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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Comme le montre ma carte ci-dessus, nous sommes dans les terres, à l’ouest de Lesbos. Chidira (ou Chydira, ou Khydira, pour prononcer la consonne initiale comme le son de l’allemand ich et avec un Y pour respecter l’orthographe du grec) et Vatousa (souvent transcrit avec deux S pour ne pas prononcer le sigma grec comme un Z) sont deux petites villes qui ont chacune leur attrait.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Nous voici d’abord à Chydira, parce que Georgios Iakovidis est un peintre dont les qualités m’avaient impressionné lors de notre visite de la Pinacothèque Nationale, à Athènes (cf. mon article La Pinacothèque Nationale d’Athènes. Mercredi 02 novembre 2011). Or, ici à Chydira, nous sommes dans son village natal. Nous ne pouvons manquer de visiter le Musée digital qui lui est consacré, mais commençons par un petit coup d’œil au village où il a vécu, et à son église.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014
Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Pour un village de taille modeste –car si Chydira est très loin de n’être qu’un hameau, on ne peut pourtant pas parler de ville, même petite–, l’église, étonnamment, est très grande et très richement ornée, tant dans son architecture que dans sa décoration.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

La chaire, par exemple, est couverte de dorures et d’icônes. Je ne sais pourquoi, dans les églises orthodoxes de Grèce, la chaire est toujours aussi haut perchée. Plus haut que les fidèles, oui, pour que le prêtre soit vu et mieux entendu, mais si haut, si haut…

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Ce grand Christ vêtu comme un empereur byzantin a été offert à l’église, selon l’inscription en bas à droite, par un certain Pandelis Boudouris en 1934 (ou peut-être 1939, le dernier chiffre n’est pas très bien formé).

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Natacha s’est un peu plus que moi attardée dans l’église, et pendant ce temps-là je suis allé faire un tour dans le village. Interrogeant une villageoise dans la rue, j’ai ainsi appris où était la maison de Iakovidis et je m’y suis rendu. La dame qui y vit aujourd’hui m’a fort aimablement proposé d’y jeter un coup d’œil.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014
Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Quand j’ai raconté cela à Natacha, elle a été jalouse d’avoir manqué cette visite, nous y sommes retournés et, toujours aussi gentiment, la dame nous a proposé une seconde visite. Il paraît que les gens se rendent parfois au musée, mais quasiment jamais personne ne s’intéresse à la maison. Bien évidemment, plus de quatre-vingts ans après sa mort, et surtout un siècle et demi après qu’il a quitté cette maison, le mobilier et l’agencement ne sont plus les mêmes, mais il est toujours émouvant de se trouver dans les lieux où un grand homme a passé son enfance.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Notre visite de l’église, puis celle de la maison, nous les avons effectuées après celle du musée, mais je voulais, dans le cadre de cet article, d’abord planter le décor, puis en venir au cœur du sujet. Ce musée, comme le dit l’affiche, est ψηφιακός, ce qui veut dire numérique. Les œuvres de Iakovidis sont un peu partout dans des musées ou des collections privées, et quand on s’est avisé d’implanter un musée dans sa ville natale il n’y avait plus rien à y mettre. Et il faut reconnaître que pour les amateurs il est plus facile de se rendre à la Galerie Nationale d’Athènes qu’à Chydira, dans l’île de Lesbos, à l’opposé de Mytilène où arrive l’avion ou le ferry. Alors ici nous lirons sur des panneaux tous les détails de sa biographie, et nous verrons un certain nombre de tableaux classés par genre et commentés par des panneaux détaillés, mais ces tableaux apparaîtront en reproduction sur des écrans.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Comme on peut le constater, même si les tableaux sont numériques, ils sont fort bien présentés, car les écrans sont montés dans les cadres pour donner l’impression de la réalité. Cependant il faut bien reconnaître que la visite de ce musée n’est qu’un complément, très intéressant, mais un complément quand même, qui ne dispense pas de la visite à Athènes ou dans les autres musées qui présentent des œuvres de Iakovidis de par le monde.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Quelques mots de l’homme. On a donc vu qu’il était né ici à Chydira en 1853. C’était le 11 janvier. Il ne va pas y vivre bien longtemps.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Dès 1865, il part vivre dans la famille de son oncle à Smyrne pour étudier à l’école évangélique. Nous le voyons ici en compagnie de sa mère, avant son départ pour Smyrne. Il est donc âgé de douze ans.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

On ne nous dit pas en quelle année a été prise cette photo, mais c’était alors qu’il était élève à l’école évangélique de Smyrne, qu’il a quittée en novembre 1870, à dix-sept ans, pour Athènes et son école des beaux-arts. Il a une moustache naissante, il a laissé pousser ses cheveux, avec sa cravate et son costume ce n’est plus le petit garçon de Chydira. Je ne vais pas donner tous les détails de sa vie, disons seulement qu’en obtenant son diplôme en 1876, il se voit attribuer le grand prix, et part alors compléter sa formation à Munich, à l’Académie Bavaroise des Arts. En 1878, il participe à l’exposition universelle de Paris. Résidant toujours à Munich, dans les années suivantes il expose à Dresde et à Paris, reçoit des médailles.

 

L’étude des tableaux qu’il a peints lors de sa formation, à Athènes et à Munich, montre qu’il a d’abord couvert toute la palette sociale, jeunes paysannes, enfants au travail, petits bourgeois, etc., de façon réaliste, sans idéalisation ni mise en scène artificielle. Mais à Munich sous la conduite de Gabriel von Max, un maître en scènes historiques, il va se mettre à puiser dans la mythologie grecque de l’antiquité, avec idéalisation et romantisme.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

En 1884, Iakovidis va faire un petit tour à Lesbos et à Athènes. Sur la photo ci-dessus, on le voit avec sa famille. La légende de cette photo ne précise pas où il est, mais vu qu’il est âgé de trente-et-un ans, je pense qu’il est derrière à gauche, avec sa grande barbe noire et avec son chapeau européen, car quoique la photo soit mauvaise il semble que le garçon derrière à droite soit plus jeune, et il porte le couvre-chef turc, comme le père de famille. Ils sont pourtant bien grecs mais c’est la mode du pays.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Iakovidis va se fiancer avec Aglaia Chatzilouka en 1886, et c’est à cette époque qu’elle a été photographiée ci-dessus à gauche. Le mariage a lieu en 1888, et la photo de droite représente Aglaia aux alentours de 1890, vêtue du costume national.

 

Et on continue, avec l’Exposition Universelle de Paris en 1889 (l’année de la Tour Eiffel), Brême, Trieste, Berlin où il est invité chez le prince Leopold. Dans son atelier de Munich, il reçoit la visite des princes Georges et Nicolas de Grèce en 1892. Il est récompensé d’une médaille d’or à Munich en 1893, il participe à l’exposition pour le renouveau des Jeux Olympiques à Athènes en 1896 et à l’exposition internationale de Vienne en 1897. L’année 1899 est marquée par deux événements, l’un bien triste, c’est la mort d’Aglaé, l’autre heureux, il est appelé à diriger la Galerie Nationale d’Athènes, et donc à quitter Munich.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Dans toute cette biographie, extrêmement riche et très détaillée sur quatre grands panneaux, je n’ai pas vu apparaître de fonctions à l’école polytechnique, mais la légende de la photo ci-dessus, qui n’indique pas de date, le dit “à l’école polytechnique avec ses étudiants”. La photo qui précède est datée 1905, celle qui suit 1910, et les costumes évoquent le début du siècle. Il est alors intéressant de constater qu’il est entouré de trois étudiants et de quatre étudiantes, à une époque où en France l’école primaire était ouverte à tous, les lycées de filles n’étaient guère fréquentés, et les études supérieures n’étaient suivies que par une poignée de jeunes filles.

 

En 1900, il présente cinq œuvres à l’Exposition Internationale, dont le Concert des enfants (que j’avais montré lors de notre visite de la Galerie Nationale à Athènes, et auquel je vais revenir), qui lui vaut une médaille d’or. Il est le premier directeur de la Galerie Nationale dans ses nouveaux locaux. Quand, en 1904, meurt Nikiphoros Lytras, qui avait été son professeur dans les années 1870, il prend le relais en enseignant la peinture à l’huile à l’école des beaux-arts d’Athènes. En 1910, c’est lui qui dessine la nouvelle pièce d’une drachme et la même année il est nommé directeur de l’école des beaux-arts. En 1911, c’est au tour de la nouvelle pièce de deux drachmes. Il participe à l’Exposition Universelle de Rome.

 

Et les expositions se multiplient, et les distinctions pleuvent. Il me faut résumer. En 1918, il participe à l’exposition franco-grecque. Un décret le remplace à la tête de la Galerie Nationale, mais un conseil artistique y est créé, dont il est nommé président. Il reçoit le prix national des arts et lettres. En 1920, il établit un plan de réorganisation de l’école des beaux-arts, qui sera mis en œuvre en 1925. En 1926 est créée une Académie à Athènes, il en est fait membre honoraire. Prenant sa retraite en 1930, il reçoit le titre de directeur honoraire de l’école des beaux-arts d’Athènes. Il meurt le 13 décembre 1932.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Puisque ce ne sont que des œuvres virtuelles, je vais me limiter à quatre d’entre elles. Ci-dessus, nous voyons un tableau de 1876, Jeune fille à la quenouille et au fuseau. Comme nous venons de le voir, c’est l’époque où il peint des types sociaux avec réalisme.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014
Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Le Concert des enfants, 1900. Je me suis amusé à aller rechercher dans mes archives la photo que j’avais prise de ce tableau le 2 novembre 2011 à la Galerie Nationale d’Athènes (première photo ci-dessus), pour comparer l’effet avec la reproduction numérique présentée à Chydira (ma seconde photo). Et il est vrai que la différence de qualité est minime de photo à photo. Sur place, bien sûr, à Chydira il manque le relief, la substance, et puis aussi l’émotion que produit la vue d’un tableau qu’a touché la main du maître.

 

Le Concert des enfants est sans doute le tableau le plus célèbre de Iakovidis. Le musée explique que la peinture des enfants a été un thème favori du dix-neuvième siècle, avec souvent la présence d’un grand-père ou d’une grand-mère, célébrant les valeurs familiales. Au moment où j’écris, j’essaie de rassembler mes souvenirs de la peinture française et internationale au musée d’Orsay à Paris, et je ne revois pas tant que cela la prédilection pour la représentation d’enfants, ni pour la famille. En revanche, oui, à Athènes j’ai en mémoire plusieurs tableaux représentant des grands-mères avec leurs petits-enfants, des mères aussi. Et je suis d’accord avec le commentaire quand il met l’accent sur la différenciation des caractères de chaque enfant, sur la qualité du jeu de lumière pour donner vie à la scène, sur l’obtention de la représentation d’une scène pleine de réalisme vivant.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

La Femme et le fils de l’artiste, 1895. L’art du portrait, Iakovidis l’a pratiqué tout au long de sa carrière, à l’époque de ses études comme ensuite, dans son atelier de Munich ou après son retour à Athènes. Il est considéré comme l’un des meilleurs portraitistes de son temps, dit le musée. Il est vrai que ses portraits ne se limitent pas à reproduire les traits physiques des personnages, ou la matière de leurs vêtements, mais il parvient à exprimer leur personnalité. Et pas seulement, comme le suggère le musée, par le jeu de la lumière sur les visages mais, je crois, par une fine analyse psychologique de son sujet.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

C’est en 1927 que Iakovidis a peint cette toile, intitulée Printemps. Classant l’œuvre de Iakovidis par thèmes, le musée a choisi ce tableau pour illustrer la catégorie “Images symbolistes”. Je dirais plutôt “Allégories”. Ensuite, je lis des commentaires sur la lumière propre à la Grèce que peignent les artistes, mais aussi sur la tendance à la représentation idéale et symbolique, sur l’utilisation de modèles historiques ou mythologiques pour exprimer les idéaux de la race (!). Attentif aux tendances de la vie artistique et intellectuelle grecque, Iakovidis a montré, dans ses premières participations à des expositions en Grèce, des créations faisant appel à la mythologie, à l’histoire ou au folklore grecs.

 

Et sur ces belles paroles qui n’analysent pas le tableau que nous voyons, nous allons quitter cet intéressant et instructif musée, ainsi que la sympathique localité de Chydira.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Nous voici donc dans un autre bourg de l’ouest, à Vatousa. Ce sera un passage rapide, parce que nous n’y avons rien visité. Il y a une grande église, elle était fermée. Il y a un musée des arts et traditions populaires, il était fermé. Rien d’étonnant à cela, nous avons passé la journée à Sigri, et arrivons seulement ici dans la soirée. Il est près de vingt heures.

 

Ci-dessus, dans ce grand mur, selon l’inscription cette fontaine est dédiée à l’archimandrite Grégoire (Grigorios) Gogos. Je rappelle qu’un archimandrite est un supérieur de monastère dans l’Église orthodoxe.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014
Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Conséquence de l’heure tardive de notre passage, je n’ai rien d’autre à montrer que l’église vue de l’extérieur, et son clocher. Mais son architecture élaborée laisse penser que nous manquons quelque chose en ne pouvant pas y pénétrer.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Comme on le voit sur cette photo, sur la façade il y a une tribune à l’étage, avec accès par l’intérieur puisque nul escalier n’apparaît sur la façade. Je suppose que dans les grandes occasions, lorsqu’il y a trop de monde pour que l’église puisse contenir la foule, le prêtre –ou le métropolite– peut s’adresser aux fidèles depuis cet endroit.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

En regardant attentivement ma photo de la façade, on a pu remarquer, tout en haut à gauche de la tribune, cette curieuse maquette d’un bâtiment que je n’identifie pas. C’est bien un monument en réduction et non un tabernacle, puisqu’il est doté d’un escalier.

Lesbos 20 : Chydira et Vatousa. Les 12 et 13 juin 2014

Il est un autre détail, avec lequel je vais clore ce rapide passage à Vatousa et qui, sur ma photo de cette façade, apparaît, mais est invisible une fois l’image réduite aux dimensions de cette page de blog. C’est ce beau visage de femme qui décore le heurtoir de la porte située juste à côté de la tribune.

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Published by Thierry Jamard
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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

J’aurai l’occasion de reparler d’Agia Paraskevi (futurs articles Lesbos 26 et 27), mais aujourd’hui je me focaliserai sur son très intéressant musée de l’olive, complément de notre visite de celui de Sparte (mon article Sparte. Mercredi 1er et vendredi 3 juin 2011).

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Il est sûr qu’avec onze millions d’oliviers sur quatre cent cinquante mille hectares, Lesbos tire de cet arbre et de son fruit l’essentiel de ses revenus. Déjà dans l’antiquité l’île entière de Lesbos, dont les liens avec l’Asie Mineure du nord-ouest sont très anciens, y était considérée comme une oliveraie, et l’exploitation n’a pas cessé. Mais c’est surtout avec l’intensive mécanisation des années 1880 liée à la libéralisation des marchés et à la défiscalisation que les conditions ont changé, menant à la création des premiers établissements centralisant production et traitement. Celui où nous sommes (tout à l’heure je vais parler de son origine, de sa création et de son organisation), qui date du début du vingtième siècle, a intégré dans sa construction les techniques modernes antisismiques et aussi, avec un produit aussi inflammable que l’huile, antiincendie. Ainsi, les bâtiments de stockage ont des toitures de tuiles sur charpente en bois, mais le bâtiment central, où opéraient les machines, est couvert de tôle ondulée posée sur une structure métallique. Quatre-vingts bénévoles ont traîné des troncs de peupliers sur de longues distances alors que le terrain est accidenté, et à l’arrivée ils étaient attendus avec de la boisson. Fiers d’eux-mêmes et réjouis après ce dur travail, ils sont allés tous ensemble sur la place du marché, danser et faire la fête.

 

Mais “olive”, c’est un nom générique, pour le profane. Les professionnels distinguent trois espèces. Il y a le kolovi, qui couvre soixante-dix pour cent de la surface totale des oliveraies, qui produit en huile jusqu’à vingt-cinq pour cent du poids des fruits et dont l’huile est d’excellente qualité. Vingt-cinq pour cent de la surface concerne l’amytiani, une variété qui donne vingt à vingt-deux pour cent d’une huile de très bonne qualité. Les cinq pour cent restants de la surface sont couverts de ladolia dont les fruits donnent en huile de vingt à trente pour cent de leur poids, surtout pour consommation comme huile de table.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Avant les premières opérations de culture puis de récolte, il y a la création de l’oliveraie par greffe d’oliviers cultivés sur des souches d’oliviers sauvages. Ensuite, cette même opération de greffe se reproduira pour ajouter de nouveaux arbres ou pour renouveler les plus vieux devenus improductifs. Une fois greffés, les oliviers sont transplantés de l’endroit où la souche a poussé sauvage, vers l’oliveraie du cultivateur, généralement établie en plaine pour faciliter la récolte. De nombreuses plaines des alentours d’Agia Paraskevi ont été ainsi transformées en oliveraies par les migrants de 1922, lors de l’échange de populations suite au traité de Lausanne.

 

La première opération annuelle, après la récolte précédente, tombe pendant la période du Carême, elle consiste à tailler les arbres et à labourer le sol. Le labour oxygène le sol, mais aussi débarrasse l’arbre de ses petites racines mortes ou faibles, et s’apparente à une autre taille de l’arbre, mais souterraine celle-là. la taille ne consiste pas à couper n’importe quoi pour revitaliser les branches, et les Grecs d’Asie Mineure avaient pour cette tâche des méthodes très raffinées que les migrants de 1922 ont apportées avec eux. Puis dans les années 1960 s’est ouvert à Achladeri (le village de l’antique Pyrrha, voir la carte dans mon article Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île) une école de greffe et de taille qui a enseigné aux agriculteurs la taille dite “à l’italienne” rendant l’olivier plus court et buissonnant, ce qui augmente sa productivité et diminue les coûts.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Les fruits ont poussé, on en vient à la récolte. Les premières olives tombent des arbres en septembre. Elles sont petites, ratatinées, noires, elles ne donnent que peu d’une huile très acide. Les pluies d’automne entraînent la chute des premières olives de bonne qualité au moment du festival de saint Dimitri, qui a lieu le 26 octobre. Quand la taille de l’exploitation faisait que les membres de la famille ne suffisent pas, on embauchait des équipes de journaliers, les taifades, principalement composées de femmes pour ramasser au sol et récolter dans des paniers, tandis que les hommes formaient les équipes, les commandaient, et frappaient les arbres avec des bâtons de châtaignier pour en faire tomber les fruits. Ce n’est que dans les années 1970 que l’on a disposé des filets sous les arbres pour en séparer plus aisément les olives des rameaux et des feuilles tombés ensemble. La compétition à qui finirait la plus vite, des frappeurs ou des ramasseuses donnait lieu à des concours, des chants, des jeux et des plaisanteries, bien souvent à caractère sexuel comme on s’en serait douté!

 

Puis le transport se faisait dans des sacs à dos de mulet ou d’âne; si la production était abondante, on utilisait des charrettes. À l’époque ottomane, lors de l’arrivée à la presse, il fallait payer la redevance à l’État turc, soit 12,5 pour cent de la récolte, et à cette fin le percepteur impérial attendait les arrivées à la presse.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Le stockage des olives a généralement lieu, dans un premier temps, au domicile même de, comment dire? du gérant, de l’intendant, du responsable de la presse. Chacune des pièces de stockage des olives d’une part, des jarres d’huile d’autre part, avait sa clé propre, mais le responsable, lui, disposait à la fois d’un exemplaire de toutes les clés et d’une clé passe-partout unique qui pouvait ouvrir toutes les pièces. Mais parfois les petits producteurs, soit par souci d’économie pour ne pas avoir à louer une pièce de stockage, soit parce qu’ils doutaient de l’honnêteté du responsable, préféraient stocker les olives au domicile familial. La location des locaux de stockage se faisait pour un an, et selon le volume de la production chaque agriculteur en louait un ou plusieurs.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Ces tas d’olives attendant d’être traitées, car on attendait la fin de la récolte pour les presser, auraient pourri si celui que j’appelle le responsable ne les aspergeait pas de sel. Ce sel était mêlé de terre, il n’était absolument pas traité, pour en réduite le prix. C’était un sel noir provenant des salines du golfe de Kalloni. Cette production de sel de Kalloni, d’ailleurs, était aussi une activité importante pour l’économie de la région. Autrefois monopole d’État, les salines fonctionnent aujourd’hui comme de petites compagnies.

 

À la fin de la récolte avaient lieu des fêtes appelées glitomata ou glitothikia. Le dernier jour, la femme du patron cuisinait un grand repas qu’il organisait dans l’oliveraie, et le vin coulait… Il y avait des chants et des danses. Arrivait un moment où, selon la tradition, les femmes attachaient le patron de l’exploitation à un arbre, et lui demandaient: “Qu’est-ce que tu vas nous promettre?” Habituellement, il promettait de donner des chaussures, considérées comme un luxe. Satisfaites, elles le détachaient et le laissaient aller. À Agia Paraskevi, on brûlait les paniers. Mais cette fête n’est plus la même depuis les années 1950. Maintenant, c’est simplement un repas festif chez le patron, ou même dans une taverne.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Nous allons voir comment se passent les choses à l’intérieur, toutes les opérations de presse et de production. Mais puisque nous en sommes aux accessoires et aux opérations, voici les jarres de forme particulière dans lesquelles l’huile produite était stockée. La forme caractéristique de leur cul permettait de les garder debout en enterrant partiellement leur base, comme on le voit sur ma seconde photo. Quoique le lieu de leur fabrication ait été sur la côte de l’Asie Mineure en face de Lesbos, ou encore à Ainos en Thrace (aujourd’hui Enez, sur la rive gauche du fleuve qui s’appelle Maritsa en Bulgarie puis Evros en Grèce, tout près de son embouchure dans la Mer Égée), on les appelle “jarres de Mytilène”. Mais maintenant, on les a remplacées par de grands containers métalliques.

 

Au fond des cuves de presse, un petit robinet permettait aux eaux de drainage de s’écouler dans un réservoir souterrain. Une petite quantité d’huile était entraînée en même temps et souvent le propriétaire de l’huile pressée autorisait la presse d’en laisser passer un peu plus. Mais la vente de cette huile des cuves souterraines, qu’elles soient publiques ou privées, était réputée appartenir à la communauté. C’est ainsi, par exemple, qu’a été financée en 1928 la création de l’école de la communauté. Cependant, alors que la presse communale d’Agia Paraskevi qui possédait deux de ces réservoirs jouait le jeu, certains propriétaires privés ont été accusés de soutirer de l’huile de leurs réservoirs souterrains et de la vendre à leur profit. Les autorités municipales ont alors été amenées à sceller ces réservoirs et ainsi, qu’elles soient publiques ou privées, les presses étaient bien obligées, en fin d’année, de donner à la communauté le total de leurs profits des cuves.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Ensuite vient le transport, car il ne s’effectue pas dans ces grandes et lourdes jarres relativement fragiles et difficiles à fermer hermétiquement. Autrefois, pour emporter la pulpe d’olive après l’extraction de l’huile, on utilisait des sacs en poil de chèvre tissés, appelés tsoupia, plus tard en crin de cheval, fabriqués dans des établissements appelés tsourchanades, où hommes et femmes travaillaient ensemble. En ces temps où la religion officielle de l’Empire Ottoman interdisait qu’hommes et femmes se côtoient ainsi, dans le langage courant on en est venu à employer ce mot pour désigner des endroits où régnait l’immoralité. Ces ateliers, fournissant en sacs toute la production d’huile d’olive de la Grèce, ont employé jusqu’à trois cents personnes. Ce n’est que récemment que l’on en est venu à l’utilisation de sacs en plastique.

 

Cela, pour la pulpe. L’huile, elle, était transportée dans des sacs non pas tissés en poil de chèvre, mais carrément en peau de chèvre, comme sur la première photo ci-dessus. Les deux petites excroissances nouées serré sont les orifices des pattes. Et puis on est passé à l’utilisation, plus commode, de récipients métalliques comme ceux de ma seconde photo.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

À l’époque où la presse a été installée ici, on produisait de l’huile de trois qualités différentes. La meilleure provenait de la presse d’olives pas encore mûres et traitées rapidement. Du fait de son prix, elle était consommée par les classes les plus hautes de la société. En-dessous, venait l’huile de qualité courante, assez acide, et consommée par la grande masse de la population. C’était l’huile de table des familles modestes, et aussi l’huile des lampes à la maison et à l’église. Enfin, la plus basse qualité d’huile, très acide, servait aux usages industriels et entrait dans la fabrication du savon. Lesbos n’exportait guère qu’une très petite quantité d’huile de table, recherchée par ses expatriés, l’essentiel de ses exportations portant sur l’huile d’usage industriel, éclairage et fabrication du savon.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Jusqu’à présent, j’ai surtout parlé du premier niveau, celui de la production d’huile, mais je viens de faire allusion au deuxième niveau, la fabrication de savon à partir de l’huile. L’un des panneaux du musée parle des sous-produits de l’olive, dont –en anglais– le “pomace”, mot dont j’ignore la signification. Bon, je sais que je ne suis pas un bon angliciste, je consulte mon bon vieux Robert & Collins mais, ce qui est bizarre, ce mot n’y apparaît pas. Il me faut aller chercher dans mon gigantesque Oxford English Dictionary tout anglais que je n’utilise pas souvent, pour y trouver “anything crushed or pounded to a pulp”. Ah, d’accord, il s’agit de la pulpe d’olive. Et donc cette pulpe était utilisée comme carburant dans les machines à vapeur des usines, et notamment pour les presses à olives ou pour les manufactures de savon, ce qui était beaucoup plus économique que l’importation de charbon d’Angleterre.

 

Mytilène, Gera, Plomari, Polychnitos étaient de grands centres de fabrication de savon. Les usines étaient organisées sur trois niveaux, avec les chaudrons au rez-de chaussée et les séchoirs aux deux étages supérieurs. La plupart étaient sur le modèle des manufactures du célèbre savon de Marseille. Les employés de ces fabriques étaient beaucoup mieux rémunérés que dans les autres types d’emplois, ce qui leur assurait un statut social et faisait que, par là, ils étaient très recherchés en mariage.

 

Il existait aussi des indépendants qui allaient ici ou là collecter des huiles de production artisanale au domicile du producteur, fabriquaient le savon chez eux de façon artisanale eux aussi, et allaient vendre leur production comme marchands itinérants.

 

Après la fabrication de l’huile et du savon, reste le circuit de commercialisation. Les clients allaient de la Thrace, avec Constantinople et les bords de la Mer Noire jusqu’en Asie Mineure et en Égypte. On ne venait pas chercher ces produits sur place, c’était la propre flotte de Lesbos, principalement basée à Plomari, et constituée de navires construits sur place avec leurs lourdes voiles, qui allait desservir les marchés de la Méditerranée orientale. Industriels, marchands et capitaines des cargos avaient partie liée, parce que ces derniers se chargeaient, arrivés sur place, d’écouler leur chargement et, au retour, les profits étaient partagés. Avant le lancement d’un navire, la tradition voulait que les marins se saisissent de leur capitaine et le jettent à l’eau…

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Le moment est venu de voir comment cela se passe à l’intérieur des bâtiments pour le processus de presse des olives. La première photo montre une affiche intitulée métaphora, ce qui signifie transport, avec la reproduction d’une photo d’archives qui représente les transporteurs arrivant à l’usine avec leurs sacs d’olives et les pesant. C’est sur la balance de ma seconde photo qu’ils les pèsent, en présence du patron de la presse et du producteur, le résultat des pesées étant consigné soigneusement. Le transport est à la charge de l’usine, inclus dans le prix de presse.

 

Car il ne s’agit pas d’une presse privée travaillant pour son seul propriétaire, puisqu’alors toute la production lui appartiendrait, il ne serait nul besoin de consigner ce qu’il apporte. C’est en 1910 qu’a été inaugurée cette presse communale de type coopératif. À l’époque, commençait à se faire jour une société civile dans cette partie de l’Empire Ottoman, et l’idée a germé d’une presse communautaire dans l’esprit des petits et moyens producteurs pour contrer le quasi-monopole de fait des gros propriétaires disposant de leur propre presse. Ces idées correspondent aussi à l’évolution des mentalités vers le communautarisme, la coopération, surtout sous l’impulsion d’anciens expatriés du dix-neuvième siècle vers l’Amérique, l’Australie, le Soudan, l’Anatolie, l’Égypte revenus au pays. Opérant depuis la récolte de 1911 jusqu’à celle de 1967, cette presse a permis grâce à ses bénéfices de procurer à Agia Paraskevi de gros progrès dans les domaines social et de l’éducation. Car depuis la fin du dix-neuvième siècle il y avait des mouvements sociaux dans Lesbos, notamment en 1883, puis en 1892, les manifestants exigeant d’être reçus par la commission des finances de la Municipalité en raison de contestations sur les titres de propriété, sur la taxation des oliveraies, sur l’attribution de revenus au monastère. Tout à l’heure, j’ai parlé de l’accusation portée contre de gros producteurs privés de fraude sur l’huile des cuves enterrées, cela a donné lieu à de nouveaux mouvements sociaux en 1909-1910.

 

Les délégués pour la construction de cette presse étaient, pour beaucoup d’entre eux, de petits ou moyens producteurs, mais ils appartenaient à des familles de gros producteurs qui ont fait pression sur eux pour les empêcher d’accomplir cette mission. Or eux appartenaient à cette catégorie de gens instruits, qui avaient voyagé, qui avaient des idées progressistes (tant du point de vue du développement économique que du point de vue politique), ils avaient foi dans les vertus de l’effort commun pour le bénéfice commun. La gestion budgétaire, humaine et fonctionnelle a été confiée à une commission élue de cinq membres. Il a fallu financer la construction et l’acquisition de machines. Pour ce faire, on a organisé des loteries, mais surtout une lettre faisant appel à leur solidarité a été envoyée à tous les expatriés. Résultat dépassant les attentes, rien que de juin à septembre 1910 des dons sont arrivés de Londres, de Boston, de Khartoum, de Constantinople, de Sidney, d’Égypte, d’Anatolie, de Roumanie.

 

Une parenthèse, puisque j’ai parlé des migrations. Les expatriés d’Agia Paraskevi et d’autres endroits de Lesbos ont gardé des liens étroits avec leur île de départ, surtout les Américains et les Australiens (à Lesbos, on les appelait par le nom du pays où ils s’étaient installés). La vague de départs d’Agia Paraskevi à destination de l’Australie s’est intensifiée à partir du milieu du vingtième siècle, puis il y a eu à partir des années 1970 une vague de retours d’Australiens qui avaient gardé des liens d’autant plus étroits que beaucoup d’entre eux étaient des migrants de première génération.

 

Revenons à nos moutons. C’est la Dictature des Colonels (coup d’État d’avril 1967) qui a mis fin à la vie de cette presse communale, en arrêtant pour motifs politiques la plupart des membres du conseil municipal d’Agia Paraskevi. Nikolaos Tzannos, le dernier président, qui adhérait à l’EDA (gauche Démocratique Unie) a été arrêté et exilé avec douze autres résidents d’Agia Paraskevi. Plus de presse, donc, mais il ne fallait pas laisser disparaître ces bâtiments qui avaient un intérêt historique. On a donc établi là en 1985 un centre multiculturel municipal et, en 2004, la Municipalité a cédé le bâtiment à la Fondation Culturelle de la Banque du Pirée pour en faire un musée de la production industrielle d’huile d’olive de Lesbos.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

La notice, dans le musée, évoque le financement avec l’aide de la région sous les auspices du ministère. Elle semble oublier complètement le financement européen… Ce panneau dit bien que l’Europe, en fait Ευρωπαϊκό ταμείο περιφερειακής ανάπτυξης, la Caisse européenne pour le développement régional (donc moi avec mes impôts) a mis la main à la poche. Le pourcentage n’est pas indiqué, mais il va généralement de 75 à 85 pour cent du devis initial, qui est ici de plus de deux millions deux cent sept mille Euros. Bof, juste un petit oubli… Or, autant dans ma photo en gros plan sur un paragraphe de l’affiche que sur le panneau extérieur il s’agit bien du même programme 2000-2006. Bref, passons.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

D’abord, le moulin à olives. Les meules sont mues par un système d’engrenage à renvoi d’angle. Écraser les olives entre des meules constituait la première étape de l’extraction de l’huile, et cela durait jusqu’à ce que tout soit réduit à l’état de pulpe. Cette pulpe était alors placée sur des plateaux que l’on convoyait vers les presses actionnées par des pompes. Un moulin comme celui-ci (modèle Issigonis de 1910) traitait de l’ordre de six mille quatre cents kilos d’olives par jour.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Modèle Issigonis… En 1959, adolescent, je me délectais de revues d’automobile, et la sortie de la légendaire Mini me passionnait, avec son moteur transversal et ses suspensions en blocs de caoutchouc, une création de l’ingénieur Alec Issigonis. Et voilà que, visitant à Agia Paraskevi le musée de l’olive, je tombe sur ce nom! Oui, c’est bien la même famille. Sir Alec est le petit-fils de Démosthène Issigonis qui en 1854 a ouvert à Smyrne (aujourd’hui Izmir) une usine de fabrications mécaniques. Il a fourni partout en Méditerranée orientale des moulins, des égreneuses de coton, des bateaux à vapeur, des presses à olives, des fabriques de savon, des moulins à eau, etc. Il était aussi importateur de moteurs à vapeur anglais. L’usine avait ses chantiers navals (construction, maintenance, réparation). Démosthène a envoyé étudier en Angleterre son fils Georgios, qui est devenu membre d’une association d’ingénieurs mécaniciens. Quand est survenu le drame de Smyrne, la famille Issigonis s’est repliée sur Lesbos, sur Athènes, sur Londres. C’est ainsi qu’Alec est un ingénieur anglais. Il était né en 1906 à Smyrne, mais son père Georgios avait obtenu la nationalité anglaise et en 1922 sa mère a dû fuir avec lui et s’installer en Angleterre. Anobli en 1969 (sir Alec), il est mort en 1988 à Birmingham.

 

Plus loin dans la visite du musée, il est donné la liste des entreprises étrangères qui ont fourni du matériel à la presse communale, et en évoquant la société Issigonis le musée affiche ce dessin de la Mini par le petit-fils. Je le publie donc, puisqu’il confirme mon laïus à son sujet!

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Nous voyons aussi le système de pompe. Le moteur actionne un arbre, à partir duquel des courroies transmettent le mouvement aux pompes. On explique qu’il y avait deux niveaux de pression, correspondant à deux pistons. Au début, pour la première moitié de l’opération, les deux pistons sont à l’œuvre simultanément, puis un système de leviers permettait de débrayer le piston de basse pression. L’opération se faisait sous une pression d’environ trois cent cinquante atmosphères et durait en tout une quarantaine de minutes.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Ceci, pour la démonstration au musée, est un modèle de pompe en acier, aluminium, verre et plexiglas fabriqué en 2006 par le musée de l’industrie d’Ermoupolis. Cette pompe fonctionne donc réellement, mais son utilité est seulement pour que le visiteur comprenne son fonctionnement. C’est la remontée du piston qui provoquait la compression et chaque presse pouvait traiter ainsi entre 640 et 768 kilos d’olives. La première pression, qui durait trente minutes, avait lieu à froid, c’est-à-dire sans adjonction d’eau chaude. Pour les deux autres pressions de quarante minutes chacune on versait d’abord sur la pulpe de l’eau chaude. Chaque jour, chacune des presses traitait sept ou huit chargements.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Pour garnir la presse, l’opérateur remplissait avec la pulpe les sacs de jute grossier appelés tsoupia (nous en avons vu plus haut en poil de chèvre) qui étaient disposés sur des supports comme ceux de ma photo. Leur taille était exactement adaptée à cette table. Une fois pleins, l’opérateur les ficelait solidement. Chacune des quatre presses disposait d’un maître et de son assistant. À eux deux, ils chargeaient dans la presse les tsoupia, et la presse devait toujours être occupée, sans une seule interruption, de sorte que s’il n’y avait plus d’olives à presser il fallait mettre des sacs vides, et un chargement asymétrique pouvait causer des dommages.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Ces appareils sont des séparateurs centrifuges, c’est-à-dire des appareils qui, par centrifugation, séparent l’eau de l’huile extraite. Ils ont été achetés en 1957 à la compagnie De Laval et, parallèlement à leur acquisition, on a dû prévoir l’infrastructure pour les accueillir. Malgré son aspect français (et, je pense, son origine française), ce nom est celui d’un Suédois que le musée prénomme Gustave, mais qui s’appelait en réalité Gustaf, à la suédoise.

 

Pour alimenter ces séparateurs, toutes les deux presses on a ajouté une pompe mue par un petit piston, pour aspirer l’huile encore mêlée à l’eau qui y a été injectée (seconde et troisième pressions). Des tuyaux acheminaient cette eau vers un container d’une capacité d’environ huit cents litres situé dans un grenier spécialement conçu pour le recevoir. De là-haut, l’huile tombait par simple gravité dans les appareils De Laval où elle était débarrassée de son eau. La vitesse de rotation de l’arbre d’entrée dans le séparateur était multipliée par dix dans le corps de l’appareil, et atteignait ainsi la vitesse de six mille tours par seconde. D’autres séparateurs De Laval achetés en cette même année 1957 étaient mus par des moteurs électriques.

 

Auparavant, la séparation huile / eau prenait un temps considérable, parce que le jus obtenu par la presse des olives à l’intérieur des sacs de jute et tombé dans le réservoir de la presse devait être transvasé dans des bacs métalliques où il devait rester longtemps sans être remué. L’eau étant plus dense que l’huile, tombait peu à peu dans le fond du bac, tandis que l’huile restait au-dessus. Lorsque la séparation était complète, il fallait ensuite prélever cette huile assez délicatement pour ne pas la mêler de nouveau à l’eau, et la mettre dans ces sacs en peau de chèvre comme j’en ai montré un tout à l’heure. Ces sacs étaient vidés dans des récipients métalliques qui étaient alors pesés en présence du producteur et du chef de la presse, de façon à savoir combien d’huile avait été tirée des olives apportées afin d’éviter toute suspicion et toute contestation.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Tous les mécanismes étaient mus par une machine à vapeur. L’eau qui va produire cette vapeur est stockée dans de grands réservoirs souterrains. De là, elle va être puisée par cette pompe (première photo), et refoulée vers un préchauffage à seulement vingt degrés, lui aussi situé en sous-sol. La seconde photo montre l’introduction de l’eau dans la chaudière au-dessus, à cinquante-cinq degrés, par la pompe.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Sue la photo de cette machine prise de face, on voit deux tuyaux peints en rouge. Sur celui du premier plan, l’écriteau indique qu’il véhicule vers le haut les gaz d’échappement du moteur (celui qui fonctionne par la combustion de la pulpe d’olive), à cent cinq degrés, vers le préchauffage. Un autre écriteau, sur le tuyau de l’arrière-plan, nous informe que par-là passe, vers le bas, la vapeur de la chaudière vers les machines (celles qui actionnent les presses et les centrifugeuses), à une température de cent cinquante degrés. À la différence de la salle de la chaudière, la salle des machines était maintenue bien propre. Cette machine à vapeur était fixée sur un socle de marbre et faisait fort peu de bruit. Mais il fallait en permanence un mécanicien pour veiller sur la machine et intervenir en cas de besoin, et un employé chargé de la lubrification. On surveillait la montée en température et, lorsque le réservoir ne contenait plus d’eau et que la vapeur avait atteint la température convenable (pression de 6,5 à 7 atmosphères), on faisait glisser la courroie de commande sur la roue qui entraînait l’arbre principal, ce qui permettait ainsi de mettre en route les presses. Processus efficace dont la puissance était de trente à quarante chevaux et tournant de soixante à soixante-cinq tours par minute, mais long à mettre en œuvre, et qui demandait la présence permanente de deux opérateurs, aussi en 1957 a-t-on remplacé tout ce système par un simple moteur thermique (la traduction anglaise dit “petrol-driven engine”, donc moteur à essence, mais le texte grec dit “πετρελαιομηχανή”, c’est-à-dire moteur à gazole. Je suppose donc qu’il s’agit d’un moteur diesel plutôt qu’à essence, mais… je n’en sais rien).

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Quoique ce musée soit nommé “Musée de l’huile d’olive”, cette puissance produite n’était pas réservée à la presse de ces fruits. En effet, la récolte des olives était terminée quand le blé était mûr, et l’établissement communal produisait alors de la farine, comme le faisaient aussi d’autres presses de l’île. Nous voyons ici le moulin à farine, lui aussi provenant de l’usine Issigonis et acquis en 1910. Il y avait dans la campagne autour d’Agia Paraskevi des champs de blé, mais de peu de surface, ce qui faisait du grain la première des importations de Lesbos. Le grain tombait d’un cône en bois entre la meule fixe et la meule rotative.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Parmi toutes les îles de l’Égée, Lesbos s’enorgueillit d’avoir été la seule à développer la mécanisation dans ses industries dès les années 1880 et, en 1912, au moment où elle acquérait son indépendance de l’Empire Ottoman et son rattachement à la Grèce, elle ne comptait pas moins de 113 presses à olives motorisées, 6 usines de traitement de la pulpe et 14 fabriques de savon. À cela plusieurs raisons. D’abord, le combustible trouvé sur place, grâce à l’alimentation des machines en pulpe d’olive, au lieu d’importer à grand coût du charbon d’Anatolie ou, pire, de Grande-Bretagne. Mais aussi les conditions libérales accordées par le pouvoir turc, à savoir l’exemption de droits de douane pour l’importation d’équipements mécaniques européens, ainsi que les droits de propriété et l’exemption de taxes pour les citoyens étrangers. Mais à partir de 1912, le rattachement à la Grèce a eu pour conséquence la rupture des relations commerciales intenses avec l’arrière-pays d’Asie Mineure et des conditions bien plus dures pour l’industrie de Lesbos. Cependant dans l’entre-deux-guerres la multiplication des presses dans l’île et le développement de la fabrication du savon ont partiellement compensé les pertes.

 

Ces machines, j’ai dit à propos d’Issigonis que le musée en donnait une liste. Outre l’entreprise grecque de Smyrne Issigonis et l’entreprise suédoise Alpha Laval, on trouve: Haywards Tyrel (Londres), Ruston (Lincoln), National Gas & Oil Engine (Aston, Angleterre), The Campbell Gas Engine Co (Halifax, Angleterre), Rankin & Dimas (Smyrne), Theocharis (Athènes), Loukas & Karamitsopoulos (Mytilène), Vasileiadis Hellenic Machine Building (Le Pirée).

 

Ci-dessus, j’ai photographié sur des affiches différents détails concernant ces entreprises: une plaque de machine D. Issigonis, Smyrne (en grec avec un seul S, la famille ayant transcrit le nom en anglais en redoublant le S pour qu’il ne soit pas prononcé Z entre deux voyelles), puis une plaque de machine Loukas Karamitsopoulos, Mitylène (avec inversion du I et du Y, preuve que même des Grecs ont commis cette erreur), et enfin une affiche publicitaire pour les machines à vapeur Ruston.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014
Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Le musée présente d’autres planches, où la technique fait place à l’humain. Nous avons parlé des expatriés de Lesbos en général, d’Agia Paraskevi en particulier. Ci-dessus, quatre photos parmi les nombreuses qui sont présentées par le musée:

 

D’abord, des expatriés d’Agia Paraskevi au Soudan, et la photo a été prise en 1930. Ensuite, nous sommes toujours au Soudan, c’est en 1933 dans la distillerie G. Limnios, de Khartoum. Sur la troisième photo, prise entre 1915 et 1918, la pyramide que nous voyons en arrière-plan nous montre que nous sommes en Égypte (si nous étions devant la pyramide du Louvre, cela signifierait que la photo est plus récente), et l’on nous dit que cette famille à dos de chameau, c’est Efstratios et Anna Evangelou, et on a l’air d’oublier de nommer l’enfant; pourtant, c’est en l’identifiant précisément et en évaluant son âge que l’on pourrait affiner la date de la photo. Et enfin, sur la dernière image, ces trois garçons originaires de Lesbos et photographiés en 1920 sont, nous dit-on, des ressortissants américains, le premier en partant de la gauche ayant été identifié comme Christophas Chatzidimitriou.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Parmi quelques autres photos représentant des citoyens d’Agia Paraskevi, médecins, marchands, etc., je choisis celle-ci, Christophas P. Christophidis, propriétaire terrien (et donc client potentiel de la presse), en 1927.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

En marge des collections du musée, nous avons pu voir dans ses murs une exposition photo temporaire. C’est une exposition conjointe de deux photo clubs, l’un grec, l’autre turc. Alors que les tensions sont loin d’être totalement apaisées entre les deux nations, entre autres au sujet de nappes de pétrole sous la mer Égée, suffisantes pour compenser plusieurs fois l’abyssale dette extérieure de la Grèce mais qui, bien évidemment, sous la mer s’étalent sans frontières entre les eaux territoriales turques et grecques, cette amitié à travers l’art photographique est rassurante et fait chaud au cœur. La parole est donnée, sur des affiches, aux deux présidents des clubs, les textes étant en turc, en grec et en anglais.

 

Stratis Tsoulellis, président de la Société Photographique de Mytilène (Φωτογραφική Εταιρεία Μυτιλήνης): cette exposition qu’il appelle “L’Olivier béni” reflète le voisinage Égéen, même sol, mêmes eaux, mêmes bras, même peuple, cette collection d’images est un échange d’émotions qui sert de pont plus qu’elle ne discrimine. Depuis sa création en 1980, la Société Photographique de Mytilène contribue à la culture en général, en mettant en relief son identité à l’intérieur et par-delà le frontières. “Notre coexistence avec nos amis photographes de Turquie a commencé il y a bien des années. […] La photographie et la culture nous maintiennent unis”, conclut-il.

 

Quant à Özkan Arıkantürk (en turc, arı signifie pur, kan c’est le sang et comme du temps du sultan le nom de famille n’existait pas, c’est une loi de 1934 qui a obligé chaque Turc à s’en trouver un; l’un des ascendants de ce président a donc choisi de s’appeler “Turc au sang pur”, ou “Pur sang turc”), président de la Société Photographique L’Olivier d’Edremit (Burhaniye), il écrit “Cette exposition est le résultat de l’amitié qui fleurit entre deux clubs photographiques partageant la même région géographique et des cultures similaires”. Il note que depuis le quatrième siècle avant Jésus-Christ des liens culturels et commerciaux existent entre Mytilène et Edremit (Adramitteion) et parce que l’olive est la clé de voûte de la vie des Égéens, le thème de cette exposition renforce les liens entre les deux clubs. Et il espère que ce genre de manifestations permettra aux Turcs et aux Grecs de mieux se connaître, de mieux se comprendre et qu’ainsi sera promue la paix dans le monde.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Les photos sont présentées sans titre, rien qu’avec le nom de leur auteur. La photo de cette jeune personne ramassant des olives est de Tolga Ozmen. Je regrette qu’un reflet sur la droite gâche un peu la photo, parce que c’est l’une de mes préférées, ce regard surpris dans le travail, la position “en grenouille”, ce foulard qui semble religieux mais ne cache nullement les cheveux, tout cela est signifiant.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Cet écureuil dans un tronc d’olivier qui regarde avec intérêt et sans frayeur apparente le photographe a été saisi par Petros Tsakmakis.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

La récolte des olives a lieu en hiver ou au début du printemps, et ces hommes sur leur tracteur n’ont pas l’air d’avoir chaud. La photo est de Ertac Er.

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Le travail est dur, c’est un moment de détente avec la cigarette. Cela me permet de noter que les Turcs fument, fument, fument… Et les Grecs aussi, cela date sans doute du temps où ils étaient intégrés dans l’Empire Ottoman. Cette photo a été prise par Ismet Arıkantürk (même famille que le président?).

Lesbos 19 : Agia Paraskevi, musée de l’olive. Mercredi 18 juin 2014

Les oliviers ont des troncs aux formes torturées, et celui-ci qui donne l’impression d’être un animal est particulièrement original. C’est l’œuvre de Mary Chairetaki.

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Published by Thierry Jamard
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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Dans mon premier article sur Lesbos, je disais que cette île était le berceau des poètes lyriques et, à la suite du nom de Sappho, j’ai cité celui d’Arion. Ce célèbre poète lyrique, remarquable joueur de cithare, était originaire de Methymna. Il était allé vivre à Corinthe, y avait connu le tyran Périandre, puis était allé s’enrichir en jouant de la cithare et en chantant ses dithyrambes dans le sud grec de l’Italie. Il revenait de Tarente à Corinthe sur un navire corinthien quand les marins voulurent s’emparer de ses biens et, ne voulant pas qu’il parle de leur forfait, lui donnèrent l’ordre de se jeter à la mer. Il les pria alors de l’autoriser à chanter une dernière fois, revêtu de son costume d’apparat. Pour la suite, je laisse la parole à Hérodote:

 

“Ravis à l'idée d'entendre le meilleur chanteur qui fût au monde, les hommes quittèrent la poupe et se groupèrent au milieu du navire. Arion, en grand costume, prit sa cithare et, debout sur le tillac, chanta d'un bout à l'autre l'hymne orthien; puis, en le terminant, il se jeta dans la mer tel qu'il était, avec toutes ses parures. Les marins conti­nuèrent leur route vers Corinthe, mais, dit-on, un dauphin prit Arion sur son dos et le porta jusqu'au cap Ténare. Le poète, arrivé à terre, se rendit à Corinthe, toujours dans la même tenue, et là, il raconta son aventure. Périandre, qui n'en crut rien, le fit étroite­ment garder et fit guetter l'arrivée du navire. Quand les matelots furent arrivés, il les appela devant lui et leur demanda s'ils apportaient quelques nouvelles d'Arion; les hommes prétendirent qu'il était en Italie, qu'il se portait fort bien et qu'ils l'avaient laissé à Tarente où il remportait beaucoup de succès. Soudain, Arion se montra devant eux, tel qu'il était lorsqu'il avait sauté dans les flots; frappés de stupeur, les matelots ne purent nier leur crime. Voilà ce que disent les Corinthiens et les Lesbiens” (traduction Andrée Barguet).

 

Dans mon article Lesbos 16, où j’ai montré quelques ruines antiques de cette ville, j’ai déjà dit que ce nom est celui d’une fille légendaire de Makarée, et l’épouse du héros thessalien Lesbos. Je commencerai par fixer le paysage avec quelques photos.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Nous arrivons. Soudain, au détour d’un virage, apparaît un gros bourg surmonté de son château. Mais nous allons voir que cette ville, qui est la seconde de l’île après Mytilène,depuis l’antiquité, et qui l’est encore, est en fait plus importante qu’elle ne le semble de loin.

 

Et puis il faut que je m’explique au sujet de ce nom double, Methymna et Molyvos. Dans l’antiquité, les auteurs ne parlent que de Methymna. En français, il fut un temps où l’on francisait la terminaison, en parlant de Méthymne, sans oublier, alors, l’accent sur le É. Au quatorzième siècle, la famille génoise des Gattelusi prend possession de l’île et rebaptise la ville en Molyvos. Diverses interprétations en proposent une étymologie, dont celle qui m’a été rapportée par le plus grand nombre de personnes est qu’il s’agirait d’une déformation de l’italien Monte [degli] Ulivi (mais ce nom apparaît dès le début de l’occupation, alors comment des Italiens auraient-ils à ce point déformé le nom? Car les Grecs, eux, auraient tout naturellement gardé le nom de Methymna), ou même du français (mais pourquoi le français dans une île grecque occupée par des Italiens?) Mont [des] Olives. D’autant plus que toute l’île est couverte de onze millions d’oliviers et que par conséquent cette appellation ne décrit absolument pas en propre cette colline. Et puis cette déformation ne répond à aucune logique phonétique. Je préfère dire que l’on ne sait pas d’où est venu ce nom de Molyvos donné par les Génois. Les Ottomans ont conservé le nom de Molyvos, mais quand en 1912 Lesbos est redevenue une île de la Grèce indépendante, les autorités ont décidé de revenir au nom grec traditionnel de Methymna. Cependant, comme chacun sait, l’habitude… ah, l’habitude! Beaucoup de gens continuent à appeler leur ville Molyvos. Je n’ai pas fait de statistiques, c’est évident, mais je dirais que la moitié du temps c’est l’une des appellations, et l’autre pour l’autre moitié des locuteurs. Alors pour que vous prononciez bien le nom que vous aurez choisi de donner à cette ville, c’est Μήθυμνα ou Μόλυβος (je l’écris en grec pour montrer que l’accent tonique est dans les deux cas sur la première syllabe, et pour montrer aussi que la première syllabe de Methymna comporte un êta qui, aujourd’hui, se prononce I: Mithymna).

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

La vue que l’on en a eue en arrivant est très incomplète. Quand les touristes viennent ici, c’est la plupart du temps pour la plage. Eh bien à la sortie sud de la ville il y a une grande plage. Mais c’est aussi la zone industrielle, dominée par une haute cheminée. En s’approchant, on voit (ma troisième photo) sur le bâtiment de droite l’inscription en grec “B. Tryphon & compagnie, huile et savons”, et sur le bâtiment de gauche l’inscription en anglais dit “Presse à olives. Restaurant bar”. Devant, un panneau ardoise avec le menu. Ce qui permet de ne pas s’éloigner de la plage à l’heure du déjeuner.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

À l’autre extrémité de la ville, le décor est tout à fait différent. C’est là que se trouve le petit port, à la fois pour les pêcheurs et pour les plaisanciers. Ici, pas de gros ferries. Comme on peut s’y attendre dans une ville qui attire les touristes, le long du port les restaurants fleurissent comme des champignons dans un sous-bois humide en automne.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Tout à l’heure, j’ai supposé que l’on arrivait à Methymna par l’est, mais quand on vient directement de Mytilène, où se trouvent à la fois le port des ferries et l’aéroport, on aborde plutôt la ville par le sud, et après avoir contourné Petra on découvre, du haut de la falaise, la rade de Methymna. Il y a d’ailleurs un parking très prisé des automobilistes qui s’arrêtent pour admirer le paysage, aussi intéressant le jour que la nuit.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

C’est sur ce parking que je me suis arrêté un soir en revenant d’excursion, pour saisir le coucher de soleil sur la mer. Le jour, avec la brume de chaleur, on ne voit que la mer. La nuit, en l’absence de toute lumière à l’horizon, on ne voit sous l’éclairage de la lune que la mer encore. C’est seulement quand le soleil vient de se coucher que l’on aperçoit une montagne. J’ai posé la question à un habitant:

– Hier soir, j’ai vu là-bas une montagne, savez-vous ce que c’est?

– Ah bon, une montagne? Je ne sais pas, je n’ai jamais rien vu et j’habite ici depuis soixante ans. Vous avez sans doute mal vu, c’était peut-être une voile de bateau.

Peut-être ai-je des hallucinations, mais alors mon appareil photo a lui aussi des hallucinations. J’ai déplié ma carte Michelin de la Grèce (carte n°737) au sept cent millième. Puisque ce sommet est en face du soleil couchant, j’ai placé ma règle droit vers l’ouest et, à 35,7 centimètres, je suis tombé sur le massif du Pélion, en Grèce continentale Cela représente donc, en faisant la multiplication, tout juste 250 kilomètres. Cette haute montagne culmine, selon Wikipédia, à 1651 mètres; selon un gros bouquin en grec que j’avais acheté là-bas quand nous avons visité la région de Volos, le Pélion culmine à 1551 mètres. C’est, dans un cas comme dans l’autre, suffisant pour émerger de la mer à cette distance malgré la courbure de la terre.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Après avoir regardé la ville de l’extérieur, pénétrons-y. La ville s’organise tout au long d’une rue principale qui la traverse de part en part, jusqu’au port, en montant sur la falaise et redescendant au port. Et puis il y a une autre rue qui lui est grossièrement parallèle, encore plus haut sur la falaise, et qui est beaucoup plus agréable, d’une part parce qu’elle est fermée à la circulation automobile, et d’autre part parce qu’elle est beaucoup plus typique et traditionnelle. Et puis c’est là aussi que l’on trouve les petits commerces locaux, le boucher, le boulanger. Et aussi, en montant un peu plus par une rue perpendiculaire, la bibliothèque municipale où nous avons passé pas mal de temps, d’autant plus que le bibliothécaire est un homme très sympathique avec qui nous avons beaucoup parlé.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Je ne peux manquer de montrer cette fontaine ottomane, comme les Turcs en ont construit dans toutes les villes qu’ils ont occupées. Cela fait partie de la physionomie des villes de Grèce.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Cette maison aux beaux murs épais en pierre est certes très passablement entretenue, mais on voit qu’en son temps elle avait de l’élégance. Et devant elle, que voit-on? Un fragment de colonne antique. Il a sans doute été apporté là pour servir de petit banc devant la maison, à moins qu’il ait été destiné à entrer dans la construction et soit resté là parce que l’on n’en a pas trouvé l’emploi. Mais il est caractéristique des emprunts, sans vergogne, aux monuments antiques.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Ici, les propriétaires louent des chambres aux touristes. Mais ce sont des littéraires, pour sûr, car le nom qu’ils ont donné à leur pension est celui d’un livre de Stratis Myrivilis, Η δασκάλα με τα χρυσά μάτια (L’Institutrice aux yeux d’or), dont ils ont traduit le titre en anglais pour que les touristes étrangers le comprennent. Mais tout le monde, hors de Grèce, connaît-il ce grand écrivain?

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Sur le port, il y a une toute petite chapelle. À l’intérieur, cette sculpture moderne représentant un nageur qui porte un navire sur son dos. L’œuvre est signée Felice Vaccaro, et datée 19 août 1988. Nous étions un soir dans cette chapelle en train de regarder cette sculpture, quand de la porte une dame parlant anglais nous demande: “Pour entrer, doit-on se déchausser?”, alors que nous-mêmes étions, bien entendu, chaussés. Je pense que, pour des Grecs (qui, à près de quatre-vingt-dix-neuf pour cent se déclarent orthodoxes), voir leur chapelle prise pour une mosquée (alors qu’avec son iconostase, avec toutes ses icônes, avec même sa forme et son absence de minaret il ne peut y avoir aucune confusion), cela n’aurait pas été très plaisant, la mosquée étant le symbole de l’occupation turque qu’ils ont subie de 1462 à 1912.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Il est bien confortablement installé, ce chat. On voit bien que nous sommes chez lui, et pas lui chez nous. Le moment est venu de donner quelques explications sur notre résidence à Methymna. À plusieurs reprises j’ai eu l’occasion de dire dans mon blog que la loi grecque interdit, partout sur le territoire national, le camping sauvage. Point de salut, donc, hors des campings ou des résidences privées. J’ai dit aussi que parfois, en l’absence de campings, la police autorisait (non, elle ne peut contredire la loi, elle “ferme les yeux”) si l’on s’installe à tel endroit qu’elle indique, et pour un temps limité. Ici ou là, nous avons bénéficié de cette tolérance. Et dans cette île de Lesbos, nous avons séjourné sur le port de Panagiouda (mon article Lesbos 14). Mais dans cette ville du nord de l’île, nous avons l’intention de rester longtemps, trop longtemps pour être tolérés, parce qu’il y a beaucoup à voir dans les environs. En outre, pour un séjour prolongé, il est bien agréable de disposer d’une connexion électrique sur le 220 volts, d’utiliser les sanitaires du camping, de disposer sur place des moyens d’effectuer le plein d’eau propre et de vidanger les eaux usées. Nos documents indiquent qu’il y a un camping à Methymna, le seul de toute l’île. Armés de notre GPS, nous nous y rendons.

 

Hélas, il est fermé. Retour en ville, nous nous garons sur un grand parking et nous informons. Oui, le camping est définitivement fermé aux visiteurs. Il n’ouvre que pour les groupes, sur demande préalable à la mairie, et de toutes façons seules sont autorisées les tentes. N’étant pas une colonie de vacances ni des scouts, n’étant que deux, c’est sans espoir. Nous regagnons notre camping-car en ruminant l’idée que nous nous déplacerons en élisant chaque jour un nouvel emplacement, dans l’espoir de ne pas avoir d’ennuis. Nous allons remonter en voiture quand, juste en face, nous voyons un panneau, location de chambres et de studios, et un numéro de téléphone est indiqué. Nous appelons. Oui, il y a un studio libre, et c’est 20 Euros par nuit. Moins cher que la plupart des campings, et le parking gratuit est juste en face. Idéal. Et c’est ainsi que nous avons séjourné assez longuement à Methymna, à deux pas du centre et pour un prix raisonnable.

 

Mais je ne veux pas me limiter à cette petite histoire. Je souhaite nommer Georgios Koukoulas, un type hyper sympathique. Je l’ai juste évoqué dans mon article Lesbos 11: Anemotia. C’est lui qui nous a emmenés visiter ces lieux dans sa voiture. Amicalement, gratuitement. Il loue plusieurs chambres et studios, et il n’est pas étonnant que la plupart de ses visiteurs reviennent chaque année. Avec un tel maître, il n’est pas étonnant que les animaux soient eux aussi sympathiques. Il y a un chien et une chatte qui s’entendent merveilleusement, et le chaton que ma photo ci-dessus montre vautré sur le lit est tout aussi adorable. Du fait de l’inflation et des problèmes économiques, je ne peux garantir que les prix soient les mêmes, mais de toutes façons je suis sûr que louer un agréable studio, bien situé et bien équipé à une personne aussi chaleureuse dans une petite ville accueillante et jolie, ce ne peut être qu’une bonne affaire et une garantie de vacances réussies. Publicité gratuite, et d’autant plus gratuite qu’il l’ignore totalement et qu’il ne lit pas le français.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Reprenons nos visites de Methymna, avec le château. En d’autres endroits, comme à Mytilène ou, dans l’île de Limnos, à Myrina, il accueillait la population à l’abri de ses murailles. Ici au contraire, l’espace est insuffisant, et son plan en trapèze n’excède pas soixante-dix mètres dans sa plus grande largeur. En conséquence de quoi la ville s’est développée à ses pieds sur les pentes, en construisant des terrasses niveau après niveau, il veille sur elle de là-haut, et en cas de besoin tout le monde peut aller se réfugier à l’intérieur, mais on n’y vit pas habituellement.

 

Dans mon article Lesbos 10 au sujet d’Eresos, j’ai cité un (long) passage de la Correspondance d’Orient 1830-1831, de Joseph-François Michaud qui a fait un bref passage à Molyvos (c’est ce nom qu’avait Methymna à l’époque, comme je l’ai expliqué plus haut). Voici comment il décrit la ville et le château:

“Nous avons poussé une de nos courses jusqu’à Molivo, sur la rive occidentale de l’île. Ce bourg, assez bien peuplé, occupe la place de l’ancienne Métymne; Il est bâti au bord de la mer, sur le penchant d’une colline. Le voyageur Olivier avait vu à Molivo un jeune musicien dont les improvisations lui avaient rappelé la patrie d’Arion [cf. le début du présent article]; nous n’y avons rien trouvé de semblable; les Grecs de ce pays ne se font remarquer que par un chant monotone; ils n’ont que de grossiers instruments qui ne sauraient produire une véritable harmonie; leurs chansons sont dépourvues d’inspiration et de verve. Rien, en un mot, ne peut rappeler chez les modernes le souvenir d’Arion et de Terpandre; et, sur ces rives qui furent autrefois si harmonieuses, je crois qu’il n’y a guère que le rossignol qui ait conservé ses chants et qui n’ait pas dégénéré. Nous n’avons pu découvrir des traces de l’ancienne Méthymne; point de ruines, si ce n’est les murailles d’un château génois; la ville a deux couvents de filles, qui servent de maisons de correction pour les femmes de mauvaise vie; les habitants de Molivo sont très hospitaliers”.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Il y avait là-haut sur cette colline d’anciennes fortifications qui dataient des premières constructions défensives des Byzantins au sixième siècle, elles-mêmes réutilisant partiellement des fondations de l’antiquité. Ma photo ci-dessus permet de voir quelques-unes de ces pierres antiques dans la base d’un mur (juste à la gauche de la boîte d’incendie). Selon certaines sources, ce serait dans la seconde moitié du treizième siècle, pour tenter de se protéger des attaques franques (les Francs, c’est-à-dire les catholiques occidentaux, avaient pris Constantinople et y avaient remplacé l’Empire byzantin par un Empire latin en 1204) ainsi que des risques d’attaques ottomanes (les Turcs étaient déjà solidement installés en Anatolie depuis le onzième siècle et manifestaient des velléités d’expansion, d’ailleurs ils n’allaient pas tarder à créer un Empire ottoman) que l’on aurait bâti, sur ces fortification anciennes, le premier château.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Cela ne l’a pas empêché d’être pris par les Catalans, puis de tomber en 1355 entre les mains de ce Francesco Gattelusi que nous avons déjà rencontré à Mytilène (mon article Lesbos 02). En ce quatorzième siècle, il va être renforcé, ou peut-être reconstruit si, comme le pensent certains, il a été détruit, mais après leur arrivée dans l’île en 1462 les Ottomans vont encore y travailler. C’est dans cet état de la seconde moitié du quinzième siècle que nous le voyons aujourd’hui, hormis sa décrépitude due à une longue période sans entretien, car en raison des graves dégâts causés au château par le terrible tremblement de terre du 25 février 1867 qui a fait deux morts et a en outre détruit 50 des 700 maisons de Methymna, il a été définitivement abandonné. La restauration des bâtiments date de 2007-2008.

 

Nous allons voir les portes d’accès au château, mais il faut, en observant de près la seconde des quatre photos ci-dessus, remarquer d’abord comme une raie noire verticale sur la muraille, près de la tour. Cette raie, si on la voyait de face, serait une étroite petite porte de secours facile à défendre puisque d’éventuels ennemis ne pourraient tenter de la franchir qu’un par un, et qu’elle se trouve sous des créneaux d’où l’on peut gracieusement jeter de l’huile bouillante sur la tête des arrivants.

 

Pour mieux protéger le château, dix tours ont été construites sur le mur d’enceinte, les plus anciennes polygonales (celle de ma première photo, byzantine, est trapézoïdale, quatorze mètres de côté, treize mètres de haut), les autres rondes. Du fait que le périmètre est restreint, ces dix tours se trouvent proches les unes des autres.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Comme ailleurs, à Methymna le château était construit pour la défense contre des armées tentant d’escalader de hauts remparts. Grâce aux toutes nouvelles techniques de l’artillerie, Mehmet II et ses Ottomans ont réussi à prendre Constantinople. Constatant que leurs ennemis se sont équipés eux aussi de canons et de poudre, les Turcs renforcent Molyvos dans la première moitié du seizième siècle avec des emplacements pour canons et des ouvertures adaptées à leurs gueules, ce qui n’est pas du tout la même chose que les meurtrières pour les flèches des arbalètes. Le seizième siècle, cela semble un peu tard quand on sait que Lesbos a été prise au quinzième siècle, mais dans un premier temps on a considéré que l’insularité de Lesbos rendrait plus difficile à une armée l’arrivée avec une lourde artillerie offensive, de sorte que l’artillerie défensive des Ottomans pouvait attendre un petit peu.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Lorsque le visiteur arrive, il franchit cette première porte. Elle date des Ottomans, qui ont construit dans la première moitié du dix-septième siècle cette première enceinte entourant les deux enceintes précédemment édifiées par les Byzantins et les Génois. Elle a conservé, sous sa décoration de brique, la plaque de marbre gravée d’un texte turc en caractères arabes.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Après avoir franchi une seconde porte, on arrive à celle-ci, la troisième. Dernière vers l’intérieur, cela signifie qu’elle est chronologiquement la première construite. Elle date du quatorzième siècle et constitue l’entrée principale. La longueur du passage permet de voir l’épaisseur de la muraille, alors qu’à cette époque on privilégiait la hauteur, pour la rendre infranchissable, plutôt que l’épaisseur, qui la rend moins vulnérable aux boulets de canon. De part et d’autre, des mâchicoulis permettaient d’accueillir l’assaillant avec la traditionnelle huile bouillante, l’île ne manque pas d’oliviers pour la produire. Quel gâchis, offrir toute cette délicieuse huile d’olive aux ennemis! J’ai ajouté une photo de la porte en bois épais garnie de lames de fer.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Nous avons pénétré dans le château, dans le kastro selon le mot grec hérité du temps des Génois. Nous sommes ici entre la muraille intérieure et la muraille intermédiaire.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Ce bâtiment, modernisé avec son éclairage de tubes fluorescents, son chauffage électrique et ses innombrables panneaux a été transformé en espace d’information du public. On y trouve des cartes montrant tous les lieux fortifiés de l’île, des explications sur l’histoire de la ville de Methymna / Molyvos et sur l’histoire de son château, des précisions sur l’architecture et les méthodes de guerre, etc. Une mine de renseignements. On pense que ce bâtiment était la prison, à moins que ce n’ait été la poudrière.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Dans le coin nord-est se situe la citadelle, entre deux grosses tours qui incluent partiellement les ruines de l’acropole antique. Le dallage, lui, est ottoman. Des créneaux surplombent la dernière porte d’entrée du château, ce qui veut dire que cette citadelle était considérée comme le tout dernier refuge en cas d’attaque, puisque lorsque l’on y est confiné on tente de défendre le tout dernier accès.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Datant de la première époque byzantine, il reste une citerne enterrée dont le toit était en voûte. On en voit ici un mur encore revêtu partiellement de son plâtre hydrofuge. Car ici comme ailleurs, sur la hauteur, on ne pouvait compter sur aucune source ni sur aucun puits, et si l’on avait à soutenir un siège les ressources en eau étaient nécessaires.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Dans cette partie du château on trouve les ruines de deux bâtiments ottomans compartimentés en plusieurs pièces. Il s’agit de l’emplacement des casernements de la garnison et, plus largement, des logements des quelques résidents permanents du château.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Encore deux vues des fortifications. Sur la première photo, entre l’arrangement des pierres du premier plan, les pierres de taille de forme bien régulière du second plan, et la maçonnerie de la tour en arrière-plan, on remarque que les époques de construction sont différentes.

 

Prise à travers une brèche dans le mur, ma seconde photo montre la hauteur vertigineuse que l’ennemi aurait dû franchir en arrivant par voie de mer sous le feu des défenseurs du kastro.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Comme partout, les bâtisseurs ont récupéré des pierres de constructions antérieures et les ont insérées dans la maçonnerie. Ici on voit un fragment de marbre sculpté qui, sans nul doute, appartenait à l’acropole antique.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Lors des restaurations de 2007-2008 et des aménagements du château, cette vaste cour intérieure a été mise à profit pour créer un espace destiné à accueillir des événements culturels, avec du mobilier démontable. Nous avons vu quelques photos de représentations qui ont eu lieu ici, mais durant notre séjour à Methymna il ne nous a pas été donné de voir un spectacle de nos yeux. Et à présent nous allons quitter le château.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

En fréquentant la bibliothèque municipale, nous avons appris qu’en cette soirée du quatorze juin allait être donné un spectacle de marionnettes à 22 heures. Nous nous y rendons en suivant cette ruelle sombre.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Quoique le public soit plus nombreux que le nombre de sièges prévu, c’est un spectacle bien modeste, comme on peut en juger par cette installation rudimentaire vue de l’arrière, bien petite.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Néanmoins, le décor a beau être réduit en dimensions, il témoigne de créativité, et les marionnettistes ont un réel talent pour faire vivre les poupées et raconter une histoire. Et puisqu’ils ne sont absolument pas cachés à la vue du public il est intéressant aussi de les voir opérer.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Il aurait été beaucoup plus intéressant que je montre des vues du spectacle, mais nous avons beau être en plein air, l’espace est réduit, nous sommes serrés, et mon appareil étant un réflex le mouvement du miroir à chaque déclenchement fait un clic-clac qui pourrait être désagréable pour mes voisins, aussi me suis-je montré discret pour ne pas risquer de les incommoder. Voici quand même une image des marionnettes en action.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Après le spectacle, les artistes ne jouent pas les grandes stars (malgré leurs indéniables qualités), et nous avons pu leur adresser quelques mots. Ici sur ma photo, l’un des marionnettistes explique à cette petite fille, visiblement passionnée, comment il manipule les ficelles. La maman semble plus indifférente aux explications…

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Avant de quitter Methymna, je voudrais dire quelques mots de ce monsieur que je montre sur ma photo. Un jour que, dans une boutique, nous admirions, sur des cartes postales, des reproductions de tableaux d’un peintre naïf, on nous a dit qu’il était de Methymna, et nous avons pu le rencontrer. Il exerce des fonctions de garde au kastro de Methymna, et il nous a invités à aller le voir dans son atelier, chez lui. Ce que nous avons fait avec joie. Il s’appelle Stélios Kouniaris.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Comme le montre cette affiche rédigée en grec et en français, il a eu les honneurs d’une exposition intitulée Fenêtre naïve sur Lesbos, au bistrot Paris-Athènes, dans la capitale. Cette affiche dit:

“Aujourd’hui gardien du château de Mytilène [ce qui est faux, puisque c’est de celui de Methymna], Stélios Kouniaris est né à Lesbos et s’est mis à peindre dès son enfance. Les paysages et les personnages qu’il nous donne à voir dans ses tableaux ont su conserver le regard attentif de l’enfant qui jouait sur les collines, accompagnant les bergers, rêvant aux voyages en regardant la mer. De l’infiniment petit d’une herbe frôlée par une chèvre à l’infiniment grand d’un nuage coursé par le vent, ces petites scènes naïves chantent avec une poésie méditative et bucolique les instants solaires, humbles et quotidiens d’une île pleine de vie”.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Les murs de l’atelier de Stélios Kouniaris sont couverts de sa prolifique production. Théophilos de Mytilène a eu la chance, lui, d’être propulsé sur le devant de la scène par son compatriote Tériade qui était devenu éditeur d’art à Paris. Et puis Tériade est mort, avant que Kouniaris commence sa carrière. Il est obligé de poursuivre ses activités de garde du kastro, et ses œuvres sont plus souvent vendues pour être reproduites en gravures ou en cartes postales que pour être encadrées en original. Et c’est injuste parce qu’il a, je trouve, un grand talent. Mais n’étant pas éditeur d’art, n’étant pas en relation avec les conservateurs du musée du Louvre, du musée d’Orsay ou du Centre Pompidou, je ne peux malheureusement rien pour lui.

Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014
Lesbos 18 : Methymna (Molyvos). Juin et juillet 2014

Mais il ne sert à rien de parler des œuvres d’un peintre si l’on ne peut pas en montrer. Et sur ma photo précédente où elles apparaissent en tout petit constellant deux murs de son atelier, on ne peut pas vraiment apprécier ses qualités. Voilà donc, ci-dessus, deux exemples de son travail. Je précise que je ne viole pas ses droits d’auteur, sa propriété intellectuelle, parce qu’il m’a formellement autorisé à photographier les œuvres que je voulais et à les reproduire sur mon blog. Ce que je fais avec joie.

 

J’aurais encore beaucoup à dire sur cette petite ville de Methymna si sympathique, que nous aimons beaucoup, mais j’ai déjà suffisamment abusé de mes lecteurs.

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Published by Thierry Jamard
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13 mai 2017 6 13 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

Dans les premiers temps de la chrétienté à Lesbos, comme dans beaucoup d’autres endroits, on a détruit les temples païens ou on les a reconvertis en églises chrétiennes comme cela a été le cas du Parthénon, sur l’Acropole d’Athènes. Même si cette seconde hypothèse entraînait la destruction des espaces intérieurs des temples, c’était un moindre mal car au moins sauvegardait-on la structure du monument. Ailleurs, les pierres des monuments détruits étaient éparpillées pour être réutilisées dans des constructions laïques ou religieuses. Si, à Lesbos, on ne trouve plus de temples antiques s’élevant à plus de quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol, en revanche il reste des ruines substantielles d’une église paléochrétienne à Chalinados, tandis qu’à Ypsilometopo la petite église paléochrétienne est encore debout, entière.

Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

Nous nous rendons donc d’abord à Ypsilometopo, dans ce paysage sauvage de rocs et d’arbres, mais dont les ruines de cette grande maison témoignent que les lieux ont été habités par le passé, et peut-être même que la terre y a été cultivée.

Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

On le voit, la solide construction de ses murs de pierre a permis à cette petite église de résister à travers les siècles, entière et intacte.

Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

Au contraire, la cour de son parvis a davantage souffert. Le sol en est relativement bien conservé, mais pour combien de temps encore, quand on voit que personne n’empêche la végétation de se développer entre ses dalles, ce qui ne manquera pas avec le temps de les soulever ou de les briser? Les colonnes qui l’entouraient sont, quant à elles, cassées mais n’ont pas été transportées pour être réutilisées. Leurs chapiteaux, eux, ne sont ni en place, ni tombés au sol, je crains qu’ils ne soient partis orner d’autres bâtiments. De même, le mur du côté de l’entrée a perdu beaucoup de ses pierres.

Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

À l’intérieur, l’iconostase, sans portes, ne subsiste que jusqu’à mi-hauteur, et dans un triste état de délabrement. Dans le sanctuaire, cette pierre posée sur trois fragments de colonnes ne peut pas porter le nom d’autel, mais les fidèles continuent de venir y déposer des icônes, dont une petite en argent, et même un bouquet de fleurs. Oh, il n’y a pas foule, pendant tout le temps où nous sommes restés ici nous n’avons pas vu âme qui vive, et sur le chemin qui y mène nous n’avons croisé ni voiture, ni cycliste, ni piéton.

 

La toiture, elle, est en bon état parce qu’elle a visiblement été refaite avec des poutres de qualité passable, mais qui au moins permettent de poser des tuiles qui protègent l’intérieur. En outre, les traces blanchâtres que l’on y voit signifient qu’elles servent de perchoir à des oiseaux. À la colombe du Saint-Esprit?

Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

Les autorités ne prennent pas grand soin de ce qui a pu être sauvé. Derrière un pan de ce qui reste de l’iconostase, sont entassés des débris de pierres sculptées dont je ne sais d’où elles proviennent. Peut-être certaines d’entre elles appartenaient-elles à l’iconostase, on voit aussi un pilier, une pierre est creuse, peut-être y avait-il un bénitier. Heureusement, quelques rares éléments sont insérés dans les murs, ce qui les protège. Mais ils sont extrêmement disparates, ce qui m’amène à supposer qu’il s’agit de matériaux de récupération. On y sculpte une croix pour leur ôter leur scandaleux côté païen en les christianisant, et hop! ils deviennent des pierres de construction. Si ce n’est pas le cas, je ne m’explique pas leur juxtaposition, ni leur apparence d’objets brisés et partiels.

Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

Changement de décor. C’est un peu par hasard que nous sommes tombés sur cette église dont nous avions lu l’existence mais dont l’itinéraire n’est guère fléché. Puis soudain, sur le côté d’une petite route qui mène du bourg d’Agia Paraskevi (mes futurs articles Lesbos 19 et 26) à la chapelle d’Agios Charalambos où aura lieu la célébration du “Tavros” (mon futur article Lesbos 27) perdue dans la forêt, nous apercevons des colonnes qui dressent leur silhouette dans le soleil déclinant. Nous nous arrêtons, nous nous approchons, et découvrons cette plaque plus utile apparemment comme cible pour les chasseurs que pour le touriste puisqu’elle n’est visible que si l’on s’approche de la clôture. Par rapport à la traduction anglaise, elle ajoute en grec “paléo”: Παλαί χριστιανική βασιλική Χαλινάδου (palai christianiki vasiliki chalinadou), c’est-à-dire basilique paléochrétienne de Chalinados. Puisqu’elle est un peu difficile à localiser, voici ses coordonnées GPS:

N 39° 13’ 38” / E 26° 18’ 49”

Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

À la différence de celle d’Ypsilometopo, cette église n’a pas été maintenue dans un état minimum. Certes, elle est perdue dans la nature, mais l’autre aussi. Mais le fait qu’elle soit totalement abandonnée loin de tout l’a peut-être sauvée de la totale destruction pour récupérer ses matériaux car ses colonnes sont encore presque toutes entières avec leurs chapiteaux au sommet. Le toit, lui, s’est effondré depuis longtemps, la plupart des murs aussi. Et leurs pierres, elles, ne gisent plus au sol. Je me demande si ce ne sont pas les paysans des environs qui ont trouvé bien utiles les pierres pour construire leurs maisons, tandis que les colonnes, les piliers, les chapiteaux étaient bien lourds à charger sur leurs charrettes et à transporter, et leurs formes plus difficiles à intégrer dans un mur sans avoir à les retailler.

Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

Avant de quitter les lieux, j’ajoute ces quelques gros plans sur des détails, un fragment de pierre sculptée, quelques piliers, un chapiteau sculpté de façon rudimentaire. Et finalement, je trouve plus de charme à ces quelques ruines délaissées qu’à la précédente chapelle paléochrétienne…

Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

Dans mon précédent article, je disais que les pierres du soubassement du sanctuaire païen d’Arisvi avaient servi à la construction du pont de Kremasti. Nous nous sommes donc rendus à Kremasti pour en voir le pont, qui enjambe la Kakara, qualifiée de “torrent” (rapid stream) par le panneau explicatif sur le site là où je ne vois guère plus qu’une flaque d’eau boueuse. Ce que je dis sans y mettre la moindre nuance péjorative, car je trouve joli ce paysage d’un ruisseau perdu dans la verdure et les fleurs. Et sa couleur est due à la terre dont il est chargé, et non pas à une quelconque pollution.

Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014
Lesbos 17 : paléochrétienne et ottomane. Juin 2014

Il a longtemps été dit que ce pont haut de huit mètres cinquante était l’œuvre des Génois, au quatorzième siècle, mais son étude architecturale et les recherches historiques démentent cette légende, il date en fait du seizième siècle et est l’œuvre des Ottomans. Et à ce pont aussi est attribuée la légende qui veut que ce qui était construit le jour s’effondrait la nuit, mais que le pont ne pouvait tenir que si l’ingénieur qui le construisait y emmurait vivante sa femme. Ce qu’il a fait, bien sûr. Je dis “attribuée aussi”, parce que la légende est la même, à quelques détails près, pour les ponts de divers endroits (voir par exemple mon article Nikopolis et Arta. Jeudi 13 janvier 2011).

 

Ce pont a été très fréquenté, parce qu’il supportait une importante route reliant l’est de l’île à ses secteurs nord et ouest. Et malgré cet usage intensif, son arche fine mais soigneusement montée, ses jambes solidement insérées dans les berges de la rivière, ses pierres bien cimentées au moyen du mortier traditionnel appelé kourasani qui est extrêmement résistant, tout cela lui a permis de rester debout jusqu’à nos jours. “Ne laissez que l’empreinte de vos pas, ne prenez que des photos”, dit le panneau. Bien sûr!

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11 mai 2017 4 11 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Dans mon premier article sur l’île de Limnos, j’ai eu l’occasion de beaucoup parler des Pélasges, cette population qui a occupé l’île pendant un temps. Nous les retrouvons à Lesbos, avec le roi Pélasge Makarée (Μακαρεύς) qui avait un fils, Eresos, et quatre filles, Mytilène, Methymna, Antissa et Arisvi. Tiens, tiens, nous avons déjà parlé d’Eresos (mon article Lesbos 10) et de Mytilène (mes articles Lesbos 2, 3 et 4), et aujourd’hui nous allons visiter Methymna, Antissa et Arisvi.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Commençons par Methymna. D’autres légendes disent que cette Methymna a épousé le héros Thessalien Lesbos. Je n’étais pas né, je n’ai pas été invité à la noce. Je consacrerai bientôt à cette ville où nous avons résidé pas mal de temps pendant notre séjour à Lesbos un article à part (Ce sera mon article Lesbos 18). Aujourd’hui, je me limite à la ville antique. Ici, au pied de ce mur de ciment, ont été mises au jour les ruines d’une maison d’époque romaine (du premier siècle avant Jésus-Christ au premier siècle après), avec sa citerne rectangulaire et des conduites d’arrivée d’eau. Mais on remarque que le mur du fond, accolé au mur de ciment, n’est pas contemporain de cette maison.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

En effet, ce superbe appareillage des pierres est typique de l’époque lesbienne archaïque. C’était un mur de soutien au pied de la colline qui, en fait, avait le même rôle que le mur moderne… avec infiniment plus de chic, il faut le reconnaître. Apparemment, il était encore en usage lors de la construction de la maison romaine.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Ailleurs, c’est un ensemble de maisons des huitième et septième siècles avant Jésus-Christ dont on a déterré les ruines, soit la fin de l’époque géométrique et le début de l’époque archaïque. Quand les maisons ont cessé d’être habitées, se sont effondrées et ont été recouvertes, dessus s’est établi un cimetière dont les tombes, de l’époque hellénistique et de l’époque romaine, s’étalent du troisième siècle avant Jésus-Christ au troisième siècle après.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Sur ma vue générale des ruines, plus haut, on a pu se rendre compte qu’elles ont été déterrées en creusant le sol, dont on voit le niveau actuel à l’arrière-plan. Et sur ce niveau actuel, tout au fond, on distinguait ce que je montre ici en gros plan. Ces boules de pierre bien rondes, non-non, ce n’était pas pour jouer à la pétanque! Ce sont visiblement des boulets de canon. Non pas ceux de l’indépendance à la suite des Guerres Balkaniques, juste à la veille de la Première Guerre Mondiale, il y avait longtemps que les canons tiraient d’autres types de projectiles, mais de l’époque ottomane ancienne. En effet, si les Turcs ont réussi à prendre Constantinople en 1453 et Lesbos neuf ans plus tard, c’est parce qu’ils maniaient l’artillerie, arme toute nouvelle, et que les Byzantins n’en étaient pas encore équipés. Ces boulets sont donc postérieurs à la conquête. Mais de quand? Je ne dispose pas du matériel pour procéder à une datation au carbone 14, hélas.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Cette route pavée en excellent état qui passe au pied des tombes du premier siècle avant Jésus-Christ au deuxième siècle après pourrait fort bien ne pas être très ancienne. Mais elle l’est, elle est hellénistique, du troisième siècle avant Jésus-Christ au premier siècle après. Elle était la route principale pour sortir de Methymna vers la campagne, au nord. Et si les tombes ont commencé à la border au premier siècle, c’est parce que la conquête romaine était intervenue, et que l’usage chez les Romains était d’enterrer leurs morts le long des routes à la sortie des villes.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Antissa… Ah, j’aurais bien voulu la montrer, cette ville antique. Antissa antique, αρχαία Άντισσα. Mais elle a eu le malheur, en 168 avant Jésus-Christ, d’être prise par les Romains et rasée. Par la suite, le niveau de la mer ayant varié, ce qu’il pouvait rester de la ville basse a été recouvert par les flots. Alors voilà, comme l’autre fois devant l’ancienne Pyrrha (mon précédent article, Lesbos 15), je suis là sur la plage, scrutant la mer pour essayer d’y déceler par transparence les restes d’un mur, quelque chose. Mais rien. Cette petite vague linéaire, au milieu de la baie (sur ma troisième photo), ne serait-elle pas provoquée par un mur sous-marin?

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

On voit bien quelques restes épars de constructions, un mur d’enceinte de quelque chose, mais ce n’est pas antique. Les Byzantins avaient établi sur la colline, sur les ruines de la ville haute, un fort du nom des Saints Théodore. Les Génois, quand ils ont pris possession de Lesbos, ont remis en état ce qui avait souffert du temps et ont changé le nom du château, car ces saints Théodore, tous deux martyrs du quatrième siècle, sont honorés conjointement par l’Église orthodoxe, mais Rome ne les célèbre pas ensemble. C’est devenu Ovriokastro, nom que l’on a conservé aujourd’hui à ces ruines et qui signifie, paraît-il, “Château des Juifs” (j’avoue ne pas voir la relation étymologique, ni comprendre le pourquoi de ce nom). Ils ont renforcé les murs, mais cela n’a pas empêché les Ottomans, lors de leur conquête de l’île en 1462, de s’emparer de ce kastro. Il paraît que le pentagone de son plan faisait 181 mètres sur 191 et que les 626 mètres de son pourtour enfermaient trente-cinq mille cent quarante-quatre mètres carrés.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Partons pour Arisvi. Avec Mytilène, Methymna, Pyrrha, Antissa et Eresos, cela fait six villes existant à Lesbos dans l’antiquité. Mais Hérodote, recensant les villes éoliennes, après avoir cité celles du continent, passe aux cités des îles: “Les cités des îles sont les cinq qui se partagent Lesbos (une sixième, Arisvi, fut asservie par les habitants de Methymna, ville parente cependant); une autre dans l'île de Ténédos, une autre pour ce qu'on appelle les Cent Îles [îlots au nord-est, entre Lesbos et l’Asie Mineure]”. Parlant des cités du cinquième siècle avant Jésus-Christ, il nous informe donc qu’Arisvi n’a pas été détruite, rayée de la carte, mais que c’est une ville qui n’a plus son autonomie de cité et qui dépend de Methymna. C’est en le recherchant dans une forêt, dans un très agréable paysage, que nous avons découvert un site où personne ne travaillait, où nous étions absolument seuls, mais qui était visiblement l’objet de fouilles en cours. Il y a bien un panneau avec quelques explications, mais en fait on sait peu de choses.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Les archéologues ont mis au jour les fondations d’un bâtiment sacré de 16,70 mètres sur 28,50 et celles d’un temple de 37,50 mètres sur 16,25 qu’ils ont datés respectivement du huitième et du sixième siècles avant Jésus-Christ. Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il s’agissait d’un lieu de culte, qu’il y avait aussi des habitations, qu’il y avait adduction d’eau, mais il n’a pas été possible, à ce jour, de dire quelle divinité était l’objet de ce culte. Le temple était péristyle (c’est-à-dire avec des colonnes tout autour, puisque stylos signifie colonne, et que peri signifie autour), et comptait quarante-six hautes colonnes. Les chapiteaux, quant à eux, étaient très intéressants, puisque leur style était une variation du style ionique qui constitue une ornementation à part, propre à cette île, et que l’on appelle le style éolien. Certains ont été conservés ici, sur le site, mais enfermés dans une réserve. D’autres ont été transportés dans la collection archéologique de Napi. Nous nous sommes rendus à Napi, pour les voir. Plusieurs fois. Et à chaque fois, nous avons trouvé close la grille du bâtiment. Jusqu’à ce que l’on nous dise que ce n’était pas la peine de revenir une fois de plus, c’est fermé. Heureusement, ces chapiteaux éoliens nous allons en voir tout à l’heure dans la petite chapelle du Taxiarque de Troulloti.

 

On retrouve donc des chapiteaux, des bases et des portions de colonnes récupérés par des églises paléochrétiennes ou byzantines, des pierres retaillées éparpillées dans des murs de fermes des environs, et les pierres du soubassement dans le pont ottoman de Kremasti (mon prochain article, Lesbos 17).

 

Ce que l’on voit sur ma troisième photo ci-dessus n’est pas commenté sur le panneau explicatif posé par les archéologues. Ces excroissances sur la surface extérieure de la pierre étaient destinées à en faciliter le transport et la mise en place. Quand la construction était terminée, les tailleurs de pierre repassaient pour les supprimer d’un coup de ciseau, et laisser une surface impeccable. Lorsqu’elles sont visibles, c’est généralement que le travail a été interrompu et que le bâtiment n’a jamais été achevé. Mais ici, deux choses m’intriguent, d’une part que l’on n’en parle pas et que l’on ne fasse nulle part allusion à une construction interrompue, et d’autre part que les arêtes des pierres supérieures soient si nettes, que les faces soient si planes, après tant de siècles, alors que de façon tout à fait normale les pierres du niveau inférieur sont passablement usées. Faut-il alors considérer une reconstruction, l’apport de pierres nouvellement taillées? Je ne saurais répondre à cette question.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Il nous reste à nous rendre à cette église du Taxiarque (le Grand Archange) de Troulloti (Ταξιάρχης Τρουλλωτής), près de Napi. Sur ma carte de Lesbos au soixante-dix millième (ce qui est quand même assez détaillé) éditée par Nakas Road, n°212, figurent des tas d’églises et de petites chapelles, pas celle-ci. Il a fallu demander à je ne sais combien de personnes avant qu’enfin on nous renseigne. Mais il faut prendre des routes non fléchées, bref mieux vaut entrer l’adresse dans le GPS. Je l’ai relevée à l’intention de mes lecteurs, la voici:

N 39° 16’ 03” / E 26° 16’ 14”

 

Et là, trois chevaux nous attendaient. Ils étaient en complète liberté, sans entraves, sans barrières, ils sont même venus nous dire bonjour et recevoir quelques caresses. Ah l’accueil sympathique des Grecs, qu’ils soient humains, chevaux ou chats!

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Eh bien oui, les voilà ces fameux chapiteaux éoliens. Transportés devant cette toute petite chapelle perdue en pleine nature, gardés par ces seuls gentils chevaux. Je me rappelle cet agriculteur du Val d’Oise qui, travaillant dans un champ, avait découvert fortuitement une hôtellerie gallo-romaine. Un rare seuil d’écurie gardant la rainure du portail coulissant et le logement des gonds de la petite porte, qui pesait plus de deux tonnes, a disparu une nuit. Et ces rares chapiteaux sont abandonnés là sans aucune surveillance…

 

Mais, puisqu’ils sont rares, patientons, patientons. Je ne les montrerai qu’à la fin!

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Pour l’instant, contentons-nous de constater qu’ici, ce sont des morceaux de colonne qui ont été prélevés pour renforcer l’angle de mur dans sa partie inférieure. Ailleurs sur le sol, on voit que divers éléments architecturaux ont été apportés et n’ont même pas été utilisés. Un vrai gâchis.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

La grille était fermée, la porte était fermée. J’ai commencé par faire le tour de la chapelle, et ai pris une photo indiscrète par la petite fenêtre côté abside. Mais en revenant devant, j’ai constaté qu’il suffisait de pousser la grille, puis la porte, et que rien n’était fermé à clé. L’intérieur est des plus simples et des plus dépouillés. Cette église orthodoxe, où les fidèles déposent des icônes, où de petits récipients sont remplis d’huile dans laquelle trempe une mèche prête à être allumée, qui dispose d’un autel et de linges propres, n’a pas d’iconostase, indispensable pour la liturgie chrétienne orientale. S’il y a célébration, tend-on un rideau sur des supports mobiles?

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Et les voilà de près, mes beaux chapiteaux éoliens qui nous ont tellement fait courir! Et en effet, avec ces enroulements de chaque côté, ils rappellent le style ionique, mais en même temps leur délié et la décoration centrale qui vient les coiffer leur donnent un air bien à eux. Dans mon article Lesbos 26 consacré à la ville d'Agia Paraskevi, nous aurons l’occasion d’en revoir devant l’hôtel de ville. Patience!

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8 mai 2017 1 08 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Thermi, Pyrrha, Mesa, Moria, j’ai sélectionné quatre sites antiques dans l’est de l’île de Lesbos. Ils vont de l’époque préhistorique à l’époque romaine.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Et cela commence très mal, parce que lorsque nous sommes passés par Thermi,  à chaque fois ou bien nous avions eu des activités à Mytilène, ou bien nous nous rendions à Mytilène en venant de Methymna et nous avions fait mille haltes en route, bref le site, qui ouvre de 8h à 15h était toujours fermé.

 

Dans l’Histoire de l’humanité, publiée par l’UNESCO, je lis: “L'analogie presque complète entre les vases en argile du site préhistorique de Thermi sur l'île de Lesbos et ceux de l'âge du bronze ancien de Bulgarie du Sud-Est ainsi qu'une partie considérable des vases de Troie 1 permet d'arriver à la conclusion que sur le territoire de Bulgarie du sud-est, d'Anatolie du Nord-Ouest et sur certaines îles de la mer Égée s'est développée une même culture”. Nous sommes donc ici dans une cité du bronze ancien. Les premières constructions remonteraient aux alentours de 3000 avant Jésus-Christ, tandis que le peuplement systématique érigé en ville daterait du quinzième siècle avant Jésus-Christ.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Les seules images que je puisse en montrer, je les ai prises de l’autre côté de la clôture, puisque je ne pouvais pas pénétrer. Par ailleurs, je n’ai pas aperçu de panneaux explicatifs, mais je suppose que pour qui peut accéder au site il doit y avoir des dépliants ou quelque chose qui permet de comprendre et de se repérer.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Une preuve, en tous cas, que les archéologues estiment important et significatif le site de Thermi, une somme de près de deux millions et demi d’Euros lui a été consacrée, dont quatre-vingt-cinq pour cent financée par l’Union Européenne, soit deux millions cent quinze mille huit cent soixante-neuf Euros pour “la mise en valeur de l’habitat préhistorique de Thermi, de Lesbos”.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Pour Pyrrha, j’en montre encore moins, mais la raison en est autre. On sait qu’en de nombreux points de Grèce l’époque mycénienne s’est achevée de façon violente, avec des incendies de palais. En Crète, dans le Péloponnèse, à Thèbes, un peu partout. Ces actes sont attribués à l’arrivée des Doriens, des Grecs eux aussi, parlant un autre dialecte. A suivi une période qui n’était sans doute pas aussi obscure qu’on a bien voulu le dire, mais qui ne nous a laissé que très peu de traces. Quand ces Doriens ont déferlé sur le continent, soit du côté Européen, soit en Asie Mineure, des Éoliens (ces Grecs parlant aussi un dialecte différent) les ont fuis et sont venus coloniser Lesbos (c’est en éolien que s’exprime la poétesse Sappho). Ils ont construit des villes, Mytilène, Methymna, Eresos, et aussi Pyrrha. Mais si les trois premières ont persisté jusqu’à nos jours, la pauvre Pyrrha a été engloutie sous les flots à l’époque hellénistique.

 

Et c’est pour cela que nous sommes venus jusqu’ici, parce que l’on raconte que les marins, parfois, aperçoivent sous la mer des vestiges de la ville antique. Mais nous n’avons pas trouvé de bateau qui accepte de nous emmener faire un tour, les deux pêcheurs auxquels j’ai posé la question m’ont dit que, oui, ils ont entendu des collègues en parler, mais qu’eux-mêmes n’avaient jamais rien vu et ne sauraient donc pas dans quelle direction m’emmener… Et de la plage, on ne voit évidemment rien. Ah si, sur ma deuxième photo ci-dessus il y a une barre noire sous la mer et direction de l’anse de la baie. Alors j’ai appuyé sur le déclencheur, mais sans y croire vraiment.

 

Avant de quitter cette ville, encore un mot, mais à propos de son orthographe. En grec ancien, tous dialectes confondus, le R est toujours aspiré. C’est pourquoi en français on l’accompagne d’un H (un rhumatisme, un rhinocéros, un rhododendron, Pyrrhus). Cette aspiration s’est perdue avec le temps et en grec moderne elle ne se prononce plus. Aussi, les Grecs d’aujourd’hui transcrivent-ils en français ou en anglais Pyrra, et les guides ou les sites Internet leur emboîtent le pas. Je ne suis pas d’accord. La ville ayant disparu alors que c’était encore l’ancienne prononciation qui était en usage, il n’y a aucune raison de moderniser le nom. Je m’entête, j’écris Pyrrha avec un H. Na!!!

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Puisque ni à Thermi (par ma faute), ni à Pyrrha (mais je n’y peux rien) je n’ai rien vu, j’en viens maintenant au site de Mesa que nous avons pu longuement visiter. Ce site dépendait de Pyrrha, dont il est proche, et en constituait le sanctuaire. On sait par exemple par une inscription datée entre 200 et 167 avant Jésus-Christ qu'au sanctuaire de Mesa s’était établi le siège de l’Union des Villes Lesbiennes “pour l’augmentation et l’union des Lesbiens”.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Cette union de tous les Lesbiens est à la fois religieuse, politique, militaire et judiciaire. De même, pour régler un différend de prééminence entre Mytilène et Eresos, des juges de la ville grecque de Milet en Asie Mineure sont venus siéger à Mesa. La pièce de monnaie ci-dessus est un statère de Lesbos, l’île tout entière, et non d’une ville en particulier (je l’avais photographiée le 28 octobre 2011 au musée numismatique d’Athènes).

 

Parce que j’ai eu un peu de mal à trouver le site, que nous y sommes arrivés trop tard, et que nous avons dû revenir une autre fois, j’en ai relevé les coordonnées GPS que je donne à toutes fins utiles pour qui souhaiterait s’y rendre:

N 39° 11’ 46” / E 26° 18’ 16”

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

D’abord, le nom de ce site (puisque j’ai la manie de toujours discuter de l’orthographe et de la prononciation), quelques remarques qui vont surtout intéresser ceux qui ont étudié le grec ancien, ou qui parlent le grec moderne. Ci-dessus, scanné au bâtiment d’accueil du site sur un document édité par l’Éphorat des antiquités préhistoriques et classiques, on lit d’abord στο Μέσσον (sto Messon), où sto est du grec moderne et signifie “à”, et où Messon est placé entre guillemets parce que c’est la reproduction d’un mot gravé dans la pierre, tiré de cette inscription qui nous dit que là était le siège de cette union de villes, dont je viens de parler. Et donc, en grec ancien, le mot était un neutre singulier (ce qu’indique la finale –on), et s’orthographiait avec deux S. En-dessous, j’ai scanné une portion de la carte routière de Lesbos (carte Nakas Roads n°212). Je ne tiens pas compte de la transcription anglaise aberrante qui, à quelques millimètres d’intervalle, transcrit le génitif pluriel (complément de nom) Mesôn par “Mesa Temple” et “Messon Monument”, je note seulement qu’en grec moderne le mot est passé du singulier au pluriel (sujet en –a et complément de nom en –ôn) et a perdu l’un de ses S. L’explication de cela tient au fait que le nom de ce sanctuaire antique signifie “au milieu”, parce qu’il occupe une position grossièrement au centre de l’île, et que nous sommes dans une île de parler éolien où le mot prend deux S, comme d’ailleurs l’orthographie Homère. Quoique la conquête d’Alexandre ait déplacé le centre culturel des cités grecques à Alexandrie d’Égypte et que la langue pratiquée officiellement soit ce que l’on appelle la koïnè, la “langue commune” qui est plutôt héritière du dialecte ionien, on voit que localement l’inscription est encore empreinte d’éolisme plus d’un siècle après la mort d’Alexandre, mais aujourd’hui on est passé à l’orthographe de la koïnè. Quant au jeu singulier / pluriel, cet échange est fréquent, dans un sens ou dans l’autre; ainsi, nous écrivons Athènes et Thèbes avec un S, parce que ces noms de villes étaient au pluriel dans l’antiquité, mais aujourd’hui Αθήνα et Θήβα sont au singulier.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Sur ce vaste site, on remarque d’abord le temple. À l’époque archaïque, les célébrations avaient lieu sur l’autel, en plein air dans le téménos (espace sacré). On y célébrait le culte d’une triade lesbienne composée, selon le poète Alcée (né vers 630 avant Jésus-Christ), de Zeus Antiaos (Zeus Suppliant), de la déesse éolienne “de toutes les choses nées” (assimilée à Héra), et de Dionysos. Ce même Alcée décrit “un grand téménos bien visible qui appartient à tous” (εὔδειλον τέμενος μέγα ξυνόν). En grec, kallistos est le superlatif de l’adjectif kalos, qui signifie beau, et par conséquent le festival des kallisteia qui était célébré ici était en l’honneur de la très grande beauté. Il devait comporter quelque chose qui s’apparentait à un concours de Miss Lesbos! Il faut savoir que parmi les qualités suprêmes des femmes dans toutes les sociétés grecques antiques il y avait la beauté d’abord (incarnée par Aphrodite), puis la raison (incarnée par Athéna), et les qualités d’une maîtresse de maison. À partir de l’époque de Sappho, si l’on en croit une tradition hellénistique, donc bien plus tardive, les jeunes filles de Lesbos se réunissaient dans le téménos pour danser et chanter en l’honneur de la déesse Héra, accompagnées de la lyre de Sappho.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Plus tard, dans la seconde moitié du quatrième siècle (c’est l’époque de Philippe de Macédoine et de son fils Alexandre le Grand né le 21 juillet 356 –il m’est impossible d’oublier cette date, c’est jour pour jour exactement 2300 ans avant moi!–), on construit ce temple dont les colonnes étaient coiffées de chapiteaux ioniques. La gravure ci-dessus, extraite de l’ouvrage édité en 1890 par l’Allemand Koldewey qui a fouillé le site, est une reconstitution de ce qu’il suppose avoir été le temple de Mesa. Je me permets de la reproduire sans problèmes, car il est mort en 1925, ses œuvres sont donc dans le domaine public depuis 1995.

 

Ce temple n’a pas été retrouvé dans cet état. J’ai lu que l’on avait replacé les tambours de colonnes qui avaient été retrouvés là où il y avait eu des colonnes, mais rien ne dit que tel tambour était à telle place. L’intention était de donner au visiteur une idée de la taille du monument. Avec la même intention, des pierres trouvées sur le site ont été posées à l’emplacement des pilastres.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Le site a survécu dans l’antiquité tardive puis à l’époque byzantine. On peut y voir même les restes de l’église post-byzantine des Taxiarques dont une bonne part des murs est encore debout.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Cette église a été construite sur l’ancienne église paléochrétienne dont elle avait conservé cette niche. Et l’on voit que dans l’esprit du public cette ruine n’a rien perdu de son caractère sacré, puisque certains y ont déposé des icônes dont une, celle de droite qui représente une tête de Christ, est même apparemment en argent.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Les fouilles ont permis de mettre au jour toutes ces colonnes, tous ces éléments architecturaux qui n’ont pas pu être remis en place. Par ailleurs, il y a cette grande fosse. Je sais que l’on a découvert sur le site des sépultures paléochrétiennes, ce qui ne saurait surprendre puisque toujours dans la tradition chrétienne on enterrait les morts près des lieux de culte. Eh bien précisément cette fosse contenait des sépultures.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Pour se déplacer commodément sur le site, le visiteur dispose d’allées de bois tout autour des ruines et entre les ruines, sans qu’il soit interdit de quitter ces allées pour se rendre au cœur des monuments. C’est très bien fait. Alors quand on voit l’allée de ma photo… elle n’est certes pas aménagée pour les touristes. C’est, nous informe un panneau, un fragment de route ottomane. Puisque l’on sait que les routes ottomanes n’étaient pas mauvaises du tout, il est clair que celle-ci a beaucoup souffert des outrages du temps. Notamment, tout le site était extrêmement marécageux, et l’une des premières nécessités pour les archéologues a été de prévoir un drainage très efficace.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Quand on pénètre sur le site, on trouve à droite l’édicule des gardiens, où l’on achète son ticket d’entrée. Il est à noter que nous avons eu affaire à une dame d’une extrême gentillesse, qui nous a prêté des documents que j’ai pu photographier (avec son autorisation, bien sûr, d’ailleurs c’était sous ses yeux) et d’où j’ai pu tirer un certain nombre des informations que je livre ici. Et sur la gauche, un espace couvert mais semi-ouvert sert d’abri à des éléments architecturaux récupérés sur le site et dont la pierre, de la liparite, est très fragile. Cela permet de voir de près les décorations sculptées.

 

La première des pierres que je montre ici est, nous dit-on,, une partie de l’abaque d’un chapiteau ionique du temple du quatrième siècle. Selon le Petit Larousse Illustré, l’abaque est une “tablette supportant le corps d’un chapiteau”. Sur l’autre photo, c’est une partie de chapiteau ionique. On voit que ces pierres sont toutes noires comme si elles avaient subi un incendie.

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Il n’en est rien. Le temple n’a pas brûlé. Au troisième ou au quatrième siècle de notre ère, il a été détruit, ses éléments architecturaux ont été volontairement brisés, on a sur le sol, tout autour, créé des fours rudimentaires pour calciner les morceaux de pierre. Les Talibans ont fracassé les Bouddhas, les premiers chrétiens avant eux ont jeté à bas les temples païens et leurs statues. Sur le plan que j’ai photographié, j’ai compté sept de ces fours, il y en a peut-être plus. Ci-dessus, je montre l’un d’entre eux. Et puis je profite de cette photo pour signaler que l’on y aperçoit la très commode allée de bois qui facilite le déplacement des visiteurs et dont j’ai parlé il y a un instant.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Les explications concernant les divers éléments architecturaux exposés sont très précises, très complètes, mais aussi très techniques. Je me contenterai de montrer quelques-uns de ces éléments, sans aller plus loin dans les explications puisque dans le cadre de ce blog je ne peux montrer d’où ils sont censés provenir. La deuxième photo montre en gros plan les deux plaques qui sont présentées entre les colonnettes. L’une était décorée d’un cercle, l’autre d’une couronne de laurier. Cela est daté du début de l’époque chrétienne (et pour cela sans doute ce n’est pas calciné).

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Et encore, pour finir, ces trois éléments élégamment sculptés. Là, il est dit que ces éléments datent de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Ils appartenaient donc au temple antique, et ont échappé au feu. Ils sont certes brisés, mais sans doute au milieu des gravats ont-ils pu ne pas être remarqués par les bourreaux du temple.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Cette gravure tirée du Voyage pittoresque de la Grèce, tome II que Choiseul-Gouffier a publié en 1809 est titrée “Vue d’un aqueduc près Mytilène”. Nous avons donc quitté Mesa, et nous voilà à Moria, pour admirer les grands restes majestueux d’un aqueduc d’époque romaine.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Les Romains ont conquis les lieux. Ils ont l’habitude des bains publics, ce qui consomme beaucoup d’eau. Les Lesbiens les ont vus faire et y ont aussi pris goût. Et comme la population ne cesse d’augmenter à Mytilène en plein développement, il a fallu faire quelque chose pour l’approvisionnement en eau de la ville. De quand date la construction du réseau de canalisations qui va chercher l’eau des sources sur le mont Olympe (dont j’ai parlé dans mon récent article Lesbos 13: Lisvori, Agiasos, Perama), mes lectures à ce propos disent des choses fort différentes. Je lis par exemple que c’est entre la fin du deuxième siècle de notre ère et le début du troisième. Ailleurs, que ce serait à l’époque de l’empereur Hadrien qui aimait beaucoup la Grèce, qui admirait sa culture, qui y a fait de fréquents séjours, mais il a régné au début du second siècle (117-138). Et puis il y a, de plus en plus prisée, une troisième version qui fait remonter la construction plus haut, vers la fin du premier siècle avant Jésus-Christ. Voilà l’histoire: l’empereur Auguste devait se rendre en Orient en l’an 23, mais il relève d’une grave maladie dont tout le monde croyait qu’elle allait l’emporter. Il charge alors Agrippa, un brillant général qui est son ami et à qui il va faire épouser Julia, sa fille unique, à l’hiver 22/21, d’aller le représenter en Orient. Agrippa s’installe alors à Mytilène, qu’il quittera pour se marier à Rome, où il représentera Auguste, parti cette fois lui-même en Orient. Entre 17 et 13 avant Jésus-Christ, il parcourt la Grèce avec sa femme Julia, et fait de fréquents séjours prolongés à Mytilène. Comme Agrippa est non seulement un général mais un ingénieur qui a construit à Rome le premier établissement de bains, il est tout à fait plausible qu’il soit à l’origine de ce grand projet d’adduction d’eau à Mytilène. Pour ce qui concerne la suite, les archéologues s’interrogent également, on ne sait combien de temps ce réseau a fonctionné, s’il était en usage à l’époque byzantine ou s’il était déjà abandonné.

 

Notre aqueduc, ici, franchit une vallée sur une longueur de cent soixante-dix mètres, avec au centre une hauteur d’environ vingt-sept mètres. À mesure que l’aqueduc se rapproche des versants de la vallée, bien entendu la hauteur des piles qui soutiennent ses dix-sept arches diminue. Son architecture n’est pas classique, elle est sophistiquée avec des arches superposées. Les plus basses sont construites en pierres de marbre, tandis que le niveau supérieur, plus tardif, est fait de brique, ce que l’on distingue bien sur la seconde de mes photos ci-dessus.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Parce que cet aqueduc est l’un des monuments les plus importants de l’époque romaine à Lesbos, il est récemment apparu nécessaire (enfin!!!) de ne pas le laisser continuer à se dégrader, et un chantier de restauration a été entrepris. À noter que sur cette dernière photo, on voit encore bien mieux que tout à l’heure le dernier étage de briques qui, à la fois plus élevé et plus fragile, a presque complètement disparu.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Ici, c’est dans une publication universitaire que je puise cette carte, que j’ai redessinée, entrant, je crois, dans le cadre des “courtes citations justifiées par le caractère […] scientifique ou d'information” qui ne violent pas les droits d’auteur.

 

Les canalisations, dont les chercheurs ont trouvé des fragments ici ou là, leur permettant d’en reconstituer le trajet, partaient donc du mont Olympe au nord d’Agiasos, et quand elles arrivaient à l’aqueduc de Moria il ne restait plus que cinq kilomètres avant d’arriver à Mytilène. La longueur totale du réseau dépassait les vingt-six kilomètres.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Les pierres dépassant de la surface des piliers n’avaient pas été coupées après avoir servi de support aux échafaudages de la construction. On le voit clairement sur cette photo. Mais peut-être est-ce à dessein et non par négligence, pour faciliter l’éventuel entretien, qu’elles ont été laissées.

Lesbos 15 : Archéologie dans l’est de l’île. Juin et juillet 2014

Cette pierre percée en son centre et dont les bords sont usés de profonds sillons verticaux est –nous en avons vu de nombreux exemples au cours de notre voyage– la margelle d’un puits, dont les cordes descendues et remontées des milliers de fois avec un pesant seau d’eau ont entaillé la pierre sur tout le pourtour. Là-haut sur l’aqueduc, l’eau passait à proximité, mais la population vivant à la campagne dans cette vallée n’y avait pas accès. N’habitant pas dans la grande ville où l’on pouvait se procurer de l’eau aux fontaines, elle puisant dans des puits. Précisons quand même qu’en ville, les propriétaires de terrains où l’on pouvait creuser un puits continuaient à utiliser l’eau de la nappe phréatique, pour ne pas avoir à se rendre jusqu’à la fontaine publique.

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Published by Thierry Jamard
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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

La route qui quitte Mytilène vers le nord traverse deux villages très sympathiques, Panagiouda d’abord, puis Pamfila. Ce sont ces deux villages qui vont faire l’objet de mon article d’aujourd’hui. Dans mon titre, j’indique seulement trois dates, ce sont celles de mes photos, mais nous sommes passés par là bien plus de trois fois.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Nous commencerons par Pamfila, en nous arrêtant un instant devant cette petite église. Elle est un peu isolée dans la campagne, et sur la pierre posée contre la façade j’ai vu son nom inscrit, elle est sous la protection de saint Georges. Mais la porte est ouverte, nous entrons.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Comme l’extérieur pouvait le laisser supposer, nous sommes dans une église moderne. L’intérieur est étonnamment clair et relativement dépouillé pour une église orthodoxe.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Je m’arrête un instant devant cette icône de sainte Anastasie Farmakolytria (“qui rachète les poisons”). En bas à gauche, il est inscrit qu’elle est “offerte par Panagiotis et Maria Manolaki en mémoire de leur fille Anastasie. 18 janvier 1973”. Ils ont perdu leur fille, et c’est bien triste.

 

Mais au fait, qui est cette sainte Anastasie Farmakolytria que je ne connais pas? C’est une Romaine née au troisième siècle après Jésus-Christ, fille d’un riche aristocrate païen et d’une mère chrétienne. Son père la force à épouser Publius, un Romain, alors qu’elle s’était vouée au Christ et voulait rester vierge. Pour éviter qu’il ne s’unisse à elle, elle imagine un stratagème: elle feint d’être malade, une maladie qui dure… Alors son mari s’occupe en dilapidant la fortune de sa dot avec des païens débauchés, jusqu’à ce qu’il meure. Enfin libre, elle ne joue plus la malade, elle se fait visiteuse de prisons, où elle encourage les chrétiens à ne pas reculer devant le martyre. Puis elle voyage, se rend à Nicomédie en Asie Mineure, en Illyrie, en Macédoine. À Thessalonique, elle convertit trois sœurs, Agapè, Chionie et Irène. Mais cela se passe en 304, à l’époque des persécutions de Dioclétien. Les trois sœurs s’étaient réfugiées dans la montagne, mais elles ont été découvertes, torturées, exécutées. Anastasie a également été trouvée, et comme elle refuse catégoriquement de manger de la viande sacrifiée aux dieux païens, elle aussi est torturée, battue de verges, on lui arrache les seins, rien n’y fait, elle continue à dire qu’elle se réjouit d’aller ainsi vers le Seigneur. Alors pour la faire taire ses tortionnaires lui coupent la langue. Enfin, ils allument un bûcher et lui ordonnent de se jeter elle-même dans le feu, ce qu’elle a fait. Anastasie est reconnue sainte par l’Église orthodoxe mais aussi par l’Église catholique.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Puisque nous en voyons un peu partout, je photographie cette icône de la Zoodochos Pigi, la Source qui donne la Vie, parce que j’aime bien comparer les différentes interprétations d’un même sujet. Ici, la source coule par les bouches de trois fontaines.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Tout près de cette église, se dresse cet original bâtiment, une maison-tour (πύργος / pyrgos) comme nous en avons vu en divers endroits, par exemple à Thermi. Cette architecture où le rez-de-chaussée est renforcé comme une forteresse et où l’étage réservé à la vie est plus conventionnel est l’héritage du temps où il fallait se protéger le mieux possible des incursions des pirates qui venaient piller tout ce qui pouvait être volé et réduisaient en esclavage pour les vendre toutes les personnes assez jeunes et valides pour trouver acquéreur. Sous l’avancée de la façade donnant sur le jardin, on distingue un médaillon rond. Sur ma photo ainsi réduite, il est bien sûr impossible de lire ce qui y est inscrit: c’est la date, 15 novembre 1842.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Il y a, à Pamfila, une grande église vouée à sainte Barbara, cette jeune martyre syrienne dont les amies, après son supplice, ont réclamé le corps pour l’ensevelir mais, craignant de la réclamer sous son nom de baptême chrétien, avaient demandé le corps de “la jeune barbare”, “barbara”, et c’est sous cette appellation, ornée d’une majuscule, qu’elle a été canonisée.

 

Il y avait ici une ancienne église, remplacée par une nouvelle église au dix-huitième siècle. Puis cette nouvelle église a été elle-même remplacée par celle que nous voyons aujourd’hui, qui a été construite de 1859 à 1881.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Juste en passant, la décoration du sol devant l’église, avec une mosaïque de galets. C’est ce qu’à Menton on appelle une calade. Sur le côté gauche du dessin, qui en fait est lisible horizontalement lorsque l’on arrive, est indiquée la date de réalisation, 1920.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Oui, Sainte-Barbara est une grande et très belle église. Sa haute iconostase blanche est extrêmement décorative. Ma seconde photo montre comment sa partie haute est décorée et s’avance en forme de balcon. Cette architecture à iconostase est clairement marquée par l’orthodoxie, néanmoins il y a ici quelque chose des églises catholiques, quelque chose du style occidental. Une inscription donne une date de construction de cette iconostase en 1878.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Les portes royales, au centre de l’iconostase, sont aussi un modèle de raffinement, finement sculptées. Même si, à mon goût, ce n’est pas ce qu’il y a de plus esthétique comme décoration. Je suis en admiration devant l’iconostase, pas vraiment devant ces portes…

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Et, derrière les portes royales, apparaît ce grand Christ peint au fond du sanctuaire. Il est impressionnant, parce que si vrai, si naturel, qu’on pourrait presque croire que c’est le prêtre qui est en train d’officier.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

La décoration de la coupole me plaît également beaucoup. Oh certes ce n’est pas le plafond de la Chapelle Sixtine, ce n’est pas l’œuvre d’un Michel-Ange, mais je la trouve de bon goût. En gros plan, je montre la création d’Adam et Ève.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Très beau aussi, très orné, ce chapiteau complète l’impression de splendeur que donne cette église de Sainte-Barbara.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Cette chaire, quand on regarde ma première photo prise dans la nef, on se rend compte qu’elle est suspendue à une hauteur vertigineuse. Le travail du bois y est remarquable, plus, sans doute, que les icônes qui en décorent les flancs. Récupérée de l’église précédente, elle date de 1786.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Si le patronage de sainte Barbara a été requis pour cette église, c’est parce qu’elle héberge des reliques de la sainte. Un splendide reliquaire a été construit pour les recevoir. Ah bon, c’est un peu kitsch? Oui, peut-être, en effet, mais… j’aime bien quand même. Tant pis si j’ai mauvais goût!

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Encore quelques œuvres d’art que recèle cette église. Sur la première de mes photos, ces représentations de saints sont peintes sur la nacre de coquillages. Ma deuxième photo montre un précieux travail d’argent finement repoussé avec quatre scènes dont je suppose –sans certitude– qu’elles représentent des épisodes de la vie de sainte Barbara.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Et puis le mobilier, par exemple ce grand buffet de bois sombre, avec ses pieds joliment sculptés en protomé de fauve (lion?). Un si beau meuble mériterait d’ailleurs d’être mieux mis en valeur, alors qu’il est placé dans un coin auprès d’objets très ordinaires, recouvert d’un vulgaire tissu vert, et qu’il sert de présentoir aux cierges de cire vierge que les fidèles placent devant les saints qu’ils vénèrent, en déposant une pièce pour le prix du cierge.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Lors des processions, des bannières sont intégrées dans le cortège. Et quand elles sont somptueuses comme celle-ci, en velours cramoisi et richement brodées, il vaut la peine de les voir. Et pour ce faire, plusieurs bannières sont exposées dans cette église.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Jusqu’à une époque récente, dans les églises catholiques, un côté de la nef était occupé par les hommes et l’autre côté par les femmes. Cela n’avait rien d’impératif, c’était un usage, je l’ai vu dans ma jeunesse pour certains offices comme les enterrements. Cette séparation en fonction du sexe est encore pratiquée dans les synagogues et dans les mosquées. Ici dans cette église orthodoxe, des écriteaux signalent la place des hommes (ma première proto ci-dessus), mais il n’y en a pas pour les femmes. Doivent-elles rester debout? Après tout, dans beaucoup d’églises orthodoxes il n’y a que quelques sièges le long des murs pour les personnes âgées ou invalides, mais faire asseoir les hommes et pas les femmes ne serait guère galant. Mais le plus surprenant, c’est ce que montre ma seconde photo: l’écriteau dit “Places des militaires”! Au moins aurait-il fallu prévoir, près des sièges, un râtelier pour leurs fusils, non?

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Banlieue nord de Mytilène à seulement quelques petits kilomètres de la capitale de l’île, Panagiouda est une sympathique petite ville en bord de mer. Les lieux n’étaient pas habités en 1867 quand un violent tremblement de terre a détruit de nombreuses habitations d’un village des environs. C’est en ce lieu que la population a décidé de reconstruire des maisons. Puis, lors de l’échange de populations dans les années 1920 entre Grecs de Turquie et Turcs de Grèce, une centaine de Grecs venus de l’Asie Mineure toute voisine se sont installés dans ce jeune village.

 

Nous avons pratiqué Panagiouda plusieurs fois car, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, il n’y a dans toute l’île aucun camping qui nous soit ouvert. Le camping sauvage est interdit partout en Grèce et l’amende encourue si l’on contrevient à cette loi est de 149 Euros par personne et par nuit, mais du fait que l’on n’a pas le choix, quand on demande à un policier ce que l’on peut faire il indique en général un endroit où il fermera les yeux. Et à Mytilène, c’est sur le grand parking du port. C’est bruyant, et l’environnement n’est guère esthétique. Aussi avons-nous trouvé notre bonheur sur le port de Panagiouda. Cet emplacement en bordure de mer est digne d’un hôtel étoilé. De plus, en la personne d’un chien ayant un œil bleu et un œil brun, nous nous y sommes fait un ami. Lorsque, le soir, il voyait arriver notre camping-car il accourait nous dire bonjour et quand nous allions marcher après le dîner le long de la mer, il nous accompagnait dans notre promenade. Cette amitié fort sympathique était pour nous une raison supplémentaire de privilégier le séjour à Panagiouda.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

En outre, il y a à Panagiouda une grande et belle église qui, comme on peut s’en douter dans une ville qui porte ce nom, est dédiée à la Panagia, Notre-Dame. L’inscription en grec, en haut de cette photo, dit “Les églises [pourquoi ce pluriel, je ne sais] de la Panagia à Panagiouda en 1895 (archives du hiéromoine archimandrite Père Théologos)”. Tous les sites qui la disent construite en 1896 se trompent donc d’un an. Il semble, sur cette photo, que le bassin vienne quasiment lécher les pieds de l’église, alors qu’aujourd’hui il y a un quai, puis une rangée d’arbres. Je n’ai pas pu prendre de photo qui montre la construction aussi bien que sur ce vieux cliché de la fin du dix-neuvième siècle.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

La photo de 1895 montre une grande église. Sur ma première photo avec le port, on aperçoit le toit de l’église, et l’on se rend compte qu’elle est aujourd’hui aussi grande qu’autrefois. Il est donc curieux qu’à l’intérieur on ait cette impression d’une église modeste. Cela est dû en partie au fait que les bas-côtés et la nef principale sont très cloisonnés à la vue, créant trois espaces séparés évidemment plus restreints que si la vue allait de l’un à l’autre. Le bois de l’iconostase est travaillé, les icônes y sont de qualité, mais elle est étroite et peu haute. Chose rare, les portes en ont été laissées largement ouvertes, offrant le sanctuaire à la vue de tous, y compris des femmes qui, on le sait, n’ont pas le droit d’y pénétrer.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Cela n’empêche pas les plafonds et la coupole d’être décorés de fresques. Je me suis demandé un instant qui pouvait bien être ce patriarche à la longue barbe, en face de Jésus portant sa croix, jusqu’à ce que je me rende compte qu’il y avait au milieu la colombe du Saint-Esprit. Ce n’est donc pas un patriarche, mais Dieu le Père. Elle est intéressante, cette représentation très originale de la Trinité, avec ces angelots qui volettent tout autour dans le ciel.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Et encore deux détails de l’architecture, un chapiteau sculpté de feuilles d’acanthe et coloré, et cet élégant plafond ornant le bas-côté.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Partout, un trône est prévu pour le métropolite. Et en son honneur, ce siège est toujours joliment travaillé. Ici, ce n’est pas une simple tête de lion qui sert de pied, mais le corps du lion tout entier. Généralement il est menaçant, gueule ouverte, mais ici il est plutôt pacifique.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Puisque les convictions des iconoclastes sont depuis des siècles passées aux oubliettes de l’histoire dans la plupart des Églises chrétiennes, je m’arrête devant deux peintures. La première est une icône qui se trouve sur l’iconostase, et représente la naissance de Marie, sainte Anne vient d’accoucher, elle est sur son lit, et au premier plan des femmes lavent et habillent le bébé nouveau-né.

 

Quant à l’autre peinture, elle montre Jésus dans le temple. C’est saint Luc qui raconte, dans son évangile: “Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque. Lorsqu'il eut 12 ans, ils y montèrent avec lui comme c'était la coutume pour cette fête. Puis, quand la fête fut terminée, ils repartirent, mais l'enfant Jésus resta à Jérusalem sans que sa mère et Joseph s'en aperçoivent. Croyant qu'il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, tout en le cherchant parmi leurs parents et leurs connaissances. Mais ils ne le trouvèrent pas et ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher. Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des maîtres; il les écoutait et les interrogeait. Tous ceux qui l'entendaient étaient stupéfaits de son intelligence et de ses réponses. Quand ses parents le virent, ils furent frappés d'étonnement, et sa mère lui dit: Mon enfant, pourquoi as-tu agi ainsi avec nous? Ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse. Il leur dit: Pourquoi me cherchiez-vous? Ne saviez-vous pas qu'il faut que je m'occupe des affaires de mon Père? Mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait. Puis il descendit avec eux pour aller à Nazareth”. Je n’aime pas trop cette représentation qui, je trouve, ne correspond pas trop à l’esprit du texte. Saint Luc dit que Jésus était assis, or le peintre le représente debout. Saint Luc dit qu’il écoutait et qu’il interrogeait et, puisqu’il répondait avec intelligence cela suppose qu’il était aussi interrogé. Le texte ne lui prête pas cette attitude arrogante, enseignant le bras levé comme un maître autoritaire.

Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014
Lesbos 14 : Pamfila et Panagiouda. Les 3, 5 et 6 juin 2014

Dans la cour derrière l’église, nous avons un peu bavardé avec le prêtre, le “papas”, un homme sympathique, qui nous a montré le nid que les hirondelles avaient construit là. Et tandis que nous étions avec lui, les parents hirondelles n’ont pas cessé leurs allées et venues pour nourrir les oisillons affamés, nous frôlant de leurs ailes au moment où ils passaient sous le bord du toit de ce préau.

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2 mai 2017 2 02 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Trois petites villes de l’est de Lesbos, chacune avec sa personnalité. Sur la carte que j’ai dessinée, elles semblent alignées le long d’une même route, il n’en est rien car ce serait compter sans la montagne. Si, de Lisvori, la route de Mytilène ne passe pas trop loin d’Agiasos, en revanche ensuite vers Perama il convient de faire un grand détour vers le nord, car du fait de l’absence de panneaux indicateurs sur les toutes petites routes à travers la montagne on est sûr de se perdre, si le GPS ne veut pas les connaître.

 

Cette montagne, la plus haute de l’île et qui culmine à 968 mètres, c’est le mont Olympe (pas celui où siègent les dieux: celui-là est aux confins de la Thessalie et de la Macédoine). Si, en voiture, il est préférable de le contourner, en revanche il offre des chemins balisés permettant de faire de très belles promenades. Classé dans le réseau européen Natura 2000, il constitue une zone protégée d’intérêt écologique. On y trouve notamment des plantes rares (je n’en montre pas, parce que je n’ai pas été capable de les identifier, étant nul en botanique), notamment l’alyssum lesbiacum et la festuca pseudosoupina. Les amateurs se feront un plaisir d’en dénicher, d’en photographier mais, bien évidemment, ils se garderont bien d’en récolter puisque ce sont des espèces rares en danger.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Lisvori, d’abord, avec son église Agios Ioannis (Saint-Jean). Elle était fermée, nous n’avons pas pu la visiter, mais elle est bien jolie, et puis elle a donné leur nom aux thermes du village. À moins que ce ne soit l’inverse.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

La présence en ce lieu d’une église orthodoxe ne peut faire oublier que l’île a été pendant quatre siècles et demi sous domination ottomane dont le pouvoir était musulman. Témoin, cette fontaine dont le style est clairement ottoman. Et d’ailleurs, sa date est gravée dans le ciment, 1827.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Cette ville thermale a connu une période florissante avec deux établissements de bains. Il n’en reste plus qu’un, celui de ma photo.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

En fait, l’autre établissement existe encore, il n’a pas disparu, mais il a cessé toute activité, et ses bâtiments sont laissés à l’abandon. La nature reprend ses droits, la végétation les mange.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Il n’est pas nécessaire de chercher longtemps la composition des eaux, quand on voit leur couleur. Elles sont très riches en fer, le sol est tout couvert de rouille. Je lis sur le site de l’agence de voyages britannique Sappho Travel qu’à Polychnitou, le village voisin, les sources sont à 60 et 80 degrés, et qu’à Lisvori l’eau jaillit à 69 degrés. J’espère que cette information est exacte, parce que juste après il est dit que ce sont les sources les plus chaudes d’Europe (“It’s worth noting that both springs are the hottest in Europe”). Et les 82 degrés de Chaudes-Aigues, dans le Cantal? L’Auvergne n’est plus en Europe? Ou 82 est inférieur à 69? Il paraît que l’on traite ici les rhumatismes, l’arthrite, les problèmes gynécologiques, grâce à sa radioactivité de 2,4 becquerels.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

En écartant les hautes herbes, je suis allé voir de plus près le vieux centre thermal qui date de l’époque ottomane. Et j’ai découvert ce toit voûté muni d’orifices d’aération. Je ne sais pas quand a cessé son exploitation, mais en poussant la porte j’ai pu entrer sans encombres, et le couloir d’entrée donne l’impression qu’il est encore en service. Plus loin, le crépi aurait certes besoin d’un petit coup de badigeon, mais on n’est pas dans une ruine.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Ici, on voit sur la gauche la porte tout à fait moderne et propre. Quant au bassin, il est vrai qu’il ne donne pas vraiment envie de s’y plonger, mais c’est surtout parce qu’il est sale, un bon petit nettoyage suffirait à le remettre en service. Je n’ai pas pénétré dans l’établissement moderne, mais je doute qu’il ait autant de charme que celui-ci.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Sur la place où est situé le parking, un bar –fermé– affiche les tarifs des consommations. Je suppose que s’il est fermé, ce n’est pas seulement parce que nous ne sommes que le 7 juillet (après tout, la saison doit avoir commencé) ou parce qu’il est 18h49 (ce n’est pas si tard, surtout pour un peuple méditerranéen), mais plutôt parce que les exploitants ont mis la clé sous la porte il y a déjà quelques années, car nulle part cette année je ne pourrais trouver en Grèce un thé ou un Coca pour un Euro, une bière pour deux Euros, une pleine bouteille de vin pour trois Euros… mais après tout, peut-être ouvrent-ils de temps à autre, si ce sont de généreux philanthropes?

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Changement de décor. Nous voici à Agiasos. J’écris ce nom avec un seul S parce qu’il n’y a qu’un sigma en grec, mais beaucoup de gens l’écrivent avec deux S (Agiassos) pour que l’on ne prononce pas Agiazos. Je préfère signaler la prononciation correcte, mais garder l’orthographe grecque dans ma transcription en alphabet latin.

 

Cette église, c’est la Panagia, en français nous dirions l’église Notre-Dame. Peut-être les amateurs souhaiteront-ils s’y attarder, mais personnellement je n’y ai pas trouvé grand-chose qui la démarque des autres et qui mérite d’être montré et commenté ici. Ce n’est qu’après avoir quitté Lesbos que j’ai appris qu’on y pouvait voir une icône considérée comme miraculeuse datant du quatrième siècle (je vais en parler au sujet d’une autre église de la ville), je ne l’ai donc ni remarquée, ni prise en photo. C’est stupide, mais il est trop tard… Alors je passe.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

En nous promenant dans les rues d’Agiasos, nous découvrons un village traditionnel qui n’a pas été dénaturé par le tourisme. Ses rues étroites pavées, ses belles maisons de pierre, même si tout cela n’est pas très bien entretenu –faute d’argent, sans doute, avec cette terrible crise économique–, lui donnent beaucoup de charme.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Sur ma seconde photo de rue, on a pu entr’apercevoir, non pas près de la porte d’angle, mais près de la porte principale, sur le côté, sous le balcon, un panneau. Ce panneau, le voici en gros plan. Il dit: “Coopérative d'artisanat rural des femmes d'Agiasos”. Excellente initiative rurale, ces femmes se réunissent pour causer entre elles (dans cette société, les hommes se réunissent entre eux au café, pourquoi les femmes resteraient-elles cloîtrées chez elles?), mais surtout elles vendent leurs productions locales réalisées à domicile, aussi bien des broderies que des confitures. On est sûr d’acheter des produits naturels et locaux, et cela leur évite de passer par les circuits traditionnels où la plus grosse partie du prix de vente va à l’emballage, au transport, aux intermédiaires, aux vendeurs.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Au cours de notre balade en ville, je me suis arrêté, perplexe, devant cette boutique d’électricité. Quel désordre! Et surtout, ce désordre est dans la vitrine, exposé aux yeux de tous. Bon, c’est un peu méchant de ma part, mais j’ai trouvé amusant de prendre cette photo…

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Mais cela, c’est beaucoup plus méchant, et de plus pas très original. Il est dit “L’homme est une créature de Dieu, tandis que la femme est une créature du diable”. Avec en prime deux fautes, il manque un G dans le mot qui, la première fois, signifie “créature”, et surtout la deuxième fois le mot est écrit avec un I (iota) quand il faudrait un H (êta). Et celle-là, c’est une vraie faute d’orthographe, parce qu’aujourd’hui I et H se prononcent de la même façon, I. Il y a donc réelle confusion. Il faut noter que ce n’est pas un simple tag sur un mur, mais quelqu’un a fixé au mur une planchette avec cette inscription misogyne.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Cette enseigne est celle d’un potier (angioplastio, en grec). Près du dessin, il dit “la jarre” (to pythari, en grec). Je suppose que cet homme qui vit dans une jarre est là pour évoquer Diogène dans son tonneau.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Nous voici dans une très belle chapelle ancienne, dédiée à la Zoodochos Pigi. Qui suit mon blog connaît bien ce nom, qui signifie “la Source qui donne la Vie” et fait allusion à Jésus, selon les paroles adressées à la Samaritaine, dans l’évangile. Je vais, dans quelques instants, revenir sur un événement survenu en 803 avec un certain Agathon, or il est dit sur un totem gravé à l’intention des visiteurs que “quelques années plus tard, il fit construire ici la chapelle de la Zoodochos Pigi”. Et comme il est mort en 830, “quelques années plus tard” signifierait que cette chapelle est du premier tiers du neuvième siècle.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Il s’agit d’une construction à deux nefs, dont les murs sont tous décorés de fresques visiblement bien postérieures à la construction du bâtiment, mais dont je ne connais pas la date de réalisation. Toutes ces peintures dans cet espace restreint sont très impressionnantes, il est vraiment dommage que les guides n’en fassent pas plus de cas.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Pour ancienne qu’elle soit, cette chapelle est sans doute postérieure au neuvième siècle, et les fondations que l’on peut voir derrière cette vitre seraient alors les bases de la chapelle d’Agathon, sur lesquelles un édifice aurait été construit par la suite. Là non plus, aucune explication n’est donnée.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014
Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Montrant l’église de la Panagia, j’ai fait allusion à une icône considérée comme miraculeuse; à propos de la datation de la chapelle de la Zoodochos Pigi, j’ai fait allusion à un certain Agathon. Deux allusions que le moment est venu de développer. Nous sommes dans un lieu appelé Karya (mot au neutre pluriel), nom qui sera repris pour la capitale du mont Athos, Karyès (mot au féminin pluriel). Reportons-nous au neuvième siècle, en pleine crise iconoclaste. Une fin est mise en 787 au premier iconoclasme initié par Léon l’Isaurien en 730, par le concile de Nicée. On ne détruira plus les icônes ni les statues, mais on se gardera de les honorer pour elles-mêmes plutôt que pour ce qu’elles représentent. Mais en accédant au trône byzantin en 813, l’empereur Léon l’Arménien reprend les thèses iconoclastes, interdit dans tout l’Empire icônes, statues, et toutes représentations de créatures de Dieu. L’an 803 se trouve donc en période de calme dans ce domaine, mais un moine originaire d’Éphèse nommé Agathon, et qui vit à Jérusalem, sent bien que l’iconoclasme risque fort de reprendre le dessus, parce qu’il reste présent dans l’esprit de beaucoup de chrétiens. De plus Jérusalem, occupée par les Arabes musulmans depuis 638, est radicalement opposée à toute représentation humaine en vertu des lois de l’Islam et le Calife Yazid II avait promulgué en 721 une fatwa contre les images, applicable aux chrétiens aussi bien qu'aux musulmans. Agathon lui-même a quitté Constantinople parce qu’il était jugé trop opposé à l’iconoclasme et, craignant que l’on ne découvre et que l’on détruise une icône représentant une Vierge à l’Enfant peinte de la main de saint Luc (en réalité, les experts datent cette icône du quatrième siècle alors que saint Luc n’est pas mort après la fin du premier siècle, et puis il aurait été un peintre extrêmement productif, vu le nombre de tableaux de la Vierge qui lui sont attribués ici ou là), il décide de quitter Jérusalem en l’emportant.

 

Or la vie politique de Constantinople est très agitée. L’impératrice Irène l’Athénienne a accédé au trône byzantin en 797. Elle est opposée à l’iconoclasme et favorise les moines. Quand elle cherche à épouser Charlemagne, fait empereur en l’an 800, pour réunifier l’Empire d’Orient et l’Empire d’Occident, c’en est trop pour l’aristocratie byzantine qui la renverse et l’envoie croupir comme simple religieuse dans un monastère de Mytilène. Favorable aux moines? Opposée à l’iconoclasme? Dans un monastère d’une île à l’écart des mouvements politiques? Agathon décide de se rendre auprès d’elle en emportant l’icône miraculeuse. C’est ce que représente ma première photo ci-dessus. Hélas pour lui (et pour elle aussi, bien sûr) Irène meurt le 9 août 803, peu avant qu’Agathon débarque à Lesbos. Apprenant cette triste nouvelle à son arrivée, il va se réfugier en sécurité dans la montagne de l’Olympe, en ce lieu appelé Karya. Là, il cache l’icône et s’entoure de gens pieux avec lesquels il fonde un ermitage. Ma deuxième photo représente une fresque intitulée Σκήτη Καρυών, c’est-à-dire Ermitage de Karya, où l’on voit les fidèles agenouillés devant l’icône apportée par le moine Agathon d’Éphèse.

 

Je le disais tout à l’heure, l’icône a été, depuis, transférée dans l’église de la Panagia, mais le totem dit qu’Agathon a plus tard fait construire cette chapelle “pour rappeler le premier hébergement du saint objet. Avec la dernière restauration du lieu en 2000, la chapelle de Saint-Agathon a également été reconstruite”. Je crois comprendre que l’une des deux chapelles serait plus particulièrement vouée aux Saints-Apôtres et l’autre à Saint-Agathon. Peu à peu on s’installe autour du monastère, des maisons se construisent, le village prend naissance.

 

Dans l’Ancien Testament, Jérusalem est appelée “Fille de Sion”. Cette icône gardée à Karya, la “Mère de Dieu de Sainte Sion”, se dit en grec ancien Μήτηρ Θεού [της] Αγιάς Σιών (Mêtêr Théou [tês] Agias Siôn), d’où viendrait le nom d’Agiasos. Étymologie qui me laisse quelques doutes et que je donne sous toutes réserves.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Avant de ressortir, encore une fresque. Celle-ci représente tous les personnages de Lesbos qui ont été canonisés par l’Église orthodoxe. Au milieu du premier rang, on identifie saint Agathon tenant en main l’icône qu’il a apportée de Jérusalem.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Près de cette église il y a un très agréable jardin public, le Jardin de la Panagia. Il s’y trouve tout un sympathique fouillis de plantes et de fleurs, et un mobilier très rustique de bancs et de tables qui permet de s’y reposer au calme.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Et puis il y a aussi dans ce village un musée “laographique”, autrement dit un musée d’arts et traditions populaires. Nous ne l’avons pas visité, il était fermé, sans doute parce qu’il était trop tard (ma photo a été prise après 18h), mais nous étions ce matin et jusqu’en début d’après-midi à Agia Paraskevi pour cette fête exceptionnelle qu’est le “Tavros” et que je décrirai dans mon article Lesbos 27.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Nous voici à Perama, sur la côte ouest du golfe de Gera. Nous sommes allés plusieurs fois à Perama durant notre séjour à Lesbos, quoique nous n’ayons pas trouvé d’intérêt touristique particulier à cette ville industrielle en plein déclin, comme en témoigne cette grande usine abandonnée, aux vitres brisées. Si nous avons fréquenté Perama, c’est pour une raison technique.

 

Lorsque nous roulons, le réfrigérateur fonctionne sur le 12 volts de camping-car. Lorsque nous ne disposons pas d’une connexion électrique en 220 volts dans un camping, il se bascule sur le gaz. De même, l’eau chaude (douche, vaisselle) est produite par un chauffe-eau au gaz, tout comme c’est le gaz qui alimente la cuisinière. Et puisque dans l’île de Lesbos il n’y a aucun camping ouvert, nous sommes tributaires du gaz (en hiver, le chauffage marche aussi au gaz, mais en cette saison-ci, sous cette latitude, c’est plutôt l’air conditionné qui serait utile. Nous l’avons, mais il ne fonctionne que sur le 220 volts…). Compte tenu du fait que les bouteilles de propane sont toutes différentes d’un pays à l’autre et que dans certains pays leur dimension ne permet pas de les placer dans le logement qui leur est réservé, nous avons fait remplacer, en France avant d’entreprendre ce grand voyage, la bouteille de propane par une bouteille de GPL, qui se remplit à la pompe comme une voiture. C’est infiniment plus simple. Et puisque la seule pompe à GPL de Lesbos se trouve à Perama, voilà la raison de notre fidélité à cette ville.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Toutefois, en regardant du côté du golfe, la vue est très loin d’être désagréable, ce moulin, la mer. Il est également plaisant de faire une promenade (mais elle est très courte) sur le port.

Lesbos 13 : Lisvori, Agiasos, Perama. Juin et juillet 2014

Une bouche grecque est incapable de prononcer les consonnes chuintantes, que ce soit la sourde CH ou la sonore J. Elles deviennent S et Z. Sur ma carte de France achetée en Grèce, Chartres devient Σάρτρ (Sartr), Vichy devient Βισύ (Visy), Bourges devient Μπούρζ (Bourz). Quant aux lettres qui ne se prononcent pas en français, elles sont tout simplement omises dans la transcription en caractères grecs. Aussi quand j’ai vu sur cette vieille tige de lampadaire autour de laquelle on a installé des tables de bar cette plaque de fonte rouillée au nom de ZAMAR, import-export (ces deux mots en français), moi qui m’appelle Jamard, je ne pouvais manquer de la photographier. Un cousin à moi, que je ne connais pas? C’est en tous cas ainsi qu’est orthographié mon nom sur la carte de résident établie par la préfecture de région d’Athènes.

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28 avril 2017 5 28 /04 /avril /2017 23:55
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

À quelques kilomètres au sud de Methymna / Molyvos, la route nous mène à Petra, en bord de mer, et de là, en s’éloignant un petit peu dans les terres en direction de l’est, on atteint le village de Petri. Et c’est de ces deux agglomérations que je vais parler aujourd’hui.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

En fait, je parlerai surtout de Petra, me contentant d’évoquer Petri en quelques mots. En regardant la première photo ci-dessus, on voit que Petri, là-haut dans la montagne, est un tout petit village, alors que Petra s’étend le long de la côte et exhibe fièrement, sur la grosse roche qui lui vaut son nom, une grande église. C’est surtout sa position, et sa vue, qui sont attractives dans ce village.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Nous en venons donc (déjà!) à Petra, où certains habitants nous ont affirmé que, sur le chemin de Troie où les Grecs allaient livrer bataille pour récupérer la belle Hélène, Achille s’était arrêté à Petra et s’était désaltéré à une fontaine de la ville. Il n’y a donc plus aucun doute, la Guerre de Troie ne peut plus être considérée comme légendaire, elle a bien eu lieu si Achille s’est désaltéré à Pétra en allant combattre les Troyens.

 

Nous allons commencer par cette église perchée sur son rocher, qui est l’attraction la plus visible, mais pas la seule, quoique les guides et les sites passent rapidement sur le reste, ou l’ignorent complètement. Cette église est dédiée à la Panagia Glykofilousa (le mot doit paraître difficile à ceux qui le citent, parce que, sans aucune raison, on trouve le Y à n’importe quelle place, le S est parfois redoublé, etc.), la Παναγία Γλυκοφιλούσα, qui n’est pas, comme le dit un site en anglais, Our Lady of the Sweet Kiss, Notre-Dame du Doux Baiser. La Panagia, oui, c’est Notre-Dame, mais l’adjectif γλυκός (glykos) signifie doux, c’est donc la Vierge qui aime tendrement. Elle est représentée regardant tendrement Jésus, mais les icônes, les statues, ne la montrent pas l’embrassant.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Ce dont tout le monde parle, et qui est donc considéré comme essentiel, c’est qu’il faut monter 114 marches taillées dans le roc. Puisque c’est essentiel disons-le aussi (quoique je ne les aie pas comptées). Allons-y, grimpons. Le sommet est à une quarantaine de mètres. La roche est impressionnante à voir, mais ce n’est quand même pas l’Himalaya.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Il est une légende qu’aucun des livres que j’ai consultés ne raconte, ni aucun guide, mais qui est racontée dans un seul et unique site Internet. J’ignore donc si elle s’applique vraiment à cette église, et la découvrant alors que je ne suis plus à Lesbos depuis longtemps je ne suis pas en mesure de poser la question aux habitants de Petra. Mais elle est intéressante, alors je la rapporte: Il était une fois un pieux capitaine de navire qui avait toujours dans sa cabine une icône de la Vierge. Drossé par une tempête sur la côte de Petra, il s’aperçoit soudain que sa chère icône a disparu. Or, le soir, il voit au sommet de cette roche une étrange lumière qui semble flotter entre ciel et terre. Intrigué, il monte voir le phénomène, et découvre son icône posée devant une lampe allumée. Il la rapporte à bord du navire, mais voilà que, plusieurs fois, le mystérieux phénomène se reproduit. Aucun doute, c’est un signe miraculeux, la Vierge a souhaité lui signifier qu’elle désirait avoir en ce lieu une sanctuaire à elle consacré. Et notre pieux capitaine a fait élever au sommet de la roche ainsi indiquée une petite église.

 

Même si ce récit n’est qu’une légende, je ne sais si lorsqu’en 1609 a été construite ici une grande église, une ancienne petite église l’a précédée. C’était le catholicon d’un couvent de femmes. Je lis que le style de cette église se rattache à la période génoise, ce qui est impossible si les Ottomans ont pris l’île aux Génois en 1462 et que l’église a été construite 147 ans plus tard. Au style peut-être, pas à la période. Par ailleurs, des restaurations accompagnées de profonds remaniements sont intervenus en 1747.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

La date de 1609 est donnée un peu partout pour la construction de cette église. Or voilà que cette pancarte titrée “Saint Pèlerinage de la Panagia Glykofilousa de Petra” annonce “Fondation de l’église, 16e siècle”. Or 1609, c’est le dix-septième siècle, pas le seizième. Serait-ce une allusion à une église précédente? Celle de notre pieux capitaine? Il est vrai que les incursions de pirates avant et après la conquête ottomane du quinzième siècle pouvaient justifier la construction d’une église fortifiée en un lieu difficilement accessible et donc plus aisément défendable, ce qui plaiderait en faveur d’une date antérieure, dès la fin du quinzième siècle ou au début du seizième siècle.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

On n’aura pas manqué de remarquer, dans ma série de photos précédente, une tête sculptée dans une pierre très blanche, juchée au-dessus de l’entrée. Je la reproduis ici en gros plan. Et si l’on a regardé de très près la première des trois photos de cette même série de photos précédente, on aura peut-être distingué une tête sculptée en bas-relief dans un angle du mur. C’est elle que je reproduis en gros plan ici. Et puis il y a aussi ce buste les bras croisés sur la poitrine, et quelques autres sculptures de la même inspiration, que je ne peux pas toutes reproduire ici. L’explication ne m’en a pas été donnée, mais je les trouve amusantes.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Avant d’entrer, mon regard est attiré par cette espèce de blason qui représente un aigle tenant dans son bec, non un fromage comme Maître Corbeau, mais une pancarte donnant la date de 1840. Ce qui ne correspond ni au seizième siècle de la pancarte, ni à la fondation de 1609, ni à la restauration de 1747, et nous emmène d’un coup en plein dix-neuvième siècle. Et celle-ci n’est pas rapportée par des commentateurs distraits ou ignorants, elle a été gravée dans la pierre par quelqu’un qui devait savoir en quelle année il était. Alors que s’est-il passé en 1840? Il semblerait que ce soit la date d’une reconstruction, l’église actuelle, telle que nous la voyons, donnant l’impression de n’être guère ancienne.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Comme la plupart des églises orthodoxes, celle-ci présente une profusion d’objets. Au plafond, pendent d’imposants lustres de cristal et une multitude de lampes de cuivre. Et bien sûr cet emplacement destiné à recevoir les petits cierges de cire vierge offerts par les fidèles qui viennent embrasser les icônes et réciter une petite prière. L’intense fréquentation de cette église par les pèlerins se remarque au fait qu’il a fallu prévoir au-dessus de ce meuble un tuyau d’évacuation des fumées coudé vers l’extérieur…

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

La chaire du métropolite (l’évêque orthodoxe) est un remarquable ouvrage de bois sculpté. Et j’aime particulièrement les lions qui veillent, de part et d’autre de la seconde marche.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Cette chaire suspendue mérite aussi d’attirer l’attention. Elle est décorée de panneaux peints. Sur ma photo, le panneau de droite représente Jésus. Pour celui du milieu, si je n’avais pas lu autour de sa tête les mots grecs qui signifient “Évangéliste Marc”, j’avoue que je ne l’aurais pas reconnu, parce que le lion ailé près de lui a une tête tellement humaine, avec une barbe et les yeux levés au ciel, que je l’aurais pris pour le symbole de saint Mathieu… En revanche pas de doute pour celui de gauche, il est dit que c’est “l’évangéliste Jean le Théologien”, car son aigle à lui est bien reconnaissable.

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Encore un exemple de la richesse du travail du bois dans cette église. Les artisans sont parvenus à en faire de la dentelle.

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La porte centrale de l’iconostase est décorée d’un grand Christ qui sort d’un calice, mais juste à côté il y a une icône de la Vierge à l’Enfant revêtue d’argent repoussé, et un grand nombre de petites plaques d’ex-voto en constellent les bords. Tous ces gens ont sollicité une grâce de la part de Marie, et sont venus la remercier d’avoir exaucé leur vœu. Cette icône est très sombre, mais je l’ai bien observée, et je ne crois pas que le regard de la Mère sur l’Enfant, la position de l’Enfant dans les bras de la Mère, justifient l’appellation de Glykofilousa. Je suppose donc que l’icône qui justifie l’appellation de l’église doit se trouver ailleurs.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Et par exemple ce pourrait être cette icône, la Panagia Glykofilousa, posée sur une tablette juste en-dessous de la grande icône. En effet, la position joue contre joue est nettement plus tendre, même si en fait le regard de Marie est plutôt sévère, et si le visage de Jésus est peu amène.

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Regardons encore quelques icônes. Cette porte est peinte d’un saint Dimitri, agios Dimitrios terrassant un ennemi, qui selon la tradition serait un certain gladiateur qui aurait tué de nombreux chrétiens convertis par saint Dimitri.

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Il y a toute une série de ces précieuses icônes peintes sen frise sur des panneaux de bois. Ici nous voyons Salomé apportant la tête de saint Jean Baptiste (le Prodromos). Impossible, malheureusement, de supprimer de ma photo cette corde qui passe en travers de la peinture.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Avant de quitter cette église et de redescendre vers la ville, encore deux images de sculptures. Ces anges qui ne semblent guère anciens sont assez peu expressifs, en revanche ce dragon aux ailes en forme de flammes et à la gueule aux crocs acérés est impressionnant.

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Nous voilà de retour dans la ville basse. J’aurai l’occasion, dans mon article Lesbos 18, de dire la longue période où Methymna a été notre lieu de résidence. Or lorsque, de cette ville, on se dirige vers l’ouest de l’île, on passe par Petra, la route longe alors la mer, et lorsque l’on se dirige vers Kalloni au sud, et même vers Mytilène à l’est, la meilleure route passe encore par Petra, mais on évite la ville en la contournant par l’est. Et c’est très bien comme cela, parce que le centre est libre de voitures et comme les gens préfèrent passer leur temps sur la plage c’est la promenade de bord de mer qui est infestée de boutiques à touristes et le centre a conservé un aspect traditionnel tout à fait sympathique. C’est là, au pied de la grosse roche, que se trouve la petite église Agios Nikolaos, Saint-Nicolas. Comme cela, de l’extérieur, elle ne paie pas de mine, mais il faut y pénétrer.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

C’est alors que l’on voit des merveilles. Cette petite église discrète qui date du seizième siècle est décorée, sur tous ses murs, d’admirables fresques qui datent de trois périodes successives, depuis l’époque de sa construction et jusqu’en 1721, ces dernières étant de Nicolas Fitzis, un peintre que l’on avait fait venir du Péloponnèse. Dans mon précédent article, qui portait sur Anemotia, j’ai évoqué ce World Monuments Fund's Watch qui, en 2008, a listé les cent sites les plus en danger dans le monde, et cette église en fait partie, hélas.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Dans le sol en dalles de terre cuite assez bien conservées, on trouve ici ou là une pierre de marbre. L’explication en est qu’il y avait là une basilique paléochrétienne que l’on a remplacée, non sans en réutiliser quelques éléments.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

L’iconostase, en bois sculpté et richement doré, est couverte d’icônes. Seize dans le registre supérieur, seize sur une seconde ligne, puis quatre grandes de part et d’autre de la porte royale qui elle-même en supporte quatre. C’est un éblouissement. Celles des photos ci-dessus sont dans le registre supérieur, qui représente des scènes des évangiles. Elles sont un peu abîmées et, je le reconnais, ma photo de la Dormition n’est pas très bonne, mais parce qu’elles sont très belles je tiens à les montrer

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En-dessous, les seize icônes représentent des personnages individuellement. Ici, ce sont saint Pierre et la sainte Vierge. Comme on peut le constater sur ma photo qui donne une vue générale, les huit saints de la moitié droite regardent vers la gauche, et inversement.

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Devant l’iconostase, deux grands candélabres de marbre qui datent du seizième siècle dressent leur très fine silhouette et supportent des bougies de cire vierge.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Quant aux fresques, elles sont si merveilleuses que j’ai eu beaucoup de mal à n’en sélectionner que quelques-unes, mais je les montre sans tenir compte de leur date de création, car nulle part je n’ai trouvé d’indication sur la période, parmi les trois, à laquelle elles se rattachent. D’abord, sur cette voûte, on peut admirer la profusion de la décoration. Ce que montre le gros plan de la troisième photo, λειτουργία, (liturgie), c’est la messe.

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Il y a déjà six ans que le World Monuments Fund a tiré la sonnette d’alarme, et il semble bien que rien n’a été fait pour tenter de sauver ces fresques. On peut encore apprécier cette Annonciation, mais elle s’efface dangereusement.

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Comme dans beaucoup d’églises, les fresques sont divisées en petits rectangles qui juxtaposent des scènes de la vie de Jésus et de la vie des saints. Ici, on identifie bien saint Thomas mettant sa main dans le côté du Christ qui apparaît après sa résurrection, car il était absent lors de la première apparition et il avait refusé de croire ce que les autres apôtres lui avaient raconté.

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Le haut de la fresque de ce saint Georges est totalement détruit, et ici ou là certaines parties ont souffert. Le dragon qu’il terrasse est effrayant, et en croupe il a placé la petite princesse qu’il sauve du monstre. Mais elle est bien petite par rapport à lui, comme dans les bas-reliefs votifs de l’antiquité on reconnaissait le dieu à sa taille beaucoup plus grande que celle des fidèles qui lui apportent des offrandes. Pourtant, saint Georges n’est pas Dieu!

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Nous nous devions de trouver une fresque de saint Nicolas, puisqu’il est le patron de cette église. La mer est agitée, et l’on aperçoit, tout à droite, un homme qui se débat dans les vagues. Mais saint Nicolas est le protecteur des navigateurs, et il va sauver ce malheureux.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Et pour finir quelques-uns des saints qui ceinturent la nef. D’abord, sainte Cyriaque et sainte Parascève (en grec, Paraskevi), ensuite les deux frères médecins qui ne faisaient pas payer leurs patients pauvres, saints Côme et Damien, dits les Anargyres (sans argent), puis sainte Catherine et enfin sainte Barbara. Mes gros plans, pour les deux dernières, permettent d’apprécier la façon dont sont rendues les expressions des visages.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Quittons la jolie petite église Saint-Nicolas. Il nous reste encore à visiter à Petra l’archontiko Vareltzidaina. Un archontiko, c’est une sorte d’hôtel particulier, une maison noble de ville; quant au nom, c’est une traduction libre, en grec, du nom du dernier propriétaire, un Turc marchand de vin qui s’appelait Bardaktsoglou (en turc, un tonneau se dit bardak et en grec βαρέλι [vareli]). Et cet archontiko, que l’on date d’immédiatement après 1790, est l’un des rares exemples qui survivent de l’architecture urbaine de Lesbos de la fin du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième.

 

Lesbos conserve des traces assez nombreuses de son habitat dans l’antiquité et jusqu’aux basiliques paléochrétiennes, mais après il y a un grand vide archéologique jusqu’au quatorzième siècle (à part deux constructions byzantines dans le nord-est de l’île), quand les Génois puis les Ottomans ont fortifié et mieux protégé les villes, ce qui a permis une reprise de la construction. Le vrai renouveau culturel est intervenu au seizième et au dix-septième siècles.

 

Plus tard, il y a eu la guerre russo-turque de 1768-1774. Après avoir détruit la flotte turque à Çeşme, les Russes ont été un temps bloqués devant les Dardanelles, et ont occupé Lesbos. Quand a été signé le traité de Küçük Kaynarca (prononcer Kaïnardja) en 1774, ils ont évacué l’île, mais les Turcs, vaincus, ont dû faire des concessions, parmi lesquelles il était dit que les îles qui avaient été prises par les Russes seraient désormais exonérées d’impôts. Et cette clause du traité a très largement profité à Lesbos et à son économie, est apparue une classe de bourgeois qui se sont beaucoup enrichis grâce à un commerce devenu fructueux. D’où la construction de résidences confortables comme cet archontiko.

 

Après le départ des Turcs dans les années 1920, le bâtiment a été abandonné et s’est dégradé. Quand on a pris conscience qu’il représentait une richesse patrimoniale, on a entrepris, en 1963-1965, une première restauration. Une seconde restauration, plus achevée, comportant un renforcement, a été menée en 1999-2000, et on a pu alors ouvrir les lieux à la visite du public. Les matériaux d’époque et les méthodes de construction ont été respectés dans toute la mesure du possible, mais le bâtiment étant ouvert aux touristes il a bien fallu l’équiper de l’électricité aussi sobrement que l’on a pu.

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De nombreux panneaux permettent de comprendre l’histoire de l’architecture à Lesbos, la vie économique et culturelle, etc., et il y a entre autres cette coupe en élévation de l’archontiko où nous nous trouvons, qui est typique de tout ce que l’on a fait à cette époque dans les Balkans. Il complète de façon fort utile la vue que nous avons eue de l’extérieur du bâtiment. Le rez-de-chaussée, en pierre, rappelle l’architecture rurale défensive. Il est réservé au stockage des réserves, et aux domestiques. Le premier étage est fait de matériaux beaucoup plus légers et adaptés à la vie urbaine de cette époque. Le côté du nord, où sont les pièces d’hiver, est lui aussi fait de pierre, mais en face, les pièces d’été sont construites en bois revêtu de plâtre permettant d’y peindre des fresques. Et nous avons aussi remarqué sur la façade un petit balcon, c’est là que s’installaient les musiciens qui jouaient lors des réceptions.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Le rez-de-chaussée n’aurait pas présenté grand intérêt pour la visite, aussi y a-t-on installé la réception du public. Nous allons rapidement monter à l’étage pour voir où et comment les gens vivaient.

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La maison musée propose aussi ce plan, que je reproduis parce qu’il permet de se repérer. Pour qui ne parle pas grec, sur le côté droit du bâtiment il est traduit en anglais en haut la cuisine, au milieu la chambre à coucher d’hiver, en bas la salle du trône. C’est parfait. Mais pour le reste… hum! ΑΞΑΙΤΟ est traduit AXAITO, ΣΟΦΑΣ est traduit SOPHAS, et ΟΝΤΑΣ est traduit ONTAS. Eh bien nous voilà bien avancés. D’autant plus que je ne connais pas ces mots en grec et que ni mon petit dictionnaire, ni le traducteur de Google ne les connaissent. En fait, c’est mon dictionnaire turc qui me donne la clé (mais tout le monde n’en a pas un sous la main) pour sophas, car en turc le mot sofa désigne une salle. Si je mets en relation ontas avec le participe présent du verbe être en grec, ce doit être une pièce où l’on est, où l’on se tient, une pièce à vivre, autrement dit un living. Mais axaito… J’ai trouvé le mot dans un texte grec où il est suivi, entre parenthèses, du mot qui désigne un hangar, ce qui ne convient pas, mais on devine, sur le plan, que ce très vaste palier sert de salle où l’on peut se tenir.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Cet axaito mystérieux, le voilà, donc. Sur la première photo, on identifie ce petit couloir entre deux portes en pan coupé, vers le bas du plan. La deuxième photo représente à gauche dans le pan coupé la porte de la cuisine, au centre et à droite la fenêtre intérieure et la porte de la chambre d’hiver.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Cette pièce, dotée d’une cheminée, est la salle du trône où ne siège ni le sultan ni un quelconque roi, mais le maître de maison. On voit que dans cette société la place du chef de famille est très fortement marquée.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
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Cette pièce surélevée qui ouvre sans aucune cloison ni porte sur l’axaito est ce qui est appelé sophas sur le plan. Les coussins sur les deux côtés permettent de s’asseoir, puisqu’il n’y a pas de sièges comme nous en avons dans nos sociétés. On a remarqué que sous la balustrade, à gauche, il y a une aiguière avec un petit lavabo. C’est destiné à se laver les mains avant le repas, ou pour les ablutions rituelles avant la prière.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Nous sommes ici dans l’ontas du bas du plan. Par la porte dans le pan coupé, on entrevoit l’axaito. Et déjà, sur ma deuxième photo, on aperçoit la décoration peinte qui habille les murs là où ce ne sont pas des panneaux de bois travaillé.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Ici nous voyons la chambre à coucher d’hiver et l’autre ontas. On est presque sûr qu’à l’époque il n’y avait pas de meubles meublants, les meubles étant en fait intégrés dans l’architecture. Autour de la pièce, les banquettes servaient de sièges durant la journée, et se transformaient en lits pour la nuit, en y adjoignant une literie dissimulée le jour dans les placards de la pièce. On voit cependant ici ou là quelques rares meubles, une table basse, quelques accessoires, ils sont bien d’époque mais n’appartenaient pas à cette maison, ils ont été généreusement donnés par madame Anthi Malliaka-Efstathiadou.

 

Sur ma deuxième photo ci-dessus on voit un petit coin de plafond ouvragé, sur la troisième une fresque peinte sur le plâtre au-dessus du placard mural. Et cela est intéressant, parce qu’au-dessus d’un rez-de-chaussée de type rural comme je l’ai dit tout à l’heure, ce premier étage est raffiné et bien urbain, mêlant les fresques et les plâtres moulés décoratifs influencés par les arts de l’Occident, et les plafonds de bois travaillé, les panneaux muraux de bois, qui sont un héritage de l’Orient. Tout cela constitue un intérieur chaleureux et confortable.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Ces photos permettent de se rendre compte de la qualité des plafonds décoratifs, ainsi que des peintures murales. On voit sur la deuxième photo un médaillon peint de chaque côté, j’ai donc placé ensuite celui de gauche, puis celui de droite. Dans les mosquées, dans les palais, sur la porcelaine ou les carrelages, la décoration consiste en motifs géométriques, en compositions florales, en versets du Coran, mais jamais, au grand jamais, il ne s’y trouve de représentations humaines, car l’Islam ne le permet pas. Or ici nous voyons un homme sur le panneau de gauche, deux femmes et six autres petits personnages sur le panneau de droite, et ces femmes ne portent nul voile sur la tête. C’est surprenant. Mais je me rappelle avoir vu, dans des lieux touristiques, à Istanbul par exemple, des femmes en haïk noir ne découvrant que les yeux, ce qui laisse penser qu’elles ont une pratique religieuse musulmane rigoureuse, prenant des photos de leur mari barbu comme il se doit, ou se faisant photographier par lui. Or la photo ainsi prise donne bien une représentation humaine… peut-être une interprétation des textes qui m’échappe permet-elle de prendre ces photos, ainsi que de décorer de cette façon les murs de l’archontiko.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Tout à l’heure, au-dessus du placard, nous avons aperçu cette peinture. Il convient donc que je la montre mieux ici. Un personnage encore, et puis deux fontaines traditionnelles, et toujours des bateaux sur la mer.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Pour terminer, j’ajoute un gros plan d’un couple, et le dessus de porte que nous avons aperçu plus haut dans l’ontas aux bois peints en gris. Encore des personnages bien humains, et la femme porte un chapeau mais qui ne cache pas tous les cheveux. Et une décoration extrêmement riche de scènes marines et de frises de fleurs. De façon intéressante, l’un des panneaux explicatifs attire l’attention sur le fait que cette décoration peut être qualifiée de baroque turco-islamique. Par ailleurs, cette mise en scène des paysages, des bâtiments, et des personnages dans leur vie quotidienne et dans leurs relations, donne une image extrêmement documentée sur la société de cette fin de dix-huitième siècle, ou début du dix-neuvième. C’est, en France, l’après-révolution, à savoir le Directoire, le Consulat ou le tout début de l’Empire.

 

Et voilà terminée notre petite visite de Petra, une ville sur laquelle les guides passent trop rapidement, ou que parfois ils ne mentionnent même pas. C’est dommage.

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Published by Thierry Jamard
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25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 23:55
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Anemotia est mon onzième article sur Lesbos. Dans le dix-huitième, parlant de Methymna (ou Molyvos), j’aurai l’occasion de dire qui est Georgios Koukoulas. Pour aujourd’hui, il me suffira de dire que cet homme, exceptionnellement gentil et sympathique, nous a emmenés, d’abord à Anemotia, mais ensuite au-delà d’Anemotia, là où ni bien évidemment avec le camping-car, ni même avec la petite voiture de location que nous avons souvent utilisée, nous n’aurions pu accéder, si tant est que nous ayons été informés de ce dont aucun de nos guides ne parle, ni aucun dépliant ou catalogue touristique.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Et donc en ce dimanche matin, Georgios nous a embarqués dans son véhicule et nous a emmenés en premier lieu à Anemotia, un gros bourg aux belles maisons de pierre. Mais ce bourg est malheureusement en perte de vitesse et sa population est en baisse.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Ce grand et beau bâtiment est l’école. Et parce que le nombre de ses élèves a été jugé insuffisant, elle a été fermée. Telle qu’on la voit, elle peut témoigner d’une époque de splendeur hélas révolue.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Les portails de l’école, qui ne s’ouvrent plus, se couvrent de tags. Des tags sentimentaux: Sur ma première photo, le tag de gauche dit “Je t’aime”, suivi de six points d’exclamation, tant cet amour est intense. Et à droite, l’autre tag dit “Amour interdit”. Quelle tristesse… Quant à la deuxième photo, son tag adresse à l’être aimé une appellation tendre, “mon bébé”.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Ces panneaux indicateurs montrent les chemins opposés menant aux deux églises que nous allons visiter, Agios Georgios, du dix-septième siècle, et l’église de la Transfiguration du Sauveur.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Nous commençons par Saint Georges, Agios Georgios, le saint protecteur de notre aimable guide. Cette vieille église que nous allons visiter a fait partie des cent monuments dans le monde les plus en danger, selon la liste établie en 2008 par le World Monuments Fund's Watch. Selon le site du ministère grec de la culture, il y aurait une plaque attestant de sa construction en 1702. Ce qui, contrairement à ce que disait le panneau indicateur, est le dix-huitième siècle. Un siècle de différence, on n’est pas à cela près! Et il est avéré qu’un peintre du nom de Jean Chomatzas a été invité en 1702 à venir de Chios peindre les fresques de cette église.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Passant sous le porche de l’enceinte, je remarque au passage cette belle charpente. Et quoique je ne sois ni architecte, ni ingénieur, j’ai l’impression qu’elle est l’un des éléments en danger signalés par le World Monuments Fund.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

On a préservé ici, comme dans un certain nombre de monastères de Grèce qui ont été sous domination ottomane, le talanton, cette pièce de bois suspendue au plafond et que l’on frappait d’un maillet pour la faire résonner en guise de cloche, puisque les cloches étaient proscrites par l’État, dont l’Islam était la religion officielle, pour ne pas être en concurrence avec la voix du muezzin dans le minaret des mosquées.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Agios Georgios est une petite église, mais sa visite est fort intéressante, parce que ses murs sont couverts de fresques anciennes, comme cela est visible sur ma photo ci-dessus.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

L’iconostase elle-même est richement décorée. Par exemple, sur la porte centrale est peinte cette Annonciation dans un style très sobre, pas de Dieu le Père sur un nuage désignant Marie du doigt, ni de colombe du Saint-Esprit voletant dans sa direction selon les ordres du Père, mais Marie est debout, les mains croisées sur la poitrine en signe de soumission, tandis que l’archange Gabriel lui parle, avec un geste du bras.

 

Tout en haut de cette iconostase, il y a une galerie de douze hommes représentés dans des cadres. Quoiqu’aucun d’entre eux ne porte d’auréole, du fait de leur nombre je suppose qu’il s’agit des douze apôtres. Mais de là à identifier individuellement chacun d’eux…

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Sur ma photo où l’on voit l’ensemble de l’intérieur de l’église, qui est bien sombre, on a beaucoup de mal à distinguer, sur la droite de l’iconostase, à la droite du grand Christ, une icône sous laquelle pendent de petites plaques de métal. Ces plaques sont des ex-voto. Et sur le côté de l’icône est suspendu, absolument impossible à deviner sur ma photo sombre et réduite, cet objet de bois et d’argent que je reproduis en gros plan ci-dessus. On dirait que c’est un poignard dans son fourreau. Peut-être est-ce l’arme qu’a utilisée un fidèle pour se défendre d’un agresseur ou d’un soldat ottoman lors de la Guerre d’indépendance, et que son propriétaire a offerte ici, attribuant à un saint d’avoir ainsi pu conserver la vie.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Mais puisque j’ai annoncé des fresques sur les murs, venons-y. Par exemple ce saint cavalier n’est pas saint Georges, comme on l’aurait attendu dans une église à lui dédiée, mais saint Dimitri. En effet, ce n’est pas un dragon qu’il terrasse, mais un ennemi. Et pas trace d’une princesse délivrée. La dévotion au saint lui vaut de recevoir une couronne de feuillages et de fleurs suspendue au-dessus de son visage.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

1702. Trois siècles, certes ce n’est pas rien, mais ce n’est quand même pas très vieux. Or certaines des fresques sont en piteux état. Cela justifie bien, là encore, le classement de monument en danger. Quand on voit l’état de conservation des fresques de Cnossos en Crète, ou de celles d’Akrotiri à Santorin, qui accumulent trois millénaires et demi d’âge, sans parler des grottes de Lascaux et compagnie, on se dit qu’il y a sûrement quelque chose à faire pour sauver celles de cette église.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Heureusement, nombre d’autres fresques sont encore en bon état de conservation. Mais ce n’est pas réjouissant de voir les supplices infligés aux martyrs, comme celui-ci.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Fresque traditionnelle dans le monde orthodoxe, saint Constantin, premier empereur romain chrétien, qui a instauré la liberté de culte dans l’Empire et sa mère sainte Hélène. Le bas de la fresque est très abîmé, mais heureusement le plus important, les visages, est en bon état. Ils sont sévères, dignes. On ne peut pas dire qu’ils aient l’air de bons vivants, surtout Constantin!

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Généralement, la composition des Dormitions de la Panagia sont horizontales, les personnages étant en ligne derrière le lit. Ici, cette composition en demi-sphère est originale, et elle donne plus de relief, plus d’importance au corps de Marie. J’aime bien la façon dont est ainsi renouvelé le sujet, qui doit toujours présenter les mêmes personnages.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Laissons maintenant l’église Saint-Georges et allons voir l’église de la Métamorphose (Transfiguration) du Sauveur. C’est un édifice beaucoup plus moderne, puisqu’il a été construit en 1885 et restauré dès 1926, seulement quarante-et-un ans plus tard. Les dates sont indiquées sur cette petite plaque de marbre qui est insérée au-dessus du portail (la troisième de mes photos ci-dessus). Peut-être l’église avait-elle souffert de la guerre, ou d’un événement naturel comme un tremblement de terre. C’est une grande église, qui, comme l’école, témoigne de l’importance passée d’Anemotia, surtout si l’on considère qu’Agios Georgios absorbait une partie des fidèles.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Même si cette église n’a pas le charme des édifices plus anciens, elle en impose par la majesté de son architecture.et par la richesse de son ameublement, en particulier de ces stalles de ma première photo. Il y a de la recherche dans le dessin de ces chapiteaux ioniques, mais ils n’ont aucune grâce, ils semblent trop fluets en relation avec la taille des colonnes qu’ils surmontent.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

J’aime beaucoup m’attarder devant les Annonciations. En effet, ce sujet si classique peut être interprété de mille façons, non pas tant pour l’ange (mais un peu quand même) que pour la façon dont la Vierge reçoit la nouvelle. Cela va de ce tableau de Lotto que j’ai vu en Italie (voir mon article Recanati, Museo Civico. Mardi 16 avril 2013), où l’ange qui vient de se poser a encore sa robe volant dans le courant d’air, et où l’Annonciation affole Marie, et même un petit chat s’enfuit, jusqu’à cette Annuziata d’Antonello da Messina (voir mon article Palerme : musée sicilien et palais des Normands. Vendredi 9 juillet 2010), dont le visage est serein mais impénétrable, et qui lève à demi une main ouverte en un geste que chacun interprète à sa manière. Ici, dans cette église, nous trouvons la traditionnelle colombe du Saint-Esprit, mais je trouve l’ange fort peu expressif, et Marie, les mains plaquées sur la poitrine, la tête penchée, est soumise à la décision de Dieu et à la tâche dont elle est chargée, mais cette soumission totale et indiscutée semble la priver de toute réaction personnelle, de toute émotion.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Ma photo montre la scène qui justifie le nom de l’église, c’est la Transfiguration de Jésus, qui apparaît dans sa gloire entre Élie et Moïse alors qu’il avait emmené avec lui ses disciples Pierre, Jacques et Jean. Comme dit le texte de l’évangile, “les disciples tombèrent sur leur face et furent saisis d’une grande frayeur”. L’artiste a bien représenté, au pied de la montagne, cette situation des disciples. Mais ensuite, “ils levèrent les yeux et ne virent que Jésus seul”. Alors je ne m’explique pas cette foule de saints aux pieds de Jésus sur les flancs de la montagne. Le peintre n’a pas bien lu l’évangile!

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Et encore deux fresques avant de remonter en voiture avec notre ami Georgios. À droite, bien que nous soyons dans une église moderne, le Christ est représenté en empereur byzantin, vêtement somptueux et couronne d’or. Autour de lui, on identifie bien sûr les quatre évangélistes, de part et d’autre de sa tête il y a un petit homme et un aigle, ce sont saint Mathieu et saint Jean, de part et d’autre de ses pieds un lion et un bœuf, ce sont saint Marc et saint Luc. Le lion a un visage tellement humain, il est si drôle, que je ne résiste pas à l’envie de le montrer en gros plan.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Nous avons quitté Anemotia, nous montons dans la montagne par un chemin non revêtu. Le panneau indique “Christ, source qui donne la vie”. Il y a donc par là une source sacrée, sans doute comme cela arrive souvent une source à laquelle les païens, dans l’antiquité, attribuaient des vertus bienfaisantes et où ils voyaient des nymphes ou d’autres divinités, et que le christianisme a adaptée à la nouvelle doctrine. Nous descendons de voiture devant une sorte de long abreuvoir de ciment dans lequel coule l’eau de la source. Cela ne donne guère une impression de sacré, mais après tout ce n’est pas le contenant qui compte, car dans l’évangile de saint Jean Jésus dit à la Samaritaine “celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle”.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Mais ce n’est pas tout. Nous devons continuer à pied, car il n’y a plus de route, ni même de chemin, juste un sentier à peine visible. Il est évident que si nous n’étions pas guidés nous serions complètement incapables de trouver la Krifi Panagia que nous allons découvrir. La montée dans la forêt est très belle, et en ce mois d’avril le temps est doux et agréable, mais cette montée sous le rude soleil de juillet ou d’août, même sous le couvert des arbres, serait… chaude! Nous nous contentons d’admirer le paysage en suivant notre guide.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Et puis, soudain, bien caché derrière de grosses roches, en contournant des arbres, on découvre qu’au sol il y a quelques pierres taillées, plates. Nous arrivons à la Krifi Panagia. Le Υ grec est souvent, de nos jours, transcrit phonétiquement par un I, et ce F de Krifi, c’est la façon moderne de transcrire le Φ (PHI) grec, la lettre que l’on trouve dans Philippe, phosphore, etc., et lorsque le mot est écrit avec Y et PH, on comprend mieux sa relation étymologique avec le verbe kryptô, “je cache”, la crypte étant le sous-sol caché des églises. Et la Κρυφή Παναγία (Kryphê, ou Krifi Panagia), c’est la Sainte Vierge Cachée. Oh oui, elle est bien cachée!

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Je m’en voudrais de critiquer la généreuse piété de ce Michaïl Tarani qui, en 1995, a offert cette petite chapelle moderne, mais… elle a beau être petite, elle n’est pas discrète dans la forêt. Certes, elle est à bonne distance du chemin, elle est perdue dans les arbres et les rochers, mais elle détruit un peu la magie du lieu. Mais je suis conscient que ces mots que j’écris ne sont pas ceux de l’Orthodoxe qui désire venir prier et trouve plus commode pour cet usage cette chapelle, qu’une grotte étroite et obscure.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Car la grotte ancienne, en voilà l’entrée. En certaines occasions, elle conserve un rôle de sanctuaire, car ces sièges de plastique, à la porte, en témoignent.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Et dans ce tout petit sanctuaire, malgré l’existence de la chapelle neuve, les gens viennent encore prier la Vierge et lui offrir de petites icônes et divers objets qui, même s’ils sont dépourvus de valeur marchande, ont au moins la valeur du cœur qui les offre. Et je trouve cela touchant. Il y a cependant une icône en argent, et dans la chapelle moderne qui, elle aussi, est ouverte à tous vents, il y en a plusieurs. Les Grecs, dans l’ensemble, sont honnêtes (ne pas payer ses impôts n’est pas considéré comme une fraude, comme une malhonnêteté, mais prendre à autrui ce qui lui appartient, cela c’est un vol est ce n’est pas admissible), et comme on peut le constater, même si beaucoup de gens se débattent dans des difficultés économiques insurmontables, pour rien au monde on ne volerait la Panagia, ou agios Georgios, ou Agios Dimitrios, ou n’importe quel autre saint.

 

Après un moment de contemplation de cette grotte bien cachée et du somptueux paysage, nous redescendons vers la voiture. Au revoir Anemotia, et merci Georgios.

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Published by Thierry Jamard
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