionnel. D’ailleurs, je me demande si, à un moment ou à un autre (peut-être demain ou après-demain, puisque la fête dure trois jours –mais nous ne reviendrons pas), il ne va pas intervenir d’une façon ou d’une autre car il a un air d’autorité, une apparence de responsable. En tous cas un beau type traditionnel.

Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 23 : Le “Tavros” à Komi et Pigi. Vendredi 11 juillet 2014

Plutôt que d’avoir l’occasion d’assister à la cruauté de l’exécution sacrificielle du taureau un autre jour, je me suis réjoui de pouvoir assister à des chants et danses traditionnels en costumes. Car personne ne peut prétendre qu’elles ne sont pas charmantes, ces deux belles jeunes filles dans leurs tenues de fête. Quant à ces petits enfants, qui ont appris à effectuer une danse folklorique, ils sont adorables.

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27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Comme le montre ma carte ci-dessus, c’est de quatre villages situés dans cette excroissance du nord de Lesbos que je vais parler dans le présent article. À commences par Efthalou.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

À Efthalou, nous sommes tout près de Methymna, à environ trois kilomètres vers l’ouest. Le village est sur la colline en surplomb de la mer. Ce monte-charge vétuste témoigne d’un passé industriel. Mais il semble bien qu’il soit peint en rouge, plutôt que tout rouillé.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Mais ce qui fait connaître Efthalou aujourd’hui ce sont ses bains thermaux situés au niveau de la mer. Un gros bâtiment moderne disgracieux, mais derrière lui un dôme tout blanc percé de petits orifices de lumière et d’aération hérité du passé ottoman. Puisque l’établissement fonctionne et que je ne suis pas adepte du hammam, je n’ai pu y pénétrer, mais de toutes façons je n’aurais pas pu prendre de photos puisque je n’aurais pas pu gommer les personnages qui s’y trouvaient.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Le village de Sykaminia, tout au nord de l’île, s’enorgueillit d’être le berceau de Stratis Myrivilis, mais je ne parlerai pas de ce grand écrivain ici, parce que je le ferai dans un article spécifique, le vingt-cinquième sur Lesbos (Lesbos et ses écrivains). J’ai arrêté la voiture quelques instants pour prendre, de la route, cette photo qui montre comment le village se love dans un pli de la montagne. On n’est encore pas bien haut, 315 mètres paraît-il. La montée depuis la mer (en deux kilomètres et demi, si j’en crois ma carte) se fait sur une petite route bordée d’oliviers.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Sykaminia, qui est aussi parfois appelée Sykamia, ou Sykamnia, ou Skamia, est un village médiéval, et selon la notice c’est l’un des cinq villages traditionnels de Lesbos les mieux conservés. Aucun arrêté municipal n’est nécessaire pour en interdire l’accès aux voitures, cet accès est matériellement impossible. Sykaminia a été fondé par des Ottomans, qui s’y sont installés, mais s’est progressivement christianisé et, depuis l’indépendance, s’est de plus en plus développé. C’est un bien joli village.

 

La notice affichée à l’entrée du village, je n’en ai photographié que la version anglaise, qui dit que le nom dérive du nom grec du “mulberry”, c’est-à-dire, si je ne me trompe, du mûrier. Ce n’est pas ce que je crois me rappeler, je regarde mon dictionnaire français-grec, et non, une mûre se dit μούρο (mouro). En revanche, je ne risque pas d’oublier ceux que, dans l’antiquité, on appelait les sycophantes, “dénonciateurs de figues”: la figue, c’est σῦκον (sykon) en grec ancien, σύκο (syko) en grec moderne. Je pense donc qu’il y a erreur dans cette notice, qui veut plutôt dire que le nom du village dérive du nom du “fig tree”, du figuier.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Du village haut, nous allons maintenant descendre vers Skala Sykaminia, le village bas sur la mer. “Skala”, l’échelle, désigne un port du Levant, j’ai eu l’occasion de détailler l’origine du mot (voir mon article Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014).

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

À Skala Sykaminia, cette chapelle sur son rocher dans la mer, c’est la Panagia Gorgona (Παναγιά Γοργόνα), non par la Vierge Gorgone, mais la Vierge de la Sirène (entre le grec ancien et le grec moderne, la “Gorgona” n’est plus le même être). Et comme l’écrivain Stratis Myrivilis a publié un célèbre roman intitulé Η Παναγιά η Γοργόνα, dont le titre en français est Notre-Dame de la sirène, j’en dirai davantage dans mon article sur les écrivains (Lesbos 25).

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Mais attendre pour mettre cette petite église en relation avec un livre, cela ne nous empêche pas d’y pénétrer pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. En fait, elle n’a rien de bien particulier avec une petite iconostase peu travaillée, pas d’icône qui attire l’attention pour la finesse de son exécution ou l’originalité de sa représentation, mais avec un sol au carrelage personnel et plutôt élégant.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Ce bourg est une “Skala”, et possède donc un port. Un tout petit port, qui accueille des barques de pêche et des dinghies à moteur hors-bord. Nous avons beau être tout près de Methymna qui est envahie de touristes, et malgré l’existence d’une plage, l’endroit a su conserver son charme et les terrasses de bars et de restaurants, quoique nombreuses, ne défigurent pas les lieux.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Hé oui, j’écris “a su conserver son charme”, et “ne défigurent pas les lieux”… Cela ne signifie pas que tout est bien repeint, bien léché, comme un décor de cinéma. Mais ces maisons dont les façades ont plutôt mal vieilli, et même ces installations industrielles du passé, donnent finalement à Skala Sykaminia un petit air ancien et désuet que je ne trouve pas déplaisant.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Il en va de même pour ces pieuvres et ces poissons mis à sécher au soleil. De façon objective, ce n’est pas ce qu’il y a de plus esthétique, mais d’un autre point de vue c’est très couleur locale, très typique. Je n’en ai jamais vu dans nos ports de Bretagne ou de Normandie. J’adore ces régions de France, mais quand je suis à l’étranger, j’aime me trouver dans un cadre qui me dépayse. Sinon, pourquoi partir?

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

À Pelopi, nous ne faisons que passer. Juste un petit arrêt pour faire un tour à pied dans le village et repérer s’il s’y trouve quelque chose à visiter. Et je n’ai trouvé que cette belle fontaine, surmontée de son lion de pierre. Alors nous remontons en voiture et au revoir Pelopi. En réalité, ce que je raconte n’a rien à voir avec la chronologie, car je ne regroupe ces quatre villages dans un même article qu’en raison de leur proximité géographique, mais nous ne les avons pas du tout visités le même jour, ni non plus dans le même ordre.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Nous voici à Mandamados. Ce nom s’écrit Μαντάμαδος (Mantamados) mais le D (delta) du grec ancien a évolué vers un son qui rappelle le TH anglais sonore, celui de this ou there. Alors, comment faire pour écrire le “vrai” son D, par exemple dans les noms propres étrangers, comme la ville de Dijon? Les Grecs ont imaginé la combinaison NT: sur les cartes de France (pardon, de Gaule, puisque notre pays s’appelle, aujourd’hui encore, Γαλλία, Gallia), la ville de Dijon est écrite Ντιζόν (Ntizon). Mais quelquefois –et cela dépend de l’origine du mot– il fallait exprimer le son ND, et comme on n’a pas trouvé mieux on l’écrit aussi NT. Il m’a semblé que les gens, en citant la ville où nous sommes maintenant, prononçaient Mandamados, et c’est pourquoi je le retranscris ainsi; mais il m’est arrivé de voir ce nom transcrit Madamados, sans le N. Assez maintenant avec ces problèmes de phonétique, de transcription, d’orthographe.

 

Ce vieux bâtiment s’annonce comme παλιό καφενείο, palio kafeneio. C’est une institution typiquement grecque, le kafeneio (prononcer kafénío), un café traditionnel où se réunissent les hommes. Pas de fioritures, des murs nus, des tables et des chaises de bois, et là on discute, on joue aux cartes, et bien évidemment on boit un petit quelque chose, un café grec (le marc au fond, et apporté au choix tel quel ou déjà sucré), ou un verre d’ouzo par exemple. Ici, il est qualifié de “palio”, c’est-à-dire “vieux”. On m’aurait dit qu’il était tout récent et qu’il venait d’ouvrir, j’aurais eu du mal à le croire!!! Mais le fait que ce mot neutre n’ait pas de N à la fin signifie qu’il est postérieur à la réforme de 1982 (le démotique remplace la katharevousa). Ou plutôt que l’écriteau est postérieur à 1982, tandis que, visiblement, l’établissement est antérieur, et semble aujourd’hui définitivement fermé. C’est dommage, car dans les villages ces établissements constituaient le cœur de la vie sociale, on y échangeait les nouvelles, on y discutait la politique. Et chacun se retrouve seul face à l’écran de son smartphone consulté compulsivement…

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Autre lieu original à Mandamados, mais pas spécialement typiquement grec ou lesbien, cette boutique spécialisée dans le yaourt. Quoique la laiterie du cru soit réputée, ce n’est pas ce qui fait la célébrité de Mandamados (cela dit sans vouloir déprécier les produits vendus ici, car je ne les ai pas goûtés). La ville est célèbre pour une icône.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Nous nous dirigeons alors vers le monastère du Taxiarque, ce qui veut dire de l’Archange, cet archange étant saint Michel. Sous la voûte, on passe devant cette grande icône de saint Michel, ici honoré d’une couronne de fleurs qu’il porte un peu de travers. Mais malgré la richesse de son revêtement d’argent, ce n’est pas cette icône qui est célèbre.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Dans la cour, nous nous trouvons face à cette grande église, qui est le catholicon du monastère, et dont l’architecture n’a rien de vraiment élégant.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

L’intérieur de l’église est plus recherché, plus riche. La grande iconostase de marbre est toute couverte de dorures, elle est ornée de colonnes, les icônes qui la décorent sont assez belles. Et, depuis le fond de l’église on aperçoit, devant l’iconostase à droite, un monument tout doré. C’est là que se trouve la célèbre icône pour laquelle se déplacent en grand nombre les pèlerins venus parfois de très loin.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Mais moi, touriste, on ne m’a pas autorisé à me rendre près de ce monument, qui est la châsse de l’icône. Oui, j’ai pu m’approcher, mais à condition de ne pas prendre de photo. Ailleurs dans l’église c’est permis, mais pas l’icône. Alors j’en ai été réduit à mettre à fond le téléobjectif du zoom, et à me placer au milieu de la nef, au point maximum auquel j’ai été autorisé à accéder avec mon appareil photo.

 

L’histoire, c’est que dans ce monastère dont la tradition fait remonter la création à l’époque byzantine, seraient arrivés, un triste jour du dixième siècle, des pirates sarrasins qui ont massacré tous les moines, qui étaient au nombre de dix-huit. Tous, sauf un novice nommé Gabriel qui a réussi à se cacher sur un toit. Après le départ des pirates, l’archange Michel lui est apparu, lui demandant de le représenter en utilisant le sang des moines martyrs. Ce Gabriel a obéi au Taxiarque, il a mélangé le sang de ses condisciples à de la terre argileuse et, installé sur un rocher, il a façonné en relief cette tête noire, du sang coagulé. En 1776 cette icône miraculeuse a été placée dans cette châsse qui la protège.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Les fidèles, dans les églises grecques, manifestent leur foi non seulement en embrassant les icônes mais en offrant des cierges de cire vierge. Beaucoup, beaucoup plus que ne le font les catholiques avec les cierges de cire blanche ou les lumignons. Néanmoins, on peut mesurer la “popularité” d’un saint, son pouvoir d’intercession, au nombre des flammes. Or sans cesse un sacristain, une personne chargée de la surveillance de l’église, passe enlever les cierges pour faire de la place. Je m’étonne parfois de voir qu’une personne vienne, dépose une pièce de monnaie dans le tronc, prenne un cierge et y allume une flamme, plante son cierge dans le sable et qu’un instant après on vienne ramasser tous les cierges, dont aucun n’est consumé au-delà du tiers de sa longueur, les éteigne, les jette dans un grand panier et les emporte. Qu’en est-il des prières du fidèle dont le cierge n’a brûlé qu’une ou deux minutes? Que peut-il penser de ce qui vient de se passer? Mais la place est vide, et d’autres fidèles peuvent venir offrir leurs piécettes et allumer d’autres cierges. Et l’on peut constater combien en ce lieu est honoré l’archange saint Michel, quelques minutes à peine après la dernière razzia de cierges! Son icône, faite du sang de ces martyrs de leur foi orthodoxe, est considérée comme chargée de pouvoirs miraculeux.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

En dehors de l’icône miraculeuse du Taxiarque, il n’y a rien de vraiment remarquable dans cette église. Ce médaillon est assez délicat cependant dans les nuances fondues des nuages. Sur le livre que tient le Christ, je lis Αύτη είναι η εντολή μου, να αγαπάτε αλλήλους καθώς σάς ηγάπησα, c’est-à-dire “Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés”.

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014
Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

On peut aussi remarquer la présence de cette vitrine qui abrite, est-il dit, le sakkos et l’épitrachilion (ou épitracheion) de l’ethnomartyr Grigorios V. Quelques mots, ici, demandent peut-être une explication.

 

Un sakkos est un riche vêtement liturgique de soie, de broderies, de pierres précieuses que revêtent les dignitaires orthodoxes, patriarches ou métropolites, pour les cérémonies. L’épitrachilion est l’équivalent de l’étole des prêtres catholiques, une longue bande de tissu passée autour du cou, mais qui est serrée par une ceinture.

 

Dans l’Empire ottoman, ethnie et religion sont souvent confondus. Par exemple, un jeune chrétien enlevé à sa famille et élevé dans la religion musulmane était considéré comme un Turc et pouvait, à ce titre, accéder aux plus hautes fonctions. Et lors du dramatique échange de populations dans les années 1920, où les Turcs de Grèce devaient regagner les nouvelles limites de la Turquie, et les Grecs de Turquie les nouvelles limites de la Grèce, on s’est basé uniquement sur l’appartenance des individus à l’Islam ou au Christianisme, non sur leur ethnie, sur leur mode de vie, sur leurs coutumes. Mais chez nous aujourd’hui, beaucoup de gens disent “les Arabes” pour désigner les Musulmans, même si l’immense majorité des Chrétiens d’Orient sont arabes, même si les millions de Pakistanais musulmans n’ont rien d’arabe. C’est ainsi que les Grecs qui, dans l’Empire ottoman, subissaient le martyre pour leur foi étaient appelés ethnomartyrs plutôt que martyrs chrétiens. La plupart du temps, il ne s’agissait pas de persécutions comme celles du quatrième siècle sous Dioclétien, où le chrétien qui refusait de sacrifier aux dieux païens subissait de terribles supplices avant d’être mis à mort, mais de vengeances ethniques comme lorsque les Turcs exécutent le métropolite de Mytilène après leur défaite face aux armées du pape à Lépante en octobre 1571, ou comme le métropolite Chrysostome de Smyrne en 1922 auquel la foule a fait subir, dans les rues de la ville, d’atroces supplices quand l'armée turque a repris violemment Smyrne que l'armée grecque avait occupée.

 

Grégoire V est patriarche de Constantinople en 1821 lorsqu’à Patras, le 25 mars, le métropolite donne le signal du soulèvement général des Grecs contre la domination turque, cette guerre d’indépendance qui aboutira à la création du royaume de Grèce. En représailles, le jour de Pâques, le 10 avril, Grégoire V sera pendu par les Turcs publiquement devant la porte de son patriarcat, puis son corps sera jeté dans le Bosphore devant une foule surexcitée. Je ne sais comment les vêtements liturgiques de cet homme né dans le Péloponnèse et exerçant ses fonctions à Constantinople ont pu se retrouver dans ce monastère de Mandamados...

Lesbos 22 : Efthalou, Sykaminia, Pelopi, Mandamados. Juin et juillet 2014

Des moines exécutés au dixième siècle, un patriarche pacifiste (il avait publiquement désapprouvé la révolte grecque parce que le sultan laissait la liberté de culte à tous ses sujets, orthodoxes, arméniens, coptes, juifs) pendu au dix-neuvième siècle, et à la sortie de l’église cette maquette d’avion de chasse, symbole de guerre, portant de plus le nom du Taxiarque, je ne comprends pas bien. C’est avec ce grand point d’interrogation dans la tête que nous quittons Mandamados.

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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Tout au sud de la moitié est de Lesbos, Plomari est sur la mer, mais au lieu d’y boire de l’eau salée, on y consomme de l’ouzo, l’ouzo le plus réputé de Grèce. Il est donc évident qu’en cette ville je vais surtout parler de cette boisson qui rappelle un peu le pastis mais qui, au lieu d’être jaune, est transparente et incolore.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Avant d’arriver à la fabrique d’ouzo, nous jetons quand même un coup d’œil en ville. Comme cela est fréquent dans beaucoup de villes de Grèce continentale et des îles, sur la place trône un magnifique platane. Celui-ci, si l’on en croit la petite plaque qui y est fixée, serait né en 1813, ce qui en ce mois de juillet 2014 lui fait un peu plus de deux cents ans. D’où sa silhouette imposante.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Pendant des siècles, les Grecs ont dû payer des impôts au sultan ottoman, puissance d’occupation de leur territoire, et ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour dissimuler le maximum et payer le minimum, et cette habitude est si bien entrée dans leurs mœurs qu’ils continuent à éviter de payer leurs impôts, dans toute la mesure du possible. Nous trouvons cela… modérément honnête (!), pas eux. Et ils sont, dans l’ensemble, très honnêtes. Il y a très peu de voleurs en Grèce, sauf des étrangers venus spécialement pour cela. La preuve, les commerçants n’hésitent pas à laisser des marchandises de valeur exposées sur le trottoir, sans surveillance. Et comme il y a encore des gens qui se déplacent à cheval, non pour pratiquer l’équitation comme un sport mais comme moyen de locomotion, il est tout à fait intéressant pour le touriste de voir ainsi une selle ou d’autres accessoires qu’en France on ne trouve plus de cette manière.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Nous sommes toujours en ville, mais nous passons ici devant la boutique de l’une des plus célèbres marques d’ouzo, dont nous allons visiter les lieux de fabrication. C’est la maison Βαρβαγιάννης, que l’on peut transcrire lettre pour lettre Barbagiannis, ou en prononciation approximative Varvayannis. Sur ma photo, le texte grec de l’affiche est à peu près lisible, mais en-dessous la langue choisie est le français (quelle fierté!), malheureusement indéchiffrable à part les trois lignes de titre, et pour qui ne comprend pas le grec voici ce qui est dit:

 

“Fabrication de boissons Eustache I. Varvayannis à Plomari (Lesbos) – Production permanente de VINS et COGNAC. Spécialité exclusive en la fabrication du fameux OUZO de Plomari connu dans tout l’Orient. L'OUZO de M. E. VARVAYANNIS est hors de concurrence dans toute la Grèce et l’Orient”.

 

Alors comme j’apprécie le bon ouzo (toujours avec modération, bien évidemment), pas d’hésitation, il faut aller visiter les lieux de fabrication, juste à la sortie de Plomari.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

J’ai dit que l’ouzo rappelait un peu le pastis, c’est dire que c’est une boisson à base d’anis. On commence donc par nous montrer une gerbe d’anis et une bourriche des graines qui en sont extraites. La plus grande vigilance est apportée à la sélection des graines. La plante doit d’abord être complètement mûre. On la lie alors en petites gerbes et on la met à sécher à l’abri de la lumière pour qu’elle ne perde pas sa couleur verte. Quand elle est bien sèche, les employés, à la main et sur une plaque de marbre, séparent les graines de leur épi et les placent dans des poches en fibre végétale pour les protéger au mieux de l’humidité.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Ici, c’est la salle des alambics. Nous allons voir d’autres salles où se trouvent d’autres alambics: je pense que ceux-ci ne sont plus utilisés et qu’ils sont là comme pièces de musée, car ils sont anciens. À la base de l’ouzo, il y a l’alcool, un pur alcool éthylique à cent pour cent, à partir de raisins. On distille trois fois le mélange, lentement, sans différences brusques de température.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Deux de ces alambics. Sur le carton de bouteilles que nous avons vu tout à l’heure dans la boutique de centre-ville, il était écrit “150 years”, ce qui ferait remonter la création de cette entreprise à 2014-150=1864. Ces cartons ont dû être imprimés il y a plusieurs années et le stock n’en a pas été écoulé, parce que le premier alambic utilisé par la marque (ma première photo ci-dessus) a été fabriqué à Constantinople en 1858, et la production a commencé en 1860. La seconde et la troisième photos montrent le troisième alambic acheté par la famille Barbayannis (dans le musée, la transcription choisie utilise le B et non plus le V pour la lettre grecque bêta). Je lis sur la plaque: “Atelier Th. I. Spondilis, Constantinople, rue Agiasma Kapou, 1902”.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Après nous avoir montré les alambics où se distillait l’alcool, voici deux barriques. Malheureusement, elles sont dépourvues de toute indication pour informer sur le niveau de fabrication: l’ouzo est-il prêt à consommer, ou sont-ce des tonneaux où il doit “se faire”?

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Ces photos sont celles de membres de la famille Barbayannis, je ne sais si ce sont les fondateurs ou des directeurs plus tardifs de l’usine, mais vu la qualité des photos et leur style (moustache “à la turque” de l’homme de droite), il est clair que Nous sommes au plus tard dans les premières années du vingtième siècle. La seconde photo montre le modeste bureau de direction au sein de la distillerie d’autrefois. Cependant, le téléphone à cadran ne doit pas être antérieur, je suppose, aux années 1950.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Le musée de la distillerie nous montre aussi cette poterie vieille de quatre cents ans qui a été adaptée pour refroidir la distillation dans un alambic primitif qui produisait cette eau de vie de marc que l’on appelle tsipouro ou raki et que les Grecs apprécient beaucoup aujourd'hui encore.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Ces deux amphores ne remontent pas à l’antiquité. Celle de gauche servait au transport de l’ouzo, et a été fabriquée à Edremit, sur la côte d’Asie Mineure en face de Lesbos. Celle de droite, quant à elle, transportait de l’ouzo bleu (je vais revenir sur cette variété), comme l’indique la couleur bleue de sa moitié inférieure. On remarque, au bas de ces amphores, une ouverture en forme de court tuyau pour la bonde.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Cette machine, qui était déjà sophistiquée, n’est plus en usage. Son fonctionnement permettait l’embouteillage de l’ouzo.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Un dernier objet présenté par le musée, cette plaque. Elle est fixée ici au mur, mais il est bien évident que son usage était autre… sans que le musée dise sur quel support elle se trouvait à l’origine. Elle est curieuse, parce qu’elle mêle les langues. D’abord, on voit le nom écrit en caractères grecs. En-dessous, formant un demi-ovale, c’est le l’anglais: “I. Barbayannis liquor distilleries Ltd”, et encadré par cette inscription anglaise, on lit en français “fondée en 1860” avec un accent grave sur fondée… Et tout en bas, c’est encore du français: “La qualité demeure, tradition oblige”, avec également un accent grave sur qualité, et aussi un accent sur demeure… Qu’un texte soit multilingue, cela n’a rien d’étonnant s’il s’agit d’une compagnie internationale ou qui, du moins, exporte. Mais dans ce cas, c’est trois fois le même texte qui serait répété dans trois langues différentes.

 

Autre bizarrerie pour une plaque réalisée en Grèce, la ligne juste avant la dernière phrase relative à la qualité. Cette ligne dit “Ouzo Barbayanni ouzo”. Or partout, le nom est écrit avec un S à la fin, que le texte soit français ou anglais. En effet, dans ces deux langues il n’y a pas de déclinaisons (changement de la terminaison selon la fonction du mot dans la phrase), l’usage est donc de toujours transcrire les mots au nominatif (sujet). C’est donc Barbayannis, avec un S final. Ce S final disparait au génitif (complément de nom), et donc en grec ouzo de Barbayannis se dit ouzo Barbayanni. Or cette ligne, écrite en caractères latins, n’est donc pas en grec.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Après la visite du musée, on peut passer à la distillerie moderne. Évidemment, les alambics n’ont plus rien de commun avec ceux que nous avons vus précédemment, d’une part du fait de l’évolution de la technique, et surtout d’autre part du fait de l’augmentation de la production. De 1860 à 2014, on est passé d’une entreprise artisanale à une importante industrie.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Ces cuves, produites en Italie par Defranceschi (transcrit ΝΤΕΦΡΑΝΤΣΕΣΚΙ, Ntephrantseski) à Bronzolo, province de Bolzano, sont remplies de différents types d’ouzo. Énorme volume. J’ai photographié deux des plaquettes d’identification fixées sur les cuves. Sur la première, je lis έτοιμο μπλε 46% (prêt, bleu 46%). L’ouzo bleu fait donc 46 degrés d’alcool. L’autre, πράσινο (vert) n’en fait que 42. C’est dans ces grandes cuves en acier inoxydable que l’on laisse reposer l’ouzo pour le faire mûrir. Avant l’embouteillage, on ajoutera de l’eau extrêmement pure. Pure, cela ne signifie pas qu’il n’y a que H2O comme de l’eau distillée, mais qu’elle est claire et fraîche, recueillie à des sources de la montagne derrière Plomari, sources qui contiennent certains sels minéraux parfaitement adaptés à la saveur de l’ouzo.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Encore un coup d’œil à la chaîne de production, qui ne fonctionne pas pendant les horaires de visite. Mais sur le côté on peut acheter des bouteilles normales ou de petits flacons échantillons.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Dans cette vitrine sont présentés tous les types d’ouzo produits par cette distillerie. On constate que le terme ouzo est un terme générique, qui recouvre bien des variétés, alors que notre pastis français est différent selon les marques, mais chaque marque ne fait –à ma connaissance– qu’un seul type de pastis.

Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014
Lesbos 21 : Plomari et l’ouzo. Vendredi 11 juillet 2014

Pour finir, je détaille ici deux étiquettes. Les noms, si l’on veut exporter, doivent être signifiants pour les étrangers. La première de ces bouteilles contient de l’ouzo Evzone, du nom de ces soldats que l’on voit encore monter la garde devant le palais présidentiel place Syntagma à Athènes, vêtus de leur fustanelle (evzone signifie bonne ceinture). L’autre bouteille contient de l’ouzo Aphrodite, qui est le nom de la déesse de la beauté et de l’amour. “La beauté de Grèce mise en bouteille”, selon le sous-titre. Cet alcool fort, du moins avant d’être noyé dans l’eau, ne peut que séduire les hommes!

 

J’ai dit “pour finir”, mais je dois ajouter un détail très important pour les amateurs qui ne connaissent pas bien les propriétés de l’ouzo. Cette boisson se consomme très fraîche, mais on ne doit pas mettre la bouteille au réfrigérateur, et de préférence ne pas utiliser de glaçons, sous peine d’en dénaturer le goût. Il convient de la rafraîchir en y versant de l’eau bien froide.

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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Comme le montre ma carte ci-dessus, nous sommes dans les terres, à l’ouest de Lesbos. Chidira (ou Chydira, ou Khydira, pour prononcer la consonne initiale comme le son de l’allemand ich et avec un Y pour respecter l’orthographe du grec) et Vatousa (souvent transcrit avec deux S pour ne pas prononcer le sigma grec comme un Z) sont deux petites villes qui ont chacune leur attrait.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Nous voici d’abord à Chydira, parce que Georgios Iakovidis est un peintre dont les qualités m’avaient impressionné lors de notre visite de la Pinacothèque Nationale, à Athènes (cf. mon article La Pinacothèque Nationale d’Athènes. Mercredi 02 novembre 2011). Or, ici à Chydira, nous sommes dans son village natal. Nous ne pouvons manquer de visiter le Musée digital qui lui est consacré, mais commençons par un petit coup d’œil au village où il a vécu, et à son église.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014
Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Pour un village de taille modeste –car si Chydira est très loin de n’être qu’un hameau, on ne peut pourtant pas parler de ville, même petite–, l’église, étonnamment, est très grande et très richement ornée, tant dans son architecture que dans sa décoration.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

La chaire, par exemple, est couverte de dorures et d’icônes. Je ne sais pourquoi, dans les églises orthodoxes de Grèce, la chaire est toujours aussi haut perchée. Plus haut que les fidèles, oui, pour que le prêtre soit vu et mieux entendu, mais si haut, si haut…

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Ce grand Christ vêtu comme un empereur byzantin a été offert à l’église, selon l’inscription en bas à droite, par un certain Pandelis Boudouris en 1934 (ou peut-être 1939, le dernier chiffre n’est pas très bien formé).

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Natacha s’est un peu plus que moi attardée dans l’église, et pendant ce temps-là je suis allé faire un tour dans le village. Interrogeant une villageoise dans la rue, j’ai ainsi appris où était la maison de Iakovidis et je m’y suis rendu. La dame qui y vit aujourd’hui m’a fort aimablement proposé d’y jeter un coup d’œil.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014
Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Quand j’ai raconté cela à Natacha, elle a été jalouse d’avoir manqué cette visite, nous y sommes retournés et, toujours aussi gentiment, la dame nous a proposé une seconde visite. Il paraît que les gens se rendent parfois au musée, mais quasiment jamais personne ne s’intéresse à la maison. Bien évidemment, plus de quatre-vingts ans après sa mort, et surtout un siècle et demi après qu’il a quitté cette maison, le mobilier et l’agencement ne sont plus les mêmes, mais il est toujours émouvant de se trouver dans les lieux où un grand homme a passé son enfance.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Notre visite de l’église, puis celle de la maison, nous les avons effectuées après celle du musée, mais je voulais, dans le cadre de cet article, d’abord planter le décor, puis en venir au cœur du sujet. Ce musée, comme le dit l’affiche, est ψηφιακός, ce qui veut dire numérique. Les œuvres de Iakovidis sont un peu partout dans des musées ou des collections privées, et quand on s’est avisé d’implanter un musée dans sa ville natale il n’y avait plus rien à y mettre. Et il faut reconnaître que pour les amateurs il est plus facile de se rendre à la Galerie Nationale d’Athènes qu’à Chydira, dans l’île de Lesbos, à l’opposé de Mytilène où arrive l’avion ou le ferry. Alors ici nous lirons sur des panneaux tous les détails de sa biographie, et nous verrons un certain nombre de tableaux classés par genre et commentés par des panneaux détaillés, mais ces tableaux apparaîtront en reproduction sur des écrans.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Comme on peut le constater, même si les tableaux sont numériques, ils sont fort bien présentés, car les écrans sont montés dans les cadres pour donner l’impression de la réalité. Cependant il faut bien reconnaître que la visite de ce musée n’est qu’un complément, très intéressant, mais un complément quand même, qui ne dispense pas de la visite à Athènes ou dans les autres musées qui présentent des œuvres de Iakovidis de par le monde.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Quelques mots de l’homme. On a donc vu qu’il était né ici à Chydira en 1853. C’était le 11 janvier. Il ne va pas y vivre bien longtemps.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Dès 1865, il part vivre dans la famille de son oncle à Smyrne pour étudier à l’école évangélique. Nous le voyons ici en compagnie de sa mère, avant son départ pour Smyrne. Il est donc âgé de douze ans.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

On ne nous dit pas en quelle année a été prise cette photo, mais c’était alors qu’il était élève à l’école évangélique de Smyrne, qu’il a quittée en novembre 1870, à dix-sept ans, pour Athènes et son école des beaux-arts. Il a une moustache naissante, il a laissé pousser ses cheveux, avec sa cravate et son costume ce n’est plus le petit garçon de Chydira. Je ne vais pas donner tous les détails de sa vie, disons seulement qu’en obtenant son diplôme en 1876, il se voit attribuer le grand prix, et part alors compléter sa formation à Munich, à l’Académie Bavaroise des Arts. En 1878, il participe à l’exposition universelle de Paris. Résidant toujours à Munich, dans les années suivantes il expose à Dresde et à Paris, reçoit des médailles.

 

L’étude des tableaux qu’il a peints lors de sa formation, à Athènes et à Munich, montre qu’il a d’abord couvert toute la palette sociale, jeunes paysannes, enfants au travail, petits bourgeois, etc., de façon réaliste, sans idéalisation ni mise en scène artificielle. Mais à Munich sous la conduite de Gabriel von Max, un maître en scènes historiques, il va se mettre à puiser dans la mythologie grecque de l’antiquité, avec idéalisation et romantisme.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

En 1884, Iakovidis va faire un petit tour à Lesbos et à Athènes. Sur la photo ci-dessus, on le voit avec sa famille. La légende de cette photo ne précise pas où il est, mais vu qu’il est âgé de trente-et-un ans, je pense qu’il est derrière à gauche, avec sa grande barbe noire et avec son chapeau européen, car quoique la photo soit mauvaise il semble que le garçon derrière à droite soit plus jeune, et il porte le couvre-chef turc, comme le père de famille. Ils sont pourtant bien grecs mais c’est la mode du pays.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Iakovidis va se fiancer avec Aglaia Chatzilouka en 1886, et c’est à cette époque qu’elle a été photographiée ci-dessus à gauche. Le mariage a lieu en 1888, et la photo de droite représente Aglaia aux alentours de 1890, vêtue du costume national.

 

Et on continue, avec l’Exposition Universelle de Paris en 1889 (l’année de la Tour Eiffel), Brême, Trieste, Berlin où il est invité chez le prince Leopold. Dans son atelier de Munich, il reçoit la visite des princes Georges et Nicolas de Grèce en 1892. Il est récompensé d’une médaille d’or à Munich en 1893, il participe à l’exposition pour le renouveau des Jeux Olympiques à Athènes en 1896 et à l’exposition internationale de Vienne en 1897. L’année 1899 est marquée par deux événements, l’un bien triste, c’est la mort d’Aglaé, l’autre heureux, il est appelé à diriger la Galerie Nationale d’Athènes, et donc à quitter Munich.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Dans toute cette biographie, extrêmement riche et très détaillée sur quatre grands panneaux, je n’ai pas vu apparaître de fonctions à l’école polytechnique, mais la légende de la photo ci-dessus, qui n’indique pas de date, le dit “à l’école polytechnique avec ses étudiants”. La photo qui précède est datée 1905, celle qui suit 1910, et les costumes évoquent le début du siècle. Il est alors intéressant de constater qu’il est entouré de trois étudiants et de quatre étudiantes, à une époque où en France l’école primaire était ouverte à tous, les lycées de filles n’étaient guère fréquentés, et les études supérieures n’étaient suivies que par une poignée de jeunes filles.

 

En 1900, il présente cinq œuvres à l’Exposition Internationale, dont le Concert des enfants (que j’avais montré lors de notre visite de la Galerie Nationale à Athènes, et auquel je vais revenir), qui lui vaut une médaille d’or. Il est le premier directeur de la Galerie Nationale dans ses nouveaux locaux. Quand, en 1904, meurt Nikiphoros Lytras, qui avait été son professeur dans les années 1870, il prend le relais en enseignant la peinture à l’huile à l’école des beaux-arts d’Athènes. En 1910, c’est lui qui dessine la nouvelle pièce d’une drachme et la même année il est nommé directeur de l’école des beaux-arts. En 1911, c’est au tour de la nouvelle pièce de deux drachmes. Il participe à l’Exposition Universelle de Rome.

 

Et les expositions se multiplient, et les distinctions pleuvent. Il me faut résumer. En 1918, il participe à l’exposition franco-grecque. Un décret le remplace à la tête de la Galerie Nationale, mais un conseil artistique y est créé, dont il est nommé président. Il reçoit le prix national des arts et lettres. En 1920, il établit un plan de réorganisation de l’école des beaux-arts, qui sera mis en œuvre en 1925. En 1926 est créée une Académie à Athènes, il en est fait membre honoraire. Prenant sa retraite en 1930, il reçoit le titre de directeur honoraire de l’école des beaux-arts d’Athènes. Il meurt le 13 décembre 1932.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Puisque ce ne sont que des œuvres virtuelles, je vais me limiter à quatre d’entre elles. Ci-dessus, nous voyons un tableau de 1876, Jeune fille à la quenouille et au fuseau. Comme nous venons de le voir, c’est l’époque où il peint des types sociaux avec réalisme.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014
Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Le Concert des enfants, 1900. Je me suis amusé à aller rechercher dans mes archives la photo que j’avais prise de ce tableau le 2 novembre 2011 à la Galerie Nationale d’Athènes (première photo ci-dessus), pour comparer l’effet avec la reproduction numérique présentée à Chydira (ma seconde photo). Et il est vrai que la différence de qualité est minime de photo à photo. Sur place, bien sûr, à Chydira il manque le relief, la substance, et puis aussi l’émotion que produit la vue d’un tableau qu’a touché la main du maître.

 

Le Concert des enfants est sans doute le tableau le plus célèbre de Iakovidis. Le musée explique que la peinture des enfants a été un thème favori du dix-neuvième siècle, avec souvent la présence d’un grand-père ou d’une grand-mère, célébrant les valeurs familiales. Au moment où j’écris, j’essaie de rassembler mes souvenirs de la peinture française et internationale au musée d’Orsay à Paris, et je ne revois pas tant que cela la prédilection pour la représentation d’enfants, ni pour la famille. En revanche, oui, à Athènes j’ai en mémoire plusieurs tableaux représentant des grands-mères avec leurs petits-enfants, des mères aussi. Et je suis d’accord avec le commentaire quand il met l’accent sur la différenciation des caractères de chaque enfant, sur la qualité du jeu de lumière pour donner vie à la scène, sur l’obtention de la représentation d’une scène pleine de réalisme vivant.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

La Femme et le fils de l’artiste, 1895. L’art du portrait, Iakovidis l’a pratiqué tout au long de sa carrière, à l’époque de ses études comme ensuite, dans son atelier de Munich ou après son retour à Athènes. Il est considéré comme l’un des meilleurs portraitistes de son temps, dit le musée. Il est vrai que ses portraits ne se limitent pas à reproduire les traits physiques des personnages, ou la matière de leurs vêtements, mais il parvient à exprimer leur personnalité. Et pas seulement, comme le suggère le musée, par le jeu de la lumière sur les visages mais, je crois, par une fine analyse psychologique de son sujet.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

C’est en 1927 que Iakovidis a peint cette toile, intitulée Printemps. Classant l’œuvre de Iakovidis par thèmes, le musée a choisi ce tableau pour illustrer la catégorie “Images symbolistes”. Je dirais plutôt “Allégories”. Ensuite, je lis des commentaires sur la lumière propre à la Grèce que peignent les artistes, mais aussi sur la tendance à la représentation idéale et symbolique, sur l’utilisation de modèles historiques ou mythologiques pour exprimer les idéaux de la race (!). Attentif aux tendances de la vie artistique et intellectuelle grecque, Iakovidis a montré, dans ses premières participations à des expositions en Grèce, des créations faisant appel à la mythologie, à l’histoire ou au folklore grecs.

 

Et sur ces belles paroles qui n’analysent pas le tableau que nous voyons, nous allons quitter cet intéressant et instructif musée, ainsi que la sympathique localité de Chydira.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Nous voici donc dans un autre bourg de l’ouest, à Vatousa. Ce sera un passage rapide, parce que nous n’y avons rien visité. Il y a une grande église, elle était fermée. Il y a un musée des arts et traditions populaires, il était fermé. Rien d’étonnant à cela, nous avons passé la journée à Sigri, et arrivons seulement ici dans la soirée. Il est près de vingt heures.

 

Ci-dessus, dans ce grand mur, selon l’inscription cette fontaine est dédiée à l’archimandrite Grégoire (Grigorios) Gogos. Je rappelle qu’un archimandrite est un supérieur de monastère dans l’Église orthodoxe.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014
Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Conséquence de l’heure tardive de notre passage, je n’ai rien d’autre à montrer que l’église vue de l’extérieur, et son clocher. Mais son architecture élaborée laisse penser que nous manquons quelque chose en ne pouvant pas y pénétrer.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Comme on le voit sur cette photo, sur la façade il y a une tribune à l’étage, avec accès par l’intérieur puisque nul escalier n’apparaît sur la façade. Je suppose que dans les grandes occasions, lorsqu’il y a trop de monde pour que l’église puisse contenir la foule, le prêtre –ou le métropolite– peut s’adresser aux fidèles depuis cet endroit.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

En regardant attentivement ma photo de la façade, on a pu remarquer, tout en haut à gauche de la tribune, cette curieuse maquette d’un bâtiment que je n’identifie pas. C’est bien un monument en réduction et non un tabernacle, puisqu’il est doté d’un escalier.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Il est un autre détail, avec lequel je vais clore ce rapide passage à Vatousa et qui, sur ma photo de cette façade, apparaît, mais est invisible une fois l’image réduite aux dimensions de cette page de blog. C’est ce beau visage de femme qui décore le heurtoir de la porte située juste à côté de la tribune.

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Published by Thierry Jamard
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