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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 02:50

573a Arrivée au Lido di Valderice

 

Un "blanc" dans notre voyage. Chaque année, Natacha se rend quelque part en Europe Centrale (selon les années, cela a été Varsovie en Pologne, Kaunas en Lituanie, Brno en République Tchèque, Ivano-Frankivsk en Ukraine…) pour un colloque organisé par un club auquel elle appartient. Cette année, c’était de nouveau à Varsovie. Longtemps, elle a hésité à interrompre notre voyage pour s’y rendre. Depuis deux mois, c’était plutôt non. Et puis, subitement, au vu du programme et de la participation d’un célèbre professeur d’université français spécialiste du monde slave, elle a décidé de s’y rendre. De l’aéroport de Trapani / Birgi, à une centaine de kilomètres de Palerme, il y a des avions pour Cracovie. Elle doit s’embarquer samedi 17, faire Cracovie – Varsovie en train dimanche, participer à son colloque en début de semaine, aller faire un tour à Grodno en Biélorussie, à seulement deux cent cinquante kilomètres, pour embrasser son père et saluer quelques amis, puis repartir pour Varsovie, Cracovie, Trapani et arriver à l’aéroport de Birgi le mardi 27 au soir. Ce sont surtout les seuls 250 kilomètres de Varsovie à Grodno et retour qui sont longs et difficiles, parce qu’il s’agit de franchir la frontière de "la dernière dictature d’Europe", avec en outre un changement d’écartement des voies.

 573b Au camping du Lido di Valderice

 

Nous avons donc quitté Palerme pour le plein ouest de la Sicile, et au Lido di Valderice, auquel on accède par cette belle route fleurie que je montre sur ma première photo (encore belle malgré la chaleur et la sécheresse qui sont cause du vieillissement des fleurs), un grand camping m’a accueilli. Je me suis installé après avoir conduit Natacha à son avion. Il n’est pas luxueux, ce camping, loin de là, mais il y a l’ombre et le parfum des grands eucalyptus, et comme bien des gens s’y installent pour une longue période apparemment tous les ans –il n’y a pratiquement que des Italiens– l’ambiance est familiale et cordiale.

 

Évidemment, Natacha ne veut pas manquer des visites importantes, comme celle d’Erice perchée sur son rocher, aussi, plutôt que de faire mes balades seul et de recommencer avec elle plus tard, je décide de rester pépère pendant ces dix jours. J’ai la climatisation, un petit supermarché accolé au fond du camping permet de se fournir l’essentiel, je déploie l’auvent, je sors table et fauteuils, tout va bien et quand le soir apporte un peu de fraîcheur j’installe l’ordinateur à l’extérieur, sous l’auvent. Seul inconvénient, les transports. Car il n’y a strictement rien au Lido di Valderice, et pas de bus non plus pour aller à Trapani, capitale de province et ville de quelque importance. Les deux fois où je m’y suis rendu, il m’a fallu débrancher l’électricité, rentrer l’auvent, faire une difficile manœuvre pour sortir de mon emplacement en évitant les branches basses, et tout remettre en place au retour. Mieux vaut rester sagement sur place.

 

573c Lido di Valderice

 

Quand je dis qu’il n’y a rien, c’est rien. Mais une promenade longe la mer. Ce n’est pas la Croisette, certes, ni les Anglais, on ne se croit pas à La Baule non plus, c’est tout autre chose, mais c’est agréable.

 

573d Lido di Valderice

 

573e Lido di Valderice

 

De la promenade, le paysage est somptueux. Le rivage, de grosses pierres et de rochers érodés, est inhospitalier, aussi de loin en loin des plates-formes de bois ont été disposées pour permettre de s’étendre au soleil (gare au cancer de la peau), mais peu m’importe puisque je ne viens là de temps à autre que pour jouir du splendide spectacle de la nature, avec cet énorme rocher qui plonge dans une mer d’un bleu profond, là-bas à l’horizon, sous un ciel pur et transparent.

 

Et puis, juste en face du camping, de l’autre côté de la rue, il y a cette petite plage abritée dans une anse. Quelques villas particulières, un hôtel, le camping, cela ne fait pas beaucoup de monde, aussi ne se bat-on pas pour quelques centimètres carrés de sable. En ce grand sud de l’Europe la mer est chaude, et tout particulièrement dans une crique étroite et plate où l’eau n’est pas profonde, et mes origines bretonnes, des Côtes d’Armor qui plus est, me font apprécier davantage ce qui est un repoussoir pour une grande majorité de gens, à savoir une mer un peu froide. Se baigner à Trégastel en septembre, sur la Grève Blanche, sous un fin crachin, un pur délice. Aussi n’ai-je fréquenté cette plage que depuis la promenade, sans jamais aller m’y baigner…

 

573f Lido di Valderice

 

Certes, certes, l’eau de mer ne corrode pas l’aluminium, j’aurais pu, comme cette dame, mettre dans l’eau ma table, un fauteuil, et tapoter sur mon clavier d’ordinateur, les idées bouillonnant dans ma tête inondée de soleil, et mes pieds baignant dans la relative fraîcheur de la mer. M’installant près d’elle, j’aurais même, qui sait, pu lier conversation car elle donne l’impression de s’ennuyer ferme, pas de livre, pas de tricot, ni fuseau ni dentelle, eh bien non, sauvage je suis resté sur la promenade et l’ai laissée à sa solitude.

 

573g Pas de casque en Sicile

 

Je me suis plutôt amusé à constater, photos à l’appui, comment on respecte le code de la route en Sicile. Moins d’un usager de moto, scooter, mobylette sur quatre porte un casque. Peut-être faut-il en conclure que les Siciliens ont la tête encore plus dure que les Bretons et les Auvergnats réunis. J’ai aussi constaté que personne, ou presque, n’utilise sa ceinture de sécurité. J’ai multiplié les photos, mais parce qu’elles sont de face ou de profil on peut reconnaître les personnes. Je n’en publie donc pas. À moins de dix mètres d’un très grand parking désert, on stationne juste sous le panneau interdisant non seulement de stationner, mais de s’arrêter. J’ai aussi des photos de voitures bien floues parce que rapides, devant un panneau limitant la vitesse à trente kilomètres à l’heure. On s’amuse comme on peut.

 

573h entre Valderice et Trapani

 

Les deux fois où je me suis rendu à Trapani, ainsi que le 27 lorsque je suis allé chercher Natacha à l’aéroport, je me suis arrêté en cet endroit, quelque part sur la côte. C’est un grand terrain vague face à la mer. Au fond, on reconnaît le gros rocher que l’on voit depuis le Lido di Valderice. Pas de constructions aux alentours, c’est sauvage et magnifique.

 

573i entre Valderice et Trapani

 

Un jour, il y a même eu pas mal de vent, dans la nuit un gros orage sec a brisé des branches et secoué le camping-car, cela a agité la mer et soulevé de belles vagues qui venaient se briser sur les rochers. Cette photo a été prise le 24, alors que j’étais garé sur le terrain vague dont j’ai parlé.

 

573j entre Valderice et Trapani

 

573k entre Valderice et Trapani

 

De là aussi j’ai regardé le soir tomber sur la mer, de là j’ai vu ce coucher de soleil. Voilà quelle a été ma vie pendant ces quelques jours. Le 27 au soir, je récupérais Natacha à l’avion à l’aéroport de Birgi. Elle était un peu sonnée par tous ces transports, ces changements, et surtout le dépaysement, plongeant d’un coup d’aile de la Sicile mouvante, bruyante, éternelle, à une Pologne slave, calme, même si à Varsovie le soleil tapait à 35°. Depuis septembre 2009, elle comme moi n’avons connu de demeure que le camping-car, là elle dormait dans de vrais lits, entre des murs de brique ou de pierre. Et puis elle rapportait une impressionnante moisson de photos et de notes à trier et à classer, ainsi que des livres car si moi je peux trouver des romans en français dans les grandes villes d’Italie, elle a plus de mal à trouver de la lecture en russe, en biélorusse, en polonais ou en ukrainien, qui sont les langues qu’elle pratique le plus aisément et le plus couramment. Nous sommes donc restés encore quelques jours au camping du Lido di Valderice.

 

Je rédige ces lignes aujourd’hui samedi 31 juillet. Nous sommes rentrés cet après-midi à Palerme que nous n’avons pas fini de visiter. En route, nous nous sommes arrêtés au tout nouveau centre commercial Poséidonia ouvert par Auchan sur l’autoroute à une dizaine de kilomètres de Palerme, pour remplir le réfrigérateur et les placards, puis nous avons regagné le parking aménagé que nous connaissons bien pour y avoir résidé lors de notre premier séjour, en début de mois. Demain, nous reprendrons nos activités de découverte.

 

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Published by Thierry Jamard
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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 02:01

572a Aspra

 

 

Dans mon dernier article, je disais qu’après avoir assisté au défilé profane en l’honneur de santa Rosalia, aujourd’hui nous irions à la procession catholique. Mais notre ami Angelo, qui travaille dans son musée de 7h à 14h, nous a proposé de passer nous chercher pour nous emmener d’abord voir un musée à quinze ou vingt kilomètres, avant la procession qui, pour éviter la grosse chaleur, part à 19h30. Petite halte à Aspra, le long de la côte, sur la route de ce musée.

 

572b Aspra

 

Cette petite ville d’Aspra me plaît beaucoup avec ses barques de pêcheurs colorées tirées sur la plage, mais elle est surtout connue pour ses carrières dont est tirée la belle pierre jaune que l’on voit un peu partout par ici, tant pour les pavillons modernes que pour les palais anciens ou pour les monuments antiques.

 

572c1 Bagheria, museo Guttuso

 

572c2 Bagheria, museo Guttuso

 

Ce musée, c’est le musée Renato Guttuso, situé dans la villa Cattolica, du nom du prince de Cattolica qui l’a construite en 1736 sur la commune de Bagheria. Ce Guttuso est né (1911) et a vécu longtemps à Bagheria où ont toujours résidé ses parents. Il a commencé à peindre très tôt, et, tout comme ses parents violent ennemi du fascisme et du nazisme, il a peint des scènes dénonçant ces idéologies et a même dédié une œuvre à García Lorca. Son engagement idéologique l’a amené à un engagement politique au sein du Parti Communiste italien, et à ce titre il a pris part à la Résistance des Partisans pendant la Seconde Guerre Mondiale, puis à se faire élire sénateur, enfin à recevoir le prestigieux Prix Lénine de la Paix (1972). En 1973 il offre à sa ville natale nombre de ses œuvres, qui seront exposées à la villa Cattolica, devenue le Musée Municipal d’Art Moderne et Contemporain. Il est mort à Rome en 1987. Ci-dessus, les deux façades de la Villa Cattolica.

 

572c3 Bagheria, museo Guttuso, L'Homme qui lit le journal

 

572c4 Bagheria, museo Guttuso, L'Homme qui lit le journal

 

Dans le parc, on est accueilli par cette grande sculpture, la seule effectuée par Guttuso. Tout le reste de son œuvre est graphique ou pictural. Ce bronze de trois mètres de haut est intitulé L’Homme qui lit le journal et date de 1965. "L’Homme qui lit le journal, écrit Guttuso, continuait à m’occuper l’esprit, c’était un personnage de mon existence, mais je ne ressentais pas l’envie de lui donner substance dans les limites du bidimensionnel".

 

572c5 Bagheria, museo Guttuso, sa tombe

 

Ce sont les œuvres de Guttuso qui, avec les toiles qui le représentent et qu’ont effectuées des amis, et avec les œuvres d’amis à lui, constituent l’essentiel du fonds de ce musée. Aussi l’enfant du pays a-t-il été enterré dans le parc de cette villa. Ceci est sa tombe, réalisée par son ami Giacomo Manzù. Parce que, dans le musée, la photo est interdite, je ne pourrai rien montrer de ce qu’il a peint. Je me limiterai donc, devant sa tombe, à citer ces mots de lui : "La peinture est un long travail d’imitation de ce que l’on aime".

 

572d1 Bagheria, museo Guttuso

 

J’ai aimé, dans le parc, cette sculpture contemporaine dont je ne connais pas l’auteur, et en particulier me plaît cette opposition avec les bâtiments d’usine en arrière-plan.

 

572d2 Bagheria, museo Guttuso, le Grand Guerrier, par Croce

 

Dans le parc également, un escalier descend vers un sous-sol. Comment appeler ce lieu ? Une catacombe, peut-être. Aucun éclairage ne fonctionnait. Quelques interrupteurs, au bas de l’escalier, sont restés inopérants. Je n’ai donc strictement rien vu, car l’obscurité est absolument totale. Même après plusieurs minutes, le temps d’accoutumer mon regard, je n’ai pu distinguer quoi que ce soit. Alors j’ai branché mon flash et j’ai pris des photos au jugé, aussi bien pour la mise au point (dans le noir, l’autofocus se croise les bras et l’appareil refuse de déclencher, je l’ai donc mis en manuel) que pour l’orientation de l’objectif car je ne pouvais savoir si je prenais en photo le plafond, le sol, un mur de fond… Je ne savais même pas comment se situait mon sujet ni quelle forme il avait. Cela donne le résultat ci-dessus.

 

Cette œuvre de 2004 est de Croce Taravella, un artiste né en 1964, et elle s’intitule Le Grand Guerrier. Depuis, j’ai appris que ce souterrain était la fosse à neige, c’est-à-dire le réservoir de neige accumulée pendant l’hiver pour servir de réfrigérateur et de sorbetière en été, et la sculpture a été réalisée dans l’intention spécifique de la placer là. Sur une armature de fer, elle est composée de ciment, de poudre de marbre, de plâtre et de laine de brebis. "La toison animale, écrit l’artiste, est le vêtement de l’homme primitif. Calcifiée, unie aux sels et minéraux de la terre (le plâtre, le marbre, le fer), le vêtement ne fait plus qu’un avec le corps, la substance de son animalité fondue dans son appartenance à la terre". On nous commente que le corps calcifié, brisé, à moitié ouvert pour montrer les organes internes de ce Grand Guerrier de neuf mètres sur trois, est l’archétype de tout héros légendaire, brisé et corrompu par la mort, mais pourtant plein d’une énergie latente… Moi je veux bien mais je ne suis pas assez artiste, pas assez sensible, pas assez cultivé, pas assez intellectuel non plus pour apprécier cela à sa juste (ou injuste) valeur. Je suis parfaitement conscient qu’après m’être extasié sur le Caravage et sur Gagini, ne pas manifester d’enthousiasme pour une œuvre contemporaine novatrice va me faire passer pour vieux jeu, celui qui ne peut que répéter ce qu’il a entendu dire avant lui, mais peu importe. Si je suis ainsi, dois-je le cacher et ajouter l’hypocrisie à l’inculture ?

 

572e Palerme, procession de santa Rosalia

 

Passons donc à la suite. En fait j’aime énormément les toiles de Guttuso. C’est du contemporain que je comprends, que je ressens. Mais puisque je ne peux les montrer, ressortons du musée et rendons-nous à Palerme pour la procession de santa Rosalia. La voici en procession sur le Corso Vittorio Emanuele. On voit que son char n’a rien à voir avec celui d’hier. Hier, le char a été décoré dans le style sicilien des charrettes, c’était conforme à ce qui est devenu le folklore local. Aujourd’hui, on retrouve la magnificence des autels de tout le sud de la péninsule et de la Sicile, le char est traité dans cette idée. Ce n’est même pas un char à proprement parler, on transporte la statue sur son socle habituel, c’est tout le dessus de l’autel qui est porté dans les rues.

 

Mais sans doute faut-il que je dise qui elle est, cette sainte. D’abord l’histoire vraie, rapportée dans les chroniques de l’époque. À la cour des rois normands, vivait le comte Sinibaldo, descendant, selon les anciennes chroniques –invérifiables–, de Charlemagne. En 1128 lui naît une fille que l’on prénomme Rosalia (comme rosa et lilia, rose et lys. On la dira une rose sans épines). Elle a dix-huit ans quand la reine de Sicile Margherita l’introduit à la cour et la prend comme demoiselle d’honneur. C’est une très belle jeune fille, un texte d’époque la décrit avec un visage d’un ovale parfait, des yeux profonds et doux, des lèvres de corail, une longue tresse blonde. Elle est très courtisée, puis elle est demandée en mariage par un certain Baudouin. Entre les fastes de la cour et la vie consacrée à Jésus qu’elle s’était promise, elle hésite. Un matin, elle apparaît tresse coupée, son père enrage et la cour la croit folle. Elle part, la chronique ne dit pas où, mais c’est probablement pour un couvent proche du palais, chez les sœurs Basiliennes. Là ou ailleurs, mais de toute façon à Palerme ou dans les environs, de sorte que son père, sa mère, son fiancé ne cessent d’aller la raisonner pour qu’elle revienne à la vie séculière, ce qui lui fait choisir une vie retirée d’ermite, dans une grotte des propriétés paternelles nommée Quisquina (du mot arabe koskin, qui signifie obscur) qu’elle connaît bien pour s’y être souvent réfugiée étant enfant. Sa retraite fut connue, et des gens venaient à elle pour lui demander conseils ou aide morale. Puis un jour, on trouva la grotte vide, Rosalia l’avait désertée pour poursuivre son vœu de s’éloigner du monde. Elle veut être seule avec Dieu et prier tout le jour. Elle a trouvé ce refuge dans une grotte du mont appelé Ercta par les Grecs et Gebelgrin par les Arabes. C’est, pour les Siciliens maintenant, le Mont Pellegrino (au pied duquel nous résidons en camping-car, et que, peut-être, nous visiterons si nous en avons le temps). On ne la dérange plus, mais on sait où elle est. Le 4 septembre 1165 (ce qui lui fait 37 ans), on la trouve morte dans sa grotte du Monte Pellegrino, épuisée par sa vie de privations. Les descriptions des témoins disent qu’elle est très émaciée mais encore très belle, elle est morte dans son sommeil, la tête sur une pierre, la joue reposant dans sa main, l’autre main posée sur sa poitrine. Très vite considérée comme sainte (avant même sa canonisation) elle a été l’objet de pèlerinages à sa grotte, d’où le nom actuel du mont, et l’on y a édifié une chapelle. Un tableau byzantin de 1185 –soit vingt ans après sa mort– conservé à la Martorana de Palerme (et que nous y avons vu le 3 juillet) la représente en compagnie de santa Oliva, santa Elia et santa Venere. Chaque année, le 4 septembre, jour de sa mort, a lieu une procession qui monte à la grotte, et que les pèlerins effectuent pieds nus. Une ascension d’environ cinq kilomètres pour parvenir à une altitude de 429 mètres quand Palerme, un port, est à l’altitude zéro.

 

La légende, maintenant, ou, disons, ce que l’on raconte et qui justifie de faire de santa Rosalia la patronne de Palerme. À l’automne 1623, une certaine Gerolama Gatto se meurt à l’hôpital des indigents de Palerme. C’est la nuit. À la lueur de sa lampe à huile qui est en train de s’éteindre, elle voit lui apparaître une belle jeune fille vêtue de blanc qui lui dit de faire le pèlerinage du Monte Pellegrino. Allant de plus en plus mal, elle tarde à se lever et à y aller, mais enfin elle se décide, monte en compagnie de deux amies, boit de l’eau de la source qui avait abreuvé Rosalia, s’endort, et quand elle se réveille sa fièvre est tombée, elle est guérie. Pendant son sommeil, lui était apparue une religieuse de blanc vêtue, lui indiquant précisément où trouver les reliques de sainte Rosalie. Elle court raconter ses rêvreset sa guérison aux Pères d’un monastère voisin, qui consignent tout cela dans une chronique, source de ces informations que j’ai trouvées. Vito Amato (le mari de l’une des compagnes de Gerolama Gatto à la grotte), Giacomo Genovese, Giovanni Tarantino, plus quatre religieux du couvent vont tous les sept se mettre en quête des reliques dès le 29 mai 1624, mais ne trouvent rien. On commence à penser que Gerolama Gatto a voulu se rendre intéressante, ou qu’elle est folle, et l’on va cesser les recherches quand, le 15 juillet, à une profondeur de quinze palmes dit la chronique (soit environ quatre mètres), on tombe sur un objet de pierre de six palmes sur trois (1,6 x 0,8 m.) et, par une ouverture, on aperçoit un crâne. On informe le prince Philibert, vice-roi d’Espagne en Sicile, qui en réfère au cardinal Giannettino Doria, lequel confie l’examen des ossements au médecin général de Sicile, au médecin-chef de la flotte et au médecin-chef de la ville, qui s’adjoignent trois autres médecins. Verdict de la commission qui n’a travaillé que quelques heures dans une demi-obscurité, les ossements proviennent de plusieurs personnes différentes, il y a trois crânes dont un de géant et deux monstrueux, il ne peut y avoir là la tête d’une femme. Le cardinal est désolé. Son vicaire général et le maître des novices de la Compagnie de Jésus décident de constituer une autre commission, nombreuse, de spécialistes. Pendant plusieurs siècles, des eaux calcaires ont coulé sur le prétendu crâne de géant, et une fois débarrassé de ses épaisses concrétions il apparaît comme un crâne de femme normal, quant aux deux autres crânes ils se révèlent être… un vase de terre cuite et une pierre polie ! La première commission mise en présence de ces ossements sous une violente lumière fut stupéfaite en voyant les morceaux de concrétions détachés du crâne de géant, le vase avec un petit morceau brisé pour en montrer la nature, et la pierre scarifiée pour, également, mettre en évidence sa composition siliceuse. Sans pouvoir dire, bien sûr, s’il s’agissait de sainte Rosalie, les médecins des deux commissions conclurent que c’étaient bien des ossements de femme provenant d’un seul et même corps.

 

Puis en 1623 des chrétiens rachetés de l’esclavage où ils avaient été réduits pour le compte de Maures débarquèrent à Trapani d’un galion revenant d’Afrique. Ils apportaient à la fois leur liberté et la peste. Une terrible épidémie s’abattit sur Palerme, emportant un lourd tribut humain, transformant la ville, dès 1624, moitié en immense lazaret et moitié en cimetière (c’est cette même épidémie qui touchera Milan en 1630, donnant à saint Charles Borromée l’occasion de mettre en œuvre sa charité). Les morts étaient enterrés dans une fosse commune. Vincenzo Bonelli adorait sa toute jeune femme, et quand elle mourut de la peste, il déclara qu’elle avait été victime d’un accident pour la faire enterrer en terre sacrée, isolément et sous une pierre tombale. Mais on découvrit son mensonge, on jeta sa femme dans la fosse commune et on lui interdit de sortir de chez lui –risque de contagion– sous peine de mort. Après quelques jours de réclusion, à la faveur de la nuit et déguisé en chasseur, il part errer sur le Monte Pellegrino. Il marche au hasard quand, soudain, il se trouve face à jeune fille vêtue en ermite qui le mène vers la grotte, lui affirmant qu’avait vécu là, avait prié et était morte celle que les Palermitains appellent "la Santuzza". Autrement dit sainte Rosalie. "Et qui es-tu ?" se risque-t-il à demander. "Je suis Rosalie". Elle lui enjoint de dire à l’archevêque que les ossements retrouvés sont bien les siens, et que s’il les porte en procession à travers la ville la peste sera vaincue. Mais elle lui prédit aussi qu’il sera lui-même une des dernières victimes de l’épidémie, après avoir eu le temps de préparer son âme. Il promet tout ce que l’on veut, commence à redescendre en ville, mais pense soudain qu’on l'a menacé de l’exécuter s’il sort de chez lui et aller chez l’évêque équivaut à avouer qu’il est sorti. Il rentre donc chez lui furtivement et ne tient pas sa promesse. Alors, comme prévu, il tombe malade de la peste, il confesse tout au prêtre venu lui administrer les derniers sacrements, ce prêtre fait rapport au cardinal de la rencontre de Vincenzo Bonelli avec santa Rosalia, lequel cardinal ne se sent plus de joie. Car il savait que les ossements étaient ceux d’une femme, il est à présent sûr que ce sont ceux de la sainte. Il réalise alors la cérémonie demandée le 7 juin 1626 et le 15 juillet il va prier à la grotte du Monte Pellegrino. Quand il redescend, on lui apprend que plus aucun cas de peste n’est détecté dans toute la ville. Merveilleux miracle. Santa Rosalia, depuis, est la principale patronne de Palerme, elle fait l’objet d’une immense vénération et chaque année ses restes sont menés à travers la ville en procession solennelle le 15 juillet.

 

En 1165 je n’étais pas encore né et en juin 1626 je n’étais pas à Palerme. Je raconte donc tout cela sans photos. Et si maintenant je parle de Gérard de Nerval qui est l’un des poètes que je préfère, en son temps la photo numérique n’existait pas encore (il est mort en janvier 1855). Mais j’aime tellement son poème Artémis que je ne peux manquer de l’évoquer. Car jusqu’à présent la sainte napolitaine, "rose au cœur violet", au premier tercet, n’était pour moi que l’évocation d’une sainte sicilienne, une certaine Rosalie, selon les recherches que j’avais menées autrefois (la capitale du Royaume des Deux-Siciles était à Naples). Rien de plus. Désormais elle prend une tout autre dimension et je n’en aime ce sonnet que davantage. Le voici :

 

            La Treizième revient... C'est encor la première,

            Et c'est toujours la seule, – ou c'est le seul moment ;

            Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ?

            Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?...

 

            Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;

            Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement :

            C'est la mort – ou la morte... Ô délice ! ô tourment !

            La rose qu'elle tient, c'est la Rose trémière.

 

            Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,

            Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule,

            As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?

 

            Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux,

            Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :

            – La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux !

 

 

572f1 Palerme, procession de santa Rosalia

 

572f2 Palerme, procession de santa Rosalia

 

J’ai commencé par montrer sainte Rosalie, à tout seigneur tout honneur, et je me suis longuement étendu sur son histoire, mais elle est précédée par les évêques ainsi que par tout le clergé. Revenons donc aux illustrations. Je ne sais pas si ces prêtres sont tous attachés à la cathédrale, au chapitre, ou si ce sont les curés des diverses paroisses de Palerme.

 

572f3 Palermo, processione di santa Rosalia

 

Évidemment, cette procession est pleine de ferveur et de conviction, évidemment tous les participants sont sérieux, mais nous sommes en Sicile, il n’y a pas de rigidité, et quand les participants, laïcs, moines, prêtres, évêques, rencontrent des personnes connues, on sort du rang, on s’embrasse, on se parle un peu, et puis on court reprendre sa place. C’est très sympathique et très naturel. Il n’y a pas de componction artificielle, "pour la galerie".

 

572f4 Palermo, processione di santa Rosalia

 

Le "sindaco", c’est-à-dire le maire, participe officiellement à la procession, avec son écharpe tricolore il suit immédiatement le char de santa Rosalia, mais il est tellement protégé que l’on ne peut l’approcher. Craint-il la mafia ou les opposants, je l’ignore, mais il est serré de près par des civils, et sur la droite comme sur la gauche, des carabiniers solidement armés marchent serrés l’un derrière l’autre pour faire comme un mur de leurs corps. J’ai voulu m’approcher pour prendre une photo entre deux de leurs têtes, je me suis fait repousser d’un violent coup de crosse. J’ai quand même réussi à l’entr’apercevoir.

 

572f5 Palermo, processione di santa Rosalia

 

572f6 Palerme, procession de santa Rosalia

 

La confiance dans la protection accordée par santa Rosalia est totale. Des pères ou des mères tendent leur bébé aux hommes des congrégations qui marchent devant le char pour qu’ils lui fassent toucher le reliquaire où sont portés les restes de la sainte, ou au moins les fleurs qui le recouvrent. Quand il y a plusieurs bébés, cela retarde la progression. On en avertit ceux qui marchent en tête, ils s’arrêtent, se retournent pour voir où l’on en est, puis quand le char repart, ils reprennent leur progression.

 

572g1 Palermo, processione di santa Rosalia

 

En arrivant près de la Porta Felice et de la mer, on débouche sur une grande place où a été monté un podium. Les autorités laïques (municipalité, province, région, militaires) et religieuses (une brochette d’évêques, l’archevêque de Palerme) viennent y prendre place. Le maire s’y trouve, sur cette estrade, mais totalement invisible, en arrière des rangs. La menace doit être sérieuse.

 

572g2 Palerme, procession de sainte Rosalie

 

Suit une longue homélie de l’archevêque. Je le croyais cardinal, tout le monde me parle du cardinal, mais je ne le vois pas en rouge, il est en violet comme les autres évêques. Et pourtant c’est bien lui, le patron du diocèse, pas de doute. Il parle un peu trop longtemps, mais avec conviction dans la voix et ce qu’il dit est intéressant. Il n’hésite pas à critiquer la politique menée par les responsables, lesquels piquent du nez à ses côtés.

 

572g3 Palerme, procession de sainte Rosalie

 

On est dévot à l’égard de sainte Rosalie, cela ne signifie nullement que l’on doive écouter pieusement les paroles de Monseigneur. La foule bavarde gaiement, et les séances de bébés volant vers le reliquaire continuent. Il y en a de tout petits, des nourrissons de quelques mois à peine. D’autres ont plus d’un an, et je ne sais pas s’ils ont manqué la cérémonie de l’an dernier ou si, tous les ans jusqu’à leur majorité , on répète l’opération.

 

572g4 Palerme, procession de sainte Rosalie

 

Et puis les officiels désertent le podium et la procession repart en direction de la cathédrale. Elle va progresser lentement, s’arrêter partout, nous l’abandonnons. Nous allons dîner (légèrement) par ici. Nous avons largement le temps de manger un petit quelque chose à une terrasse, sans nous presser, et de retourner à la cathédrale à notre allure. Aucun problème. En rédigeant ceci, je regarde à quelle heure ont été prises mes photos (c’est merveilleux, pour cela, le numérique). Celle-ci, quand la procession repart, je l’ai prise à 20h43. La suivante, ci-dessous, indique 23h03, nous sommes donc devant la cathédrale deux heures et vingt minutes plus tard, et nous allons encore attendre un peu…

 

572h1 Palerme, jour de sainte Rosalie

 

Pour tout voir sans avoir à se déplacer, l’idéal est d’habiter face à la cathédrale, bien sûr. Ces gens ont dîné, ils disposent d’un balcon, ils prennent le frais en attendant d’assister au retour de santa Rosalia.

 

572h2 Palerme, feu d'artifice pour sainte Rosalie

 

La place de la cathédrale est fermée sur la droite par le bâtiment d’un grand lycée. C’est du toit du lycée, me semble-t-il, qu’est tiré un grand feu d’artifice pour fêter le retour de la sainte dans sa cathédrale. Le convoi arrive. Le bouquet est une véritable explosion.

 

572i1 Palerme, office de santa Rosalia à la cathédrale

 

572i2 Palerme, office de santa Rosalia à la cathédrale

 

La procession pénètre dans la cathédrale, sous les vivats. Puis, à l’intérieur, a lieu une célébration, mais dans une liesse qui, pour l’homme "du nord" que je suis apparaît, à tort sans aucun doute, comme fortement marquée par le paganisme. Il y a des prières, et à la fin de chacune de grandes acclamations, "Viva santa Rosalia !!!". Comme mes voisins, je m’époumone avec joie. Et comme le refrain du cantique n’est pas difficile à retenir, je chante à tue-tête avec les autres, et j’applaudis à chaque "Viva santa Rosalia".

 

572j Palerme, célébration privée (et profane) de santa

 

Quand, enfin, tout est terminé, le prêtre qui s’est chargé de l’animation et de l’organisation, qui y a mis tout son cœur et toute son énergie, visiblement épuisé parvient à chasser gentiment mais fermement les derniers traînards de son église, nous repartons vers la ruelle où, hier, nous avons vu un autel et des décorations privés. Il est près de minuit, il y a des musiciens qui jouent, et des personnes qui dansent en chantant devant une santa Rosalia qui ne perd rien de son calme. Elle a dû en voir d’autres, à la cour de la reine Margherita. Mais j’ai l’impression que les habitants de cette rue, dans cette fête, confondent un peu la cérémonie chrétienne avec les rites de Bacchus… Ils semblent avoir un peu forcé sur le vin de messe.

 

572k1 Palerme, refus de tribut à la mafia

 

572k2 Palerme, refus de tribut à la mafia

 

Ce que je montre ici pour terminer mon article d’aujourd’hui n’est pas dans l’ordre chronologique. Mais comme c’est sans rapport aucun avec la célébration de santa Rosalia, j’ai préféré en parler à part. C’est en revenant vers la cathédrale, après avoir dîné, que nous sommes tombés en arrêt devant cette vitrine. Le pizzo, c’est la dîme que la mafia exige des commerçants sur leurs ventes. Non seulement c’est immoral, mais pour ne pas y perdre les commerçants en répercutent le montant sur leurs prix, de sorte que finalement c’est le consommateur qui subventionne la mafia. Certains commerçants refusent le pizzo, au risque de leur vie. Ici, on vend un T-shirt "pizzo free", libre de pizzo, pour 5 Euros. Et sur le T-shirt, la représentation de tous ces gens s’écriant "Pizzo free" est amusante. Si la boutique avait été ouverte, je me le serais offert. Dans la vitrine, à droite, une petite pierre tombale est gravée "Le parrain. Sicile". Et sur la porte, le sigle Addio (= adieu) pizzo. Un pas vers la libération. C’est une conclusion optimiste pour mon article d’aujourd’hui, sous la protection de santa Rosalia. Viva santa Rosalia !!!

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6 septembre 2010 1 06 /09 /septembre /2010 01:27

571a1 Palerme, palazzo Sclafani

 

 

571a2 Palerme, palazzo Sclafani

 

Allant assister aux célébrations (aujourd’hui profanes) de Santa Rosalia, la patronne de Palerme, nous passons devant le palazzo Sclafani, un vieux palais du début du quatorzième siècle (1330) à la belle façade arabo-normande. Sur les deux premiers niveaux, l’architecture est très austère, murs nus, fenêtres rectangulaires, rien qu’un portail ogival surmonté de l’aigle. Et puis au-dessus, une belle décoration, des fenêtres géminées avec une colonnette en pierre blanche sur la façade de pierre rouge et puis toutes sortes de jeux de couleurs et de formes. Au-dessus de chacune des fenêtres, l’œil-de-bœuf présente un dessin différent. Vendredi dernier, le 9 juillet, nous avons admiré, au musée du palazzo Abatellis, l’immense fresque du Triomphe de la Mort. C’est de ce palazzo Sclafani qu’elle provient.

 

571b Palerme, girouette de la cathédrale

 

Nous passons devant la cathédrale. Chaque fois, on découvre un détail nouveau. Cette fois-ci, c’est cette amusante girouette au sommet de sa tour d’angle.

 

571c1 Palerme, Santa Rosalia privée

 

571c2 Palerme, Santa Rosalia privée

 

Cette petite rue étroite n’a rien de privé même si, paraît-il, ses riverains sont tous plus ou moins apparentés. Mais ceux qui habitent là tiennent à vénérer tout particulièrement santa Rosalia, alors ils disposent ces tapis sur le sol plusieurs jours à l’avance, ces arbustes en pots, ces éclairages suspendus comme en placent chez nous les municipalités pour les fêtes de fin d’année, et tant pis s’ils condamnent la circulation des voitures et motocycles. Au bout, avant un autel dressé au milieu de la rue, les femmes se sont installées sur des chaises le long des murs pour discuter entre elles, pour surveiller les enfants, pour passer le temps hors de la fournaise de leurs maisons ou bien lorsqu’elles disposent de la climatisation, comme j’ai pu le constater en regardant les appareils fixés aux murs extérieurs, poussées par une tradition ancestrale de vie dans la rue.

 

571c3 Palerme, Santa Rosalia privée

 

Certaines portes de maisons sont ouvertes, on peut voir que la dévotion envahit aussi les intérieurs. Après un moment de réticence, la propriétaire de cet appartement a autorisé Natacha à faire ses photos. Du coup, j’en profite aussi pour en faire une.

 

571c4 Palerme, Santa Rosalia privée

 

571c5 Palerme, Santa Rosalia privée

 

Ce grand autel en l’honneur de la sainte est dressé au milieu de la rue. Car ce n’est pas une impasse, non, non, c’est bien une rue, aussi les riverains, en installant l’objet de leur dévotion, édifié au-dessus de mains, de jambes, d’un bébé offerts en ex-voto, ont-ils laissé sur la droite un étroit passage permettant aux personnes qui vivent dans la seconde partie de la rue de rejoindre leur logement, ou même au simple passant de ne pas avoir à faire un long détour pour poursuivre sa route. Ici, dans cette rue, nous sommes vraiment au cœur de la Sicile traditionnelle.

 

571d1 Palerme, préparation Santa Rosalia

 

571d2 Palerme, préparation Santa Rosalia

 

571e Palerme, préparation Santa Rosalia

 

Devant le palais des Normands, le défilé se prépare. Il n’y a pas de musiciens (c’est pourquoi je n’en montre pas !), mais la musique sort à plein volume de haut-parleurs installés sur les charrettes. Ici au jour, en attendant le défilé à la nuit, on peut voir ces charrettes traditionnelles peintes de la campagne sicilienne. Ces charrettes sont authentiques, il en existe encore une quinzaine dans la région de Palerme, et pour ce genre de cérémonie il n’est pas question d’en construire de nouvelles, de fausses anciennes. En revanche, le décor peut parfois être renouvelé. Certaines portent la reproduction d’une photo d’ancêtre peinte à l’arrière. Quant au char, nous le connaissons déjà, nous, puisque, il y a trois jours, nous avons assisté à son élaboration, nous… Mais la statue de santa Rosalia n’y était pas encore.

 

571f1 Palerme, Santa Rosalia, cheval

 

571f2 Palerme, Santa Rosalia, cheval

 

Il est plus tard, vers 21 heures. La nuit est tombée. Le défilé est commencé. Les chevaux sont magnifiquement harnachés, et même de façon si foisonnante parfois qu’on se demande comment ils peuvent porter tout cela sur leur tête.

 

571g1 Palerme, Santa Rosalia, le défilé

 

571g2 Palerme, Santa Rosalia, le défilé

 

Et chaque charrette, conduite par un homme qui pour la circonstance a revêtu le costume de la campagne sicilienne de l’ancien temps, porte sur un trône une reine de beauté, une jeune sicilienne dans les habits d’apparat du dix-neuvième siècle, une digne représentante de sainte Rosalie. Les charrettes sont plus ou moins grandes, mais toutes ont une forme qui se ressemble, sauf cette dernière, qui est un char plat. Authentique elle aussi, cependant.

 

571h1 Palerme, Santa Rosalia

 

571h2 Palerme, Santa Rosalia

 

Elles sont belles, elles sont charmantes, elles sont élégantes, elles représentent la Sicile qui est plus qu’une province d’Italie, c’est leur pays et leur terre, il est impossible de ne pas les montrer en gros plan. Rien que pour le plaisir esthétique de les regarder, je les ai presque toutes photographiées. L’espace me manque, je n’en montre que deux. Les autres, je les garde jalousement pour moi. Sur l’épaule, sur la ceinture, dans la coiffure, toutes portent au moins une rose rouge, attribut de sainte Rosalie.

 

571i Palerme, Santa Rosalia, le défilé

 

Puis, pour fermer le cortège, passe le char qui porte l’effigie de la sainte, très applaudi sur tout son parcours. C’est une fête populaire qui attire tout Palerme.

 

571j1 Palerme, Santa Rosalia, feu d'artifice

 

571j2 Palerme, Santa Rosalia, feu d'artifice

 

La fête s’achève par un feu d’artifice. Il est tard, nous nous sommes attablés à la terrasse d’un bistrot sympathique pour manger un plat de pâtes. On peut manger des pâtes tous les jours, dans ce pays, elles sont chaque fois préparées de façon différente et succulente. La question n’est pas "au beurre, ou sauce bolognaise ?", la question couvre plusieurs pages du menu. Et si bon marché… La fête se terminant par un grand feu d’artifice, j’en profite pour enrichir mon vocabulaire. La serveuse me dit que c’est fuoco d’artificio. Bon, ce ne sera pas difficile à retenir. Demain, ce sera la célébration religieuse. Nous comptons bien aller voir la procession.

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 00:18

569a Palerme, preparation char de Sainte Rosalie

 

 

569b Palerme, preparation char de Sainte Rosalie

 

569c Palermo, preparazione Santa Rosalia

 

Notre nouvel ami Angelo est venu nous chercher en voiture au camping-car pour nous emmener voir quelque chose de peu commun, la préparation du char pour la célébration de sainte Rosalie, patronne de Palerme. En fait, il y a deux célébrations. Le 14 juillet c’est tout à fait laïque et profane, pour ne pas dire presque païen. Des charrettes siciliennes traditionnelles, toutes peintes, tirées par des chevaux enrubannés, portant chacune une jeune fille représentant santa Rosalia, vont défiler depuis le palais des Normands jusqu’au port, empruntant le Corso Vittorio Emanuele de bout en bout, suivies du char que nous voyons ici en préparation et qui portera une statue de la sainte. Puis, le 15 juillet, c’est la cérémonie religieuse, le cardinal et le clergé de la cathédrale ainsi que bien d’autres ecclésiastiques et divers ordres vont porter en procession une autre statue sur un autre char à travers la ville, sur un podium il y aura une homélie du cardinal, puis retour pour une nouvelle cérémonie à la cathédrale.

 

Aujourd’hui dimanche, ces bénévoles ne travaillant pas peuvent venir œuvrer à la construction de ce char. Nous sommes dans les chantiers navals de Palerme, et c’est un privilège d’être admis à voir ces travaux et ce char avant le fête. Angelo a des relations, il connaît plein de monde, et il a obtenu que l’on veuille bien nous ouvrir les portes. C’est d’autant plus exceptionnel que l’on nous laisse tranquilles nous promener où nous voulons et faire toutes les photos dont on a envie.

 

569d Palerme, preparation char de Sainte Rosalie, maquette

 

Après avoir bien tourné autour du char et vu comment sont fixés les ornements, nous pénétrons dans un hangar où, sur une table, est posée cette maquette, qui est interprétée un peu librement. C’est plutôt pour donner une idée générale que pour être un modèle rigoureux.

 

569e Palerme, char de Sainte Rosalie, peinture Nino Cuticch

 

569f Palerme, char de Sainte Rosalie, peinture Nino Cuticch

 

Mais le plus intéressant dans ce hangar est le travail de ce peintre. Il réalise des panneaux pour le char. C’est un artiste complet, qui confectionne aussi des marionnettes pour le théâtre traditionnel palermitain qu’il anime. Son nom, Nino Cuticchio. Du coup, Natacha et moi sommes pris de l’envie de voir un de ses spectacles. Angelo va lui parler, et il fait précisément ce soir une représentation. Eh bien nous irons.

 

569g Palerme, preparation char de Sainte Rosalie, accessoir

 

Ailleurs, nous voyons cette caisse remplie de petits cristaux multicolores destinés à rehausser le vêtement de Rosalia. Angelo croit que c’est Swarovski qui les a fournis.

 

569h1 Palerme, char de Sainte Rosalie, années antérieures

 

569h2 Palerme, char de Sainte Rosalie, années antérieures

 

Il paraît que cette année il n’y a pas de sous pour le char et qu’il faut donc faire à l’économie. On peut voir, derrière le char de cette année, une carcasse de bateau. Il ne s’agit pas d’un vieux rafiot hors d’usage, mais de la structure d’un char d’une année passée. Près de l’entrée des entrepôts de ces chantiers navals, qui sont chaque année le théâtre de la construction du char, il y a aussi un buste de santa Rosalia qui a servi une autre année.

 

569h3 Palerme, char de Sainte Rosalie, années antérieures

 

569h4 Palerme, char de Sainte Rosalie, années antérieures

 

Puisque cela nous intéresse, Angelo nous emmène voir dans d’autres salles les dépouilles des chars précédents. Des anges, des saints, l’effigie de la Mort, tout cela gît au sol, cul par-dessus tête, brisé. Ce n’est plus récupérable, mais ce n’est pas jeté. C’est entassé là au hasard. Cela fait une curieuse impression. Mais on voit, en effet, que les années précédentes des sommes importantes ont été dépensées.

 

569i Palerme, la Fiat 500 d'Angelo Di Garbo

 

16h45 ou 17h, tout le monde s’en va. Nino Cuticchio doit aller préparer sa représentation, et puis c’est dimanche et chacun a également ses occupations familiales ou personnelles. La Fiat 500 d’Angelo nous attend sagement pour nous emmener voir autre chose dans un autre coin.

 

570a1 Palerme, église Santa Maria della Catena

 

570a2 Palerme, église Santa Maria della Catena

 

Cet autre coin, c’est l’église Santa Maria della Catena, une église Renaissance de 1490. Vue du port, d’un peu loin, elle fait beaucoup d’effet, plus sans doute que de plus près, lorsque l’on approche de son lourd portique et qu’on la voit du bas des marches.

 

570b1 Palerme, église Santa Maria della Catena

 

570b2 Palerme, église Santa Maria della Catena

 

Sous le porche, chacun des portails est surmonté d’un bas-relief. Ici, une Nativité. J’en aime bien la composition simple et la représentation sobre.

 

570c1 Palerme, église Santa Maria della Catena

 

570c2 Palerme, église Santa Maria della Catena

 

De l’intérieur je ne montrerai que peu de chose, parce que la photo y est interdite, que des personnes sont préposées pour répondre aux questions des visiteurs et ne sont donc jamais bien loin, parce que, enfin, nous étions entrés depuis quelques minutes quand un prêtre est venu arranger je ne sais quoi, ne cessant d’aller et venir… En Sicile, le code de la route n’est pas fait pour être respecté, presque partout la photo est autorisée, mais dans les rares cas où elle est interdite ce n’est pas pour plaisanter. Prendre un sens interdit en ville à 80 kilomètres à l’heure, en téléphonant et sans avoir bouclé sa ceinture, c’est une broutille, comparé à la prise d’une photo à Santa Maria della Catena.

 

570c3 Palerme, église Santa Maria della Catena

 

Je ne peux quand même pas manquer d’admirer la construction de cette voûte, encore constituée de croisées d’ogives gothiques en pierre dorée qui, dans la pénombre, tranche vivement sur le blanc du plafond. C’est du plus bel effet. L’une des jeunes filles qui sont là est fort aimable. Elle connaît bien tout ce qui touche à cette église, je suppose qu’elle doit être étudiante en arts ou fraîchement diplômée. Elle nous laisserait bien prendre une ou deux photos, elle, mais le règlement est le règlement et elle est chargée de le faire respecter…

 

570d1 Palerme, Opera dei Pupi, Nino Cuticchio

 

570d2 Palerme, Opera dei Pupi, Nino Cuticchio

 

Nous nous rendons donc au théâtre de marionnettes. Ils sont trois frères qui, dès leur plus petite enfance, ont baigné dans l’atmosphère de ces théâtres de marionnettes à fil, typiques de Palerme, parce que leur père avait son théâtre. Il réalisait lui-même les marionnettes, les manipulait et faisait les voix. Les fils ont suivi ce chemin. Celui qui est resté à Palerme, c’est Nino, que nous avons vu peindre le char de santa Rosalia. Lui aussi est un adroit artisan qui rénove les anciennes marionnettes de feu son père et qui en construit d’autres.

 

570e Palerme, Opera dei Pupi, Nino Cuticchio

 

570f Palerme, Opera dei Pupi, Nino Cuticchio

 

570g Palerme, Opera dei Pupi, Nino Cuticchio

 

Nous avons assisté au spectacle. Ce sont toujours des thèmes héroïques, par exemple en relation avec la geste de Charlemagne et de Roland. La tradition veut aussi qu’il y ait beaucoup de combats. Il paraît que les dialogues ne sont pas écrits, pas rédigés, et que c’est toujours une improvisation sur une trame établie, bien sûr. Spectacle remarquable.

 

570h1 Palerme, Opera dei Pupi, Nino Cuticchio

 

À la fin de la représentation, Nino Cuticchio (à gauche, mais on le reconnaît puisqu’on l’a vu en début d’après-midi) et son assistant saluent le public en apparaissant sur la scène. Cela nous donne une idée de la taille de leurs marionnettes. Elles sont assez grandes, elles sont lourdes, et ce travail d’acteur pour la voix, d’auteur pour l’improvisation des textes, d’habile manipulateur pour faire réaliser des gestes naturels à ces poupées, se double d’un travail physique éprouvant. Tous deux sont en sueur.

 

570h2 Palerme, Opera dei Pupi, Nino Cuticchio

 

À la demande d’Angelo, nous serons aimablement autorisés à aller voir comment sont organisées les coulisses. Conversant –en anglais– avec l’assistant, Natacha aidera même à ranger les "pupi", qui sont nombreux et qui doivent être bien ordonnés afin qu’on les trouve instantanément au moment où ils doivent entrer en scène. Des acteurs en chair et en os savent quand ils doivent entamer leur rôle, ils se tiennent prêts et entrent d’eux-mêmes. Mais une marionnette perdue attend en silence qu’on la découvre…

 

570i Palerme, Antica Focacceria San Francesco

 

Voilà une journée bien remplie avec des visites peu communes. Nous déambulons encore un peu tous les trois avant de demander à Angelo de nous indiquer un endroit agréable, pas cher et typique pour manger un petit quelque chose avant de rentrer. Nous allons à cette Antica Focacceria San Francesco qui annonce exister depuis 1832. C’est une tavola calda, c’est-à-dire une cafétéria où l’on vous sert non pas sur un plateau passé devant une rampe, mais selon le système italien : On fait son choix, on va payer à la caisse, on revient avec son ticket acquitté pour se faire servir et puis on part avec son assiette.

 

570j Palerme, Antica Focacceria San Francesco

 

On peut s’installer en bas, il y a quelques tables, mais à l’étage il y a une salle calme d’où l'on a une vue intéressante sur les lignes de service, sur la droite et au premier plan, ainsi que sur la caisse entre les deux portes. Encore une fois, c’est une adresse à noter et à retenir. Sympathique, simple mais bon, et incroyablement économique. Mais, parce que je repérais une voiture de police garée juste devant et des policiers sur le trottoir, Angelo nous a raconté que le patron avait refusé de payer sa dîme à la mafia et que depuis il était dans le collimateur. Aussi des mesures de sécurité particulières sont-elles prises.

 

570k Palerme, Angelo Di Garbo dîne avec nous

 

Après avoir bien discuté, bien ri, appris bien des choses, nous rentrons au camping-car. Une fois de plus, Angelo nous embarque dans sa voiture et nous ramène à nos Pénates ambulants. Il y a trois jours, nous ne nous connaissions pas, et il est si chaleureux et si amical que j’ai vraiment l’impression d’abuser de sa gentillesse. Mais il insiste, pas moyen de refuser… Grazie, amico !

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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 22:06

568a1 Palerme, mur punique et Benetton

 

Hier, au musée d’art sicilien du palais Abatellis, nous avons rencontré monsieur Di Garbo, il était un animateur culturel. Nous avons parlé, discuté, vu ensemble un petit bout des collections, puis nous nous sommes donné rendez-vous pour aujourd’hui, où il ne travaille pas. Désormais il est Angelo, un ami.

 

Il nous a menés dans divers endroits de sa ville, il nous a fait remarquer des choses que nous n’aurions pas vues seuls. Nous commençons par courir dans le temps, en commençant par ce mur punique utilisé comme façade pour des habitations d’aujourd’hui, qui cède la place à un bâtiment occupé par les services administratifs de Benetton. Curieux, de voir voisiner les Carthaginois et cette marque de vêtements qui soutient une équipe de formule 1.

 

568a2 Palerme, canalisations arabes

 

Les siècles ont passé, les Grecs, les Romains, nous sommes au Haut Moyen-Âge, avant l’arrivée de Roger de Hauteville le Normand. Les Arabes occupent les lieux. Dans ce mur qui date de leur temps apparaissent les canalisations de terre cuite qu’ils noyaient dans la maçonnerie pour alimenter en eau leurs bâtiments. Le mur tient encore, mais le crépi est tombé, la pierre s’est érodée et les tuyaux apparaissent.

 

568a3 Palerme, mosaïques médiévales

 

Les Arabes sont partis ou assimilés. Nous sommes cependant encore au Moyen-Âge, au temps des Normands ou des Souabes. Ce mur de maison est décoré de carreaux de céramique qui tiennent encore en place. On ne les croirait pas si anciens, quand on voit, sur le toit, cette antenne qui, pour n’être pas parabolique, est quand même plus récente…

 

568b1 Palerme, mercato del Capo

 

 

568b2 Palerme, mercato del Capo

 

Après avoir déambulé dans les rues de Palerme, nous sommes à présent au Mercato del Capo, l’un des vieux marchés traditionnels de la ville. On y trouve de tout. Et alors que j’ai vu, à Naples, une poissonnerie où le poisson repose sur des planches de bois sans réfrigération, ici sur ces étals rudimentaires on apporte une épaisse couche de glace qui maintient les produits bien frais. Les vendeurs apportent un soin particulier à la disposition de leurs fruits et légumes en harmonisant les couleurs, et les poissons sont placés de façon décorative, par exemple les maquereaux sont empilés en échelles. La viande arrivant à dos d’homme est bien tentante pour les chiens du quartier.

 

568b3 Palerme, mercato del Capo

 

568b4 Palerme, mercato del Capo

 

Bien sûr, il y a aussi des échoppes d’épices très variées, et sur ce même étal on trouve toutes sortes de graines, haricots, pois chiches, graines de citrouille, pignons, arachides, noix, noisettes, amandes, etc. Et si les chiens n’osent pas attaquer les bouchers pour s’emparer de leur fardeau, les pigeons sont beaucoup moins timides pour essayer de voler ces délices à leur portée. Et comme un Sicilien, comme les autres Italiens du Mezzogiorno, vit pour discuter le coup avec ses compatriotes, les pigeons observent, voient le champ libre, se précipitent et tentent de percer un plastique à coups de bec. Jusqu’à ce que le vendeur, entre deux grands gestes et deux éclats de voix, l’aperçoive et le chasse. Mais il reste perché là tout près, le malin, sur le rebord d’un auvent (d’ailleurs, sur ma photo du boucher, on en aperçoit un qui guette), prêt à retourner mettre le couvert.

 

568b5 Palerme, Angelo et Natacha au mercato del Capo

 

Angelo parle anglais, ça rend bien service à Natacha qui est rétive à l’italien. Pour ne pas être obligés de voler (dans les deux sens du terme) comme les pigeons, nous achetons des fruits, et Natacha ne tarde pas à en goûter. Après avoir tout bien observé, nous sommes entrés dans une boutique pour nous choisir un plat pour le déjeuner. C’est tout comme dans un thermopolium de l’antiquité romaine, à part qu’ici les plats ne sont pas conservés au chaud. Un coup de micro ondes, et le tour est joué. Nous partons avec nos assiettes et nos couverts nous installer sur une petite table en plein milieu de la rue. Goût sicilien de nos plats, ambiance sicilienne de la rue… Sans aller jusqu’à prétendre que l’on se croirait à la Tour d’Argent, la nourriture proposée est savoureuse, très abondante, pour un prix très raisonnable, bien inférieur à celui d’un repas en cafétéria.

 

568c1 Palerme, San Giuseppe dei Teatini

 

568c2 Palerme, San Giuseppe dei Teatini

 

568c3 Palerme, San Giuseppe dei Teatini

 

Longtemps, très longtemps, nous restons assis là à palper l’atmosphère de la rue, à observer, à discuter de Palerme, de son histoire, des caractéristiques de son art, de ses grands artistes que nous avons découverts hier au musée, de nous et de nos vies pour mieux nous connaître mutuellement, de tout et de rien. Plusieurs heures. Quand nous nous remettons en chemin, nous nous arrêtons pour jeter un coup d’œil à l’église San Giuseppe dei Teatini. La voûte de la nef est richement décorée de stucs et de fresques sur toute sa longueur, et la coupole sur la croisée du transept, elle aussi avec ses angelots de stucs et ses peintures, donne beaucoup de luminosité . Avant-hier, j'ai nommé une église "San Giuseppe" mais heureusement en y ajoutant un point d'interrogation. Parce que San Giuseppe, c'est celle-ci, pas celle de l'autre jour. 

 

568c4 Palerme, San Giuseppe dei Teatini 

 

Rien n’indique de qui ni de quand est cette représentation de la Vierge à l’Enfant, mais elle ne ressemble à rien de ce que l’on voit par ici. L’Enfant Jésus est un vrai bébé aux cheveux roux frisés et il nous regarde d’un air malin, et la Madone, yeux baissés, pensive et peut-être triste, n’a pas du tout un visage de femme sicilienne ou italienne du sud. Mais elle est très belle. Tout l’entourage, toute la parure, sont faits de marqueterie de marbre.

 

568c5a Palerme, San Giuseppe dei Teatini, marqueterie de ma

 

568c5b Palerme, San Giuseppe dei Teatini

 

Cette technique d’une finesse extraordinaire se retrouve partout. Voici un gros plan qui montre l’adresse incroyable et la patience angélique qu’il faut pour tailler et ajuster ces fragments de pierre si fins dans des formes complexes, sans qu’entre eux on puisse glisser une feuille de papier à cigarette. En outre, comme on le voit sur mon autre photo, ce travail n’exclut pas des sculptures ni une décoration baroque très chargée.

 

568c6a Palerme, San Giuseppe dei Teatini, Vierge de Domenic

 

568c6b Palerme, San Giuseppe dei Teatini, Vierge de Domenic

 

Hier, au musée, je ne tarissais pas d’éloges sur les Gagini père et fils, ces sculpteurs du quinzième siècle. Aussi ai-je été pleinement heureux, cet après-midi, en découvrant, au milieu de cet autel à la décoration baroque foisonnante, une splendide Vierge. Tout de suite, Angelo, le spécialiste, a identifié une œuvre de Domenico Gagini, le père. Délicatesse du geste, douceur du regard, drapé du vêtement, finesse d’exécution, tout y est. Une merveille. Après cela, on ne peut rien admirer d’autre dans cette église.

 

568d Palerme, Biblioteca comunale 

 

Juste un regard en passant devant cette sorte de faux temple grec. C’est la bibliothèque municipale. Ce n’est pas laid, mais on s’attendrait plutôt, derrière ces colonnades, à trouver une église. Peut-être en était-ce une.

 

568e Palerme, en ville

 

Comme ce matin, nous nous enfonçons dans le dédale des petites rues typiques, des escaliers, des courettes, loin des lieux fréquentés par les touristes. Il s’agit de voir ce qu’est réellement Palerme, sa vie, ses habitants. Ce modeste paneficio (boulangerie) avec sa devanture ancienne, son rideau chasse-mouches, une petite dame avec un pauvre étal sur le trottoir juste devant, un mur décrépi, cela c’est Palerme.

 

568f1 Palerme, en ville, préparation pour santa Rosalia

 

568f2 Palerme, en ville, préparation pour santa Rosalia

 

Nous sommes le 10 juillet. Le 14 et le 15, de grandes célébrations profanes et religieuses fêteront sainte Rosalie, la sainte protectrice de la cité. D’ores et déjà, en ville, devant certains immeubles, de majestueux autels ont été dressés en l’honneur de santa Rosalia. Un peu partout, au hasard des immeubles, les murs reçoivent ici une discrète fresque de la Vierge, là une petite niche pour le Padre Pio, avec ou sans offre d’indulgences pour qui s’arrête à prier un instant, et il se trouve qu’ici une petite niche abrite une effigie de la sainte patronne (on l’aperçoit vaguement sur ma première photo), c’est donc l’occasion d’amplifier l’hommage, avec ces immenses draperies, ces faux cierges électriques et ce sarcophage de verre.

 

568g1 Palerme, en ville

 

568g2 Palerme, en ville

 

Par un lacis de ruelles inextricables nous traversons des cours dont l’aspect est peu commun pour le Parisien que je suis. Nous ne sommes pas à la campagne, mais en plein cœur d’une ville qui approche les sept cent mille habitants. Dans une courette qui n’a rien de privé, c’est un passage public, le long d’un mur, bien en ligne, dix ou douze femmes sont assises sur des chaises et parlent entre elles. Tout près, dans une grande piscine de plastique gonflable, un jeune –qui n’est plus un enfant ni même un adolescent– prend le frais, s’immergeant complètement de temps à autre. De l’autre côté, un immeuble en ruine offre un abri providentiel pour une petite basse-cour, poules, lapins, parmi lesquels évolue une chèvre. Et au milieu grouillent des enfants, adorables, jolis comme des cœurs, et qui, voyant nos appareils photo, demandent à être photographiés et ensuite à voir leur photo sur l’écran de contrôle. Il ne faut pas croire que nous sommes dans une sorte de bidonville, non, ces enfants sont propres et bien habillés, et d’ailleurs cette piscine insolite n’est pas ce que l’on trouve chez des va-nu-pieds. Tout simplement nous sommes transportés dans une autre civilisation. Certes, dans le monde entier, les bourgeois uniformisent leur mode de vie, nous sommes ici parmi des gens simples, mais tout à fait insérés dans la société.

 

568g3 Palerme, en ville

 

Je suis maintenant dans une autre cour, privée celle-là, où j’ai pénétré en franchissant ce porche. Dehors, dans la rue, cet homme est installé en plein milieu de la chaussée pour discuter le coup avec des compères.

 

568h1 Palerme, en ville

 

568h2 Palerme, en ville

 

Nous passons dans une ruelle. D’un côté, des habitations. En face, un mur aveugle sauf une petite fenêtre, un balcon et une grande grille en fer forgé. Alors les habitants d’en face ont colonisé ce mur et, à l’abri du balcon, ils ont posé des pots de fleurs sur une planche. Derrière les pots, sur le mur, une affiche dont les couleurs ont complètement passé, ont viré au bleu pâle à la lumière du soleil, représente une équipe de football. Elle avait été offerte par le distributeur d’essence IP. Elle dit "IP avec l’Italie". Les vœux d’IP pour soutenir le patriotisme sportif, c’est bien, mais l’intercession de la Vierge Marie c’est peut-être plus efficace, alors dans le coin du cadre on coince une image pieuse.

 

568i1 Palerme, en ville 

 

568i2 Palerme, en ville

 

Encore quelques images du décor urbain. Sur la seconde de ces photos, on voit, fixés au mur, de gros réservoirs de plastique bleu. Il y en a en fait un peu partout, mais c’est surtout sur les murs côté cour qu’ils sont posés. Ils recueillent les eaux pluviales qui sont utilisées chaque année pendant les mois de sécheresse. Comme un peu partout en Italie, les places, les jardins publics sont décorés de fontaines. Mais moins d’une sur deux, voire moins d’une sur trois est encore alimentée. C’est qu’au temps de leur construction la pénurie d’eau était moins sévère. Je ne sais si le réchauffement de la planète assèche les cours d’eau de Sicile plus que ne le faisait le soleil autrefois, mais la population de la ville ayant explosé malgré la forte émigration de Siciliens vers les pays étrangers, les ressources en eau qui étaient suffisantes pour un nombre d’habitants donné ne le sont plus aujourd’hui. La population de Palerme se montait à deux cent mille âmes en 1860, quatre cent mille en 1925, cinq cent cinquante mille en 1960 et a franchi la barre des sept cent mille en 1980 pour décroître légèrement aujourd’hui.

 

568i3 Palerme, en ville

 

Sur des murs d’immeubles que l’on n’habite plus, on a muré les ouvertures, et seuls subsistent des restes de balcons, leur fer forgé, mais plus de socle. Dans Palerme, beaucoup de murs sont décrépits, des bâtiments sont laissés à l’abandon, les rues sont en mauvais état sous les roues des voitures et des scooters qui ne cessent de disputer la chaussée aux piétons dans les ruelles les plus étroites et les plus tortueuses, et malgré cela il ne faut pas croire que l’on ait une impression de désolation. C’est difficile à expliquer, mais on sent une ville qui vit. À Paris, cela semblerait ignoble, pas ici, malgré les conteneurs regorgeant d’ordures qui tardent à être ramassées et macèrent au soleil toute la journée en répandant des odeurs de pourriture. J’aime cette ville. Elle me parle.

 

568i4 Palerme, en ville

 

568i5 Palerme, en ville

 

Nous arrivons à présent dans un quartier où se sont installées depuis des siècles des populations très diverses. Ici, toutes les plaques de rues sont en trois langues, en italien bien sûr, mais aussi en hébreu et en arabe. Ceci n’est pas une plaque isolée, pour s’amuser. Et l’intégration est réelle, elle ne pose guère de problèmes, semble-t-il. J’ajoute ce petit "semble-t-il", parce que placardé sur une porte condamnée j’ai vu cet équivalent de notre "Touche pas à mon pote", ici cela dit de ne pas toucher à mon ami, et c’est édité par SOS Razzismo (que je me dispense de traduire !). S’il n’y avait réellement aucun problème dans ce quartier, cette affiche n’aurait pas lieu d’être en cet endroit.

 

568i6 Palerme, mercato Ballarò

 

Il est déjà un peu tard quand nous arrivons au marché Ballarò, qui est fermé. Les derniers commerçants finissent de ramasser leurs cageots, les boutiques ont déjà baissé leurs rideaux de fer. C’est le quartier africain, où l’ambiance est toute différente. Pour qui fréquente certaines banlieues parisiennes ou certains quartiers du nord de la capitale française, on est plutôt moins dépaysé que dans le reste de Palerme.

 

568j1 Palerme, chiesa del Carmine

 

568j2 Palerme, chiesa del Carmine

 

Au passage, nous voyons se profiler le dôme de la chiesa del Carmine avec sa surcharge de décorations baroques, mais nous poursuivons notre chemin. En effet, pour nous retrouver devant le Teatro Massimo ce matin, Angelo a pris son vélo, qu’il a laissé solidement enchaîné à un réverbère de cette fameuse place Verdi (on lui en a volé un la semaine dernière). Il propose de nous ramener "chez nous" en voiture après avoir fait un petit tour chez lui. À cette heure-là, nous risquons de ne plus avoir de bus, ou alors si rarement… Et il est sûr qu’avec le sac à dos bien lourd (j’ai mon ordinateur, mon appareil photo, mon guide Michelin, plus tous les fruits et le pain achetés en route) et après toutes ces déambulations en ville, la perspective de faire 5 ou 6 kilomètres à pied à travers des quartiers modernes sans attrait particulier ne m’enchante guère. Et Natacha non plus, dont le sac n’est pas léger. Nous voilà donc partis à pied pour chez Angelo. Là nous faisons la connaissance de sa maman, pas jeune mais bon pied, bon œil.

 

 

568k Palerme, piazza Verdi, Natacha, Angelo et sa Fiat Cinq

 

Angelo a une adorable Fiat 500 (évidemment, il faut prononcer Cinque Cento à l’italienne, Tchine-Koué Tchène-Tô, tout le charme est là) qu’il a héritée de son père. L’attachement au souvenir de son père lié au charme de cette voiture de collection font qu’il ne veut pas s’en défaire, et je le comprends. Elle est deux fois plus petite qu’une Dauphine à toit ouvrant mais nous trois, avec nos sacs, nous ne sommes pas plus gros que quatre éléphants et, avec l’aide d’un chausse-pied, nous parvenons à y entrer. Il nous emmène place Verdi, et comme je ne veux pas conduire sa voiture, de peur de l’emboutir, c’est Natacha qui va rapatrier le vélo chez lui, en nous suivant. Une fois le vélo en lieu sûr chez lui, il nous emmènera en voiture jusqu’au parking où nous attend le camping-car. Sur la photo, nous sommes piazza Verdi, prêts à partir.

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Published by Thierry Jamard
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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 20:13

Hier, passant devant le palazzo Abatellis qui abrite une galerie d’art sicilien, je disais que nous devrions aller le visiter un de ces jours. Eh bien, c’est fait, dès ce matin. Nous avons quitté assez tôt notre lieu de stationnement parce qu’il y a du chemin à pied vers le bus, un trajet un peu long et de nouveau de la marche à pied, avant de parvenir à ce musée qui ferme ses portes à 13 heures. Déjeuner, chaleur et sieste obligent. Et pour des raisons budgétaires de personnel, il ne rouvre pas à 16 ou 17 heures. Comme ses collections sont très riches et intéressantes, nous devons donc arriver tôt.

565a1 Palerme, palais Abatellis, saint Jean

 

Nous commençons, dès une salle sur le côté de la cour du palais, par deux splendides statues de bois. Ici, c’est un saint Jean, tout ce qu’il reste d’une Crucifixion, œuvre d’un anonyme du quatorzième siècle. Il est entier, lui, en pied, mais son visage est si beau, si expressif, si troublant, avec son regard intense et sa bouche entrouverte, que je préfère cadrer sur ce détail.

 

565a2 Palerme, palais Abatellis, Marie

 

Tout autre est le style de cette santa Francescana, sainte Franciscaine, également œuvre d’un anonyme, mais beaucoup plus tardive, puisque réalisée dans la première moitié du seizième siècle. Elle aussi est en pied, mais je préfère montrer son visage doux, penché avec une tendre sollicitude. Avant de lire l’étiquette, je pensais que c’était une Vierge regardant l’Enfant Jésus. Peu importe le personnage, l’artiste a su donner une merveilleuse vie intérieure à sa statue.

 

565b1 Palerme, palais Abatellis, le Triomphe de ma mort

 

Il est étonnant qu’en ce mois de juillet, où bien des gens sont en vacances, si peu de monde visite ce musée. Peut-être vient-on en Sicile l’hiver pour se réchauffer dans les musées et l’été pour se griller sur les plages… Car dans cette salle, devant ce Triomphe de la Mort qui justifie les trois étoiles au Guide Vert Michelin et constitue l’un des fleurons de cette galerie, on ne se bouscule pas, et pourtant c’est là que l’on trouve la foule la plus dense.

 

565b2 Palerme, palais Abatellis, le Triomphe de ma mort

 

Cette immense fresque en quatre morceaux est étonnamment moderne pour une œuvre du milieu du quinzième siècle. Elle a été détachée du mur d’un palais de Palerme, le palazzo Sclafani. Je vais parler plus loin de quelqu’un du musée que nous avons rencontré, Angelo Di Garbo, qui nous a montré des photos d’une autre peinture monumentale que nous connaissons, que nous avons vue à Madrid au musée de la Reina Sofia, le Guernica de Picasso. Quand je l’ai évoqué devant lui, il est allé me chercher ces photos pour que l’on puisse comparer, et il est clair que Picasso, qui n’est pas allé en Sicile paraît-il, avait vu des reproductions de cette fresque, parce que les références sont évidentes. D’un côté c’est la ville décimée par la peste, de l’autre ce sont les Républicains abattus par les bombes, et dans les deux cas c’est la Mort qui triomphe. En particulier ce cheval mi-vivant, mi-mort, qui ici galope vers la droite et chez Picasso vers la gauche.

 

565b3 Palerme, palais Abatellis, le Triomphe de ma mort

 

565b4 Palerme, palais Abatellis, le Triomphe de ma mort

 

Les atteintes de la peste sont symbolisées par des flèches. Sur la première de ces photos, l’une des femmes est touchée, et sa compagne, une main posée sur son épaule, la soutient moralement. L’expression des visages est admirable. Sur la seconde photo, trois femmes sont inquiètes dans ce monde dévasté. L’une d’entre elles regarde son doigt et se demande si elle n’a pas été atteinte. J’aime aussi la beauté de ces femmes, leur élégance, qui sont fortement contrebalancées par l’horreur de l’épidémie.

               "Un mal qui répand la terreur,

               Mal que le Ciel en sa fureur

        Inventa pour punir les crimes de la terre,

        La peste, puisqu’il faut l’appeler par son nom,

        Capable d’enrichir en un jour l’Achéron…"

dira deux siècles plus tard La Fontaine. Et c’est cette terreur, cet enrichissement de l’Achéron, le fleuve des enfers, ainsi que les crimes commis, que ce peintre de génie que l’on ne connaît que par cette œuvre, le Maître du Triomphe de la Mort, a su si fortement rendre dans cette fresque.

 

565b5 Palerme, palais Abatellis, le Triomphe de ma mort

 

De l’autre côté, des hommes morts gisent au sol, des flèches enfoncées dans leur chair. Sur cette image, c’est en bas à gauche le pape et sur la droite l’antipape, tous deux réunis dans une même mort, de façon très symbolique.

 

565b6 Palerme, palais Abatellis, le Triomphe de ma mort

 

Sur la grande fresque, en bas à gauche, on a été frappé par ce vieillard en rouge, à la longue barbe blanche, qui s’appuie sur deux cannes. Cela m’a donné l’envie d’en faire ce gros plan. Encore en vie, mais vieux et invalide, il se tourne vers la Mort avec un regard d’imploration. Ainsi donc, tu acceptes de m’épargner. Et c’est encore à La Fontaine que je me réfère :

          "Plutôt souffrir que mourir,

          C’est la devise des hommes".

 

565b7 Palerme, palais Abatellis, le Triomphe de ma mort

 

Là-haut, dans le coin en haut à gauche, une fontaine. Encore un symbole. C’est l’eau de la Vie, devant elle les gens sont vivants et il y en a même un qui joue de la musique, le cheval va passer devant elle et la Mort tourne la tête de l’autre côté, continuant à jeter ses flèches. Mais pour importante que soit cette peinture, pour fort que soit son effet, il faut passer à autre chose, je me suis déjà beaucoup trop attardé.

 

565c Palerme, palais Abatellis, le Caravage

 

À Rome, lors de notre visite à l’exposition temporaire du Caravage, nous avons contemplé une œuvre du Caravage, les Musiciens, qui n’est pas celle que je préfère (je préfère ses toiles fortes, celles d’après son crime et sa fuite de Rome) mais qui est cependant admirable et qu’il était interdit de photographier. Et la voici pour un temps ici, en Sicile, à Palerme, cette œuvre prêtée par le Metropolitan Museum of Art de New-York. Et en Sicile, presque tous les musées autorisent la photo sans restriction (sans flash, évidemment). Elle a été réalisée vers 1594-1595, à Rome.

 

565d Palerme, palais Abatellis, plafond siculo-arabe

 

Plus loin, on voit quelques objets datant de l’époque arabe en Sicile –avant ou après l’implantation des Normands–, des poteries et aussi un fragment de plafond en bois. Le fragment exposé est de bonnes dimensions, comme une grande porte, mais le travail de cette œuvre siculo-arabe du douzième siècle est si beau, si minutieux dans le détail, que je n’en montre qu’un gros plan pour que l’on puisse apprécier la finesse de l’exécution. Dans les cathédrales romanes, des sculptures invisibles à l’œil nu, tout là-haut, ne sont réalisées que pour le plaisir de l’art et la gloire de Dieu, et ici ce plafond d’une très haute salle laïque ne peut être en l’honneur d’Allah pour qui seules des décorations géométriques sont admises, et ne peut être admiré dans le détail par les personnes qui vivent là. C’est donc de l’art pur, de l’art pour l’art, qui pour notre admiration, par chance, a été descendu à notre niveau dans ce musée.

 

565e1 Palerme, palais Abatellis, Eléonore d'Aragon

 

565e2 Palerme, palais Abatellis, Eléonore d'Aragon

 

Bibendum ne donne que deux étoiles à cette Éléonore d’Aragon, œuvre de Francesco Laurana (1430-1502). Moi je n’hésite pas à la gratifier de trois étoiles. Je suis resté devant elle longtemps, je la trouve merveilleuse. Cet artiste qui travailla entre autres pour le roi René d’Anjou, qui a réalisé le masque mortuaire de la Laure de Pétrarque, masque que nous avons vu au musée Granet d’Aix-en-Provence, a aussi réalisé un autre buste de cette Éléonore d’Aragon, qui se trouve au musée du Louvre. Le buste que j’admire a Palerme date du séjour de Laurana en Sicile, 1466-1471, et parmi les nombreuses femmes portant ce nom et ce titre, mais dont aucune n’a vécu en Sicile, je suppose qu’il a représenté celle qui a vécu de 1425 à 1479, quoiqu’elle fasse bien jeune pour ses quarante et quelques années.

 

Jean II d’Aragon épouse Blanche de Navarre, une capétienne, dont il a trois enfants, Charles, Blanche et la dernière étant Éléonore. Les femmes, dans ce pays de Navarre, pouvant régner en titre, Blanche devient reine en 1425. Quand meurt sa femme en 1441, Jean II usurpe le trône de Navarre qui aurait dû revenir à leurs enfants et se remarie en 1444 avec la fille de l’amiral de Castille. Tout enfant, Éléonore avait épousé le comte Gaston de Foix qui n’avait comme elle que onze ans, aussi leur premier enfant n’est-il né qu’en 1443. Neuf autres enfants suivront. Quand son père a pris, puis gardé la Navarre sans aucune légitimité, elle s’est faite sa complice et a été gouverneur de ce pays au nom de son père à partir de 1455. Son frère Charles une fois mort en 1461, le père et la fille doivent se débarrasser de Blanche, qui revendique le trône de sa mère. Le roi la jette en prison et la laisse aux bons soins d’Éléonore, qui de façon charitable la laisse mourir en geôle (1464). Quand son père, Jean II, meurt le 19 janvier 1479, c’est de la façon la plus légitime qui soit, cette fois-ci, qu’Éléonore, dernière fille vivante de la reine Blanche de Navarre, devient reine de Navarre à son tour, mais elle ne dispose pas de la puissance nécessaire pour s’opposer à son demi-frère Ferdinand au sujet de la couronne d’Aragon, peut-être d’ailleurs n’en a-t-elle pas le désir (c’est lui, Ferdinand le Catholique, qui verra la fin de la domination musulmane en Espagne en 1492). Et puis dès le 12 février de la même année, soit 24 jours plus tard, elle meurt à son tour. Les générations passeront et en 1572 c’est un autre Capétien, un Bourbon, qui devient roi sous le nom de Henri III. Henri III de Navarre, pas de France, mais quand il assumera la couronne de France il aura le n°4, c’est notre grand Henri IV, fils de Jeanne d’Albret reine de Navarre, époux de la reine Margot et assassiné par Ravaillac en 1610.

 

Jolie, Éléonore d’Aragon et de Navarre ne l’est peut-être pas vraiment quand on regarde son portrait, mais elle a du charme, je trouve, et il est évident que c’est une femme de caractère, douée d’une très forte personnalité. Pas toujours utilisée dans les règles de la morale, comme on l’a vu, mais intéressante ô combien.

 

565f1 Palerme, palais Abatellis, Domenico Gagini, Madonna d

 

Dans les églises de Palerme, j’ai déjà vu des sculptures de Domenico Gagini (1430-1492) ou de son fils Antonello (1478-1536). La Madonna del Latte (Madone du Lait, ainsi nommée parce qu’elle allaite l’Enfant Jésus) est de Domenico. J’aime son visage lisse et calme, plein de douceur.

 

565f2 Palerme, palais Abatellis, atelier Cagini, Madonna de

 

565f3 Palerme, palais Abatellis, Antonello Cagini, Ritratto

 

La Madonna della Neve (Madone de la Neige) ci-dessus est d’Antonello Gagini, le fils, ou peut-être plutôt de son atelier, et elle date de 1516. En revanche, c’est par Antonello authentiquement qu’a été sculpté ce Ritratto di Giovinetto (Portrait de petit jeune homme) qui, parce qu’il se trouvait dans l’église San Vito de Palerme, a longtemps été interprété comme une effigie de ce saint. Mes photos pour aujourd’hui sont déjà trop nombreuses, mais je ne peux résister à l’envie de montrer ces sculptures qui m’enchantent.

 

565g Palerme, palais Abatellis, Couronnement de la Vierge

 

Ce détail du panneau central d’un triptyque montre le Couronnement de la Vierge par le Christ, peint au début du quinzième siècle par celui que l’on appelle le Maître du polyptyque de Trapani. Sur les panneaux latéraux, sont représentés à gauche l’archange saint Michel et à droite l’archange saint Raphaël.

 

565h Palerme, palais Abatellis, Annunziata, Antonello da Me

 

Impossible de ne pas être d’accord avec Bibendum, qui accorde trois étoiles à cette Annunziata (la Vierge qui reçoit l’Annonciation) d’Antonello da Messina (1430-1479), parfait contemporain, donc, de Francesco Laurana et de Domenico Gagini, puisque né la même année qu’eux. C’est une œuvre exceptionnelle. Là encore, je suis resté en contemplation trop longtemps, parce que l’heure tourne et qu’il y a encore beaucoup à voir. Déjà, il y a la simplicité de la mise en scène, un pupitre avec un feuillet, et sur un fond noir une très jeune fille dont on ne voit que les deux mains et le visage, enveloppés dans un grand voile d’un bleu intense. Selon la tradition, Marie avait 15 ans mais les représentations habituelles la montrent jeune mais pas à ce point. Derrière la merveilleuse douceur de ce visage aux yeux modestement baissés, qu’y a-t-il ? Une main retient le voile, mais la main droite est avancée. C’est ici, devant ce tableau, que nous avons rencontré un animateur culturel du musée, Angelo Di Garbo, dont j’ai parlé au sujet du Triomphe de la Mort. Il y voit un geste d’acceptation, et j’aurais tendance à le croire parce que sa culture artistique est extrêmement étendue et qu’en outre il a tout particulièrement étudié les œuvres exposées dans son musée. Mais je ne peux m’empêcher de ressentir peut-être dans ce regard baissé et cette main avancée une réflexion, comme un peu de crainte devant une si extraordinaire mission, une sorte de geste demandant un instant de réflexion non pas de doute ou d’hésitation, mais le temps de digérer la nouvelle. Quoi qu’il en soit, rien que le fait que ce tableau porte à discussion est en soi la preuve qu’il est l’œuvre d’un très grand artiste.

 

565i Palerme, palais Abatellis, Annonciation, Marie

 

Je réunis ces deux tableaux parce qu’ils proviennent tous deux de la même église de Palerme, ont tous deux été réalisés dans le style de l’école palermitaine dans les premières décennies du seizième siècle, et sont les deux moitiés d’une Annonciation, l’archange Gabriel et la Vierge Marie. C’est indubitablement joli, mais c’est un peu trop maniéré à mon goût. Je n’ai retenu ces peintures que comme témoignages typiques de cette école.

 

565j Palerme, palais Abatellis, prie-Dieu, lo Spasimo di Si

 

Le musée présente une collection de représentations de la souffrance de la Passion, sous diverses formes. Ici, c’est une sculpture sur bois dans le dossier d’un prie-Dieu datant de la première moitié du dix-septième siècle. Les cavaliers à l’arrière-plan, les Saintes Femmes à genoux, l’homme au martinet levé contre Jésus tombé sous le poids de la croix, l’autre homme qui, je suppose, est Simon de Cyrène réquisitionné pour aider Jésus à porter la croix, le tout rassemblé dans ce petit espace dans une composition resserrée et rigoureuse, et représenté avec une grande finesse de détails, cela me plaît bien.

 

565k1 Palerme, palais Abatellis, Jésus au calvaire

 

Cette Montée au Calvaire est de Luca Cambiaso (1527-1585). C’est un dessin à la plume, à l’encre noire et aquarelle brune sur papier blanc.

 

565k2 Palerme, palais Abatellis, Dürer

 

565k3 Maison d'Albrecht Dürer à Nuremberg

 

Je ne présenterai pas l’auteur de cette gravure, il est trop connu. C’est Albrecht Dürer (1471-1528), dont j’ai vu la maison le 20 août 2008 à Nuremberg (ci-dessus). Dans différents musées de différentes villes d’Europe, j’ai eu l’occasion de voir pas mal d’œuvres de lui, et je peux dire que je l’aime infiniment mieux comme peintre que comme graveur. Cette scène de la Passion ne me parle pas.

 

566a1 Palerme, jardin public face palazzo Chiaramonte

 

Nous n’avions pas tout vu, hélas, quand on nous a gentiment (mais fermement) guidés vers la sortie. C’est bien dommage, mais nous avons quand même vu des merveilles, et aussi nous avons fait la connaissance de cet animateur culturel qui est un vrai passionné pour l’art, pour son musée où il œuvre depuis longtemps, et pour sa ville de Palerme. Il nous a même proposé de nous retrouver demain samedi, jour de repos pour lui, afin de nous montrer sa ville comme les touristes ne la voient pas. Il ne se propose pas comme guide payant, mais avec une vraie chaleur humaine pour nous montrer de façon amicale la Palerme qu’il connaît et qu’il aime. Nous lui avons donc dit à demain, et sommes partis vers le palazzo Chiaramonte et le jardin public qui se trouve en face.

 

566a2 Palerme, lieu de l'assassinat de Joe Petrosino

 

Devant ce jardin, une plaque dit que "en ce lieu, le 12 mars 1909 à 20h45, par une traîtresse main mafieuse s’est éteinte la vie de Joe Petrosino, lieutenant de la police de New-York. La ville rappelle et honore le sacrifice du policier italo-américain". Ce Giuseppe / Joe Petrosino est natif de Padula, où l’on montre sa maison. J’ai parlé de lui et de sa vie le 17 juin, et j’ai encore montré son buste le 21 juin.

 

566b1 Palermo, palazzo dei Normanni

 

566b2 Palerme, palais des Normands

 

Nous sommes tout au bout du Corso Vittorio Emanuele, près de la Porta Felice, face au port de Palerme. Nous cassons une petite croûte dans un bar sympathique, avant de partir vers l’autre extrémité du même Corso Vittorio Emanuele et de la ville, près de la Porta Nuova, pour visiter le palazzo dei Normanni, le palais des Normands. Là se dressait une forteresse punique. Les émirs arabes bâtirent ensuite leur palais Al-Khalesa mais ne s’y sentant pas en sûreté ils l’abandonnèrent en 938 pour s’établir du côté du port. Quand arrivèrent les rois normands, ils bâtirent sur ces fondations un luxueux palais que nous allons visiter aujourd’hui.

 

566c Palerme, palazzo dei Normanni

 

Le palais des Normands a connu des heures de gloire et de grandeur, mais aussi des périodes d’abandon et de dégradation. Il ne reste plus aujourd’hui qu’une partie des bâtiments mais ce qui a été restauré est splendide. Ces portiques à l’étage de cette cour, sont ornés de belles peintures. Pour celle-ci, le texte en latin dit "Le roi Roger remet le manuscrit de l’institution à Simon, chantre de la chapelle palatine. En l’année 1140". Le Roger qui règne en cette année-là est Roger II. C’est justement l’année où il s’installe dans le palais qui remplace Al-Khalesa.

 

566d1 Palerme, palazzo dei Normanni

 

566d2 Palerme, palazzo dei Normanni

 

La visite des appartements royaux, qui abritent le conseil régional de Sicile (et comme la Région Sicile a obtenu l’autonomie, c’est en fait le Gouvernement), ne peut se faire qu’avec un guide. La nôtre est intéressante, elle est vive et pleine d’humour (même si, hélas, je ne comprends pas toujours tout… en italien). Nous passons de salle en salle. On peut voir, ici, la série des portraits de qui a régné sur la Sicile.

 

566d3 Palerme, palazzo dei Normanni

 

Le bureau du président, avec au mur les portraits de ses prédécesseurs. Le tremblement de terre de 2002 a fait tomber le revêtement des murs et a permis de découvrir que des ouvertures avaient été bouchées. Au sujet de ce bureau, deux remarques. La première, c’est que si l’on avait dû faire visiter mon bureau ainsi chaque après-midi, il m’aurait fallu faire disparaître quotidiennement tout mon désordre. Je ne sais si cela m’aurait aidé à être plus ordonné ou si j’en aurais souffert quotidiennement. L’autre remarque concerne l’interdiction formelle faite aux visiteurs de s’asseoir sur les sièges de ce bureau. Comme si des fesses de politiciens siciliens étaient plus propres que celles de visiteurs étrangers, ou italiens, et même siciliens. Je me tourne donc de l’autre côté pour prendre ma photo, je ne veux pas montrer ces sièges xénophobes ou touristophobes.

 

566d4 Palerme, palazzo dei Normanni

 

566e Palerme, palazzo dei Normanni

 

Et nous poursuivons la visite, qui est intéressante de bout en bout, mais elle perd de son sens sans les commentaires de la guide, aussi passerai-je rapidement, en me contentant de montrer ces quelques images.

 

566f Palerme, palazzo dei Normanni, l'Été

 

En sortant, nous passons devant ce bronze signé Francesco Messina et daté 1988. Il est intitulé Estate (Été). J’en aime bien le mouvement, la forme, le visage de cette jeune fille est joli, le corps est beau, bref j’aime bien cette sculpture, mais j’ai beau la regarder, cet après-midi dans le palais, ce soir devant ma photo, je ne ressens pas l’évocation de l’été. D’accord, elle est nue, elle aurait peut-être envie de se mettre quelque chose sur le dos en hiver, mais c’est un mauvais argument. Alors j’oublie le titre et je me contente du plaisir esthétique de la statue en elle-même.

 

566g Palerme, porte de la chapelle palatine

 

Mais le morceau de choix de ce palais, c’est sa chapelle, la chapelle palatine, la cappella palatina. La porte, déjà, à elle seule, est une œuvre d’art. Elle est décorée sur chaque battant de cinq panneaux de bois sculptés de scènes bibliques. Ici, c’est l’épisode de la pêche miraculeuse.

 

567a1 Palerme, Normanni, chapelle palatine

 

Et puis dès que l’on entre, on est ébloui par la richesse des mosaïques qui recouvrent tous les murs. À l’abside trône un grand Christ Pantocrator, qui nous bénit de sa main droite et dans la gauche tient le Livre. D’un côté c’est en grec, de l’autre en latin. "Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres mais il aura la lumière de la vie". Mais je lis "set abebit lumen vite" alors que j’attends, en latin, "sed habebit lumen vitæ"…

 

567a2 Palerme, Normanni, chapelle palatine

 

Juste en-dessous, on trouve la Vierge avec le Christ à sa gauche et, à sa droite, Marie Madeleine. Tout cela ruisselle d’or, mais à la différence de ce que nous avons vu ailleurs, à Rome en particulier, on voit que nous sommes chez les Normands, éloignés de la tradition de Byzance car les personnages ne portent pas les somptueux vêtements de la cour de Byzance, Marie n’est pas habillée en impératrice ni Jésus en empereur. On évoque plutôt la Judée ou la Palestine de l’Antiquité.

 

567b Palerme, Normanni, chapelle palatine, création d'Ève

 

Les mosaïques du pourtour de la chapelle content la Genèse et survolent les pans principaux de l’Ancien Testament. J’en extrais ici quelques scènes. Nous avons assisté à la création du monde, des plantes, des animaux, d’Adam. Maintenant, dans le sommeil d’Adam, Dieu fait sortir Ève de son flanc.

 

567c Palerme, Normanni, chapelle palatine, Caïn tue Abel

 

Cette image montre en fait deux scènes successives. Sur la gauche, on voit Caïn, une hache à la main, qui tue son frère Abel. À droite, quoique je ne reconnaisse pas Caïn dont le visage a changé et le vêtement aussi, le texte en latin dit bien que c’est lui, à qui parle Dieu : "Dieu dit à Caïn ‘Où est ton frère ?’ Celui-ci répondit ‘Je ne sais pas’."

 

567d Palerme, Normanni, chapelle palatine, Noé et ses fils

 

Sur la gauche on voit les vendangeurs. Noé s’est enivré et il s’est endormi dans sa tente, découvrant sa nudité. Son fils Cham le voit et va le raconter à ses deux frères, Sem et Japhet qui, prenant un manteau, entrent à reculons sous la tente pour ne pas voir leur père et jettent le manteau sur sa nudité. Quand il se réveillera de son ivresse, Noé maudira Cham et sa descendance. De façon curieuse, si je me rappelle bien le texte biblique que je n’ai pas dans ce camping-car, en fait ce n’est pas Cham lui-même qui est maudit, mais son fils Canaan et ses descendants. Sur cette image on voit le vêtement de Noé relevé impudiquement, Cham (en blanc) le désigne du doigt à ses frères qui, visage tourné, posent sur leur père un manteau brun.

 

567e Palerme, Normanni, chapelle palatine, baptême de sain

 

Et nous passons au Nouveau Testament. Dans sa représentation, saint Paul porte toujours son épée, c’est ainsi qu’on le reconnaît, comme on identifie saint Pierre à ses clés. Mais ici, immergé dans son baptistère, il serait vraiment ridicule s’il la brandissait au bout du bras, alors pour ne pas s’en défaire il l’a confiée à un assistant. Du moins c’est la version que j’aimerais, mais je crains que ce ne soit un cierge que porte cet homme... Les Actes des Apôtres racontent comment celui qui, à l’époque, s’appelait Saul a été jeté à bas de son cheval par une lumière alors qu’il approchait de Damas pour y persécuter les chrétiens, et comment il s’est relevé aveugle alors qu’une voix lui disait "Je suis Jésus, pourquoi me persécutes-tu ?". Trois jours plus tard, un disciple de Jésus nommé Ananias a une vision où Jésus lui demande d’aller imposer les mains à un certain Saul de Tarse pour le guérir de sa cécité. Et quelques jours plus tard Saul se fait baptiser par Ananias. Il s’appellera désormais Paul. Tout en haut à droite on voit la main de Dieu dont émane le rayon de la grâce qui descend sur Paul avec la colombe du Saint-Esprit à mi-hauteur.

 

567f Palerme, Normanni, chapelle palatine, fuite de saint P

 

Le texte dit que Paul discute avec les prêtres juifs et les confond. Ensuite, fuyant, il donne lieu à leur colère. Je n’ai aucun souvenir de cet épisode. Je me rappelle les ennuis qu’il a eus à Jérusalem où il a failli être lynché, je sais aussi qu’il a demandé à être jugé comme citoyen romain et qu’il a été en prison, mais je ne sais ni quand, ni pourquoi il a été ainsi évacué pour fuir. Cela n’empêche pas cette image de saint Paul descendu dans un couffin où il se ratatine d’être très amusante (par pour lui, le pauvre).

 

567g Palerme, Normanni, chapelle palatine, Néron et Simon

 

567h Palerme, Normanni, chapelle palatine, chute de Simon l

 

Et puis je ne peux manquer, pour finir, cette scène dont j’ai eu à parler déjà à plusieurs reprises, saint Pierre mis en concurrence pour ses miracles avec Simon le Magicien qui officie auprès de Néron. J’ai raconté l’histoire, tirée des Actes des Apôtres, le 24 février dernier, et je l’ai de nouveau évoquée plus brièvement le 4 juin. L’empereur Néron (le texte, ici, dit rex, c’est-à-dire roi en latin) veut tester les deux hommes. Simon s’envole et plane dans le ciel. Saint Pierre et son compère saint Paul prient tellement que leurs genoux s’impriment dans la pierre fixée au mur de Santa Francesca Romana à Rome. Et Dieu les exauce en faisant tomber Simon. Sur la deuxième image nous voyons Pierre en barbe blanche et Paul en longue barbe noire, et Simon s’abîme, entre deux démons qui volettent autour de lui.

 

Lorsque l’on voit comme ces mosaïques sont belles et décoratives, comme elles sont aussi amusantes à regarder, comme elles évoquent les épisodes de l’Ancien et du Nouveau Testaments, on peut se douter que j’en ai pris bien d’autres photos que celles que je présente ici. Mais je pense qu’avec 44 photos pour la journée d’aujourd’hui, j’ai déjà épuisé le plus courageux de mes lecteurs.

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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 21:52

564a Palermo, chiesa San Giuseppe dei Teatini

 

 

Pas de visite préparée et documentée aujourd’hui, nous nous promenons pour sentir l’air de la ville. Il nous paraît important, pour comprendre ce que nous voyons, de nous faire un peu Palermitains à Palerme, Romains à Rome ou Napolitains à Naples. Mais cela n’exclut pas de nous arrêter si nous passons devant une église qui nous semble intéressante, comme celle-ci, consacrée... je ne sais plus à qui. J'avais publié mon article en disant "si je ne me trompe pas de nom, c’est San Giuseppe dei Teatini". Et puis un lecteur de mon blog, Jean, m'a fait l'amitié de me dire que ce n'était pas Saint Joseph. Si quelqu'un la reconnaît et m'écrit je pourrai enfin la nommer ici. Une grande église couverte de stucs.

 

564b Palerme, église San Giuseppe dei Teatini

 

Au plafond de la voûte, je dois avouer ne pas être complètement séduit par cette fresque perdue au milieu des stucs. Mais on ne peut pas dire que la décoration soit triste ou pauvre. C’est foisonnant.

 

564c Palermo, chiesa San Giuseppe dei Teatini

 

564d Palerme, église San Giuseppe dei Teatini

 

L’atmosphère est curieuse. D’un côté, ce catafalque de verre, vide. Il est fréquent, en Italie, de voir des personnages, saints en général, parfois embaumés mais le plus souvent en statue de marbre, de cire ou de plâtre, habillés de vrais vêtements et reposant dans un cercueil de verre comme celui-ci. Mais d’une part c’est sous un autel dans une chapelle latérale ou dans la crypte, sous le maître-autel s’il s’agit d’un grand saint, et pas entre deux piliers de la nef principale. Par ailleurs, celui-ci est vide, je veux bien que la représentation du personnage soit en restauration, mais ce velours noir… cet éclairage…

 

Et puis, entre les deux piliers symétriques, de l’autre côté de la nef, cette Madone tout en deuil, dans son grand manteau de velours noir, sur son autel tout noir, je ne sais si elle a un rapport avec la châsse de verre. Mais dans cette église, nous sommes seuls, à l’exception d’une petite fille et de sa maman qui ont choisi cette église comme aire de jeux, courant d’un bout à l’autre, sans doute parce qu’il y fait plus frais que dans la rue ou dans un parc public, je ne crois pas qu’elles puissent être en mesure de m’éclairer. Nous repartons donc, sans savoir s’il s’agit d’une célébration spécifique et temporaire ou si, tous les jours de l’année, la châsse est vide et la Vierge est en deuil.

 

564e1 Palerme, église Sainte Anne

 

Plus loin, nous passons devant l’église Sainte Anne. La chiesa Sant’Anna. Nous nous y arrêtons un moment, d’autant plus que sainte Anne est la patronne de ma si chère tante qui nous a quittés en 1997, et de la maman de Natacha, partie en 2003. Devant la façade, un panneau dit qu’elle a été construite de 1606 au dix-huitième siècle. Non qu’il ait fallu plus d’un siècle pour l’édifier, mais parce que, suite aux terribles tremblements de terre de 1693 et 1726, une rénovation de 1736 a donné à la façade ses formes courbes, ses colonnes, ses niches. Et dans ces niches, on voit Joachim avec sa fille Marie, Anne également avec Marie, une Pietà au-dessus du portail central, Élisabeth avec Jean-Baptiste et Joseph avec Jésus, soit pour les quatre niches latérales quatre grands saints avec leur enfant.

 

564e2 Palerme, église Sainte Anne

 

C’est donc la statue de sainte Anne avec la Vierge enfant que je choisis de montrer ici en gros plan. Ces statues ont été sculptées d’après des modèles réalisés par le célèbre sculpteur Serpotta (1652-1732).

 

564f1 Palermo, chiesa di Sant'Anna

 

Cette église a beaucoup souffert. Au dix-neuvième siècle, des tremblements de terre l’ont mise à mal, faisant presque complètement disparaître les fresques réalisées de 1734 à 1736 par Pietro Paolo Vasta. Construite sur le fleuve Kemonia qui a été recouvert, elle est particulièrement fragile, et en septembre 2002 un nouveau tremblement de terre a causé de graves dommages à la façade, à la voûte, aux revêtements de marbre, etc. Des éléments tombaient, elle était devenue dangereuse. Des travaux de rénovation indispensables ont été entrepris, qui ont duré près de trois ans. Et un an après l’inauguration de l’église rouverte, des infiltrations ont obligé à placer des seaux sur le maître-autel et en d’autres endroits, car il pleuvait dans l’église.

 

Un religieux était là, dans un bas-côté, assis sur une chaise, un déambulateur devant lui. Il n'est pas le curé de la paroisse, car je sais que c’est le même Père Giuseppe Messina qui depuis plus de quarante ans préside aux destinées de cette église, or, interrogé, il nous a dit être le frère Michele Caseio Lugurgio, T.O.R. Constatant que nous nous intéressions à ce que nous voyions, il s’est levé, malgré sa difficulté à marcher il est allé allumer des lumières, il a attiré notre attention sur ceci ou cela, nous a donné des explications. Il est merveilleux de rencontrer des personnes qui sont tout à la fois illuminées par une grande chaleur humaine et emportées par la passion de leur ville, de leur rue, de leur église. Merci à vous, Frère Michele, pour ce que vous nous avez apporté. Désormais, l’église Sant’Anna n’est plus un bâtiment dans lequel nous sommes entrés par hasard et dont nous sommes ressortis après un vague coup d’œil de touriste blasé.

 

564f2 Palermo, chiesa di Sant'Anna

 

Ce visage de Jésus a été peint en 1974. Je ne dirai pas que je trouve ce tableau merveilleusement beau, loin de là. Si je le présente ici, c’est pour une tout autre raison. Il est assez fréquent que, lorsque vous vous déplacez, le regard des personnages des tableaux vous suivent. Certes il faut du talent pour cela, mais ce n’est même pas réservé aux peintres de génie, comme Léonard de Vinci avec sa Joconde. Mais ce n’est pas le cas avec ce visage de Christ. Lui ne suit pas le spectateur, mais le peintre a utilisé une technique qui permet de voir les yeux ouverts ou fermés selon l’endroit d’où on le regarde. C’est un effet très curieux, utilisé parfois sur des images ou des vignettes pour enfants où l’on voit un personnage marcher, par exemple, mais d’une part cet effet fait appel à deux images différentes sur une surface non plane, faite de rayures sur chacune des deux faces desquelles est imprimée l’une des images. Selon l’orientation de la vignette on voit l’un ou l’autre versant des rayures, donc l’une ou l’autre image. Ici, sur la toile, je n’ai rien vu de tel. Et d’autre part, dans une église, pour une représentation du visage de Jésus, c’est loin d’être courant. J’ajoute que j’ai eu la surprise, à deux ou trois reprises, de voir ce même effet sur ma photo, qui par définition n’est faite que d’une image, prise d’un seul endroit au 1/60e de seconde (diaphragme F/5 et longueur focale 51mm). Quelle est cette technique, je l’ignore.

 

564g1 Palerme, église Ste Anne, Judith et Holopherne

 

Cette église, je l’ai dit, était recouverte de fresques qui ont presque complètement été détruites par les tremblements de terre du dix-neuvième siècle qui ont décollé le plâtre peint des parois. Il reste bon nombre de peintures sur toile encadrées. Très rapidement, en voici quatre. La première, c’est clair, représente Judith tranchant la tête d’Holopherne.

 

564g2 Palerme, église Ste Anne, Anne et Marie

 

Ma seconde photo est un détail d’un grand tableau représentant Anne et Marie parmi de nombreux personnages. Malgré la lumière qui se réfléchit sur la peinture brillante faisant apparaître une constellation de pixels bleus sur ma photo, j’ai eu envie de montrer le visage plein de tendresse de cette mère âgée pour sa fille. On se rappelle que Joachim, riche, faisait chaque année des dons au temple, mais qu’une année le grand prêtre l’a arrêté, lui disant qu’il n’avait pas le droit de faire ces présents parce qu’il n’avait pas de descendance. Très triste parce que son couple, uni d’un fort amour, était stérile et désormais trop âgé pour garder quelque espoir, il n’est pas rentré à la maison. Sa femme Anne, de son côté, désespérée de la disparition de son mari depuis plusieurs jours et également triste de ne pas avoir enfanté, priait jour et nuit. Et l’on sait la suite, elle a donné naissance à Marie.

 

564g3 Palermo, chiesa di Sant'Anna

 

Et puis ma troisième photo, je crois deviner ce qu’elle représente. En regardant d’autres tableaux dans le même secteur, je pense qu’il s’agit de saint Antoine de Padoue, et de plus cela semble bien être un miracle dont j’ai entendu parler. D’être docteur de l’Église n’en fait pas un docteur en médecine, en principe, mais un jour qu’un jeune homme était venu confesser avoir donné à sa mère un coup de pied si violent qu’elle était durement tombée à terre, Antoine lui dit, façon de parler, qu’un pied qui frappe sa mère mériterait d’être coupé sur le champ. Et voilà que notre homme, repentant et prenant ces paroles au mot, rentre chez lui et se coupe le pied. Son entourage trouve qu’Antoine y est allé un peu fort dans la prescription de pénitence, et l’on va le trouver pour lui en faire le reproche. Antoine se récrie que ce n’est absolument pas ce qu’il a voulu dire, il se précipite chez cet homme, pose le pied en face du moignon et, d’un signe de croix, recolle le tout. Plus je regarde cette image, et plus je trouve des éléments qui confirment mon hypothèse.

 

564g4 Palermo, chiesa di Sant'Anna

 

Quant à la photo du dernier tableau, c’est une représentation d’un sujet très traditionnel, sainte Anne apprenant à Marie à lire. Cette petite fille qui tient un livre ouvert sous le regard de sa maman, pas de doute, c’est bien cela. Cette peinture est très endommagée dans la partie inférieure ainsi qu’au niveau de la main gauche de sainte Anne et, comme elle est entourée de marbre et ne se présente pas comme un tableau je me demande s’il ne s’agit pas d’une de ces fresques miraculeusement réchappées de la destruction lors des tremblements de terre.

 

564h Palerme,église Ste Anne, Anne et Marie

 

Cette statue de bois représentant Anne et Marie est ancienne, quoiqu’affublée de ces auréoles électriques. Lors des grandes fêtes solennelles, c’est elle qui est portée en procession dans les rues du quartier.

 

564i1 Palermo palazzo Abatellis

 

564i2 Palerme, palais Abatellis

 

Lors de notre promenade, nous passons devant le palazzo Abatellis qui date de 1495 et qui, aujourd’hui, abrite le musée régional d’art de Sicile. Il ferme à 13 heures chaque jour, il n’est pas question de le visiter aujourd’hui. D’ailleurs ce n’était nullement dans notre programme. Il paraît qu’il est très riche et très intéressant, Bibendum lui attribue deux étoiles (mais jusqu’à trois étoiles pour une œuvre particulière), pas de doute, nous devrons y revenir un matin. Je me contente donc de cette photo de sa façade gothico-catalane et de la décoration de son dessus de portail. Dans cette rue extrêmement étroite, il n’est pas facile de faire une photo qui donne une idée de ce à quoi il ressemble. Mais un de ces jours je montrerai ce qu’il contient, si par chance la photo y est autorisée. Nous continuons à nous promener encore quelques heures, mais sans autres visites particulières.

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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 21:01

Palerme héberge un musée archéologique provincial qui possède des antiquités préhistoriques, puniques, grecques, romaines, mais aussi en provenance d’autres pays comme l’Égypte ou la Syrie, au gré des donations et des acquisitions qui ne concernent pas seulement la région palermitaine.

 

563a1 musée archéologique de Palerme, inscription punique

 

563a2 musée archéologique de Palerme, inscription punique

 

Mais ici, c’est par une stèle punique que nous commençons. Elle date du troisième siècle avant Jésus-Christ et a été trouvée à Lilibée (actuellement Marsala, dans la province de Trapani, tout à l’ouest de la Sicile). On y distingue, sur un fond qui évoque une architecture avec un fronton reposant de chaque côté sur une colonne, un croissant de lune au sommet, sur la droite se tient un prêtre devant un brûle-parfum, et au-dessus deux trapèzes opposés représentent un autel, sur lequel trois espèces de colonnes constituent la représentation de la "triade bétilique". Cela demande explication, je pense, pour qui n’a pas plongé dans les religions antiques. Le bétile est une pierre dans laquelle réside la divinité et, dans la civilisation dite nuragique qui s’est développée en Sardaigne et en Corse mais a aussi touché les populations puniques du nord de Sicile, on rencontre des bétiles de triades féminines ou masculines. Lorsqu’il n’y a pas représentation d’attributs sexuels typiques de fécondité, c’est une triade masculine, et elle représente généralement la mort. Tout à gauche, surmontant ce bâton ce n’est pas un huit mal fermé, mais deux serpents et il s’agit donc d’un caducée qui est l’attribut des hérauts et symbolise la prospérité et la paix. Enfin, entre le caducée et le brûle-parfum, cette effigie est la représentation traditionnelle de Tanit, déesse d’origine berbère et punique liée à la fertilité et veillant aux naissances. Et il est à noter tout particulièrement qu’elle est la parèdre du dieu Ba’al Hammon, dieu cosmique de la fécondité et des récoltes, figure centrale du panthéon punique, évoqué dans le texte en langue carthaginoise situé sous cette représentation. Ignorant tout de cette langue, à commencer par son alphabet, je suis bien content qu’un écriteau en donne la traduction : "Au seigneur Ba’al Hammon. [Stèle] qu’a dédiée Hannon fils d’Adonibaal’al au fils de Cerastart, fils d’Adoniba’al. Parce qu’il a écouté sa voix il le bénit".

 

563b musée archéologique de Palerme, médaillon Scylla

 

Du troisième siècle avant Jésus-Christ également, ce médaillon en argent doré. Il représente Scylla, ce monstre qui veille sur le détroit de Messine, avec un corps de femme terminé en guise de jambes par six chiens féroces qui dévorent les marins passant à leur portée. C’est ainsi qu’Ulysse a perdu six de ses compagnons, chacun dévoré par l’un des chiens. Sur ce médaillon, je distingue trois têtes de chiens dont on ne voit pas de quelle manière ils sont attachés à son corps, mais aussi deux grandes formes de reptiles terminés en queue de poisson et que je suppose lui servir de jambes. Des serpents s’enroulent sur son corps et, levant un rocher au-dessus de sa tête, elle s’apprête à le lancer sur un bateau pour le faire sombrer et ainsi en offrir l’équipage en pâture à ses chiens. Si le monstre est affreux, le médaillon est superbe de finesse et de composition.

 

563c1 musée archéologique de Palerme, ancres de navires

 

563c2 musée archéologique de Palerme, ancre de marine

 

J’ai été particulièrement intéressé par une collection d’ancres de marine en plomb exposées dans la cour du musée. Toutes ont été trouvées dans les environs immédiats de Palerme, où ont été aussi trouvées des épaves de navires puniques. Dans le moulage du métal, certaines portent de brèves inscriptions ou, comme ici sur ce détail de la seconde photo, un caducée, symbole du dieu Hermès, protecteur des voyageurs et du commerce et donc tout indiqué sur un navire marchand. Dans le trou pratiqué au centre de l'ancre était fiché un madrier de bois, relié au navire par une chaîne ou un fort cordage.

 

563d1 musée archéologique de Palerme, stèle funéraire

 

563d2 musée archéologique de Palerme, stèle funéraire

 

563d3 musée archéologique de Palerme, stèle funéraire

 

Voici deux stèles funéraires que j’ai choisies parmi les quinze qui ont été retrouvées par un particulier, quelque part sur ses terres, mais il n’a pas été capable de dire exactement où, ce qui ne permet pas d’approfondir les recherches. On sait quand même que c’était dans la région de Lilibée (comme je le disais tout à l’heure, c’est la Marsala d’aujourd’hui). Ainsi, on reste vague pour leur datation, entre le troisième siècle avant Jésus-Christ et le premier siècle après. D’autre part, ce n’est que par la comparaison avec des tombes hellénistiques d’Égypte (et les Grecs de Sicile étaient en rapports commerciaux et culturels étroits avec leurs compatriotes de cette région) que l’on peut supposer qu’elles reposaient sur des socles de pierre et indiquaient l’emplacement de tombes monumentales enterrées.

 

Dans cette fourchette de dates, les Carthaginois n’étaient plus maîtres de la Sicile depuis longtemps, et les Grecs eux-mêmes étaient occupés par les Romains. Néanmoins, les éléments décoratifs manifestent à la fois le syncrétisme des cultures punique et grecque, et la persistance de ces cultures antérieures dans la vie de ces provinces romanisées. Ces stèles sont de deux types, et mon choix s’est donc porté sur chacun de ces deux types. Soit une niche quadrangulaire surmontée d’un fronton triangulaire (première photo), soit un petit temple sur une base élevée, entre deux colonnes lisses, surmonté lui aussi d’un fronton triangulaire (seconde photo. Le fronton est cassé, mais il faut bien croire les archéologues).

 

Au fond, une peinture à fresque représente toujours la même scène avec de riches couleurs où dominent le rouge, le jaune, le bleu-vert et le noir, le défunt allongé sur les coussins d’un lit de table, le front ceint d’une couronne, la main droite tendant une petite amphore de vin à une femme assise au pied du lit, et au premier plan une table ronde avec un petit pain ou une fougasse. Au-dessus de la scène est peinte une inscription dans un grec qui est assez éloigné de celui de la mère patrie et qui constitue un intéressant témoignage de la langue parlée à Lilibée au temps de la République romaine ou dans les premiers temps de l’Empire, du grec influencé par le carthaginois et le latin. Cette représentation, héritée de Grèce et d’Asie Mineure, doit exorciser la mort, car si le défunt a été juste dans sa vie, il sera accueilli dans la mort par les dieux qui le feront participer éternellement à leur banquet.

 

Dans la fresque du fond ou sur les bords de la stèle, certaines représentations symboliques traditionnelles se retrouvent aussi. Depuis que l’on a vu au début de cet article la stèle punique, la déesse Tanit et le caducée n’ont plus de secrets pour personne. Sur la première photo, la niche, on voit sur le mur du fond, tout à gauche pour commencer, deux objets en forme de L dont j’avoue ne pas être capable de donner la signification. Mais à côté, il y a quelque chose que l’on pourrait prendre pour des cerises, mais pas du tout, ce sont des cymbales, instrument asiatique utilisé dans les mystères orgiaques de Cybèle, la déesse mère. Plus à droite, ce cercle avec son centre bleu-vert est un miroir, objet sacré symbole du soleil. Encore plus à droite, un panier d’osier tressé, sans anses, plus étroit à la base et évasé en haut (le kalathos), est l’objet usuel dans lequel les femmes entreposent la laine prête à l’emploi. La déesse Athéna protégeant les travaux féminins, c’est devenu l’un de ses emblèmes. Et enfin tout à droite, non ce n’est pas un gros cafard qui monte le long du mur, c’est un autre instrument de musique, un tambourin (le tympanon), lui aussi oriental, une membrane de peau tendue sur un cadre de bois, appartenant en propre aux divinités infernales et pour cela utilisé dans les cérémonies des funérailles, mais que l’on retrouve aussi dans les cortèges dionysiaques entre les mains de satyres et de ménades. Certaines autres stèles (mais je ne peux pas tout montrer) portent des fruits, grappes de raisins, coings, grenades, un croissant de lune pour faire pendant au soleil du miroir, un éventail en forme de feuille, un coffret…

 

563e musée archéologique de Palerme, dieu syro-palestinie

 

Ce bronze très ancien, onzième ou dixième siècle avant Jésus-Christ, de production syro-palestinienne, a été trouvé dans la mer, face à Sélinonte (côte sud-ouest de Sicile). Il représente le dieu de la tempête Hadad-Reshef. Pour ces peuples de navigateurs, c’est une divinité qu’il convient d’apaiser.

 

563f1 musée archéologique de Palerme, criophore

 

Cette statuette de la seconde moitié du cinquième siècle avant notre ère représente un homme portant un mouton, en grec criophore. Cette statuette ne brille pas spécialement par sa finesse d’exécution ni par sa qualité artistique, mais je l’ai choisie parce que je trouve intéressante la réutilisation des images religieuses des civilisations précédentes dans les cultures suivantes, et cette image évoque irrésistiblement le Bon Pasteur, Jésus sauvant ses brebis égarées. Il est à la fois l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde (porté sur les épaules de saint Christophe), et le berger qui prend soin de son troupeau du peuple élu des croyants. C’est ainsi que la Grecque Athéna s’est implantée là où l’on célébrait le culte préhellène d’une chouette et que cet animal est devenu son symbole, c’est ainsi qu’en Crète Zeus a supplanté un dieu chèvre, alors cette chèvre nommée Amalthée l’a nourri de son lait et devenu adulte, en signe de reconnaissance, il l’a tuée et a revêtu sa peau, l’égide (en grec, aig- désigne la chèvre, et le suffixe –ide signifie fils de, comme –vitch en russe). Et puis, désolé, je ne peux me retenir de citer le second tercet du sonnet de José-Maria de Hérédia intitulé À Hermès Criophore :

 

          Ami, dressons un tertre aux bornes de ton pré

          Et qu’un vieux bouc, du sang de sa gorge velue,

          Fasse l’argile noire et le gazon pourpré.

 

563f2 musée archéologique de Palerme, poupée grecque

 

Amusante, mais surtout très émouvante est cette poupée de terre cuite trouvée dans la tombe d’une petite fille morte au cinquième siècle avant Jésus-Christ à Randazzo, sur la pente nord de l’Etna (est de la Sicile). Un joli jouet, avec un beau visage et des membres astucieusement articulés. Si on l’a ensevelie auprès de son jouet, c’est qu’elle devait l’aimer, sa poupée. J’imagine cette gamine serrant dans sa main son "enfant", soigneusement, sans la casser.

 

563g musée archéologique de Palerme, tombe d'enfant

 

Décidément, tout cela n’est pas gai. Encore une stèle funéraire. Cette fois-ci, c’est un petit garçon qui est enseveli, au Pirée, le port d’Athènes. D’après l’inscription en haut de la stèle, coupée sur ma photo, il s’appelait Philokratès et il est mort dans la première moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ. Il devait aimer les animaux, lui, car il est représenté avec son chien qui saute sur lui pour jouer ou pour attraper l’oiseau qu’il tient dans la main droite. De l’autre main, il traîne un jouet, une roue fixée au bout d’un manche. Et dans sa mort, on représente sa vie. Émouvant, là encore. Et aussi instructif sur les jouets des enfants dans l’Antiquité.

 

563h musée archéologique de Palerme, baignoire

 

Cette photo représente un objet rare. C’est une baignoire datant du cinquième siècle avant Jésus-Christ et provenant d’Agrigente. Les bourgeois, les gens pauvres, les esclaves fréquentaient les thermes publics, et les riches disposaient de thermes privés. De plus, pour l’aspect convivial, on préférait utiliser ces installations collectives. Mais parfois, dans la classe moyenne supérieure, un pouvait trouver ce genre de baignoire sabot, très petite, en terre et donc extrêmement lourde à vider parce que si ces baignoires sont rares, plus rares encore sont les bondes qui, en leur partie inférieure avant, permettent de les vider sans avoir à les retourner après avoir retiré l’essentiel avec des seaux. Celle-ci est décorée, avec sur le dessus deux pieds chaussés de sandales (amusant !), un élégant dauphin et un joli visage de femme sur le côté.

 

563i musée archéologique de Palerme, crâne trépané

 

Passons au domaine médical, tout en remontant très, très loin dans le temps. Nous sommes au premier âge du bronze, vers 2000 ou 1900 avant Jésus-Christ. Le propriétaire de ce crâne est donc mort voilà environ 4000 ans. La Guerre de Troie, Agamemnon, Achille, la Belle Hélène, le retour d’Ulysse à Ithaque, c’est vers le treizième siècle, on est donc encore très loin d’en parler. Le squelette a été trouvé à Partanna, plein ouest de la Sicile, mais dans les terres, à une bonne quarantaine de kilomètres de la côte à vol d’oiseau. Des crânes, même âgés de quatre mille ans, ce n’est pas rare d’en voir. Mais comme celui-là, avec un beau trou bien régulier qui prouve qu’il a été trépané, c’est moins courant. L’histoire ne dit pas si le malheureux a survécu à son opération, mais il n’empêche qu’il est fabuleux de penser que ces gens que l’on se représente comme de grands singes, d’une main traînant leurs femelles par les cheveux et de l’autre tenant leur gourdin sur leur épaule, procédaient à de délicates opérations chirurgicales et l’on peut penser que s’ils s’y risquaient à plusieurs reprises (parce que, pour être rares, les crânes trépanés ne sont pas absolument exceptionnels) c’est qu’ils devaient bien, parfois, permettre à leurs patients de survivre.

 

563j1 musée archéologique de Palerme, poterie protocorint

 

Cette oinochoe (en grec, "verseuse de vin") en provenance d’une nécropole de Syracuse est protocorinthienne géométrique, c’est-à-dire qu’elle provient de Corinthe, fabriquée entre 750 et 630 avant Jésus-Christ, cette époque étant caractérisée par des poteries sans représentations de scènes mythologiques. Je trouve merveilleuse la précision du tracé des lignes sur le corps de l’oinochoe, car elles ont sans nul doute été peintes à main levée, et la simplicité du dessin ne retire rien à son remarquable effet décoratif. Si Ikea met en vente des copies, je me précipite.

 

563j2 musée archéologique de Palerme, Héraklès et lion

 

C’est à Gela, sur la côte sud de Sicile, entre Agrigente et Raguse, qu’a été trouvé ce lécythe datant de 500 avant Jésus-Christ. Un lécythe est un vase à col étroit et à embouchure évasée, destiné à recevoir de l’huile d’olive parfumée utilisée pour la toilette. L’étroitesse du col permet de réguler l’écoulement tandis que par le large goulot on peut recueillir l’huile dans le creux de la main. Celui-ci représente la lutte d’Héraklès contre le lion de Némée, l’un des douze travaux. C’est un lion monstrueux, frère du Sphinx de Thèbes, qui dévore habitants et troupeaux à Némée. Difficulté supplémentaire pour en venir à bout, il était invulnérable et habitait une caverne à double issue. Héraklès, voyant que ses flèches étaient inopérantes, boucha l’une des issues de la caverne, puis y pénétra de l’autre côté et, saisissant le lion à bras le corps, il le serra contre sa poitrine jusqu’à l’étouffer. Puis, le lion une fois mort, Héraklès l’écorcha et revêtit sa peau, la tête lui servant de casque. C’est pourquoi on le représente souvent avec une peau de lion sur le dos. Pas ici, pas encore, puisqu’il est en train de se saisir de l’animal qu’il se prépare à étouffer.

 

563j3 musée archéologique de Palerme, Achille et Chiron

 

Cet autre lécythe date de la même époque, 500 avant Jésus-Christ, mais provient d’un autre atelier. J’ai dû en mettre deux images côte à côte, parce que le sujet couvre un arc de cercle trop important pour qu’on puisse le voir sur une seule image. C’est Achille en compagnie du centaure Chiron. Chiron, fils de Cronos, est par conséquent de la génération de Zeus. Pour séduire Philyra, fille d’Océan, Cronos avait pris la forme d’un cheval, ce qui explique que le fruit de cette union ait eu cette forme mi humaine, mi équine. Ce centaure, qui était immortel, était extrêmement sage et savant, aussi lui fut-il confié l’éducation, entre autres, d’Achille, de Jason, d’Asclépios, et il aurait même donné des leçons à Apollon. Aussi expert en morale qu’habile à la chasse, en musique, en médecine ou en chirurgie, il donna à Asclépios les leçons de son art médical et il soigna la cheville d’Achille. Le héros et le centaure se donnent la main en signe d’amitié.

 

Ce musée est très riche, mais il n’est pas possible de multiplier les images à l’infini. Et puis je ne peux rendre, par mes petites photos et par des mots, toute la beauté, toute la richesse, tout l’intérêt des milliers d’objets présentés.

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14 août 2010 6 14 /08 /août /2010 21:44

 

Aujourd’hui, mon article ne concerne pas nos découvertes de monuments, de musées, de sites. Je voudrais parler de la qualité humaine (et professionnelle) de personnes que nous avons rencontrées, et aussi par la même occasion donner aux utilisateurs de camping-car une bonne adresse.

 

Je commence par l’adresse. À Palerme, il n’y a pas de camping. Il faut aller jusqu’à Isola delle Femmine pour en trouver, alors pour qui veut être près de la plage c’est peut-être très bien mais si l’on souhaite visiter Palerme, comme il est préférable de ne pas s’y rendre avec un véhicule de ce gabarit on est assez loin et les transports en commun n’ont rien d’aisé ni de fréquent. Seule solution individuelle, la moto de plus de 250cm3 parce qu’il faut prendre l’autoroute si l’on ne veut pas mettre plusieurs heures en trajet, et c'est la cylindrée minimale autorisée sur les autoroutes italiennes.

 

Mais dans Palerme, à 600 ou 700 mètres de la ligne de bus n°101 qui se rend en plein centre, Teatro Politeama, Teatro Massimo, Quattro Canti, station centrale, se trouve une "sosta camper" dont voici les coordonnées :

 

Sur le GPS 38°08'50" N - 13°21'10" E

 

Via Imperatore Federico 116

Tél.: 09 15 42 555

Courriel :

idea_vacanze@tin.it

Site Internet :

http://www.ideavacanzepa.it

 

 

Non seulement c’est beaucoup moins cher qu’un camping, au minimum deux fois moins, mais la puissance électrique permet le micro ondes, la plaque électrique, l’air conditionné, le fer à repasser, la bouilloire, que sais-je encore, ce qui n’est pas toujours le cas dans les campings (il nous est arrivé de faire sauter les fusibles seulement en rechargeant simultanément nos deux ordinateurs et nos téléphones portables, soit 3 Ampères), il y a des toilettes très propres, la clé de la douche chaude coûte 1€, le prix comprend l’alimentation en eau, la vidange toilettes chimiques et eaux usées, l’espace est gardé 24h sur 24 et, surtout, surtout, tout le personnel est aimable, gentil, serviable. Mais évidemment, c’est un parking et si l’on veut de l’herbe, des emplacements vastes et délimités, des arbres, il ne faut pas compter sur Palerme qui est une très grande ville, une ancienne capitale.

 

562x1 Monte Pellegrino

 

Mais c’est quand même merveilleusement situé, au pied du Monte Pellegrino qui domine la ville.

 

562x2 Réparation camping-car

 

C’est également un concessionnaire PILOTE et RIMOR, vente neuf et occasion, location, atelier de réparation. Nous avions un problème de réfrigérateur qui ne fonctionnait pas sur le 12V, un problème d’écoulement des eaux usées, et puis la Sicile en juillet ce n’est pas le Cercle Arctique en janvier et nous n’avions pas froid dans notre boîte au soleil. Eh bien, quoique l’atelier ait été surchargé en cette période, on nous a dépannés en priorité, en heures supplémentaires, et pour un tarif amical (le prix de l’heure est affiché, mais le prix facturé n’a pas tenu compte du temps réellement passé, loin de là). Et on nous a fait profiter d’une promotion très intéressante sur la fourniture et l’installation d’une climatisation sur la cellule car celle de la cabine de conduite est inopérante sur la partie habitable, et de toute façon ne fonctionne que moteur en marche.

 

562x3 Réparation camping-car

 

Le travail sous le camping-car, les mains dans nos eaux sales, il y a plus agréable. Et pourtant tout a été fait avec le sourire, avec gentillesse.

 

562x4 Réparation camping-car

 

Le courant arrive normalement au réfrigérateur, le fusible est bon… et quand on roule, seul peut être utilisé le 12 volts car le gaz doit impérativement être coupé pour raison de sécurité, et l’on n’est bien sûr plus branché sur le 240 volts. Comme on peut l’apprécier sur cette photo, c’est moi qui suis le plus efficace ! Cela s’appelle inspecteur des travaux finis !

 

562x5 Réparation camping-car

 

Et puis je finis par cette photo de Francesco. Il est aussi gentil et sympathique que compétent, ou si l’on préfère, aussi compétent que gentil et sympathique. Puisque je suis très en retard dans mes publications d’articles pour raison de problèmes de connexion Internet, cela me permet de rajouter les photos que Natacha a prises (les quatre photos prises à l’atelier sont d’elle) et que je ne lui ai pas demandées tout de suite, et de commenter tout notre séjour à Palerme. Du 3 au 15 juillet, nous avons passé treize nuits sur cette "sosta". Nous sommes partis parce que Natacha prenait l’avion à Trapani pour assister à son colloque à Varsovie, mais notre visite de Palerme étant encore incomplète nous sommes revenus six nuits du 31 juillet au 5 août. Tous les jours, la même amabilité, la même chaleur humaine (et pas seulement celle du soleil). De la part de tous. Et j’insiste surtout sur Francesco, peut-être parce que c’est lui le grand maître de l’atelier et que j’ai eu davantage l’occasion de discuter avec lui (si tant est que mon niveau de langue en italien m’autorise à utiliser ici le verbe discuter). Et quand, en ce 5 août, nous sommes allés lui dire au revoir dans son atelier, c’était plus à un ami que nous nous sommes adressés qu’au technicien qui nous a dépannés.

 

Donc, une bonne adresse à retenir :

 

562x6 sosta Idea Vacanze

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14 août 2010 6 14 /08 /août /2010 20:41

560a Palerme, la cathédrale

 

 

560b1 Palerme, la chathédrale

 

Aujourd’hui 5 juillet, je viens de publier un historique des événements survenus en Sicile et en Italie de 1054 à 1250, de Robert de Hauteville dit "le Guiscard" à Frédéric II, des Normands aux Souabes. Nous sommes donc prêts à aborder la cathédrale de Palerme. Quand on arrive, on voit cette splendide façade qui, en fait, est le côté sud. L’entrée principale, à l’ouest, au bas de la nef, n’est pas utilisée actuellement. Quand Gualtiero Offamilio, en 1177, entreprend la construction de cette cathédrale, le pouvoir n’est absolument pas aux Espagnols en Sicile. L’influence ne peut donc venir d’eux, mais je trouve un air de famille avec la cathédrale de Séville. Le porche que l’on voit ci-dessus a été ajouté au quinzième siècle en style gothico-catalan. Sans doute est-ce l’influence arabe, quoique largement décalée dans le temps, qui donne cette impression. Palerme a été reconquise sur eux il y a un siècle, et la cathédrale de Séville sera construite à la place de la mosquée détruite (sauf son minaret, la Giralda, qui fait office de clocher séparé) après la reconquista des Rois Catholiques.

 

560b2 Palermo, Cattedrale

 

560b3 Palermo, Cattedrale

 

Encore deux vues de détails du flanc sud de cette splendide cathédrale, qui a subi des modifications et des ajouts jusqu’au dix-huitième siècle. On se rend compte que le style de ces deux petits dômes sur des chapelles latérales n’a rien de commun avec ces fenêtres en meurtrières sous de larges arches gothiques, qui surmontent des colonnettes blanches contrastant avec la pierre rouge des murs.

 

560c1 Palerme, cathédrale, abside

 

560c2 Palerme, cathédrale, abside

 

Mais c’est lorsque l’on aborde le côté est que l’on est frappé par cette abside et ces absidioles nettement marquées par l’époque arabe, sans doute aussi du fait de l’influence des ouvriers arabes qui, on l’a vu, étaient autorisés à rester sur le sol sicilien après l’avènement des Normands, cela se détachant entre des tours normandes toutes fines et légères.

 

560d Palerme, cathédrale, sous le porche

 

Nous allons pénétrer dans la cathédrale. Sous le porche, on peut voir cette sculpture en haut-relief et en ronde-bosse, commémorant le couronnement en tant que roi de Sicile de Victor-Amédée II, duc de Savoie, le 24 décembre 1713, accompagnée d’une plaque en l’honneur des rois. Ce brave homme avait cru bon de s’opposer à la France en prenant part à la Ligue d’Augsbourg, ce qui lui a valu deux défaites successives et une paix séparée en 1696. Dans la Guerre de Succession d’Espagne, il s’allie à l’Autriche en 1703, et voit ses États occupés par le duc de Vendôme. Alors il se lance à l’assaut, récupère son Piémont en 1706, met le siège devant Toulon en 1707 ce qui amène la flotte française à se saborder, mais il se retire et, battu, il perd la Savoie. Pour le duc de Savoie, c’est moche. Du coup, devenu prudent, il se déclare neutre et, lors des traités d’Utrecht, en 1713, on lui rend sa Savoie, on lui donne une partie du Milanais et la Sicile, d’où le couronnement ci-dessus. Mais, décidément, il n’aime pas ce que j’aime, il a été l’ennemi de la France et maintenant il ne se plaît pas en Sicile, trop éloignée à son goût de la Savoie et du Piémont (mais pour les rois d’Espagne ou pour l’empereur d’Allemagne, était-ce plus proche ?), et au terme d’une négociation avec l’empereur Charles VI il l’échange contre la Sardaigne en 1720. Sur 66 ans de vie, sur 57 ans de règne, il aura été roi de Sicile pendant moins de sept ans. Je pense que s’ils avaient pu le prévoir, les Palermitains n’auraient pas fait la dépense de cette plaque…

 

560e Palerme, cathédrale, la nef

 

Certes, la nef est grandiose, elle est belle, mais à mon goût elle ne vaut pas l’extérieur. Ni les décorations, ni les formes, ni la couleur n’égalent la chaude pierre, la chaude architecture extérieure.

 

560f1 Palerme, cathédrale, bénitier

 

560f2 Palerme, cathédrale, bénitier avec vue de Florence

 

Cela n’empêche pas des détails d’être intéressants. Par exemple, sur le pilier de la nef en face de l’entrée latérale sud, ainsi que sur le pilier symétrique nord, on trouve ces beaux bénitiers de marbre. Chacun représente deux scènes superposées, et l’une de ces quatre scènes, très curieusement, est plantée dans un décor qui reprend les principaux monuments de Florence. C’est non seulement original, mais c’est aussi très décoratif.

 

560g Palerme, cathédrale

 

On peut remarquer aussi cette mosaïque de Vierge à l’Enfant de style byzantin, mais à vrai dire, malgré son regard tourné sur le côté je ne lui trouve pas d’humanité, à part une main posée sur l’épaule de Jésus elle ne lui donne pas sa tendresse comme parfois, elle est sérieuse mais pas grave et triste comme souvent, et Jésus lui-même a une sorte de petit sourire qui enlève toute signification à son geste du bras.

 

560h1 Palerme, cathédrale

 

560h2 Palerme, cathédrale

 

Tout le long de la nef principale, sur chaque pilier, est représentée une figure de saint. Les personnages ne sont pas choisis parmi les apôtres, ou parmi les contemporains de Jésus, ou parmi les patrons de la ville, ou parmi les martyrs, c’est un mélange qui semble avoir été pris au hasard. Par exemple, je ne vois pas le lien entre Marie-Madeleine et saint Laurent. Mais ces statues, comme à Saint-Jean-de-Latran à Rome, quoique moins grandes, donnent une impression de majesté à cette cathédrale.

 

561a1 Palerme, cathédrale, Roger II

 

561a2 Palerme, cathédrale, Roger II

 

561a3 Palerme, cathédrale, Roger II

 

Dans le bas de l’église, se trouve un espace isolé par des panneaux et des barrières, mais cela vaut bien les quelques Euros qui sont demandés pour y pénétrer, parce que là se trouvent les tombes de quatre personnages clés de la construction de la Sicile d’aujourd’hui. Et d’abord celle de Roger II, qui a succédé à son père Roger I mais qui a été le premier à être investi officiellement du titre de roi de Sicile, en 1129.

 

561b Palerme, cathédrale, Henri VI

 

Là également est enseveli Henri VI. C’est un Hohenstaufen, un Souabe, le fils de l’empereur germanique Frédéric Barberousse. Quand, au terme des événements que je raconte dans l’autre article d’aujourd’hui, il coiffe la couronne de Sicile, cela signe le passage de la dynastie normande à la dynastie Souabe.

 

561c Palerme, cathédrale, Constance

 

Pourtant, son fils aura du sang normand dans les veines, puisque Henri VI avait épousé Constance de Hauteville, la fille de Roger II. Mais en ce temps-là on ne considère que la transmission du nom par les hommes, et c’est eux qui gouvernent et sont rois. Des femmes peuvent être régentes, mais leur titre de reine n’est dû qu’à la couronne de leur mari. Même si, dans tout ce que j’ai lu au sujet de la Sicile, on ne parle que de la fin de la dynastie normande, pour moi il est important d’évoquer aussi cette Constance, intermédiaire à travers qui se prolonge la domination normande.

 

561d1 Palerme, cathédrale, Frédéric II

 

561d2 Palerme, cathédrale, Frédéric II

 

Nous voici devant la tombe de Frédéric II de Hohenstaufen, le fils de Henri VI et de Constance de Hauteville, né le 26 décembre 1194, quand son père venait d’être couronné roi de Sicile le 25 décembre. Peut-être l’émotion de la cérémonie du couronnement a-t-elle déclenché l’accouchement, quoique le sacre ait eu lieu à Palerme et la naissance du côté d’Ancône, qui est sur la côte est d’Italie, assez au nord, circonstance qui laisse à penser que Constance n’a pas assisté à l’événement. C’est ce Frédéric II qui, régnant de 1220 à 1250 sur le Saint Empire Romain Germanique, a été trois fois excommunié, qui a soutenu l’antipape, qui a obtenu sans croisade guerrière la concession de Jérusalem dont il s’est déclaré roi et qui, bien sûr, a été roi de Sicile. Entre ses enfants légitimes de ses quatre épouses successives et ses enfants illégitimes de diverses autres femmes, il aurait été dix-neuf fois père. De toutes ces fatigues, il se repose dans la cathédrale de Palerme.

 

561e Palerme, cathédrale, Constance

 

Il y a deux Constance, celle dont je viens de parler occupe l’un des gros sarcophages rouges comme les rois, mais l’autre aussi est ensevelie dans la cathédrale de Palerme. Celle dont on voit ici la tombe dans un sarcophage antique (du troisième siècle après Jésus-Christ, et retravaillé pour l’accueillir) est Constance d’Aragon, fille du roi Alphonse II d’Aragon. Née en 1179, elle a épousé à l’âge de 19 ans Éméric, roi de Hongrie. Veuve en 1204, elle est épousée en 1209, à l’âge de 30 ans, par l’empereur Frédéric II, qui n’a alors que… 14 ans et à qui elle donne un fils deux ans plus tard, le futur Henri VII. Elle aussi a donc été reine de Sicile, mais quand elle est morte en 1222, à Catane, elle n’a pas eu droit à ce grand cercueil de porphyre, peut-être parce que son veuf se remariera plusieurs fois.

 

561f Palerme, cathédrale, Duc Guillaume..

 

J’en finirai avec les tombes en montrant ce sarcophage d’un certain duc Guillaume, sans autre précision. Mais si malgré tout je choisis de placer cette photo, c’est parce que je suppose que c’est le fils de Roger Borsa (fils aîné de Robert Guiscard), né en 1095, devenu duc d’Apulie, de Calabre et de Sicile en 1111, mais Roger II a assumé personnellement le pouvoir en Sicile. Ce Guillaume est mort en 1127 sans enfant, et Roger II, quoique cela lui vaille d’être excommunié, estime logique de se considérer comme l’héritier de ses possessions du sud de l’Italie continentale. C’est le royaume des Deux-Siciles.

 

En 1491, sur décision du vice-roi on procéda à la reconnaissance officielle des tombes royales de la cathédrale de Palerme, et les sarcophages furent ouverts en cette occasion. Les vêtements funèbres de Constance d’Aragon furent transférés au trésor de la cathédrale. Le peuple était furieux de cette violation, aussi s’empressa-t-on de tout remettre dans le sarcophage. Toutefois, les bijoux ne furent pas replacés sur ce qui restait de Constance, mais dans une cassette à ses pieds. Et puis lorsque l’on a restructuré la cathédrale, en 1781, on y a placé les tombes là où on peut les voir aujourd’hui, et à cette occasion on les a de nouveau violées. La description dit que le crâne de Constance d’Aragon était couvert d’une coiffe à laquelle étaient encore accrochés de longs cheveux blonds. On trouve aussi cinq anneaux, mais un collier décrit en 1491 ne figure plus dans l’inventaire de 1781. Sa coiffe et ses bijoux ne sont pas replacés dans sa tombe et quand, en 1848, on procède à une exposition muséographique, il manque deux anneaux, mais ces disparitions ne sont vraisemblablement pas dues à des vols, plutôt à des ventes pour participer au financement de la coûteuse restructuration de la cathédrale. Lamentable. Le voleur est un salopard qui agit égoïstement pour son propre compte et qui en est tellement conscient qu’il se cache précautionneusement. Mais celui qui aliène officiellement des bijoux royaux dont il dépouille les restes d’une reine et croit bien faire parce que cela contribue à financer des travaux dont seule une partie est indispensable pour le maintien du bâtiment mais dont la plus grande part est destinée à moderniser et embellir la cathédrale, celui-là est un parfait inconscient, ce qui le rend encore plus dangereux que le voleur. Que l’on ne croie surtout pas que je fais ici l’éloge de la malhonnêteté. Je ne parle évidemment pas de l’aspect moral.

 

562a1 Palerme, cathédrale, char de santa Rosalia

 

562a2 Palerme, cathédrale, char de santa Rosalia

 

Passons au musée de la cathédrale, ou à son trésor. Tout près de l’entrée, on peut voir cette représentation du char de santa Rosalia. Il s’agit d’une sainte patronne de la ville de Palerme qui fait l’objet de célébrations chaque année les 14 et 15 juillet. Le premier jour c’est une fête profane, où la statue de la sainte est portée en ville sur un char créé spécialement, et avec un défilé de charrettes siciliennes traditionnelles décorées et attelées, portant chacune une jeune palermitaine toute jolie et élégante symbolisant sainte Rosalie. Le deuxième jour, dans la soirée, a lieu une grande procession religieuse au cours de laquelle un autre char porte la statue de sainte Rosalie de la cathédrale à une place proche du port puis revient à la cathédrale où a lieu une cérémonie religieuse. Ceci est une maquette du char proposé pour 2000 et 2001.

 

562b Palerme, cathédrale, couronne de Constance

 

Plus haut, j’ai parlé du sarcophage de Constance d’Aragon et de la coiffe qui a été retrouvée sur son crâne lorsque l’on a ouvert sa tombe. La voici. C’est, je trouve, un objet émouvant, resté sur elle de sa mort en 1222 à son transfert à la cathédrale en 1781 soit plus de cinq siècles et demi. Il est également intéressant de savoir que c’est un travail palermitain, œuvre des artisans du palais royal.

 

562c Palerme, cathédrale, sépulture archevêque Ugone

 

Dans la crypte se trouvent bon nombre de sarcophages antiques utilisés pour ensevelir des personnages du Moyen-Âge. Ici, c’est l’archevêque Ugone, mort en 1150, connu pour avoir fait transporter de Toscane à Palerme le corps de sainte Christine. Sur ce sarcophage romain sculpté deux génies ailés encadrant un homme en toge qui représentait le défunt, on a retravaillé le personnage central pour le transformer en Christ bénissant. En-dessous de cette effigie, deux masques avec à leur gauche une Cérès déesse des moissons et de la récolte portant une corne d’abondance, et à leur gauche le dieu Tibre, avec un poisson dans la main. Dans les angles, cette figure féminine est Diane et la figure masculine est Apollon.

 

562d1 Palerme, cathédrale, sépulture du cardinal Tagliavi

 

562d2 Palerme, cathédrale, sépulture du cardinal Tagliavi

 

Autre sarcophage antique, celui qui contient les restes du cardinal Pietro Tagliavia d’Aragon, archevêque de Palerme mort en 1558 et qui a participé au concile de Trente. Nous ne sommes plus du tout à la même époque que Ugone. Ce sarcophage est romain lui aussi, mais paléochrétien. Il n’a donc pas été nécessaire de le retravailler pour l’adapter à ce prélat catholique. La grande croix surmontée de la couronne de laurier soutenue par deux colombes est d’origine. Sur les bords internes de la couronne de laurier, on remarque comme de petites excroissances. C’est qu’au centre de la couronne figurait le monogramme du Christ, les lettres grecques Rho (comme un P latin) et Khi (comme un X latin) l’un dans l’autre. Si ce monogramme a été brisé, il est aisé de deviner que c’est accidentellement, et non volontairement. Sous la croix, deux soldats avec leur lance regardent en l’air. Je suppose qu’il s’agit des Romains qui ont tendu à Jésus l’éponge imbibée de vinaigre et ont percé son flanc. Douze personnages en toge et en sandales, six de chaque côté, avancent, la main droite tendue vers la couronne. Un écriteau explicatif dit balancer, pour l’interprétation, entre les douze apôtres et une procession pour le triomphe de la croix. Ce doute m’étonne, parce que je vois clairement cinq auréoles sur ces hommes, et même cinq et demie, l’une d’entre elles étant brisée. Des marques dans la pierre au-dessus des autres têtes montre que ces personnages étaient tous auréolés. Je ne vois donc pas pourquoi tous les participants à une procession seraient saints. Par ailleurs, le fait que Judas ne soit évidemment pas saint ne change rien, puisque selon les Actes des Apôtres il aurait été remplacé par Matthias après la mort de Jésus.

 

562e Palerme, cathédrale

 

Avant de remonter à la surface, voici une vue un peu générale de la crypte avec ses sarcophages. On reconnaît, dans le fond, celui dont je viens de parler.

 

562f Palerme, palais des rois normands

 

Sortant de la cathédrale, nous nous sommes dirigés vers le Palazzo dei Normanni, le palais des rois normands. Je le montre juste en passant, parce que nous comptons bien y revenir pour le visiter.

 

562g1 Palerme, Porta Nuova

 

562g2 Palermo, Porta Nuova, Quattro Mori

 

Puis, tout au bout du corso Vittorio Emanuele, nous franchissons la Porta Nuova qui date de Charles Quint. Sur sa face extérieure, on peut admirer ces célèbres effigies d’hommes, les Quattro Mori, les Quatre Maures. Nous nous attablons à une terrasse pour boire un rafraîchissement, avant de rentrer à pied jusqu’à la via Roma où nous aurons un bus direct vers notre "home". Cela nous fait passer devant la statue de Charles Quint dont j’ai parlé avant-hier, le 3 juillet, comme un rappel de cette porte de ville.

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Published by Thierry Jamard
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