Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
22 avril 2012 7 22 /04 /avril /2012 16:05

756a1 Arrivée de notre ferry à Naxos pour aller à Santor

 

L’une des Cyclades les plus célèbres est sans doute Santorin. Chez les géologues pour l’exceptionnelle violence du phénomène qui l’a modelée, chez les archéologues et les historiens pour les conséquences matérielles et humaines que ce phénomène a entraînées, chez les touristes pour l’incroyable beauté que tout cela a engendrée. Aussi, malgré tout le plaisir que nous prenons à visiter Naxos, ses richesses culturelles et ses paysages splendides, à nous plonger dans son atmosphère sympathique, nous sommes très impatients de découvrir Santorin. Voilà le ferry qui arrive pour nous embarquer.

 

756a2 Santorin, Thera

 

756a3a Santorin, Thera

 

Je parlerai plus loin du phénomène géologique, de la catastrophe naturelle très ancienne qui a fait de Santorin ce qu’elle est, et je préfère commencer par en montrer quelques vues. En fait, ces fragments du volcan ancien constituent plusieurs îles, et la plus grande d’entre elles, sur laquelle est située la capitale, s’appelle Thera. Lorsque le ferry approche du port, nous longeons la côte pendant un moment, et pouvons apprécier les lacets de la route qui monte vers la ville. Il va nous falloir, dans quelques minutes, les escalader avec le camping-car. Impressionnante, cette ville blanche si haut perchée.

 

756a3b Santorini, par Lykourgos Kogevinas (1887-1940)

 

Nous allons voir si vraiment Santorin ressemble à ce qui est représenté sur ce tableau du peintre Lykourgos Kogevinas (1887-1940), à une époque où les vagues de touristes étaient loin d’être ce qu’elles sont aujourd’hui.

 

756a4 le port de Santorin

 

Le port profite d’une anfractuosité peu profonde et étroite, d’un tirant d'eau médiocre, pour accueillir les ferries mais ne peut héberger de marina. Ce n’est pas l’endroit le plus intéressant de Thera. On peut cependant y remarquer quelques façades plaquées sur des aménagements rupestres.

 

756a5a coucher de soleil sur Santorin

 

756a5b coucher de soleil sur Santorin

 

Mais vu d’en haut, c’est tout différent, surtout au moment féerique du coucher de soleil. À cette heure-là, la foule se presse contre le parapet des rues tracées au flanc de la falaise, et les appareils photo crépitent.

 

756a6a Santorini de nuit

 

756a6b Santorini de nuit

 

Même après le coucher de soleil, la ville est belle à voir dans la nuit avec aussi, dans la rade, les bateaux de croisière illuminés. Chaque jour il y en a de nouveaux. La plupart d’entre eux, paraît-il, viennent de Barcelone qui organise tout au long de l’année des croisières en Méditerranée à des prix largement variables selon l’époque et qui permettent aux classes moyennes, en basse saison, de s’offrir ce luxe. À terre, dans les rues, on croise des foules de Japonais qui, nous a-t-on dit, ne viennent pas du Japon, mais de Londres qui organise pour les résidents japonais au Royaume-Uni des vols charters à destination de Santorin. Mais face au spectacle qui s’offre à nous, nous oublions ces considérations de voyagistes et de tour operators pour nous remplir les yeux des splendeurs naturelles.

 

756a7a Santorini de nuit

 

756a7b Santorini de nuit

 

Quittant la rue qui longe la falaise, nous nous enfonçons dans les ruelles. Autant la vue de loin vers la ville est belle, autant les rues qui surplombent la mer et les rues avoisinantes sont devenues des ghettos pour touristes. Rien de cycladique, rien de grec, rien de typique, mais pressés les uns contre les autres des glaciers, des bars, des tavernes, des bijouteries, des boutiques de vêtements, de souvenirs, de T-shirts "J’aime Santorin", "Zeus veille sur toi" et "Je suis seule et disponible". Mais dès que l’on s’éloigne un peu, la ville est déserte et redevient authentique. Ruelles enjambées par les bâtiments, murs d’un blanc immaculé, multiples églises éclairées.

 

756b1 téléférique à Santorin

 

756b2 téléférique à Santorin

 

Le port n’est pas relié à la ville exclusivement par la route en lacets. Il y a aussi un téléférique, cher mais plus rapide, et qui offre une vue intéressante en direction de la mer. Du fait des fortes réflexions sur sa vitre, je n’ai pas été capable de prendre une photo correcte pour montrer le paysage. Alors je me contente d’une photo de la grande roue autour de laquelle glisse le câble qui tracte les cabines.

 

756b3 Santorin, les ânes taxis

 

Et puis il y a aussi un troisième moyen de transport, qui emprunte un chemin très direct, avec des escaliers, ce sont les ânes taxis. Nous n’en avons pas fait usage, mais c’est à l’évidence sympathique et amusant, en même temps qu’efficace. La relation avec l’animal est plus chaleureuse que la relation avec le siège du téléférique.

 

756c0 Santorini, musée préhistorique

 

Vu son passé extrêmement riche, Santorin compte plusieurs musées. Un musée dit préhistorique, parce qu’il présente des collections minoennes, du temps où, parce que l’on n’écrivait pas, ou que l’on utilisait hiéroglyphes puis linéaire A qui ne sont pas déchiffrés, l’histoire ne peut être écrite ; un musée archéologique qui présente des collections de l’Antiquité historique ; un musée montrant des reproductions de merveilleuses fresques dont on ne peut voir les originaux pour des raisons de sécurité. Ici, sur cette vue panoramique, on voit deux salles du musée préhistorique, d’une ampleur et d’une beauté exceptionnelles. À noter la gentillesse du personnel, qui surveille sans donner l’impression que l’on est un voleur en puissance et qui n’hésite pas à se déplacer à travers les salles pour répondre aux questions.

 

756c1 Santorin, olivier fossile de la Caldera, 60000 ans

 

Commençons par le plus ancien. Ces feuilles d’olivier fossiles ont été trouvées sur les parois de la "caldera" du volcan. Elles sont vieilles de soixante mille ans. Ce sont les plus anciennes de la Méditerranée, et constituent des trouvailles extrêmement rares, considérées comme absolument uniques jusqu’à il y a peu, quelques autres ayant été trouvées récemment à Nysiros (une île du Dodécanèse née d’un volcan théoriquement toujours actif mais silencieux depuis longtemps).

 

756c2a Eruption du volcan de Santorin

 

Plusieurs fois, au début de cet article, j’ai parlé d’une catastrophe naturelle d’une violence exceptionnelle. Elle est notamment expliquée dans ce musée. Il y a un million et demi d’années, a commencé l’activité volcanique dont les rejets ont réuni en une île unique à peu près circulaire les différents îlots constitués de roches préexistantes, essentiellement des calcaires. 18000 ans avant notre ère, il s’est formé lors d’éruptions successives une "caldera" (une "chaudière") remplie d’eau, comme le prouvent les micro-organismes fossilisés que l’on a retrouvés. Ce bassin intérieur était ouvert sur le large par un bras de mer.

 

À la fin de l’Âge du Bronze, vers le milieu du dix-septième siècle avant Jésus-Christ, l’île avait la forme du dessin du bas, avec à l’intérieur, au sud-est, un îlot qu’avaient formé les laves d’éruptions successives. Nous sommes en pleine époque minoenne, au temps des anciens palais. C’est alors que le volcan a explosé dans une terrible éruption d’une violence inégalée. La terre a tremblé jusqu’en Crète, un raz-de-marée, un tsunami comme on dit maintenant, a soulevé une vague gigantesque de deux cents mètres de haut, qui a déferlé vers la Crète, qu’elle a atteinte alors qu’elle mesurait encore vingt mètres. Nos immeubles modernes, avec 2,50m sous plafond et 0,50m entre les niveaux, font donc trois mètres par étage. La vague est partie haute comme un gratte-ciel de 66 étages et a déferlé sur la Crète comme un immeuble de 7 étages. Abattus par le séisme, emportés par le raz-de-marée, les anciens palais ont été détruits. Cela ouvre l’ère des nouveaux palais. Du côté de Santorin, l’îlot central a été englouti et avec lui ont sombré les deux bords du chenal reliant la caldera à la mer. Santorin prend la forme du dessin du milieu. Puisque nous sommes à l’époque préhistorique, on ne possède aucun bilan humain de la catastrophe, mais on peut imaginer son ampleur quand on pense qu’il n’existait aucun moyen de prévoir les éruptions ou les séismes, ni d’informer de l’arrivée d’une vague. Le nuage de cendre a été si important, si épais, si durable, que les spécialistes lui attribuent la responsabilité d’une année où, dans la fort lointaine Irlande, les arbres n’ont pas développé de feuilles, d’après les observations des paléobotanistes.

 

L’activité volcanique n’a pas cessé avec ce dramatique épisode. De 1650 ou 1630 à 197 avant Jésus-Christ, date à laquelle pour la première fois apparaît dans une description du géographe grec Strabon une éruption du volcan de Santorin, le volcan a craché sa lave, formant un grand cône sous-marin. Huit autres éruptions se sont produites depuis Strabon, en 46-47 de notre ère, en 726, en 1570-1573 où le volcan, à force de monter, a finalement émergé sous la forme d’un minuscule îlot, puis en 1707-1711 (ce sont les deux îles qui apparaissent au centre sur le schéma du haut, la plus grosse soudée à l’îlot de 1570-1573), constituant la terre la plus jeune de la Méditerranée orientale, et encore en 1866-1870, en 1925-1928, en 1939-1941, et pour la dernière en 1950. Les trois dernières étaient très rapprochées, mais à présent le volcan s’est un peu calmé. Il n’est pas éteint, loin de là, et il connaîtra de nouvelles périodes d’activité, mais le niveau technique des savants, aidé par des sondes, permettra de prévoir le prochain réveil avec une anticipation allant de quelques mois à un an.

 

Sur le dessin du haut, on voit Thera, l’île principale, qui occupe trois quarts de cercle, et en face l’île de Thirassia au milieu du chenal. Au centre de ce cercle ouvert, un tout petit îlot et une île plus importante sont le cœur du volcan lui-même, elles s’appellent Kameni, "l’Ancienne" pour la plus petite (Palea Kameni) et "la Nouvelle" pour la plus grande (Néa Kameni). Nous irons nous y promener, j’en parlerai plus loin.

 

756c2b Santorin, maquette d'Akrotiri

 

756c2c Santorin, maquette d'Akrotiri

 

756c2d Santorin, maquette d'Akrotiri

 

Le volcan, en ravageant l’île dans son éruption du dix-septième siècle avant notre ère, a fait sombrer une civilisation qui était très semblable à celle de la Crète minoenne, avec laquelle elle entretenait des rapports très étroits. Non loin de la pointe sud-ouest de la grande île de Thera, la ville d’Akrotiri a été enterrée sous les pierres ponces. Les ingénieurs du canal de Suez ayant jeté leur dévolu sur ces pierres ponces pour construire les murs de leur canal, la ville a été découverte par hasard en 1860, mais elle n’a été fouillée et mise au jour qu’à partir de 1967. C’est une sorte de Pompéi merveilleusement préservée, avec des fresques sublimes. Mais en 2005 un pan de toit mal consolidé s’est effondré, tuant un touriste britannique. Désormais, le site est fermé pour consolidation et sécurisation, les crédits manquent, le temps passe, les travaux tardent, et on ne peut toujours pas visiter. Le musée a l’excellente idée de présenter des maquettes. En tant que musée il ne peut faire mieux ni plus, mais… ce n’est pas la même chose ! Néanmoins, ces maquettes permettent de se représenter l’incroyable état de ces constructions d’époque minoenne, vieilles de 3600 ans. L’homme préhistorique vêtu d’une peau de bête, un gourdin dans la main droite et de la main gauche traînant sa femme par les cheveux, voilà une représentation à nuancer. Il y a préhistoire et préhistoire.

 

756c3 Santorin, Akrotiri, fragment de fresque

 

D’Akrotiri, sur l’île de Thera, très peu de fresques sont actuellement visibles. Le 8 mars dernier au musée archéologique d’Athènes, j’ai montré deux enfants boxeurs et des antilopes, et aujourd’hui à Thera-ville nous pouvons voir un tout petit nombre d’autres fresques, plutôt des fragments. Ici, je montre en gros plan un détail que je trouve magnifique. Néanmoins, il convient de faire la différence entre la fresque originale et le complément reconstitué. On perçoit la ligne de démarcation puisque le plâtre de la fresque est plaqué sur un support, il y a donc une différence d’épaisseur. Le front, l’œil, le nez, la pommette maquillée, le menton sont originaux, ainsi qu’une partie de la boucle d’oreille en or (ce qui permet de la reconstituer), le collier, le vêtement sur l’épaule. Les traits du visage, l’expression, les couleurs, je ne me lasse pas d’admirer cette fresque.

 

756c4 Santorin, Akrotiri, figurine de marbre 2800-2700 avan

 

Cette figurine féminine en marbre est très ancienne, elle remonte à loin avant la civilisation minoenne, puisqu’elle a été datée entre 2800 et 2700 avant Jésus-Christ. Elle provient d’Akrotiri et est dite de type précanonique (elle précède les canons de l’art cycladique).

 

756c5 pot de plâtre, Akrotiri 17e s. avt JC

 

Ce pot (pithos) est contemporain de l’époque de l’explosion du volcan, c’est pourquoi il contient encore le plâtre de calcaire préparé par l’artisan, et le travail a soudainement été interrompu. Il est émouvant et instructif de voir le cadre dans lequel ont vécu les gens il y a 3600 ou 4500 ans, mais il est encore plus émouvant de voir les objets qui témoignent très directement d’un drame.

 

756c6 pot provenant d'Akrotiri, début 17e s. avant JC

 

756c7 hirondelle sur un pot provenant d'Akrotiri, 17e s. av

 

756c8 vases rituels, Akrotiri, 17ème siècle avant JC

 

Quelques poteries. Sur les deux premières, toutes deux du dix-septième siècle avant Jésus-Christ, mais la première un peu plus ancienne, du début du siècle, la représentation des hirondelles est remarquable de finesse. La représentation de cet oiseau est un sujet traditionnel de cette période. Les deux points noirs entourés d’un cercle de points sur le pot de la première photo sont censés, selon un ouvrage de l’archéologue Fouqué publié en 1879, représenter des aréoles de seins, et il est très fréquent que les pots, aiguières, carafes de cette époque en soient garnis, souvent même la protubérance est plus marquée et il est plus évident qu’il s’agit d’une poitrine féminine. De même, autour du col de ces vases des cercles de points figurent un collier et parfois même il y a des boucles d’oreilles. Enfin, parallèlement à l’apparition de ces seins et de ces colliers dans la céramique de Thera, les vases se sont renflés pour évoquer un ventre de femme. Sur ma troisième photo, ce sont deux vases rituels du milieu du dix-septième siècle. Et tout cela vient d’Akrotiri.

 

756c9a Vases à fleurs, Akrotiri, 17ème siècle avant JC

 

756c9b dessus d'un vase à fleurs, Akrotiri, 17ème siècle

 

Même époque, même origine pour ces deux pots à fleurs décorés de fleurs de lys. La seconde photo montre comment ils se présentent vus du dessus : pour que ne s’effondrent pas sur les côtés les fleurs à longues tiges lorsqu’elles ne sont pas suffisamment nombreuses pour se tenir mutuellement, ces vases sont constitués comme de modernes pique-fleurs. L’invention ne date donc pas d’hier.

 

756d1 poterie dite kymbè, Akrotiri, 17ème siècle avant J

 

756d2 poterie dite kymbè, Akrotiri, 17ème siècle avant J

 

Ces poteries de forme allongée portent le nom de kymbè. Celles de ces deux photos sont, comme toutes les poteries précédentes, du dix-septième siècle et proviennent d’Akrotiri. On y retrouve aussi, sur la première, les hirondelles traditionnelles. La seconde porte sur une face des bouquetins (ce n’est pas parce que le nom latin de cet animal est capra ibex qu’il faut le confondre avec l’ibex 35, index de la bourse de Madrid…) qui sont un symbole de la Crète (mais on sait les rapports étroits entretenus entre Santorin et la Crète), et sur l’autre des dauphins qui sont également un sujet très fréquent.

 

 756d3 table d'offrandes, Akrotiri (Santorin), 17e s. avant

 

Cet objet est une table d’offrandes trépied en stuc peint. C’est au début du dix-septième siècle que se développe cet objet de culte portatif, donc de dimensions et de poids réduits, et orné de peintures selon la technique de la fresque. C’est en effet en ce dix-septième siècle que la fresque murale est au sommet de sa perfection, et d’autres artistes se spécialisent dans la décoration de ces tables d’offrandes en adaptant le dessin à leur forme et à leurs dimensions. Sur la photo ci-dessus, si on développait horizontalement le dessin de cette merveilleuse scène marine avec ses dauphins, ses petits poissons, sa flore sous-marine, on obtiendrait une fresque miniature de 1,30 mètre de long.

 

756d4 moulage d'un guéridon, Akrotiri (Santorin), 17e s. a

 

Le mobilier des maisons d’Akrotiri était, au moment de l’éruption, extrêmement raffiné. Le moulage en plâtre de l’empreinte dans les scories volcaniques d’un guéridon trépied en bois, sur la photo ci-dessus, en témoigne. Je trouve que cela a quelque chose du style rocaille Louis XV. C’est en tous cas très élégant et recherché.

 

756e Chèvre en or, Akrotiri (Santorin), 17e s. avant JC

 

Nous ne quittons ni Akrotiri, ni le dix-septième siècle avec ce bouquetin en or. C’est le 12 décembre 1999 que, creusant le sol pour y établir les fondations d’une colonne destinée à supporter le nouvel abri du site, on est tombé sur un grand tas de cornes, de chèvres pour la plupart, et auprès des cornes il y avait un petit sarcophage de terre cuite dans lequel on a trouvé l’empreinte d’un coffret de bois (l’empreinte seulement, le bois ayant disparu avec le temps), et dans le coffret cet objet absolument unique. Les années ont passé, et l’on n’a toujours pas fini d’explorer l’endroit de cette découverte, de sorte que les archéologues n’ont pas encore pu donner leur interprétation de la fonction du lieu ni de l’usage de cette figurine. Techniquement, elle a été réalisée en plusieurs parties selon la méthode de la cire perdue, puis sur le corps on a soudé le cou, les pattes, la queue, et des marques dans le métal montrent que la finition a été réalisée par martelage. J’aurais bien aimé l’emporter, cette jolie petite chèvre, mais sa vitrine semble solide et, pour sympathiques et charmantes qu’elles soient, les surveillantes n’auraient sans doute pas apprécié. Vous pouvez aller la voir, elle y est encore. Ou, si elle n’y est plus, je n’y suis pour rien.

 

756f1 Cratère 3ème quart du 6e s. avt JC, cimetière de T

 

756f2 Cratère 3ème quart du 6e s. avt JC, cimetière de T

 

756f3 Rebord d'un cratère 3ème quart du 6e s. avt JC, The

 

C’est sur cette remarquable chèvre en or que nous quittons le musée préhistorique. Enchaînons directement avec le musée archéologique qui, sur le plan chronologique, prend la relève. On passe d’un musée moderne, avec des collections bien présentées, avec du personnel souriant, a un musée à l’ancienne, à la muséographie terne et peu attrayante, alors que certaines pièces des collections sont admirables, et le personnel s’apparente aux garde-chiourme. La photo est autorisée, tout le monde photographie sous l’œil des gardiens, mais l’un d’entre eux s’approche pour demander pourquoi on prend tant de photos. "Ne vous inquiétez pas, je sais que si je veux utiliser mes photos pour un livre je dois solliciter une autorisation, mais ce n’est pas le cas". On se fait alors enjoindre de ne pas prendre trop de photos. "Trop" ne signifie rien. Autre absurdité, j’étais à trente centimètres de la vitrine pour prendre en photo un détail. "Vous ne devez pas prendre de photos de si près avec votre appareil perfectionné"… Je m’éloigne un peu, mets le zoom en téléobjectif et prends la même photo de plus loin. À partir de quel modèle, ou quel prix, ou quelle forme, un appareil est-il dit perfectionné pour que l’on ne puisse s’approcher de la vitre à moins de 70 centimètres, je n’en sais rien parce que le gardien a refusé de me répondre. Cette ambiance gâche un peu le plaisir. Admirons quand même quelques pièces.

 

Ces cratères à figures noires sont du troisième quart du sixième siècle avant Jésus-Christ, en provenance du cimetière de l’antique Thera. Le premier représente un char de guerre, tandis que sur le second le char est en plein combat, alors que des hoplites combattent à pied. La troisième photo montre un navire de guerre peint sur le bord intérieur du second cratère.

 

756f4 Amphore du 7e s. avt JC (cimetière de Thera, Santori

 

Cette photo montre un détail d’une amphore de terre cuite de même provenance, le cimetière de Thera, mais plus ancienne puisqu’elle remonte au septième siècle avant Jésus-Christ. Sur le col, est représenté un grand cygne, et sur le ventre ce bige (char tiré par deux chevaux) avec ces chevaux ailés.

 

756f5 singe, terre cuite 6e s. avt JC, cimetière de Thera

 

756f6 tête de guerrier, terre cuite 6e s. avt JC, cimetiè

 

756f7 pleureuse, terre cuite 7e s. avt JC, cimetière de Th

 

Pour terminer avec ce musée, voici trois petites sculptures en terre cuite. Les deux premières, cet adorable petit singe et cette tête de guerrier casqué tellement expressif sont du sixième siècle avant Jésus-Christ et proviennent du cimetière de l’antique Thera. Parce que j’aime particulièrement la pleureuse de ma troisième photo, qui provient du même cimetière, je termine par elle cette visite du musée archéologique, même si elle me fait négliger l’ordre chronologique, puisqu’elle est du septième siècle avant Jésus-Christ.

 

756g1 IMG 5716

 

756g2 IMG 5685

 

756g3 IMG 5684

 

Le Sanozeum est un musée très spécial. Il ne présente rien d’authentique. J’ai dit précédemment comment Akrotiri a été à la fois détruite et protégée par l’éruption volcanique qui s’est produite vers 1650-1630 avant Jésus-Christ. Et puisque l’on ne peut y voir les merveilleuses fresques qui en proviennent, à part quelques unes à Athènes ou à Thera, le Sanozeum en présente des reproductions parfaites. Je n’en montre ici que trois fragments mais la visite permet d’imaginer la richesse incroyable de ces fresques. Quasiment toutes les fresques ont été trouvées au sol, brisées en milliers de morceaux, le plâtre s’étant décollé du mur. Il a fallu que les restaurateurs effectuent un gigantesque travail de puzzle, après avoir fixé les pigments en y appliquant in situ une colle diluée à l’acétone, et après avoir débarrassé en laboratoire chaque fragment des poussières durcies et des dépôts minéraux qui le recouvraient. Au fur et à mesure que le puzzle est reconstitué, ce qui prend de longs mois et même souvent plusieurs années, les pièces sont collées sur un support, puis en se basant sur leurs connaissances, sur d’autres fresques, sur les parties reconstituées, les archéologues tentent de dessiner sur le support les parties manquantes. Selon l’épaisseur de chaque pièce, cela crée un relief plus ou moins prononcé par rapport à la surface du support.

 

Ce que nous voyons au Sanozeum a été réalisé en France, parfaitement conforme à l’original, par l’entreprise française Transfer Relief S.A. en utilisant un procédé 3D mis au point par Kodak Pathé. Ce même procédé a été mis en œuvre par le Getty Museum pour la tombe de Sennefer en Égypte, et par le Gouvernement français pour la grotte de Lascaux (le dioxyde de carbone dégagé par la respiration des visiteurs détruirait rapidement les peintures murales originales réalisées par l’homme de Cro-Magnon, aussi la grotte a-t-elle été reproduite non loin de l’originale à l’attention des touristes). Et c’est aussi ce même procédé qui est utilisé pour faire des images en relief des planètes prises en photo par les satellites.

 

La première photo est une fresque miniature provenant d’une maison privée et représentant une rivière et la vie sur ses bords. La seconde, qui montre un canard sauvage, provient d’un grand bâtiment comportant quatorze pièces sur chacun de ses deux étages. Sur la troisième, trouvée dans la même maison privée que la fresque miniature, on voit une jeune prêtresse.

 

756h1 Santorini, la Caldera

 

Je m’en tiendrai là concernant les musées. Plus haut, sur la photo de nuit montrant deux bateaux de croisière illuminés dans la rade de Thera, on voit en arrière plan une île toute noire. Et il est évident, je crois, qu’elle n’est pas seulement noire parce que c’est la nuit, et en effet vue de jour elle est également très sombre. C’est Néa Kameni, la caldera du volcan actif. Nous nous sommes offert une excursion au volcan et, tant que nous y étions, nous avons pris le pack complet comportant d’autres visites. Sur la photo ci-dessus, nous sommes à l’approche, et notre bateau longe une partie de l’île avant d’y aborder. Je rappelle que cette île existe exclusivement par les rejets du volcan, lave, cendres, scories.

 

756h2 Santorini, sur la Caldera

 

Sous la conduite de notre guide, le petit groupe de touristes entreprend de gravir la pente du volcan, par un sentier bien tracé qui ne présente aucune difficulté, sauf celle de croiser nombre d’autres groupes, même en cette saison quelque peu avancée.

 

756h3 Santorini, sur la Caldera

 

Ici nous voyons la caldera, le centre du volcan. Les touristes qui se penchent sur le bord donnent l’échelle de ce cratère dont, ici ou là, des fumerolles rappellent qu’il est loin d’être éteint.

 

756h4 Santorini, sur la Caldera

 

756h5 Santorini, sur la Caldera

 

Encore deux photos prises sur la caldera. On peut se rendre compte, sur la seconde, de la taille des roches que le volcan a crachées. La nature est puissante et peut être redoutable.

 

756i1 Santorin, sources chaudes

 

756i2 Santorin, sources chaudes

 

Nous sommes revenus à bord de notre bateau. Nous contournons Néa Kameni et allons mouiller l’ancre devant Palea Kameni. Là, jaillissent des sources volcaniques chaudes sous-marines. Il est proposé aux touristes qui ne craignent pas de tacher définitivement leur maillot de bain avec la rouille de l’eau très fortement ferrugineuse d’aller tâter de cette eau très chaude. Nous n’y sommes pas allés, mais du bord nous avions sur les passagers d’un autre bateau à l’ancre près de nous une vue bien meilleure que sur nos compagnons de bord. Je me suis donc amusé à immobiliser le plongeon d’une nageuse (mais beaucoup ont sagement descendu l’échelle), et à observer le petit groupe, encore dans les eaux à température normale, nageant vers les eaux chaudes.

 

 756i3 Santorin, vue sur Thirassia

 

756i4 Santorin, arrivée à Thirassia

 

À l’opposé de Thera, se trouve l’île de Thirassia. Nous sommes allés y aborder, et on nous a laissé du temps libre pour déjeuner. Comme on le voit, le village est juché sur la crête et un chemin en pente raide et en lacets y grimpe. Délaissant les bistros et les tavernes du port où se sont immédiatement entassés nos compagnons de voyage, nous avons courageusement entrepris la montée.

 

756i5 Santorin, le port de Thirassia

 

756i6 Santorin, à Thirassia

 

Et nous n’avons pas été déçus parce que, de là-haut, nous avons joui d’une vue intéressante sur le port de Thirassia au pied de sa falaise abrupte et s’étirant sur une bande de terre extrêmement étroite, et nous avons vu aussi ce petit village aux maisons blanches et aux huisseries bleues, conformément aux traditions cycladiques.

 

756j1 Oia, sur l'île de Santorin

 

756j2 Oia, sur l'île de Santorin

 

756j3 Oia, sur l'île de Santorin

 

Dernière étape, notre bateau nous a emmenés au pied de la ville de Oia située au nord de l’île de Thera (la diphtongue OI du grec ancien est devenue voyelle simple en grec moderne et se prononce I. Il convient donc de prononcer IA le nom de cette ville). Encore une fois, on voit qu’elle s’est installée sur le sommet, et que pour y accéder la falaise est abrupte. Le spectacle est impressionnant.

 

756j4 Notre bateau nous laisse à Oia (Santorin)

 

Ici nous avons le choix : ou bien nous contemplons le spectacle d’en bas et le bateau nous ramène au port de la capitale, ou bien nous descendons à terre, empruntons un bus urbain pour monter en ville, visitons et ensuite prenons un car d’une ligne régulière qui rejoint Oia à Thera (ville), toutes deux situées sur la même île de Thera. Nous avons choisi la seconde solution, qui me donne l’occasion de cette photo de l’étrave de notre navire au moment où il va lever l’ancre.

 

756j5 Oia, sur l'île de Santorin

 

756j6 Oia, sur l'île de Santorin

 

756j7 Oia, sur l'île de Santorin

 

Je ne prétends pas qu’Oia est sans intérêt, loin de là, mais je la trouve nettement plus intéressante d’en bas que de près. Trop de touristes, trop de boutiques pour touristes, pas assez d’authenticité. Il faut se promener à mi-pente ou chercher quelques rares endroits un peu délaissés.

 

756j8 Oia, sur l'île de Santorin

 756j9 Oia, sur l'île de Santorin

 

Et puis, parce que nous sommes dans les Cyclades, il me faut terminer cet article par un enchevêtrement de maisons blanches, sans oublier que le moyen le plus sûr de joindre le port à la ville, et réciproquement, est l’âne ou le mulet…Sur ce, nous rentrons à Thera-ville où nous avons le camping-car. Et après ce court séjour à la célèbre Santorin, nous allons aller voir Folegandros.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 18:28
755a1 île de Naxos
 
Mon dernier article portait sur nos deux premiers jours à Naxos, passés dans la capitale de l’île. Hier dimanche nous sommes allés faire un grand tour dans l’intérieur des terres, mais cela nous a pris trop de temps pour que nous puissions voir ce qui se situe au nord de l’île, de sorte que ce matin lundi avant de prendre le ferry à 12h55 nous nous sommes pressés de parcourir quelque cent kilomètres par la montagne, de courir sur les chemins et escaliers seulement accessibles à pied et de prendre nos photos. La photo ci-dessus permet d’imaginer le relief de l’île, l’aridité des sommets, la luxuriance des vallées.
 
755a2a île de Naxos, captage de source
 
755a2b île de Naxos, captage de source
 
Sur notre route nous avons suivi une partie de l’itinéraire de l’aqueduc qui amenait l’eau de la montagne vers Naxos ville, et aboutissait très probablement dans la grande citerne dont je parlais dans mon dernier article. Ici nous sommes au début de son parcours. L’eau de la source captée arrivait par l’orifice que l’on devine sur la droite de ma première photo, se décantait dans ce grand puits à base carrée et s’engageait ensuite sur la gauche dans ce tunnel dont on voit mieux l’entrée sur ma seconde photo. Le seuil de ce tunnel est situé 80 centimètres au-dessus du fond du puits pour que les impuretés se déposent au fond. Cette entrée de trois mètres de long, en pierre enduite de plâtre hydrofuge, a été aménagée à l’époque romaine, mais au-delà le tunnel, creusé directement dans la roche, est de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. C’est aujourd’hui encore la même source qui alimente Naxos, captée de la même façon, mais elle est ensuite déviée peu avant le puits de ces photos, forme une cascade, et son aqueduc, après, court plus bas que l’antique.
 
755a3 île de Naxos, aqueduc souterrain
 
Nous sommes ici, devant ce puits, à plusieurs dizaines de mètres du précédent, peut-être plus de cent mètres, je ne sais pas, parce que de l’un à l’autre on suit des sentiers qui zigzaguent et les plis du terrain cachent le premier quand on est devant le second. Or entre l’entrée du tunnel et sa sortie ici, la dénivellation est quasiment nulle, seulement six centimètres. Ce second puits, à l’issue du tunnel, est d’époque romaine, conçu pour décanter une seconde fois, mais aussi pour donner un autre accès au tunnel. Des glissements de terrain, en époque tardive, ont causé de graves dégâts à la sortie du tunnel. Des travaux de réparation ont été entrepris, les matériaux éboulés ont été enlevés en vue de reconstruire le passage, mais ces travaux n’ont pas été menés à leur fin. C’est à l’époque contemporaine que la voûte a été restaurée avec du ciment. Vingt mètres en aval, la tranchée s’achève et l’eau s’engouffre dans un pipeline qui la conduira jusqu’à la ville, à onze kilomètres.
 
755a4a île de Naxos, pipeline de l'aqueduc
 
755a4b île de Naxos, pipeline de l'aqueduc
 
Le pipeline apparaît en plusieurs endroits, mis au jour dans la paroi lorsque l’on a tracé la route, et parfois il a été brisé au cours des travaux, volontairement pour ne pas modifier le tracé prévu, ou accidentellement ;.ailleurs, c’est en plantant une vigne qu’on en a découvert d’autres tronçons. Pour la présentation, j’ai inversé la chronologie de notre découverte, puisque partis de Naxos nous avons remonté le viaduc alors qu’il m’a paru plus logique, dans cet article, de partir de la source et de descendre vers le pipeline. On voit bien comment il est constitué de tronçons de tubes d’argile jointoyés. À la même époque, la même technique a été mise en œuvre à Athènes et à Samos et les mêmes lourds travaux y ont été entrepris. On peut remarquer la couche de tartre qui s’est déposée sur la paroi interne de la canalisation. Il paraît que par endroits, elle était presque complètement obstruée. Dans la partie brisée, sur la seconde photo, on distingue en effet au premier plan un très épais bourrelet.
 
755b1 chèvre sur l'île de Naxos
 
Pendant notre examen des restes de pipeline d’adduction d’eau à Naxos, nous étions étroitement surveillés par cette chèvre qui ne nous a pas quittés des yeux. Je ne pouvais, dès lors, manquer de lui tirer le portrait.
 
755b2 île de Naxos, monument préhistorique
 
Près de cette chèvre, et que ne signale aucun panneau, se trouve ce cercle de pierres qui semble être une construction religieuse préhistorique, comme on en voit en d’autres endroits. D’ailleurs, je ne vois pas quel pourrait être l’usage moderne d’une telle construction.
 
755c1 Kouros de Flerio, île de Naxos
 
755c2 Kouros de Flerio, île de Naxos
 
Lorsque nous sommes partis, nous ne savions pas que cet aqueduc antique était visible, et encore moins qu’un cercle de pierre existait dans ce secteur. Nous avons fait cette découverte de l’aqueduc en voyant des panneaux bruns (ceux qui signalent un intérêt culturel). Notre but était autre, nous voulions voir ce que l’on appelle le kouros de Flerio. Sur la route, les indications sont rares et imprécises. On repère un nom de village, puis on arrive à une fourche entre deux routes qui semblent de même importance, mais là il n’y a plus d’indication. Quant au GPS, si on ne lui donne pas une indication précise, nom de la commune et nom de la rue, ou coordonnées en degrés, il ne connaît pas. Le lieudit Flerio, le mot kouros, il ignore. Nous avons donc tourné et retourné longtemps avant de le trouver, notre kouros. Un kouros ("jeune homme", en grec) désigne une statue d’homme jeune, athlétique, dans une posture traditionnelle, bras le long du corps, en position de marche, c’est-à-dire une jambe en avant. Or dans l’Antiquité, dans la carrière de marbre, on dégrossit le bloc de pierre, il prend la forme de la statue projetée, kouros ou autre, mais on n’achève pas l’œuvre car le transport pourrait briser des détails, le nez, un doigt, une mèche de cheveux, etc. De plus, une fois le bloc détaché, on l’allège de beaucoup de pierre inutile afin de faciliter son transport, et l’artiste est plus à son aise dans son atelier pour achever son œuvre. De la carrière au véhicule qui attend sur le chemin, on fait glisser l’ébauche de statue sur des rondins, eux-mêmes placés sur un matelas constitué des petits éclats de marbre produits lors de l’extraction des blocs et de leur dégrossissage. Mais il peut arriver qu’une commande passée soit annulée avant que l’ébauche soit transportée, il peut arriver que lors du dégrossissage on découvre une fissure interne du marbre, une bulle, un défaut quelconque, il peut arriver que lors du transport sur les rondins une manœuvre malheureuse brise l’ébauche. Dans de telles circonstances, on n’a plus qu’à abandonner le bloc de marbre sur le chantier de la carrière. Notre kouros de Flerio est dans ce cas, cette grande statue de style archaïque datant des environs de 570 avant Jésus-Christ et mesurant 5,50 mètres s’est brisé la jambe droite en descendant la pente.
 
755c3 île de Naxos, Flerio, ébauche de sculpture
 
Un peu plus haut, des sillons dans la roche dessinant vaguement un visage ne peuvent être le produit de la nature, c’est très probablement l’ébauche d’une monumentale statue, abandonnée pour une autre raison que l’on ne peut déterminer à ce stade si peu avancé du travail.
 
755c4 Kouros inachevé, dans l'île de Naxos
 
755c5 Kouros inachevé, dans l'île de Naxos
 
En suivant un sentier dans la montagne, on parvient à un autre kouros inachevé, et beaucoup moins dégrossi que le premier. Récemment, des fragments en ont été découverts, et on a reconstitué ce pied avec, à vrai dire, beaucoup plus de ciment moderne que de marbre antique. En revanche, un grand éclat de marbre a été remis en place sur la cuisse droite, qui s’était fendue verticalement. Ici encore, pour ce kouros du tout début du second quart du sixième siècle (c’est-à-dire contemporain du premier), c’est évidemment la rupture des jambes qui a motivé son abandon. Le visage, lui, n’a pas été brisé dans le transport, il a été volontairement détaché, mais il est difficile de dire s’il a été récupéré pour en faire une petite sculpture plaquée sur un mur ou s’il a été volé.
 
755d1 traces d'exploitation de carrière, île de Naxos
 
Ces kouroi (pluriel de kouros) ont été abandonnés près du lieu d’extraction du marbre. Nous sommes donc au cœur des carrières antiques. Pour détacher un bloc, on procédait au creusement de galeries parallèles sous le bloc, puis on brisait la pierre entre les sillons. Ici, on voit nettement ce travail qui avait été effectué sous un bloc qui a été enlevé. C’est à Naxos qu’est né l’usage courant du marbre pour la construction et pour la statuaire. Le marbre, ici, était exploitable sur une aire très étendue, aussi les artisans fournirent-ils non seulement Naxos, mais aussi Délos centre du monde ionien et d’autres îles d’Ionie, Athènes, la Béotie dès le septième siècle, puis au sixième siècle ils ont exporté leur marbre et leur savoir-faire encore plus loin.
 
755d2 Carrières de marbre de Naxos
   
755d3 Carrières de marbre de Naxos
 
755d4 Carrières de marbre de Naxos
 
L’exploitation des carrières de marbre de Naxos n’a jamais cessé. Elles sont si étendues que l’on continue, encore aujourd’hui, à en extraire des blocs. Un panneau dit que ce marbre est exporté en Europe et en Amérique, et pour appuyer cette affirmation il y a une photo dont la légende dit qu’elle a été prise à Paris. Sur la vitrine d’une boutique d’un vieil immeuble parisien il est écrit en grandes lettres blanches NAXOS et, en dessous, Mobilier de marbre. Sur Internet, Google, Pages Jaunes, Pages Blanches, j’ai essayé de situer cette boutique, sans succès. Juste à côté, se trouve une boutique de mode, Suzette Idier. Pas plus de résultat. Mais la tenue vestimentaire des quatre personnes que l’on voit sur le trottoir, ainsi que le modèle de la voiture stationnée devant la boutique, semblent montrer que la photo est relativement ancienne, sans doute ces deux boutiques ont-elles déménagé.
 
En vieillissant, la surface du marbre se colore légèrement, des mousses s’y développent, mais lorsque l’on a récemment éventré la montagne, que l’intérieur de la pierre a été mis au jour et n’a pas eu le temps de perdre sa blancheur, l’effet est vraiment surprenant, surtout dans ce pays où la terre est si rouge, où le ciel est si bleu, où le soleil fait tellement ressortir le blanc éclatant du marbre sur les fortes couleurs du reste de la nature.
 
755e paysage de l'île de Naxos
 
Là où j’ai pris la troisième de mes photos des carrières de marbre, en me retournant j’ai pris la photo du paysage ci-dessus. Toutes deux, selon les "Propriétés" enregistrées, ont été prises à 17h08. Cela pour dire à quel point ce paysage est extraordinaire, d’un côté un ciel d’un bleu profond sur un mur de marbre immaculé, de l’autre un ciel brumeux et des montagnes noires qui moutonnent jusqu’à l’horizon.
 
755f1 église paléochrétienne de la Panagia Drosiani
 
755f2 église paléochrétienne de la Panagia Drosiani
 
Nous continuons notre route, parce que nous avons encore d’autres choses à voir, en particulier une église paléochrétienne, l’église de la Panagia Drosiani.
 
755f3 église paléochrétienne de la Panagia Drosiani
 
755f4 église paléochrétienne de la Panagia Drosiani
 
Nous n’avons pu pénétrer dans cette église, qui était fermée. Heure trop tardive ou crainte des dégradations, je ne sais, mais sur Internet il est dit que de mai à octobre elle est ouverte de 10 à 19 heures, or nous sommes au milieu de la fourchette de dates et suffisamment à l’aise dans la fourchette horaire. À l’intérieur, paraît-il, des inscriptions de bénédiction ainsi que quelques traces de fresques du dôme remontent au sixième et au septième siècles. Bonne indication de l’âge du bâtiment, mais en réalité on sait peu de chose. D’autres fresques, en meilleur état, datent du treizième siècle. Elles ont été détachées. Jean IV Crispos, duc de la Mer Égée, parle de l’église en 1555. Tout cela fait bien peu d’information pour un édifice ancien et intéressant. Ce n’est que de 1964 à 1970 que l’on s’est préoccupé de restaurer la Panagia Drosiani, que l’on a transféré les fresques (où elles ont été transférées je l’ignore), que l’on a commencé des recherches.
 
Souvent, dans les Cyclades, les sols des rues sont peints de dessins divers, parfois peut-être considérés comme propitiatoires ou chargés d’une valeur magique symbolique, et cela arrive aussi pour des seuils d’églises ou comme ici pour le chemin d’accès et ses marches, sans que les gens sentent la moindre contradiction avec une religion où la magie n’a pas sa place et qui, au Moyen-Âge, a brûlé des sorcières ou des femmes présumées telles. Certes le christianisme reconnaît des miracles mais ils sont considérés comme une action volontaire de Dieu, après intercession ou non d’un de ses saints, et non comme un phénomène paranormal que la nature engendre à partir de gestes, de mots ou de signes qui contreviennent à son fonctionnement régi par des lois qui ne connaissent pas d’exception.
 
755f5 église paléochrétienne de la Panagia Drosiani
 
755f6 église paléochrétienne de la Panagia Drosiani
 
L’église, dont le nom signifie "La Vierge du Rafraîchissement" et qui est l’une des plus anciennes et des plus révérées de toute la Grèce, comporte un dôme et trois absides correspondant à des chapelles accolées. On suppose qu’il s’agissait du catholicon d’un monastère, bien que l’on n’en ait retrouvé aucune trace, écrite ou archéologique.
 
755g1 le temple de Déméter à Naxos
 
Pour notre journée de dimanche, nous avons encore à nous rendre au temple de Déméter, plus profond dans l’île. On doit d’abord suivre une petite route, puis cheminer à pied sur une allée bien dallée et bordée de buissons fleuris. Au bout, pas de barrière, pas de vente de billet, l’accès est libre. Je ne sais qui est responsable, l’État, la Municipalité, une association, mais c’est remarquablement entretenu et c’est gratuit. Et malgré cela, alors que la saison n’est pas encore achevée et que la foule se presse en ville, nous sommes seuls sur le site. Absolument seuls.
 
755g2 le temple de Déméter à Naxos
 
755g3 le temple de Déméter à Naxos
 
Pourtant ce temple est intéressant, il n’est pas aussi complet, tant s’en faut, que le Parthénon ou le temple de Vassès, mais ses ruines ne sont pas négligeables, et surtout il en émane un charme extrême. Il est vrai que le charme, c’est ressenti personnellement, ce n’est pas une donnée objective.
 
755g4 le temple de Déméter à Naxos
 
Cette vallée, fertile et convenant à de nombreuses cultures, a très tôt été habitée par des paysans se regroupant en petites unités d’habitation. Dès le huitième siècle avant Jésus-Christ, ils ont célébré des divinités chthoniennes, Déméter et Perséphone, pour obtenir d’elles des récoltes abondantes, et ils leur ont associé Apollon, le dieu de l’île voisine de Délos, considéré comme le dieu des Ioniens, population qui occupait toutes les îles de ce secteur. Mais ces cultes étaient rendus au sommet de la colline et en plein air. Ce n’est que sous le tyran Lygdamis que, vers 530 avant Jésus-Christ, on construisit le premier temple en marbre, celui dont nous voyons les ruines aujourd’hui.
 
755g5 le temple de Déméter à Naxos
 
755g6 le temple de Déméter à Naxos
 
Ce temple, intégralement construit en marbre et l’un des premiers de ce type, de plus relativement bien conservé, est unique pour permettre de comprendre comment s’est développée cette architecture à Athènes et dans les autres îles du monde ionien. Comme on peut le voir sur la première photo de présentation, la façade présente un portique délimité par cinq colonnes entre les deux murs latéraux, et derrière on aperçoit une porte monumentale, que l’on voit beaucoup mieux sur les deux photos ci-dessus, prises de l’autre côté. Le temple était couvert d’un toit à deux pentes. Parallèles aux murs latéraux, de grandes poutres de marbre étaient soutenues en leur milieu par une rangée de colonnes perpendiculaire à l’axe du temple, et bien sûr de hauteur variable en fonction de la pente du toit. Le tout était recouvert de tuiles de marbre. Poutres et tuiles étaient visibles de l’intérieur parce qu’il n’y avait pas de plafond.
 
755g7 le temple de Déméter à Naxos
 
755g8 le temple de Déméter à Naxos
 
Quand le christianisme a supplanté le paganisme et a chassé Déméter de son temple, on a procédé aux modifications minimum pour en faire une église, montant des murs entre les colonnes pour clore l’espace, et ouvrant une porte dans le flanc gauche. L’église a ainsi été utilisée dans les premiers temps, mais au sixième siècle, pendant le règne de l’empereur Justinien (527-565), on a détruit tout cela pour refaire une basilique divisée en trois nefs par des colonnades. Pour s’orienter, je dois préciser que la colonnade de façade est au sud, et donc que la porte paléochrétienne est à l’ouest. Cela dit, l’abside (base de mur en demi-cercle que l’on voit sur deux de ces photos) a été construite au sixième siècle à l’est, pour que l’église soit "orientée" au sens propre, comme le veut la tradition. L’angle de mur qui repose sur une grosse roche (photo ci-dessus) a été conservé intact du temple de Déméter. Au sud, le portique antique est devenu un narthex. D’autres bâtiments ont été adjoints à l’église entre le sixième et le huitième siècles pour la production de poterie, de vin, d’huile. Il semble d’ailleurs que l’église, à cette époque, ait été insérée dans un vaste ensemble de constructions.
 
Sur la première des deux photos ci-dessus, on distingue près de l’angle du temple deux petites fosses reliées par un canal. On en a vu d’autres sur la photo des fouilles au pied de la façade. Ce sont des fosses à offrandes où l’on versait pour les déesses de la fécondité le jus de fruits ou les plantes qu’on leur dédiait. La construction de l’angle sud-ouest sur l’une de ces fosses qui existaient du temps du culte en plein air devait assurer la dédicace du temple aux déesses.
 
755g9 le temple de Déméter à Naxos
 
Comme je l’ai dit, ce temple me plaît beaucoup, même si sa transformation, ou plutôt sa reconstruction en basilique chrétienne l’a dénaturé. Les services archéologiques grecs ont restauré l’ensemble en tentant de respecter chacune des étapes historiques, restituant l’essentiel du temple primitif, mais laissant quand même la porte ouverte dans les premiers temps du christianisme ainsi que l’abside, un mur et divers détails de l’église du temps de Justinien, selon des choix longuement discutés et mûris. Avant de partir, une dernière photo de ce temple dans la lumière dorée du soleil déclinant.
 
755h1 île de Naxos, la montagne vers le nord-est
 
Lundi matin. Si nous avions voulu rallier notre but, à 36 kilomètres par la route la plus directe, nous n’aurions pas eu besoin de trop de temps, mais nous avons souhaité prendre, à l’aller, le chemin des écoliers par la montagne, ce qui double la distance, et par une route qui tourne et vire. Mais nous traversons des paysages somptueux.
 
755h2 sculpture monumentale abandonnée, Naxos, Apollonas
 
755h3 sculpture monumentale abandonnée, Naxos, Apollonas
 
Notre but, c’est un village de pêcheurs appelé Apollonas, sur la côte nord de l’île. Parce que là encore il y avait dans l’Antiquité une carrière de marbre, où a également été abandonnée une sculpture, gigantesque celle-là, dix mètres de long, près du double de celles de Flerio. On parle généralement du kouros d’Apollonas, or en réalité ce n’était pas un kouros mais sans doute une statue d’Apollon d’où la ville tire son nom, d’autres disent que c’est Dionysos, j’ai lu aussi Poséidon. Trop d’hypothèses sans arguments. Pourquoi pas le général de Gaulle. Très peu dégrossie mais pas brisée, on ignore pourquoi cette statue n’a pas été achevée ou emportée. Quelqu’un suggère la mort du commanditaire. Pourquoi pas ? Parce que l’on manque de recul, la photo n’est pas très impressionnante, mais dans la nature cette colossale statue couchée fait de l’effet. Elle date du septième siècle avant Jésus-Christ.
 
755h4 île de Naxos, côte nord, tour vénitienne
 
Au retour, nous prenons la route normale, et parce que l’ascension vers le nommé kouros nous a pris un peu de temps il me faut cravacher ma monture, alors que cette route en corniche comporte bien des virages serrés. Une petite halte quand même pour photographier cette maison vénitienne construite comme une tour sur une hauteur. Je viens de finir, en guise de préparation à ce voyage que nous faisons dans les îles, un petit roman publié en 1872, une nouvelle plutôt, du comte de Gobineau dont l’action se passe dans les Cyclades, l’épisode essentiel étant à Naxos. Et il y décrit ce genre de maison vénitienne : c’est la raison pour laquelle il me fallait absolument me garer sur le bas-côté pour faire vite cette photo. Voici sa description :
 
"Naturellement, dans cette île montagneuse de Naxos, on monte constamment ou l’on descend. Ici les promeneurs gravirent encore un sentier caillouteux et tournant, fort roide, et furent ainsi conduits à travers quelques cours et par devant des maisons de paysans jusqu’au sommet de l’éminence où était juché le manoir, et mettant pied à terre au bas d’un étroit escalier de pierre, ils atteignirent une terrasse aussi étroite, pour entrer dans […] un long cellier blanchi à la chaux, voûté comme une église, clair […]. Un sofa bas et recouvert d’indienne régnait au bout de l’appartement et de l’autre côté un escalier en bois, très léger, s’élevait jusqu’à une galerie conduisant à une porte petite et basse servant d’entrée aux chambres d’habitation de la famille. On devinait de suite qu’aux époques anciennes où le château avait été bâti sur le haut d’une cime par crainte des surprises des pirates, on avait trouvé bon d’y ajouter la précaution supplémentaire, au cas où ces redoutés envahisseurs auraient trouvé moyen de descendre à terre sans être aperçus, de pouvoir leur abandonner le bas de l’habitation en se réfugiant dans le haut, qu’un coup de pied donné à l’escalier suffisait pour isoler. Somme toute, le manoir n’avait que quatre ou cinq pièces, et se terminait par une plate-forme flanquée des quatre guérites, et sur laquelle séchait à ce moment la récolte du maïs".
 
Vite, en voiture, et nous allons nous embarquer pour Santorin.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 17:11
754a1 Départ d'Amorgos, Aegiali
 
754a2 à bord du ferry
 
754a3 fête à bord du ferry
 
Nous avons pris le ferry vers Naxos et regardons, derrière le sillage du bateau, s’éloigner cette belle Amorgos. Il n’y a pas à chercher de justification à ma seconde photo, je n’ai pris ce cordage que pour me faire plaisir parce que j’aime bien la matière et les formes. La troisième photo montre un groupe de personnes qui font la fête à bord, un jeune violoniste joue pour faire danser ses amis. J’ai l’impression que ces gens se rendent à un mariage et s’amusent par anticipation.
 
Nous arrivons à Naxos vendredi 16 à 17h25 et en repartons lundi 19 à 12h55. C’est bref, aussi consacrons-nous la soirée de vendredi et la journée de samedi à la ville de Naxos, appelée Chora comme la plupart des capitales d’îles, et ce sera le sujet du présent article, tandis que mon prochain article portera sur le centre de l’île visité dimanche 18 et sur une équipée éclair dans le nord de l’île lundi 19 avant le ferry.
 
754b1 Site de la ville de Naxos
 
754b2 le port de Naxos
 
754b3 le Kastro de Naxos
 
754b4 Naxos, 1932 (par Polyklitos Rengos, 1903-1984)
 
Cette île est, avec ses 430 kilomètres carrés, la plus étendue des Cyclades. 1005 mètres, 1000 mètres, 930 mètres, Naxos compte trois sommets assez élevés. Ce n’est pas l’Everest, mais c’est suffisant pour que de nombreuses sources, laissant des sommets arides et rocailleux, dévalent pour irriguer de fertiles vallées où l’on cultive la vigne et l’olivier, le figuier, le grenadier, des agrumes. Et aussi pour battre le record d’altitude des Cyclades. Autre ressource de l’île, le marbre qui, sans atteindre la qualité de celui de Paros, en est néanmoins très proche. Le port de Naxos (deuxième photo) constitue un quartier plus récent de la ville, tandis que sur la colline se presse le Kastro, la citadelle vénitienne (troisième photo. Ainsi que, quatrième photo, un tableau de Naxos en 1932 peint par Polyklitos Rengos, 1903-1984). En effet, à la suite de la terrible quatrième croisade dévoyée, l’île a été prise par un Vénitien, Marco Sanudo, qui y a fondé ainsi que sur les îles avoisinantes son duché, le Duché de l’Archipel. Mais au lieu de rester sous la coupe de sa patrie d’origine, il s’est rangé aux côtés de l’empereur Henri Premier. Cet homme, Henri de Hainaut, avait participé au siège et à la prise de Constantinople, mais au moment du pillage il a protégé le Palais Blacherne situé près de la porte de la ville dont il était chargé, empêchant le massacre de la garnison et le sac des richesses. Son frère Baudouin est couronné premier empereur latin de Constantinople mais il est fait prisonnier par les Bulgares et tué par eux en 1206. Henri de Hainaut est sacré empereur de Constantinople pour succéder à son frère. Sans doute est-ce l’honnêteté et la rigueur démontrées lors de la prise de Constantinople en 1204 qui ont conduit Sanudo à faire sécession avec Venise. Mais son choix lui a assuré, à lui et à son île, la reconnaissance de l’empereur et, avec elle, une solide protection pour Naxos. En 1344 Amur, un corsaire turc, la ravage. En 1537 c’est le corsaire Barberousse qui, à la tête d’une armada turque de deux cents navires, en prend possession et la remet entre les mains de l’Empire Ottoman. En 1768, en raison d’un différend au sujet de la Pologne, la tsarine Catherine II de Russie entre en guerre contre l’Empire Ottoman. Les Grecs en profitent pour demander de faire cause commune avec les Russes pour les débarrasser des Turcs. Le comte Orloff, favori de Catherine II, mène campagne. Dans le Péloponnèse, c’est un échec complet, mais en mer Égée la flotte turque est intégralement coulée, sauf un seul et unique navire, pris par les Russes. De 1770 à 1774 Naxos est brièvement occupée par les Russes, mais elle est reprise ensuite par les Turcs.
 
Hors sujet : Orloff… Pour moi, cela évoque cette campagne (c’est plus noble), mais aussi la recette de veau Orloff (c’est plus terre à terre), un rôti parfumé d’une duxelles de champignons de Paris que j’aime bien cuisiner. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, du même comte Orloff, mais d’un descendant, Prince Nikolaï Orloff du dix-neuvième siècle. On lit dans Le Gaulois du 12 septembre 1895 "Georges Bouzon, qui servit, sous l'Empire, le marquis de La Valette et le prince Orloff, est aujourd'hui chez la duchesse d'Albe". Et c’est ce Bouzon qui a inventé pour son patron cette recette savoureuse à laquelle le comte qui a occupé Naxos n’a jamais pu goûter. Fin de mon hors sujet.
 
754c1 Château vénitien du Kastro, à Naxos
 
754c2 Château vénitien du Kastro, à Naxos
 
Ce bâtiment constitue le reste d’une grosse tour, part du château disparu que Marco Sanudo a construit ici, au sommet de la citadelle, dès 1207. Il est probable que la citadelle antique avait occupé le même emplacement, comme tendent à le prouver les conduites d’eau enterrées datant du sixième siècle avant Jésus-Christ et qui se dirigent visiblement vers ce château.
 
754c3 Naxos, colonnes antiques (temple), maison vénitienne
 
L’Antiquité et l’époque vénitienne ont partout laissé leurs traces. Dans cette boutique qui vend des objets d’art, bijoux originaux et toutes sortes de jolies choses, la patronne invite fort aimablement les passants à admirer l’intérieur, sans pousser le moins du monde à l’achat. Mais elle est fière, à juste titre, des lieux sur lesquels elle règne. En effet, il s’agit d’un bâtiment vénitien très ancien, remontant au début de l’occupation, et pour soutenir le toit duquel ont été utilisées des colonnes antiques, prélevées sur les ruines d’un temple.
 
754c4 Naxos, blason sur maison vénitienne
 
Quand on se promène dans le Kastro, à travers le labyrinthe de ses ruelles, on est frappé par le nombre de façades qui portent des blasons vénitiens. Celui-ci est du dix-septième siècle.
 
754c5a Fontaine, à Naxos
 
754c5b Fontaine, à Naxos
 
Nous sommes ici dans la ville basse. Puisqu’il y a de l’eau dans l’île et qu’elle a été occupée par les Vénitiens, on ne peut être étonné d’y trouver une fontaine. Elle est constituée de quatre arches qui supportaient un toit, mais ce toit n’existe plus. Au centre se trouve le puits. Il comporte un système d’évacuation de l’eau au cas où le niveau serait trop haut, pour éviter un débordement.
 
754c6 Naxos, Grande citerne antique, dite Fontaine d'Ariane
 
Mais ce que l’on voit ici, et qui est à quelques pas de cette fontaine, c’est l’ouverture d’une immense citerne antique d’époque romaine. Son nom, Trani Fountana, signifie "la Grande Citerne". Évidemment, je n’ai pas eu accès à l’intérieur, mais j’ai lu que c’est un réservoir couvert d’une voûte. Nous verrons, en roulant dans la campagne, des sections de l’adduction d’eau vers Naxos, que je montrerai dans mon prochain article, et vu leur direction, il est très probable que les aqueducs amenaient l’eau à cette citerne, mais le développement de la ville au dix-neuvième siècle a détruit l’aboutissement des tuyaux sans laisser ni leur trace archéologique, ni un texte ou un graphique décrivant ce que les travaux de construction modernes ont détruit. On ne peut donc que supposer que l’aqueduc s’achevait ici. Plusieurs voyageurs, du seizième et du dix-huitième siècle, parlent d’un temple de Bacchus, dont on dit qu’il est né à Naxos, et ils disent que non loin de là se trouve la Fontaine d’Ariane. Une carte dessinée par Camocio au seizième siècle montre clairement qu’en fait de temple de Bacchus ils font allusion au temple d’Apollon dont je vais parler tout à l’heure, et que là où est représentée la fontaine d’Ariane se trouve en réalité la Grande Citerne.
 
On se rappelle qu’Ariane, l’une des filles de Minos et de Pasiphaé, en Crète, était tombée amoureuse à la vue de Thésée, que sur les conseils de l’ingénieur Dédale elle lui avait remis une pelote de fil à dérouler sur son chemin pour retrouver ensuite la sortie du Labyrinthe, en échange de la promesse de l’épouser, qu’après avoir tué le Minotaure et être ressorti grâce à l’artifice du fil d’Ariane Thésée avait fui la Crète de nuit en emmenant la jeune fille et que, ayant passé la nuit sur le rivage de Naxos (la navigation ne se faisait pas de nuit), il était reparti au matin, abandonnant Ariane endormie. Elle ne s’était réveillée que pour voir disparaître à l’horizon les voiles du navire de Thésée. "Ariane, ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée", lui dit Phèdre dans la pièce de Racine. Et l’on dit qu’Ariane pleura tant la perte de son amour que ses larmes salèrent la fontaine à laquelle on a donné son nom. La tradition prétend donc que l’eau de cette citerne est salée, ou saumâtre, mais si ses parois sont étanches et si elle est alimentée par l’aqueduc qui s’alimente à une source dans la montagne, je ne vois pas trop comment l’eau pourrait ne pas être douce.
 
754c7a Naxos, dans le Kastro
 
754c7b Naxos, dans le Kastro
 
754c7c Naxos, dans le Kastro
 
Puisque j’ai parlé des ruelles tortueuses et étroites de la citadelle, le Kastro, il me faut en montrer quelques images. C’est un enchevêtrement de boyaux qui passent sous de longs tunnels, d’escaliers, de hauts murs, de petits jardins, d’arcs, d’ogives. J’ai lu quelque part que c’était trop resserré, trop enlacé, pour être sympathique. L’auteur, pour cette raison nettement exprimée, trouvait cette ville moins agréable que les villes des autres Cyclades. Je ne suis pas d’accord. Il y a là un cachet exceptionnel. Le tourisme n’a pas, ou pas encore, défiguré ce quartier, et en se promenant dans ces ruelles on est reporté quelques siècles en arrière.
 
754c8 Naxos
 
754c9 Naxos, la cathédrale catholique
 
La population est, ici, presque exclusivement orthodoxe. Toutefois, héritage de l’époque vénitienne, il subsiste une très petite minorité catholique, qui a droit à sa cathédrale (évêché de Tinos et Naxos), que je montre sur ma seconde photo ci-dessus, et que l’on apercevait sur ma seconde photo de la tour du château. Elle date du treizième siècle. Ma première photo ci-dessus, quant à elle, montre la cathédrale orthodoxe.
 
754d1 la ville de Naxos vue du temple d'Apollon
 
Rendons-nous à présent vers le temple qui était consacré à Apollon Délien (et non à Bacchus). La carte de Camocio le représente sur un îlot, ce qui veut dire que cette courte digue qui le relie à Naxos est postérieure. Et de là on a une vue intéressante sur la ville et sa citadelle.
 
754d2 sculpture moderne près du temple d'Apollon à Naxos
 
Mais auparavant, juste à l’entrée de la digue en venant de Naxos, on voit cette belle sculpture contemporaine. Un corps qui émerge de la pierre, jamais la statuaire antique n’a traité le sujet de cette façon moderne que l’on retrouve chez d’autres, Rodin par exemple, et pourtant je trouve que l’on sent un lien entre la sculpture grecque de l’époque classique et cette statue. Vraie œuvre d’art.
 
754d3 Naxos, le temple d'Apollon Delien
 
754d4 Naxos, le temple d'Apollon Delien
 
754d5 Naxos, le temple d'Apollon Delien
 
754d6 Naxos, le temple d'Apollon Delien
 
Le voici, ce temple. On le voit, au sol il ne reste quasiment rien de ses ruines, mais cette porte monumentale qui se dresse seule au-dessus d’un sol ras n’en est que plus remarquable. Finalement, j’en viens à me demander si elle n’y gagne pas, à subsister seule du temple antique. Ce temple qui a été commencé au sixième siècle avant Jésus-Christ, à l’époque du tyran Lygdamis, vers 530. Mais il n’a jamais été achevé et, au cinquième siècle de notre ère, il a été récupéré par le christianisme pour en faire une basilique. Et puis il a été abandonné, il est tombé en ruines, bien des éléments ont été pillés pour construire les maisons de la citadelle.
 
754e Naxos, école française où a étudié Kazantzakis
 
Sur le mur du fond de cette petite impasse toute blanche on aperçoit vaguement une plaque. Elle dit que "dans ce bâtiment a fonctionné l’école française privée où a étudié Nikos Kazantzakis, écrivain, poète et penseur, de 1897 à 1899". En effet, l’auteur de Zorba le Grec est né à Héraklion en Crète en 1883, alors que l’île était encore possession de l’Empire Ottoman. Quand a éclaté la révolution de libération, en 1897, la famille Kazantzakis a émigré à Naxos, et le jeune Nikos a été scolarisé pendant deux ans à l’école française de la Sainte-Croix, avant de rentrer à Héraklion et d’y être inscrit au lycée. Dans cette école des Franciscains de Naxos, ancien palais ducal de Sanudo où se retrouvent tous les enfants de Crétois en exil, il apprend le français et l’italien, découvre la littérature européenne, se frotte à la culture occidentale. Ces deux années ont été déterminantes dans son évolution, elles sont à l’origine des années qu’il va passer à Paris, 1907-1909, suivant au Collège de France les cours de philosophie de Bergson.
 
754f1 musée de Naxos, mosaïque Europe et Zeus (taureau)
 
Tout près se situe le musée archéologique de Naxos. Il s’y trouve de nombreuses pièces intéressantes. Je me limiterai à quelques unes, comme cette mosaïque de sol dont je ne montre que le sujet central représentant Europe sur le dos de Zeus qui a pris l’apparence d’un taureau et qui traverse la Méditerranée de Sidon à la Crète, comme en témoignent un poisson et un dauphin.
 
754f2 musée de Naxos, statuettes cycladiques
 
754f3 musée de Naxos, statuette cycladique
 
754f4 musée de Naxos, statuette cycladique
 
Le musée est célèbre, à juste titre, pour sa riche collection de statuettes cycladiques datant de 2800-2300 avant Jésus-Christ et trouvées dans des tombes, à Naxos même ou dans les îles environnantes. Il y en a des vitrines entières. Je mets l’accent sur ces deux figurines assises que je trouve amusantes et originales. Il y en a plusieurs autres, plus que dans le musée Cycladique d’Athènes.
 
754g1 musée de Naxos, vases géométriques, 9e-8e s. avant
 
754g2 musée de Naxos, terre cuite cycladique 2800-2300 ava
 
Ces vases aussi sont amusants. J’aime bien ces bottes d’époque géométrique (neuvième ou huitième siècle), mais j’avoue avoir un faible pour ce petit cochon beaucoup plus ancien (2800-2300 avant Jésus-Christ).
 
754g3 musée de Naxos, boîtes en marbre, 3e millénaire av
 
Encore un objet avant de ressortir du musée archéologique. C’est une double boîte taillée dans le marbre. Le choix de la pierre et son orientation qui fait apparaître une décoration à partir des veines de la pierre, la précision du travail en forme parfaitement circulaire, le poli de finition, tout cela démontre un art et une technique de haut niveau. Or nous sommes en pleine époque préhistorique, au troisième millénaire avant Jésus-Christ. De quoi corriger les idées de qui, au mot préhistorique, associe un homme sommairement vêtu d’une peau de bête, tenant son gourdin de la main droite et, de la main gauche, traînant sa femme qu’il a saisie par les cheveux. Certes, aujourd’hui, on se déplace en voiture, en avion, les bateaux sont mus par des moteurs thermiques, voire nucléaires, on dispose de l’électricité, du téléphone, de l’ordinateur, de la télévision, etc. Mais quand je vois le niveau d’évolution et de civilisation des Mycéniens ou des Minoens, je me dis qu’il n’était pas éloigné de celui du temps de Napoléon Premier, il y a deux cents ans. Et les hommes et les femmes du troisième millénaire ne disposaient pas de l’écriture, ce qui n’est pas un manque négligeable, mais à part cela eux aussi sont incroyablement proches de nous. Ils vivaient dans de vraies maisons alors que j’ai lu des informations selon lesquelles deux Françaises vont passer tout l’hiver dans une caverne pour se protéger des ondes… Le peuple mycénien était guerrier et conquérant, mais ceux qui, dans les îles ou sur le continent, les ont précédés étaient beaucoup moins belliqueux, ce qui marque leur supériorité sur nous. Pas de Hitler, pas de Staline, ni Tian’anmen, ni La Tortuga.
 
754h1 Naxos, musée vénitien
 
Nous sortons du musée archéologique pour nous jeter dans le musée vénitien. C’est une famille aristocratique de Naxos, les della Rocca-Barozzi, qui ont disposé dans leur maison de famille située en plein Kastro toutes sortes de meubles, de vêtements, d’objets leur appartenant et qui évoquent la vie des Vénitiens de Naxos, et ils ont ouvert depuis 1999 leur maison ainsi équipée pour la visite. À l’origine, les della Rocca ne sont pas des Vénitiens, en fait il s’agit d’une très ancienne famille française qui, au cours des siècles, a italianisé son nom. En effet, membre d’une branche cadette des comtes de Bourgogne, le chevalier Othon de la Roche a participé à la quatrième croisade, a pris le duché d’Athènes, a été mégaskyr (seigneur) d’Athènes et de Thèbes de 1205 à 1225, "et puis est retourné, plein d’usage et raison,/ Vivre entre ses parents le reste de son âge", dans son château de Rigney-sur-l’Ognon, dans le Doubs, à quelque vingt kilomètres au nord de Besançon. Il y est mort en 1234. En 1458 Athènes tombe sous le joug ottoman et les La Roche émigrent vers Naxos. Et puis une autre famille, les Barozzi, vénitienne celle-là, a été l’une des douze familles qui ont fondé la République de Venise et dont les membres ont gouverné la Sérénissime pendant des siècles. Les Barozzi ont participé à la quatrième croisade, ont conquis Santorin et d’autres îles des alentours, sont partis pour la Crète et y ont donné des gouverneurs d’Héraklion. Mais quand les Turcs ont pris possession de la Crète en 1669 les Barozzi émigrent vers Naxos. Les deux familles de la Roche et Barozzi, toutes deux résidentes de Naxos désormais, s’unissent et la famille della Rocca-Barozzi, membre de la noblesse de Naxos et riche d’une généalogie exceptionnelle, vit la vie des aristocrates vénitiens de l’île. Ci-dessus, une chambre.
 
754h2 Naxos, musée vénitien
 
J’ai vu, alors que j’étais jeune et chez des personnes déjà âgées, ce genre de table de toilette à dessus de marbre avec cuvette et pot en faïence. Et aujourd’hui il est fréquent d’en voir chez les antiquaires. Ce n’est donc pas typique de Venise, mais il est probable que les Grecs de Naxos avaient d’autres usages.
 
754h3 Naxos, musée vénitien
 
Au mur, il y a plusieurs de ces tapisseries brodées. Je pense qu’il s’agit de travaux d’aiguille de dames de la maison. Dans l’Antiquité, en Grèce, les femmes dans le gynécée tissaient, cousaient, brodaient, l’essentiel de leur temps était consacré à fournir la maison en linge et en vêtements, car il n’y avait ni tailleurs professionnels faisant du sur mesure, ni encore moins de prêt-à-porter. Les siècles ont passé, les femmes ont acheté ou fait confectionner linge et vêtements, mais sont restées fidèles à la tradition en continuant à broder pour leur plaisir. Il n’y a que peu de dizaines d’années que l’on ne voit presque plus de femmes brodant ou surtout tricotant dans la salle d’attente du dentiste, dans le train, en salle des professeurs, sur les bancs du Jardin du Luxembourg…
 
754h4 Naxos, musée vénitien
 
754h5 Naxos, musée vénitien
 
754h6 Naxos, musée vénitien
 
Dans plusieurs pièces de la maison sont présentés posés sur une table, étalés sur le lit, suspendus sur un portemanteau, accrochés au mur, des couvre-chefs, des gilets, des pantalons, des chemises, des robes, des jupes. Très peu de sous-vêtements, puisque l’on n’en portait pas. Notons cependant sur la troisième de ces photos cette grande culotte à laquelle le mot sexy a beaucoup de mal à s’appliquer !
 
754i1 Naxos, musée vénitien, bulletin chez les Ursulines
 
Je voudrais terminer cette visite du musée Vénitien –et par la même occasion le présent article– avec deux documents que je trouve intéressants. Le premier est un bulletin scolaire concernant une enfant de la maison, scolarisée à l’École Supérieure des Ursulines de Naxos. Il est écrit : "Je soussignée sœur Marie-Joseph Monnot, prieure des Ursulines de Naxos, déclare que Mademoiselle Andrée della Rocca a suivi l’examen pour les leçons suivantes de la cinquième de Gymnase et a mérité : Éducation chrétienne 10, Grec moderne 10, Histoire 10, Mathématiques 8, Sciences physiques et naturelles 10. Naxos, 19 juin 1931". Une excellente élève. Si les choses n’ont pas changé, il y a successivement école primaire, gymnase, lycée, et la cinquième de collège scolariserait donc des adolescents. Scolarisée chez les sœurs ursulines françaises, portant le prénom français Andrée, on voit que cette jeune fille devait être consciente que sa famille avait des origines françaises.
 
754i2 Naxos, musée vénitien, sauf-conduit
 
Le deuxième document me semble également intéressant, à la fois pour sa nature, pour sa présentation et pour son style. C’est un sauf-conduit rédigé et grec à gauche et en français à droite. Jusqu’à une époque récente, le français était la langue diplomatique, officielle entre diplomates dans tous les pays du monde. Aujourd’hui, alors que dans le métro d’Athènes ou à l’aéroport international les touristes néerlandais, italiens, allemands, français, japonais sont beaucoup plus nombreux que les Britanniques, Américains, Australiens et autres anglophones, les inscriptions sont en grec et en anglais, quand ce n’est pas en anglais seulement. Et ici, alors que les touristes grecs sont les plus nombreux, les enseignes disent "Rent a car" et "Rooms to let". Sic transit gloria mundi... Bref, ce document dit : "Au nom du gouvernement du Royaume de Grèce requérons tous les officiers, civils et militaires, du Royaume de Grèce, et prions ceux des pays amis de laisser passer librement Monsieur Nicolas Jean de la Roca ainsi que sa femme et sa belle-mère se rendant en Italie pour ses affaires, sans qu’il soit empêché ni molesté par personne et de lui prêter aide et protection, en cas de besoin. À cet effet nous avons délivré le présent, signé par nous. Ermopolis, le 30 août 1904. Par autorisation du ministre des affaires étrangères, le préfet des Cyclades". Pas de doute, cette Ermopolis est celle que nous appelons Ermoupoli, capitale de Syros où nous étions le 17 août dernier. Quant au nom, bien français, Nicolas Jean de la Roca, il est à noter que du côté grec il est transcrit (en caractères grecs et à l’accusatif) Nikolaon Ioannon Della-Rokkan… ce qui n’a rien de français.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 18:02
753a1 Alsaciens de Fessenheim, camping d'Athènes
   
753a2 J.-François et Micheline, de Lignières, au camping
 
Nous sommes revenus à Athènes pour quelques jours. Et nous voilà repartis vers d’autres Cyclades. Pendant ces jours au camping d’Athènes, nous avons fait des rencontres sympathiques avec d’autres Français de passage. Ceux de ma photo du haut viennent d’Alsace, près de Fessenheim, une région que j’ai bien connue du temps de mes fonctions à Guebwiller. Nous avons même vu, sur Google Maps, leur maison et leur voiture.
 
Allons vers un autre de "mes" lycées. Les Français de ma seconde photo ont vécu à Lignières, ville à 25 kilomètres de Saint-Amand-Montrond, où se trouve l’un des sept collèges qui alimentaient officiellement mon recrutement. Nous avons bu ensemble une bouteille de délicieux Quincy en leur posant mille questions sur leur hobby, la Poule Noire du Berry. Et de plus, en partant, ils nous ont offert une autre bouteille de Quincy. Quand je disais que nous avions fait des rencontres sympathiques…
 
753a3 Maria à Potamos (île d'Amorgos)
 
753a4 Sofia à Potamos (île d'Amorgos)
 
753a5 maison de Maria à Potamos (île d'Amorgos)
 
Cela, c’était à Athènes. Puis lundi 12 nous avons pris le ferry au Pirée, avec le camping-car, à 17h30, pour arriver au port d’Aegiali, dans l’île d’Amorgos, à 1h10 du matin. Un assez long trajet qui nous a permis de lier conversation avec une personne qui vit moitié à Amorgos, moitié à Athènes. La communication n’était guère facile en anglais de son côté, et encore moins en grec du nôtre, mais au bureau de la réception il était possible d’acheter un droit de connexion Internet et ainsi –communication fort curieuse mais bien moderne– je pouvais taper sur mon ordinateur mes phrases en français et demander à translate.google.com de les traduire en grec. Cette dame s’appelle Maria, et elle nous a invités à prendre un café chez elle. Donc, mardi 14, nous nous sommes retrouvés sur la plage d’Aegiali et sommes montés ensemble jusqu’au ravissant village de Potamos où elle a sa maison surplombant la mer. Sa maman, Sofia, une adorable petite dame, a sa maison juste à côté. Elle avait confectionné de délicieuses pâtisseries.
 
753b1 île d'Amorgos, Aegiali
 
753b2 île d'Amorgos, Aegiali
 
753b3 Amorgos
 
De mardi à 1h10 du matin à vendredi . 14h45, nous disposions de trois jours et une matinée pour visiter l’île. Je préfère ne pas suivre la chronologie, puisque je rédige un seul article. Il serait fastidieux de revenir plusieurs fois au port d’Aegiali près duquel nous avons parqué le camping-car, de l’autre côté de la rue où est le camping (le camping est ouvert, mais… devant le portail un énorme tas de sable a été déversé pour procéder à des travaux, et sous l’arche de l’entrée seuls peuvent passer piétons et cyclistes. Pour un prix ridiculement bas, nous sommes autorisés à utiliser les sanitaires du camping, il n’y a que la rue à traverser), ou à la capitale de l’île, Chora. Voici donc ci-dessus à quoi ressemble le port avec ce moulin, la ville d’Aegiali et sa rade, et la montagne aride juste au-dessus. Les paysages d’Amorgos sont splendides.
 
Une tradition, peut-être légendaire, veut que le poète Sémonide, auteur d’ïambes et d’élégies ainsi que d’un célèbre poème violemment antiféministe soit venu de sa Samos natale à Amorgos vers 664 avant Jésus-Christ pour participer à sa colonisation. Il est connu sous le nom de Sémonide d’Amorgos. Pour qui ne connaît pas, voici quelques uns de ses vers :
 
"C’est à part que le dieu créa l’esprit de la femme tout d’abord. L’une, sur le modèle du cochon aux longues soies ; tout dans sa maison, souillé de boue par elle, gît en désordre et roule à terre […]. Une autre, sur le modèle de la mer. Celle-ci a deux pensées dans son esprit : un jour, elle rit et se réjouit. L’hôte qui la verra chez elle la louera […]. Un autre jour, la voir ou l’approcher est insupportable. Elle est alors furieuse, inabordable comme une chienne autour de ses petits. Elle devient sans miel, odieuse avec tous, pareille avec les ennemis comme les amis. […] Une autre, race misérable et lamentable, sur le modèle de la belette : en effet, n’émane d’elle rien de beau, ni d’aimable, ni d’agréable, ni de désirable. Pourtant, elle est folle de la couche d’Aphrodite, mais elle donne la nausée à l’homme présent. […] Zeus, en effet, a créé ce très grand mal, les femmes". Alors, sympa le Sémonide, Mesdames ?
 
Amorgos est également tristement célèbre pour un fait historique. Alexandre le Grand a créé un immense empire. Quand il meurt soudain en 323 avant Jésus-Christ, la régence est assumée par Antipater, général qui jouissait de toute sa confiance et que lui-même avait désigné quelques années auparavant pour administrer la Macédoine lorsque lui-même était occupé à guerroyer contre les Perses. Athènes alors se lance dans une guerre de révolte contre l’autorité de la Macédoine, vite rejointe par d’autres cités grecques dont Karystos, en Eubée, dont je parlais dans mon dernier article. Avant le retour des troupes d’Alexandre, Antipater subit des revers, s’enferme dans Lamia (d’où le nom de Guerre Lamiaque. C’est une ville de Grèce continentale, à quelque distance de la côte est, face au nord de l’île d’Eubée). Quand les renforts arrivent et qu’Antipater réussit à s’extraire de Lamia, la guerre reprend sur mer. Avec l’aide de 240 navires phéniciens et chypriotes, Antipater écrase la flotte athénienne devant Amorgos. Jamais les forces navales d’Athènes ne s’en remettront.
 
753c île d'Amorgos, Cyclade orientale
 
Cette grande église à cinq nefs et deux absides est perdue dans la nature. Plusieurs fois, en allant d’Aegiali à Chora, nous avons été frappés par sa grandeur malgré son isolement. Il a fallu à la fin que nous nous rangions sur le bas-côté, elle méritait un arrêt photo.
 
753d1 île d'Amorgos, Chora
 
En arrivant sur Chora, la capitale, on voit au loin cette surprenante ligne de moulins à vent. En fait, dans les Cyclades, le vent souffle souvent fort, et nous avons déjà vu des moulins à Mykonos, on se rappelle que le dieu Éole avait sa résidence à Tinos et que le Meltem a été donné par Zeus à Kea qui était desséchée lorsque Sirius entrait dans la constellation du Chien.
 
753d2 île d'Amorgos, Chora
 
Dès l’entrée dans Chora, le ton est donné. Une ville blanche, de petites ruelles, des églises partout. Voici donc maintenant quelques images de la ville.
 
753d3 île d'Amorgos, Chora
 
753d4 île d'Amorgos, Chora
 
D’abord les rues. La ville est sur des ondulations de terrain, on ne peut pas dire vraiment qu’elle est, comme bien d’autres, accrochée au flanc de la montagne. Cela n’empêche pas de devoir gravir ici ou là quelques marches. Et c’est tant mieux, parce que cela, joint à l’étroitesse de bien des rues, dissuade l’accès des voitures. Et Chora peut rester calme et douce, Chora peut continuer à verser ses fleurs et ses tonnelles sur les rues sans se soucier du gabarit des véhicules.
 
753d5 île d'Amorgos, Chora
 
753d6 île d'Amorgos, Chora
 
753d7 île d'Amorgos, Chora
 
Je disais qu’il y avait des églises partout. En voici quelques unes. Et ces photos montrent à quel point elles sont variées dans leur style architectural. Sur la première photo, ce n’est pas une église à plusieurs nefs, mais deux églises jumelles accolées. Beau dôme plus traditionnel sur ma seconde photo. Et sur la troisième photo, un clocher ajouré merveilleux de légèreté. Nous sommes passés par ici à plusieurs reprises, j’ai attendu après 18 heures que le soleil le dore un peu pour le prendre en photo.
 
753d8 île d'Amorgos, Chora
 
Sur plusieurs maisons, j’ai remarqué l’insertion de stèles funéraires antiques à titre de décoration. Indépendamment du fait que je ne comprends pas bien comment cet usage privé du patrimoine culturel historique du pays peut être utilisé (en Grèce, la loi réserve à l’État la propriété de tout ce qui est découvert sous le sol même de terrains privés). Peut-être est-il permis à ceux qui s’étaient servis avant cette loi de conserver ce que leurs ancêtres se sont attribué. Or cette maison, et les autres, sont très anciennes, et remontent à la domination turque. Cela dit, je trouve cela très décoratif et, à défaut d’être en situation, sur une authentique tombe antique, je trouve ces stèles plus intéressantes ainsi plutôt qu’alignées le long d’un mur dans un musée…
 
753e Amorgos, établissement préhistorique Markiani
 
Voyant une flèche sur le bord de la route, qui indique un établissement préhistorique ainsi que le nom du lieudit, Markiani, nous nous arrêtons. Après avoir marché quelques minutes sur un petit chemin, on découvre sur le côté ce cercle de pierres. Un peu plus loin, il y a un mur dont j’ignore s’il fait partie de cet établissement préhistorique ou s’il est plus récent, car sa facture pourrait fort bien n’être que du Moyen-Âge. Et sur place, il n’y a aucune explication. Ce serait un peu décevant, si la promenade n’était un vrai plaisir dans une nature somptueuse.
 
753f1 île d'Amorgos, dans les Cyclades de l'est
 
753f2 île d'Amorgos, dans les Cyclades de l'est
 
Et puis dans un pré nous nous faisons un ami de ce sympathique cheval. Un peu plus loin, au sol, cette selle lui est destinée. Bien rustique, en ce vingt-et-unième siècle. Je ne la crois douce ni au dos du cheval, ni au postérieur du cavalier.
 
753g1 Amorgos, monastère de la Panagia Chozoviotissa
 
753g2 Amorgos, monastère de la Panagia Chozoviotissa
 
753g3 Amorgos, monastère de la Panagia Chozoviotissa
 
Nous avons entendu parler, à Amorgos, d’un monastère surprenant, créé par l’empereur byzantin Alexis Comnène. Nous prenons donc, sur le côté, une petite route qui après un ou deux kilomètres s’achève en impasse. Nous laissons notre véhicule et suivons à pied une voie d’accès qui grimpe à flanc de montagne vers ce monastère plaqué comme un nid d’aigle sur la paroi, haut, très haut. Nous avons franchi l’entrée marquée par cette mosaïque de la Vierge, nous avons croisé un moine, nous avons gravi le chemin en escalier le long d’une roche veinée multicolore.
 
753g4 Amorgos, monastère de la Panagia Chozoviotissa
 
Nous parvenons enfin au monastère, consacré à la Présentation de la Vierge, la Panagia Chozoviotissa. Il est réellement collé sur un mur d’une falaise verticale. Chaque année au printemps, il est peint de nouveau pour qu’il soit toujours éclatant de blancheur. Je ne parviens pas à imaginer quels échafaudages, ou quelle nacelle suspendue on utilise pour accéder à cette façade.
 
753g5 Amorgos, monastère de la Panagia Chozoviotissa
 
753g6 Amorgos, monastère de la Panagia Chozoviotissa
 
Déjà sur le chemin, nous avons rencontré des chats en grand nombre. Alors que j’étais accroupi à caresser un chaton, un autre chaton a sauté sur ma cuisse et s’y est couché. Plus loin, Natacha avait posé au sol son lourd sac photo, un chat s’y est installé et n’a pas voulu en descendre quand elle se l’est mis à l’épaule. À l’intérieur du monastère, nous franchissons l’entrée où les hommes en short sont invités à enfiler des jeans de grande taille (pour ne pas exiger l’enlèvement du short en public), et les femmes dont les épaules sont visibles ou la robe plus courte que le mi-mollet à se revêtit de châles et de jupes longues, où l’on remarque cette vasque surmontée de cette petite fresque. La petite taille de la vasque fait penser à un bénitier, mais la représentation du baptême de Jésus par saint Jean Baptiste dans le Jourdain évoque plutôt un tout petit baptistère. Dans l’escalier qui monte vers l’église, d’autres chats nous font une haie d’honneur.
 
753g7 Amorgos, monastère de la Panagia Chozoviotissa
 
Au sommet, l’escalier débouche dans le fond de l’église. Il se trouve dans cette église une icône dont on nous dit qu’elle est venue de Chypre, transportée ici miraculeusement. Il n’est nullement interdit de la photographier, l’homme (un laïc) qui nous escorte dit qu’au contraire il est bien que nous en gardions un souvenir. Mais elle est dans un coin sombre, sa grande ancienneté l’a rendue complètement noire et, bien entendu, on nous demande de ne pas utiliser un flash, les éclairs répétés de toutes les photos des nombreux touristes risquant d’effacer à jamais les quelques couleurs qui subsistent. Résultat… ma photo est ratée, impossible à présenter ici. Noire et bougée. Tant pis, je me contente de l’évoquer.
 
753h Amorgos, vue depuis le monastère de la Panagia Chozov
 
Sur le côté droit de l’église, précisément juste à côté de l’icône dite miraculeuse, et éclairant le côté opposé, une porte donne sur une terrasse d’où l’on a une vue imprenable sur la mer, des dizaines de mètres plus bas. Notre accompagnateur est un homme fort aimable qui a patiemment répondu à nos questions et a attiré notre attention sur ceci ou cela. Au moment où nous le remercions, le saluons et allons redescendre, il nous demande de nous arrêter à l’étage en-dessous et de pénétrer dans la salle. Nous descendons donc et entrons où il nous a indiqué. Là, il nous est offert un petit verre de liqueur et un gâteau. Mais ni les bouteilles de liqueur, ni les boîtes de gâteaux ne sont en vente. Il n’y a aucun esprit commercial de dégustation avant une proposition de vente, c’est un pur geste d’accueil et d’amitié, alors même que la visite est gratuite. On est dans un monastère, pas dans un musée. C’est sur la chaleur de ce geste que nous quittons le monastère et que je conclus cet article.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 17:22
      752a1 Karystos, forteresse Bourtzi
      752a2 Karystos, forteresse Bourtzi
 
752a3 Karystos, forteresse Bourtzi
 
Après la Route des Aigles, comme je le disais dans mon précédent article, nous sommes arrivés tout au sud de l’Eubée, à Karystos, ville lovée autour d’une baie orientée vers le sud sur la côte ouest de l’île. Cette ville s’est développée dès l’Antiquité grâce à la richesse que lui procurait l’exploitation de ses carrières de marbre veiné de lignes vertes qui ondulent, le célèbre cipolin très apprécié des Romains qui en ont importé de Karystos pour bien des monuments de Rome. Actuellement, de la ville, nous pouvons voir, au bout du port, une forteresse vénitienne du quatorzième siècle, le Bourtzi. Ce nom de Bourtzi, nous l’avons déjà rencontré plusieurs fois, appliqué à une forteresse vénitienne, d’abord pour celle du célèbre îlot situé face à Nauplie, ensuite à Methoni, en Messénie, sud-ouest du Péloponnèse. Il s’agit d’une déformation du mot burc qui, dans le turc ottoman de l’époque, désignait une tour. On ne peut visiter la forteresse, aucune heure d’ouverture n’est prévue mais, comme on peut le constater sur ma seconde photo, la chaîne cadenassée qui ferme la porte laisse les vantaux s’écarter suffisamment pour y glisser l’objectif de mon appareil photo.
 
752b Karystos, devant le musée
 
Il y a à Karystos, non loin de la forteresse, un musée archéologique situé derrière ce vieil engin. Il n’est pas bien grand mais il contient quelques pièces intéressantes et de grands panneaux détaillent beaucoup d’informations, notamment sur le marbre cipolin, sur son exploitation, sur les monuments qui l’utilisent, et sur son histoire jusqu’à nos jours. Mais NO PHOTO, je ne peux ni montrer ce que j’ai admiré, ni même relire les textes vus sur place. D’ordinaire, dans les musées, je lis rapidement les textes, puis je les photographie, et le soir je les relis sur mon écran pour mieux m’en souvenir. Mais ici, comme dans d’autres musées, hélas, la culture consistant en ce qui reste quand on a tout oublié, on s’efforce de vous laisser tout oublier aussi vite que possible afin de faire de vous un homme cultivé. Au revoir musée archéologique de Karystos, donc.
 
752c Karystos, mausolée d'un dignitaire romain
 
Comme partout en Grèce, le sous-sol est plein de traces d’un passé plus ou moins lointain. Ici, au coin d’une rue en pleine ville, en voulant construire un immeuble on a mis au jour les ruines d’un mausolée romain du second siècle de notre ère. Cette espèce de petit temple ionique de six colonnes sur sept abritait la tombe d’un notable romain, probablement le procurateur (le patron fonctionnaire) des carrières de marbre de Karystos. Le centre du fronton était, paraît-il, décoré d’une pierre circulaire représentant un homme et un cheval, pierre réutilisée dans un mur du Bourtzi. Je l’ai cherchée, je ne l’ai pas trouvée. Ou bien j’ai mal regardé, ou bien elle est à l’intérieur, là où je n’ai pas eu accès.
 
752d1 marais de Marathon
 
752d2 marais de Marathon
 
Vendredi 26, après avoir visité Karystos, nous sommes revenus vers le pont. Nous aurions aimé jeter un coup d’œil à Chalkis, la capitale de l’île, mais nous l’avons traversée dans un sens, dans l’autre, gagnant des faubourgs, pas une seule place où garer notre engin de sept mètres de long. Il y a bien un parking municipal où nous avons vu quelques places libres, mais un portique limite la hauteur d’accès. Avec nos trous mètres de haut, ce n’est pas pour nous. Alors, entrés par le nouveau pont, nous ressortons par le vieux pont et roulons vers Marathon. Il est déjà tard, nous gagnons directement le camping. Là, personne à la réception. Fort aimables, une jeune femme italienne et sa fille adolescente nous mènent au bar pour essayer de trouver quelqu’un, je parle en italien avec la maman, Natacha en anglais avec la fille. Mais il n’y a personne non plus au bar. Tant pis, il y a un emplacement libre, nous nous y installons, nous nous connectons à l’électricité, et je scotche sur la porte de la réception que nous sommes quatre, etc. Mais samedi 27 mon papier est toujours à la même place.
 
Natacha, fatiguée, reste au camping pendant que Raphaël, Vanessa et moi allons à pied à la recherche du tumulus et du monument commémoratifs de la célèbre bataille de Marathon contre les Perses. On nous indique vaguement une direction. Nous marchons longuement, sans rien trouver que les petits canaux que montrent mes photos et qui assèchent les marécages où tant de Perses ont péri noyés. Nous ne verrons pas le site de Marathon.
 
Étant très en retard dans la publication de mon blog, je peux rajouter maintenant que la direction qu’on nous a donnée était à l’opposé du site. Évidemment, nous ne pouvions rien trouver. Cette fois-ci, j’ai repéré l’endroit exact sur Google Earth, j’ai vu le site du haut du satellite, j’en ai entré les coordonnées dans les favoris de notre GPS, et comme ce lieu est historiquement trop important pour que nous en fassions l’impasse, nous y retournerons bien guidés, sans avoir à errer.
 
752e aéroport d'Athènes, Raphaël et Vanessa à l'embarqu
 
Revenus bredouilles de notre expédition, nous rentrons chercher Natacha et, tous quatre, allons nous attabler, à 500 mètres du camping, au bar d’un très luxueux complexe hôtelier. Sur le parking du bâtiment principal il y a bon nombre de voitures. Les fenêtres des pavillons individuels sont presque toutes allumées, une voiture stationnant devant chaque porte. Nous restons là un bon moment, absolument seuls au bar. À la cuisine du restaurant, le chef est au chômage technique parce que la grande salle à manger est désespérément vide. La crise économique est-elle responsable d’économies de la part de clients qui louent fort cher leur chambre ou encore plus cher leur pavillon, qui sont venus avec leur gros 4x4 Volkswagen ou avec leur Porsche Carrera, et qui sont réduits à grignoter un sandwich au rabais avant d’aller au lit ? J’ai du mal à y croire.
 
Quoi qu’il en soit, nous rentrons au camping. Mon petit papier de la réception a enfin disparu. Dimanche 28 matin il y a quelqu’un au bar, nous nous rendons avec ce monsieur à la réception qui comme d’habitude est fermée, il ouvre, je paie et nous partons, bien tristes, vers l’aéroport, car le petit séjour de Raphaël et Vanessa avec nous se termine. Le travail les appelle. La route suit les panneaux qui signalent l’itinéraire du marathon d’Athènes. Puis le GPS nous envoie vers l’entrée des personnels de l’aéroport, de l’autre côté des pistes, derrière une barrière qui ne s’ouvre qu’avec un badge, comme si le GPS voulait, lui aussi, qu’ils ratent leur avion pour rester un peu plus avec nous. Grand, long détour par la campagne pour contourner tout l’aérodrome, et enfin nous arrivons. Ici, sur la photo, ils viennent d’enregistrer leur bagage.
 
752f aéroport d'Athènes
 
Le vent souffle de là… donc les avions doivent prendre la piste contre le vent… Jusque longtemps après l’heure prévue pour le décollage, je reste dehors le nez en l’air. Je vois passer bien des avions, mais pas le leur (Aegean Airlines, vol A3 806 vers Munich à 15h20). Et quand je reviens dans la salle de l’aéroport, à 15h45, le panneau lumineux se contente d’indiquer que l’embarquement est terminé. Nous attendons encore un quart d’heure, rien ne change. Alors nous partons. Que c’est triste de ne plus les avoir avec nous. Jusqu’à leur prochain séjour, ou à notre petite escapade à Paris, en septembre ou en décembre.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 14:24
Athènes, Eleusis… Nous allons nous éloigner un peu de l’Attique, pour montrer diverses choses à Raphaël et Vanessa. Nous sommes partis hier pour l’Eubée, cette grande île –la deuxième de Grèce après la Crète– parallèle au continent sur 160 kilomètres et si proche qu’un pont l’y relie, le premier pont ayant été jeté sur le détroit dès 411 avant Jésus-Christ. Elle est la partie centrale d’une chaîne montagneuse commencée au nord avec l’Olympe, l’Ossa, le Pélion, qui culmine à 1746 mètres et qui se prolonge au sud avec la Cyclade Andros, et puis Tinos et Mykonos. Il suffit de regarder une carte pour que cela saute aux yeux. Ce détroit, qui n’est que de 38 mètres à son étranglement le plus étroit, là où ont été jetés le pont initial et ses successeurs, et de 160 mètres un peu plus loin, là où il est traversé par le nouveau pont de 1992, s’appelle l’Euripe, cet Euripe célèbre pour son violent courant (jusqu’à 12 km/h parfois), qui change de sens, nord-sud ou sud-nord, six ou sept fois par jour, et même de temps à autre quatorze fois. Le philosophe Aristote, disciple de Platon, précepteur d’Alexandre le Grand, savant également, a cherché à expliquer le phénomène, sans y parvenir. Il est mort de maladie, dans son lit, en 322 avant Jésus-Christ, mais une légende veut que, de désespoir de ne pas avoir trouvé la solution de ce problème, il se soit suicidé en se jetant dans cet Euripe trop incompréhensible. Il faudra attendre 1930 pour que l’explication soit donnée. C’est d’une simplicité enfantine. Je recopie quelques lignes d’un résumé : "On sait depuis les travaux de Forel sur les seiches des lacs qu’il est le fait d’une véritable seiche oscillant entre les deux ports dans le canal étroit qui les réunit. M. Egnitis a prouvé que par suite de la prédominance de la marée solaire dans les quadratures, l’effet de seiche doit l’emporter sur celui de la marée normale pendant ces quadratures. Enfin il a aussi donné les raisons théoriques des valeurs si variables du retard diurne variable des deux marées aux syzygies et aux quadratures". Bon sang, mais c’est bien sûr, comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt ? Bon, comprenne qui pourra…
 
751a1 Raphaël à Erétrie
 
751a2 le continent vu d'Erétrie, Eubée
 
Ici, nous nous sommes établis dans un camping près de la ville d’Erétrie, importante dans l’Antiquité, rivale de Chalkis (aujourd’hui Chalkida, au débouché des deux ponts), mais aujourd’hui simple bourg autour de son port de ferries pour qui, venant d’Athènes, veut s’épargner les kilomètres jusqu’au pont, la traversée de Chalkida, la capitale, puis les petites routes vers le sud. Ce camping Milos (le Moulin) est au bord de la mer. Au crépuscule, Raphaël fait une photo. Et à la nuit j’ai pris cette image des lumières du continent. Mais ce matin nous sommes allés visiter le musée archéologique d’Erétrie.
751b1 musée d'Erétrie, centaure exceptionnel
 
Je vais essayer de me limiter à l’essentiel, et ce centaure en fait partie. À première vue, il semble assez banal, mais en réalité il pose bien des questions. D’abord, comme je le montre en haut à droite, sa main droite comporte six doigts mais pas de pouce, et cette anomalie ne peut être due à une inattention de l’artiste. La main gauche étant amputée, on ne sait combien de doigts elle avait. Je ne sais, personnellement, comment interpréter cela, et j’ai trouvé des commentaires de gens qui s’interrogent, mais personne ne propose d’hypothèse. Deuxième curiosité, sa jambe est blessée (ma photo, en bas à droite). Ce n’est pas une cassure, la terre cuite est polie et brillante sur les bords de l’ouverture. La blessure a été façonnée avant cuisson et ne peut être un défaut qui aurait échappé au potier avant de l’enfourner. Ici, une hypothèse est proposée, ce pourrait être le centaure Chiron qu’Héraklès a blessé accidentellement d’une flèche empoisonnée, ce qui lui causait une douleur telle que, lui qui était immortel, a souhaité mourir pour y mettre fin. La troisième énigme posée par ce centaure est restée sans réponse : il a été brisé, volontairement semble-t-il, au niveau du cou, sa tête a été détachée du corps et on a retrouvé la tête dans une sépulture et le corps dans une autre, trois mètres plus loin. Or il ne fait aucun doute que cette tête corresponde à ce corps, les bords de la cassure s’emboîtant parfaitement. Tout cela fait de ce centaure une pièce exceptionnelle.
 
751b2 Erétrie, vase de vainqueur jeux panathénaïques (36
 
Présenter ici ce vase s’impose. En effet, dans mon dernier article, parlant des Panathénées, j’évoquais les compétitions panathénaïques. Or ce vase représentant des lutteurs a été remis au vainqueur à la lutte aux jeux de l’an 360 avant Jésus-Christ. Et ce vainqueur était d’Erétrie, ce vase a été retrouvé dans sa maison.
 
751b3 musée d'Erétrie, griffon figure rouge sur céramiqu
 
Cette terre cuite à figures rouges date du troisième siècle avant Jésus-Christ. Elle est originale et intéressante tant par sa forme que par la représentation d’animaux. Sur ma photo on voit un griffon, et il y a aussi un cerf, un daim et un sphinx. Par conséquent deux animaux fabuleux et deux animaux réels.
 
751b4 Erétrie, lecythe à fond blanc, scène funéraire
 
La céramique à fond blanc est une spécialité d’Athènes. Ce qui ne signifie pas nécessairement, mais n’exclut pas non plus, que ce lécythe représentant une scène funéraire ait été importé, car très tôt l’Eubée a été en communication politique, économique et culturelle avec Athènes. Toutefois il est certain que, hors de l’Attique et toutes époques confondues, on rencontre presque exclusivement des vases à figures noires sur fond rouge jusqu’au sixième siècle avant Jésus-Christ et des vases à figures rouges sur fond noir par la suite, la transition se faisant entre 530 et 490.
 
751c1 musée d'Erétrie, œillère en bronze, époque géo
 
Cet objet est intéressant parce que relativement rare, il s’agit d’une œillère de bronze, d’importation (mais la notice ne dit pas d’où), datant de l’époque géométrique. Je n’identifie pas bien l’espèce des animaux que transporte cet homme, berger, chasseur, sacrificateur…
 
751c2 musée d'Erétrie, Aphrodite embrassant Eros
 
Impossible de ne pas montrer cette statue. Je suis resté devant elle en admiration pendant dix heures (enfin, peut-être moins, mais longtemps quand même). Il s’agit d’Aphrodite embrassant Éros. Étant donné les traditions du mythe, ce baiser est peut-être symbolique du lien entre la déesse de la beauté féminine et de l’amour sensuel au dieu qui décoche ses flèches pour embraser les cœurs, mais c’est exprimé dans un mouvement de tendresse mutuelle entre la mère et son enfant si fort, si intense, et la composition est si harmonieuse sur le plan plastique, que je considère cette terre cuite comme une immense œuvre d’art.
 
751c3 Erétrie, fronton du temple d'Apollon,Thésée enlèv
 
Autre sculpture, monumentale celle-là. Nous verrons tout à l’heure les ruines du temple d’Apollon Daphnéphoros, et ici au musée est exposée la frise de son fronton est, qui a dû mesurer à peu près 17,50 mètres de large sur 2,20 mètres de haut. Cette sculpture est datée de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. À la même époque, ou seulement quelques années plus tard, en 500 avant Jésus-Christ, Milet, grande ville grecque sur la côte de l’Asie Mineure et patrie de Thalès (celui du théorème), se révolte contre l’occupant perse, et tel Sarkozy allant soutenir les rebelles libyens, Erétrie envoie cinq navires pour aider les insurgés, solidarité entre Ioniens. Mais Darius, le Perse, n’apprécie pas, et décide d’aller châtier les Grecs. C’est la Première Guerre Médique, nous sommes en 490. Bien sûr, les cités qui, comme Erétrie, ont prêté main forte à leurs sœurs grecques révoltées, sont particulièrement dans le collimateur de Darius (oui, je sais, les collimateurs n’existaient pas à l’époque). Erétrie est rasée, les temples sont incendiés et du temple tout neuf d’Apollon il ne reste pas grand-chose. Les archéologues ne retrouveront que des débris brisés de la frise. Ici, c’est Thésée et Antiope. La notice dit qu’il enlève la reine des Amazones. Je suis désolé de contredire quelqu’un de sans doute très autorisé, mais Thésée n’enlève pas la reine des Amazones. L’un des douze travaux d’Héraklès était de rapporter la ceinture d’Hippolyte, reine des Amazones, laquelle aurait été prête à la lui donner sans lutte, mais Héra qui en voulait à Héraklès a suscité l’indignation des autres Amazones qui ont voulu s’y opposer. Alors Héraklès a dû tuer Hippolyte avant de lui prendre sa ceinture et de s’en aller tout en se battant contre les Amazones. Dans son expédition, il était accompagné de son ami Thésée, roi d’Athènes, celui qui avait vaincu le Minotaure en Crète. Lequel fuyait avec Héraklès, tout en se battant. Tout à coup, voyant Antiope, l’une de ces guerrières, tout près de lui, il s’en saisit et l’enleva. Nous voyons donc sur cette frise Thésée enlevant Antiope après la mort de la reine. Ces événements provoqueront la guerre que les Amazones sont allées soutenir à Athènes et qui s’est achevée par leur défaite.
 
Que s’est-il passé dans la tête de Thésée au moment du rapt, je ne le comprends pas. Enlèvement, viol, étaient punis par la loi chez les Athéniens. Il est dramatique de constater la régression morale lorsque, de nos jours, certains disent que la femme, dans ces circonstances, a sa part de responsabilité, elle est consentante, ou encore elle a aguiché son agresseur, etc. Hélas, le sourire de satisfaction sur les lèvres d’Antiope apporte de l’eau au moulin de ces machos… Non, pour parler sérieusement, le sourire serein, les traits un peu asiatiques, cette coiffure, sont caractéristiques de la sculpture grecque archaïque. Le sourire n’est pas destiné à exprimer plaisir, satisfaction ou autre, c’est une convention artistique de l’époque et ces visages sont splendides.
 
751c4 Erétrie, Méduse d'Athéna
 
Au centre de cette même frise se trouvait Athéna. Mais il n’en reste qu’un buste, sans tête, sans bras, brisé en diagonale de l’aisselle gauche au flanc droit. Aussi, je préfère ne montrer que ce gros plan : sur sa cuirasse, figure au centre la traditionnelle tête de Méduse, la Gorgone, tranchée par Persée, qu’Athéna a placée là parce que son seul regard change en pierre celui qui l’a vu, ainsi la déesse guerrière pétrifie-t-elle ses ennemis. Athéna, la déesse protectrice d’Athènes, au centre de la scène, et le roi héros d’Athènes enlevant Antiope à la droite de la déesse… Pas de doute, Erétrie, qui était étroitement liée à Athènes à cette époque, a exprimé ainsi ses liens d’amitié. Et d’ailleurs, beaucoup pensent que ces belles sculptures de marbre de Paros, exécutées en ronde-bosse, c’est-à-dire en reliefs détachés du fond, sont l’œuvre d’un illustre sculpteur athénien, Anténor. Le thème de l’enlèvement d’Antiope, ou surtout le thème de la guerre entre Amazones et Athéniens (dite Amazonomachie) va devenir l’un des sujets favoris des sculpteurs en Grèce au cours du cinquième siècle, soit après les deux Guerres Médiques, à partir de 480-479. La tradition situait les Amazones soit dans le Caucase (sud de la Russie, Géorgie, Arménie, donc extrême nord de l’Empire Perse), soit en Thrace (sud de la Bulgarie, Turquie d’Europe), soit au sud de la Scythie (sud de la Roumanie), et quoique cette localisation ne corresponde pas exactement à la Perse, les Grecs considéraient l’Amazonomachie comme un symbole des Guerres Médiques qui s’étaient achevées par la victoire des Grecs.
 
751c5 Musée d'Erétrie, antéfixe en tête de Gorgone
 
Cette tête de Méduse, la seule des trois Gorgones à être mortelle, sur la cuirasse d’Athéna me sert de lien avec cette antéfixe peinte (décoration de terre cuite qui dissimule, au bord du toit, la jonction entre rangées de tuiles creuses) représentant une tête de Gorgone. Pour comparaison.
 
751d1 musée d'Erétrie, maquette de la Maison des mosaïqu
 
Le musée présente aussi, ce qui est très intéressant et instructif, une maquette d’une villa que nous verrons tout à l’heure, la Maison des Mosaïques, parce que l’on n’en voit que les mosaïques de sol enfermées à titre de préservation, dans un bâtiment moderne. De plus, même lorsque le bâtiment antique est assez bien conservé, ses murs sont au moins étêtés, il n’y a pas de toit, et de toute façon il est difficile, du sol, de se faire une idée d’ensemble du plan.
 
751d2a Erétrie, maquette construction du temple d'Apollon
 
751d2b Erétrie, maquette construction du temple d'Apollon
 
751d2c Erétrie, maquette construction du temple d'Apollon
 
Encore plus intéressante est cette maquette représentant le temple d’Apollon Daphnéphoros où nous allons nous rendre, mais comme s’il était en cours de construction, inachevé, de façon à montrer la technique de construction, les divers corps de métiers à l’œuvre, l’architecture intérieure, etc. Par ailleurs, les auteurs de cette maquette lui donnent vie de manière à la fois très amusante et très pédagogique en ajoutant de petits personnages très réalistes. Par exemple, ma photo est trop petite, et placée dans une définition trop basse, pour que l’on voie que, sur la pierre au premier plan de la troisième photo, le dessin qui doit être sculpté est dessiné pour guider le sculpteur, comme cela se fait dans la réalité, tandis que, de l’autre côté, on le voit manipuler son ciseau et son maillet. Pendant que j’admire cette maquette, sans y relever la moindre erreur technique, Natacha (seconde photo), passionnée de vases antiques et des sujets qu’ils représentent, photographie toutes les céramiques.
 
751d3 Raphaël et Vanessa dans le camping-car à Erétrie
 
Espérant m’être raisonnablement limité en ce qui concerne les collections du musée, et avant de passer à la visite du site, nous faisons une pause dans le camping-car, histoire de nous restaurer et de reprendre des forces pour la suite des visites. Ci-dessus, photo faite par Natacha..
 
751e1 Erétrie, tombeau monumental 1er s. avt JC sous Maiso
 
En fait, le site est très vaste, et la petite ville moderne s’est construite sur le même emplacement. On chemine donc à travers des rues bordées de pavillons pour passer d’un site à l’autre. Ici, nous sommes à la Maison des Mosaïques, où les fouilles ont mis au jour quelque chose qui n’a rien à voir avec cette villa, à savoir un tombeau monumental du premier siècle avant Jésus-Christ contenant deux sarcophages. Dans l’enceinte rectangulaire que l’on voit et qui est moderne ont été trouvés des vases et les restes du banquet funéraire.
 
751e2 Erétrie, Maison des Mosaïques, salle de banquet
 
751e3 Erétrie, vestibule de la Maison des Mosaïques
 
751e4 dessin de la salle des banquets, Maison des Mosaïque
 
Cette villa a été appelée la Maison des Mosaïques pour les beaux sols qui y ont été mis au jour. Le tombeau ci-dessus lui est nettement postérieur, la villa ayant été construite vers 370 avant Jésus-Christ et détruite un siècle après en 270. Difficile de savoir si ceux qui ont creusé ce tombeau étaient conscients que c’était à l’emplacement d’une villa détruite deux siècles plus tôt. Les mosaïques, contemporaines de la construction, sont donc du quatrième siècle, faites de galets naturels. Les scènes en sont très diverses, géométriques, végétales, mythologiques. La première de ces photos montre la salle des banquets (lions attaquant des chevaux, griffons et Arimaspes –espèce humaine fabuleuse d’Asie qui n’a qu’un œil) et son seuil (Néréide chevauchant un cheval marin), et la seconde photo un détail du vestibule, une panthère. Ce détail ne permet pas de voir que la panthère est affrontée à un sphinx, mais la reconstitution de la salle, de son seuil et de son vestibule situe chacune de ces mosaïques dans son contexte. Ce dessin est une excellente initiative, de même nature que les maquettes au musée. Après ces louanges, je dois rendre à César ce qui est à César et à Guillaume Tell ce qui est à Guillaume Tell. C’est l’École Suisse d’Archéologie en Grèce qui a mené les fouilles.
 
751f1 Erétrie, restes du théâtre
 
Du théâtre antique, il ne reste quasiment plus rien. Quelques pierres oubliées ici ou là rappellent qu’il y a eu des gradins. C’est surtout la forme de la levée de terre ayant soutenu ces gradins qui évoque encore un peu l’existence en ce lieu d’un théâtre.
 
751f2a Erétrie, quartier ouest
 
751f2b Erétrie, quartier ouest
 
Autre site encore, non loin de celui du théâtre, c’est le quartier ouest où l’on voit, sur la première photo, ces ruines d’habitations et à l’arrière-plan un palais du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Sur la deuxième photo, c’est encore le palais, mais cette extension d’époque hellénistique recouvre un monument plus ancien, des septième / sixième siècles, construit en l’honneur des héros, l’Hérôon. Ici, c’est nettement plus parlant que du côté du théâtre.
 
751f3a Erétrie, le gymnase
   751f3b Erétrie, le gymnase
  751f3c Erétrie, le gymnase
 
De l’autre côté du théâtre, à environ 150 mètres, au pied de l’acropole, c’est le gymnase. Sur la deuxième photo on voit l’adduction d’eau et les petits bassins de décantation où les athlètes se rafraîchissaient. Il date de la fin de l’époque classique et, après sa destruction par le Romain Lucius Flaminius en 198, qui fut pire que ce que la ville avait subi de la part de Darius, il a été réparé, les petits bassins ont été ajoutés. Accolé à ce gymnase, le petit bâtiment circulaire de ma troisième photo date de la reconstruction après 198, quand la ville était passée sous domination romaine. C’était un sudarium (une étuve) au plafond voûté, chauffé par un foyer.
 
751f4 Erétrie, le temple d'Apollon Daphnéphoros
 
De l’autre côté de la ville, nous trouvons le temple d’Apollon Daphnéphoros (Porte-Lauriers). Comme pour le théâtre, mon livre sur Erétrie en montre une photo aérienne, et il est vrai que vus d’en haut ces sites sont beaucoup plus explicites. D’en bas, on voit des pierres ici ou là sans ordre apparent. D’en haut, on perçoit leurs alignements et on a une vision claire du plan des constructions. Ce que nous voyons est ce qui reste du temple de la fin de l’époque archaïque, mais en-dessous les archéologues ont identifié des éléments de temples antérieurs, d’époque géométrique. C’était un édifice périptère (c’est-à-dire avec des colonnades sur les quatre côtés) de six colonnes de large sur quatorze de long. On suppose que sa construction a dû commencer vers 520 avant Jésus-Christ, et peut-être n’était-il pas complètement terminé quand les Perses de Darius l’ont détruit en 490 et par la suite les pierres en ont été réutilisées dans d’autres constructions, colonnes comprises. Dans un premier temps, néanmoins, on a tenté de réparer une partie du bâtiment mais lorsqu’en 198 il a été de nouveau détruit, par les Romains cette fois, il a été complètement abandonné.
 
751g Raphaël et Vanessa sur le site antique d'Erétrie
 
Puisque nous avons la joie, pendant notre petit tour en Eubée, d’avoir près de nous Raphaël et Vanessa, ils ont parcouru le site, pris des photos, mais je regrette un peu que nous ayons choisi, pour leur première visite en Grèce, un site en assez mauvais état. Il me semble que pour le comprendre et l’apprécier, il est préférable d’en avoir vu et assimilé beaucoup d’autres. Mais, polis et gentils, ils ont affirmé avoir apprécié la visite…
 
751h1 Sud de l'Eubée, ferme marine
 
751h2 Sud de l'Eubée
 
751h3 Sud de l'Eubée, éoliennes
 
Nous avons quitté Erétrie vers la pointe sud de l’île, Karistos, longeant d’abord la mer où nous avons vu cette ferme marine, traversant la riche plaine d’Eubée ensuite, qui permet de comprendre pourquoi Chalkis et Erétrie se sont tellement combattues pour la posséder, et avons suivi la Route des Aigles, une splendide traversée de la montagne, entre 700 et 800 mètres d’altitude, avec des vues sur la côte, par une route malheureusement en mauvais état. Le vent souffle fort, et intelligemment ce pays utilise les ressources du soleil sur des panneaux solaires et celles du vent avec des éoliennes.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 14:02

750a1 Raphaël photographie Vanessa avec le garde grec

 

750a2 Athènes, au bar, Raphaël et Vanessa

 

Ce n’est pas tous les jours que l’on peut avoir des bonheurs aussi grands qu’aujourd’hui. Raphaël, mon fils, et Vanessa, son amie, étaient arrivés à Athènes deux jours avant notre retour de Kea. Ferry en retard à Lavrio, attente de l’autocar, trajet interminable vers le centre d’Athènes puis vers le camping, et une fois les bagages déposés nouveau trajet pour la rencontre. Enfin ! Quelle joie ! Depuis presque deux ans que nous avons quitté la France nous ne nous sommes pas revus. Passage obligé devant le Parlement (place Syntagma) puis nous prenons un pot pour discuter tranquilles.

 

750a3 Athènes, restaurant des Sirènes

 

 

750a4 Athènes, retour en métro

 

De ce que nous avons fait le lendemain, je n’ai pas grand-chose à commenter, mais Natacha me passe deux photos qu’elle a faites le soir, lors de notre dîner au Restaurant des Sirènes, non loin de l’Acropole, et ensuite dans le métro nous ramenant pour la nuit.

 

Mais cela, c’était lors de notre retour du petit tour des Cyclades du nord, soir et lendemain. Aujourd’hui, nous sommes allés rendre visite à la déesse Déméter à Eleusis. Là, dans son sanctuaire, se déroulaient autrefois des mystères. C’était aussi un très important sanctuaire d’Attique, c’est-à-dire de la région sur laquelle régnait la cité d’Athènes, où chaque année se rendait une procession solennelle partie de l’Acropole, pour la fête des Panathénées.

 

750b1 Eleusis, arche triomphale de l'est

 

750b2 Eleusis

 

750b3a Eleusis, Petits Propylées

 

750b3b Eleusis, sol des Petits Propylées

 

Ci-dessus, ruines de l’arche triomphale dédiée aux déesses Déméter et Perséphone et à l’empereur Antonin le Pieux, qui ornait à l’est la cour précédant les propylées d’époque impériale (une autre arche identique lui faisant pendant à l’ouest), et les petits propylées édifiés en 54 avant Jésus-Christ pour donner plus de solennité à l’entrée construite par le tyran Pisistrate au sixième siècle avant Jésus-Christ. Des sillons tracés dans le sol témoignent que deux vantaux fermaient l’accès.

 

Mais revenons aux cérémonies en l’honneur d’Athéna. Chaque année dans la deuxième quinzaine de juillet, soit dans le calendrier athénien du 23 au 30 hékatombaion (premier mois de l’année), on célébrait Athéna, la déesse protectrice de la ville. C’étaient les Panathénées. Tous les quatre ans, la célébration était la même, mais plus fastueuse, plus grandiose, plus importante. C’étaient les Grandes Panathénées. Les trois premiers jours, il y avait de grands jeux sportifs ouverts à l’international panhellénique, mais qui n’avaient pas toutefois le même retentissement que les quatre "grands", olympiques, pythiques, isthmiques et néméens. Par ailleurs, des compétitions différentes étaient en outre réservées aux citoyens athéniens, relais de torche (repris dans les J.O. modernes, non comme compétition mais comme ouverture à travers le monde), exercices militaires divers. Depuis Pisistrate, il y avait également des concours de musique (chant, cithare, flûte) et de poésie. Et puis, le 28 du mois, une robe teinte au safran après avoir été tissée par les "Petites Ouvrières" (en grec, les Ergastines), jeunes filles athéniennes nobles chargées de cette tâche, était fixée à un grand mât. On partait du Quartier des Potiers (le Céramique) en procession avec la robe, on faisait le tour du temple de Déméter (sur la rive du fleuve Ilissos, dans le faubourg d’Agrae), et l’on revenait vers l’Acropole qu’on longeait jusqu’à la colline de l’Aréopage. Au pied de la colline on détachait la robe et l’on gravissait l’escalier monumental montant vers les Propylées et l’on revêtait de cette tunique la statue d’Athéna Polias (protectrice de la cité), le palladium volé aux Troyens par Ulysse et Diomède (voir mon article du 7 août dernier, au sujet de la statue d’Athéna de Gortyne), située dans son sanctuaire de l’Erechtheion sur l’Acropole. Et la grande procession en direction d’Eleusis s’ébranlait. Outre les prêtres et divers officiants, la procession comprenait la fonction militaire, la fonction civile, les animaux destinés au sacrifice (lors des Grandes Panathénées, c’était une hécatombe, sacrifice de cent bœufs), les représentants des colonies athéniennes, les athlètes ayant pris part aux compétitions. Les colonies d’Athènes étaient de nature différente de celle des colonies des autres cités. Elles portaient le nom de clérouquies parce que, après la conquête d’une terre, ou achat, ou cession, Athènes en faisait trois parts, la première pour les sanctuaires des dieux, la seconde dont les profits étaient réservés à la métropole, et la troisième partagée entre les colons, nommés clérouques (ceux dont la part est "tirée au sort"). Les clérouques restent citoyens d’Athènes à part entière. Il y a ainsi des clérouquies athéniennes, créées à partir de la toute fin du sixième siècle, un peu partout, île d’Eubée, île d’Égine, îles de la mer Égée, Chalcidique, Chersonèse, Thrace, Pont Euxin…

 

Après tous ces membres officiels de la procession, une foule nombreuse suivait, non seulement les citoyens mais aussi les métèques (immigrés), ces célébrations devant aussi jouer un rôle d’intégration. On montre sur l’agora la voie des Panathénées qui descend de l’Acropole, et dans la ville et en direction de Corinthe la route ancienne n’est plus visible parce qu’elle est étroitement recouverte par une rue puis route moderne appelée Iéra Odos (Voie Sacrée), parallèle d’abord au large et très fréquenté leoforos Athinon (boulevard d’Athènes), distante de lui d’environ 800 mètres au niveau du camping où nous sommes, puis convergeant jusqu’à le rejoindre au niveau du monastère de Dafni. Au sanctuaire d’Eleusis, on sacrifiait les animaux sur les autels, on en grillait les viandes qui étaient équitablement réparties entre tous les participants et consommées sur place, tandis que les os et les graisses étaient consumés.

 

750b4 Eleusis, puits où Déméter s'est reposée

 

Dans mon article du 8 mars dernier, au sujet de la stèle représentant Déméter donnant le blé à Triptolème en présence de Perséphone, j’ai raconté comment, cherchant partout sur terre sa fille Perséphone qui avait disparu, Déméter était arrivée à Eleusis près d’une fontaine ou d’un puits où les filles du roi l’invitèrent à rencontrer ses parents. Je disais aussi que Déméter avait donné le blé à Triptolème, le fils aîné du roi, pour en faire cadeau aux humains. Elle avait donné les indications pour lui construire un temple et pour instituer les mystères de son culte. Dans l’enceinte du sanctuaire, on présentait ce puits Parthénius de ma photo comme celui où Déméter s’était reposée.

 

750b5a Eleusis, Telesterion

 

750b5b Eleusis, Telesterion

 

750b5c Eleusis, Telesterion

 

Nous voici au Télestérion. C’est dans cette vaste salle hypostyle que prenaient place les fidèles pour être initiés aux mystères d’Eleusis. Ils assistaient, assis sur les bancs qui en garnissaient les quatre murs, à la transmission secrète de l’héritage religieux, aux rituels qui étaient présentés, à la récitation des textes sacrés par les hiérophantes, transmettant une vision optimiste de la vie dans l’au-delà. Il existe des scolies antiques sur les mystères, qui révèlent que les initiés vivaient une expérience transcendantale, portant sur le vécu de la mort plus que sur l’organisation des Enfers ou sur la mort clinique.

 

C’est l’Hymne à Déméter, attribué à Homère et que l’on date du huitième siècle avant Jésus-Christ (et qui a été découvert à la fin du dix-huitième siècle à Moscou) qui nous a renseignés sur l’institution des fêtes Eleusiniennes, en racontant toute l’histoire de l’enlèvement de Perséphone, la tristesse de Déméter, son service chez le roi d’Eleusis et sa demande d’y construire son temple et d’y instaurer ses mystères. "La déesse enseigne aux rois chefs de la justice, à Triptolème, à Dioclès, écuyer habile, au courageux Eumolpe, à Céléos, pasteur des peuples, le ministère sacré de ses autels ; elle confie à Triptolème, à Polyxène, à Dorlè les mystères sacrés qu'il n'est permis ni de pénétrer ni de révéler : la crainte des dieux doit retenir notre voix. Heureux celui des mortels qui fut témoin de ces mystères ; mais celui qui n'est point initié, qui ne prend point part aux rites sacrés, ne jouira point d'une aussi belle destinée, même après sa mort, dans le royaume des ténèbres". C’est l’interprétation de la signification philosophique et eschatologique de ces aventures qui constitue donc les mystères d’Eleusis.

 

À Eleusis se célébraient chaque année les Mystères Eleusiniens au mois de Boédromion (septembre), du 15 au 23, les initiations prenant place du 19 au 22. Tout d’abord, à Athènes, les prêtres fixaient le calendrier et les modalités de la célébration et sélectionnaient les participants, excluant ceux qu’ils jugeaient indignes. Ensuite avaient lieu, sur la route d’Eleusis, les purifications. Puis on procédait aux sacrifices en l’honneur des dieux, mais principalement Déméter et Perséphone. La cérémonie principale concernait la procession d’Iacchos. À l’origine, les fidèles, à Eleusis, criaient en chœur Iacchos ! Du fait de la proximité phonétique avec le nom Bacchus, il y a eu ensuite une assimilation avec Dionysos dont c’était l’une des appellations. Mais Dionysos n’ayant rien à voir avec la légende des deux déesses, Iacchos est devenu un avatar orphique du dieu, avec sa propre légende. Fruit des amours de Zeus et de Déméter, un garçon nomme Zagreus était poursuivi de la haine d’Héra, la jalouse épouse de Zeus. Elle poussa les Titans contre lui. Il fut saisi par eux, dépecé et on allait le faire bouillir dans un grand chaudron quand son père accourut du haut de l’Olympe, tua les Titans, rassembla les membres de Zagreus, avala son cœur qu’Athéna lui apporta et qui battait encore, et rendit la vie à Zagreus sous le nom d’Iacchos. Et Iacchos aurait ensuite accompagné sa mère Déméter dans sa quête de Perséphone, qui était sa sœur puisque comme lui fille de Zeus et de Déméter. Arrivés à Eleusis, et avant de rencontrer les filles du roi au puits, ils ont tous deux été accueillis par une habitante de la ville, Baubô. Pendant toute sa quête, neuf jours et neuf nuits, Déméter avait refusé toute nourriture, toute boisson, aussi refusa-t-elle aussi le potage que lui proposa Baubô. Laquelle, ignorant qu’elle s’adressait à une déesse, fut vexée et mécontente et, pour le manifester par le geste, elle tourna le dos à Déméter, retroussa ses robes et lui montra son derrière. Ce qui eut le don d’amuser Iacchos, qui éclata de rire et applaudit. Voyant son fils rire, Déméter sourit aussi et accepta le potage. Dans les mystères, il est représenté comme un pré-adolescent, portant une torche et dansant, pour guider la procession.

 

Je reviens donc à cette procession d’Iacchos. L’un des mystères était précisément cette dualité Iacchos / Dionysos, célébrés comme un mais avec deux natures et deux histoires. On célébrait donc le dieu de la vigne en partant tôt le matin du sanctuaire d’Agrae dont j’ai parlé pour les Panathénées, on traversait le Céramique, on suivait la Voie Sacrée et, après de nombreuses stations, on arrivait à Eleusis, à une quinzaine de kilomètres, à la nuit tombée, à la lueur des torches. Dans la nuit qui suit la procession, commencent les cérémonies de l’initiation auxquelles les impétrants, obligatoirement grecs (et plus tard grecs ou romains), hommes libres ou même esclaves, se préparent depuis plusieurs mois. Puisqu’il s’agit de mystères, nous n’en savons quasiment rien. Plutarque nous en révèle quelques actes, mais rien sur les paroles ni les rites : "Ce sont d'abord des courses errantes et des circuits pénibles, des recherches sans issue dans les ténèbres, ensuite des objets d'effroi qui donnent le frisson, font couler la sueur et produisent la stupeur. Finalement une lumière merveilleuse éclate, des espaces pleins de sérénité se découvrent, l'on entend des voix, l'on aperçoit des danses; les oreilles et les yeux sont charmés à la fois par la révélation des choses saintes et vénérables".

 

750c Raphaël et Vanessa à Eleusis

 

Que j’ai été long ! Panathénées, mystères d’Eleusis, légendes, interprétations… Pendant ce temps-là, Natacha observe, prend des photos, et (ci-dessus) Raphaël et Vanessa visitent le site. Ils se sont connus il y a cinq ans en Équateur quand Raphaël préparait son master de français langue étrangère. Vanessa, architecte dans son pays, a fait (avec succès) en France un master d’urbanisme. Dans ses études, l’architecture grecque a tenu une grande place, et elle découvre en pierre ce qu’elle a étudié sur le papier. Lui qui a un esprit curieux de tout l’accompagne et reçoit ses explications. Quand ils étaient petits, sa sœur et lui ont été bassinés par mes histoires tirées de la mythologie grecque, aussi j’essaie maintenant de les réserver… à mon blog.

 

750d1a Eleusis, autel des sacrifices

 

750d1b Eleusis, autel des sacrifices

 

Ce petit monument est une eschara d’époque romaine, type spécial d’autel de sacrifices pour les divinités chthoniennes. C’est le cas, bien sûr, d’Hadès et de Perséphone, mais Déméter, par ses liens avec sa fille, par son rôle de déesse de la végétation, est aussi une divinité liée à la terre. Le feu était allumé au fond, et des grilles étaient fixées dans les trous ménagés dans les parois. Sur la première de ces deux photos, on voit que des encoches verticales dans les parois, au nombre de six (deux sur les grands côtés et une au milieu des petits) font cheminée pour alimenter le feu en air.

 

750d2 Eleusis, mur de Pisistrate (6e siècle avant J.-C.)

 

Ceci est le mur de Pisistrate, la plus ancienne fortification du sanctuaire (sixième siècle avant Jésus-Christ). Fondations et soubassement sont en pierre, tandis que les superstructures sont en brique de terre et de paille séchée au soleil, et protégée des intempéries sur les deux faces du mur ainsi qu’au sommet par un enduit de plâtre imperméable. De loin en loin des tours renforçaient l’ensemble. Les gardes pouvaient surveiller depuis un chemin de ronde.

 

750d3 Eleusis, temple d'Artémis et Poséidon

 

Nous revenons de Délos où nous avons vu comment Léto a mis au monde les jumeaux Apollon et Artémis sous un palmier à cause de la jalousie d’Héra, le père étant Zeus, son infidèle mari. Les Athéniens, qui fréquentaient régulièrement Délos avant de mettre la main sur l’île, ne pouvaient ignorer cette histoire. Mais ici, dans leur sanctuaire attique d’Eleusis, Artémis est la fille de Poséidon et de Déméter. Je sais bien que l’on est dans le sanctuaire des mystères, mais quand même cette double généalogie ne devait pas être aisée à assumer. Quoi qu’il en soit, ces ruines du deuxième siècle de notre ère sont celles du temple consacré conjointement à Artémis et à Poséidon, père et fille, juste complément dans ce sanctuaire de Déméter, la mère. Il était fait de marbre pentélique avec une charpente de bois supportant un toit de tuiles.

 

750d4 sanctuaire d'Eleusis, silos des premières récoltes

 

Déméter était la déesse du blé et, plus généralement, de la végétation. Il convenait donc, chaque année, de lui consacrer les prémices de la récolte de blé. Les Athéniens n’étaient pas les seuls à le faire, toutes les cités antiques apportaient les premiers fruits de la terre. Aussi fallait-il stocker cela. Ma photo représente l’emplacement des silos dont il ne reste que le soubassement des murs.

 

750d5 sanctuaire d'Eleusis, citerne

 

Pour l’approvisionnement du sanctuaire, l’eau était stockée dans de grandes citernes comme celle de ma photo. Ces citernes comportaient deux compartiments, le premier où on laissait l’eau se décanter, et le second où l’on conservait l’eau limpide. Les parois étaient revêtues de plâtre imperméable. Des escaliers permettaient de descendre dans les citernes pour le nettoyage et l’entretien.

 

750e Conférence au sommet

 

Lorsque nous avons terminé la visite, Natacha propose à Raphaël et à Vanessa de se rendre au cap Sounion pour admirer le temple, bien sûr, et d’y attendre le coucher de soleil. Proposition acceptée.

 

750f1 Cap Sounion, temple de Poséidon

 

750f2 Cap Sounion, temple de Poséidon

 

Nous voici au cap Sounion. Nous y sommes venus déjà plusieurs fois, trois je crois, le temple de Poséidon a beau être magnifique, je ne peux remettre à chaque fois les mêmes photos. Alors cette fois-ci je n’en montre que quelques détails qui, sous cette très chaude lumière du couchant, ont retenu mon attention et ont appelé la photo.

 

750f3 Cap Sounion, le soleil va se coucher

 

Le soleil décline vite, il est temps de courir à l’arrière du temple si je veux capter le coucher dans l’angle du bâtiment. La place que je souhaite est libre, seules deux jeunes femmes russes, fort belles par ailleurs, étant très occupées à se photographier mutuellement en jouant les mannequins sans se préoccuper ni du dieu du soleil, ni du dieu de la mer.

 

750f4 Coucher de soleil au Cap Sounion

 

Et voilà, c’est exactement l’angle que je voulais, mais la photo ne rend pas ce que je souhaitais. D’abord, elle est encore un peu trop lumineuse, j’aurais voulu des tons plus chauds, et ensuite le soleil est trop petit. J’aurais dû m’éloigner beaucoup plus du temple et employer une focale longue, de sorte que le téléobjectif, en rapprochant le soleil, l’aurait fait paraître plus gros. Pour les amateurs, je peux préciser que mon zoom était en position grand angle à 24mm, alors que mon objectif est un 18-200mm. Je pouvais faire huit fois mieux…

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 13:08
749a1 Île de Kythnos
 
749a2 Kythnos, police du port
 
749a Kythnos, ruée vers le ferry
 
Le ferry qui nous mène de Syros à Kea fait une escale à Kythnos. Nous ne sommes plus sur la même route, le navire des Blue Star Ferries rentrant directement de Syros au Pirée. Cette fois-ci, nous sommes sur un vieux rafiot de Nel Lines, l’Aqua Jewel. Dans ce port, comme dans presque tous ceux des Cyclades où nous avons fait escale, la police à l’embarquement est faite par de toutes jeunes femmes, très grandes, très minces, toutes sur le même modèle, mais un modèle qui est loin d’être désagréable. Lorsque les passagers sont invités à monter à bord, c’est la ruée, on dirait un troupeau d’impalas fuyant devant le lion, ou une foule de traders apprenant le cours intéressant d’une action à la bourse. Ou encore un essaim de moustiques ayant flairé mon délectable sang. Ne courez pas, Mesdames et Messieurs, il y aura de la place pour tout le monde.
 
749b1 île de Kea, le port
 
749b2 île de Kea, sur le port
 
Ci-dessus, le port de Kea. Ici ou là, une terrasse de café ou de restaurant. Dans un creux entre deux, une boutique de vêtements pour femmes risquait de ne pas être remarquée des passants, alors a germé cette idée excellente et pleine d’humour d’asseoir un mannequin de plâtre devant une table, ce qui attire immanquablement l’attention amusée.
 
Je réserve toujours les hôtels par le site de booking.com qui propose des rabais intéressants sur les tarifs normaux et qui permet de se faire une idée avec les opinions des clients (publicité gratuite). Mais à Kea, rien, pas un seul hôtel. Bah, nous sommes-nous dit, ce n’est pas un problème, l’île n’est pas trop fréquentée par les touristes étrangers, les Athéniens qui, vu la proximité, viennent ici doivent avoir leur maison à eux, nous trouverons bien quelque chose. Une personne qui tient une agence de locations de voitures, avec une gentillesse exceptionnelle, a téléphoné pour nous à tous les hôtels, toutes les chambres d’hôtes répertoriées… rien. Pas un lit pour nous accueillir cette nuit. Nous repartons bredouilles. Très inquiets, parce qu’il n’y a plus aujourd’hui de bateau pour le continent et que nous avons laissé, pour ce court voyage, le camping-car à Athènes, nous errons un peu sur le port. Puis nous entrons dans un hôtel qui a déjà répondu qu’il n’avait rien, et là, ô joie, on nous apprend que quelqu’un vient tout juste de téléphoner pour renoncer à sa réservation. C’est bien pour cette nuit, mais pas la nuit prochaine. Mais je dis tout de suite que le lendemain matin, on nous a fait savoir qu’il n’était pas nécessaire de libérer la chambre, parce qu’il y avait une autre défection. Ouf !
 
749b3 île de Kea
 
749c1 île de Kea, Ioulida
 
Nous disposons donc d’un après-midi jeudi et d’une journée entière vendredi, car notre bateau part samedi matin à midi, ce qui ne nous laissera guère que le temps d’une balade dans les environs du port. Je vais donc mêler ici images et commentaires sur Kea sans tenir compte de la chronologie. Sur ces photos, on voit que l’île est assez aride. Le village que l’on voit, perché sur cette croupe, est en fait Ioulida, la capitale de l’île, située à quelques kilomètres du port et accessible en bus.
 
749c2 île de Kea, Ioulida
 
749c3 île de Kea, Ioulida
 
Une légende se rapporte à la situation climatique de Kea. Autrefois, dit-on, l’île s’appelait Hydroussa "la bien arrosée" parce que les sources étaient nombreuses, créant un paysage verdoyant couvert de forêts. Là vivaient en grand nombre les nymphes, divinités des sources et des cours d’eau. Mais un jour, un lion énorme, un animal terrifiant, fit son apparition. L’histoire ne dit pas d’où il venait, mais il effraya les nymphes qui s’enfuirent vers le nord de l’île et, de là, passèrent à Karystos, à la pointe sud de l’île d’Eubée, distante de 30 à 40 kilomètres. Plus de nymphes, plus d’eau. Kea est devenue aride, sa luxuriante végétation s’est étiolée. Lorsqu’en été le soleil entrait dans la constellation du Chien (Canis en latin, d’où vient le mot canicule), l’étoile Sirius, la plus grande de la constellation, ramenait les jours les plus chauds de l’année qui brûlaient douloureusement l’île. Alors, les habitants firent appel à Aristée.
 
Les Lapithes sont un peuple de Thessalie (j’ai parlé d’eux à Olympie, à propos de la frise du temple de Zeus). Leur roi Hypsée, fils du dieu-fleuve Pénée et de la naïade Créuse, avait pour fille la nymphe Cyrène. Or un jour que Cyrène, dans la forêt du Pinde, s’attaquait sans armes, à mains nues, à un lion, Apollon la vit, fut séduit par son exploit en même temps que par sa beauté, il en tomba amoureux et l’enleva sur son char d’or jusqu’en Libye, où à l’époque Kadhafi n’avait pas encore pris le pouvoir. Il s’unit à elle et lui donna en partage la région qui porte son nom (la Cyrénaïque, autour de la ville de Cyrène qu’elle y créa). Le fruit de ces amours est Aristée. Son éducation fut confiée dans un premier temps aux Heures (c’est-à-dire les Saisons), puis aux Muses, qui lui enseignèrent l’art de la laiterie et celui de l’apiculture. Plus tard, commandant avec le dieu Dionysos une armée arcadienne, Aristée conquit l’Inde. Et c’est à son retour que les habitants de Kea s’adressèrent à lui, fils d’une nymphe. Et c’est Apollon, son père, qui lui donna l’ordre d’accorder son aide. Aristée alla donc s’installer à Kea, construisit un grand autel en l’honneur de Zeus et, chaque jour, il y offrit des sacrifices à Zeus et à Sirius. Alors Zeus daigna envoyer le Meltem, nom turc que l’on donne ici aux vents étésiens qui soufflent du nord et rafraîchissent l’atmosphère pendant une quarantaine de jours en été, purifiant l’air. Et puis il enseigna aux habitants l’élevage laitier, et surtout l’apiculture, ces sciences qu’il tenait des Muses. En outre, il introduisit à Kea la culture de l’olivier.
 
Dans la réalité, il semble bien qu’il ait existé à Kea deux divinités préhelléniques, Sirius et Aristée, dont les noms pouvaient être un peu différents. Quand les Grecs sont arrivés dans l’île, amenant avec eux le culte des dieux de l’Olympe, ils ont adapté leur religion en assimilant les divinités précédentes dans la légende que je viens de raconter. En Crète, la divinité chèvre préexistante est devenue la mère nourricière de Zeus, à Kea c’est le contraire, la divinité préexistante Aristée est devenue le fils du dieu grec Apollon. Mais il y a dans les deux cas continuité par filiation mythologique.
 
749d1 île de Kea, Ioulida
 
749d2 île de Kea, Ioulida
 
749d3 île de Kea, Ioulida
 
La toute petite ville de Ioulida ne manque pas de charme, avec ses ruelles étroites, souvent couvertes par des constructions pour gagner de l’espace. Le chemin que nous avons suivi est plus ou moins horizontal au flanc de la colline, mais on a vu sur les photos précédentes que Ioulida coiffe cette colline, et donc s’accroche à des pentes, ce qui signifie que bien des rues comportent des escaliers. Dans ces conditions, ni voitures ni motos ou bicyclettes ne conviennent, et le seul moyen de transport passant partout est l’âne. Cet animal a donc de beaux jours devant lui dans les villes de ce type. Quand je dis "de beaux jours", c’est une façon de parler, parce que les charges qu’il transporte en plus de son maître sont très pesantes.
 
749e1 île de Kea, en allant vers l'antique Karthaia
 
749e2 île de Kea, en allant vers l'antique Karthaia
 
749e3 île de Kea, en allant vers l'antique Karthaia
 
En empruntant une route qui contourne Ioulida puis file vers le sud, on arrive en un point assez élevé où un chemin part sur la gauche de la route. À partir de là, il faut marcher assez longtemps en dévalant vers la mer, par un sentier rocailleux d’abord, puis en suivant le lit du Vathipotamos, une petite rivière à sec (depuis que les nymphes ont fui le lion), et au bout de 45 à 50 minutes de bonne marche on arrive sur une plage. Sur cet itinéraire encore, les seuls animaux à pouvoir marcher sont les touristes bipèdes et les ânes.
 
749f1 Karthaia antique, sur l'île de Kea
 
749f2 Karthaia antique, sur l'île de Kea
 
749f3 Karthaia antique, sur l'île de Kea
 
À partir de la plage, un chemin aménagé en escalier permet de monter vers le site antique de Karthaia avec un temple antique datant de 530-525 avant Jésus-Christ et consacré à Apollon Pythien. Plus loin, un autre temple, à peine plus récent (500-490) est consacré à Athéna. Pindare, dans son quatrième Péan, écrit "Et en effet, Karthaia n’est pas qu’une étroite crête, et je ne l’échangerais pas contre Babylone". La ville, qui se consacrait à l’élevage et à l’apiculture, a connu des heures brillantes aux sixième et cinquième siècles avant Jésus-Christ, comptant environ 1500 habitants. Mais il se fait tard, nous devons penser à rentrer. Et dans ce sens, le chemin monte durement.
 
Nous sommes allés assez loin vers le sud-est pour voir ce site de Karthaia et n’avons pas le temps d’aller, moins loin d’ailleurs, vers le nord-ouest vers le site antique d’Agia Irini où un mur de fortification enclôt un établissement de l’âge du bronze s’étendant de 2000 à 1100 avant Jésus-Christ. Dommage. L’ensemble comprend un temple où ont été trouvées brisées en pièces une cinquantaine de statues de terre cuite qui sont présentées aujourd’hui au musée archéologique de Ioulida. NO PHOTO. Mais même si je ne peux en montrer de photo, elles sont trop originales pour que je me dispense d’en dire un mot. Ces statues sont de tailles diverses, depuis la taille humaine jusqu’à soixante centimètres pour la plus petite. La plupart sont d’une taille moyenne, comme la mieux conservée d’entre elles qui mesure 1,05 mètre. Toutes du même modèle avec les mains sur les hanches –sauf une, un bras levé au-dessus de la tête comme si elle dansait–, elles sont absolument uniques dans le monde. De même modèle, mais non pas identiques parce qu’elles ne sont pas moulées, elles ont été façonnées à la main. Nulle part ailleurs jusqu’à ce jour on n’a trouvé ce genre de représentation de cette taille. Elles portent une veste courte et une longue jupe qui leur tombe aux pieds, certaines ont une guirlande qui leur pend du cou jusqu’au haut de la poitrine, et de rares traces de couleur prouvent qu’elles étaient peintes, les parties du corps apparentes en blanc, leurs vestes et jupes en jaune, l’une des guirlandes conserve des traces de blanc et de rouge. On les date du quinzième siècle avant Jésus-Christ, à une époque où Kea, comme le prouvent des objets que l’on y a trouvés, était en relation culturelle et économique étroite avec la Crète et le Péloponnèse. Le temple a été détruit, apparemment par un tremblement de terre selon mes livres, vers 1450 avant Jésus-Christ, mais la concordance des dates avec les incendies de palais crétois et péloponnésiens me laisse des doutes. En tous cas, le cataclysme destructeur, humain ou naturel, a surpris parce que l’une des statues, avec des apports de plâtre, était en cours de restauration et a été laissée telle quelle. Leur situation à l’intérieur du temple témoigne de leur usage religieux, sans doute votif. Ne pouvant rien montrer, je m’arrête là, mais cette trouvaille était trop exceptionnelle, cette vitrine est trop impressionnante pour moi, pour que je la passe sous silence.
 
749g1 le lion de Kea
 
749g2 le lion de Kea
 
Dans le pays, le lion gigantesque qui a fait fuir les nymphes, cause de l’aridité de l’île, a évidemment laissé un souvenir cuisant. Mais si, de façon à vrai dire bien peu originale, le nom du lion, en grec ou en anglais, est utilisé à toutes les sauces (sur mes photos pour un bar et pour un bureau de location de voitures), ce n’est pas tant pour se référer à la légende elle-même qu’à la trace bien matérielle qu’elle a laissée à quelque distance de Ioulida, en pleine nature, et accessible par un petit chemin bien tracé.
 
749h1 le lion de Kea
 
749h2 le lion de Kea
 
749h3 le lion de Kea
 
En effet, bien visible de loin, un énorme lion de neuf mètres a été sculpté directement dans la roche vers l’an 600 avant Jésus-Christ. Il surprend non seulement par sa taille, par son emplacement, et par sa nature même (car enfin le lion n’est pas l’animal que l’on s’attend à rencontrer dans les Cyclades), mais surtout par le sourire qu’il arbore, un sourire de sérénité comme celui d’un kouros. Au reste, les kouroi sont de la même époque. Ce que signifie ce sourire de l’animal sculpté en action de grâces pour avoir reçu d’Aristée le Meltem qui contrait la malédiction engendrée par le lion, nul ne le sait. On a supposé un sourire moqueur à l’encontre de ceux qu’il a effrayés, un sourire de satisfaction figurant celui qui se peint sur le visage des habitants lorsque la brûlure de Sirius est atténuée, sourire philosophique répondant à la mentalité locale faite d’acceptation du monde tel qu’il est, ce sourire est aussi énigmatique que celui de la Joconde.
 
749h4 le lion de Kea
 
Mais quelle que soit la signification de ce surprenant sourire, le lion de Kea veille sur la ville et sur son île. Nous sommes donc tranquilles, Kea est protégée. Nous pouvons la quitter sans inquiétude.
 
749i1 Ferry Artemis à Kea
 
749i2 Kea
 
749i3 île de Kea
 
Et voilà, nous sommes embarqués. C’est encore une autre compagnie, Anek lines, qui nous transporte, à bord d’un ferry qui porte le nom d’Artémis. Nous sommes impatients d’arriver, parce que Raphaël, mon grand fils, ne connaissait pas encore ses dates de liberté pour venir nous voir avec Vanessa, son amie équatorienne, quand nous avons réservé nos billets pour ce petit tour des Cyclades du nord, et tous deux sont déjà à Athènes depuis deux jours. De plus, les bateaux de Kea ne vont pas au Pirée, relié à Athènes par le métro, mais à Lavrio, à une soixantaine de kilomètres vers le sud de l’Attique, et en arrivant nous avons dû attendre longtemps en plein soleil un autocar qui, ensuite, a procédé au ramassage de bien des bourgs avant de nous déposer dans Athènes à quelque distance d’une station de métro. Mais nous sommes enfin arrivés.
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 12:32
748i1 Syros
 
748i2 Syros
 
Nous voici dans l’île de Syros, encore tout imprégnés de notre visite de Délos ce matin. Nous n’avons que fort peu de temps pour cette visite, parce que, arrivés à Syros aujourd’hui à 15h30, nous en repartons dès demain matin à 9h55. Alors évidemment, une partie de notre promenade se fera à la nuit tombée et nous ne verrons pas tout, même en nous limitant à la capitale.
 
Lorsqu’à la suite de la quatrième Croisade l’île tombe aux mains des Génois et des Vénitiens, pour se mettre relativement à l’abri des pirates qui infestent la Mer Égée ils construisent leur ville à un kilomètre et demi du rivage et du port, qui sont désertés, et s’installent sur une colline, Ano Syra (la Syros d’en Haut). Ils y construisent leur cathédrale catholique romaine. Au seizième siècle, le sultan Soliman le Magnifique fait de l’Empire Ottoman l’empire le plus puissant d’Europe et du monde. Il va jusqu’à Vienne qu’il assiège deux fois, sans succès certes, mais de le voir si loin vers l’ouest cause un grand traumatisme. Dans cette région, il est opposé à Charles Quint, empereur du Saint Empire Romain Germanique, en plus d’être roi d’Espagne. Soliman se montre alors conciliant avec l’ennemi numéro un de Charles Quint, à savoir le roi de France François Premier. Aussi, prenant Syros en 1537 et y installant un pouvoir turc dépendant de lui, il laisse les habitants libres de pratiquer leur religion et garantit cette liberté et la sécurité des établissements catholiques romains sous la garde et la protection du roi de France. Jésuites et capucins, lazaristes, ursulines viennent s’y établir au dix-septième siècle. Tournefort (1656-1708), tout début du dix-huitième siècle, écrit : "Nous voici dans Syra [=Syros], l’île la plus catholique de tout l’archipel. Pour sept ou huit familles du rite grec, on y compte plus de 6000 âmes du rite latin ; et lorsque les Latins s’allient avec les Grecs, tous les enfants sont catholiques romains, au lieu qu’à Naxie [=Naxos] les garçons suivent le rite du père, et les filles celui de la mère. On est redevable de tous ces biens aux Capucins français, missionnaires apostoliques fort aimés dans cette île […]. Le bourg est à un mille du port, tout autour d’une colline assez escarpée, sur la pointe de laquelle sont situées la maison de l’évêque et l’église épiscopale dédiée à saint Georges. Ce prélat ne jouit que de 400 écus de revenu mais il a la consolation d’avoir le plus beau clergé du Levant, composé de 40 prêtres. […] La principale fontaine de l’île est fort ancienne et coule tout au fond d’une vallée assez près de la ville : les gens du pays croient, je ne sais par quelle tradition, qu’on venait autrefois s’y purifier avant que d’aller à Délos". Aujourd’hui, cinquante pour cent de la population de la capitale est catholique Romaine, et quasiment cent pour cent dans le reste de l’île.
 
Dans les années 20 du dix-neuvième siècle, la Grèce soulevée contre l’occupant turc obtient l’indépendance. Les Cyclades sont incluses dans cette libération, mais pas encore la Crète, ni les îles proches de la côte d’Asie Mineure, Dodécanèse vers le sud, et îles du nord de l’Égée. Les Turcs en chassent les Grecs. Des dizaines de milliers de réfugiés déferlent sur les terres libérées. Parmi eux, des milliers de Grecs orthodoxes des îles de Psara et de Chio arrivent à Syros et s’installent sur la côte. Ils s’adonnent au commerce et dédient leur ville au dieu antique du commerce, Hermès. La ville s’appellera Hermoupoli, "la Ville d’Hermès" (l’aspiration ne se prononçant plus en grec moderne, dit langue démotique devenue officielle en 1976, la réforme de l’orthographe de 1982 fait disparaître de l’orthographe grecque le signe de l’aspiration, "l’esprit rude", et désormais les transcriptions ne prennent plus le H initial. C’est pourquoi j’écris toujours AGIOS –le mot saint– alors qu’en français on orthographie hagiographie, hagiocratie. Et on transcrit aujourd’hui le nom de la ville Ermoupoli, mais le nom d’Hermès y est bien). Les navires s’arrêtant dans l’île pour les opérations du charbonnage, cela crée toute une activité sur le port et la ville s’enrichit et croît très vite. Mais le percement du canal de Corinthe déroute une grosse partie du trafic vers le Pirée, et le passage du charbon au fuel accélère encore la décadence.
 
748i3 Syros
 
748i4 Syros
 
748i5 Syros
 
Du temps de sa splendeur, au dix-neuvième siècle, Ermoupoli a conservé des rues calmes et bordées de belles maisons à balcons, toutes différentes. On ne venait pas de la même île, on faisait venir un architecte étranger de tel ou tel pays, ce qui donne cette variété, contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’une ville sortie de terre en l’espace de quelques années.
 
748j1a Syros, théâtre Apollon
 
748j1b Syros, théâtre Apollon
 
Nous nous arrêtons pour jeter un coup d’œil à quelques uns des monuments de la ville. Ici, le théâtre Apollon, d’extérieur et d’intérieur.
 
748j2a Syros,église Agios Nikolaos
 
748j2b Syros,église Saint Nicolas
 
Un peu plus loin, c’est une belle et vaste église qui retient notre attention, l’église Saint Nicolas. Comme on le voit dès l’abord, celle-ci est orthodoxe.
 
748j2c Syros,église Saint Nicolas
 
748j2d Syros,église Agios Nikolaos
 
748j2e Syros,église Agios Nikolaos
 
À l’intérieur, très richement décoré comme c’est le cas dans toutes les églises de rite grec, l’œil est tout de suite attiré par le siège épiscopal. Mais un peu partout il y a aussi de belles icônes.
 
748j3a cathédrale orthodoxe de Syros
 
748j3b église métropolitaine de Syros
 
Ici, après une longue montée par des rues très pentues et des escaliers, nous arrivons à la métropole, c’est-à-dire la cathédrale orthodoxe, Syros étant un évêché catholique en même temps qu’un archevêché orthodoxe. Comme, après avoir gagné notre hôtel et nous être installés, nous avons commencé notre promenade par le port et sa longue jetée, qu’ensuite nous avons erré au hasard des rues (et nous sommes quelques instants attablés à une terrasse pour déguster une glace), l’après-midi était déjà bien avancé quand nous avons attaqué la montée, de sorte qu’il faisait sombre quand j’ai pris, à mi-pente, la photo du port qui est au début de cet article, et que la nuit était tombée quand nous sommes arrivés au sommet.
 
748j3c cathédrale orthodoxe de Syros
 
748j3d cathédrale orthodoxe de Syros
 
Cette église, pour être la métropole, n’en est pas pour autant la plus somptueuse. Comme on l’a vu, Saint Nicolas est plus brillante, plus riche d’ors. Cette icône revêtue d’argent, je suppose qu’elle doit représenter le saint patron, c’est-à-dire saint Georges, comme nous en informait tout à l’heure Tournefort. Mais traditionnellement, il terrasse un dragon, que je ne vois pas ici.
 
748j4 cathédrale catholique de Syros
 
La cathédrale catholique de la Métamorphose est située au sommet de l’autre colline que l’on voit sur la toute première photo de cet article. Descendre celle-ci, gravir l’autre, quand il est déjà un peu plus de vingt heures, que nous devons prendre le temps de dîner et que demain matin nous ne ferons pas la grasse matinée… nous y renonçons et redescendons en ville.
 
748k1 Syros, immeuble à louer
 
Je voudrais, pour terminer (et pour m’amuser), montrer deux photos prises en ville, au début de notre promenade. La première est celle de ce bâtiment qui, cela est clair, fut beau autrefois mais qui, faute d’entretien, tombe en ruines. On remarque, sur la porte, deux bandes jaunes portant des lettres rouges. Quiconque est venu en Grèce a remarqué ces bandes qui portent l’inscription ENOIKIAZETAI (énikiazétè), "à louer". Je crains qu’il n’y ait quelques travaux à effectuer avant de rendre les lieux habitables…
 
748k2 Syros, pièce de théâtre évoquant DSK
 
Et pour finir, cette affiche annonçant une pièce de théâtre jouée dans plusieurs Cyclades. "Nous avons pris la petite culotte, et réclamons aussi la monnaie", dit le titre. Je suppose qu’elle se passe de commentaires !
Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article
5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 01:27

Délos, île sainte dans l’Antiquité grecque. Avant-hier, hier matin encore, nous étions à Tinos, île sainte des chrétiens orthodoxes. Juste équilibre entre les deux religions de la Grèce. Les Cyclades (en grec, kyklos désigne le cercle, la roue, d’où le mot français cycle, et ses composés encyclopédie, tricycle, bicyclette, encyclique, recycler, etc.) représentent un cercle au centre de la mer Égée, entre la Grèce continentale à l’ouest, la Macédoine au nord, la Grèce Ionienne des côtes de l’Asie Mineure à l’est et la Crète au sud. Cette toute petite île de Délos se trouve elle-même au centre des Cyclades, c’est donc le centre du monde grec. De plus, on se souvient que la déesse Héra, jalouse des infidélités de Zeus son volage mari et furieuse contre Léto qu’il avait aimée, avait interdit à toute terre émergée d’accueillir cette femme afin de l’empêcher de mettre au monde le fruit de ses amours avec le roi des dieux. Ainsi, Léto dut errer longtemps sans pouvoir accoucher jusqu’à ce qu’Ortygie, une toute petite île flottante, stérile, contre laquelle la colère d’Héra ne pourrait avoir de prise, se propose pour accueillir Léto. Mais Ilithye, la déesse des accouchements, reste sur l’Olympe auprès d’Héra, la naissance ne peut avoir lieu malgré la visite d’encouragements de toutes les autres déesses qui se pressent à ses côtés et ne la quittent pas. Léto, au pied du seul arbre de la pauvre île, un palmier, était entrée dans les douleurs de l’enfantement et cela durait depuis neuf jours et neuf nuits quand enfin, les déesses ayant promis à Ilithye un collier d’or et d’ambre long de neuf coudées, la déesse sage-femme se décida à se rendre auprès de Léto. Quelle femme serait capable de résister à une telle promesse de coquetterie ? Enfin ont pu naître les jumeaux divins Apollon et Artémis. Pour remercier Ortygie d’avoir accueilli sa mère, Apollon la fixa au fond de la mer sur quatre solides colonnes et, parce qu’il était né sur son sol, lui le dieu de la lumière, le dieu lumineux, il changea son nom en Délos, c’est-à-dire La Brillante.

 

Mais visiter Délos n’est pas facile. L’île entière a le statut de musée. Pas d’hôtel, pas de restaurant, ouverture le matin, passage par la guérite de vente de tickets, fermeture de l’île à 15 heures. On doit donc s’y rendre en une demi-heure de bateau à partir de Mykonos –en principe, il y en a un qui part toutes les demi-heures dans chaque sens– et la quitter à 15h au plus tard pour être de retour vers 15h30 à Mykonos. Mais notre ferry en partance vers Syros largue les amarres à 14h15 et, le temps de passer d’un port à l’autre, nous devons quitter Délos à 13h. Hélas, à l’aller, il n’y a qu’un bateau sur deux malgré la foule du mois d’août (certains passagers doivent voyager debout, faute de place) et le nôtre part avec vingt minutes de retard. Au retour, les bateaux sont également plus rares que prévu, et nous devons prendre celui de 12h15. Au total, nous devons procéder à la visite du site, très vaste, au pas de course, et faire le tour du musée sans reprendre notre souffle. Déjà, en mars, nous sommes venus à Mykonos avec Emmanuelle, ma fille, et sommes repartis sans avoir visité l’île parce qu’elle n’était ouverte au public qu’un jour par semaine, contrairement aux informations trouvées sur Internet, y compris sur un site officiel grec. Cette fois-ci, pas question de manquer notre visite. Nous prenons notre souffle, mettons nos pieds dans les starting-blocks et un, deux, trois, partez !

 

748a0 Maurice Holleaux, dir. Ecole Frse d'Athènes, fouille

 

Les fouilles, à Délos, ont été menées sous la direction de l’École Française d’Athènes, cette institution archéologique qui recrute par voie de concours des doctorants, des docteurs, des maîtres de conférence ou autres spécialistes de haut niveau, français ou étrangers francophones qui ont ainsi l’occasion de se perfectionner sur le terrain tout en servant la science pendant un an renouvelable. Ils sont aujourd’hui au nombre de 14. À noter que ce sont 9 filles et 5 garçons. Ouf, voilà un organisme qui ne réserve pas les places aux mâles. De 1904 à 1912, durant les fouilles de mise au jour de l’essentiel du site, le directeur de l’École était Maurice Holleaux, comme le rappelle la plaque ci-dessus. Dès le quinzième siècle, des navigateurs ont été intéressés par l’île, mais aussi la plupart ont été déçus car Délos était très inhospitalière (comme du temps où elle n’était que l’île flottante Ortygie…), et sous la végétation qui étouffait les ruines on ne devinait qu’un chaos de pierres au sol dont seul émergeait le Colosse des Naxiens (que nous allons voir tout à l’heure). En 1846 était fondée l’École Française d’Athènes, dès 1864 un mémoire était rédigé, et les fouilles à Délos ont débuté en 1873. Les fouilles ont connu des périodes d’accélération, de ralentissement ou même de suspension, mais n’ont jamais cessé jusqu’à aujourd’hui. Ce qui a provoqué le grand bond des années Holleaux, c’est une dotation financière annuelle de la part de Joseph Florimont, duc de Loubat (1831-1927), un riche mécène américain, correspondant étranger de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

 

748a1 île de Délos

 

748a2 île de Délos

 

Lorsque l’on approche de l’île en bateau on a une vue générale du site et, aujourd’hui qu’il est bien dégagé et que les monuments et les ruines ne sont plus cachés à la vue, on se rend compte de son ampleur et de sa richesse. Car Délos, pour être une île sainte, n’en comportait pas moins des bâtiments civils, on y a vécu. De 2500 à 2000 avant Jésus-Christ il y a eu des populations préhelléniques. Selon l’historien Thucydide (vers 460-vers 395), "les habitants des îles, Kariens et Phéniciens, s’adonnaient à la piraterie […]. Quand les Athéniens purifièrent Délos et qu’on enleva toutes les tombes de l’île, on constata que plus de la moitié appartenait à des Kariens, ainsi que l’attestèrent les armes enfouies avec les morts et le mode de sépulture, encore en usage chez les Kariens d’aujourd’hui. Quand Minos eut constitué sa puissance maritime, les communications devinrent plus faciles de peuple à peuple, il fit disparaître des îles les pirates, d’autant mieux qu’il colonisa beaucoup d’entre elles". Les constructions de cette époque sont de modestes baraques de pirates. Puis les fouilles restent muettes sur plus d’un demi-millénaire, avant qu’elles ne mettent au jour des poteries mycéniennes de 1400-1200 avant Jésus-Christ. Suit une époque de dépopulation, ici comme partout en Grèce, entre le onzième et le huitième siècles. Dans la deuxième moitié du huitième siècle, la population au contraire s’accroît de façon considérable et l’on trouve de coûteuses offrandes en bronze. Délos devient le lieu de culte d’Apollon commun à tous les Ioniens, comme nous en informe l’Hymne homérique à Apollon (daté de façon très imprécise entre 700 et 550 avant Jésus-Christ) : "Mais quand ton cœur, Phébus, trouve le plus de charme à Délos, c'est quand les Ioniens aux tuniques traînantes s'assemblent sur tes parvis, avec leurs enfants et leurs chastes épouses. C’est là qu’en ton honneur ils instituent des jeux et qu’ils charment ton cœur par la lutte et les danses et les chants". À la fin du septième siècle et au début du sixième, Naxos a joué un grand rôle dans la vie de Délos comme c’est attesté par les nombreuses sculptures (Colosse, Lions) et maisons de Naxiens. Probablement pas sur le plan politique, mais par le rayonnement et par le savoir-faire dans le travail du marbre. Athènes se disant la capitale des Ioniens, a voulu imposer sa suprématie sur leur île d’Apollon et c’est le tyran Pisistrate qui, lors de sa troisième tyrannie (540-528) a purifié l’île, comme le dit Thucydide dans l’extrait ci-dessus, c’est-à-dire qu’il a fait disparaître les tombes, la mort étant impure. En 426, Athènes procède de nouveau à la purification. C’est encore Thucydide qui parle : "Jadis Pisistrate, tyran d’Athènes, l’avait purifiée, mais seulement en partie, sur l’étendue de l’île que l’on découvre du temple. Alors on la purifia entièrement. Voici comment on procéda. On enleva de Délos toutes les tombes et l’on interdit à l’avenir dans l’île tout décès et toute naissance. Les moribonds et les femmes en mal d’enfant devaient être transportés à Rhénée. Cette île est si peu distante de Délos que Polycrate, tyran de Samos et, pendant quelque temps, à la tête d’une puissante marine, établit sa domination sur plusieurs îles et s’empara de Rhénée, la réunit par une chaîne à Délos et la consacra à Apollon Délien".

 

748b Délos

 

Je passe sur les périodes où alternent la mainmise d’Athènes sur Délos et l’indépendance de l’île, mais en 166 avant Jésus-Christ elle est déclarée port franc ce qui fait que le commerce se développe, les richesses affluent, de nombreux étrangers s’y installent, Grecs d'autres cités, Italiens, Égyptiens, Syriens, Phéniciens, Palestiniens, Juifs, Samaritains. Du temps des Romains, par deux fois l’île est pillée et saccagée, en 88 avant Jésus-Christ par Mithridate, en 69 par des pirates alliés de Mithridate, menés par un certain Athénodoros, qui mettent le feu à la ville et massacrent tous les Déliens qu’ils rencontrent ou les emmènent pour les vendre comme esclaves. Il restera un peuplement dans l’île, on a exhumé des traces du sixième siècle de notre ère, mais ce ne sera plus qu’un gros village. En 727, l’empereur de Byzance Léon l’Isaurien, iconoclaste, la ravage, puis c’est le tour des Slaves en 769, des Sarrasins en 821. À l’époque turque, il n’y a guère que quelques pirates.

 

748c1a Délos, agora des Compétaliastes

 

On appelle cet endroit l’Agora des Compétaliastes, l’endroit où se réunit un collège de ceux qui célèbrent cette vieille fête romaine des Compitalia dont généralement on pense que l’origine est villageoise et qui se serait étendue aux villes, mais dont j’ai lu une autre théorie qui lui voit des origines administratives, donc urbaines, et qui la fait gagner les campagnes par la suite. Fête romaine, ce qui place ce monument après la conquête. Cicéron, écrivant de sa maison de campagne à son ami Atticus en décembre 60 avant Jésus-Christ, parle de la situation politique à Rome, de sa propre position, puis ajoute "mais réservons ce sujet pour nos promenades compitaliennes. Rappelle-toi la veille des Compitalia. Je donnerai les ordres pour faire chauffer le bain, et Terentia va inviter Pomponia. Nous demanderons à ta mère de se joindre à nous" [Terentia est la femme de Cicéron et Pomponia celle d’Atticus]. Il apparaît à travers ce passage que les Compitalia, à l’origine "festivals des carrefours", sont devenues des jours fériés où l’on se retrouve entre amis, où l’on se repose, indépendamment des célébrations officielles. Les travaux de dégagement du port antique, menés en 1908, ont montré que la profondeur maximum, autorisant l’accostage des plus lourds voiliers, était du côté de l’agora des Compétaliastes, où se trouve un grand quai, ce qui autorise à penser que cette agora servait en fait surtout de débarcadère du port.

 

748c1b Délos, autel peint, sacrifice ritu romano

 

J’ai lu, dans un document d’un chercheur néerlandais, T.D. Stek, que les représentations des Compitalia de Délos étaient plus parlantes que celles que l’on pouvait trouver en Italie, et qu’elles montraient des personnages, esclaves et affranchis, clairement vêtus à l’italienne et sacrifiant selon des rites romains, mais au musée il n’y a que peu de fresques, et pas l’autel peint qui est représenté ci-dessus, dont j’ai pillé l’image dans le document en question. J’en parle donc sans les avoir vues autrement que sur le dessin en noir et blanc. La communauté italienne de Délos était très nombreuse, mais les noms inscrits près de ces personnages sont des noms grecs. L’auteur en conclut que ces esclaves et ces affranchis, au service de Romains, avaient adopté leurs coutumes, mais qu’ils étaient grecs, de Grèce ou d’Asie Mineure.

 

748c2 Délos, agora des Déliens

 

748c3 Délos, agora des Italiens

 

Les photos ci-dessus représentent, la première l’agora des Déliens et la seconde l’agora des Italiens. Cela nous dit que les diverses communautés avaient chacune leur quartier, et d’autre part que les Italiens étaient suffisamment nombreux, comme je le disais tout à l’heure, pour avoir leur quartier avec leur agora. Néanmoins, il ne faut pas imaginer des ghettos, des communautés refermées sur elles-mêmes. Certes, on se retrouvait sur son agora nationale pour parler entre compatriotes, pour acheter ou vendre les produits importés, pour rendre aux dieux le culte à la façon du pays d’origine, mais pour les affaires ou éventuellement la promenade il n’y avait ni frontières ni interdits.

 

748c4 Délos, leschè des Poséidoniastes de Bérytos

 

Remplissant l’une des fonctions de l’agora, une leschè est un endroit, généralement portique ou place publique, équipé de bancs, où l’on se rend pour rencontrer des personnes connues ou non avec qui on va converser. De nos jours, en Grèce, en Italie du sud, en Provence (pour ne parler que des pays que je connais, mais je sais qu’il en va de même à Istanbul, au Maghreb et ailleurs), les hommes disposent des bars pour remplir cet office. La photo ci-dessus a été prise sur la leschè des Poséidoniastes de Bérytos. En araméen, un puits se dit bir, et le pluriel est biryt. Cette ville des puits s’est appelée Bérytos en grec, Beritus en latin, et ce nom a donné Beyrouth aujourd’hui. Il s’agit d’une vieille cité phénicienne qui avait ses adeptes de Poséidon, les Poséidoniastes. Deux cours –dont cette leschè–, un quartier d’habitation, quatre sanctuaires dédiés à des dieux nationaux (Roina, Poséidon de Berytos, Astarté et Echmoun) ont été construits dans la première moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Sur les colonnes que l’on voit sur ma photo, l’architrave a été remise en place, ce qui fait que je n’ai pu lire moi-même l’inscription qui s’y trouve, mais qui, paraît-il, dit : "L’association des Poséidoniastes de Bérytos, négociants, armateurs et entrepositaires, dédia la Maison , le portique et le mobilier aux dieux de ses pères".

 

748d1 Délos, lac sacré

 

Si on ne me l’avait pas dit, j’aurais eu du mal à reconnaître en cet endroit plan, certes, mais au sol poussiéreux et où pousse de la végétation, le lac sacré de Délos. En fait, au dix-neuvième siècle il était infesté de moustiques qui rendaient le séjour et les fouilles très pénibles, aussi l’a-t-on asséché. Aucun texte antique, à ma connaissance, ne dit si les moustiques s’y multipliaient déjà en ce temps-là mais on peut supposer que non, car autour de ce lac s’est développé tout un quartier de Délos.

 

748d2 Délos, le marché du Lac

 

748d3 Délos, la maison du Lac

 

C’est ainsi que l’on peut voir un ample complexe de bâtiments (première photo), le Marché du Lac, et une petite mais jolie demeure (seconde photo), la Maison du Lac. Ce marché, découvert et dégagé en 2002, est le plus important de Délos pour les vins d’Italie du sud et de Sicile, ainsi que pour la farine. Dans deux boutiques, il y avait des installations pour moudre les céréales, mais dans bien des maisons du quartier ont aussi été trouvés des moulins à céréales fixes ou portables, dont les meules sont en pierre de lave. Quand, en 69, Athénodoros effectua sur Délos le raid dont j’ai parlé, le marché a brûlé. Or, on a retrouvé des lampes à huile et des braseros utilisés pour se chauffer, les unes et les autres étant allumés au moment où le marché a brûlé. De là on peut conclure que l’attaque a eu lieu par surprise, de nuit et en hiver. Les objets sans valeur marchande que les pirates n’ont pas pillés étaient là sur le sol, abandonnés par des habitants qui ont sans doute fui, pris de panique devant ces hommes armés alors qu’ils sortaient de leur sommeil, et devant le feu qui gagnait rapidement, car les poutres des toitures étaient en bois, les rues étaient étroites, l’huile était stockée dans chaque maison dans de grandes jarres. Dans l’échoppe d’un meunier, près de la porte, deux grandes amphores avaient contenu du blé et de la farine et, sous le seuil, étaient accumulées de nombreuses monnaies de bronze, sans doute les économies du meunier.

 

La Maison du Lac, qui date du deuxième siècle avant Jésus-Christ, a été habitée par au moins deux générations de la même famille avant de brûler, elle aussi, en 69. Son architecture est celle de toutes les maisons de l’île, plus ou moins grandes, plus ou moins luxueuses, de forme extérieure adaptée à l’espace entre les parcelles voisines et au budget du propriétaire, mais selon une disposition invariable. Les murs extérieurs sont aveugles, les fenêtres donnent toutes sur une cour intérieure, protégeant ainsi mieux contre les intrusions, isolant du bruit intense de la rue, dispensant plus d’ombre et de fraîcheur en été. Une fois franchie la porte de l’entrée principale, on trouve sur la droite la loge du concierge, qui filtre les visiteurs. Une seconde porte, intérieure, ouvre sur la cour centrale, l’atrium, entouré d’un péristyle, c’est-à-dire une colonnade sur les quatre côtés. Autour de cet atrium se trouvent distribuées les pièces, salles de réception, appartements des esclaves, réserves, et les chambres à coucher des hommes, généralement à l’opposé de la rue pour être le plus possible au calme, et petites pour être plus faciles à chauffer en hiver. Une entrée de service donne sur un autre secteur, séparé par un mur avec une porte maintenue fermée. C’est que dans cette partie se trouvent les latrines et les cuisines et qu’il convient d’éviter aux maîtres les odeurs qui s’en dégagent. Dans une pièce à part il y a des baignoires de terre cuite. Un escalier mène au premier étage, qui comporte les appartements des femmes et des enfants, la salle de tissage avec son métier à tisser, et des pièces privées. Les visiteurs n’étaient pas admis à l’étage. Les murs de pierre sont, intérieur comme extérieur, crépis de plâtre, laissé blanc côté rue ainsi que dans les pièces de service, peint en ocre ou en rouge côté intérieur des pièces de réception et des pièces réservées aux maîtres de maison.

 

748d4 Délos, Fontaine Minoe

 

La fontaine Minoé, ci-dessus, est une fontaine publique creusée dans le roc sur une profondeur de sept mètres. Elle était couverte de tuiles de terre cuite, et c’est cette toiture à quatre pans que supportait la colonne qui se dresse en son milieu. La fontaine initiale semble avoir été construite au début du cinquième siècle avant Jésus-Christ, mais elle a subi un profond remaniement à l’époque hellénistique, en 166 comme l’indique une inscription. Dans les ruines de la fontaine a été retrouvée une inscription qui date de l’origine et qui donnait le règlement de police relatif à l’usage que le public devait faire de cette fontaine, mais comme l’inscription est malheureusement peu lisible et très mutilée, on ne peut la déchiffrer, seulement voir de quoi elle traite. Dommage, car j’aurais été curieux de connaître les règles.

 

748d5 Délos, la maison des Naxiens

 

On ne sait si cette Maison des Naxiens, construite au début du sixième siècle avant Jésus-Christ, était le temple primitif d’Apollon, ou une salle à manger, ou la réserve où l’on rangeait le matériel de culte et les offrandes. La ligne de fines colonnes ioniques que l’on voit sur ma photo supportait le lourd toit de marbre. Le grand général athénien Nicias (470-413 avant Jésus-Christ), également homme politique, a offert à Apollon, en 417, un gigantesque palmier de bronze, rappel de l’arbre sous lequel Léto a pendant neuf jours été dans les douleurs de l’enfantement, mais je préfère laisser la parole à Plutarque : "Nicias […] employait ses richesses à gagner les bonnes grâces des Athéniens. […] On se souvient encore des présents, aussi magnifiques que religieux, qu'il fit au temple de Délos. […] Après le sacrifice, les jeux et les banquets, il dressa devant le temple un palmier d'airain qu'il consacra au dieu. […] Dans la suite, ce palmier, brisé par les vents, tomba sur une grande statue consacrée par les Naxiens, et la renversa". Cette grande statue, c’était le Colosse des Naxiens, haut de 9 mètres environ, et visible de partout, et en particulier du port, même lorsque des immeubles se sont construits tout autour. Devant la Maison des Naxiens, un énorme socle évalué à 32 tonnes supportait la statue. Un texte gravé sur sa base précise qu’il a été taillé dans un seul bloc de marbre de Naxos.

 

En 1420, le voyageur Buondelmonte écrit (j’ai trouvé le texte en latin "de cuisine", comme on le pratiquait en ce temps-là, puis dans une publication en grec ancien, les deux disent à peu près la même chose mais pas tout à fait. Je préfère traduire ici le grec, qui est plus correct, donc plus clair pour moi…) : "Nous voyons aussi à Délos, dans la plaine, un temple antique […] et une statue géante gisant à terre, d’une grandeur telle qu’il nous fut impossible, à nous tous qui étions plus de mille, de la redresser avec les outils et les cordages en grand nombre de nos navires". En 1575, Thevet, auteur d’une Cosmographie universelle, ne la trouve plus que mutilée : "Se trouvent encore des pièces de marbre d’une statue, que je pense n’avoir été moindre en hauteur qu’un des plus grands colosses qui fût à Rome". Puis en 1654, le Sieur du Loir : "On me dit […] qu’il reste encore la moitié d’une statue haute de dix pieds, représentant Apollon, et que les Anglais ont sciée en deux, du haut en bas, pour en emporter une partie. Ce curieux larcin n’aurait pas seulement été criminel chez les anciens, mais un horrible sacrilège, car toutes les choses de cette île étaient sacrées". En 1675, dans le Voyage de Dalmatie, de Spon, on lit : "Ayant poussé un peu plus avant dans ces précieux débris, nous nous trouvâmes sur la place du temple d’Apollon ; ce que nous aurions pu ignorer si nous n’y eussions aperçu sa statue couchée par terre et presque réduite à un tronc sans forme. Ce sont des suites inévitables de la vieillesse ou des mauvais traitements qu’elle a reçus par diverses personnes qui ont abordé à Délos. Les unes lui ont coupé un pied, les autres une main, sans respect ni considération de l’estime qu’on en faisait anciennement. Il n’y a pas même longtemps qu’un provéditeur de Tiné [=Tinos] lui fit scier le visage, voyant que la tête était une trop lourde masse pour la pouvoir enlever dans son vaisseau. […] Comme nous admirions un si beau morceau de marbre, un de notre compagnie nous dit que nous avions tort de prendre cela pour une statue d’Apollon et que, selon son sentiment, c’en était plutôt une de Diane [=Artémis], parce qu’il y remarquait de longues tresses de cheveux, qui lui pendaient sur les épaules". Et les vols sacrilèges ont continué, puisqu’en 1818, l’Anglais Kennard a détaché un morceau de pied, qui est aujourd’hui au British Museum. Voilà pourquoi je ne peux montrer ce Colosse, mais seulement les ruines de la Maison des Naxiens devant laquelle il était.

 

748d6 Délos, maison du Diadumène

 

Ce bâtiment est appelé la Maison du Diadumène. C’est le sculpteur argien Polyclète qui, au cinquième siècle avant Jésus-Christ, avait réalisé la statue de bronze du Diadumène, "l’Homme au bandeau", un jeune athlète aux proportions idéales et dont le seul vêtement est le bandeau qui ceint son front. Mais le bronze intéresse beaucoup de gens, des empereurs romains pour décorer leurs palais et des généraux, des hommes d’État, pour fondre des canons et faire la guerre. Peut-être le Diadumène a-t-il sombré avec le navire qui le transportait vers Rome et sera-t-il un jour retrouvé au fond des mers comme les Guerriers de Riace ou le Zeus du musée archéologique d’Athènes, si par chance il a échappé à la seconde hypothèse. Mais il nous est bien connu par les copies en marbre qui en ont été faites dont l’une, du milieu du premier siècle de notre ère, a été trouvée en France au théâtre de Vaison-la-Romaine mais personne n’ayant d’intérêt pour elle à cette époque elle a été acquise par le British Museum, où elle se trouve encore aujourd’hui. Celle à laquelle cette maison doit son nom est actuellement à Athènes.

 

748d7 Délos, Letoon

 

Il me faut montrer le temple dédié à la principale protagoniste des événements qui ont donné naissance à l’île de Délos, c’est-à-dire Léto. Cette photo montre le Letôon.

 

748d8 Délos, temple de Poros dédié à Apollon

 

Autre temple, celui que l’île de Poros (située à la sortie du Golfe Saronique, ce golfe entre l’Attique et le Péloponnèse, et à un jet de pierre de la côte) a offert à Apollon. Autre preuve de la présence d’une communauté non négligeable.

 

748e1 Délos, la terrasse des Lions

 

748e2 Délos, Lion des Naxiens (copie)

 

748e3 Délos, la terrasse des lions de Naxos

 

Venons-en à la célèbre Terrasse des Lions, c’est-à-dire aux illustres Lions des Naxiens. Voilà encore une marque de la richesse et de la générosité de l’île de Naxos. Cette terrasse est naturelle, située entre le port et le sanctuaire d’Apollon, et elle était longée par la route qui allait de l’un à l’autre. Tous les pèlerins avaient donc l’occasion de la parcourir et, à partir du moment où, à la fin du septième siècle avant Jésus-Christ, pour montrer qu’ils étaient les premiers pèlerins de l’île, les plus nombreux et les plus pieux, les Naxiens eurent fait placer ces statues de lions, neuf minimum mais sans doute plus, les passants pouvaient admirer cet animal dont jamais ils n’avaient vu un exemplaire vivant. Ils étaient tournés, gueule ouverte, vers l’est, pour saluer chaque matin Apollon, le dieu de la lumière.

 

Cela ne peut manquer de me rappeler cette histoire soviétique du temps de Brejnev. Les Russes, alors, racontaient qu’à son arrivée au Kremlin le matin, le concierge du bâtiment de son bureau le saluait "Bonjour, camarade Leonid". Puis l’huissier "Bonjour, camarade Leonid". Puis sa secrétaire "Bonjour, camarade Leonid". Entré dans son bureau, il se plante devant la fenêtre et voit le soleil qui le regarde. Brejnev lui lance : "Et alors, Soleil, tu ne salues pas le camarade Premier Secrétaire ?" Et le soleil de s’exécuter. Leonid s’applique tout le jour au bonheur des travailleurs soviétiques et à la perte du diable colonialiste et s’apprête à rentrer le soir chez lui. "Bonsoir, camarade Leonid" lui lance sa secrétaire. De même l’huissier, de même le concierge. Alors qu’il va s’engouffrer sur les sièges moelleux de sa Zil de service, un groupe de travailleurs le salue "Bonsoir, camarade Leonid". C’est alors qu’il aperçoit le soleil qui va disparaître à l’horizon. Il baisse la vitre, se penche à la portière, et s’adresse au soleil : "Eh bien, tu ne me dis pas bonsoir ?" À quoi le soleil riposte "Ne compte pas sur moi, maintenant que je suis passé à l’ouest…". À Délos, les lions tournent leur postérieur à l’ouest, comme de bons Soviétiques avant la lettre.

 

Pour construire de luxueuses villas, des riches ont utilisé la terrasse et les lions ont été repoussés plus loin. Après le raid d’Athénodoros et de ses pirates en 69, le Romain Caius [prononcer Gaius] Triarius a voulu protéger ce qui pouvait l’être encore et, en 67, il a fait détruire la terrasse pour construire un mur, utilisant des morceaux de corps des lions comme pierres de construction. En 1716, des voyageurs vénitiens voient un lion sans tête, il leur rappelle l’emblème de la Sérénissime, ils l’embarquent. Ce corps de lion, agrémenté d’une horrible tête, est aujourd’hui à Venise devant l’arsenal. En 1886, 1894, 1906, ont été trouvés des morceaux épars des lions, qui ont été placés sur les piédestaux que l’on voit aujourd’hui pour qu’ils soient à peu près au niveau qui était celui de la terrasse avant 67 avant Jésus-Christ. Et ces lions sont restés là jusqu’en 1999. Car ceux que l’on voit aujourd’hui, ceux de mes photos ci-dessus, ne sont que des copies.

 

748e4 Délos, lions de Naxos, fin 7e siècle avant JC

 

748e5 Délos, un Lion de Naxos

 

En effet, pour les protéger des intempéries et aussi des touristes car il est toujours possible d’échapper au regard des quelques gardiens qui arpentent le vaste site, ainsi que des voleurs, peut-être (je me demande d’ailleurs s’il y a des radars et des alertes qui entrent en action si de nuit, quand le site est fermé et l’île déserte, un bateau accoste et débarque des visiteurs clandestins), les lions authentiques, ou du moins les seuls qui ont pu être sauvés, ont été transférés au musée. Et ils me servent de transition pour quitter le site et me rendre au musée.

 

748f1 Hermès, Athéna, Apollon, Artémis, 125-100 avt JC

 

Que j’ai été long ! Je vais essayer, au musée, d’être moins bavard. La stèle ci-dessus date de 125-100 avant Jésus-Christ et représente Hermès, Athéna, Apollon (dans le morceau qui manque) et Artémis.

 

748f2 Délos, Apollon

 

Je vais être aidé à la brièveté par l’absence de toute information dispensée par le musée au sujet de la majorité des pièces présentées. "Il y a trop de choses, on ne peut pas tout expliquer", se défend un gardien (qui n’y est pour rien). Je suppose que ce kouros doit être Apollon.

 

748f3 Délos, copie de l'Apollon Lycien de Praxitèle (2e-1

 

En voyant cette statue, on se rappelle la remarque de ce compagnon de Spon qui pensait que le Colosse des Naxiens représentait Artémis. En effet, tant dans sa posture que dans la conformation de son corps, cet Apollon est très féminin. Certes il a des attributs sexuels d’homme, il n’a pas de poitrine, mais sa taille marquée, ses bras ronds, son visage doux et régulier, ne sont pas virils. Il s’agit d’une copie réalisée au deuxième ou au premier siècle avant Jésus-Christ de l’Apollon Lycien de Praxitèle. Il pose le pied sur trois boucliers gaulois, en souvenir de la victoire grecque sur les Gaulois qui, en 278 avant Jésus-Christ avaient réussi à pénétrer, venant du nord, jusque au-delà des Thermopyles avec l’intention de piller le riche sanctuaire de Delphes, mais ont été contraints de se replier, et se sont alors embarqués pour aller ravager les colonies d’Asie Mineure.

 

748f4 Délos, Artémis chasseresse, 125-100 avant JC

 

Artémis, la voilà. Cette statue est du milieu de l’époque hellénistique, 125-100 avant Jésus-Christ. À ce moment-là les déesses Aphrodite et Isis sont les plus appréciées et les plus honorées, mais elles sont suivies de près par Artémis, bien avant son jumeau Apollon. On a trouvé d’elle à Délos 85 statues, statuettes, bas-reliefs. Les statues de culte sont revêtues d’une longue robe mais toutes les autres représentent la déesse, comme ici, vêtue d’étroites bottes de cuir souple, d’un chiton court dont le mouvement des plis exprime le mouvement. La notice du musée, ici assez détaillée et intéressante, insiste sur la froideur du regard d’Artémis qui va frapper sans pitié la biche tombée sur les genoux, et précise que cette statue était dans une maison hors de la ville, où la population très urbaine n’était pas accoutumée à la chasse et aurait vu là une représentation du sort humain soumis à la cruauté du destin imposé par les dieux.

 

748f5 Délos, Tête de kouros, dernier quart 6e siècle ava

 

Cette belle tête de kouros est du dernier quart du sixième siècle avant Jésus-Christ. Je préfère montrer le travail sur sa coiffure, car malheureusement une moitié de son visage manque et une fente de plusieurs centimètres entaille son front.

 

748f6 Paros

 

Ces deux lions qui se font face, réalisés à Paros vers 500 avant Jésus-Christ, encadraient l’entrée du temple d’Artémis en tant que gardiens du sanctuaire. Paros, à ne pas confondre avec Poros dont je parlais tout à l’heure, est une Cyclade proche de Naxos, célèbre pour son marbre d’une blancheur éclatante et surtout très pur, utilisé par les plus grands sculpteurs. Entre autres, l’Hermès de Praxitèle, que nous avons vu à Olympie, est taillé dans le marbre de Paros. Il est si pur, son grain est si fin, qu’il reste translucide jusqu’à une épaisseur de 3,5 centimètres, contre 2,5 centimètres seulement pour le marbre italien de Carrare, pourtant réputé lui aussi.

 

748f7 Musée de Délos

 

À défaut de légende, je ne saurais dire qui est représenté ici, mais je trouve cette tête si belle que je souhaite quand même la publier.

 

748f8 Musée de Délos

 

Pas de légende non plus pour cette danseuse, mais en voyant son style je n’ai guère de chances de me tromper en la situant à l’époque hellénistique.

 

748g1 Musée de Délos

 

le vêtement guilloché représente une fourrure, et sur le ventre du personnage, attenante à la peau, on reconnaît une tête de lion. Un personnage revêtu d’une peau de lion, cela évoque Héraklès qui, après avoir étouffé le lion de Némée en l’écrasant contre sa poitrine, l’écorche en utilisant les propres griffes de l’animal, aucun outil n’étant capable d’entailler la peau invulnérable de l’animal, et se revêt de sa peau. Mais le visage de cet homme, qui n’est pas jeune, n’évoque pas le demi-dieu, ni d’ailleurs sa posture qui n’a rien de l’attitude conquérante du héros. Finalement, à défaut de toute explication et au vu du style de l’œuvre, je me demande s’il ne s’agirait pas d’une représentation paléochrétienne de saint Marc où le lion qui le symbolise ne l’accompagnerait pas mais le vêtirait…

 

748g2 Délos, relief funéraire, fin 2e siècle avant JC

 

Cette stèle funéraire date de la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ. La représentation y est très traditionnelle, un parent du mort est à ses côtés, ou son enfant est sur ses genoux, souvent il y a un serrement de main en signe d’adieu. Mais je trouve dans cette femme, dans son regard, quelque chose de touchant.

 

748g3 Musée de Délos

 

Quoique rien n’indique une date ou une provenance, je trouve intéressante cette cuisine mobile, genre de barbecue antique, où tout est prévu dans un espace réduit. En glissant la grille dans le four, juste au-dessus de la braise, on peut griller des viandes ou des poissons, la chaleur qui monte est captés et canalisée dans trois conduits à section circulaire sur lesquels on peut faire bouillir de l’eau et cuire des légumes, tandis qu’une espèce de sauteuse extrêmement plate, ou de crêpière, profite de la chaleur au-dessus de l’ouverture du four. Ingénieux et fonctionnel.

 

748g4 Musée de Délos

 

748g5 Musée de Délos

 

748g6 Musée de Délos

 

Venons-en aux quelques fresques qui ont été récupérées dans des maisons. En l’absence de toute légende, je ne saurais dire, évidemment, si elles proviennent de diverses pièces de la même maison ou de maisons différentes, mais j’en choisis ici trois dans des genres très différents qui toutes sont expressives, fines, décoratives.

 

748g7 Musée de Délos, mosaïque

 

Et je termine ma visite du musée par cette remarquable mosaïque représentant une panthère bondissante. Dans l’espace restreint de cette page de blog, je trouve plus intéressant de cadrer sur la tête de l’animal, d’autant plus que son corps est assez endommagé. Malgré les parties manquantes, on distingue au-dessus du dos de la panthère un être ailé qui brandit une longue baguette à côté du fauve. Je connais un texte qui oriente vers une explication. Parlant de l’Élide (région d’Olympie) et décrivant le coffre de Cypsélos dans le temple d’Héra à Olympie, Pausanias commente : "Je ne sais pas d’après quelle tradition on a représenté sur ce coffre Artémis avec des ailes aux épaules, tenant de la main droite une panthère et de la gauche un lion". Tiens tiens, une femme ailée, une panthère, certes nous sommes loin d’Olympie, certes elle ne tient pas l’animal, mais on pourrait voir ici Artémis. Et dans mon ignorance j’ai quand même envie de donner à Pausanias une explication pour ce coffre. On a la preuve que lorsque les Mycéniens sont arrivés à Délos, ils y ont trouvé un culte oriental d’une déesse "maîtresse des animaux" auprès de qui les fauves se montraient doux, qui était aussi "maîtresse des poissons", et cette déesse, après eux, quand sont arrivés les Ioniens, s’est confondue avec leur Artémis olympienne. Je suppose donc que ce coffre est une offrande faite à l'Artémis d’Olympie par des Grecs d’Asie, voire par des étrangers orientaux. Mais en observant mieux la mosaïque, on constate que la baguette en question, enrubannée, terminée par une pomme de pin, est un thyrse, accessoire traditionnel de Dionysos, que du pampre s’enroule autour du cou de la panthère (visible sur ma photo), qu’une œnochoé figure dans un coin. Pas de doute, cet être aux grandes ailes déployées n’est pas Artémis, c’est Dionysos. La panthère était l’un des animaux accompagnant Dionysos, et je sais qu’il y avait à Délos un sanctuaire de ce dieu. Mais cette mosaïque, posée à une place d’honneur sur le sol, protégée par des cordes qui interdisent à un visiteur peu scrupuleux de la fouler, ne bénéficie d’aucune information sur le lieu où on l’a trouvée ni sur sa signification.

 

748h Retardataires pour revenir de Délos à Mykonos

 

J’achève là notre visite du musée. Nous nous hâtons vers l’embarcadère pour attraper notre bateau, qui fait retentir sa sirène. Visiblement, d’autres que nous doivent être impérativement à Mykonos sans attendre le dernier bateau, parce que nous voyons plusieurs personnes piquer un sprint vers l’embarcadère. Ceux de ma photo sont les derniers mais ce monsieur ne semble pas trop soucieux d’abandonner derrière lui sa compagne moins sportive qui risque de manquer le bateau. Elle sautera néanmoins à bord juste au moment où un homme à terre détache la dernière amarre. Et nous aurons le temps de prendre tranquillement, à Mykonos, notre ferry vers Syros.

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche